dimanche, 18 avril 2010
Le Mystère de la pierre sculptée - Andréa Novick - 2009

Peut-on réellement mener une vie normale lorsqu'une malformation de naissance vous défigure ? Jeanne, elle, a décidé de s'exclure de la société parce quelle ne s'accepte pas et quelle ne supporte plus les regards et les questions incessantes. Elle vit recluse dans un petit village du bord de mer. Un jour de tempête, elle aperçoit sur la plage un homme mystérieux qui entre dans l'eau et s'y enfonce jusqu'au cou. N'écoutant que son cour, elle part immédiatement le secourir et le ramène chez elle pour qu'il se repose. Persuadée que l'homme va prendre la fuite dès qu'il la verra, elle s'étonne lorsqu'il ne manifeste aucune réaction et comprend alors qu'il est aveugle. Une rencontre étrange qui marque le début dune relation passionnée au cours de laquelle cette malformation de la peau va prendre de plus en plus d'importance, jusqu'au moment décisif où Léonid retrouve la vue. Quel nouvel équilibre va pouvoir s'installer dans ce couple différent ? Jeanne n'aurait en tout cas jamais imaginé que sa vie allait complètement basculer lorsqu'elle est venue en aide à cet inconnu.
Le Mystère de la pierre sculptée de l'écrivaine française Andréa Novick, nous conte l'histoire finalement bien classique de la rencontre de deux personnages en marge de la société. Classique certes, mais contée avec beaucoup de talent et sans jamais s'apitoyer sur le sort de ces malheureux personnages. Avec finesse Andréa Novick nous mène à travers les méandres des sentiments humains dans ce beau roman qui toutefois manque quelque peu de surprise.
Le Mystère de la pierre sculptée est un beau roman psychologique et sentimental, un texte à découvrir.
Extrait : premières lignes
Ce premier jour de l’automne n’augurait rien de bon ; même la mer avait fiévreusement perdu sa sérénité estivale. La perspective de ne pas pouvoir mettre le nez dehors me rendait taciturne. Impossible de faire coulisser la baie vitrée afin d’humer nerveusement les embruns marins. Mon vieux coucou suisse, corseté dans sa boîte en châtaignier, restait d’une insondable tristesse et effritait les minutes avec une monotonie routinière. Malgré tout, je me consolais en admirant le spectacle des aigrettes et des goé- lands prenant leur envol pour aller se nicher dans les cavités crayeuses des falaises, y attendant sagement et instinctivement que la tempête s’estompe.
Il faisait un temps à ne pas écumer les plages de la Côte d’Opale, en parfaite adéquation avec le décor, le baromètre pointant un moins six degrés polaire. Le drapeau rouge hissé tentait
vainement de stigmatiser la tempête.
En déployant son imagination au maximum, seul un Inuit aurait pu avoir l’envie de s’aventurer sur le bord de mer, là où la froidure vous gerçait les lèvres et vous soudait des stalactites sous les narines. La zone où je résidais échappait à la surveillance du poste de secours, fermé en cet automne glacial, d’une précocité sans indulgence et inhabituelle. Pas un jogger ne songeait à arpenter le bord de mer, sous peine de disparaître à jamais, englouti par une déferlante imprévisible.
Pourtant ce matin-là, malgré les bourrasques de vent et la pluie verglaçante, un desperados à l’esprit tourmenté avait osé braver, avec témérité, détermination et résignation, les éléments déchaînés afin de se faire flageller par les forces du mal.
Les habitants avaient toutes les raisons d’être tristes, calfeutrés qu’ils étaient, sans le moindre enthousiasme, redoutant la promenade au bord des flots bouillonnants, craignant d’être avalés par une mer d’une férocité légendaire. Le charme pittoresque et habituel de l’endroit était malmené par cette tempête dantesque qui défigurait le paysage.
L’homme déambulait pieds nus, revêtu de simples oripeaux de mi-carême délavés. Il semblait hébété par les rafales de vent violent qui le soulevaient de terre sans ménagement, par chaque agression des vagues. Un rictus de souffrante amertume lui barrait le visage. Il avait de l’écume accrochée au revers de son pantalon, mais apparemment, il ne s’en souciait guère. Il était muni d’un bâton noueux, probablement ramassé sur la plage, sur lequel il s’appuyait grotesquement. Le morceau de bois avait certainement été recraché par une mer qui vomissait de colère le trop-plein d’objets hétéroclites longtemps contenu dans ses entrailles. Espérait-il, armé de son gourdin, pourfendre les lois impitoyables de la nature ?
La silhouette de l’homme était osseuse et longiligne ; le visage à l’expression déterminée était taillé au burin, légèrement dissimulé par une barbe naissante. Les yeux étaient enfoncés dans leurs orbites et semblaient volontairement faire abstraction du spectacle offert par les éléments. L’homme avançait comme un somnambule qu’aucun obs- tacle ne semblait pouvoir ralentir. Il faut dire que cette région ne manque pas d’arguments pour finir de convain-cre une âme solitaire qui a l’esprit suicidaire.
Moi, pendant ce temps, malgré la mélancolie qui m’avait envahie, j’étais bien à l’abri, au cœur de ma mai- son sur pilotis, posée et nichée délicatement dans le creux d’une dune de sable fin. J’avais pris l’attitude d’une mar- motte en hypothermie, debout devant la baie vitrée qui m’offrait un panorama extraordinaire sur la mer, tout en me permettant d’assister à cette scène imprévisible sans subir les assauts de la bise et de la pluie glaciales.
Comme je m’attaque toujours à l’essentiel, et ne vou- lant rien perdre de la tempête, j’usais du seul cadeau qu’on m’avait jamais offert : ma belle paire de jumelles, précieux présent hérité de Grand-Papa, dont j’avais braqué les len- tilles en direction de l’âme solitaire et apparemment désespérée. Mes yeux fixes étaient aimantés par l’homme qui avançait vers la mer à une vitesse suicidaire.
J’étais seule à la maison ; comme toujours, la présence de Tabou, mon labrador, me sécurisait en me couvrant jalousement de son regard protecteur.
Soudain, je vis l’ombre s’enfoncer dans les vagues et commencer à progresser jusqu’à mi-cuisse dans le bouillon glacé. Mon incrédulité fit place à la consternation. Prise d’une sincère empathie et désireuse d’assister une personne en danger, j’enfilai en une fraction de seconde mes Wellington imperméables. J’attrapai sur la patère à tête de chat mon indispensable et chic ciré marin. Je flattai Tabou d’une caresse afin qu’il m’assiste dans ma tentative de sauvetage d’une vie humaine. Mais ce matin-là, Tabou n’était pas d’humeur à me suivre dans la tempête ; il préfé- rait rester à ronfler paisiblement devant le feu qui crépitait de plaisir dans l’âtre afin de nous réchauffer le cœur et le corps.
Le temps pressait et je n’avais plus une raison valable de m’attendrir sur les états d’âme de Tabou qui, malgré tout, me suivit, l’œil hostile et réfractaire, comme si je l’emmenais à la SPA à l’aide d’un collier étrangleur.
Pendant ce laps de temps, le site venait soudainement de changer de physionomie.
A peine la porte d’entrée claquée nerveusement derrière moi par un courant d’air vicieux et lubrique qui voulait emporter tout sur son passage, un vent fou me cingla le visage et me déstabilisa. Mon chien, qui attendait ma réaction, se précipita dans un orgueil démesuré et avec la vélo- cité d’un guépard vers la mer, en direction du naufragé. La truffe aguerrie de Tabou avait localisé le bougre sans GPS. Pendant ce temps, j’avançais d’un pas rapide et angoissé, les yeux fixés sur l’homme qui avait de l’eau jusqu’au cou et que les flots continuaient à engloutir lentement. Tabou, affichant sur son museau un mécontentement patent, s’arrêta net dans sa lancée, puis sauta prudemment dans l’eau et se mit à nager vers le désespéré dont on ne distin- guait plus que la tête qui émergeait encore. Arrivé au niveau du quidam suicidaire, mon chien, généralement d’une loyauté à toute épreuve, l’alpagua par le pantalon grâce à sa robuste mâchoire d’acier, puis ramena son tro- phée avec majesté sur le sable humide.
Tabou se figea devant moi, le regard complice, en attente de sa récompense.
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : Editions Publibook, 20 novembre 2009, 156 pages
Voir également :
- Titus et Bouboule en Egypte (2009), présentation et extrait
- Titus et Bouboule en Argentine (2010), présentation et extrait
- Titus et Bouboule à la Montagne (2010), présentation
- Titus et Bouboule au Sénégal (2010), présentation et extrait
- Titus et Bouboule au Festival de Cannes (2010), présentation
- Titus et Bouboule à Hawaï (2010), présentation
- Titus et Bouboule à Juan-Les-Pins (2011), présentation
- Le Secret de l'albinos (2011), présentation
14:32 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Novick, Andréa | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : andrea novick, litterature francaise, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |
mercredi, 03 mars 2010
Finnigan et moi (Surrender) - Sonya Hartnett - 2005

Le jeune Anwell, tout juste âgé de vingt ans se meurt lentement d'une maladie inconnue. C'est l'occasion pour lui de revoir son anfance, ici dans le village perdu de Muylan en Australie, son enfance triste et solitaire marquée par la mort de son grand-frère, sa vie familiale avec une mère continuellement malade et un père abusif et violent, et finalement sa rencontre avec Finnigan, le mystérieux enfant des bois et son double diabolique. Les deux enfants, dès leur rencontre, font un pacte : Anwell sera l'enfant modèle, brave et honorable comme un ange et se surnommera même Gabriel, et dès qu'il faudra agir mal, c'est Finnigan qui s'en chargera. Ce garçon étrange inquiète toutefois Anwell, même s'il en est tout autant fasciné. Et il aura raison, car rapidement la tranquille petite bourgade de Muylan est victime d'incendies criminels. La police enquête, mais sans résultats. Anwell sait que Finnigan en est responsable et les dégâts sont immenses. En effet outre les destructions matérielles, la suspicion envahit Muylan créant rivalités et discordes parmi ses habitants. Finnigan est hors de contrôle, et Anwell ne peut le dénoncer. Que sait-il au juste de ce garçon mystérieux qui apparaît et disparaît comme par enchantement. Il comprendra bien assez vite que Finnigan est sa part obscure, son double réel, et s'il veut le faire cesser, il se doit de s'attaquer à lui-même...
Sonya Hartnett est une écrivaine australienne souvent primée et principalement dévouée aux romans pour la jeunesse, même si de temps à autre elle fait des incursions bien réussies vers une littérature plus adulte, tel que c'est le cas ici avec le roman Finnigan et moi, paru en version originale en 2005.
Il s'agît ici d'un thriller psychologique bien noir et très dense nous retraçant une enfance meurtrie sur un fond de schizophrénie fatale. Conté d'une voix polyphonique, par Finnigan et Gabriel, le lecteur se doute vite de la double identité d'Anwell, mais la tension vient bien plus de l'intérieur d'Anwell par l'évolution conflictuelle de cette relation entre lui, le garçon assez banal, et Finnigan, le sauvageon, ainsi que du contexte dans laquelle elle se produit, une petite bourgade tranquille où tout le monde connaît tout le monde, mais où tous les liens vont se rompre et mener à une situation explosive dès les premiers incidents. Et l'ambiance de Muylan est réellement étouffante et angoissante, très bien rendue par l'écriture d'Hartnett. De l'enfance d'Anwell et de l'atmosphère dans laquelle il vit, on comprend rapidement son évolution psychologique qui ne pourra lui être que fatale. Sonya Hartnett maîtrise parfaitement son sujet, construisant son intrigue de façon impeccable en évitant les pièges classiques du thriller psychologique. Le résultat est assez envoûtant, on accroche dès les premières pages et, une fois la lecture terminée, il s'en dégage un sentiment assez perturbant.
Finnigan et moi est un thriller psychologique très réussi, à l'ambiance bien angoissante, et qui ne laissera personne indifférent.
A lire !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : traduit de l'anglais par Bertrand Ferrier, éditions J'au Lu, collection Thriller, 3 février 2010), 286 pages
18:51 Écrit par Marc dans Hartnett, Sonya | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sonya hartnett, romans psychologiques, litterature australienne, thrillers, romans policiers, romans de mystere |
|
Facebook | |
Imprimer |
vendredi, 26 février 2010
L'histoire d'un mariage (The Story of a Marriage) - Andrew Sean Greer - 2008

"Nous croyons connaître ceux que nous aimons.
Nos maris, nos femmes, nous croyons les connaître. Nous croyons les aimer. Mais ce que nous aimons se révèle n'être qu'une traduction approximative, notre propre traduction d'une langue mal connue. Nous tentons d'y percevoir l'original, le mari ou la femme véritables, mais nous n'y parvenons jamais. Nous avons tout vu. Mais qu'avons-nous vraiment compris ?
Un matin, nous nous réveillons. Près de nous dans le lit, ce corps familier, endormi : un inconnu d'un nouveau genre. Moi il m'est apparu en 1953. Un jour où, debout chez moi, j'ai découvert quelqu'un qui avait emprunté par pure sorcellerie les traits de mon mari."
Etats-Unis d'Amérique, les années 1950. Le pays se relève à peine de la Seconde Guerre mondiale qui a touché tant d'engagés. Pearlie Cook pense vivre un bonheur paisible auprès de son mari Holland, son amour de jeunesse retrouvé durant la guerre à San Francisco. Holland a survécu à la guerre mais refuse d'en parler. Il en est revenu traumatisé et se réfugie depuis dans le silence. Pearlie, en épouse modèle, construit autour de lui un cocon protecteur au point même de retirer des journaux les articles les plus sordides. Elle remplit ses devoirs à merveille, elle en est fier. Et puis de toute façon elle aime son mari. Mais la guerre a provoqué quelque chose d'irréparable en Holland qui l'a changé à jamais. Et le passé ressurgit le jour où un certain Charles Drummer sonne à la porte de Pearlie et balaye toute cette belle vie du jour au lendemain. Drummer a connu pendant la guerre, et ils ont eu une relation. Il est venu voir Pearlie pour lui proposer un étrange marché. Pour Pearlie c'est tout un monde qui s'écroule.
L'Histoire d'un mariage de l'écrivain américain Andrew Sean Greer est le roman d'une idylle conjugale qui tourne peu à peu au cauchemar. Et les causes en sont un passé qu'on évoque guère, des suspicions qui montent et des tromperies présumées entre un mari et une femme qui n'arrivent pas à communiquer. L'histoire est narrée par la voix d'une épouse modèle dans l'Amérique des années 1950, et qui nous fait vivre sa vie commune avec son époux, durant tout leur vieillissement en attendant une rupture qui n'arrive pas. Et par-delà de cela c'est aussi l'histoire d'une époque, d'une année, 1953, qui a marqué un tournant dans la vie américaine avec la fin de la Guerre de Corée et de l'innocence qui va bouleverser les modèles familiaux classiques. Ce récit tragique est plutôt passionnant, bien décrit avec comme héroïne un personnage fort bien développé. Cette situation familiale devient de plus en plus complexe au fil du livre, l'auteur distillant peu à peu de nouveaux éléments qui viennent compliquer l'affaire. Toutefois tout n'est pas parfait, loin de là.
Le sujet n'est guère original et la littérature américaine a produit ces dernières années de bien nombreux textes sur cette évolution des mœurs qui s'est produit aux environs des années cinquante, années difficiles qui ont bouleversé la société . L'auteur a également une drôle de façon de parler de certaines choses sans jamais les nommer. Pour exemple la relation homosexuelle de Holland et Drummer est souvent mentionnée, sans pour autant que le mot 'homosexuel' ne soit cité. Vraisemblablement est-ce une volonté de l'auteur pour nous faire revivre cette époque où régnait encore la pudeur et où l'on ne parlait pas de ces choses-là. Ensuite l'auteur semble faire un mystère autour de son héroïne, dont on apprend comme par surprise au bout de plus d'un quart du texte qu'elle est noire de peau. Ce n'est évidemment pas grave en soi, mais alors pourquoi le dévoiler d'un coup comme si cela devait surprendre ou choquer le lecteur. Difficile de comprendre à quel jeu se livre ici l'auteur, mais en tout cas c'est plutôt énervant. De plus l'écriture et le style ne sont pas non plus toujours à la hauteur, le texte ressemblant souvent plus à une ébauche de scénario de film, voire à un descriptif cinématographique. Le montage de l'intrigue et du suspense, fait par révélations successives jusqu'à un point culminant, paraît bien artificiel.
L'histoire d'un mariage est certes un livre plaisant, toujours bien divertissant, et même fort par moments, qui toutefois ne convainc pas toujours, et qui parfois même irrite.
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : traduit de l'américain par Suzanne V. Mayoux, éditions Points, 1 février 2010, 263 pages
19:41 Écrit par Marc dans Greer, Andrew Sean | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : andrew sean greer, litterature americaine, annes 1950, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |
samedi, 20 février 2010
La prière - Jean-Marc Roberts - 2008

Antoine Risser est un homme sans qualités, quelconque, indécis dans la vie, sans projets ni attaches. Seuls ses enfants, de femmes quittés lui donnent l'illusion d'attaches. Son père, un riche américain, l'abandonné lui et sa mère alors qu'il était tout jeune. Un demi-frère du nom de Jimmy profite désormais de la vie rêvée d'Antoine, car sa mère, comédienne puis vendeuse de fleurs n'arrive guère à assurer. Mais alors qu'il a quinze ans, un événement va fortement le marquer : alors que lui et sa mère sont invité à Londres à l'hôtel Carlton par l'Américain, comme Antoine aime à le nommer, il surprend un jour dans sa salle de bain une jeune femme musulmane en train de faire sa prière sur un tapis de bain. Naima n'a que vingt et est enceinte. Le souvenir de cette rencontre fortuite ne le quittera plus jamais.
Trente ans plus tard le terrorisme frappe Londres. L'époux de Naïma est suspecté. fille de Naima est devenue une jeune femme engagée dans sa foie et dans la politique. Tout le contraire d'Antoine. Peut-être qu'enfin, pour Antoine, tout commencera à prendre un sens...
L'éditeur, scénariste et écrivain français publie en 2008 le court roman La prière, roman étonnant et sensible décrivant de l'adolescence à la mort le destin d'un homme qui semble être passé totalement à côté de sa vie. Trente années au total, faits de conditionnels et suspendus quelque part entre rêve et réalité; et durant lesquels résonnent les attentats islamistes de ce début de 21ème siècle. Ecrit dans un style très romanesque, beau et bien poétique, Jean-Marc Roberts fournit une troublante et très touchante histoire sur une vie ordinaire balayée par les tragédies du monde. Et par celle d'Antoine, c'est finalement l'absurdité de la vie de tout un chacun qui transparaît.
La prière de Jean-Marc Roberts est un roman troublant et émouvant porté par une écriture magnifique.
Un vrai plaisir de lecture !
Extrait :
Antoine parlait peu de Naima. Il devait la considérer comme une relation interdite, un sujet en tous points défendu. Voulait-il la protéger ? Espérait-il en la protégeant se protéger lui-même? On ne l'a jamais su. L'épisode de leur rencontre, à Londres à la fin des années soixante, demeure flou et incomplet.
Avril 1969 : Antoine s'apprête à fêter l'anniversaire de ses quinze ans. Naima en a tout juste vingt. À l'instant même où l'adolescent surprend la jeune femme, agenouillée sur un tapis de bain dans la chambre du Carlton qu'il partage avec sa mère, il est troublé. Elle est émue. La jeunesse de ce visiteur inattendu, sa gêne tranchent sur l'assurance insolente des clients de l'hôtel, pour la plupart des Américains.
Naima se redresse, quitte sa position incongrue, presque indécente, et affiche un air désolé : la chambre n'est pas encore faite. Le tapis de bain qui semble maintenant égaré au milieu de la pièce n'est guère plus propre. La jeune femme n'avance ni excuses ni explication. Quelle importance. Antoine n'en a cure. Il aide Naima à replacer le morceau de tissu dans le cabinet de toilettes et lui tend la main. Elle l'accepte telle une preuve de leur récente complicité. À tort et à raison, tous les deux s'estiment vaguement coupables. Elle n'aurait pas dû se laisser surprendre. Il aurait pu éviter de remonter si tôt dans la chambre, aux heures de service des femmes de ménage. Ils échangent leurs prénoms, leur secret puis un sourire modeste. Un tapis de bain n'est pas un tapis de prière mais nous sommes à Londres, à la fin des années soixante :
«Je suis croyante», lui dit-elle tandis que lui ne croit en rien, l'observe avec gourmandise.
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : Editions J'ai Lu, 6 janvier 2010, 120 pages
11:32 Écrit par Marc dans Roberts, Jean-Marc | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-marc roberts, litterature francaise, romans de societe, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |
jeudi, 18 février 2010
Une parfaite journée parfaite - Martin Page - 2002

La vie est dure, et le le narrateur s'en convainc tous les jours dès le lever où qu'une seule idée lui vient en tête et ne le lâche plus de toute la journée : se suicider. Pourquoi pas une belle décharge d'un 357 Magnum dès l'aube : "Quitte à perdre quelques minutes de sommeil, je préfère me tuer avant les informations. Après, ça va mieux...". Mais se vie n'est pas si dure que cela, elle est juste terriblement ordinaire. Et rempli d'ennui et de désespoir il ne rêve qu'à une seule chose : y mettre un terme. Mais se tuer n'est pas si évident. D'abord il faut faire le pas, et puis il y a la méthode... les méthodes. Et le narrateur nous fait part de toutes les manières possibles qu'il a envisagé, de ses actes manqués, alors que sa vie continue sans cesse dans le même ennui. C'est tellement facile de passer à l'acte, mais peut-être pas si évident que cela...
Une parfaite journée parfaite, paru en 2002, est le second roman de Martin Page après Comment je suis devenu stupide (2000). Dans ce premier roman l'auteur avait déjà fait preuve d'un fort talent littéraire ainsi que d'un humour bien particulier: très noir, absurde et corrosif. Ce roman-ci a été écrit par l'écrivain au même moment et s'inscrit dans la même lignée que le précédent. Comme l'auteur le dit lui-même, ce roman reflète sa propre vie ou plutôt ses états d'^âmes à une époque où il étudiant et ne savais se positionner dans le monde et jouer les rôles qu'impose le jeu social. A cette époque, la mode était aussi à l'autofiction, ainsi Martin Page a fait une autofiction à sa manière, une autofiction imaginative. Et ainsi il se représente dans cet étonnant roman pour traiter que tout individu peut connaître dans cette société, ainsi que sur les mécanismes compensatoires à mettre en œuvre pour ne pas sombrer, dont la création, l'humour et la musique. Malgré son sujet le texte est loin d'être triste. L'auteur nous sert ce récit dans une langue vivante, pleine de métaphores et d'autres belles trouvailles stylistiques qui tirent le livre vers le poétique, et cela pour une lecture qui s'avère être des plus jouissives. Il ne s'agît qui déprime à se suicider, non, il tente de mettre fin à ses jours avec entrain. Et cela pour le plus grand bonheur du lecteur qui suit avec grand plaisir les réflexions du narrateur. Le contraste entre la noirceur du sujet et le traitement qui en est fait peut parfois déranger, et de ce fait, certains n'accrocheront peut-être pas à cette lecture.
Une parfaite journée parfaite de Martin Page est un roman étonnant, original et absurde à plus d'un titre.
A lire !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : Editions Points, 14 janvier 2010, 111 pages
10:36 Écrit par Marc dans Page, Martin | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : martin page, litterature francaise, suicide, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |
jeudi, 11 février 2010
Bienvenu à Egypt Farm (In The Fold) - Rachel Cusk - 2005

Michael et Adam Hanbury se sont connus lors de leurs études à l'université où ils partageaient un logement. Un jour Michael se fait inviter pour un weekend à Egypt Farm, la ferme familiale des Hanbury, pour l'anniversaire de la petite sœur d'Adam. Il y fait connaissance d'une famille excentrique à la vie à la fois rustique et bohême. Michael sera fasciné par ces personnages et s'en souviendra encore pendant longtemps. Ensuite les années passent et Michael et Adam se perdent de vue. Quinze ans plus tard, Michael, marié à Rebecca et père d'Hamish, est fatigué par une existence partagée entre désaccords conjugaux et déceptions parentales, et le jour où il manque de se tuer par la chute d'un balcon, il se remet en cause et décide de retrouver ce beau souvenir qui l'a tant marqué, et qui n'est autre que le séjour passé à Egypt Farm. Empli de nostalgie, il prend son fils sous le bras et part pour une semaine de vacances aÌ la rencontre, croit-il, de ses plus belles années. Mais les fêtes d’hier sont terminées, et l’excentricité bohème de la famille Hanbury a tourné au cauchemar. Tout n’est plus que déception, échec et renoncement...
Rachel Cusk, écrivain britannique et auteur du roman à succès Arlington Park (2006), en est à son sixième roman avec Bienvenue à Egypt Farm, roman qui lui a valu de figurer parmi les finalistes de Brooker Prize en 2005. Il est à noter que ce roman était déjà paru précédemment en français sous le titre d'Egypt Farm.
Dans ce roman Rachel Cusk nous propose de partir à la rencontre des Hanbury, une famille excentrique et bohême, qui a tant fasciné le personnage principal de Michael lors de sa jeunesse. Mais ce qui peut représenter une sorte de société modèle à une époque vieillit parfois mal au fil des ans. C'est ce que va découvrir Michael à un moment où il recherchait justement une échappatoire à sa vie ratée. Rachel Cusk excelle à nous décrire ces vies gâchées, faites de déceptions en tout genre, autour de personnages bien étoffés qui évoluent admirablement bien au fil du temps. L'ambiance d'Egypt Farm devient de plus amère, vénéneuse. L'Eden recherché par Michael se transforme vite en Enfer. Et Rachel Cusk réussit parfaitement à rendre cet état des choses dans toute sa laideur, mais toujours avec un humour bien grinçant. L'univers qu'elle crée à Egypt Farm fonctionne à merveille. Son analyse est à la fois lucide et cruelle. Son écriture est très riche et dense, transportant le lecteur comme par émerveillement. Hélas le roman peine quelque peu à démarrer et certains passages semblent bien longs. De plus, le narrateur peu charismatique dans l'ensemble, n'aide vraiment pas à se plonger dans cette histoire.
Bienvenu à Egypt Farm de Rachel Cusk est un roman bien particulier décrivant avec talent un univers familial bien à part, un très beau texte qui toutefois souffre de certaines longueurs.
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : traduit de l'anglais par Justine de Mazères, Editions Points, 4 février 2010, 286 pages
18:04 Écrit par Marc dans Cusk, Rachel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rachel cusk, litterature britannique, egypt farm, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |
lundi, 08 février 2010
Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) - Stefan Brijs - 2005

1984. Absent depuis vingt ans de son village natal, la paisible bourgade Wolfheim situé en Belgique aux frontières à la fois allemandes et néerlandaises près du Vaalserberg, le Doktor Hoppe y revient un jour pour y occuper la maison familiale située au N°1 de la Napoleonstrasse. Ce retour inattendu fait beaucoup parler dans le village, surtout au café Terminus situé non loin de là. Mais ce qui intrigue le plus la population locale est que le docteur n'est pas revenu seul, mais accompagné de trois nouveau-nés qui semblent tous avoir une étrange difformité physique. Et pas de trace d'une quelconque mère. Les rumeurs vont bon train, mais rien ne transparaît. D'ailleurs les enfants ne sortent jamais de la maison. Les réticences des villageois face à ce nouveau médecin sont immenses, mais lorsque celui-ci fait preuve de ses compétences en soignant quelques cas, et de plus poussés par la curiosité, tous trouvent mille et une raisons pour aller en consultation chez lui. Avec le temps qui passe les méfiances tombent, pourtant certains éléments concernant ces trois enfants ne cessent de hanter le village. Le mystère s'épaissit de plus en plus...
Paru en 2005, l'excellent roman Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) de l'écrivain belge néerlandophone Stefan Brijs est très vite devenu un immense succès en Belgique et aux Pays-Bas, et ne cesse de conquérir un lectorat bien plus international. C'est en 2010 qu'il paraît enfin en français aux Editions Héloïse d'Ormesson dans une excellente traduction de Daniel Cunin.
Ce vaste roman est assez unique en son genre, pas tant par le sujet traité, mais par sa perspective sur certaines problématiques et son montage. Mieux vaut le dire de suite, si le roman est excellent en soi, il est tout aussi dérangeant. Dès le départ se construit un suspense basé sur un secret que l'on devine effroyable, et au fur et à mesure que l'on avance, tout ce que l'on avait imaginé se confirme de façon plus terrible encore.
Tout commence dans un petit village de la Belgique germanophone, aux trois frontières, une zone reculée et un peu oubliée du Royaume belge, où l'on voit les paisibles villageois faire face à l'arrivée mystérieuse du Doktor Hoppe et de ses trois étranges enfants. L'ambiance est étouffante, tous les faits et gestes du docteur sont analysés avec minutie et les exagérations ne sont pas rares. Les superstitions et préjugés vont bon train. Mais peu à peu les inquiétudes des villageois se voient justifiés. Quelque chose d'étrange et de terrible est réellement à l'œuvre. Une seconde partie, ensuite, éclaire le lecteur sur le passé du docteur, en nous contant dans un récit intense à la fois l'histoire de sa naissance et de son évolution professionnelle en tant que chercheur en génétique en se basant surtout sur ses expériences sur le clonage. En utilisant un mode de narration au chapitrage alterné, le lecteur se rend parfaitement compte comment les erreurs du passé ont influé sur le présent, et annoncent déjà un dénouement inévitable et tragique, contée dans la troisième partie, et dont personne ne sortira indemne.
Le sujet principal du roman, qui explique d'ailleurs l'étrangeté des enfants et qui se révèlera rapidement dans le texte, est évidemment le clonage humain. Mais pas tant la technique que son application. Stefan Brijs y décrit les dangers d'une science sans conscience aux mains, d'un homme certes talentueux et compétent, mais quelque part bien inhumain. En effet de nombreuses questions sont posées à ce sujet : quel serait dans notre société la place d'êtres clonés, et dans quel but d'ailleurs en clonerait-on ? Accompliraient-ils nos projets inachevés, ou hériteraient-ils tout simplement de nos tares ? Et quel est le rôle des "parents" ? Puis qu'en est-il du éthique ou religieux ?
Le Doktor Hoppe agît pour la science, pour la vie aussi... mais son projet reste inacceptable. Il n'est pas un monstre, loin de là, pourtant ses actions à tout moment ne feront que prouver le contraire. Il suscitera tout au long du texte à la fois compassion et répulsion. Se posent à ce moment également des questions sur la différence entre le Bien et le Mal, si différence il y a, ainsi que sur les superstitions et préjugés dont sont continuellement victimes toutes les sociétés face à ce qui lui paraît étrange.
La côté plus scientifique du clonage est traité de façon rigoureuse tout en restant bien compréhensible. L'auteur place son histoire peu avant la naissance de la brebis Dolly, c.à.d. aux débuts de cette science, et il utilise rigoureusement les termes de l'époque, parfaitement rendus par la traduction.
Le titre du roman fait référence à une expression flamande qualifiant de faiseuse d'anges à la fois les mères victimes de grossesses non désirées ainsi que de celles laissant mourir leurs enfants. Le Doktor Hoppe est les deux à la fois, ses enfants étant plus des cobayes qu'il laisse mourir peu à peu, victimes de leurs tares de leur raison d'être.
Même si le lecteur devine assez vite la source scientifique du mal qui entoure les trois petits "anges", le suspense reste entier jusqu'à la fin en se concentrant sur l'évolution du docteur et les conséquences de ses actes, depuis sa naissance jusqu'au dénouement fatal. Le texte est intense, lourd de sens et le suspense toujours haletant. L'écriture est riche, vivante et tout simplement magnifique. Et il s'avère bien difficile de refermer ce livre avant la fin.
Le Faiseur d'anges de Stefan Brijs est un thriller haletant et fortement dérangeant, plongeant le lecteur dans les dangers d'une science sans conscience. Un roman qui ne laissera personne indifférent.
A lire à tout prix !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Extrait : premières pages
Aujourd’hui encore, certains habitants de Wolfheim assurent qu’ils ont d’abord entendu les pleurs à trois voix des bébés installés sur la banquette arrière, bien avant le bruit du moteur du taxi qui entrait dans le village. Quand le véhicule a stoppé devant la porte de l’ancienne demeure du docteur, 1 Napoleonstrasse, les femmes s’arrêtèrent sur-le-champ de balayer le seuil de leur maison, les hommes sortirent du café́ Terminus, leur verre encore à la main, les fillettes interrompirent leur partie de marelle et, sur la place, Meekers L’Asperge laissa Gunther Weber, sourd de naissance, lui subtiliser le ballon et tirer au but en profitant de ce que Seppe La Boulange regardait derrière lui. C’était le 13 octobre 1984. Un samedi après-midi. Au même moment, la cloche de l’église sonna trois coups.
Le passager descendit du taxi et tout le monde fut immédiatement frappé par la couleur rouge feu de ses cheveux et de sa barbe.
La pieuse Bernadette Liebknecht s’empressa de se signer tandis que, quelques maisons plus loin, la vieille Juliette Blérot portait la main devant sa bouche et murmurait entre ses dents :
– Mon Dieu ! Son père tout craché.
Trois mois plus tôt, les habitants du patelin belge proche des Trois Frontières, et donc depuis toujours coincé entre les fortes cuisses de Vaals la Hollandaise et d’Aix-la-Chapelle l’Allemande, avaient été́ informés du retour de Victor Hoppe. Le maigre clerc de Renard, le notaire d’Eupen, était venu retirer le panneau jauni ZU VERMIETEN accroché devant la villa dépérissante ; Irma Nüssbaum, qui habitait en face, avait rapporté que Herr Doktor projetait de revenir à Wolfheim. Le clerc n’en savait pas plus, il n’avait même pas pu donner une date approximative.
Pour les habitants du village, le retour de Victor Hoppe, vingt ans ou presque après son départ, constituait une énigme. La dernière information à son sujet, à savoir qu’il était médecin à Bonn, datait déjà̀ de plusieurs années. Aussi avançait-on toutes sortes de raisons pour expliquer sa décision. Un tel estimait qu’il avait perdu son travail, tel autre qu’il était endetté jusqu’au cou; Florent Keuning de l’Albertstrasse pensait qu’il venait uniquement pour retaper sa maison avant de la vendre alors qu’Irma Nüssbaum suggérait que le docteur avait fondé une petite famille et voulait fuir la vie citadine. De tous, c’est elle qui était le plus près de la vérité́, même si, après coup, elle reconnaissait sans difficulté́ que ça lui avait fait un choc à elle aussi d’apprendre que Doktor Hoppe était le père de triplés difformes à peine âgés de quelques semaines.
Cette lugubre découverte, Meekers L’Asperge la fit dès le premier après-midi. Alors que le chauffeur s’éloignait du taxi pour aider Victor Hoppe à ouvrir la grille rouillée, le grand et maigre garçon, intrigué par les pleurs incessants, se glissa près du véhicule et jeta un coup d’œil par la vitre. Ce qu’il vit alors sur la banquette arrière le choqua tellement qu’il tomba illico dans les pommes, devenant du même coup le premier patient de Doktor Hoppe : quelques claques et Meekers L’Asperge retrouva ses esprits. Il cligna des paupières, son regard fusa du docteur à la voiture; vite, il se remit debout et sprinta pour rejoindre ses copains sans se retourner une seule fois. Chancelant sur ses jambes, il passa un bras sur les larges épaules de son camarade de classe Robert Chevalier – tous deux étaient en quatrième primaire – et posa une main sur l’épaule gauche de Julius Rosenboom, son cadet de trois ans qu’il dépassait de deux têtes.
– Qu’est-ce que t’as vu, Asperge? lui demanda Seppe La Boulange, faisant plus ou moins face à ses copains, le ballon sous le bras et la tête tournée vers Gunther Weber, le sourd, de façon à ce que lui aussi pût suivre ce qu’il disait.
– Ils sont..., commença-t-il, mais, redevenant tout blême, il ne put aller plus loin.
– Arrête ton chichi ! fit Robert Chevalier qui lui flanqua une claque sur l’épaule : C’est qui « ils » ? Il y a plusieurs bébés?
– Trois. Il y en a trois, répondit Meekers L’Asperge tout en levant autant de doigts maigres.
– Twois willes ? demanda Gunther, montrant une grimace adipeuse à la vue des trois doigts dressés.
– Je n’ai pas eu le temps de voir, répondit Meekers L’Asperge. Mais ce que j’ai vu... Il se pencha, porta les yeux au loin, à l’endroit où Doktor Hoppe et le chauffeur ouvraient la grille, et fit signe à ses quatre copains d’approcher.
– Leur tête..., reprit-il à voix basse, elle est fendue. Et de sa main droite tendue, il traça une rapide ligne verticale du haut de son front jusque sous son menton et passant sur l’arête du nez. Non sans accompagner son geste d’un :
– Tchac !
Effrayés, Gunther et Seppe reculèrent d’un pas tandis que Robert et Julius restaient les yeux fixés sur la face étroite de leur copain comme si celle-ci menaçait de se diviser en deux.
– Je vous jure. On voit le fond de leur gorge. Et aussi, je ne mens pas, leur petite cervelle.
– Leur wuoi? demanda Gunther.
– Leur petite cervelle! répéta Meekers L’Asperge en tapant du bout de l’index sur le front du sourd.
– Bwèèèrk! s’exclama ce dernier.
– Ça ressemble à quoi ? demanda Robert.
– À une noix. Mais en bien plus gros. Et tout visqueux.
– Oh la la, fit Julius en sentant des frissons lui parcourir le dos.
– Si la vitre avait été ouverte, continua Meekers L’Asperge, se la jouant et tendant le bras, j’aurais pu pour ainsi dire me servir.
Bouche bée, les autres suivirent le mouvement de la main qu’il tenait comme une serre. Mais dans la seconde suivante, il montra, avec cette même main, toujours le même endroit, environ trente mètres plus loin, amenant tous les regards à se porter sur le taxi dont Victor Hoppe ouvrait la portière arrière. Le docteur disparut, tête et buste dans la voiture, pour réapparaître quelques secondes plus tard, portant une grande nacelle bleu foncé d’où montaient toujours des pleurs atroces. La tenant par les deux poignées, il parcourut l’allée du jardin et entra, suivi de près par le chauffeur du taxi qui traînait deux lourdes valises. Deux ou trois minutes plus tard, au cours desquelles un bourdonnement de voix s’était élevée sur la place du village et tout autour, l’homme ressortit, referma derrière lui la porte et se hâta de remonter à bord de son véhicule et de démarrer, visiblement soulagé.
Cet après-midi-là, au Terminus, Jacques Meekers tint le crachoir –décrivant par le menu, et sans craindre d’en rajouter, ce que son fils avait vu. Les villageois étaient tout oreilles, surtout les anciens qui purent témoigner que Victor Hoppe lui-même avait une malformation du visage.
– Un bec-de-lièvre, expliqua Otto Lelieux.
– Comme son père, se souvint Ernst Liebknecht. Il lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau.
– De l’eau d’un robinet rouillé, alors, plaisanta Wilfred Nüssbaum.
– T’as vu ses cheveux ? Et cette barbe ? Aussi rouge que... que... – Que les poils du diable ! cria tout à coup le borgne Josef Zimmermann. Un grand silence tomba sur le café́. Tous les regards étaient tournés vers le vieillard ; en signe de mise en garde, il leva un doigt en l’air avant de faire retentir une nouvelle fois sa voix éméchée :
– Et il est venu avec ses anges exterminateurs ! Ouvrez l’œil, car ils frapperont dès qu’ils en auront l’occasion ! On aurait dit que ses paroles avaient ouvert des vannes : soudain, des histoires rejaillirent de la mémoire d’autres consommateurs, qui toutes jetaient le discrédit sur le médecin. Au bout du compte, chacun avait une anecdote à raconter à son sujet ou au sujet de ses parents, et plus le soir avançait, plus elles augmentaient en nombre, la plupart connues seulement par ouï-dire mais dont personne n’aurait songé à mettre en doute la véracité́.
Il a grandi dans un asile de fous. Ça, il le tenait de sa mère. Elle est morte folle. C’est l’abbé́ Kaisergruber, déjà̀ lui, qui l’a baptisé. Le gosse criait comme un écorché vif. À ce qu’il paraît, son père se serait... vous savez... l’arbre à côté́ de la maison. Son fils n’était même pas à l’enterrement. On ne l’a plus jamais revu depuis cette époque. La maison n’a été́ louée qu’une fois. Au bout de trois semaines, les locataires avaient déjà̀ quitté les lieux.
Des esprits. Qu’ils ont dit. Ça frappait, ça cognait tout le temps.
Les semaines suivantes, Doktor Hoppe se montra dans le village avec la régularité́ d’une horloge. Tous les lundis, mercredis et vendredis, à dix heures et demie pile du matin, il empruntait le même trajet qui le menait de la banque, rue Galmeistrasse, à l’épicerie de Martha Bollen, sur la place, en passant par la poste, Aachener Strasse. D’un pas raide, tête basse, il se hâtait d’un endroit à l’autre comme quelqu’un qui se sait surveillé et qui souhaite rentrer au plus tôt chez lui. Ce faisant, il attirait encore plus l’attention des villageois ; souvent, ceux qui le voyaient arriver au loin changeaient de trottoir pour le suivre du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. Tant Martha Bollen que Louis Denis, l’employé́ de banque, et Arthur Boulanger, le receveur des postes, racontaient que Doktor Hoppe était un homme avare de mots. S’il paraissait très timide, il se montrait néanmoins aimable. Ne manquant jamais de dire : « Guten Tag », « Danke schön » et « Auf Wiedersehen », chaque mot trahissant d’ailleurs son défaut d’élocution.
– Il avale certaines syllabes, disait Louis Denis.
– Il parle beaucoup du nez, et toujours sur un ton monocorde. Sans jamais vous regarder dans les yeux, disait Martha.
Comme on lui demandait souvent ce que le docteur achetait, elle répondait systématiquement :
- Les trucs habituels. Des couches, des pots pour bébé́, du lait, des produits Bambix, de la lessive, du dentifrice, ce genre de choses.
Mais elle se penchait ensuite au-dessus de son comptoir, plaçait la main en vasque sur le côté́ de sa bouche et poursuivait à voix basse : « À chaque fois, il achète aussi deux recharges pour polaroïd. Que faut- il avoir dans la tête pour prendre autant de photos de gosses comme ça ? »
La plupart des clients exprimaient leur incompréhension, ce dont Martha profitait pour les inviter à s’approcher encore plus près. Et pour conclure sur un ton qui aurait pu laisser croire qu’elle parlait d’un crime atroce : « Et il paie à chaque fois avec des billets de 1 000 francs. »
Quant à l’origine de ces coupures, Louis Denis racontait que le docteur venait de temps à autre changer des Deutsche Marks contre de l’argent belge. Malgré́ cela, il n’avait toujours pas ouvert de compte. On pouvait donc supposer qu’il gardait de grosses sommes chez lui.
Comme Doktor Hoppe ne faisait rien pour se constituer une clientèle, comme il n’avait placé sur la grille aucune plaque ni aucune heure de consultation, les villageois en déduisirent qu’il pouvait pour l’instant vivre de revenus accumulés au cours des années, quelle qu’ait été́ son activité́ par le passé.
Pourtant, il semblait bien qu’il se proposait d’exercer un jour ou l’autre dans le village puisque, au cours des premières semaines, on vit au moins trois camions allemands s’arrêter devant son domicile pour livrer du matériel médical. Dans la maison d’en face, à moitié cachée derrière les rideaux de sa cuisine, Irma Nüssbaum avait relevé́ à chaque fois le numéro minéralogique et l’heure de livraison, et pris quelques notes sur ce qu’on déchargeait. Elle avait reconnu sans peine certaines choses, par exemple une table d’examen, une grande balance et une potence de perfusion mais, la majorité́ des caisses en bois blanc ayant gardé leur secret, son imagination les remplirent de moniteurs, de microscopes, de scalpels, de verres gradués et de tubes à essai. Après chaque livraison, elle faisait un rapport circonstancié aux autres femmes du village ; et après avoir vu, début janvier, par un matin très froid, son voisin vêtu d’une blouse blanche, un stéthoscope au cou, prendre son courrier dans sa boîte aux lettres puis scruter avec circonspection la rue, elle annonça partout que le cabinet de Doktor Hoppe était officiellement ouvert et qu’il attendait, plein d’impatience, ses premiers patients.
Quelques villageois courageux admirent qu’ils avaient de toute façon l’intention de consulter, ne fût-ce que pour entrapercevoir les enfants. Ces derniers, restés en effet invisibles depuis le début, avaient entre- temps acquis peu à peu le statut de mystère, un mystère plus grand que la sainte Trinité. Cela dit, le premier dimanche après leur arrivée, le sermon de l’abbé́ Kaisergruber, prêtre de la paroisse depuis près de quarante ans, avait inspiré la peur aux derniers sceptiques.
« Vous êtes prévenus, vous, croyants ! avait-il crié en chaire, l’index dressé. Vous êtes prévenus, car le grand dragon a été́ précipité́, le serpent ancien, celui qui est appelé́ le diable et Satan, le séducteur de toute la terre ! Je vous le dis, il a été́ précipité́ sur la terre et ses anges avec lui. »
Le pasteur du village avait alors marqué une courte pause, laissant aller son regard sur ses deux bonnes centaines de paroissiens, puis, tendant le doigt vers la première rangée, où étaient assis les enfants, bien coiffés et vêtus de leur plus beau costume, il avait mis en garde ceux-ci à voix haute : « Agissez avec pondération et vigilance ! Le diable, votre ennemi, rôdé tel un lion rugissant, dans l’attente de dévorer sa pro- chaine proie! »
Toutes les personnes présentes avaient alors vu, en même temps que retentissaient ces derniers mots, l’index tremblant dirigé vers Meekers L’Asperge, lequel était devenu tout pâle et ne s’était plus montré les jours suivants sur la place du village.
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 janvier 2010, 458 pages
18:54 Écrit par Marc dans Brijs, Stefan | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : stefan brijs, clonage, litterature belge, fantastique, romans de societe, romans psychologiques, thrillers |
|
Facebook | |
Imprimer |
lundi, 01 février 2010
Céanothes et Potentilles - Martine Pagès - 2010

Blanche est une femme comme toutes les autres, ni belle, ni laide, un peu ronde, et surtout sans aucune particularité. C'est la fille qui jamais n'attire l'attention autour d'elle, du moins c'est ce qu'elle croit et elle en est persuadée. Des amis ? Elle n'en a pratiquement pas. Un amoureux ? Non plus. Seul son travail chez un pépiniériste la fait vivre au jour le jour. Et son travail c'est aussi sa passion. Elle adore les fleurs. Ses préférées sont à la Rangée 7 au magasin Pep, son refuge, où elle traîne continuellement entre les roses, les céanothes et les potentilles. Mais cette vie solitaire la pèse énormément. Elle recherche le grand amour. Et cela tombe bien, son voisin, Anthony, magnifique. Mais hélas elle n'a jamais réussi à attirer son attention, et n'a jamais rien obtenu de plus qu'un simple bonjour lorsqu'elle le croise dans son immeuble.
Et un beau jour Blanche décide de provoquer le destin. Elle ne peut plus attendre que le prince charmant arrive sur son fier destrier, il faut qu'elle aille le chercher elle-même. Et pour cela tous les plans sont bons.
Mais où va la mener sa solitude extrême ? La folie n'est parfois qu'à un seul palier de la tragédie.
Céanothes et Potentilles est le premier roman de l'écrivain français Martine pagès et paraît en 2010 aux éditions Volpilière. Le livre nous conte la dramatique histoire d'une personne tout à fait seule et qui tente par tous les moyens de sortir de cette terrible solitude qui la peine. Blanche subit la vie de façon passive, tel un long ennui routinier qui ne cesse jamais. Et s'en sortir peut s'avérer bien tragique. Le roman n'est pourtant pas triste pour autant ! Le tout est raconté du point de vue de Blanche, qui, à l'aide d'une grande imagination parfois très fantaisiste, s'embellit sa vie, en portant son attention sur toutes les belles petites choses qui la composent. Le tout, même lors de sa fin tragique, paraît tel un rêve, beau et drôle à la fois... mais ce n'est hélas qu'un leurre, le lecteur s'en rendra vite compte par lui-même. C'est peut-être là la principale qualité de ce roman : décrire la tragédie avec le sourire, et cela fonctionne parfaitement. De plus l'histoire est contée dans une belle écriture poétique et toujours savoureuse qui entraîne le lecteur du début à la fin sans jamais l'ennuyer.
Céanothes et Potentilles de Martine Pagès est un roman savoureux et terrible à la fois, un texte poignant qui ne laissera guère indifférent.
A découvrir !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : Editions Volpilière, 7 janvier 2010, 90 pages
18:40 Écrit par Marc dans Pagès, Martine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : martine pages, litterature francaise, romans psychologiques, solitude |
|
Facebook | |
Imprimer |
dimanche, 31 janvier 2010
Shutter Island - Dennis Lehane - 2003

"3 mai 1993
Il y a des années que je n'ai pas revu l'île. La dernière fois, c'était du bateau d'un ami qui s'était aventuré dans l'avant-port ; je l'ai aperçue au loin, par-delà le port intérieur, enveloppée d'une brume estivale, pareille à une tache de peinture laissée par une main insouciante sur la toile du ciel.
Je n'y ai pas remis les pieds depuis plus de vingt ans, et pourtant, Emily affirme (parfois pour rire, parfois le plus sérieusement du monde) que c'est comme si je n'en était jamais parti (...)."
Shutter Island est un îlot au large de Boston qui abrite un hôpital psychiatrique, du nom d'Ashecliffe, semblable à une forteresse accueillant des malades atteints de troubles mentaux graves et coupables de crimes abominables. L'établissement se veut pratiquer une médecine expérimentale et agît pour cela dans un certain secret. Un matin de septembre 1954, le marshal Teddy Daniels et son équipier Chuck Aule débarquent sur l'île pour enquêter sur l'évasion d'une certaine Rachel Solando, une jeune femme internée après avoir tué par noyade ses trois enfants. Comment a-t-elle pu sortir de sa cellule fermée à clef de l'extérieur ? Aucun indice n'est présent, le personnel a bien suivi les procédures et rien n'est à redire contre quiconque, sauf peut-être une note, laissée par la fuyarde, sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres, sans signification apparente. Est-ce l'oeuvre incohérente d'une malade ou alors un cryptogramme, menant à une véritable piste à suivre pour les policiers ? Pour Teddy Daniels, grand amateur d'énigmes, cette note n'est pas un hasard. Mais les problèmes de l'enquête sont ailleurs. Dès leur arrivée les deux policiers perçoivent l'étrange et oppressante ambiance de ce lieu isolé. Ils comprennent vite que personne ne les aidera dans leur mission et ils se posent de nombreuses questions : quel rôle jouent sur l’île les médecins qui dirigent cet hôpital et quelles méthodes expérimentent-ils sur leurs patients ? À quoi sert le phare qui domine l’îlot et dont l’entrée semble inaccessible ? Persuadés que l’évadée a bénéficié de complicités, les deux marshals vont ruser pour découvrir tout ce qu’on leur cache. Mais la tempête qui surgit les coupe définitivement du continent et les deux policiers ne peuvent que compter sur eux-mêmes. Petit à petit, ce drame fait ressurgir chez Teddy des éléments de son passé : il a connu la douleur de perdre sa femme dans un incendie criminel. Mais lorsque Chuck Aule découvre que le pyromane responsable des malheurs de son collègue se trouve interné sur l’île, il s’interroge sur Teddy : celui-ci est-il venu pour enquêter ou pour se venger ?
Les deux policiers s'enfoncent de plus en plus dans ce mystère, de plus en plus opaque et angoissant, et cela jusqu'au choc final de la vérité. Une vérité qui ne laissera personne indemne.
Shutter Island de l'écrivain Dennis Lehane sort en 2003 et s'impose d'emblée comme l'un des plus grands romans noirs de ce 21ème siècle.Le succès est à la fois critique et populaire, et après lecture de ce roman, pas de doute à avoir, je n'ai que rarement été aussi impressionné. L'intrigue de départ semble classique : deux policiers débarquent sur le lieu d'un crime, une évasion d'un hôpital-pénitencier, et retrouvent des indices et énigmes qui les font avancer. Mais dès les premières pages c'est avant tout une ambiance terriblement angoissante qui s'impose, de celles qui étouffent et dont on ne voit comment on puerait s'en sortir. Les mystères sont omniprésents, l'hôpital cache quelque chose d'horrible, de maléfique, dont personne ne peut encore deviner la nature. Vient s'ajouter à cela la personnalité complexe du personnage principal, le marshal Teddy Daniels, au passé trouble, et qui peu à peu se révèle au lecteur. Lui aussi a des secrets, il cache des choses. Dennis Lehane met ainsi en scène la lente descente aux enfers de son personnage vers les tréfonds de l'âme humaine, et nous faisant vivre toutes ses angoisses dans un style de narration proche d'un cauchemar. L'intrigue est solide, les dialogues percutants, tous les personnages tiennent la route et se développent en profondeur. Après de nombreux tourments, provoqués par la lecture, Lehane réserve finalement au lecteur une fin époustouflante qui laisse tout simplement pantoise. Et le roman d'un coup prend encore une dimension supplémentaire, imprévisible et difficilement imaginable.
Le roman a été adapté au cinéma en 2010 sous la direction du réalisateur Martin Scorsese, avec l'acteur américain Leonardo Di Caprio dans le rôle principal.
Shutter Island de Dennis Lehane est un grand roman, parfait de tout point de vue, angoissant et terrifiant, qui ne laissera personne indifférent.
Un roman à lire et relire !
Un véritable chef-d'oeuvre !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présente édition : traduit de l'anglais par Isabelle Maillet, Editions Payot & Rivages, 16 septembre 2009, 392 pages
Voir également:
- Gone Baby Gone - Dennis Lehane (1996), présentation
16:23 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Lehane, Dennis | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : thrillers, romans psychologiques, dennis lehane, romans policiers, romans de mystere, litterature americaine |
|
Facebook | |
Imprimer |
lundi, 11 janvier 2010
Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1848

Un jeune home solitaire et romanesque rencontre au hasard de ses pérégrinations à travers Saint-Pétersbourg, une fille éplorée : la belle et délicieuse Nastenka. Celle-ci pleure un amour qu’elle croit perdu, un ancien locataire de sa grand-mère avec qui elle serait partie s’il ne l’en avait pas dissuadée. Il lui a promis de partir et de revenir au bout d’un an, quand ses affaires seront réglés. Hélas un an vient de passer et il ne donne pas signe de vie. Le narrateur tombe amoureux de Nastenka dès les premiers instants de leur rencontre, elle le lui interdit cependant voulant faire de lui un ami et un confident. Et pendant quatre nuits, fou d’amour, il va tout faire pour rendre heureuse sa belle en lui retrouvant son ancien fiancé. A la quatrième nuit il n’en peut plus et déclare sa flamme à Nastenka, alors que le fiancé reste toujours introuvable. Les deux amoureux se précipitent dans les bras l’un de l’autre et restent enlacés durant toute la nuit. Le lendemain le narrateur reçoit cependant une lettre d’excuse de Nastenka : son fiancé est revenu et elle est partie avec lui.
Le roman Les nuits blanches, sous-titré Roman sentimental (Extraits des souvenirs d’un rêveur), de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski raconte une belle histoire d’amour qui grandit tel un rêve pour le narrateur avant de rechuter dans la dure réalité au bout de quatre nuits d’intense bonheur amoureux. Par ce roman qui prend souvent l’allure d’un conte, l’auteur tente de montrer à la fois la beauté et, surtout, la cruauté de l’amour. Le désarroi du narrateur à la fin du roman émeut réellement. A l’aide d’une écriture très poétique l’auteur porte le lecteur d’un coup à travers ce court et sublime roman, qui y entre tel qu’il entrerait dans un rêve.
Les nuits blanches est un magnifique roman sur l’amour du grand auteur russe qu’est Fédor Dostoïevski.
A lire !
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Extrait : premier chapitre
PREMIÈRE NUIT
La nuit était merveilleuse - une de ces nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement : Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? - et cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune !
En pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne. Je m’effrayais à l’idée que j’allais être seul. Depuis déjà trois jours, cette crainte germait en moi sans que je pusse me l’expliquer, et depuis trois jours j’errais à travers la ville, profondément triste, sans rien comprendre à ce qui se passait en moi. À Nevsky, au jardin, sur les quais, plus un seul visage de connaissance. Sans doute, pas un ne me connaît parmi ces visages de connaissance, mais moi je les connais tous et très particulièrement ; j’ai étudié ces physionomies, j’y sais lire leurs joies et leurs tristesses, et je les partage. Je me suis lié d’une étroite amitié (peu s’en faut du moins, car nous ne nous sommes jamais parlé) avec un petit vieillard que je rencontrais presque tous les jours, à une certaine heure, sur la Fontanka. Un vénérable petit vieillard, toujours occupé à discuter avec lui-même, la main gauche toujours agitée et, dans la droite, une longue canne à pomme d’or. Si quelque accident m’empêchait de me rendre à l’heure ordinaire à la Fontanka j’avais des remords, je me disais : Mon petit vieillard a le spleen. Aussi étions-nous vivement tentés de nous saluer, surtout quand nous nous trouvions tous deux dans de bonnes dispositions. Il n’y a pas longtemps, — nous avions passé deux jours entiers sans nous voir, — nous avons fait ensemble simultanément, le même geste pour saisir nos chapeaux. Mais nous nous sommes rappelé à temps que nous ne nous connaissions pas et nous avons échangé seulement un regard sympathique.
Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage. » Ou bien : « Comment va la santé ? Demain on me répare. » Ou bien : « J’ai failli brûler, Dieu ! que j’ai eu peur ! » etc. D’ailleurs, je ne les aime pas toutes également, j’ai mes préférences. Parmi mes grandes amies, j’en sais une qui a l’intention de faire, cet été, une cure chez l’architecte : je viendrai certainement tous les jours dans sa rue, exprès pour voir si on ne la soigne pas trop, car ces médecins-là !... Dieu la garde !
Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle. Un certain jour, ma pauvre amie me dit avec une inexprimable tristesse : « On me peint en jaune ! les brigands ! les barbares ! Ils n’épargnent rien, ni les colonnes, ni les balustrades... » et en effet mon amie jaunit comme un citron. On eût dit que la bile se répandait dans son corps ! Je n’eus plus le courage d’aller la voir, la pauvre jolie ainsi défigurée, ma pauvre amie peinte aux couleurs du Céleste Empire !…
Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.
Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ?pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ? Et je m’étonnais de remarquer, pour la première fois, la laideur de mes murs enfumés et du plafond où Matrena cultivait des toiles d’araignées avec grand succès. J’examinais mon mobilier, meuble par meuble, me demandant devant chacun : N’est-ce pas là qu’est le malheur ? (Car, en temps normal, il suffisait qu’une chaise fût placée autrement que la veille pour que je fusse hors de moi.) Puis je regardais par la fenêtre... Rien, nulle nouvelle cause d’ennui. J’imaginai d’appeler Matrena et de lui faire des reproches paternels au sujet de sa saleté en général et des toiles d’araignées en particulier ; mais elle me regarda avec stupéfaction et c’est tout ce que j’obtins d’elle ; elle sortit de la chambre sans me répondre un seul mot. Et les toiles d’araignées ne disparaîtront jamais.
C’est ce matin seulement que j’ai compris de quoi il s’agissait : hé ! hé ! mais... ils ont tous fichu le camp à la campagne !... (Passez-moi ce mot trivial, je ne suis pas en train de faire du grand style.) Oui, tout Pétersbourg est à la campagne... Et aussitôt chaque gentleman honorable, je veux dire d’extérieur comme il faut, qui passait en fiacre, se transformait à mes yeux en un estimable père de famille qui, après ses occupations ordinaires, s’en allait légèrement dans sa maison familiale, à la campagne. Tous les passants, depuis trois jours, avaient changé d’allure et tout en eux disait clairement : Nous ne sommes ici qu’en passant, et dans deux heures nous serons partis.
S’il s’ouvrait dans ma rue une fenêtre où d’abord avaient tambouriné de petits doigts blancs comme du sucre, puis d’où sortait une jolie tête de jeune fille qui appelait le marchand de fleurs, il ne me semblait pas du tout que la jeune fille prétendît se faire, avec ces fleurs, un printemps intime dans son appartement étouffant de Saint-Pétersbourg, cela signifiait au contraire : « Ces fleurs ! ah ! bientôt, j’irai les reporter dans les champs ! »
Plus encore, - car j’ai fait des progrès dans ma nouvelle découverte, - je sais déjà, rien qu’à l’aspect extérieur, discerner dans quelle villa telle personne demeure. Les habitants de Kamenni, des îles Aptekarsky ou de la route de Petergov, se distinguent par des manières recherchées, d’élégants costumes d’été et de jolies voitures. Les habitants de Pargolovo et au delà ont un caractère particulier de sagesse et de bonne tenue. Ceux des îles Krestovsky ont une imperturbable gaîté.
Rencontrais-je une procession de charretiers qui marchaient paresseusement, les guides dans leurs deux mains, auprès de leurs charrettes chargées de montagnes de meubles, tables, chaises, divans turcs et pas turcs, ustensiles de ménage, le tout terminé assez souvent par une cuisinière qui, assise au sommet du tas, couvait les biens de ses maîtres ; regardais-je glisser sur la Neva des bateaux eux aussi chargés de meubles : charrettes et bateaux se multipliaient à mes yeux, il me semblait que toute la ville s’en allait, que tout déménageait par caravanes, que la ville allait être déserte. J’en étais attristé, offensé. Car moi, je ne pouvais aller à la campagne ! J’étais pourtant prêt à partir avec chaque charrette, avec chaque monsieur un peu cossu qui louait une voiture. Mais pas un, pas un seul ne m’invitait. On eût dit que tous m’oubliaient, comme si j’étais pour eux un étranger !
Je marchais beaucoup, longtemps, de sorte que je finissais par ne plus savoir où j’étais, quand j’aperçus les fortifications. Immédiatement je me sentis joyeux. Je m’engageai à travers les champs et les prairies, je n’éprouvais aucune fatigue. Il me semblait même qu’un lourd fardeau tombait de mon âme. Tous les gens en carrosses me regardaient avec tant de sympathie qu’un peu plus ils m’auraient salué. Tous étaient contents, je ne sais pourquoi ; tous fumaient de beaux cigares. Moi j’étais heureux. Je me croyais tout à coup transporté en Italie, tant la nature m’étonnait, pauvre citadin à demi malade, à demi mort de l’atmosphère empoisonnée de la ville.
Il y a quelque chose d’ineffablement touchant dans notre campagne pétersbourgeoise, quand, au printemps, elle déploie soudain toute sa force, s’épanouit, se pare, s’enguirlande de fleurs. Elle me fait songer à ces jeunes filles languissantes, anémiées, qui n’excitent que la pitié, parfois l’indifférence, et brusquement, du jour au lendemain, deviennent inexprimablement merveilleuses de beauté : vous demeurez stupéfaits devant elles, vous demandant quelle puissance a mis ce feu inattendu dans ces yeux tristes et pensifs, qui a coloré d’un sang rose ces joues pâles naguère, qui a répandu cette passion sur ces traits qui n’avaient pas d’expression, pourquoi s’élèvent et s’abaissent si profondément ces jeunes seins ? Mon Dieu ! qui a pu donner à la pauvre fille cette force, cette soudaine plénitude de vie, cette beauté ? Qui a jeté cet éclair dans ce sourire ? Qui donc fait ainsi étinceler cette gaîté ? Vous regardez autour de vous, vous cherchez quelqu’un, vous devinez... Mais que les heures passent et peut-être demain retrouverez-vous le regard triste et pensif d’autrefois, le même visage pâle, les mêmes allures timides, effacées : c’est le sceau du chagrin, du repentir, c’est aussi le regret de l’épanouissement éphémère... et vous déplorez que cette beauté se soit fanée si vite : quoi ! vous n’avez pas même eu le temps de l’aimer !...
Je ne rentrai dans la ville qu’assez tard ; dix heures sonnaient. La route longeait le canal ; c’est un endroit désert à cette heure... Oui, je demeure dans la banlieue la plus reculée.
Je marchais en chantant. Quand je suis heureux je fredonne toujours. C’est, je crois, l’habitude des hommes qui, n’ayant ni amis ni camarades, ne savent avec qui partager un moment de joie.
Mais ce soir-là me réservait une aventure.
À l’écart, accoudée au parapet du canal, j’aperçus une femme. Elle semblait examiner attentivement l’eau trouble. Elle portait un charmant chapeau à fleurs jaunes et une coquette mantille noire.
« C’est une jeune fille et sûrement une brune, » pensai-je.
Elle semblait ne pas entendre mes pas et ne bougea point quand je passai auprès d’elle en retenant ma respiration et le cœur battant très fort.
« C’est étrange, pensai-je ; elle doit être très préoccupée. »
Et tout à coup je m’arrêtai, il me semblait avoir entendu des sanglots étouffés.
« Je ne me trompe pas, elle pleure. »
Un instant de silence, puis encore un sanglot. Mon Dieu ! mon cœur se serra. Je suis d’ordinaire très timide avec les femmes, mais dans un pareil moment !... — Je retournai sur mes pas, je m’approchai d’elle et j’aurais certainement prononcé le mot : « Madame, » si je ne m’étais rappelé à temps que ce mot est utilisé au moins dans mille circonstances analogues par tous nos romanciers mondains. Ce n’est que cela qui m’arrêta, et je cherchais un mot plus rare quand la jeune fille m’aperçut, se redressa et glissa vivement devant moi en longeant le canal. Je me mis aussitôt à la suivre. Mais elle s’en aperçut, quitta le quai, traversa la rue et prit le trottoir. Je n’osais traverser la rue à mon tour, mon cœur sautait dans ma poitrine comme un oiseau en cage. Heureusement le hasard me vint en aide.
Sur le trottoir où marchait l’inconnue et tout près d’elle surgit un monsieur en frac ; d’un âge « sérieux » : on n’eût pu dire, par exemple, que sa démarche aussi fût sérieuse. Il se dandinait en rasant prudemment les murs. La jeune fille filait droit comme une flèche, d’un pas à la fois précipité et peureux, comme font toutes les jeunes filles qui veulent éviter qu’on leur offre de les accompagner ; et certes, avec son allure mal assurée, le monsieur dont l’ombre se dandinait sur les murs n’eût pu la rejoindre s’il ne s’était brusquement mis à courir. Elle allait comme le vent, mais son persécuteur gagnait du terrain, il était déjà tout près d’elle, elle jeta un cri, et... Je remerciai la destinée pour l’excellent bâton que je tenais dans ma main droite. En un instant je fus de l’autre côté, le monsieur prit en considération l’argument irréfutable que je lui proposai, se tut, recula et, seulement quand nous l’eûmes distancé, se mit à protester en termes assez énergiques ; mais ses paroles se perdirent dans l’air.
- Prenez mon bras, dis-je à l’inconnue.
Elle passa silencieusement sous mon bras sa main tremblante encore de frayeur. Ô le monsieur inattendu ! Comme je le bénissais !
Je jetai un rapide regard sur elle. Elle était brune comme je l’avais deviné, et fort jolie. Ses yeux étaient encore mouillés de larmes, mais ses lèvres souriaient. Elle me regarda furtivement, rougit un peu et baissa les yeux.
- Vous voyez ! Pourquoi m’aviez-vous repoussé ? Si j’avais été là, rien ne serait arrivé...
- Mais je ne vous connaissais pas, je croyais que vous aussi...
- Me connaissez-vous davantage, maintenant ?
- Un peu. Par exemple, vous tremblez, pensez-vous que je ne sache pas pourquoi ?
- Oh ! vous avez deviné du premier coup ! m’écriai-je transporté de joie que la jeune fille fût si intelligente, car l’intelligence et la beauté vont très bien ensemble. - Oui, vous avez deviné à qui vous aviez affaire. C’est vrai, je suis timide avec les femmes. Je suis même plus ému maintenant que vous ne l’étiez, vous, quand ce monsieur vous a fait peur. C’est comme un rêve... Non, c’est plus qu’un rêve, car jamais, même en rêve, il ne m’arrive de parler à une femme.
- Que dites-vous ? Vraiment ?
- Oui. Si mon bras tremble, c’est que jamais encore une aussi jolie petite main ne s’y est appuyée. Je n’ai pas du tout l’habitude des femmes... J’ai toujours vécu seul. Aussi je ne sais pas leur parler. Peut-être bien vous ai-je déjà dit quelque sottise ; parlez franchement, vous le pouvez, je ne suis pas susceptible...
- Vous n’avez pas dit de sottise, pas du tout, au contraire, et puisque vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai qu’une telle timidité plaît aux femmes, et si vous voulez tout savoir je vous dirai encore qu’elle me plaît particulièrement. Aussi je vous permets de m’accompagner jusqu’à ma porte.
- Mais, dis-je étouffant de joie, vous m’en direz tant que je cesserai d’être timide et alors, adieu tous mes avantages...
- Des avantages ! Quels avantages ? Pourquoi faire ? Voilà qui n’est pas bien.
- Pardon... Mais comment voulez-vous que je ne désire pas...
- Plaire, n’est-ce pas ?
- Eh bien ! oui. Oui, soyez bonne, au nom de Dieu ! Écoutez. J’ai vingt-six ans et personne encore ne m’a aimé. Comment donc pourrais-je parler adroitement et à propos ? Pourtant il faut que je parle, j’ai envie de tout vous dire, à vous... Mon cœur crie, je ne puis me taire... Mais le croiriez-vous... pas une seule femme, jamais, jamais... et pas un ami ! et tous les jours je rêve qu’enfin je vais rencontrer quelqu’un, je rêve, je rêve... et si vous saviez combien de fois j’ai été amoureux de cette façon !
- Mais comment ? de qui ?
- De personne, idéalement. Ce sont des figures de femmes aperçues en rêve. Mes rêves sont des romans entiers. Oh ! vous ne me connaissez pas... Il est vrai, - et il ne se pouvait autrement, - j’ai rencontré deux ou trois femmes, mais quelles femmes ! Ah ! l’éternel pot-au-feu !... Mais vous ririez si je vous racontais que j’ai plusieurs fois fait le rêve que je parlais, dans la rue, à une dame du plus grand monde. Oui, dans la rue, tout simplement : la dame était seule et moi je lui parlais respectueusement, timidement, passionnément. Je lui disais : que je me perds dans la solitude, qu’il ne faut pas me renvoyer, que nulle femme ne m’aime, que c’est le devoir de la femme de ne pas repousser la prière d’un malheureux, que je lui demande tout au plus deux paroles de sœur, deux paroles compatissantes, qu’elle doit donc m’écouter, qu’elle peut rire de moi s’il lui plaît, mais qu’il faut qu’elle m’écoute, qu’il faut qu’elle me rende l’espérance que j’ai perdue... Deux paroles, seulement deux paroles et puis ne la revoir plus jamais !... Mais vous riez... Du reste ce que je dis est en effet très risible.
- Ne vous fâchez pas. Ce qui me fait rire, c’est que vous êtes votre propre ennemi. Si vous essayiez vous réussiriez peut-être, même si la scène se passait dans la rue. Plus c’est simple et plus c’est sûr. Pas une femme de cœur, pourvu qu’elle ne fût ni sotte ni, en ce moment même, de mauvaise humeur, n’oserait vous refuser les deux paroles que vous implorez. Pourtant, qui sait ? Peut-être vous prendrait-on pour un fou. J’ai jugé d’après moi, - car moi je sais bien comme vivent les gens sur la terre...
- Oh ! je vous remercie, m’écriai-je. Vous ne pouvez comprendre le bien que vous venez de me faire !
- Bon, bon... Mais dites-moi, à quoi avez-vous vu que je suis une femme avec laquelle... eh bien, une femme digne... digne... d’attention et d’amitié ? En un mot pas... pot-au-feu, comme vous dites ? Pourquoi vous êtes-vous décidé à vous approcher de moi ?
- Pourquoi ? Mais... vous étiez seule, ce monsieur trop entreprenant... il faisait nuit, convenez que c’était le devoir...
- Mais non, auparavant déjà, là, de l’autre côté, vous vouliez m’aborder...
- Là, de l’autre côté ?... Mais vraiment, je ne sais comment vous répondre, je crains... Savez-vous ? Je me sentais aujourd’hui très heureux. La marche, les chansons que je me suis rappelées, la campagne... jamais je ne me suis senti si bien. Voyez... cela m’a semblé peut-être... pardonnez-moi si je vous le rappelle, j’ai cru vous avoir entendu pleurer, et moi... je n’ai pu supporter cela, mon cœur s’est serré. Ô mon Dieu ! étais-je coupable d’avoir pour vous une pitié fraternelle !... Pouvais-je vous offenser en m’approchant de vous malgré moi ?
- Taisez-vous... dit la jeune fille en baissant les yeux et en me serrant la main. J’ai eu tort de parler de cela, mais je suis contente de ne pas m’être trompée sur vous... Eh bien, me voici chez moi. Il faut traverser cette petite ruelle et il n’y a plus que deux pas. Adieu. Merci.
- Alors, nous ne nous verrons plus jamais, c’est fini ?
- Voyez-vous ! dit en riant la jeune fille, vous ne vouliez d’abord que deux mots, et maintenant... Du reste, nous nous reverrons peut-être...
- Je viendrai ici demain... Oh ! pardon, je suis déjà exigeant.
- Oui, vous n’avez pas de patience, vous ordonnez presque...
- Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille... Cette place m’est déjà chère. - J’ai deux ou trois endroits pareils dans Pétersbourg. Dans l’un d’eux j’ai pleuré... d’un souvenir. Qui sait ? il y a dix minutes, vous aussi vous pleuriez peut-être pour quelque souvenir. Peut-être autrefois avez-vous été très heureuse ici ?
- Je viendrai peut-être aussi demain à dix heures, je vois que je ne peux plus vous le défendre... Mais, il ne faut pas venir ici. Ne pensez pas que je vous fixe un rendez-vous, je prévois seulement que j’aurai à venir ici pour mes affaires, mais... eh bien, franchement, je ne serai pas fâchée que vous y veniez aussi. D’abord je puis avoir encore des désagréments comme aujourd’hui, mais laissons cela... En un mot, je voudrais tout simplement vous voir... pour vous dire deux mots. N’allez pas me juger mal pour cela. Ne pensez pas que je donne si facilement des rendez-vous ; je ne vous aurais pas dit cela si... mais que cela reste un secret, c’est la condition...
- Une convention, dites tout de suite que c’est une condition ! je consens à tout, m’écriai-je transporté, à tout, je réponds de moi, je serai obéissant, respectueux... vous me connaissez.
- C’est précisément parce que je vous connais que je vous invite demain ; mais vous, prenez garde à cette autre condition tout à fait capitale (je vais vous parler franchement) : ne devenez pas amoureux de moi, cela ne se peut pas, je vous assure ; pour l’amitié je veux bien, voici ma main ; mais l’amour, non, je vous en prie.
- Je vous jure...
- Ne jurez pas, vous êtes inflammable comme la poudre... Ne m’en veuillez pas pour vous avoir dit cela, si vous saviez... Moi non plus je n’ai personne au monde à qui faire une confidence, demander un conseil ; vous, vous êtes une exception, je vous connais comme si nous étions des amis de vingt ans... n’est-ce pas que vous ne me trahirez pas ?
- Vous verrez ! Mais comment vivre encore tout ce grand jour ?
- Dormez bien, bonne nuit, et rappelez-vous que j’ai déjà confiance en vous. Dites, on n’a pas à rendre compte de tous ses sentiments, même d’une sympathie fraternelle ? C’est vous qui m’avez dit cela, et vous l’avez si bien dit que la pensée m’est venue aussitôt de me confier à vous et de vous dire...
- Quoi, mon Dieu ! dire quoi ?
- À demain ! que cela reste un secret jusqu’à demain ! Ça vaudra mieux pour vous ! Ça ressemblera mieux à un roman ! — Peut-être vous dirai-je demain... tout, et peut-être ne vous dirai-je rien ! Je veux d’abord causer avec vous, vous mieux connaître.
- Moi, déclarai-je avec décision, je vous raconterai demain toute mon histoire ! Mais quoi donc ? Quelque chose de merveilleux se passe en moi. Où suis-je donc ? mon Dieu ! Eh bien ! n’êtes-vous pas contente maintenant de ne pas vous être fâchée tout à l’heure, de ne pas m’avoir repoussé dès le premier mot ? En deux minutes vous m’avez rendu heureux pour toute la vie, oui heureux ! vous m’avez réconcilié avec moi-même ! vous avez peut-être éclairci tous mes doutes ! S’il me revient des instants semblables... Eh bien, je vous dirai demain tout, vous saurez tout, tout...
- Alors c’est vous qui commencerez ?
- Entendu.
- Au revoir !
- Au revoir !
Et nous nous séparâmes. J’errai toute la nuit, je ne pouvais me décider à rentrer...
« À demain ! »
…
Pour commander ce livre :
AMAZON.fr - FNAC.com -
ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral
22:31 Écrit par Marc dans Dostoïevski, Fédor | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fedor dostoievski, litterature russe, romance, romans psychologiques |
|
Facebook | |
Imprimer |





