vendredi, 29 octobre 2010
La Croisade des enfants (Cruciada copiilor) - Florina Ilis - 2005
Tout avait pourtant bien commencé. Un groupe d’enfants attend sur le quai de la gare de Cluj-Napoca, en Transylvanie, pour partir vers la mer Noire, en colonie de vacances. Le train arrive, ils embarquent… mais le train n’arrivera pas à destination.
L’histoire est incroyable et ne devait au départ être qu’un jeu. Mais tout cela aura des conséquences encore insoupçonnés par ces jeunes. Aidé par Calman, un Rom ayant grandi dans la rue, les enfants vont prendre le contrôle du train et le détourner. Le but premier était de s’amuser et de jouer un tour à cette société des adultes qu’ils détestent tant. Mais très vite le sérieux l’emporte et les enfants vont organiser dans ce train leur propre vie, une nouvelle forme de société, tout cela sous les yeux médusés et déconcertées des autorités et des médias. Et le tout devient très vite une affaire d’état.
On évoque la présence d'un groupe de terroristes voulant déstabiliser le gouvernement ; on pense par la suite à des malfrats, des trafiquants en tout genre - hypothèse encouragée par l'arrivée massive d'enfants des rues sur les lieux, qui demandent la liquidation des orphelinats et des foyers d'accueil. Les médias, la police, l'armée, les professeurs ou les parents, la société entière, semblent incapables, pour un temps, de mettre fin à la " croisade des enfants ", qui exigent le respect de leurs droits et de leurs libertés.
Or tous savent que cette situation ne peut pas durer, et que son dénouement se fera forcément de façon tragique…
La Croisade des enfants est un roman déconcertant de l’écrivain roumaine Florina Ilis, publié initialement en 2005 et traduit en 2010 en français. Le succès critique a été immédiat, et pour cause ce roman excelle à plus d’un titre.
Isoler des enfants en leur faisant réinventer la société n’est pas neuf, presque classique, et pourtant cela impressionne toujours autant. Une forte critique est évidemment portée contre la société roumaine post-communiste, victime d’un chaos immense depuis sa révolution et qui a laissé derrière toute une jeunesse déboussolée sans repaires ni exemples, et qui tente tant bien que mal de survivre. Mais cette critique va bien au-delà des frontières roumaines, et nombreux sont ceux qui s’y retrouveront.
Le lecteur découvre ainsi peu à peu cette société roumaine si peu connue à travers une histoire qui le bouleversera.
Le récit est porté par des personnages très nombreux, bien étoffés et agissant tous en fonction de leur propre personne. L’écriture est riche, le style très beau et le rythme donné à l’histoire est effrénée, dû surtout à une structure sans chapitrage, ni même parfois de phrases complètes. Le tout se lit d’un coup, sans pause, et le lecteur sera facilement happé par ce récit.
La Croisade des enfants de Florina Ilis est un roman hors normes, impressionnant à plus d’un titre, qui emportera le lecteur à un rythme fou à la découverte de la société roumaine et de ses nombreux dilemmes et conflits.
Un livre que l’on ne peut que recommander !
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Extraits :
D’après la grande horloge du quai entre les voies deux et trois, consultée par le cheminot au petit drapeau jaune, il était plus précisément quatorze heures vingt et une minutes, il allait arriver pile pour donner le signal de départ à l’express 632 pour Bucarest, Calman n’avait pas besoin de regarder l’heure pour savoir, d’après les gestes des cheminots, que le train s’apprêtait à partir, il avait presque persuadé Le Manchot de prendre avec lui l’express et d’aller ensemble à Bucarest, la portière de la voiture cinq était encore ouverte, il ferait d’abord monter son ami au pied tordu, puis il sauterait, lui aussi, c’est le plan qu’il avait conçu en regardant longuement le train des enfants sur la voie trois, examinant avec curiosité ces enfants propres, bien soignés, bien nourris, joyeux, seuls Bogdan et Octavian ne semblaient pas avoir été gagnés par la gaieté des autres, ils se faisaient du souci pour leur ami Cazimir qui n’était pas encore arrivé et, sans l’avouer à Bogdan, Octavian pensait encore à ses lunettes de plongée, Comment sa mère avait-elle pu négliger une chose aussi importante ? ! La mère d’Octavian avait totalement oublié cette histoire de lunettes, préoccupée par ses cheveux, que dans sa hâte elle n’avait pas coiffés, et elle souriait bêtement, comme une écolière, sous le regard bleu et froid du père d’Alina, soucieux de la façon d’aborder la prof principale pour lui demander de ne pas laisser sa fille aller dans l’eau ! Est-ce que quelqu’un a des nouvelles de Cazimir ? la voix de l’enseignante couvrait le brouhaha des enfants et des parents, Son père doit l’amener dans sa bmw, répondit une voix frêle dans le groupe des enfants, Mademoiselle, les quatrièmes sont déjà montés dans le train ! annonça un autre, à tête de Harry Potter, mademoiselle Ileana apprenant à cet instant que le père Andrei, responsable des quatrièmes, avec la prof principale pendant la période de la colonie de vacances, s’était déjà installé dans le train avec les élèves, souriait intérieurement, parce que l’effort qu’elle avait fait, pour s’imaginer le professeur de religion, si ardemment dévoué à la foi, en short et T-shirt avait lamentablement échoué : le professeur de religion, ou le père, comme disaient les élèves, était invariablement vêtu du même complet noir, Irait-il en colonie de vacances avec le même costume ? !
Cazimir portait, pour sa part, un short blanc et un maillot blanc à rayures noires, la tenue de footballeur de david beckham, son idole, avec le numéro 23 dans le dos, celle du footballeur anglais transféré en Espagne – son père la lui avait rapportée de Barcelone –, mais sur la banquette arrière du taxi il était triste, bien que sa mère l’eût assuré qu’ils étaient tout près de la gare et qu’il ne raterait pas son train, il était triste parce qu’il avait loupé l’occasion d’impressionner ses camarades en descendant de la bmw gris métallisé dernier modèle, vêtu de sa tenue de david beckham toute neuve, jamais il n’avait autant souffert, même pas quand quelqu’un de l’école lui avait volé le poster d’adi mutu, mais il n’y avait plus de temps pour la tristesse et les regrets ! le taxi venait de s’arrêter devant la gare dans un crissement de pneus, Vite ! l’encourageait sa maman ! […]
Invisible à ses camarades et accablé de tristesse, Cazimir descendit de la dacia blanche et poussiéreuse du chauffeur de taxi si bien intentionné, qui avait déployé tout son savoir de professionnel pour amener le petit beckham à la gare et que la maman avait récompensé avec générosité pour ses efforts, Penser aux vacances à la mer, loin des parents, fit cependant revenir sur le visage de Cazimir toute sa sérénité d’enfant, d’autant qu’il ne pouvait pas apparaître devant ses camarades en faisant la tête comme une fille !
[…]
Personne n’avait la moindre idée de l’ampleur de l’opération subversive qui se déroulait dans le paradis du monde des enfants, interdit aux grandes personnes, Le monde des adultes, tel un gulliver endormi dans l’irrévocable configuration anatomique favorisant les grands par rapport aux petits, les forts par rapport aux faibles, ne donnait pas le moindre signe d’un soupçon de la conspiration enfantine qui se préparait en sa marge ni du fait que d’une manière tout à fait imperceptible le monde venait soudain de dévier de l’histoire, acquérant une sorte d’indépendance ludique par rapport au cours généralement établi des choses, Et ceux qui auraient dû être les premiers à saisir cela, et éventuellement prévenir ce changement d’aiguillage de l’histoire, les professeurs de l’école générale numéro 10, débattaient toujours du caractère des sanctions dans le cas des élèves turbulents de cinquième et de Tiberiu, sans être perturbés par l’agitation intense dans leur voisinage, la punition, devait, selon les dires de madame Constantinescu, impliquer quelque chose d’exemplaire qui atteignît le niveau moral conscient qui existait déjà à l’âge de douze ans, un niveau qui dépendait autant de l’identité d’élève de l’enfant que de son début d’identité formateur, en tant qu’individu, mademoiselle Ileana essayait d’imposer avec une fermeté toujours plus accentuée sa théorie personnelle selon laquelle l’élève devrait être traité sur un pied d’égalité quand les professeurs sont obligés, dans certaines circonstances, d’être par-dessus tout éducateurs, Mais nous sommes tout le temps éducateurs, ma chère Ileana, même quand nous leur parlons des combats entre Grecs et Spartiates ! lui expliqua madame Domide, la prof d’histoire, Ces discussions sérieuses sur les élèves ennuyaient Armand Pelaghia, reçu à son examen de pédagogie parce qu’il avait su se faire bien voir du professeur, une teigne par ailleurs, mais qui, assiégée par sa cour incessante, avait fini par le faire passer ! Cependant, en adepte convaincu de la discipline sévère, il ne comprenait pas pourquoi il fallait autant de parlottes pour décider, à titre de sanction, de dix tours de terrain, de deux cents pompes ou de douche froide pendant une semaine, tous types de sanctions que l’entraîneur de football administrait généreusement aux garçons dont il s’occupait au club de football, Qu’est-ce que ça donnerait des pompes dans un train en marche ? Ou alors sur la plage, au bord de l’eau, avec les vagues qui déferlent sur le sable en mouillant la poitrine ? il faudrait qu’il essaye ça ! Les membres du corps enseignant de l’école générale numéro 10, ainsi donc préoccupés par les aspects pédagogiques de leur métier ou dans le cas d’Armand Pelaghia par les frissons d’expériences nouvelles, ignoraient complètement ce qui se passait de façon muette et subversive dans le monde lointain des enfants, le changement d’aiguillage de l’histoire accentuant à chaque minute la distance invisible et inexorable qui les séparait de leurs élèves.
Si les professeurs de l’école générale numéro 10 ne soupçonnaient rien du bruissement vaguement menaçant du monde des enfants, on pourrait dire la même chose des autres enseignants qui se trouvaient dans le train, accompagnant les élèves des autres collèges de Cluj tout comme ceux des villes du nord-ouest du pays, Baia-Mare, Satu-Mare et Oradea, C’était comme si le monde entier avait insensiblement commencé à changer d’aspect, sans que cela soit accessible à la perception habituelle, les adultes continuant à surveiller les enfants persuadés que la pellicule pleine de vivacité qui se déroulait sous leurs yeux n’était que le film habituel de jeux d’enfants, déclenché par la joie des vacances libres de contraintes, alors qu’en fait la véritable représentation à laquelle participaient les jeunes avait lieu dans une dimension éloignée et invisible aux grandes personnes et figurait, avec une gravité enfantine et inflexible, un jeu inédit, la conquête d’un train, et, effectivement, les enfants continuaient de se comporter à leur manière habituelle, les garçons tiraient les cheveux des filles, glissaient des doigts impatients sous les petite robes, les professeurs trouvaient les filles plus sérieuses, elles échangeaient des chuchotements à propos de choses mystérieuses, exhibant de menus objets magiques, roses et brillants, qui étaient supposés exciter l’envie de celles qui n’en possédaient pas, nouant et dénouant des amitiés dans un tourbillon vertigineux de sentiments, chantant et riant à tout propos, comme si elles n’avaient pas su qu’au-delà de la scène de la même pièce Les Enfants soyez sages ! que les adultes et les enfants jouaient invariablement, les véritables acteurs, en coulisses, se préparaient sur la pointe des pieds pour un spectacle inédit que tous les jeunes attendaient le souffle coupé, Les enseignants les regardaient comme les enfants qu’ils étaient encore quelques heures auparavant, exactement comme lors d’un hold-up dans une banque, quand les agents de surveillance continuent de visionner sur leurs écrans des images anciennes du coffre-fort, où tout a l’air normal, mais ce qu’ils voient n’est qu’un enregistrement antérieur, l’un des braqueurs, génie de l’informatique, ayant réussi à pénétrer dans le système du service de surveillance et de protection pour remplacer les images transmises en direct devant le coffre-fort, par quelque chose qui n’avait pas lieu, les enseignants qui se trouvaient dans le train des enfants visionnaient de la même façon des enregistrements anciens avec des élèves dont ils connaissaient tous les comportements alors que ceux-ci se soustrayaient aux regards vigilants des professeurs, dessinant avec une naïve innocence un chemin parallèle dans l’histoire et provoquant, sans le savoir, une transfiguration du monde, Les conducteurs du train qui se consacraient à la routine nécessaire à leur métier ne se doutaient nullement de ce qui allait arriver, à leur grande fierté et honneur, leur train, sans être un train japonais, s’inscrivait avec précision dans les limites normales du graphique de la feuille de route, Des soupçons, les voyageurs de l’express de Bucarest n’en avaient aucun, eux non plus, qui aurait pu savoir que dans le train suivant à une demi-heure, à vingt-huit minutes très précisément, il se tramait quelque chose d’aussi insolite que le renversement de l’ordre préexistant du monde, même les habitants des villages le long desquels les deux trains passaient à toute vitesse sans se rejoindre ne se doutaient de rien, pas plus que les parents qui avaient envoyé leurs rejetons en colonie de vacances et qui, par cette chaude après-midi d’été, étaient retournés vaquer tranquillement à leurs occupations quotidiennes, les mères, certes, un peu plus soucieuses, c’est normal, c’est le devoir d’une mère de se faire du souci et, pourtant, malgré tout, elles n’avaient pas, elles non plus, le plus vague soupçon des mouvements belliqueux de leurs enfants, Qui aurait pu savoir ? Dans les commissariats de police, on recevait parfois des coups de fil pour signaler des attentats terroristes plus ou moins imaginaires – à cause d’un ancien attentat devant un lycée de Bucarest, on s’était mis à traiter ces appels avec un peu plus de sérieux –, mais, en dépit des sources, des spécialistes et des analystes de la police, aucune information quelle qu’en ait été la nature, classée ou secrète, n’avait été confirmée à cette heure, à propos d’une croisade des enfants, de telles informations ne figuraient dans aucun dossier de la police ! Au Service roumain de Renseignements, qui se charge de réunir des informations et, parfois, selon les besoins, d’en fabriquer, un tel renseignement n’existait même pas dans l’imagination professionnelle des employés, et pour ce qui est du Collège national d’études des archives de l’ancienne Securitate, qui se préoccupait essentiellement du passé, du présent et de l’avenir, les enfants du train, nés après 1989, ne s’inscrivaient pas dans les obligations sacrées et politiques des activités de ses membres, Qui donc aurait pu savoir ce qui se passait dans le monde des enfants ? Cette tentative de conquête d’un train n’avait pas fait l’objet d’un ordre du jour au Parlement, qui se trouvait cependant officiellement en vacances, même lors des dernières séances de la session à peine achevée, les parlementaires les mieux renseignés, même ceux qui avaient eu par le passé des relations spéciales avec la Securitate et étaient d’habitude les premiers informés, n’avaient eu aucune nouvelle de ce mouvement subversif des enfants, et les membres du gouvernement, assaillis de toutes parts par les grands problèmes du pays, n’avaient aucune obligation légale ou statutaire de surveiller les jeux innocents des enfants, si même le ministre des Transports avec tout son ministère, dont dépendait le chemin de fer, n’avait pas la moindre idée du détournement d’un train de vacances allant à la mer ! même dans le cadre du service de renseignements du ministère de la Défense, le travail de classement des données se déroulait normalement, rien d’inhabituel, et jusqu’à cette heure aucun rapport officiel d’aucun bureau des organes de l’Etat ne signalait l’existence d’un mouvement subversif dans le train de vacances des enfants qui avançait sur la voie ferrée au rythme du graphique horaire normal, Il était clair que la presse, elle non plus, ne pouvait être au courant de quelque chose qui se passait dans une réalité parallèle et invisible au monde des adultes ! Pavel Caloianu lui-même, un journaliste, qui se trouvait dans l’express de Bucarest avec vingt-huit minutes d’avance sur le train des enfants, ne pouvait prévoir ce mouvement téméraire, bien que – nous devons le reconnaître – Pavel ait fait une allusion absurde au pouvoir de l’innocence et à la croisade historique des enfants ! Mais pour lui la croisade des enfants n’était qu’une métaphore sans lien à la réalité immédiate et si lui, qui avait un véritable réseau d’informateurs dans tous les secteurs de la société roumaine, ne savait rien de concret sur les intentions des enfants, alors quoi d’étonnant qu’aucun journal de ce jour n’ait écrit un mot sur la croisade ? Il semblerait que par l’énumération sommaire de ceux qui ne soupçonnaient rien de ce qui allait se passer, tout ce qui pouvait avoir un lien avec le monde des enfants du train de vacances ait été passé en revue, il n’y a qu’une seule conclusion à ce premier rapport, préliminaire et officieux : aussi bien les parents des enfants que leurs professeurs, aussi bien l’Etat avec les organes habilités par la loi pour prévoir les dangers et protéger l’intégrité des gens que les médias roumains et internationaux n’avaient le plus vague soupçon de la manière dont avait insensiblement commencé la transfiguration du monde.
[…]
Dans le train des enfants se déroulait un véritable festin et toutes les mères auraient certainement été enchantées de voir que leurs efforts culinaires, leurs casse-croûte, élaborés avec art, n’avaient pas fini, comme bien souvent, dans une poubelle ! sandwichs au fromage fondu, au cascaval, au jambon ou à la viande séchée, garnis de salade verte, de cornichons et de tomates, cuisses de poulet rôties, chiftele, schnitzel, chocolat, noisettes, bananes, pommes, biscuits fourrés, pop-corn, sticks, snacks, jus de fruits, eau minérale passant de main en main, comme les enfants avaient faim, rien de ce qui avait été préparé à la maison n’échappa à leur ripaille, Calman, le pistolet automatique posé en travers sur ses genoux, mangeait avec les enfants, il mordait avidement dans un sandwich au jambon, chassant de son esprit l’image d’une mère qui avait coupé les tranches de pain, les avait beurrées, puis avait disposé les tranches de jambon, la salade, le tout dans une cuisine reluisante, avec carrelage au sol et carreaux de faïence aux murs, avec le soleil brillant à travers les rideaux, délicieux ! c’est Sonia qui lui avait donné le sandwich et une partie de ce qu’imaginait Calman était réelle, si ce n’est l’image de la mère, c’était la grand-mère qui avait fait ces préparatifs avant le départ ! il sourit à Sonia en dévorant, donnant satisfaction aux bêtes sauvages affamées qui lui rongeaient l’estomac, de la main gauche il tenait la crosse de l’arme sur ses genoux, heureux, comme si, tout d’un coup, Dieu était revenu de son monde éloigné pour le voir, le montrer du doigt à tous les anges et aux hiérarchies célestes en leur disant – c’est Calman ! Le fils de Stela, l’infirme ! se persuadant qu’il ne rêvait pas, Calman regarda les enfants autour de lui dans le compartiment mal éclairé, son arme sur les genoux, savourant le goût délicieux du sandwich et Sonia lui demanda, confirmant la réalité de son rêve, Tu aimes bien ? Oui ! Stela, l’infirme l’avait mis au monde pour être un chef, pas n’importe qui ! les frères Nedelea n’avaient pas encore appris que, dans la zone d’égouts de Calman, personne ne devait fourrer son nez ! et c’est lui encore qui allait montrer à ces morveux comment est le monde ! le véritable monde, son monde à lui ! il leur expliquait entre deux bouchées que le train était à eux, qu’ils devaient penser à ce qu’ils allaient réclamer aux grandes personnes ! le premier à avoir compris l’idée de Calman fut Bogdan, Une liste de revendications ! enchérit-il en complétant et élucidant ce qu’avait essayé de dire Calman, Nous devons établir une liste de revendications ! Oui ! Oui ! l’explication de Bogdan leur plut à tous, déchaînant l’imagination de chacun, privilégiant les rêves au détriment de la réalité, Qu’on nous mette internet à l’école, qu’on n’ait plus de cours d’histoire, ni de roumain, alors comment sauras-tu écrire correctement, hein ? c’est nul ! alors qu’on n’ait plus madame Constantinescu ! et qu’on nous donne des ordinateurs ! que les cours durent dix minutes et les récréations cinquante ! qu’on ait davantage de vacances, moi, je veux un pistolet automatique ! moi je veux voir ceux de 3rei sud-est ! kylie minogue ! non, blue ! tais-toi donc ! qu’on fasse un voyage en Amérique ! wow ! des hélicoptères black hawk ! un balai marque nimbus 2000 ! et une cape magique ! qu’on n’ait plus de cours de religion ! qu’on ait une discothèque à l’école ! un ballon de foot avec un autographe de david beckham et des billets pour les matchs du Real Madrid ! moi, je veux une bmw ! un téléphone mobile ! avec appareil photo numérique ! Mais dans toute cette euphorie innocente de la condition enfantine, qu’exprimaient des désirs situés bien au-dessus du plafond de la réalité, le seul peut-être qui connaissait les limites entre le rêve et la vie, sachant exactement ce qu’il allait réclamer aux policiers, c’était Calman ! Il allait demander la liberté pour tous les enfants des rues enfermés dans des centres de placement, aucun ne s’y trouvait bien, ils aimaient la rue et la vie au-dehors, pourquoi voulait-on les garder là-bas ? pour les vendre à l’étranger ? et les premiers qu’il voulait libérer c’étaient ceux du foyer de Sinaia, là où se trouvait Margareta, sa sœur, dont il avait été séparé une nuit par un des maquereaux du Baron, et pour humilier Calman le proxénète avait obligé la fille à le sucer en sa présence, puis, comme si cette humiliation ne suffisait pas, quand la fillette de sept ans s’était évanouie, il avait exigé la même chose de Calman, celui-ci avait fait semblant d’y prendre plaisir, et au moment où le mac s’y attendait le moins il la lui avait mordue de toutes ses forces, puis, poursuivi par l’écho des hurlements enragés du proxo, il avait filé à toute allure, il n’avait plus revu Margareta depuis cette nuit-là, il avait juré de la retrouver et de se venger cruellement de ce salaud, En payant grassement des renseignements, Calman avait appris que sa sœur avait été placée au foyer de Sinaia ! Ça n’était sûrement pas très loin de l’endroit où ils s’étaient arrêtés ! En dehors de Calman, la seule à savoir vraiment ce qu’elle voulait c’était Alina, mais peut-être les policiers ou les grandes personnes ne seraient-ils pas en mesure de réaliser son désir, de toute façon elle n’en avait qu’un seul, que sa maman revienne ! elle avait quitté le pays avec un étranger, un Saxon, lui avait-on dit, et sa maman était Saxonne, elle aussi, Alina se rappelait qu’elle avait appris l’allemand quand elle était petite, mais depuis que sa maman l’avait abandonnée elle ne le parlait plus qu’en rêve, quand une belle femme à qui elle avait pris l’habitude de dire maman – bien qu’Alina n’eût guère de souvenirs de sa mère – s’adressait à elle exclusivement en allemand ! Meine Liebe ! les policiers pourraient la ramener ! elle ne croyait pas que sa maman ne l’aimait plus, elle savait qu’elle n’était pas méchante, comme sa grand-mère voulait le lui faire croire, papa n’en disait jamais de mal, en fait, il n’en parlait jamais ! Alina aimait toujours sa maman, elle attendait tous les soirs, quand papa la mettait au lit, qu’elle vienne, elle aussi, lui donner un baiser de bonne nuit, elle sentait dans son sommeil ses lèvres lui frôler la joue, Gute Nacht, mein Schatz ! puis elle lui chantait, jusqu’à ce qu’elle s’endorme Funkel, funkel, kleiner Stern/ach wie bist du mir so fern/wunderschön und unbekannt/wie ein strahlender Diamant/Funkel, funkel kleiner Stern ! et elle murmurait l’autre prénom, celui qu’on ne lui donnait jamais, Schlafe Clarisa, schlafe ! et récitait une prière, Abends will ich schlafen gehn, vierzehn Engel um mich stehn : Zwei zu meinen Häupten, zwei zu meinen Fussen, Alina s’endormait avant de se souvenir de la fin, bercée dans son sommeil par la langue allemande, une langue qui devait être, ainsi qu’elle se l’imaginait, celle des rêves et de l’amour, à l’école elle n’apprenait pas l’allemand, son père l’avait inscrite, sans lui demander son avis, en anglais et français, donnant comme raison – Tu dois apprendre l’anglais, on parle anglais partout dans le monde ! Et le français, le français est une belle langue ! Oui ! Alina Clarisa savait ce qu’elle souhaitait, elle voulait qu’on lui rende sa maman, voilà ce qu’elle voulait !
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Présente édition : traduit du roumain par Marily lle Nir, Editions des Syrtes, 495 pages
21:32 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Ilis, Florina | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : florina ilis, litterature roumaine, romans de societe, roumanie |
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INDEX - Roumanie
21:05 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : roumanie, litterature roumaine |
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jeudi, 24 décembre 2009
Le renard était déjà le chasseur (Der Fuchs war damals schon der Jäger) - Herta Müller - 1992

En Roumanie, sous la dictature de Ceausescu, dans un petit village habitée par la minorité allemande su pays. Adine est une enseignante proche d'auteurs et compositeurs dissidents. Un jour elle s'aperçoit que des inconnus entrent chez elle en son absence et y découpent jour après jour la fourrure de renard qui décore son appartement. Se sentant menacée elle est persuadée d'être espionnée, surtout qu'elle découvre qu'une de ses amies fréquente justement un officier de la Securitate, la police secrète roumaine. Le renard est le chasseur : les victimes se rapprochent de leurs bourreaux, les amis disparaissent ou se trahissent... et la chute du dictateur n'y changera rien.
D'une écriture simple et poétique, l'écrivaine allemande d'origine roumaine Herta Müller, Prix Nobel de littérature en 2009, nous conte ici dans Le renard était déjà le chasseur un récit étrange et cruel qui nous fait revivre les difficultés matérielles et existentielles que l'auteur a bien connues sous la dictature roumaine où l’expression ne pouvait guère échapper à l’oppression. Ce roman, en une succession d'images saisissantes, nous dépeint cette vie oppressée que vivent les personnages d'Adina et de Clara au quotidien, et cela nous contant des scènes de vie, souvent anodines et banales de prime abord, mais qui dans l'ensemble se révèlent terriblement cruelles.
Ce texte, Le renard était déjà un chasseur, comme la majorité de l'œuvre de Herta Müller, est tout simplement sublime, présentant une forme remarquable et un fond des plus poignants.
A lire !
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Voir également :
- L’Homme est un grand faisan sur terre (Der Mensch ist ein großer Fasan auf der Welt) - Herta Müller (1986), présentation et extrait
- La Convocation (Heute wär ich mir lieber nicht begegnet) - Herta Müller (1997), présentation et extrait
09:27 Écrit par Marc dans Müller, Herta | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : herta muller, litterature allemande, poesie, prix nobel de litterature, romans de societe, roumanie |
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lundi, 23 novembre 2009
La Convocation (Heute wär ich mir lieber nicht begegnet) - Herta Müller - 1997

“Depuis que le réveil, en guise de tic-tac, dit con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, je n‘ai pu m'empêcher de penser au commandant Albu (...). Dès que la fenêtre était devenue grise, j‘avais vu au plafond la bouche d'Albu en très grand, le bout de sa langue rose qui pointait derrière sa denture inférieure, et entendu sa voix narquoise : Pourquoi être à bout de nerfs, nous ne faisons que commencer.”
Elle n’a plus que cela en tête : sa Convocation. La narratrice, une ouvrière travaillant dans une usine de confection qui fournit l'Italie, a été convoquée par la Securitate, les renseignements roumains, après avoir glissé un SOS dans la doublure d’un vêtement de luxe qu’elle cousait. Elle sait qu’ils ne la lâcheront plus. Il faut leur rendre des comptes, élaborer des scénarios pour répondre à leurs questions, se justifier, s’entraîner à supporter la douleur et ne surtout pas perdre la tête.
Assise dans le tramway qui la conduit à sa convocation elle revoit en flash-back les principaux épisodes de sa vie, la vie misérable d’une ouvrière roumaine d’origine allemande dans la Roumanie de Ceausescu. Le tramway ne s'arrête pas à la station où elle doit descendre. Sur un coup de tête elle décide de ne pas se rendre à la convocation…
Dans La Convocation de l’écrivaine allemande d’origine roumaine Herta Müller, Prix Nobel de littérature en 2009, l’auteur reprend ses thèmes qui lui sont si chères, ceux de son expérience de la dictature roumaine en tant que représentante de la minorité germanophone plus particulièrement persécutée par le régime et du désir de fuite vers l’ouest, fuite qu’elle effectuera elle-même en 1987. La fuite reste pourtant ici une idée vague, les motifs et moyens du départ puérils, légers : la narratrice ne rêve pas, n’imagine pas un lendemain ailleurs, tout juste pense-t-elle au besoin d’un ailleurs. Car le présent, sa réalité à elle, celle faite de la peur, de l’angoisse et de l’humiliation, c’est elle qui prime et étouffe la narratrice.
Poète avant tout, Herta Müller y excelle avant tout par son style fait de petites phrases, réduites à l’essentiel, qui telles des coups de pinceaux viennent peindre cette vie perdue dont est victime l’héroïne du roman.
La Convocation est un livre fort et poignant, écrit dans un style magnifique.
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Voir également :
- L’Homme est un grand faisan sur terre (Der Mensch ist ein großer Fasan auf der Welt) - Herta Müller (1986), présentation et extrait
- Le renard était déjà le chasseur (Der Fuchs war damals schon der Jäger) - Herta Müller (1992), présentation
21:16 Écrit par Marc dans Müller, Herta | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature allemande, herta muller, poesie, prix nobel de litterature, romans de societe, roumanie |
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mercredi, 04 novembre 2009
L’Homme est un grand faisan sur terre (Der Mensch ist ein großer Fasan auf der Welt) – Herta Müller - 1986

Roumanie. Depuis que le meunier Windisch a décidé d’émigrer et de quitter à jamais son pays natal, la Roumanie de Ceausescu, il voit la fin partout dans le village. Peut-être n'a-t-il pas tort. Tout est triste, rien ne change jamais et tout le monde doit être prêt à tout pour survivre. Ou alors il faut émigrer. Mais pour Windisch, il a beau livrer des sacs de farine, et payer, le passeport promis se fait toujours attendre. Sa fille Amélie a le même but que lui, ses moyens sont différents : elle se donne au milicien et au pasteur dans le but d’obtenir ce sésame synonyme de liberté. Un jour, ils partiront… puis, plus tard, ils reviendront, un jour d'été, en visite, revêtus des vêtements qu'on porte à l'Ouest, de chaussures qui les mettent en déséquilibre dans l'ornière de leur village, avec des objets de l'Ouest, signe de leur réussite sociale, et, sur la joue de Windisch, une larme de verre.
Herta Müller, né en 1953 en Roumanie, romancière et poète, est une Allemande du Banat, qui a émigré vers l’Allemagne en 1987, fuyant la dictature de Nicolae Ceaucescu. En 2009 elle obtient le Prix Nobel de littérature, pour « qui avec la concentration de la poésie et l’objectivé de la prose dessine les paysages de l’abandon ».
Ses œuvres traitent plus particulièrement du sort qu’elle a subi elle-même, celui des minorités allemandes de sa région natale et des injustices subies par ceux-ci durant l’ère communiste.
L’Homme est un grand faisan sur terre, écrit en 1986, suit justement le personnage de Windisch, voulant fuir vers l’étranger et qui mène sa vie routinière, sans avenir ni perspective, dans l’attente de son passeport qui lui ouvrira les portes de la liberté. La misère est réelle, et dans ce village, toute personne ayant le moindre pouvoir en profite pour exploiter les autres. Et le lecteur voit ainsi la vie de celui-ci et de sa famille, ses longues journées au moulin, ses discussions sans intérêt avec le veilleur de nuit, sa jalousie pour ceux qui ont réussi à obtenir leur passeport, ses efforts pour en obtenir un soi-même, et sa famille, qui se défait sous ce même désir.
Le tout est porté par une écriture très poétique, qui en de phrases brèves et fortes, toujours belles et très imagées, tels des coups de pinceaux, peignent cette morne vie qui attend. Et tel un tableau les multiples courts chapitres, ressemblant plus à des photos prises un instant donné, viennent donner peu à peu l’image globale de la situation, Müller nous montrant plus les choses que de nous les raconter.
L’Homme est un grand faisan sur terre est un roman poétique décrivant avec force une société perdue et à l’abandon.
A lire !
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Extrait : premier chapitre
"L’ornière
Des roses poussent autour du monument aux morts. Un buisson de roses. Si folles qu’elles étouffent l’herbe. Les fleurs sont blanches, rabougries, serrées comme des fleurs en papier. Elles froufroutent. C’est l’aube. Il fera bientôt jour.
Chaque matin, quand Windisch fait tout seul la route qui le mène au moulin, il compte : quel jour sommes-nous ? Arrivé devant le monument aux morts, il compte les années. Plus loin, près du premier peuplier, à l’endroit où le vélo s’enfonce toujours dans la même ornière, il compte les jours. Et le soir, quand Windisch ferme le moulin, il compte encore une fois les années et les jours.
De loin, il voit les petites roses blanches, le monument aux morts et le peuplier. Lorsque, par temps de brouillard, Windisch passe à bicyclette, il a le blanc des roses et le blanc de la pierre juste sous les yeux. Windisch passe au travers. Il a le visage humide et va jusqu’au moulin. Deux fois déjà le buisson de roses n’a eu que des épines et les mauvaises herbes dessous étaient roussies. A deux reprises le peuplier a perdu tant de feuilles sue le bois a failli éclater. Deux fois la neige a recouvert les routes.
Devant le monument aux morts, Windisch compte deux années et, dans l’ornière près du peuplier, deux cent vingt et un jours.
Tous les matins, quand Windisch roule dans l’ornière en cahotant, il se dit : « Ça va être la fin. » Depuis que Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Le temps s’arrête pour ceux qui veulent rester. Que le veilleur de nuit reste, c’est pour Windisch au-delà de la fin.
Et quand Windisch a compté deux cent vingt et un jours et qu’il est passé en brinquebalant dans l’ornière, il pose pied à terre pour la première fois. Il met la bicyclette contre le peuplier. On entend ses pas. Des tourterelles sauvages s’envolent des cerisiers. Elles sont grises comme la lumière. Seul le froissement de leurs ailes permet de les percevoir.
Windisch se signe. La poignée de la porte est mouillée. Elle lui reste collée à la main. La porte de l’église est fermée à clé. Saint Antoine est enfermé derrière le mur. Il a à la main un lis blanc et un livre marron.
Windisch a froid. Il regarde la route. Elle s’arrête là où les herbes envahissent le village. Tout là-bas au bout de la route un homme marche. Ligne noire dans les champs. La houle herbeuse le soulève au-dessus de la terre."
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Voir également :
- Le renard était déjà le chasseur (Der Fuchs war damals schon der Jäger) - Herta Müller (1992), présentation
- La Convocation (Heute wär ich mir lieber nicht begegnet) - Herta Müller (1997), présentation et extrait
15:17 Écrit par Marc dans Müller, Herta | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : herta muller, litterature allemande, roumanie, poesie, romans de societe, prix nobel de litterature |
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