mercredi, 26 novembre 2008

Jane Eyre - Charlotte Brontë - 1847

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Très jeune Jane Eyre se retrouve orpheline et est confiée à la garde d’une tante, Mrs Reed, qui ne la porte hélas guère au cœur. Rejetée par elle et maltraitée par ses enfants, Jane Eyre tente de se rebeller, mais rien n’y fait, jusqu’au jour où elle est envoyée dans un austère internat qui fait appliquer à ses élèves une discipline démesurée. Elle y restera huit longues années avant d’y postuler pour un poste d’enseignante. Insatisfaite, elle décide cependant de quitter l’établissement pour un poste de gouvernante dans une famille riche. Et enfin sa vie peut changer et elle s’épanouir. Mais entre elle et le maître des lieux, Mr Rochester, va peu à peu s’établir une relation plus qu’amicale qui se transforme rapidement en un amour passionné et violent. Hélas Jane Eyre ne connaît pas encore tout du passé des Rochester, et leur immense demeure renferme encore bien des secrets qui s’avéreront dangereux pour elle…

Jane Eyre
est un roman de Charlotte Brontë, son premier succès, racontant la vie tumultueuse d’une orpheline dans l’Angleterre du XIXème siècle. Le roman est publié sous le pseudonyme de Currer Bell et va vite faire sensation. Certains se verront scandalisé par ce récit raconté à la première personne, et cela par l’affirmation de soi et de la détermination de l’héroïne, alors que l’époque ne s’y prêtait pas tellement.
Partiellement autobiographique, le roman présente une importante critique sociale de l’époque, surtout concernant la condition féminine. La description de la société victorienne est très forte, l’auteure s’appliquant à mettre en scène toutes les classes sociales et en montrant la dure vie de certaines d’entre elles. Et d’un point de vue social, les clichés et préjugés sont hélas un peu trop fréquents : on constate par exemple que les gens pauvres sont souvent bons et les riches superficiels et sans scrupules. Mais ce qui importe avant c’est Jane Eyre, l’héroïne, dont on découvre tout un univers fait de misère, d’ennui et de solitude ; en bref un magnifique portrait d’une femme de l’époque.
Ecrit dans un style très classique, le roman intègre également de nombreux éléments plus gothiques, tel par exemple l’immense et étrange manoir de Rochester.

Jane Eyre est un roman d’une grande beauté, un grand classique de la littérature britannique du XIXème siècle.

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Extrait : les deux premiers chapitres

Avertissement


On sait le retentissement qu'a eu en Angleterre le premier ouvrage de Currer Bell : il nous a paru si digne de son renom, que nous avons eu le désir d'en faciliter la lecture au public français. Faire partager aux autres l'admiration que nous avons nous-même ressentie, tel est le motif de notre essai de traduction.

Bien que ce livre soit un roman, il n'y faut pas chercher une rapide succession d'événements extraordinaires, de combinaisons artificiellement dramatiques. C'est dans la peinture de la vie réelle, dans l'étude profonde des caractères, dans l'essor simple et franc des sentiments vrais, que la fiction a puisé ses plus grandes beautés.

L'auteur cède la parole à son héroïne, qui nous raconte les faits de son enfance et de sa jeunesse, surtout les émotions qu'elle en éprouve. C'est l'histoire intime d'une intelligence avide, d'un cœur ardent, d'une âme puissante en un mot, placée dans des conditions étroites et subalternes, exposée aux luttes de la vie, et conquérant enfin sa place à force de constance et de courage.

Ce qui nous paraît surtout éminent dans cet ouvrage, plus éminent encore que le grand talent dont il fait preuve, c'est l'énergie morale dont ses pages sont empreintes. Certes, la passion n'y fait pas défaut ; elle y abonde au contraire ; mais au-dessus plane toujours le respect de la dignité humaine, le culte des principes éternels. L'instinct quelquefois s’exalte et s’emporte mais la volonté est bientôt là qui le domine et le dompte. La difficulté de la lutte ne nous est pas voilée ; mais la possibilité, l'honneur de la victoire, éclate toujours. C'est ainsi que ce livre, en nous montrant la vie telle qu'elle est, telle qu'elle doit être, robuste, militante glorieuse en fin de compte, nous élève et nous fortifie.

La vigueur des caractères, des tableaux, des pensées même, a fait d'abord attribuer Jane Eyre à l'inspiration d'un homme, tandis que la finesse de l'analyse, la vivacité des sensations, semblaient trahir un esprit plus subtil, un cœur plus impressionnable. De longs débats se sont engagés à ce sujet entre les curiosités excitées. Aujourd'hui que le pseudonyme de Currer Bell a été soulevé, que l'on sait que cette plume si virile est tenue par la main d'une jeune fille, l'étonnement vient se mêler à l'admiration.

Quant à la traduction, nous l'avons faite avec bonne foi, avec simplicité. Souvent le tour d'une phrase pourrait être plus conforme au génie de notre langue, des équivalents auraient avantageusement remplacé certaines expressions un peu étranges pour notre oreille ; mais nous y aurions perdu, d'un autre côté, une saveur originale, un parfum étranger, qui nous a semblé devoir être conservé. Nous voudrions que l'auteur, qui a eu confiance dans notre tentative, n'eût pas lieu de le regretter.

Chapitre I


Il était impossible de se promener ce jour-là. Le matin, nous avions erré pendant une heure dans le bosquet dépouillé de feuilles ; mais, depuis le dîner (quand il n'y avait personne, Mme Reed dînait de bonne heure), le vent glacé d'hiver avait amené avec lui des nuages si sombres et une pluie si pénétrante, qu'on ne pouvait songer à aucune excursion.

J'en étais contente. Je n'ai jamais aimé les longues promenades, surtout par le froid, et c'était une chose douloureuse pour moi que de revenir à la nuit, les pieds et les mains gelés, le cœur attristé par les réprimandes de Bessie, la bonne d'enfants, et l'esprit humilié par la conscience de mon infériorité physique vis-à-vis d'Éliza, de John et de Georgiana Reed.

Éliza, John et Georgiana étaient groupés dans le salon auprès de leur mère ; celle-ci, étendue sur un sofa au coin du feu, et entourée de ses préférés, qui pour le moment ne se disputaient ni ne pleuraient, semblait parfaitement heureuse. Elle m'avait défendu de me joindre à leur groupe, en me disant qu'elle regrettait la nécessité où elle se trouvait de me tenir ainsi éloignée, mais que, jusqu'au moment où Bessie témoignerait de mes efforts pour me donner un caractère plus sociable et plus enfantin, des manières plus attrayantes, quelque chose de plus radieux, de plus ouvert et de plus naturel, elle ne pourrait pas m'accorder les mêmes privilèges qu'aux petits enfants joyeux et satisfaits.

« Qu'est-ce que Bessie a encore rapporté sur moi ? demandai-je.

– Jane, je n'aime pas qu'on me questionne ! D'ailleurs, il est mal à une enfant de traiter ainsi ses supérieurs. Asseyez-vous quelque part et restez en repos jusqu'au moment où vous pourrez parler raisonnablement. »

Une petite salle à manger ouvrait sur le salon ; je m'y glissai. Il s’y trouvait une bibliothèque ; j'eus bientôt pris possession d'un livre, faisant attention à le choisir orné de gravures. Je me plaçai dans l'embrasure de la fenêtre, ramenant mes pieds sous moi à la manière des Turcs, et, ayant tiré le rideau de damas rouge, je me trouvai enfermée dans une double retraite. Les larges plis de la draperie écarlate me cachaient tout ce qui se trouvait à ma droite ; à ma gauche, un panneau en vitres me protégeait, mais ne me séparait pas d'un triste jour de novembre. De temps à autre, en retournant les feuillets de mon livre, j'étudiais l'aspect de cette soirée d'hiver. Au loin, on voyait une pâle ligne de brouillards et de nuages, plus près un feuillage mouillé, des bosquets battus par l'orage, et enfin une pluie incessante que repoussaient en mugissant de longues et lamentables bouffées de vent.

Je revenais alors à mon livre. C'était l'histoire des oiseaux de l’Angleterre par Berwick. En général, je m’inquiétais assez peu du texte ; pourtant il y avait là quelques pages servant d'introduction, que je ne pouvais passer malgré mon jeune âge. Elles traitaient de ces repaires des oiseaux de mer, de ces promontoires, de ces rochers solitaires habités par eux seuls, de ces côtes de Norvège parsemées d'îles depuis leur extrémité sud jusqu'au cap le plus au nord, « où l'Océan septentrional bouillonne en vastes tourbillons autour de l'île aride et mélancolique de Thull, et où la mer Atlantique se précipite au milieu des Hébrides orageuses. »

Je ne pouvais pas non plus passer sans la remarquer la description de ces pâles rivages de la Sibérie, du Spitzberg, de la Nouvelle-Zemble, de l'Islande, de la verte Finlande ! J'étais saisie à la pensée de cette solitude de la zone arctique, de ces immenses régions abandonnées, de ces réservoirs de glace, où des champs de neiges accumulées pendant des hivers de bien des siècles entassent montagnes sur montagnes pour entourer le pôle, et y concentrent toutes les rigueurs du froid le plus intense.

Je m'étais formé une idée à moi de ces royaumes blêmes comme la mort, idée vague, ainsi que le sont toutes les choses à moitié comprises qui flottent confusément dans la tête des enfants ; mais ce que je me figurais m'impressionnait étrangement. Dans cette introduction, le texte, s'accordant avec les gravures, donnait un sens au rocher isolé au milieu d'une mer houleuse, au navire brisé et jeté sur une côte déserte, aux pâles et froids rayons de la lune qui, brillant à travers une ligne de nuées, venaient éclaircir un naufrage.

Chaque gravure me disait une histoire, mystérieuse souvent pour mon intelligence inculte et pour mes sensations imparfaites, mais toujours profondément intéressante ; intéressante comme celles que nous racontait Bessie, les soirs d'hiver, lorsqu'elle était de bonne humeur et quand, après avoir apporté sa table à repasser dans la chambre des enfants, elle nous permettait de nous asseoir toutes auprès d'elle. Alors, en tuyautant les jabots de dentelle et les bonnets de nuit de Mme Reed, elle satisfaisait notre ardente curiosité par des épisodes romanesques et des aventures tirées de vieux contes de fées et de ballades plus vieilles encore, ou, ainsi que je le découvris plus tard, de Paméla et de Henri, comte de Moreland.

Ayant ainsi Berwick sur mes genoux, j'étais heureuse, du moins heureuse à ma manière ; je ne craignais qu'une interruption, et elle ne tarda pas à arriver. La porte de la salle à manger fut vivement ouverte.

« Hé ! madame la boudeuse, » cria la voix de John Reed…

Puis il s'arrêta, car il lui sembla que la chambre était vide.

« Par le diable, où est-elle ? Lizzy, Georgy, continua-t-il en s'adressant à ses sœurs, dites à maman que la mauvaise bête est allée courir sous la pluie ! »

J'ai bien fait de tirer le rideau, pensai-je tout bas ; et je souhaitai vivement qu'on ne découvrît pas ma retraite. John ne l'aurait jamais trouvée de lui-même ; il n'avait pas le regard assez prompt ; mais Éliza ayant passé la tête par la porte s'écria :

« Elle est certainement dans l'embrasure de la fenêtre ! »

Je sortis immédiatement, car je tremblais à l'idée d'être retirée de ma cachette par John.

« Que voulez-vous ? demandai-je avec une respectueuse timidité.

– Dites : « Que voulez-vous, monsieur Reed ? » me répondit-on. Je veux que vous veniez ici ! » Et, se plaçant dans un fauteuil, il me fit signe d'approcher et de me tenir debout devant lui !

John était un écolier de quatorze ans, et je n'en avais alors que dix. Il était grand et vigoureux pour son âge ; sa peau était noire et malsaine, ses traits épais, son visage large, ses membres lourds, ses extrémités très développées. Il avait l'habitude de manger avec une telle voracité, que son teint était devenu bilieux, ses yeux troubles, ses joues pendantes. Il aurait dû être alors en pension ; mais sa mère l'avait repris un mois ou deux, à cause de sa santé. M. Miles, le maître de pension, affirmait pourtant que celle-ci serait parfaite si l'on envoyait un peu moins de gâteaux et de plats sucrés ; mais la mère s'était récriée contre une aussi dure exigence, et elle préféra se faire à l'idée plus agréable que la maladie de John venait d'un excès de travail ou de la tristesse de se voir loin des siens.

John n'avait beaucoup d'affection ni pour sa mère ni pour ses sœurs. Quant à moi, je lui étais antipathique : il me punissait et me maltraitait, non pas deux ou trois fois par semaine, non pas une ou deux fois par jour, mais continuellement. Chacun de mes nerfs le craignait, et chaque partie de ma chair ou de mes os tressaillait quand il approchait. Il y avait des moments où je devenais sauvage par la terreur qu'il m'inspirait ; car, lorsqu'il me menaçait ou me châtiait, je ne pouvais en appeler à personne. Les serviteurs auraient craint d'offenser leur jeune maître en prenant ma défense, et Mme Reed était aveugle et sourde sur ce sujet ! Jamais elle ne le voyait me frapper, jamais elle ne l'entendait m'insulter, bien qu'il fît l'un et l'autre en sa présence.

J'avais l'habitude d'obéir à John. En entendant son ordre, je m'approchai donc de sa chaise. Il passa trois minutes environ à me tirer la langue ; je savais qu'il allait me frapper, et, en attendant le coup, je regardais vaguement sa figure repoussante.

Je ne sais s'il lut ma pensée sur mon visage, mais tout à coup il se leva sans parler et me frappa rudement. Je chancelai, et, en reprenant mon équilibre, je m'éloignai d'un pas ou deux.

« C'est pour l'impudence avec laquelle vous avez répondu à maman, me dit-il, et pour vous être cachée derrière le rideau, et pour le regard que vous m'avez jeté il y a quelques instants. »

Accoutumée aux injures de John, je n'avais jamais eu l'idée de lui répondre, et j'en appelais à toute ma fermeté pour me préparer à recevoir courageusement le coup qui devait suivre l'insulte.

« Que faisiez-vous derrière le rideau ? me demanda-t-il.

– Je lisais.

– Montrez le livre. »

Je retournai vers la fenêtre et j'allai le chercher en silence.

« Vous n'avez nul besoin de prendre nos livres ; maman dit que vous dépendez de nous ; vous n'avez pas d'argent, votre père ne vous en a pas laissé ; vous devriez mendier, et non pas vivre ici avec les enfants riches, manger les mêmes aliments qu'eux, porter les mêmes vêtements, aux dépens de notre mère ! Maintenant je vais vous apprendre à piller ainsi ma bibliothèque : car ces livres m'appartiennent, toute la maison est à moi ou le sera dans quelques années ; allez dans l'embrasure de la porte, loin de la glace et de la fenêtre. »

Je le fis sans comprendre d'abord quelle était son intention ; mais quand je le vis soulever le livre, le tenir en équilibre et faire un mouvement pour le lancer, je me reculai instinctivement en jetant un cri. Je ne le fis pourtant point assez promptement. Le volume vola dans l'air, je me sentis atteinte à la tête et blessée. La coupure saigna ; je souffrais beaucoup ; ma terreur avait cessé pour faire place à d'autres sentiments.

« Vous êtes un méchant, un misérable, m'écriai-je ; un assassin, un empereur romain. »

Je venais justement de lire l'histoire de Rome par Goldsmith, et je m'étais fait une opinion sur Néron, Caligula et leurs successeurs.

« Comment, comment ! s'écria-t-il, est-ce bien à moi qu'elle a dit cela ? vous l'avez entendue, Éliza, Georgiana. Je vais le rapporter à maman, mais avant tout… »

En disant ces mots, il se précipita sur moi ; il me saisit par les cheveux et les épaules. Je sentais de petites gouttes de sang descendre le long de ma tête et tomber dans mon cou, ma crainte s'était changée en rage ; je ne puis dire au juste ce que je fis de mes mains, mais j'entendis John m'insulter et crier. Du secours arriva bientôt. Éliza et sa sœur étaient allées chercher leur mère, elle entra pendant la scène ; sa bonne, Mlle Abbot et Bessie l'accompagnaient. On nous sépara et j'entendis quelqu'un prononcer ces mots :

« Mon Dieu ! quelle fureur ! frapper M. John !

– Emmenez-la, dit Mme Reed aux personnes qui la suivaient. Emmenez-la dans la chambre rouge et qu'on l'y enferme. »

Quatre mains se posèrent immédiatement sur moi, et je fus emportée.

Chapitre II

Je résistai tout le long du chemin, chose nouvelle et qui augmenta singulièrement la mauvaise opinion qu'avaient de moi Bessie et Abbot. Il est vrai que je n'étais plus moi-même, ou plutôt, comme les Français le diraient, j'étais hors de moi ; je savais que, pour un moment de révolte, d'étranges punitions allaient m'être infligées, et, comme tous les esclaves rebelles, j'étais résolue, dans mon désespoir, à pousser ces choses jusqu'au bout.

« Mademoiselle Abbot, tenez son bras, dit Bessie ; elle est comme un chat enragé.

– Quelle honte ! quelle honte ! continua la femme de chambre, oui, elle est semblable à un chat enragé ! Quelle scandaleuse conduite, mademoiselle Eyre ! Battre un jeune noble, le fils de votre bienfaitrice, votre maître !

– Mon maître ! Comment est-il mon maître ? Suis-je donc une servante ?

– Vous êtes moins qu'une servante, car vous ne gagnez pas de quoi vous entretenir. Asseyez-vous là et réfléchissez à votre faute. »

Elles m'avaient emmenée dans la chambre indiquée par Mme Reed et m'avaient jetée sur une chaise.

Mon premier mouvement fut de me lever d'un bond : quatre mains m'arrêtèrent.

« Si vous ne demeurez pas tranquille, il faudra vous attacher, dit Bessie. Mademoiselle Abbot, prêtez-moi votre jarretière ; car elle aurait bientôt brisé la mienne. »

Mlle Abbot se tourna pour débarrasser sa vigoureuse jambe de son lien. Ces préparatifs et la honte qui s'y rattachait calmèrent un peu mon agitation.

« Ne la retirez pas, m'écriai-je, je ne bougerai plus. »

Et pour prouver ce que j'avançais, je cramponnai mes mains à mon siège.

« Et surtout ne remuez pas, » dit Bessie.

Quand elle fut certaine que j'étais vraiment décidée à obéir, elle me lâcha. Alors elle et Mlle Abbot croisèrent leurs bras et me regardèrent d'un air sombre, comme si elles eussent douté de ma raison.

« Elle n'en avait jamais fait autant, dit Bessie en se tournant vers la prude.

– Mais tout cela était en elle, répondit Mlle Abbot ; j’ai souvent dit mon opinion à madame, et madame est convenue avec moi que j'avais raison ; c'est une enfant dissimulée ; je n'ai jamais vu de petite fille aussi dépourvue de franchise. »

Bessie ne répondit pas ; mais bientôt s'adressant à moi, elle me dit :

« Ne savez-vous pas, mademoiselle, que vous devez beaucoup à Mme Reed ? elle vous garde chez elle, et, si elle vous chassait, vous seriez obligée de vous en aller dans une maison de pauvres. »

Je n'avais rien à répondre à ces mots ; ils n'étaient pas nouveaux pour moi, les souvenirs les plus anciens de ma vie se rattachaient à des paroles semblables. Ces reproches sur l'état de dépendance où je me trouvais étaient devenus des sons vagues pour mes oreilles ; sons douloureux et accablants, mais à moitié inintelligibles. Mlle Abbot ajouta :

« Vous n'allez pas vous croire semblable à M. et à Mlles Reed parce que madame a la bonté de vous faire élever avec eux. Ils seront riches et vous ne le serez pas ; vous devez donc vous faire humble et essayer de leur être agréable.

– Ce que nous vous disons est pour votre bien, ajouta Bessie d'une voix moins dure. Vous devriez tâcher d'être utile et aimable, on vous garderait ici ; mais si vous devenez brutale et colère, madame vous renverra, soyez-en sûre.

– Et puis, continua Mlle Abbot, Dieu la punira. Il pourra la frapper de mort au milieu de ses fautes, et alors où ira-t-elle ? Venez, Bessie, laissons-la. Pour rien au monde je ne voudrais avoir un cœur semblable au sien. Dites vos prières, mademoiselle Eyre, lorsque vous serez seule : car, si vous ne vous repentez pas, Dieu pourra bien permettre à quelque méchant esprit de descendre par la cheminée pour vous enlever. »

Elles partirent en fermant la porte derrière elles.

La chambre rouge était une chambre de réserve où l'on couchait rarement. Je ne l'avais jamais vue habitée, excepté lorsqu'un grand nombre de visiteurs, en arrivant au château, obligeait à faire occuper toutes les pièces ; et pourtant c'était une des plus grandes et des plus belles chambres de la maison. Au milieu se trouvait un lit aux quatre coins duquel s'élevaient des piliers d'acajou massif d'où pendaient des rideaux d'un damas rouge foncé ; deux grandes fenêtres aux jalousies toujours fermées étaient à moitié cachées par des festons et des draperies semblables à celles du lit ; le tapis était rouge, la table placée au pied du lit recouverte d'une draperie cramoisie ; les murs tendus en couleur chamois et mouchetés de taches rases ; l'armoire, la toilette, les chaises étaient en vieil acajou bien poli. Au milieu de ce sombre ameublement s'élevait sur le lit et se détachait en blanc une pile de matelas et d'oreillers, le tout recouvert d'une courte-pointe de Marseille. À la tête du lit, on voyait un grand fauteuil également blanc, et au-dessous se trouvait un petit tabouret.

Cette chambre était froide, on y faisait rarement du feu ; éloignée de la cuisine et de la salle des domestiques, elle restait toujours silencieuse, et, comme on y entrait peu, elle avait quelque chose de solennel. La bonne y venait seule le samedi pour enlever la poussière amassée pendant toute une semaine sur les glaces et les meubles. Mme Reed elle-même la visitait à intervalles éloignés pour examiner certains tiroirs secrets de l'armoire, où étaient renfermés des papiers, sa cassette à bijoux et le portrait de son mari défunt.

Ces derniers mots renferment en eux le secret de la chambre rouge, le secret de cet enchantement qui la rendait si déserte malgré sa beauté.

M. Reed y était mort il y avait neuf ans ; c'était là qu'il avait rendu le dernier soupir ; c'était de là que son cercueil avait été enlevé, et, depuis ce jour, une espèce de culte imposant avait maintenu cette chambre déserte.

Le siège sur lequel Bessie et Mlle Abbot m'avaient déposée était une petite ottomane placée près de la cheminée. Devant moi se trouvait le lit, à ma droite, la grande armoire sombre ; à ma gauche, deux fenêtres closes et séparées par une glace qui réfléchissait la sombre majesté de la chambre et du lit ; je ne savais pas si la porte avait été fermée, et, dès que j'osai remuer, je me levai pour m'en assurer. Hélas ! jamais criminel n'avait été mieux emprisonné. En m'en retournant, je fus obligée de passer devant la glace ; mon regard fasciné y plongea involontairement. Tout y était plus froid, plus sombre que dans la réalité ; et l'étrange petite créature qui me regardait avec sa figure pâle, ses bras se détachant dans l'ombre, ses yeux brillants, et s'agitant avec crainte dans cette chambre silencieuse, me fit soudain l'effet d'un esprit ; elle m'apparut comme un de ces chétifs fantômes, moitié fées, moitié lutins, dont Bessie parlait dans les contes racontés le soir auprès du feu, et qu'elle nous représentait sortant des vallées abandonnées où croissent les bruyères, pour s'offrir aux regards des voyageurs attardés.

Je retournai à ma place ; la superstition commençait à s'emparer de moi, mais le moment de sa victoire complète n'était pas encore venu ; mon sang échauffait encore mes veines ; la rage de l'esclave révolté me travaillait encore avec force. J'avais à ralentir la course rapide de mes souvenirs vers le passé, avant de pouvoir me laisser abattre par l'effroi du présent.

Les violentes tyrannies de John Reed, l'orgueilleuse indifférence de ses sœurs, l'aversion de leur mère, la partialité des domestiques, obscurcissaient mon esprit, comme l'eussent fait autant d'impuretés jetées dans une source troublée. Pourquoi devais-je toujours souffrir ? Pourquoi étais-je toujours traitée avec mépris, accusée, condamnée par avance ? Pourquoi ne pouvais-je jamais plaire ? Pourquoi était-il inutile d'essayer à gagner les bonnes grâces de personne ?

Éliza, bien qu'entêtée et égoïste, était respectée ; Georgiana, gâtée, envieuse, insolente, querelleuse, était traitée avec indulgence par tout le monde ; sa beauté, ses joues roses, ses boucles d'or, semblaient ravir tous ceux qui la regardaient et racheter ses fautes. John n'était jamais contrarié, encore moins puni, quoiqu'il tordît le cou des pigeons, tuât les jeunes paons, dépouillât de leurs fruits les vignes des serres chaudes et brisât les boutons des plantes rares. Il reprochait quelquefois à sa mère d'avoir le teint noir comme il l'avait lui-même, déchirait ou tachait ses vêtements de soie, et pourtant elle le nommait son cher Benjamin. Quant à moi, je n'osais pas commettre une seule faute, je m'efforçais d'accomplir mes devoirs, et du matin au soir on me déclarait méchante et intraitable.

Cependant je continuais à souffrir, et ma tête saignait encore du coup que j'avais reçu. Personne n'avait fait un reproche à John pour m’avoir frappée ; et, parce que je m'étais retournée contre lui, afin d'éviter quelque autre violence, tous m'avaient blâmée.

« Injustice ! injustice ! » criait ma raison excitée par le douloureux aiguillon d'une énergie précoce, mais passagère. Ce qu'il y avait en moi de résolution, exalté par tout ce qui se passait, me faisait rêver aux plus étranges moyens pour échapper à une aussi insupportable oppression ; je songeais à fuir, par exemple, ou, si je ne pouvais m'échapper, à refuser toute espèce d'aliments et à me laisser mourir de faim.

Quel abattement dans mon âme pendant cette terrible après-midi, quel désordre dans mon esprit, quelle exaltation dans mon cœur, quelle obscurité, quelle ignorance dans cette lutte mentale ! Je ne pouvais répondre à cette incessante question de mon être intérieur : Pourquoi étais-je destinée à souffrir ainsi ? Maintenant, après bien des années écoulées, toutes ces raisons m'apparaissent clairement.

Au château de Gateshead, j'étais une cause de discorde ; là, je ne ressemblais à personne : rien en moi ne pouvait s'harmoniser avec Mme Reed, ses enfants ou ceux de ses inférieurs qu'elle préférait. S'ils ne m'aimaient pas, il est vrai de dire que je ne les aimais guère davantage. Ils n'étaient pas forcés de montrer de l'affection à un être qui ne pouvait sympathiser avec aucun d'entre eux, à un être extraordinaire qui différait d'eux par le tempérament, les capacités et les inclinations, à un être inutile, incapable de servir leurs intérêts ou d'ajouter à leurs plaisirs, à un être nuisible cherchant à entretenir en lui des germes d'indignation contre leurs traitements, de mépris pour leurs opinions. Je sens que si j'avais été une enfant brillante, sans soin, exigeante, belle, folâtre, Mme Reed m'eût supportée plus volontiers, bien que je me fusse également trouvée sous sa dépendance et privée d'amis. Ses enfants m'eussent témoigné un peu plus de cette cordialité qui existe ordinairement entre compagnons de jeu, et les domestiques eussent été moins disposés à faire de moi leur bouc émissaire.

La lumière du jour commençait à se retirer de la chambre rouge ; il était quatre heures passées ; les nuages qui couvraient le ciel devaient amener bientôt l'obscurité tant redoutée ; j'entendais la pluie battre continuellement contre les vitres de l'escalier ; peu à peu je devins froide comme la pierre et je perdis tout courage. L'habitude que j'avais contractée d'humilité, de doute de moi-même, d'abaissement, vint, comme une froide ondée, tomber sur les cendres encore chaudes de ma colère mourante. Tous disaient que j'avais de mauvais instincts, c'était peut-être vrai. Ne venais-je pas de concevoir le coupable désir de mourir volontairement ? c'était là certainement un crime. Et étais-je en état de mourir, ou bien le caveau funéraire de la chapelle du château était-il une demeure attrayante ? On m'avait dit que M. Reed y était enseveli. Conduite ainsi au souvenir du mort, je me mis à réfléchir avec une terreur croissante, je ne pouvais me souvenir de lui ; mais je savais qu'il était mon oncle, le frère de ma mère ; qu'il m'avait prise chez lui, alors que j'étais une pauvre enfant orpheline, et qu'à ses derniers moments il avait exigé de Mme Reed la promesse que je serais élevée comme ses propres enfants. Mme Reed croyait sans doute avoir tenu sa parole, et, je puis le dire maintenant, elle avait fait tout ce que lui permettait sa nature. Comment pouvait-elle me voir avec satisfaction, moi qui après la mort de son mari ne lui étais plus rien, empiéter sur la part de ses enfants ? Il était pénible pour elle de s'être engagée par un serment forcé à servir de mère à une enfant qu'elle ne pouvait pas aimer, et de la voir ainsi s'introduire dans sa propre famille.

Une singulière idée s'empara de moi : je ne doutais pas, je n'avais jamais douté que, si M. Reed eût vécu, il ne m'eût traitée avec bonté ; et maintenant, pendant que je regardais le lit recouvert de blanc, les murailles que l'ombre de la nuit gagnait peu à peu, et que je dirigeais de temps en temps mon regard fasciné vers la glace qui n'envoyait plus que de sombres reflets, je commençai à me rappeler ce que j'avais entendu dire sur les morts qui, troublés dans leurs tombes par la violation de leurs dernières volontés, reviennent sur la terre pour punir le parjure et venger l'opprimé. Je pensais que l'esprit de M. Reed, fatigué par les souffrances de l'enfant de sa sœur, quitterait peut-être sa demeure, qu'elle fût sous les voûtes de l'église ou dans le monde inconnu des morts, et apparaîtrait devant moi dans cette chambre. J’essuyai mes larmes et j'étouffai mes sanglots, craignant que les signes d'une douleur trop violente n'éveillassent quelque voix surnaturelle et consolatrice, ou ne fissent sortir de l'obscurité quelque figure entourée d'une auréole, et qui se pencherait vers moi avec une étrange pitié ; car je sentais bien que ces choses si consolantes en théorie seraient terribles si elles venaient à se réaliser. Je fis tous mes efforts pour éloigner cette pensée, pour demeurer ferme ; écartant mes cheveux, je levai la tête, et j'essayai de regarder hardiment tout autour de moi. À ce moment, une lumière glissa le long de la muraille ; je me demandai si ce n'était pas un rayon de la lune pénétrant à travers les jalousies. Non, la lune était immobile, et cette lumière vacillait. Pendant que je la regardais, elle glissa sur le plafond et vint se poser au-dessus de ma tête. Je suppose que ce devait être le reflet d'une lanterne portée par quelqu'un qui traversait la pelouse ; mais alors mon esprit était préparé à la crainte ; mes nerfs étaient ébranlés par une récente agitation, et je pris ce timide rayon pour le héraut d'une vision venant d'un autre monde ; mon cœur battait avec violence, ma tête était brûlante ; un son qui ressemblait à un bruissement d'ailes arriva jusqu'à mes oreilles ; j'étais oppressée, suffoquée ; je ne pus pas me contenir plus longtemps, je me précipitai vers la porte, et je secouai la serrure avec des efforts désespérés. J'entendis des pas se diriger de ce côté ; la clef tourna ; Bessie et Mlle Abbot entrèrent.

« Mademoiselle Eyre, êtes-vous malade ? demanda Bessie.

– Quel bruit épouvantable ! J'en ai été toute saisie, s'écria Mlle Abbot.

– Emmenez-moi, laissez-moi aller dans la chambre des enfants, répondis-je en criant.

– Pourquoi ? Êtes-vous malade ? avez-vous vu quelque chose ? demanda de nouveau Bessie.

– Oh ! j'ai vu une lumière et j'ai cru qu'un fantôme allait venir. »

Je m'étais emparée de la main de Bessie, et elle ne me la retira pas.

« Elle a crié sans nécessité, déclara Mlle Abbot avec une sorte de dégoût ; et quels cris ! On aurait pu l'excuser si elle avait beaucoup souffert, mais elle voulait seulement nous faire venir. Je connais sa méchanceté et sa malice.

– Que signifie tout ceci ? » demanda une voix impérieuse ; et Mme Reed arriva par le corridor.

Son bonnet était soulevé par le vent, et sa marche précipitée agitait violemment sa robe.

« Bessie et Abbot, j'avais donné ordre de laisser Jane dans la chambre jusqu'au moment où je viendrais la chercher moi-même.

– Madame, Mlle Jane criait si fort ! hasarda Bessie.

– Laissez-la, répondit-on. Allons, enfant, lâchez la main de Bessie ; soyez certaine que vous ne réussirez pas par de tels moyens. Je déteste l'hypocrisie, particulièrement chez les enfants, et il est de mon devoir de vous prouver que vous n'obtiendrez pas de votre ruse ce que vous en attendiez ; vous resterez ici une heure de plus, et ce n'est qu'à condition d'une soumission et d'une tranquillité parfaites que vous recouvrerez votre liberté.

– Oh ! ma tante, ayez pitié de moi, pardonnez-moi ; je ne puis plus souffrir tout ceci ; punissez-moi d'une autre manière ; je vais mourir ici…

– Taisez-vous, votre violence me fait horreur ! »

Et sans doute elle le pensait ; à ses yeux j'étais une comédienne précoce ; elle me regardait sincèrement comme un être chez lequel se trouvaient mélangés des passions emportées, un esprit bas et une hypocrisie dangereuse.

Bessie et Abbot s'étaient retirées.

Mme Reed, impatientée de mes terreurs et de mes sanglots, me repoussa brusquement dans la chambre, et me renferma sans me dire un seul mot. Je l'entendis partir. Je suppose que j'eus alors une sorte d'évanouissement, car je n'ai pas conscience de ce qui suivit.

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mercredi, 17 septembre 2008

Oliver Twist - Charles Dickens - 1838

bibliotheca oliver twist

Élevé dans un orphelinat de l'Angleterre victorienne,Oliver Twist survit au milieu de ses compagnons d'infortune. Mal nourri, exploité, il est placé chez M et Mme Sowerberry, fabricant de cercueils et croque-mort de son état. Là encore, il ne connaît que privations et mauvais traitements. Oliver endure tout, jusqu'au jour où une provocation d'un apprenti le pousse à se battre puis à s'enfuir vers Londres.
Épuisé, affamé, il est recueilli par une bande de jeunes voleurs qui travaillent pour le vieux Fagin. Entre Bill, Nancy, Monks,Charley Bates,Toby Crakit et les autres, Oliver découvre un monde cruel où seules comptent la ruse et la force. Après l'arrestation d'un vol qu'il n'a pas commis, Olivier se retrouve chez M Brownlow qui le traite comme un humain. Mais la bande de jeunes voleurs le retrouve et le force à participer à un cambriolage qui rate et où Oliver se blesse ! Heureusement, la famille dans cette maison le prennent en pitié et s'occupent de lui. Plus tard,il arrive à retourner chez M. Brownlow et il y apprend d'où il vient !

Oliver Twist, publié en 1838, est l'un des plus célèbres romans du célèbre écrivain anglais Charles Dickens. Le roman a d'abord été publié sous forme de feuilletons, paraissant sur un rythme mensuel entre 1837 et 1839, dans la Bentley's Miscellany dont Dickens lui-même était éditeur à l'époque. Le roman en français a été traduit de diverses manières: on retrouve ainsi à la fois les titres Oliver Twist, Olivier Twist et Les aventures d'Olivier Twist. Lors de sa publication ce roman représentait une première dans le sens où jamais aucun auteur anglais auparavant n'avait entrepris d'écrire une sorte de biographie d'un gamin des rues en mélangeant à la fois le drame, le réalisme sordide  et la satire dans cette société victorienne en proie aux pires développements sociaux depuis les débuts de l'industrialisation. Oliver Twist, né sous une mauvaise étoile, est piégé par sa condition et il ne peut entrevoir d'autre avenir que dans les milieux criminels. Mais malgré tout Oliver Twist reste honnête en soi, évite de succomber face au mal, et comme dans un conte merveilleux, il s'en verra gratifié plus tard. Le roman est très poignant, le lecteur ressent les nombreuses injustices dont est victime Oliver Twist, en se voyant balancé entre émotion, humour et noirceur. Trop de bons sentiments à certains moments viennent cependant légèrement lire à l'oeuvre.

Oliver Twist est un grand classique de la littérature britannique, adapté de très nombreuses fois au fois.

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Extrait : les trois premiers chapitres

Chapitre I
Du lieu où naquit Olivier Twist, et des circonstances qui accompagnèrent sa naissance.

Parmi les divers monuments publics qui font l’orgueil d’une ville dont, par prudence, je tairai le nom, et à laquelle je ne veux pas donner un nom imaginaire, il en est un commun à la plupart des villes grandes ou petites : c’est le dépôt de mendicité. Un jour, dont il n’est pas nécessaire de préciser la date, d’autant plus qu’elle n’est d’aucune importance pour le lecteur, naquit dans ce dépôt de mendicité le petit mortel dont on a vu le nom en tête de ce chapitre.

Longtemps après que le chirurgien des pauvres de la paroisse l’eut introduit dans ce monde de douleur, on doutait encore si le pauvre enfant vivrait assez pour porter un nom quelconque : s’il eût succombé, il est plus que probable que ces mémoires n’eussent jamais paru, ou bien, ne contenant que quelques pages, ils auraient eu l’inestimable mérite d’être le modèle de biographie le plus concis et le plus exact qu’aucune époque ou aucun pays ait jamais produit.

Quoique je sois peu disposé à soutenir que ce soit pour un homme une faveur extraordinaire de la fortune, que de naître dans un dépôt de mendicité, je dois pourtant dire que, dans la circonstance actuelle, c’était ce qui pouvait arriver de plus heureux à Olivier Twist : le fait est qu’on eut beaucoup de peine à décider Olivier à remplir ses fonctions respiratoires, exercice fatigant, mais que l’habitude a rendu nécessaire au bien-être de notre existence ; pendant quelque temps il resta étendu sur un petit matelas de laine grossière, faisant des efforts pour respirer, balança pour ainsi dire entre la vie et la mort, et penchant davantage vers cette dernière. Si pendant ce court espace de temps Olivier eût été entouré d’aïeules empressées, de tantes inquiètes, de nourrices expérimentées et de médecins d’une profonde sagesse, il eût infailliblement péri en un instant ; mais comme il n’y avait là personne, sauf une pauvre vieille femme, qui n’y voyait guère par suite d’une double ration de bière, et un chirurgien payé à l’année pour cette besogne, Olivier et la nature luttèrent seul à seul. Le résultat fut qu’après quelques efforts, Olivier respira, éternua, et donna avis aux habitants du dépôt, de la nouvelle charge qui allait peser sur la paroisse, en poussant un cri aussi perçant qu’on pouvait l’attendre d’un enfant mâle qui n’était en possession que depuis trois minutes et demie de ce don utile qu’on appelle la voix.

Au moment où Olivier donnait cette première preuve de la force et de la liberté de ses poumons, la petite couverture rapiécée jetée négligemment sur le lit de fer s’agita doucement. La figure pâle d’une jeune femme se souleva péniblement sur l’oreiller, et une voix faible articula avec difficulté ces mots : « Que je vois mon enfant avant de mourir ! »

Le chirurgien était assis devant le feu, se chauffant et se frottant les mains tour à tour. À la voix de la jeune femme il se leva, et s’approchant du lit, il dit avec plus de douceur qu’on n’en eût pu attendre de son ministère :

« Oh ! il ne faut pas encore parler de mourir.

– Oh ! non, que Dieu la bénisse, la pauvre chère femme, dit la garde en remettant bien vite dans sa poche une bouteille dont elle venait de déguster le contenu avec une évidente satisfaction ; quand elle aura vécu aussi longtemps que moi, monsieur, qu’elle aura eu treize enfants et en aura perdu onze, puisque je n’en ai plus que deux qui sont avec moi au dépôt, elle pensera autrement. Voyons, songez au bonheur d’être mère, avec ce cher petit agneau. »

Il est probable que cette perspective consolante de bonheur maternel ne produisit pas beaucoup d’effet. La malade secoua tristement la tête et tendit les mains vers l’enfant.

Le chirurgien le lui mit dans les bras ; elle appliqua avec tendresse sur le front de l’enfant ses lèvres pâles et froides ; puis elle passa ses mains sur son propre visage, elle jeta autour d’elle un regard égaré, frissonna, retomba sur son lit, et mourut ; on lui frotta la poitrine, les mains, les tempes ; mais le sang était glacé pour toujours : on lui parlait d’espoir et de secours ; mais elle en avait été si longtemps privée, qu’il n’en était plus question.

« C’est fini, madame Thingummy, dit enfin le chirurgien.

– Ah ! pauvre femme, c’est bien vrai, dit la garde en ramassant la bouchon de la bouteille verte, qui était tombé sur le lit tandis qu’elle se baissait pour prendre l’enfant. Pauvre femme !

– Il est inutile de m’envoyer chercher si l’enfant crie, dit le chirurgien d’un air délibéré ; il est probable qu’il ne sera pas bien tranquille. Dans ce cas donnez–lui un peu de gruau. » Il mit son chapeau, et en gagnant la porte il s’arrêta près du lit et ajouta : « C’était une jolie fille, ma foi ; d’où venait-elle ?

– On l’a amenée ici hier soir, répondit la vieille femme, par ordre de l’inspecteur ; on l’a trouvée gisant dans la rue ; elle avait fait un assez long trajet, car ses chaussures étaient en lambeaux ; mais d’où venait-elle, où allait-elle ? nul ne le sait. »

Le chirurgien se pencha sur le corps, et soulevant la main gauche de la défunte : « Toujours la vieille histoire, dit-il en hochant la tête ; elle n’a pas d’alliance… Allons ! bonsoir. »

Le docteur s’en alla dîner, et la garde, ayant encore une fois porté la bouteille à ses lèvres, s’assit sur une chaise basse devant le feu, et se mit à habiller l’enfant.

Quel exemple frappant de l’influence du vêtement offrit alors le petit Olivier Twist ! Enveloppé dans la couverture qui jusqu’alors était son seul vêtement, il pouvait être fils d’un grand seigneur ou d’un mendiant : Il eût été difficile pour l’étranger le plus présomptueux de lui assigner un rang dans la société ; mais quand il fut enveloppé dans la vieille robe de calicot, jaunie à cet usage, il fut marqué et étiqueté, et se trouva, tout d’un coup à sa place : l’enfant de la paroisse, l’orphelin de l’hospice, le souffre-douleur affamé, destiné aux coups et aux mauvais traitements, au mépris de tout le monde, à la pitié de personne.

Olivier criait de toute sa force. S’il eût pu savoir qu’il était orphelin, abandonné à la tendre compassion des marguilliers et des inspecteurs, peut-être eût-il crié encore plus fort.

Chapitre II
Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut élevé.

Pendant les huit ou dix mois qui suivirent, Olivier Twist fut victime d’un système continuel de tromperies et de déceptions ; il fut élevé au biberon : les autorités de l’hospice informèrent soigneusement les autorités de la paroisse de l’état chétif du pauvre orphelin affamé. Les autorités de la paroisse s’enquirent avec dignité près des autorités de l’hospice, s’il n’y aurait pas une femme, demeurant actuellement dans l’établissement, qui fût en état de procurer à Olivier Twist la consolation et la nourriture dont il avait besoin ; les autorités de l’hospice répondirent humblement qu’il n’y en avait pas : sur quoi les autorités de la paroisse eurent l’humanité et la magnanimité de décider qu’Olivier serait affermé, ou, en d’autres mots, qu’il serait envoyé dans une succursale à trois milles de là, où vingt à trente petits contrevenants à la loi des pauvres passaient la journée à se rouler sur le plancher sans avoir à craindre de trop manger ou d’être trop vêtus, sous la surveillance maternelle d’une vieille femme qui recevait les délinquants à raison de sept pence par tête et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour l’entretien d’un enfant ; on peut avoir bien des choses pour sept pence ; assez, en vérité, pour lui charger l’estomac et altérer sa santé. La vieille femme était pleine de sagesse et d’expérience ; elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait parfaitement compte de ce qui lui convenait à elle-même : en conséquence, elle fit servir à son propre usage la plus grande partie du secours hebdomadaire, et réduisit la petite génération de la paroisse à un régime encore plus maigre que celui qu’on lui allouait dans la maison de refuge où Olivier était né. Car la bonne dame reculait prudemment les limites extrêmes de l’économie, et se montrait philosophe consommée dans la pratique expérimentale de la vie.

Tout le monde connaît l’histoire de cet autre philosophe expérimental qui avait imaginé une belle théorie pour faire vivre un cheval sans manger, et qui l’appliqua si bien, qu’il réduisit peu à peu la ration de son cheval à un brin de paille ; sans aucun doute, cette bête fut devenue singulièrement agile et fringante si elle n’était pas morte, précisément vingt-quatre heures avant de recevoir pour la première fois une forte ration d’air pur. Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille femme chargée d’avoir soin d’Olivier Twist, ce résultat était le plus souvent la conséquence naturelle de son système. Juste au moment où un enfant était venu à bout d’exister avec la plus mince portion de la plus chétive nourriture, il arrivait, huit ou neuf fois sur dix, qu’il avait la méchanceté de tomber malade de froid et de faim, ou de se laisser choir dans le feu par négligence, ou d’étouffer par accident ; alors le malheureux petit être partait pour l’autre monde, où il allait retrouver des parents qu’il n’avait pas connus dans celui-ci. Il y avait parfois une enquête plus intéressante que de coutume, au sujet d’un enfant qu’on aurait étouffé en retournant un lit, ou qui serait tombé dans l’eau bouillante un jour de blanchissage, bien que ce dernier accident fût très rare, car à la ferme il n’était presque jamais question de blanchissage. Alors le jury se mettait en tête de faire quelques questions embarrassantes, ou bien les habitants de la paroisse avaient l’audace de signer une réclamation ; mais ces impertinences étaient vite réprimées par le rapport du chirurgien et le témoignage du bedeau : le premier déclarait qu’il avait ouvert le corps, et qu’il n’y avait rien trouvé, ce qui était en effet très probable, et le second jurait toujours dans le sens des autorités de la paroisse ; ce qui était d’un beau dévouement. De plus, la commission administrative faisait des excursions périodiques à la ferme, en ayant soin d’y envoyer toujours le bedeau la veille pour annoncer la visite ; les enfants étaient propres et soignés quand ces messieurs venaient : pouvait-on faire davantage ? On peut croire que ce système d’éducation n’était pas fait pour donner aux enfants beaucoup de force ni d’embonpoint. Le jour où il eut neuf ans, Olivier Twist était un enfant pâle et chétif, de petite taille et singulièrement fluet.

Mais il devait à la nature ou à ses parents un esprit vif et droit, qui n’avait pas eu de peine à se développer sans être gêné par la matière, grâce au régime de privations de l’établissement, et c’est peut-être à cela qu’il était même redevable d’avoir pu atteindre le neuvième anniversaire de sa naissance ; quoi qu’il en soit, ce jour-là il avait neuf ans, et il était dans la cave au charbon avec deux de ses petits compagnons, qui, après avoir partagé avec lui une volée de coups, avaient été enfermés pour avoir eu l’audace de se plaindre de ce qu’ils avaient faim. Tout à coup Mme Mann, l’excellente directrice de la maison, fut surprise par l’apparition imprévue du bedeau M. Bumble, qui tâchait d’ouvrir la porte du jardin.

« Bonté divine ! est-ce vous, monsieur Bumble ? dit Mme Mann, mettant la tête à la fenêtre, en simulant une grande joie. Suzanne, faites monter Olivier et les deux petits garnements, et débarbouillez-les bien vite. Mon Dieu, que je suis heureuse de vous voir, monsieur Bumble ! »

M. Bumble était gros et irritable ; aussi, au lieu de répondre poliment à cet accueil affectueux, se mit-il à secouer de toute sa force le petit loquet, et à donner dans la porte un coup de pied, mais un vrai coup de pied de bedeau.

« Là ! est-il possible ? dit Mme Mann courant ouvrir la porte ; pendant ce temps on avait rendu la liberté aux enfants. Comment ai-je pu oublier que la porte était fermée en dedans, à cause de ces chers enfants ? Veuillez entrer, monsieur, veuillez entrer, je vous prie, monsieur Bumble. »

Quoique cette invitation fût faite avec une courtoisie qui aurait adouci le cœur d’un marguillier, elle ne toucha nullement le bedeau.

« Est-ce que vous trouvez respectueux et convenable, madame Mann, demanda M. Bumble en serrant fortement sa canne, de faire attendre les fonctionnaires de la paroisse à la porte de votre jardin, quand ils viennent remplir leurs fonctions paroissiales et visiter les enfants de la paroisse ? Est-ce que vous oubliez, madame Mann, que vous êtes pour ainsi dire déléguée de la paroisse et stipendiée par elle ?

– Oh non ! monsieur Bumble, répondit Mme Mann bien humblement ; mais j’étais allée dire à un ou deux de ces chers enfants qui vous aiment tant, que c’était vous qui veniez, monsieur Bumble. »

M. Bumble avait une haute idée de son talent oratoire et de son importance ; il avait fait parade de l’un et sauvegardé l’autre : il se calma.

«C’est bon, c’est bon, madame Mann, répondit-il d’un ton plus calme ; c’est possible, c’est possible ; entrons, madame Mann ; je viens pour affaires ; j’ai à vous parler. »

Madame Mann introduisit le bedeau dans une petite pièce, pavée en briques, approcha de lui un siège, et s’empressa de le débarrasser de son tricorne et de sa canne qu’elle posa devant lui sur la table ; M. Bumble essuya son front couvert de sueur, jeta un regard de complaisance sur son tricorne et sourit. Oui, il sourit ; après tout, un bedeau est un homme, et M. Bumble sourit.

« N’allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire, observa Mme Mann avec une douceur engageante. Vous venez de faire une longue course, sans quoi je n’en parlerais pas ; prendriez-vous une petite goutte de quelque chose, monsieur Bumble ?

– Rien, absolument rien, dit M, Bumble en refusant de la main avec dignité, mais avec douceur.

– Vous ne me refuserez pas, dit Mme Mann, qui avait observé le ton et le geste du bedeau ; rien qu’une petite goutte, avec un peu d’eau fraîche et un morceau de sucre. »

M. Bumble toussa.

« Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante.

– Que voulez-vous me donner ? demanda le bedeau.

– Faut bien que j’en aie un peu à la maison, pour mettre dans la bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, répondit Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d’où elle tira une bouteille et un verre ; c’est du gin.

– Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann ? demanda Bumble, en suivant de l’œil l’intéressante opération du mélange.

– Ah ! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique l’arrow-root coûte bien cher ; mais je ne puis les voir souffrir, c’est plus fort que moi, voyez-vous, monsieur.

– C’est bien, dit M. Bumble, c’est très bien, vous êtes une femme compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je saisirai la première occasion de dire cela au comité, madame Mann. (Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mère, madame Mann. (Il agite le gin et l’eau.) Je bois de tout mon cœur à votre santé, madame Mann. (Il en avale la moitié.) Maintenant, causons d’affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit portefeuille de cuir : l’enfant qui a été ondoyé sous le nom d’Olivier Twist a aujourd’hui neuf ans…

– Le cher enfant ! dit Mme Mann en se frottant l’œil gauche avec le coin de son tablier.

– Et, malgré l’offre d’une récompense de dix livres sterling, qu’on a élevée successivement jusqu’à douze ; malgré des efforts incroyables et, si j’ose dire, surnaturels, de la part de la paroisse, dit Bumble, il a été impossible de découvrir qui est le père, pas plus que le nom ou la condition de la mère. »

Mme Mann leva les mains en signe d’étonnement, puis dit après un moment de réflexion : « Mais alors, comment se fait-il qu’il ait un nom ? »

Le bedeau se redressa fièrement : « C’est moi qui l’ai inventé, dit-il.

– Vous ! monsieur Bumble ?

– Moi-même, madame Mann : nous nommons nos enfants trouvés par ordre alphabétique ; le dernier était à la lettre S, je le nommai Swubble ; celui-ci était à la lettre T, je le nommai Twist ; le suivant s’appellera Unwin, un autre Vilkent. J’ai des noms tout prêts d’un bout à l’autre de l’alphabet ; et arrivé au Z, on recommence.

– Vous êtes joliment lettré, monsieur, dit Mme Mann.

– Mais oui, c’est possible, c’est bien possible, madame Mann, » dit le bedeau, évidemment satisfait du compliment. Il finit d’avaler son genièvre et ajouta : « Comme Olivier est maintenant trop grand pour rester ici, le conseil a résolu de le faire revenir au dépôt, et je suis venu moi-même le chercher. Amenez-le-moi tout de suite.

– Vous allez le voir à l’instant, » dit Mme Mann, en quittant la salle.

Olivier, qui, pendant ce temps, avait été débarrassé, autant du moins qu’il était possible de le faire en une fois, de la crasse qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientôt introduit par sa bienveillante protectrice.

« Olivier, saluez monsieur, » dit Mme Mann.

Olivier salua à la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne sur la table.

« Voulez-vous venir avec moi, Olivier ? » dit le bedeau avec majesté ?

Olivier était sur le point de dire qu’il ne demandait pas mieux que de s’en aller avec n’importe qui, lorsque, levant les yeux, il saisit un coup d’œil de Mme Mann, qui s’était placée derrière la chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur ; il comprit tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait été trop souvent imprimé sur son dos pour n’être pas gravé profondément dans sa mémoire.

« Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi ? demanda le pauvre Olivier.

– Non, c’est impossible, répondit M. Bumble ; mais elle viendra vous voir de temps en temps. »

Ce n’était pas très consolant pour l’enfant ; mais, tout jeune qu’il était, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de s’en aller : il n’était pas difficile au pauvre enfant de verser des larmes ; la faim et les coups fraîchement reçus sont très utiles quand on a besoin de pleurer ; et Olivier se mit à pleurer de la manière la plus naturelle.

Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une tartine de pain et de beurre, pour qu’il n’eût pas l’air trop affamé en arrivant au dépôt. Un morceau de pain à la main, et coiffé de la petite casquette de drap brun des enfants de la paroisse, Olivier fut emmené par M. Bumble hors de cet affreux séjour, où jamais une parole ni un regard d’affection n’avait embelli ses tristes années d’enfance. Et pourtant il éclata en sanglots quand la porte se referma derrière lui ; quelque misérables que fussent les petits compagnons d’infortune qu’il quittait, c’étaient les seuls amis qu’il eût jamais connus, et le sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour la première fois dans le cœur de l’enfant.

M. Bumble marchait à grand pas, et le petit Olivier, serrant bien fort le parement galonné du bedeau, trottait à côté de lui, et demandait à chaque instant s’ils n’allaient pas bientôt arriver. M. Bumble répondait à ses questions d’une manière brève et dure : il n’éprouvait plus l’influence bienfaisante qu’exerce le genièvre sur certains cœurs, et il était redevenu bedeau.

Il n’y avait pas un quart d’heure qu’Olivier avait franchi le seuil du dépôt de mendicité, et il avait à peine fini de faire disparaître un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui l’avait confié aux soins d’une vieille femme, revint lui dire que c’était jour de conseil et que le conseil le mandait.

Olivier, qui n’avait pas une idée précise de ce que c’était qu’un conseil, fut fort étonné à cette nouvelle, ne sachant pas trop s’il devait rire ou pleurer ; du reste, il n’eut pas le temps de faire de longues réflexions : M. Bumble lui donna un petit coup de canne sur la tête pour le rendre attentif, un autre sur le dos pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit dans une grande pièce badigeonnée de blanc, où huit ou dix gros messieurs siégeaient autour d’une table, au bout de laquelle un monsieur d’une belle corpulence, au visage rond et rouge, était assis dans un fauteuil plus élevé que les autres.

« Saluez le conseil, » dit Bumble.

Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux, et salua la table du conseil.

– Votre nom, petit ? dit le monsieur qui occupait le fauteuil.

Olivier eut peur à la vue de tant de messieurs, et resta interdit. Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit pleurer ; aussi répondit-il bien bas et d’une voix tremblante ; sur quoi un monsieur à gilet blanc dit qu’il était un idiot, moyen excellent pour donner un peu d’assurance à l’enfant et le mettre à son aise.

« Écoutez-moi, petit, dit le président ; vous savez que vous êtes orphelin, je suppose ?

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le pauvre Olivier.

– Cet enfant est idiot, j’en étais sûr, dit le monsieur au gilet blanc, d’un ton péremptoire.

– Chut ! dit le monsieur qui avait parlé le premier ; vous savez que vous n’avez ni père ni mère, et que vous êtes élevé aux frais de la paroisse, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, répondit Olivier en pleurant amèrement.

– Pourquoi donc pleurez-vous ? demanda le monsieur au gilet blanc. (C’était en effet bien extraordinaire ; qu’avait donc cet enfant à pleurer ainsi ?)

– J’espère que vous faites vos prières tous les soirs, dit un autre monsieur d’un ton rechigné, et que vous priez en bon chrétien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous ?

– Oui, monsieur, » balbutia l’enfant.

Le monsieur qui venait de parler avait raison : il eût fallu en effet qu’Olivier fût un bon chrétien et même un chrétien modèle, s’il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin de lui ; mais il ne le faisait pas, parce qu’on ne le lui avait pas enseigné.

« C’est bien, dit le président à mine rubiconde ; vous êtes ici pour votre éducation et pour apprendre un métier utile.

– Aussi, demain matin à six heures vous commencerez à éplucher de l’étoupe, » dit le bourru au gilet blanc.

Faire éplucher de l’étoupe à Olivier, c’était combiner ensemble d’une manière très simple les deux bienfaits qu’on lui accordait ; il reconnut l’un et l’autre par un profond salut à l’instigation du bedeau, puis on l’emmena dans une grande salle de l’hospice, où, sur un lit bien dur, il s’endormit en sanglotant : preuve éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui n’empêchent pas les pauvres de dormir !

Pauvre Olivier ! Endormi dans l’heureuse ignorance de ce qui se passait autour de lui, il ne songeait guère que ce jour-là même le conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa destinée ultérieure une influence irrésistible : mais la décision était prise ; et voici quelle elle était.

Les membres du conseil d’administration étaient des hommes pleins de sagesse et d’une philosophie profonde : en fixant leur attention sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout à coup ce que des esprits vulgaires n’eussent jamais aperçu, que les pauvres s’y plaisaient ! C’était pour les classes pauvres un séjour plein d’agrément, une taverne où l’on n’avait rien à payer, où l’on avait toute l’année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper ; c’était un véritable Élysée de briques et de mortier, où l’on n’avait qu’à jouir sans travailler.

« Oh ! oh ! se dit le conseil d’un air malin ; nous sommes gens à remettre les choses en ordre ; nous allons faire cesser cela tout de suite. » Sur ce ils posèrent en principe que les pauvres auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de mourir de faim lentement s’ils restaient au dépôt, ou tout d’un coup s’ils en sortaient. À cet effet, ils passèrent un marché avec l’administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée, et avec un marchand de blé pour avoir à des périodes déterminées une petite quantité de farine d’avoine : ils accordèrent trois légères rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par semaine, et la moitié d’un petit pain le dimanche. Ils prirent, relativement aux femmes, beaucoup d’autres dispositions sages et humaines, qu’il est inutile de rapporter : ils entreprirent, par pure bonté, de séparer par une espèce de divorce les pauvres gens mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d’un procès devant la cour ecclésiastique ; et, au lieu d’obliger le mari à soutenir sa famille par son travail, ils lui arrachèrent sa famille et le rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces deux bienfaits ; mais les administrateurs étaient des hommes prévoyants et avaient obvié à cette difficulté : pour jouir de ces bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau ; cela effrayait les gens.

Six mois après l’arrivée d’Olivier Twist, le nouveau système était en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu coûteux ; il fallut payer davantage à l’entrepreneur des pompes funèbres, et rétrécir les vêtements de tous les pauvres, amaigris et réduits à rien après une semaine ou deux de gruau ; mais le nombre des habitants du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs étaient dans le ravissement.

L’endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée, au bout de laquelle était une chaudière d’où le chef du dépôt, couvert d’un tablier et aidé d’une ou deux femmes, tirait le gruau aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait en plus deux onces un quart de pain ; les bols n’avaient jamais besoin d’être lavés : les enfants les polissaient avec leurs cuillers jusqu’à ce qu’ils redevinssent luisants ; et, quand ils avaient terminé cette opération, qui n’était jamais longue, car les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si avides qu’ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes de gruau qui avaient pu s’y attacher. Les enfants ont en général un excellent appétit ; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent pendant trois mois les tortures d’une lente consomption, et la faim finit par les égarer à ce point qu’un enfant, grand pour son âge et peu habitué à une telle existence (car son père avait tenu une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades que, s’il n’avait pas une portion de plus de gruau par jour, il craignait de dévorer une nuit l’enfant qui partageait son lit, et qui était jeune et faible : il avait, en parlant ainsi, l’œil égaré et affamé, et ses compagnons le crurent ; on délibéra. On tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander au chef une autre portion ; le sort tomba sur Olivier Twist.

Le soir venu, les enfants prirent leurs places ; le chef de l’établissement, affublé de son costume de cuisinier, était en personne devant la chaudière ; on servit le gruau ; on dit un long benedictus sur ce chétif ordinaire. Le gruau disparut ; les enfants se parlaient à l’oreille, faisaient des signes à Olivier, et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu’il était, la faim l’avait exaspéré, et l’excès de la misère l’avait rendu insouciant ; il quitta sa place, et, s’avançant l’écuelle et la cuiller à la main, il dit, tout effrayé de sa témérité :

« J’en voudrais encore, monsieur, s’il vous plaît. »

Le chef, homme gras et rebondi, devint pâle ; stupéfait de surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle ; puis il s’appuya sur la chaudière pour se soutenir ; les vieilles femmes qui l’aidaient étaient saisies d’étonnement, et les enfants de terreur.

« Comment ! dit enfin le chef d’une voix altérée.

– J’en voudrais encore, monsieur, s’il vous plaît, » répondit Olivier.

Le chef dirigea vers la tête d’Olivier un coup de sa cuiller à pot, l’étreignit dans ses bras, et appela à grands cris le bedeau.

Le conseil siégeait en séance solennelle quand M. Bumble tout hors de lui, se précipita dans la salle, et s’adressant au président, lui dit :

« Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier Twist en a redemandé. »

Ce fut une stupéfaction générale ; l’horreur était peinte sur tous les visages.

« Il en a redemandé, dit M. Limbkins ? calmez-vous, Bumble, et répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu’il a redemandé de la nourriture, après avoir mangé le souper alloué par le règlement ?

– Oui, monsieur, répondit Bumble.

– Cet enfant-là se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc ; oui, cet enfant-là se fera pendre. »

Personne ne contredit cette prédiction. Une discussion très vive eut lieu ; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un avis affiché à la porte offrait une récompense de cinq livres sterling à quiconque voudrait débarrasser la paroisse d’Olivier Twist ; en d’autres termes, on offrait cinq livres sterling et Olivier Twist à quiconque, homme ou femme, aurait besoin d’un apprenti pour n’importe quel commerce ou quelle besogne.

« De ma vie vivante, je n’ai jamais été plus certain d’une chose, disait le monsieur au gilet blanc en frappant à la porte le lendemain matin et en lisant l’affiche ; de ma vie vivante, je n’ai jamais été plus certain d’une chose ! c’est que cet enfant-là se fera pendre. »

Comme je me propose, dans la suite de ce récit, de montrer si le monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-être à l’intérêt de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant pressentir si la vie d’Olivier Twist eut ou non ce terrible dénoûment.

Chapitre III
Comment Olivier Twist fut sur la point d’attraper une place qui n’eût pas été une sinécure.

Après avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau, Olivier resta pendant huit jours étroitement enfermé dans le cachot où l’avaient envoyé la miséricorde et la sagesse du conseil d’administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s’il eût accueilli avec respect la prédiction du monsieur au gilet blanc, il aurait pu établir, une fois pour toutes, la réputation prophétique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de son mouchoir à un clou dans la muraille, et en se suspendant à l’autre. Il n’y avait qu’un obstacle à l’exécution de cet acte : c’est que, par ordre exprès du conseil, signé, paraphé et scellé de tous les membres, les mouchoirs, étant considérés comme objets de luxe, avaient été, à toujours, interdits aux pauvres du dépôt ; l’âge si tendre d’Olivier était un second obstacle aussi sérieux ; il se contenta de pleurer amèrement pendant des journées entières ; et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir l’obscurité, et se blottissait dans un coin pour tâcher de dormir ; parfois il s’éveillait en sursaut et tout tremblant ; il se collait contre le mur, comme s’il trouvait, à toucher cette surface dure et froide, une protection contre les ténèbres et la solitude qui l’environnaient.

Il ne faut pas que les ennemis du Système s’imaginent que, pendant la durée de son emprisonnement, Olivier fut privé du bienfait de l’exercice, du plaisir de la société, ou des consolations de la religion. Quant à l’exercice, comme le temps était beau et froid, il avait la permission de se laver tous les matins sous la pompe, dans une cour pavée, en présence de M. Bumble, qui, pour l’empêcher de s’enrhumer, activait chez lui la circulation du sang au moyen de fréquents coups de canne. Quant à la société, on l’amenait tous les deux jours dans le réfectoire des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le bon exemple et l’édification des autres. Bien loin de lui refuser les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer, à coups de pieds, dans la salle, tous les soirs, à l’heure de la prière, et il avait la permission d’écouter, pour sa plus grande consolation, la prière de ses camarades, revue et augmentée par le conseil, dans laquelle ils demandaient d’être bons, vertueux, contents et obéissants, et d’être préservés des fautes et des vices d’Olivier Twist, qu’on présentait ainsi comme exclusivement placé sous le patronage et la protection de Satan, comme un échantillon direct des produits de la manufacture du diable.

Tandis que les affaires d’Olivier prenaient cette tournure favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield, ramoneur de son métier, descendait la grande rue en se creusant la tête pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer, pour lesquels son propriétaire devenait fort exigeant. Il avait beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son désespoir de ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le dépôt, il jeta les yeux sur l’affiche collée sur la porte.

« Oh, oh ! » dit M. Gamfield à son baudet.

Le baudet était en ce moment tout à fait distrait : il se demandait probablement s’il n’aurait pas à son déjeuner un ou deux trognons de choux pour se régaler, quand il serait débarrassé des deux sacs de suie qu’il traînait sur une petite charrette ; il ne prit pas garde à l’ordre de son maître et continua son chemin.

M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut après lui, et lui appliqua sur la tête un coup qui eût brisé tout autre crâne que celui d’un baudet ; puis, saisissant la bride, il lui secoua rudement la mâchoire pour le rappeler à l’obéissance ; il lui fit ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tête, de manière à l’étourdir jusqu’à son retour ; ensuite il monta sur le perron pour lire l’affiche.

Le monsieur au gilet blanc était debout devant la porte, les mains derrière le dos, après avoir opiné avec profondeur dans la salle du conseil ; il avait assisté à la petite dispute entre M. Gamfield et le baudet ; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur s’approcher de l’affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield était bien le maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield sourit aussi, en parcourant l’affiche, car c’était justement cinq livres sterling qu’il lui fallait ; et, quant à l’enfant dont il devait se charger, il pensa, d’après le régime du dépôt, qu’il devait être de taille à grimper dans un tuyau de poêle ; il relut l’avis d’un bout à l’autre, syllabe par syllabe ; puis, portant respectueusement la main à sa casquette fourrée, il aborda le monsieur au gilet blanc.

« Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en apprentissage ? dit M. Gamfield.

– Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un sourire bienveillant. Que lui voulez-vous ?

– Si la paroisse veut qu’il apprenne un état bien agréable, comme de ramoner les cheminées par exemple, dit M. Gamfield, j’ai besoin d’un apprenti, et je suis disposé à m’en charger.

– Entrez. » dit le monsieur au gilet blanc.

M. Gamfield alla d’abord donner à son âne un coup sur la tête et une rude secousse à la mâchoire, par manière de précaution, pour qu’il ne lui prît pas fantaisie de s’en aller, puis suivit le monsieur au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist avait vu le gentleman pour la première fois.

« C’est un état bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut réitéré sa demande.

– On a vu des enfants qui ont été étouffés dans les cheminées, dit un autre monsieur.

– C’est à cause qu’on mouillait la paille avant de l’allumer pour les faire redescendre, dit Gamfield ; il n’y a que de la fumée, pas de flamme. D’ailleurs, la fumée n’est bonne à rien pour faire descendre un enfant ; elle ne fait que l’endormir, et c’est justement ce qu’il veut ; les enfants sont très entêtés, voyez-vous, très paresseux ; il n’y a rien de si bon qu’une belle flamme pétillante pour les faire descendre quatre à quatre ; ça vaut mieux pour eux, voyez-vous, à cause que, s’ils sont pris dans la cheminée, ils se trémoussent mieux pour se tirer d’affaire, quand ils se sentent rôtir la plante des pieds. »

Cet éclaircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet blanc, mais un coup d’œil plus grave de M. Limbkins mit fin à sa gaieté. Le conseil se mit à délibérer pendant quelques minutes, mais à voix si basse, qu’on n’entendait que ces mots :

« Diminution de dépenses ; soyons économes ; l’occasion de publier un bon rapport. » Encore n’entendait-on ces expressions que parce qu’elles étaient répétées souvent avec énergie.

Enfin cette conversation à voix basse eut un terme, et les membres du conseil ayant repris leurs sièges et leur attitude majestueuse, M. Limbkins dit :

« Nous avons examiné votre demande, et nous ne pouvons l’accueillir.

– Nous la repoussons complètement, dit le monsieur au gilet blanc.

– Sans hésitation, » ajoutèrent les autres membres.

M. Gamfield se trouvait sous le coup de l’accusation frivole d’avoir déjà fait périr trois ou quatre enfants sous le bâton ; il lui vint à l’esprit que le conseil, par un singulier caprice, faisait peut-être entrer en ligne de compte dans sa décision cette circonstance accessoire. S’il en était ainsi, les administrateurs sortaient évidemment de leur manière de faire habituelle ; pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce souvenir, il se mit à tourner sa casquette dans ses doigts, et s’éloigna lentement de la table :

« Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner ? dit-il en s’arrêtant sur la seuil de la porte.

– Non, répondit M. Limbkins ; ou du moins, comme c’est un métier malpropre, nous sommes d’avis que la récompense offerte devrait être diminuée. »

La physionomie de M. Gamfield devint radieuse ; il se rapprocha bien vite de la table et dit :

« Combien voulez-vous me donner, messieurs ? Voyons, ne soyez pas trop durs pour un pauvre homme ; combien me donneriez-vous ?

– Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix shillings, dit M. Limbkins.

– C’est encore dix shillings de trop, dit le monsieur au gilet blanc.

– Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez quatre livres, et vous en êtes à tout jamais débarrassés ! Est-ce dit ?

– Trois livres dix shillings, répéta M. Limbkins avec fermeté.

– Tenez, messieurs, partageons le différend, dit Gamfield avec insistance ; trois livres quinze shillings.

– Pas une obole de plus, répondit M. Limbkins avec la même fermeté.

– Vous êtes pour moi d’une dureté désolante, dit Gamfield avec hésitation.

– Bah ! bah ! sottise ! dit le monsieur au gilet blanc ; ce serait encore une bonne affaire que de le prendre pour rien ; prenez-le, niais que vous êtes ; c’est un enfant comme il vous en faut, il a souvent besoin de correction ; cela lui fera du bien ; et son entretien ne sera guère coûteux, car depuis sa naissance il n’a jamais eu d’indigestion. Ah ! ah ! ah ! »

M. Gamfield jeta un coup d’œil sournois sur les membres du conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se laissa aller à rire aussi lui-même.

L’affaire fut conclue, et M. Bumble reçut l’ordre de mener le jour même Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et approuver le contrat d’apprentissage.

En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à sa grande surprise, tiré de sa prison, et on lui fit mettre une chemise blanche. À peine avait-il terminé cette toilette inaccoutumée que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme aux jours de fête, deux onces un quart de pain.

À cette vue, Olivier se mit à pleurer à chaudes larmes, pensant avec assez de vraisemblance que, si on l’engraissait de la sorte, c’est que le conseil avait l’arrière-pensée décidée de le tuer dans quelque vue d’utilité humanitaire.

« N’allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez bien et soyez content, dit M. Bumble d’un air magistral ; vous allez entrer en apprentissage, Olivier.

– En apprentissage, monsieur ! dit l’enfant tout tremblant.

– Oui, Olivier, dit M. Bumble ; les hommes bienfaisants et généreux qui vous tiennent lieu de père, Olivier, puisque vous n’en avez pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie, faire de vous un homme, bien qu’il en coûte à la paroisse trois livres dix shillings. Trois livres dix shillings, Olivier ! soixante-dix shillings ! Cent quarante pièces de six pence ! Et tout cela pour un misérable orphelin, qui n’est aimé de personne ! »

M. Bumble s’arrêta pour reprendre haleine, après avoir prononcé cette allocution d’un ton doctoral ; les larmes inondaient le visage du pauvre enfant et il sanglotait amèrement.

« Allons, dit M. Bumble avec moins d’emphase, car son amour-propre était flatté de l’impression que causait son éloquence ; allons, Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne pleurez pas dans votre gruau ; c’est agir comme un sot, Olivier. » Sans aucun doute, car il y avait déjà assez d’eau dans le gruau sans cela.

En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit à Olivier que tout ce qu’il avait à faire, c’était de paraître bien content, et, quand on lui demanderait s’il voulait entrer en apprentissage, de dire qu’il ne demandait pas mieux. Olivier promit d’obtempérer à ces deux injonctions, d’autant plus que M. Bumble lui donna doucement à entendre que, s’il y manquait, on ne pouvait répondre de ce qui lui en adviendrait. Arrivé au bureau du magistrat, il fut enfermé seul dans un petit cabinet, où M. Bumble lui ordonna de l’attendre.

L’enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout de ce temps M. Bumble entr’ouvrit la porte, montra sa tête sans tricorne et dit à haute voix :

« Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat. » En même temps, lançant à l’enfant un regard menaçant, il ajouta tout bas : « Attention à ce que je t’ai dit, petit vaurien. »

En entendant ces deux manières de parler un peu contradictoires, Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux ; mais celui-ci prévint toute observation de la part de l’enfant, en l’introduisant tout de suite dans une pièce voisine, dont la porte était ouverte. C’était une grande salle avec une grande fenêtre. Derrière un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs à tête poudrée, dont l’un lisait un journal, tandis que l’autre, à l’aide d’une paire de lunettes d’écaille, parcourait un petit parchemin étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d’un côté, et de l’autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie, tandis que deux ou trois gros gaillards à bottes à revers paradaient dans la salle.

Le vieux monsieur à lunettes s’assoupit peu à peu sur le petit morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, après qu’Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau.

« Voici l’enfant, Votre Honneur, » dit M. Bumble.

Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tête, et éveilla son voisin en le tirant par la manche.

« Ah ! voici l’enfant ? dit le vieux monsieur.

– Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami. »

Olivier s’arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s’ils venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tête, et si c’était à cela qu’ils étaient redevables d’être magistrats.

« Eh bien ! dit le vieux monsieur, je suppose qu’il a du goût pour l’état de ramoneur ?

– Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas dire le contraire.

– Il veut être ramoneur, n’est-ce pas ? demanda le vieux monsieur.

– Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se sauverait immédiatement, répondit Bumble.

– Et voici l’homme qui doit être son maître ? Vous, monsieur ? Vous le traiterez bien, n’est-ce pas ? Vous le nourrirez, enfin vous en aurez bien soin ? dit le vieux monsieur.

– Quand je dis oui, c’est oui, répondit M. Gamfield d’un air rébarbatif.

– Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l’air d’un honnête homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en tournant ses lunettes vers le candidat à la prime de cinq livres sterling, dont l’extérieur hideux respirait la cruauté ; mais le magistrat était presque aveugle et moitié en enfance : aussi ne pouvait-on s’attendre qu’il vit aussi clair que tout le monde.

– Je m’en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux sourire.

– Je n’en doute pas, mon ami, » répondit le vieux monsieur en affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux l’encrier.

C’était le moment critique de la destinée d’Olivier. Si l’encrier s’était trouvé à la place où le vieux monsieur le cherchait, il y eût trempé sa plume, il eût signé l’acte d’apprentissage, et Olivier eût été emmené sur l’heure. Mais le hasard voulut que l’encrier fût précisément sous son nez, et qu’il le cherchât des yeux de tous côtés sans l’apercevoir. Pendant cette recherche, il jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure pâle et bouleversée d’Olivier Twist, qui, en dépit des coups d’œil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait l’extérieur affreux de son futur maître avec une expression d’horreur et de crainte, trop visible pour échapper même à un magistrat à demi aveugle.

Le vieux monsieur s’arrêta, posa sa plume et regarda M. Limbkins qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et d’indifférence.

« Mon enfant, » dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.

Olivier tressaillit à cette parole, et on peut excuser son trouble, car ces mots étaient dits d’un ton bienveillant, et un bruit inconnu effraye toujours ; il trembla de tout son corps et fondit en larmes.

« Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l’air pâle et épouvanté ; pourquoi cela ?

– Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l’autre magistrat en posant son journal et en se penchant vers Olivier d’un air d’intérêt. Voyons, mon enfant, qu’avez-vous ? n’ayez pas peur. »

Olivier tomba à genoux, et, joignant les mains, supplia les magistrats d’ordonner qu’on le ramenât au cachot, disant qu’il aimait mieux mourir de faim, être battu, être tué même, si on voulait, plutôt que d’être remis à cet homme qui le faisait trembler.

« Bien ! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l’air le plus majestueux. Bien, Olivier ! De tous les orphelins rusés et trompeurs que j’aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés.

– Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble eût achevé ce superlatif.

– Je demande pardon à Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait en croire ses oreilles ; est-ce à moi que s’adresse Votre Honneur ?

– Oui, taisez-vous. »

Bumble demeura stupéfait : ordonner à un bedeau de se taire ! c’était le monde renversé !

Le vieux monsieur à lunettes d’écaille regarda son collègue, et lui fit un mouvement de tête qui témoignait de son approbation.

« Nous refusons notre sanction à cet acte d’apprentissage, dit le magistrat, et en même temps il jeta de côté la feuille de parchemin.

– J’espère, balbutia M. Limbkins, j’espère que, sur le témoignage sans valeur d’un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la conduite des autorités.

– Les magistrats ne sont pas appelés à se prononcer sur ce sujet, dit d’un ton bref le vieux monsieur ; reconduisez cet enfant au dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin. »

Le soir même, le monsieur au gilet blanc affirma de la manière la plus nette et la plus formelle qu’Olivier, non seulement se ferait pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la tête d’un air sombre et mystérieux et dit qu’il souhaitait que l’enfant tournât bien ; à quoi M. Gamfield répondit qu’il aurait souhaité que l’enfant lui fût confié. Ce souhait semblait en contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et Gamfield fussent d’accord sur beaucoup de points.

Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu’Olivier Twist était encore à louer, et que quiconque voudrait s’en charger recevrait cinq livres sterling.

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Voir également :
- Un Chant de Noël (A Christmas Carol) - Charles Dickens (1843), présentation et extrait

- De grandes espérances (Great Expectations) - Charles Dickens (1860-1861), présentation

jeudi, 26 avril 2007

Les aventures de Pinocchio. Histoire d'un pantin (Le avventure di Pinocchio. Storia di un burattino) - Carlo Collodi - 1883

bibliotheca les aventures de pinocchio

« Il était une fois...- Un roi ! s'écriront aussitôt mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois »
... ainsi commence l'histoire.

Geppetto, un pauvre menuisier italien, fabrique à partir d'un morceau de bois qui pleure, rit et parle comme un enfant une marionnette qu'il nomme Pinocchio. Le pantin prend vit au plus grand plaisir de son créateur mais hélas il s'avère être un véritable fripon. Sa désobéissance va lui causer tout pleins de problèmes, ses aventures vont se succéder, que ce soit dans le champ des Miracles, ses mauvaises rencontres avec Mangefeu, le Chat et le Renard qui le pendent, son séjour dans le ventre du requin ou sa transformation en âne, avant qu'il devienne enfin un petit garçon sage fait de chair et d'os.

Pinocchio est devenu à travers les temps l'un des personnages les plus célèbres de la littérature enfantine. Le conte de fée du même nom va très vite devenir le chef-d’œuvre universel la littérature pour enfants. La célébrité va être telle que de ce conte sont nés des lieux communs universels qui sont passés dans le langage courant et que l’on dit aux enfants comme par exemple : « ton nez va s’allonger si tu mens » ou « tes oreilles vont pousser comme des oreilles d’âne si tu travailles mal à l’école ».
C'est en 1881 que naît ce personnage sous la plume de Carlo Collodi, un journaliste polémiste et écrivain pédagogue italien. Carlo Collodi traduit en 1875 Les Contes de Perrault pour un éditeur florentin. C'est à partir de là qu'il va se lancer dans l'écriture d'histoires à but éducatif. En 1881 Collodi va confier un feuilleton intitulé Histoire d'une marionnete au journal Giornale per i Bambini, qui sera la première version des Aventures de Pinocchio et qui s'arrêtaient au chapitre 15, c'est-à-dire au moment où Pinocchio est pendu à un arbre par des brigands. Mais sous la poussée populaire Collodi étendra son roman pour en faire le chef-d’œuvre que l'on connaît de nos jours et qui sera finalement publié en 1883.
A travers cette oeuvre Collodi tente d'apprendre les bonnes vertus à ses petits lecteurs, en effet à chaque fois que Pinocchio fait une bêtise il s'en retrouve puni, et souvent son acte a également des conséquences sur ses proches. Les valeurs mises en avant sont la famille, l'école, le travail et l'amour (à noter qu'aucune mention est faite à la religion par cet auteur fortement laïque). Il s'agît en effet d'un roman initiatique exemplaire (le pantin qui doit apprendre à vivre pour devenir un vrai petit garçon) Malgré cela, le roman n'apparaît pas du tout moraliste, car finalement il se veut avant tout divertissant et est doté d'une rare beauté poétique. Le lecteur suit les aventures du pantin avec beaucoup de joie et de bonne humeur à travers ses nombreuses aventures qui feront son initiation.

Il est à noter que Les aventures de Pinocchio est le second livre le plus vendu en Italie  (derrière La Divine comédie de Dante Alighieri) et a fortement aidé la langue toscane à devenir la langue italienne de référence (vu qu'à l'époque malgré tous les dialectes d'usage en Italie, ce livre écrit en toscan a été lu par des enfants de tout le pays).

Les Aventures de Pinocchio auraient été traduites dans plus de 400 langues. Les adaptions au petit ou grand écran, que ce soit sous forme de film ou de dessin animé, sont très nombreuses au point que le personnage animé est devenu au fil des ans plus célèbre que l’œuvre littéraire dont il s'inspire.

Les Aventures de Pinocchio est finalement le conte de fée par excellence, immortel et universel qui fait rêver encore de nos jours petits et grands.

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Extrait: les deux premiers chapitres

Chapitre 1

Comment Maître Cerise, le menuisier, trouva un morceau de bois qui pleurait et riait comme un enfant.

Il était une fois…

- Un roi ! - vont dire mes petits lecteurs.

Eh bien non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois… un morceau de bois.

Ce n’était pas du bois précieux, mais une simple bûche, de celles qu’en hiver on jette dans les poêles et dans les cheminées.

Je ne pourrais pas expliquer comment, mais le fait est qu’un beau jour ce bout de bois se retrouva dans l’atelier d’un vieux menuisier, lequel avait pour nom Antonio bien que tout le monde l’appelât Maître Cerise à cause de la pointe de son nez qui était toujours brillante et rouge foncé, comme une cerise mûre.

Apercevant ce morceau de bois, Maître Cerise devint tout joyeux et, se frottant les mains, marmonna :

- Ce rondin est arrivé à point : je vais m’en servir pour fabriquer un pied de table.

Sitôt dit, sitôt fait : pour enlever l’écorce et le dégrossir, il empoigna sa hache bien aiguisée. Mais comme il allait donner le premier coup, son bras resta suspendu en l’air car il venait d’entendre une toute petite voix qui le suppliait :

- Ne frappe pas si fort !

Imaginez la tête de ce brave Maître Cerise !

Ses yeux égarés firent le tour de la pièce pour comprendre d’où pouvait bien venir cette voix fluette, mais il ne vit personne.

Il regarda sous l’établi : personne ! Il ouvrit une armoire habituellement fermée mais, là non plus, il n’y avait personne. Il inspecta la corbeille remplie de copeaux et de sciure : rien ! Il poussa même la porte de son atelier et jeta un coup d’œil sur la route. Pas âme qui vive ! Mais alors ?

- J’ai compris - dit-il en riant et en grattant sa perruque - cette voix, je l’ai imaginée. Remettons-nous au travail.

Empoignant de nouveau sa hache, il en asséna un formidable coup au morceau de bois.

- Aïe ! Tu m’as fait mal ! - se lamenta la même petite voix.

Cette fois, Maître Cerise en fut baba. Il resta bouche bée, la langue pendante, les yeux exorbités, comme la figurine de pierre d’une fontaine.

Mais d’où peut bien sortir cette voix qui fait « aïe » ? Pourtant il n’y a personne ici. Ou alors ce morceau de bois aurait appris à pleurer et à se lamenter comme un enfant ? C’est impossible. Le bout de bois que voici, c’est du bois à brûler, une bûche comme une autre, juste bonne à mettre dans le feu pour faire cuire une casserole de haricots. A moins que quelqu’un ne soit caché làdedans ? S’il y a quelqu’un, on va bien voir ! Tant pis pour lui.

Il saisit à deux mains le pauvre morceau de bois et se mit à le cogner sans pitié contre les murs de la pièce.

Puis il tendit l’oreille pour entendre les lamentations de la petite voix. Il attendit deux minutes, mais rien ne se manifesta. Il attendit cinq minutes, dix minutes : toujours rien !

- J’ai compris - dit-il en s’efforçant de rire et en se grattant la perruque - voilà la preuve que cette voix qui fait « aïe » sort tout droit de mon imagination ! Remettons-nous au travail.

Et parce qu’il avait eu très peur, il s’essaya à chantonner pour se donner un peu de courage.

Posant sa hache, il prit le rabot pour rendre bien lisse et propre le bois mais, alors qu’il rabotait, il entendit un petit rire :

- Arrête ! Tu me fais des chatouilles sur tout le corps !

Cette fois, le malheureux Maître Cerise s’effondra, comme foudroyé. Quand il rouvrit les yeux, il était assis à même le sol.

Son visage était décomposé. Une terrible peur avait changé jusqu’à la couleur de son nez qui, de rouge, avait viré au bleu foncé.

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Chapitre 2

Maître Cerise offre le morceau de bois à son ami Geppetto qui le prend pour se fabriquer une marionnette extraordinaire capable de danser, de tirer l’épée et de faire des sauts périlleux.

C’est alors qu’on frappa à la porte.

- Entrez - dit le menuisier, sans avoir la force de se relever.

Un petit vieux tout guilleret entra dans l’atelier. Il avait pour nom Geppetto mais les enfants du voisinage, quand ils voulaient le mettre hors de lui, l’appelaient Polenta au motif que sa perruque jaune ressemblait fort à une galette de farine de maïs.

Geppetto était très susceptible. Gare à qui lui donnait de la Polenta ! Il devenait une vraie bête et il n’y avait plus moyen de le tenir.

- Bonjour, Maître Antonio - dit Geppetto - Qu’est-ce que vous faites assis par terre ?

- J’apprends le calcul aux fourmis.

- Grand bien vous fasse !

- Qu’est-ce qui vous amène chez moi, compère Geppetto ?

- Mes jambes ! Maître Antonio, je suis venu vous demander une faveur.

- Me voici, prêt à vous rendre service - répondit le menuisier en se relevant.

- Ce matin, il m’est venu une idée.

- Voyons cela.

- J’ai pensé que je pourrais faire une belle marionnette en bois, mais une marionnette extraordinaire capable de danser, de tirer l’épée et de faire des sauts périlleux. Avec elle, je pourrai parcourir le monde en dénichant ici ou là un quignon de pain et un verre de vin. Qu’en dites-vous ?

- Bravo Polenta ! cria la petite voix, celle qui sortait on ne sait d’où.

A s’entendre appelé ainsi, Geppetto devint rouge comme une pivoine et, fou de rage, se tourna vers le menuisier :

- Pourquoi m’offensez-vous ?

- Qui donc vous a offensé ?

- Vous m’avez appelé Polenta !…

- Mais ce n’est pas moi.

- Ben voyons ! Ce serait moi, par hasard ! Moi, je dis que c’est vous.

- Non !

- Si !

- Non !

- Si !

S’échauffant de plus en plus, ils passèrent des paroles aux actes. Ils s’agrippèrent, se chiffonnèrent, se griffèrent et se mordirent.

Le combat fini, Maître Antonio avait dans les mains la moumoute de Geppetto et Geppetto se rendit compte qu’il avait entre ses dents la perruque grise du menuisier.

- Donne-moi ma perruque ! - cria Maître Antonio

- Et toi, rends-moi la mienne et faisons la paix.

Chacun ayant repris sa perruque, les deux petits vieux se serrèrent la main et jurèrent de rester bons amis pour la vie entière.

- Donc, compère Geppetto - dit le menuisier pour sceller la paix retrouvée - que puis-je faire pour vous être agréable ?

- Il me faudrait du bois pour fabriquer ma marionnette.

Tout content, le menuisier fila prendre sur l’établi le bout de bois qui lui avait fait si peur. Mais comme il s’apprêtait à le remettre à son ami, le bout de bois se dégagea d’une violente secousse, lui échappa des mains et alla frapper durement les tibias du pauvre Geppetto.

- Eh bien, Maître Antonio, voilà une jolie manière de faire des cadeaux ! Vous m’avez quasiment estropié !

- Mais je vous jure que ce n’est pas moi !

- Alors, c’est moi !

- C’est la faute de ce bout de bois

- Je vois bien que c’est du bois, mais c’est vous qui me l’avez envoyé dans les jambes !

- Moi, je n’ai rien envoyé !

- Menteur !

- Geppetto, ne m’offensez pas, sinon je vous appelle Polenta !

- Espèce d’âne !

- Polenta !

- Imbécile !

- Polenta !

- Macaque !

- Polenta !

Trois fois Polenta, c’était une de trop. Geppetto se jeta sur le menuisier et ils s’étripèrent de nouveau.

La bataille terminée, Maître Antonio se retrouva avec deux griffures de plus sur le nez, l’autre avec deux boutons de moins à sa vareuse. Leurs comptes réglés, ils se serrèrent la main et jurèrent de rester bons amis la vie entière.

Sur ce, Geppetto prit le fameux morceau de bois et, après avoir remercié le menuisier, rentra chez lui en boitillant.
trad. de Claude Sartirano

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