vendredi, 23 février 2007

Clairs obscurs - Paul Colize - 2004

bibliotheca clairs obscurs

Bob Walsh, un américain est retrouvé mort pendu à Moscou par la police russe. Jean-Pierre Vandamme, envoyé permanent d'Euroworld TV à Moscou, s'intéresse à cette affaire finalement plutôt banale. Son but n'est pas d'en faire un scoop mais d'utiliser ce fait divers pour en faire le point de départ de son nouveau roman. En effet Jean-Pierre Vandamme est écrivain à ses heures perdues et hélas en panne d'inspiration pour le moment. Sa spécialité ce sont les polars de série dans lesquels il fait évoluer son personnage fétiche Gordon Spice, détective américain à la Humphrey Bogart qui réussit toujours à venir à bout des pires enquêtes. Ce mort à Moscou va, du moins l'espère-t-il, lui donner l'inspiration nécessaire pour de nouvelles aventures de Gordon Spice. Mais que faire à partir d'un bête suicide? Vandamme mène une petite enquête et très vite il tombe sur des éléments étranges qui le poussent à investiguer d'avantage. Encore ne sait-il pas que cette affaire va le mener à enquêter dans les rouages de l'une des sectes les plus importantes et dangereuses du monde: l'Eglise de Scientologie!

Clairs obscurs est le second roman de l'auteur belge Paul Colize que je découvre avec beaucoup d'enthousiasme après l'excellent polar Quatre valets et une dame (2005). Il s'agît du troisième roman de Paul Colize après Les sanglots longs (2000) et Le seizième passager (2002). Pour tous les amateurs de polars, Paul Colize est certainement un écrivain à surveiller dans le futur.
Clairs obscurs est un polar exemplaire plein de suspense au style très vif qui ravira les amateurs du genre. Une intrigue bien montée et servie avec beaucoup d'humour. L'histoire nous raconte en parallèle les investigations du narrateur, aidé par son personnage de roman, Gordon Spice, qui vient ponctuer les réflexions de son géniteur par des répliques classiques du genre du polar, ainsi que en flash-back l'histoire de Linda McDonald et la carrière qu'elle fait au sein de la secte de la Scientologie, sa progression et sa chute, qui la connectera d'une certaine façon au mort retrouvé par le narrateur à Moscou. Les chapitres sont courts et alternent bien dans le temps ces deux histoires jusqu'au moment où elles se rejoignent dans le temps. Ce court chapitrage donne également un rythme bien élevé à l'histoire. Toute la partie concernant la secte de Scientologie est parfaitement documentée et très convaincante: on comprend bien les mécanismes de la secte, depuis les méthodes de recrutement jusqu'aux procédés peu scrupuleux pour gagner plus d'argent et de pouvoir. C'est assez effrayant, pourtant tellement réel. Mais derrière ce sujet plutôt grave Paul Colize aborde aussi celui plus léger du roman policier, de plus avec beaucoup humour, où l'auteur s'amuse à jouer avec les codes du genre via le personnage de Gordon Spice. On regrette même que Paul Colize n'est pas développé encore davantage ce côté-là du roman.

Clairs obscurs est certes un peu moins réussi que Quatre valets et une dame (2005), mais reste toujours d'un très bon niveau.

Le roman n'est pas disponible en librairie, mais peut être commandé directement sur le site de l'auteur: www.unepassion.eu.

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Extrait:

Chapitre Un

Les deux Lada remontèrent à vive allure le boulevard Novinski et prirent à droite, dans Nikitskaïa.

Le hurlement des sirènes résonna de plus belle dans la rue étroite. Le convoi s’arrêta à hauteur du numéro 14, non loin de la maison de Gorki. Huit agents de l’Omone, la police spéciale, surgirent des véhicules et s’appliquèrent à fermer violemment les portières.

Un petit groupe de personnes discutait nerveusement devant l’entrée de l’entrepôt. Un homme d’une soixantaine d’années, à qui il manquait une bonne partie des dents, se détacha de l’attroupement et vint à la rencontre des policiers.

- Dobroïé outro, c’est moi qui vous ai appelé, je l’ai découvert ce matin, en arrivant.

Le plus haut gradé distribua sèchement quelques ordres à ses subordonnés, sortit son arme et avança

- Je te suis, montre-moi où il est.

Ils pénétrèrent dans le hangar et empruntèrent un petit escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Seule une longue table qui croulait sous un amoncellement de papiers meublait la mezzanine.

L’homme était là, pendu à l’une des poutrelles métallique de la charpente. Il tournoyait mollement, un tabouret renversé à ses pieds.

Le guide crut bon de préciser.

- C’est mon bureau, izvinitié, je n’ai pas eu le temps de ranger.

Le policier balaya d’un geste la justification et examina le cadavre en conservant une distance respectable. Il tendit le bras, palpa le tissu du blouson, composa une grimace de dégoût et bougonna.

- Un étranger ! Il ne pouvait pas faire ça chez lui ? On va devoir convoquer le MVD.

Du temps du KGB, tout était plus simple, on alertait la 7ème Direction, celle qui était en charge de la surveillance des étrangers en résidence sur le territoire, et ils s’occupaient de tout.

À présent, selon les cas, il fallait faire appel au SVR, au FSK, au FSB, au FPS, au FSO, au SBP, au MVD ou, plus exceptionnellement, au GRU, le service secret de l’armée qui contrôlait aussi Spetsnaz, les commandos d’élite.

Dans un pays où l’on déplorait un peu plus de 35.000 assassinats par an, ces démarches ne simplifiaient pas la tâche de la police locale.

En attendant, il pouvait entamer les premières formalités.

- Qu’est ce que tu viens faire ici, aussi tôt, un dimanche ?

Le responsable des lieux se mit à bafouiller.

- Ce n’est pas habituel, les voisins m’ont téléphoné, ils ont entendu du bruit, hier soir, aux environs de minuit.

- Qui a les clés, à part toi ?

- Personne, mais ce n’est pas difficile d’entrer, il n’y a rien à voler ici, on fait du dépôt et de la redistribution de journaux, ça n’intéresse personne, les journ…

Le policier le coupa brutalement.

- Tu as déjà vu ce type ?

- Non, jamais, je vous le jure.

- Pourquoi te sens-tu obligé de jurer ? Tu as l’habitude de mentir ?

Avant que le sexagénaire ne parvienne à échafauder une réplique acceptable, l’un des adjoints vint à la rencontre de son supérieur.

- J’ai appelé la centrale, il manque un type au Metropol, depuis vendredi soir, un Américain.

Le subordonné mima la surprise en découvrant la présence du pendu et le considéra avec une compassion simulée. Il parcourut une nouvelle fois les notes qu’il avait prises et indiqua le cadavre du doigt.

- Ça correspond assez bien au signalement, c’est idiot de se suicider par une si belle journée de printemps.

- Tu as vu la couleur de sa langue ? Ça ne s’est pas passé il y a une demi-heure. Il est mort depuis plus de douze heures. Comment il s’appelle, ton disparu ?

- Walsh, Bob Walsh.

Le chef sourit.

- Ces Américains n’ont aucune imagination ! Ils s’appellent tous John, Bill ou Bob.

- Notez, Chef, eux, ils disent que nous, on s’appelle tous Dimitri, Igor ou Boris.

Le lieutenant Igor Olof n’appréciait pas que l’un de ses subalternes s’autorise une surenchère sur ses bons mots.

- Ta gueule, Dimitri. Prends le nom des témoins ainsi que leur déposition, ensuite contacte le MVD et rédige-moi un rapport.

Dimitri rectifia sa position, remit son béret et prit la direction de la sortie.

Le gardien de l’entrepôt grimaça un sourire de toute son absence dentaire.

- Vous voulez du café ? Je viens d’en faire.

- Garde-le pour les types du MVD, moi j’ai terminé, ne touche à rien, passe tes papiers à Dimitri, et ne quitte pas Moscou sans notre autorisation.

Les équipes du MVD firent leur apparition une demi-heure plus tard. Peu avant midi, le consulat des Etats-Unis fut avisé que l’un de ses ressortissants avait eu l’impertinence de mettre fin à ses jours dans la capitale soviétique.

Vers 13 heures les principales agences de presse furent, à leur tour, informées.

Dans l’indifférence la plus complète.

Moscou, dimanche 7 avril 2002

En principe, tout bon roman policier débute par la découverte d’un ou de plusieurs cadavres. Cela fait partie des règles élémentaires du métier.

D'entrée de jeu, l’intrigue doit happer le lecteur et le confronter à l’acte homicide qui, bien entendu, possédera l’opacité requise et renfermera son précieux lot de mystères.

Sans cette amorce attractive, l’auteur risque fort de voir son audience abandonner prématurément l’ouvrage pour se ruer sur la prose concurrente.

La tendance actuelle veut aussi que la description de la scène du crime soit émaillée de détails particulièrement sordides. Rien de tel que quelques éclaboussures de matières cervicales ou un ruissellement de viscères sanguinolents pour canaliser l’attention et assouvir les aspirations morbides du lectorat contemporain.

En ce sens, mon Chapitre Un ne contenait que le minimum acceptable. En effet, il ne s’agissait ici que d’un banal suicide et aucune goutte de sang n’avait été versée, la mort par pendaison respectant, la plupart du temps, la propreté des lieux de son accomplissement.

De plus, ce n’était pas mon mort. Il m’avait été aimablement prêté par Vladimir Kryoutchov, le porte-parole de la police de Moscou, mon contact habituel auprès de cette administration.

Il me tient à cœur de saisir cette opportunité pour lui témoigner toute ma gratitude.

D’habitude, je trouvais personnellement les cadavres qui s’alignaient tout au long de mes pages. C’est, en tout cas, ce qui s’était produit pour mes précédents écrits.

Ma créativité littéraire s’était vue, d'entrée de jeu, saluée par un honnête chiffre de ventes, lors de la parution de mon premier titre, le
Sixième Passage.

Sur la lancée, j’avais pratiquement réalisé un aussi bon score pour le second.

Ensuite, ce fut la grande dégringolade.

Ma septième, et dernière publication, avait rencontré ce que l’on appelle courtoisement un succès d’estime.

Dans les faits, cela signifie que les ventes s’étaient révélées catastrophiques.

Exception faite des membres de ma famille et d’amis proches, le titre avait été unanimement boudé par le marché et vigoureusement descendu par les quelques critiques de romans noirs qui avaient daigné le survoler en diagonale.

En vérité, j’étais en proie depuis plusieurs mois à ce que tout écrivain, même prolifique, risque un jour d’avoir à affronter : le syndrome de la page blanche.

Il m’arrivait de rester de longues heures devant mon traitement de texte ouvert sur un document vierge, sans parvenir à en ensanglanter la plus infime partie.

Pour ajouter à mon désespoir, mon éditeur avait émis toutes les réserves quant à la poursuite de notre collaboration. Sauf si, à court terme, je lui soumettais une preuve tangible de ma résurrection.

Ma panne d’inspiration était à ce point consommée que, non content d’avoir puisé mon souffle créateur dans un fait divers local et de m’être fait livrer mon mort par sous-traitance, j’avais manifesté une poignante incapacité à trouver un intitulé original pour coiffer mes premières lignes et avais dû me satisfaire d’un pitoyable Chapitre Un.

Fort heureusement, ma production de romans policiers n’était qu’une activité secondaire et ne poursuivait pas comme objectif premier de financer mon quotidien.

Mes appointements de correspondant permanent pour Euroworld TV, le pendant européen de CNN, répondaient raisonnablement à cette finalité.

Quoi qu’il en soit, je tenais désormais mon mort.

Il me fallait à présent métamorphoser ce banal suicide en meurtre énigmatique. Tâche que j’allais m’empresser d’assigner à mon héros habituel, l’athlétique et talentueux détective Gordon Spice.

Pour réaliser ce projet, celui-ci devrait, successivement ; mettre en exergue certains indices que la police locale, à l'évidence incompétente, avait ignorés, trouver un mobile pertinent en remontant la biographie du disparu, et esquisser le profil d’un insaisissable meurtrier sans merci.

Le récit serait, comme il se doit, saupoudré de rebondissements qui ne laisseraient aucun répit au lecteur et l’inciterait à cheminer, d’une traite, de la préface à l’épilogue. Aux petites heures du matin, il quitterait enfin le roman, ébloui par la richesse du dénouement final.

Le prolongement de sa nuit blanche serait alors inéluctable : abasourdi par mon talent, il ferait spontanément une promotion de tous les diables pour le bouquin auprès de l’ensemble de ses relations.

Et les ventes repartiraient de manière exponentielle.

C’est, à peu de choses près, sous cette perspective que j’entrevoyais la suite des événements.

J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait.

Assurément, j’aurais mieux fait de me choisir un autre mort.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait