lundi, 26 mai 2008
Ce silence-là - Franck Bellucci - 2008

Un jeune homme en tenue de soirée errant sans but est retrouvé sur une plage déserte. Les autorités le prennent en charge et découvrent qu'il est totalement mutique. D'où vient-il? que faisait-il avant de se retrouver là? Tout le monde l'ignore et pas possible d'en tirer quoi que ce soit. L'homme reste muet et ne semble guère réagir à son entourage. Au bout de quelques jours il révèle cependant ses talents de musicien lorsque le personnel de la clinique lui présente un papier et un crayon dans l'espoir qu'il écrive son nom ou dessine le drapeau de son pays. Mais, au lieu de cela, il dessine un violoncelle. On lui apporte alors un instrument et il se met à jouer deux heures durant. Mais il ne prononce toujours pas le moindre mot. Très angoissé, il ne s'apaise que lorsqu'il manipule son violoncelle. Tout est mis en œuvre pour découvrir l'identité de l'amnésique, y compris l'appel aux médias qui diffusent des portraits à travers le pays.
Hélène, infirmière de l'hôpital dans lequel l'amnésique est interné, cherche elle aussi à comprendre. Le malade la fascine et ses efforts pour percer son mystère se transforment en un attachement sentimental qu'elle n'arrive plus à contrôler. Peu à peu elle se persuade qu'elle est la seule capable à pouvoir venir en aide à son patient.
Franck Bellucci, professeur de lettres enseignant près d'Orléans, signe avec Ce Silence-là son premier roman. Si l'histoire peut sembler familière, c'est que l'auteur réutilise comme base à son roman un fait divers réel qui s'est produit en 2004 en Angleterre. En effet cette année-là un amnésique a été retrouvé sur une plage déserte et qui, grâce à ses compétences de pianiste, a vite été surnommé The Piano Man par les médias. Les faits sont un peu transformés pour les soins du roman mais tout le déroulement de l'affaire s'y retrouve.
Mais pour Franck Bellucci le but n'est pas de réécrire ce fait divers sous forme de roman pour trouver une énième explication à cette affaire. Non, l’affaire du Piano Man n’est que prétexte pour parler de l’aide-soignante et infirmière Hélène, le véritable personnage principal du roman, une femme blessée dans la vie qui va revivre en s’imaginant une histoire avec le célèbre patient. L’histoire est d’ailleurs racontée de son point de vue à elle, alternant des récits à la première personne (extraits du journal intime d’Hélène) et à la troisième personne. Et peu à peu se révèle la personnalité d’Hélène à travers les silences du patient et le lecteur suit pas à pas sa lente évolution tantôt heureuse, mais souvent inquiétante, vers une fin que l’on devine terriblement tragique. Franck Bellucci réussit à parfaitement rendre cette évolution psychologique, le lecteur accroche dès les premières pages à ce texte troublant et émouvant à la fois, et qui se révèle également plutôt original et inattendu.
Ce Silence-là de Franck Bellucci est un premier roman fort réussi et très prometteur.
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Extrait : premières pages
1er jour
Elle regarde le visage anguleux, elle scrute les grands yeux clairs, caves, cernés de noir, des yeux étonnamment fixes et vides, pas tout à fait éteints mais aux pupilles sans éclat, sans profondeur. Quelques mèches de cheveux fins, très blonds, légèrement ondulées, collées sur le front par la sueur, soulignent l’extrême pâleur du faciès.
Il ne bouge pas, ne se débat plus, corps figé et nu sur ce lit auquel il a été sanglé non sans mal. Aux cris d’effroi, aux râles douloureux a enfin succédé le silence, celui de l’épuisement, de la résignation aussi. Le produit injecté, mélange de puissants tranquillisants et d’hypnotiques, a agi, pénétrant les tissus, les muscles, les organes et l’esprit, oui, surtout l’esprit. Et les convulsions ont fait place à une complète immobilité des membres.
Seule, assise sur l’unique chaise de la petite chambre aux parois immaculées, elle attend maintenant que la respiration se fasse plus régulière, plus douce. Elle guette et espère les symptômes d’un sommeil qui serait profond, paisible, récupérateur, et en attendant, elle observe avec son regard de soignante, de femme, mais aussi avec cette compassion particulière qu’on ne peut surprendre que dans les yeux d’une mère.
Et cela se fait.
Petit à petit, le souffle se met à ralentir, devenant plus calme, plus tranquille. Les bras menus, presque graciles, ainsi que les longues mains un peu féminines semblent se relâcher, s’abandonner. Sur la peau translucide des paupières qui viennent de se baisser, quelques veinules sinueuses s’entrecroisent, se mêlent, dessinant un faisceau serré d’étoiles sanguines. Pendant qu’elle détaille chaque parcelle de peau du dormeur, Hélène s’interroge : Quel âge peut-il donc avoir ? De toute évidence, ce n’est déjà plus un enfant, mais il n’a pas encore une corpulence d’adulte. Non, ce n’est pas encore tout à fait un homme…
Après un long moment durant lequel elle se laisse bercer par une agréable torpeur, sorte de rêverie ouateuse, elle se ressaisit et constate qu’un filet de salive luit à la commissure des lèvres du patient. Elle se redresse alors, quitte son siège, extirpe de la poche de sa blouse un mouchoir en tissu, le déplie et se penche pour essuyer ce qui pourrait être un reste d’écume de mer. Le corps, dont elle est maintenant tout près, sent encore la vase. Elle n’a aucun mal à reconnaître cette odeur spécifique qui l’a déjà assaillie tout à l’heure lorsqu’il lui a fallu plier les vêtements détrempés destinés à être lavés, désinfectés et séchés.
Oui, elle reconnaît cette odeur qui toujours l’a écœurée, bouleversée, que toujours ou depuis si longtemps déjà elle a essayé de fuir, d’oublier, et dont elle sait qu’elle a à voir avec la mort, avec la décomposition, avec la lente, l’immonde putréfaction des corps et des viscères gorgés d’eau. Elle sent cette odeur mais étrangement elle ne cherche pas à l’éviter. Au contraire, elle se force à la respirer à pleins poumons, à s’en laisser pénétrer, et elle se dit que, peut-être, ce sont précisément ces relents tenaces qui la retiennent ici, au chevet du dormeur.
En effet, elle n’a plus de doutes à présent, c’est bien cette odeur dont il est imprégné qui l’empêche de s’en aller, de partir, de rejoindre le monde des vivants, là-bas, au-delà de l’enceinte de l’hôpital.
Maintenant, l’effroi est passé. Il n’y a plus de cris, plus de gémissements. Le calme est revenu, un calme fragile, éphémère mais onctueux, et le marcheur sans papiers, sans identité, sans paroles, sans âge précis, peut sommeiller dans le lit de la chambre 22, au second étage de l’hôpital.
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Voir également:
- L'Invitée - Franck Bellucci (2008), présentation
- Et pour le pire, Fragments de vie - Franck Bellucci (2009), présentation et extrait
16:21 Écrit par Marc dans Bellucci, Franck | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : franck bellucci, litterature francaise, the piano man, romans psychologiques |
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