jeudi, 17 juillet 2008
Aux Etats-Unis d'Afrique - Abdourahman A. Waberi - 2006

Et si le monde était radicalement différent de celui que l’on connaît. Imaginons un monde dans lequel l’Afrique serait le continent le plus prospère au monde avec ses immenses cités, ses centres d’affaires, sa monnaie qui fait la loi sur toutes les places financières, sa politique qui fait référence pour le restant du monde. Une Afrique qui regorgerait de savants et d’artistes réputés, d’industries innovantes et à la pointe de la technologie. Bref, imaginons un monde où l’Afrique serait un véritable eldorado, et occuperait finalement la place qu’occupe l’Occident dans le monde réel. Et cette Afrique serait également indifférente au sort des millions de réfugiés caucasiens prêts à risquer leur vie pour avoir une infime part du gâteau.
Le chemin vers cette terre promise africaine, Maya l'a déjà emprunté, il y a bien longtemps. Elle a été arrachée à la misère et à la faim par un homme providentiel, Docteur Papa, alors en mission humanitaire en Normandie. Il l'adopte et l'emmène à Asmara, en Erythrée.Mais à présent Maya doit partir, retrouver l'Europe et ses maux, se rapprocher des siens. Elle entame un long et douloureux périple vers les terres sombres et misérables qui l'ont vu naître.
Aux Etats-Unis d’Afrique de l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi tente d’inverser complètement l’état politique et économique du monde dans le but évident de mieux faire comprendre aux gens des pays riches la misère que vivent ceux vivant en Afrique. Le message de cette fable utopique est clair : et si vous étiez à notre place ! Abdourahman A. Waberi se garde bien de faire de l’Afrique un paradis, économique certes, mais victime des mêmes maux que l’Occident du réel. Il ne s’agît guère d’une dénonciation ou d’un appel à la révolution, mais d’un constat, inversé dans le but de marquer les esprits. Et il faut dire que l’effet voulu porte ses fruits : impossible de ne pas être scandalisé par ce qui se passe dans le monde décrit par Abdourahman A. Waberi et il n’est pas toujours évident de se rendre que c’est exactement ce qui se passe dans le monde réel.
Le roman laisse le lecteur étonné, étourdi et bouleversé. L’idée de l’inversion a déjà été utilisée quelque fois en littérature ou au cinéma dans le but de dénoncer une situation inacceptable. Mais souvent, et comme c’est d’ailleurs le cas ici, cette idée qui peut être attrayante dès les premières pages ne réussit cependant pas à maintenir l’attention du lecteur dès que celui-ci a capté le message. Et il devient donc difficile d’en venir à bout. De plus le style de narration, souvent confus et fort distancié, n’aide guère à la lecture du roman. La prose utilisée par Abdourahman A. Waberi est cependant magnifique et pleine de poésie.
Aux Etats-Unis d’Afrique est donc un roman très intéressant qui, hélas, ne réussit pas à captiver le lecteur jusqu’au bout.
19:52 Écrit par Marc dans Waberi, Abdourahman A. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : afrique, contes, europe, fables, essais politiques, utopies, abdourahman a waberi, litterature djiboutienne |
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vendredi, 30 mai 2008
Dans la dèche au Royaume Enchanté (Down and Out in the Magic Kingdom) - Cory Doctorow - 2003

"J'ai vécu assez longtemps pour voir le remède à la mort, assister à l'ascension de la Société Bitchun, apprendre dix langues étrangères, composer trois symphonies, réaliser mon rêve d'enfance d'habiter à Disney World et assister non seulement à la disparition du lieu de travail, mais du travail lui-même."
Julius, ou Jules, a tout d’un jeune homme malgré ses 150 ans. Et il réalise enfin son rêve : celui de vivre à Disney World en Floride. Car Julius fait partie d’une ad-hoc, ces équipes de volontaires qui se sont approprié le parc et ses attractions, qui les entretiennent et les améliorent avec une passion d’adolescents. Julius fait partie de l’ad-hoc qui s’occupe de la Haunted Mansion, la maison hantée, avec son train fantôme, le bal de spectre, etc. C’est une drôle de vie, évidemment, mais en cette fin de XXIème siècle le monde a radicalement changé. C’est l’ère de la Société Bitchun, une société dans laquelle la technologie a réussi à vaincre la mort, puisque l’esprit connecté au réseau peut se sauvegarder à tout moment et, en cas de mort, être réimplanté dans un corps tout neuf, cloné en 24 heures. Le travail aussi a été vaincu en même temps, car depuis l’Energie Libre tout existe à profusion, il suffit de se servir. Et cela a également tué la notion d’argent, car tout est disponible pour chacun et à tout moment. Le résultat en est que tout citoyen se doit de s’investir dans une activité artistique et culturelle pour pouvoir s’épanouir. Et c’est la raison pour laquelle Julius s’investit à Disney World. Mais si plus rien n’a de valeur marchande, il reste une valeur qui prime sur tout le reste : les whuffies. Ceux-ci mesurent en temps réel la popularité et la réputation de chacun. Lorsque les gens vous apprécient ou admirent vos activités, ils vous attribue du whuffie. Si, au contraire, ils ne vous apprécient pas, votre whuffie diminue. Et quand le whuffie est trop bas, on vit seul et on a une vie triste. Infinie, mais vide.
Et pour Julius, il n’y a aucun problème avec cela. Il vit paisiblement à Disney World, avec sa copine Lil, dont il est très amoureux, et s’entend bien avec tous ses voisins.
Mais un beau jour, Julius est mystérieusement assassiné. Il est de suite ressuscité et peut continuer à vivre sans problème. Mais cette mort va le blesser plus que d’habitude et il sera obnubilé par l’idée de retrouver son meurtrier. D’autant plus qu’il a de sérieux soupçons portés sur Debra, leader de l’ad-hoc qui a entrepris de moderniser l’attraction voisine, le Hall of Presidents, et qu’il suspecte de vouloir également mettre la main sur son manoir hanté. Et Julius n’arrive plus à se détacher de cette idée fixe.
Peu à peu il finit par se fâcher avec ses voisins, puis avec sa petite amie Lil pour finir fâché avec tout le monde. Son whuffie est en chute libre, et événement rarissime, Julius va finir par se retrouver déconnecté du réseau.
Et l’utopie se transforme pour lui en véritable enfer.
Dans la dèche au Royaume Enchanté est le premier roman de l’auteur canadien Cory Doctorow, qui s’est également fait connaître en tant que blogueur sur des sites persos à très fort succès. Fait exceptionnel : ce roman publié outre-Atlantique en 2003 chez l’éditeur Tor et est également publié gratuitement sur internet sous licence Creative Commons. Le roman fut téléchargé plus de 700.000 fois dans les trois premières années de sa publication, ce qui n’a pas empêché la version papier a devenir un gros succès en librairie. Et ainsi, en très peu de temps, Cory Doctorow a acquis une immense notoriété dans le domaine.
Dans ce roman Cory Doctorow mène le lecteur à la suite de Julius, dont la vie va connaître de gros bouleversements une bien étrange utopie qui pourtant ne semble pas si éloignée que cela.
La lecture du roman est plutôt difficile et il est peu évident de s’identifier au personnage de Julius, tant ses préoccupations semblent éloignées de celles d’un citoyen d’aujourd’hui. En effet la vie, la mort, le confort, la sécurité, la réussite sociale, …, sont toutes des notions qui n’ont plus aucune valeur dans le monde décrit par Doctorow. De plus le style de Doctorow tient plus du journaliste que du véritable romancier. Le tout manque un peu de nerfs et vaut plus par l’analyse que par son histoire qui finalement se révèle assez peu entraînante.
Ce roman peut donc être considéré comme assez peu réussi, si ce n’est la compétence d’analyse et de projection de Cory Doctorow, véritable adepte de la culture web, qui décrit avec beaucoup d’intelligence les torts et travers actuelles et futures des réseaux sociaux et autres mondes virtuels. Les whuffies ne sont qu’une transcription de la popularité (qui se compte en nombre de connaissances, de points attribués par d’autres utilisateurs, etc) sur ce type de réseaux. Et Doctorow nous démontre dans ce roman tout l’absurde de ces nouvelles technologies.
Dans la dèche au Royaume Enchanté est un roman certes peu réussi et qui risque de lasser un bon nombre de lecteurs, mais a le mérite de présenter et développer des idées intéressantes sur les nouveaux développement de la société d’internet en devenir.
En bref donc un roman peu abouti mais qui peut même fortement intéresser par ses idées.
13:53 Écrit par Marc dans Doctorow, Cory | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cory doctorow, science-fiction, utopies, litterature canadienne |
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mardi, 19 juin 2007
Ourania – Jean-Marie Gustave Le Clézio - 2005

Ourania, le pays du ciel, est un monde idéal inventé par le narrateur alors qu’il était encore enfant durant la Seconde Guerre mondiale. Devenu adulte, Daniel Sillitoe est géographe et chargé de partir en mission au Mexique. Il se rend notamment dans la vallée du Tepalcatepec, une région fort agraire, où il découvre deux communautés closes qui se sont formés en utopie : l’Emporio créé par un groupe de scientifiques indépendants, et Campos, une communauté un peu hippie où les enfants sont maîtres, l’argent et l’école inexistants et la sexualité libre. «A Campos, on n'enseigne rien d'autre que la vie.». Ainsi Daniel Sillitoe passe d’une utopie à l’autre en se retrouvant entre les deux face à la dure réalité d’un Mexique terriblement pauvre et en proie à la mondialisation sauvage. A travers ses rencontres et découvertes Daniel Sillitoe arrive à recomposer Ourania, le monde de son enfance. Mais ces deux sociétés utopiques ne peuvent survivre face au cynisme du pouvoir en place et face à la dure réalité économique du pays. Il sera ainsi le témoin de l’effondrement de ces deux sociétés.
Jean-Marie Gustave Le Clézio (abrégé J.M.G. Le Clézio) base l'histoire de son roman Ourania, paru en 2005, sur deux cités idéales ayant réellement existé au Mexique et qui y avaient été édifiés peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui ont disparu depuis: Santa Fe de la Laguna qui s’inspirait de l’oeuvre L’Utopie (1515) de Thomas Moore et une autre basée sur la Jérusalem céleste qui avait été installée par des Jésuites. C’est sur cette histoire que J.M.G. Le Clézio se base pour nous raconter l’histoire d’un géographe Daniel Sillitoe (dont le nom fait penser à Daniel Defoe et donc à son personnage de Robinson Crusoé qui lui aussi avait construit un monde idéal sur une île abandonnée) face deux utopies en train de déliter inéluctablement. Emprunt d’une forte nostalgie ce conte philosophique nous relate comment la force des choses et le dure poids des réalités finit toujours par briser les rêves des hommes. Dès qu’il découvre ces deux sociétés, Daniel Sillitoe sait déjà qu’elles ne pourront pas survivre. Le narrateur en gardera cependant le rêve, signe d’espoir, bien plus important finalement que la réalité. J.M.G. Le Clézio s’attaque ainsi violemment à la guerre, la cupidité et l’égoïsme des hommes, l’exploitation des enfants et des femmes par un monde mercantile et industriel, tous responsables de la chute de ces idéaux.
Comme souvent dans son oeuvre, J.M.G. Le Clézio aborde également les rêves d’enfants, notamment celui d’un monde merveilleux Ourania, nommé ainsi après la muse Uranie qui présidait les sciences célestes dans la mythologie grecque, qui deviennent une quête pour ces héros et qu’ils retrouveront le temps d’un instant au bout d’un long voyage.
Ourania est écrit dans un style simple et très poétique, toujours fascinant.
Ourania est une invitation au voyage dans un monde où les rêves même s’ils sont fragiles et éphémères peuvent être possibles.
Un très beau livre !
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Extrait :
Dahlia Roig était portoricaine, elle était venue au Mexique il y a plusieurs années. Elle s'était mariée avec un Salvadorien, un révolutionnaire en exil, étudiant à l'Université Autonome. Après la naissance de leur enfant, ils s'étaient séparés, et c'est lui qui avait eu la garde de son fils pour des raisons économiques. Elle était venue ici, elle s'était inscrite à l'Emporio, en histoire de l'art, en ethnomusicologie, quelque chose de ce genre. Dahlia était une grande fille brune, à la peau couleur de pain brûlé, aux yeux couleur de miel. Elle était longue et souple, elle avait sur le ventre une cicatrice violette au-dessus du pubis. La première fois que je l'ai vue nue, je lui ai demandé: «Qu'est-ce qui s'est passé là?» Elle a pris ma main, elle l'a appuyée sur son ventre, sur le bourrelet durci. «C'est par là que mon fils Fabio est né. Je ne pouvais pas l'appeler Cesar, alors j'ai trouvé un autre nom latin.»
Nous avons marché dans les allées du marché aux légumes, elle me tenait par la main. A cause de sa haute stature, elle avançait un peu courbée, une main en avant pour écarter les pans de toile. Nous respirions une odeur puissante de coriandre, de goyave, de piment grillé. Une odeur d'eau noire, qui sortait des caniveaux recouverts de grilles en ciment. Par instant, nous débouchions en plein soleil, au milieu d'un vol de fausses guêpes rouge et noir. C'était enivrant. Nous avons terminé notre reconnaissance par les rues adjacentes à la gare des cars, où les Indiens de Capacuaro vendent leur cargaison de meubles mal équarris en bois de pin encore vert, qui sentent bon. L'esprit du quartier, nous l'avons rencontré sous les traits d'un homme cul-de-jatte, sans âge, qui se faufilait en ramant sur son petit chariot, un fer à repasser dans chaque main, comme dans le film de Buñuel. Je lui ai donné un billet, il m'a fait un clin d'œil. Après midi, nous avons rapporté des sacs de fruits à l'hôtel Peter Pan. Nous nous sommes gorgés de pastèques douces, de mangues, de bananes primitives. Nous avons fait l'amour sur le matelas posé à même le sol, pour éviter le sommier défoncé. Puis nous avons somnolé en regardant la lumière changer sur les rideaux de la fenêtre, au fur et à mesure que les nuages emplissaient le ciel. C'était une façon de faire connaissance avec cette ville, de ressentir ses toits de tuiles et ses rues encombrées d'autos, ses places archaïques et ses grands centres commerciaux. C'était pour ne pas trop se sentir de passage. Pour croire qu'on allait rester, un certain temps, peut-être même longtemps.
Le lendemain j'ai trouvé un appartement à louer devant l'église en ruine. Nous avons emménagé en quelques heures. Un matelas matrimonial à ressorts sur une natte de jonc, une table en sapin dont j'ai fait scier les pieds, trois chaises basses achetées aux vendeurs à la sauvette sur l'avenue Cinco de Mayo. L'appartement recélait un gros réfrigérateur rouillé qui ronflait comme un chien asthmatique, et une cuisinière graisseuse. Il a fallu acheter deux cylindres de gaz propane avec leur détendeur, et quelques ustensiles. Les deux fenêtres de la pièce à vivre faisaient face à l'église en ruine, donc nul besoin de rideaux. Pour la chambre, j'avais pensé installer un pan de tissu, mais Dahlia a préféré coller des journaux sur les carreaux. Elle n'était pas très fille d'intérieur. L'appartement comportait aussi une petite pièce pouvant servir de bureau, mais Dahlia a décidé que ce serait la chambre de Fabio, lorsqu'elle en aurait obtenu la garde.
Dahlia aimait bien faire la cuisine. Elle préparait les plats de son enfance à San Juan, des légumes mélangés à du riz et des pois cassés, de la morue, des plantains frits. Je ne lui posais pas de questions, ni elle non plus. Je crois que nous étions reconnaissants l'un à l'autre de ne rien prendre pour acquis.
En même temps, elle était dépressive. Parfois elle buvait plus que de raison, des rhum-Coca ou des palomas, cañazo additionné de soda à l'orange, elle se recroquevillait sur le matelas, la tête tournée vers la fenêtre aux journaux. Elle sortait de là le teint gris et les yeux bouffis, comme si elle remontait d'une longue plongée. Nous n'en parlions pas, mais nous sentions que tout cela ne durerait pas. Je rédigerais mon rapport sur la vallée du Tepalcatepec et sur l'expropriation des petits agriculteurs, et j'irais vivre ailleurs, en France, je serais professeur dans un petit collège, loin de cette Vallée surpeuplée. Elle ne pourrait jamais s'en aller, un fil de chair la retiendrait toujours à son fils. Mais nous voulions croire que tout cela n'avait pas beaucoup d'importance.
Chaque soir, à partir de six heures, la ville s'engorgeait. Venues des quatre coins de la région, les autos entraient dans la ville par la rue principale ou par la Cinco de Mayo, et tournaient autour de la place pour repartir vers l'ouest. C'était pareil à une fièvre. Le grondement des quatre-quatre, des SUV, des pick-up, Dodge Ram, Ford Ranger, Ford Bronco, Chevy Silverado, Toyota Tacoma, Nissan Frontier, les crissements de leurs pneus larges sur l'asphalte brûlant, l'odeur du diesel, l'huile chaude, la poussière âcre, et sur le fond de ce grondement, les battements lourds des basses qui marquaient le rythme, une sorte de doum-doum-doum continuel qui s'éloignait, revenait, l'un reprenant l'autre, pareil à un très long animal aux organes battants enserrant la place et les maisons du centre.
Au début, nous sortions de la sieste, l'esprit engourdi, la peau encore collante de l'amour. «Ecoute, disait Dahlia. On dirait la guerre.» Je fumais une cigarette en regardant les lumières de la nuit qui commençaient à clignoter sur le plafond du salon. «C'est plutôt la fête.» Mais je ressentais l'inquiétude de Dahlia, une crainte ancestrale à l'avancée de la nuit. «Ce sont les fraisiers, les avocatiers, ils viennent de partout, ils veulent nous montrer leur puissance.»
Dahlia inventait des romans, c'était dans sa nature. Elle restait la militante communiste qui avait fui Porto Rico et avait épousé par amour un révolutionnaire.
«Ils sont seulement en train de faire étalage de leur fric, pour séduire les filles.» Dahlia était violente. Elle se bouchait les oreilles. «Qu'ils aillent se faire foutre, eux, leur fric, leurs filles et leurs bagnoles!»
Je ne pouvais pas la calmer. J'aurais pu arguer que ce n'étaient pas eux qui étaient responsables de ces bagnoles, ni de leurs sonos, que ce n'était pas pour eux qu'elles avaient été inventées. Qu'ils n'étaient, après tout, que des paysans enrichis, un maillon faible et remplaçable dans la longue chaîne de la dépendance économique.
Dahlia se réfugiait dans la cuisine. Elle allumait un joint. C'était sa façon de se boucher les oreilles. Sur son Walkman, elle écoutait sa musique portorriqueña, ses tambours et ses salsas.
A la fin de la saison des pluies, la Vallée, chaque soir, se remplissait. Derrière leurs glaces teintées, à l'abri de leurs carlingues rutilantes, décorées de flammes, de dragons, de ninjas, de guerriers aztèques, les fils des grandes familles reprenaient possession du centre-ville que leurs parents avaient fui à cause de l'insalubrité. Ils venaient de la périphérie, des ranches et des lotissements de riches, de la Glorieta, de la Media Luna, du Porvenir, des Huertas, du Nuevo Mundo. Héritiers de l'empire de la fraise, milliardaires, les Escalante, Chamorro, Patricio, De la Vega, De la Vergne, Olguin, Olid, Olmos...
Depuis longtemps leurs parents avaient troqué les antiques demeures de pierre rose déglinguées et superbes contre des villas californiennes en béton peintes en rouge et en jaune, châteaux néogothiques aux toits de fausses ardoises montés de fausses mansardes, porches à péristyle en marbre et salons de jacuzzis, piscines en forme de cœur, de guitare, de fraise.
Mais ils n'avaient pas renoncé à leur droit sur la ville. Ils avaient reconverti leurs maisons familiales en galeries marchandes, en parkings à étage, en cinémas, en marchands de glaces ou en restaurants de steaks grillés à la mode gaucho.
Au milieu de cette ville en ruine, de ces chaussées défoncées, de ces égouts à ciel ouvert, Don Thomas avait créé l'Emporio, un atelier de recherche et d'enseignement supérieur dédié aux sciences humaines et au savoir.
Thomas Moises n'était pas issu de ces grandes familles de planteurs de fraisiers et de producteurs d'avocats qui tenaient toute la Vallée dans leurs mains. Il était le dernier rejeton d'une longue lignée de lettrés et de notables qui avaient fourni à l'Etat des juges, des maîtres d'école et des curés, et qui avaient su traverser les guerres et les révolutions et se garder du pouvoir. Il n'était pas originaire de la Vallée, mais de Quitupan, un village de montagne aux sources du fleuve Tepalcatepec.
La première fois que je l'ai rencontré, dans son bureau à l'Emporio, j'ai été reçu avec une réserve bienveillante qui m'a plu. J'ai vu un petit homme rondelet, à la peau mate et aux cheveux très noirs, avec des yeux doux d'Indien, et une moustache en brosse démodée. Du reste tout était démodé dans sa personne. Il était vêtu d'un complet marron dont le veston semblait fatigué, d'une chemise guayabera bleue, ses petits pieds chaussés de souliers noirs impeccablement cirés. A cinquante ans, après une vie consacrée à enseigner l'histoire dans les universités, il avait créé ce petit collège, par amour pour sa région natale, pour tenter de sauver ce qui pouvait l'être de la tradition et de la mémoire. A cette Athénée, il avait donné le nom modeste d'Emporio, c'est-à-dire la Halle. Contre un loyer élevé, il avait installé son collège dans une ancienne demeure noble de la Vallée, qu'il avait ainsi sauvée provisoirement de l'appétit des promoteurs.
Séparée du bruit de la rue par un grand porche que fermaient des grilles espagnoles, la maison était construite sur un seul niveau, avec une série de hautes pièces en enfilade dont les portes-fenêtres ouvraient sur un patio planté d'orangers et agrémenté d'une fontaine d'azulejos. C'était là, dans cette atmosphère coloniale, que les chercheurs se réunissaient et donnaient leurs cours.
Une fois par quinzaine, un vendredi soir, les portes de l'Emporio étaient ouvertes aux habitants de la Vallée. C'était l'idée de Don Thomas, pour mieux dire sa lubie: rompre le carcan des préjugés et des castes, faire accéder les paysans et les gens du peuple à la culture, libéraliser, vulgariser, échanger. L'idée faisait ricaner tout bas les chercheurs venus de la capitale, en particulier les anthropologues, tous ceux qui étaient imbus de leur savoir et le confondaient avec le pouvoir. Ils ne croyaient pas beaucoup à l'échange. «Tous ces paysans endimanchés, ces Indiens qui viennent à la messe du vendredi soir, pour écouter bouche bée du latin.»
Mais ils reconnaissaient à ces soirées portes ouvertes une utilité: «Au moins ils ne pourront pas dire que nous les tenons à l'écart ou que nous dissimulons des secrets.» Leon Saramago, l'anthropologue équatorien, ne cachait pas son dédain pour Don Thomas. Son visage jupitérien esquissait une grimace sous sa barbe: «Oui c'est génial de la part du vieux d'avoir tué dans l'œuf toute critique contre nous autres les intellectuels.» Il n'arrivait probablement pas à imaginer que Thomas Moises s'amusait à voir entrer deux fois par mois dans la demeure somptueuse des hacendados Verdolaga, les arrière-petits-enfants des esclaves qui avaient labouré les plantations de canne à sucre au siècle passé. C'était gentiment révolutionnaire.
16:23 Écrit par Marc dans Le Clézio, J.M.G. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romans philosophiques, j m g le clezio, jean marie gustave le clezio, litterature francaise, mexique, romans initiatiques, utopies, prix nobel de litterature |
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lundi, 21 novembre 2005
Globalia - Jean-Christophe Rufin - 2004
Des forêts vierges intactes, pas de voitures ni aucune sorte de pollution, prospérité, paix et liberté pour tous. Tel est Globalia, la démocratie parfaite.Jean-Christophe Rufin nous décrit une utopie brillante, riche; une utopie dédiée à la liberté, loin du 1984 de George Orwell, si sinistre, pauvre et totalitaire. Cependant Globalia nous montre comment la liberté et le libéralisme dans nos riches démocraties peuvent s'avérer tout aussi totalitaires que le monde décrit dans 1984.
Au premier abord, Globalia est un monde idéal: protégé sous leur bulle de verre, les citoyens de cette société peuvent faire ce qu'ils veulent, que ce soit glander ou travailler, peu importe, de toute façon l'Etat paye pour tout. Le soleil brille sans cesse, laissant tomber la pluie qu'à des jours choisis. Même la mort a été repoussée grâce aux progrés de la médecine. Mais tout cela a un prix: la surveillance totale. Tout ce qui peut gêner, mettre en danger cette société doit être éliminé. Surveillance totale pour une sécurité totale, car la sécurité devient l'une des choses les plus importantes de cette démocratie totale et libérale, au même niveau que la liberté et la prospérité.
Pourtant au-délà de Globalia existe des non-zones, qui n'ont pas été intégrés dans cette société parfaite, des zones régis par la pauvreté, la guerre civile et l'anarchie. Malgré tout cela, l'héros du livre, Baikal, veut fuir Globalia pour se retrouver dans ces non-zones. La liberté globalienne ne lui suffit plus, tout lui semble suspect, surtout le grand mal qui y sévit selon les autorités, le terrorisme. En effet afin que tout cela tienne ensemble, il faut un ennemi, et si on n'en a pas ou plus, il faut en inventer un. Baikal sera petit à petit aidé par les autorités pour devenir terroriste, et ainsi la plus grande menace de Globalia, tout en apparences biensûr.
Hélas, en lisant ce livre on se rend compte que notre société n'est plus très loin de ce monde totalitaire. Nos dirigeants utilisent le terrorisme aux même fin, en France un ministre a déclaré que la chose la plus importante pour la démocratie est la sécurité (au lieu de la liberté).
Le roman de Jean-Christophe Rufin, malgré certaines longueurs (l'auteur fait beaucoup de détours pour amener son intrigue), et un suspense qui ne tient pas toujours, vaut vraiment la peine d'être lu. On y trouve également beaucoup de références, notamment à 1984 de Georges Orwell ou à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Pour un premier roman de science-fiction, Rufin entre en force dans ce genre.
Voir également:
- Jean-Christophe Rufin - bibliographie et note biographique
- Asmara et les causes perdues - Jean-Christophe Rufin (1999), présentation
- Rouge-Brésil - Jean-Christophe Rufin (2001), présentation
- La Salamandre - Jean-Christophe Rufin (2005), présentation et extrait
- Le parfum d'Adam - Jean-Christophe Rufin (2007), présentation
23:11 Écrit par Marc dans Rufin, Jean-Christophe | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : jean-christophe rufin, science-fiction, litterature francaise, utopies |
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mardi, 11 octobre 2005
Kirinyaga (Une utopie africaine) - Mike Resnick - 1988-1996
Utopie africaine? Vraisemblablement une première dans la science-fiction. Des Kenyans, d'ethnie kikuyu, partent pour un planétoïde afin d'y recréer une société, vivant selon les traditions et lois ancestrales de leur tribu. Dans ce roman on suit le mundumugu, sorcier qui sait transformer les hommes en moustique et surtout conservateur des anciennes traditions, qui doit veiller au bon fonctionnement de cette utopie kikuyu, où les hommes vont vivre à nouveau en équilibre avec la faune africaine et leur Dieu tout-puissant Ngai. S'établit sur ce monde une nouvelle société très conservatrice, qui n'a pour but que de se protéger de l'influence des Européens. Cependant, cette utopie court un grave danger. Comme dans toute société, les idées nouvelles arrivent et mettent en danger le principe même de son existence.
Roman plein de poésie et d'originalité, écrit en dix nouvelles par Mike Resnick, rarement inspiré à ce point, qui nous offre un magnifique voyage à travers la culture ancestrale de l'Afrique.
22:34 Écrit par Marc dans Resnick, Mike | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mike resnick, science-fiction, utopies, litterature americaine |
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