mardi, 24 mai 2011
La Cinquième Montagne (O Monte Cinco) - Paulo Coelho - 1996
« Pourquoi Celui qui a créé le monde préfère-t-Il se servir de la tragédie pour écrire le livre du destin? demanda Élie.
- Tu ne sais pas ce que tu dis, rétorqua l'ange. Il n'y a pas de tragédie, il y a seulement l'inévitable. Tout a sa raison d'être c'est à toi de savoir distinguer ce qui est passager de ce qui est définitif.
- Qu'est-ce qui est passager? L'inévitable.
- Et qu'est-ce qui est définitif ? Les leçons de l'inévitable. »
Neuf siècles avant notre ère, le prophète Elie reçoit l’ordre de Dieu de quitter la terre d’Israël, tombée aux mains de rois impies. Son chemin le mènera à la ville de Sarepta en Phénicie, alors assiégée par les Assyriens, où il perdra tout ce qu’il aime dont surtout son épouse bien-aimée. De plus il sera entraîné dans un tourbillon d’événements qui le pousseront à se révolter contre Dieu, celui-là même qui lui avait ordonné de quitter sa paisible vie d’avant.
La Cinquième montagne de l’auteur brésilien Paulo Coelho emmène son lecteur dans un magnifique conte sur le destin, le sens de la vie et la foi, cette foi universelle en l’espoir qui fait la force qui est en chacun de nous. Car c’est bien cet espoir, et la nécessité d’espérer, qui selon Coelho fait comprendre que ma tragédie qui fait irruption dans la vie de tout un chacun n’est pas une punition mais au contraire un défi à relever.
L’histoire se fonde sur un fragment de la Bible (1 Rois, 17 et 2 Rois, 2) et l’écrivain en tire un beau roman entre récit historique et fable philosophique, un texte qui comme à l’habitude de la part de Coelho plonge le lecteur dans un univers magnifique à la suite d’une quête des plus sublimes.
Pour commander ce livre :
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Présente édition : traduit du portugais (brésilien) par Françoise Marchand-Sauvagnarques, 02 mars 2011, 252 pages
Voir également :
- L'Alchimiste (O Alquimista) - Paulo Coelho (1988), présentation et extrait
- La solitude du vainqueur (O Vencedor está Só) - Paulo Coelho (2008), présentation et extrait
- Le Démon et mademoiselle Prym (O Demônio e a Srta. Prym) - Paulo Coelho (2000), présentation et extrait
- Onze minutes (Onze minutos) - Paulo Coelho (2003), présentation et extrait
- Le Zahir (O Zahir) - Paulo Coelho (2005), présentation
22:50 Écrit par Marc dans Coelho, Paulo, Critiques littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : la cinquieme montagne, litterature bresilienne, romans philosophiques, romans histroriques |
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mardi, 22 juin 2010
L’Aveuglement (Ensaio sobre a cegueira) - José Saramago - 1995

Alors qu’il attend tranquillement dans sa voiture qu’un feu rouge passe au vert, un homme tombe subitement aveugle. Il ne voit plus rien, qu’un blanc intense qui l’aveugle totalement. Nul ne le sait encore, mais cette homme est la première victime d’une étrange épidémie qui très vit se propage à travers le pays tout entier. Le gouvernement réagit vite, des quarantaines sont organisées. Mais rien ne semble pouvoir stopper la contagion, alors que des hordes d’aveugles s’accumulent de plus en plus dans les asiles surveillés des militaires qui ne veulent surtout pas trop s’en approcher. Et livrés à eux-mêmes dans un huis clos sordide, les aveugles en sont peu à peu réduits à abandonner tout considération morale afin de survivre. Car le chaos ne tarde pas à arriver. Certains groupes tentent de confisquer les vivres aux autres afin de pouvoir les leur revendre plus tard. Les violences de toute sorte sont légion : bagarres, agressions, viols…
Dans l’un de ces asiles, seule une femme n’a pas été atteinte par cette mystérieuse cécité. Elle ne voulait pas abandonner son mari et l’a suivi jusque dans cet enfer, là où elle devient ainsi le rare témoin de toute l’horreur humaine. Mais aussi la seule aide pour ses compagnons pour lesquels elle va devenir un véritable ange gardien en permettant à ses voisins de chambre de résister au régime de terreur imposé par les plus forts. C’est également elle qui guidera six comparses hors des ténèbres, vers l’extérieur, où hélas d’autres horreurs les attendent dans une ville totalement dévastée…
L’Aveuglement de l’écrivain portugais José Saramago, Prix Nobel de littérature en 1998, est un excellent mais très étrange roman, mi science-fiction mi fable philosophique, et qui aborde les conséquences d’une épidémie de cécité se propageant peu à peu à l’ensemble de l’humanité. Cette idée de base, plutôt classique dans le genre de la SF, citons pour exemple Le Jour des Trifffides (The Day of the Triffids, 1951) de John Wyndham , permet à José Saramago d’analyser plus profondément l’être humain, qui en quête de survie, perd peu à peu ses principes dits civilisés après avoir perdu l’un de ses cinq sens. Et effectivement la société va vite sombrer dans les ténèbres, laissant place à toutes barbaries possibles. Le roman est d’ailleurs assez fort, très poignant et peut même choquer de temps à autre par le cru des descriptions et par son ambiance lourde et étouffante. La notion du temps disparaît, la barbarie devient totale. De plus l’auteur utilise un effet de style particulier pour accentuer cette déshumanisation : les aveugles ne sont jamais nommés mais seulement décrits par une caractéristique ou par une fonction (le premier aveugle, la femme du médecin, …). Mais ce qui frappe avant tout c’est la forme de l’écriture en soi : un texte compact utilisant quasi que des phrases longues et dépourvues des signes de ponctuation usuels et les prises de parole des dialogues ne sont séparées que par des virgules transmettant ainsi une certaine impression de perte de repères tout en donnant au récit un rythme effréné. Mais dans toutes les horreurs décrites, les valeurs humaines finissent par réapparaître, l’allégorie ténébreuse de Saramago n’étant finalement pas si pessimiste que cela.
Outre cela, Saramago décrit également le cynisme des gouvernants qui préfèrent sacrifier quelques malades pour en sauver le plus grand nombre, et cela sans réellement tenter de soigner ces victimes.
Le roman de Saramago a été adapté au cinéma en 2008 sous le titre de Blindness par Fernando Meirelles.
L’Aveuglement de José Saramago est un roman étonnant, mais aussi dur et qui n’épargne guère le lecteur.
A lire !!!
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Présente édition : Editions Points, 9 mars 2000, 365 pages
Voir également :
- L'autre comme moi (O Homen Duplicado) - José Saramago (2002), présentation
19:49 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Saramago, José | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : jose saramago, science-fiction, litterature portugaise, romans philosophiques, blindness |
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mardi, 02 mars 2010
La Belle aux oranges (Appelsinpiken) - Jostein Gaarder - 2003

Georg a perdu son père alors qu'il n'était âgé que de quatre ans. Et des souvenirs de cet homme il ne lui en reste aucun. Evidemment il existe quelques photos ou vidéos pour lui rappeler l'existence de cet homme, mais rien de bien vivant. Aujourd'hui Georg a quinze ans. Il mène une vie ordinaire d'adolescent auprès de sa mère et de son beau-père, et cela jusqu'au jour où on lui remet une lettre mystérieuse, écrite onze ans plus tôt par son père. Il s'agît en fait d'une lettre d'adieu dans laquelle son père lui contera l'histoire d'une rencontre, celle d'une mystérieuse fille envoûtante qu'il appellera la Belle aux oranges.
L'écrivain et philosophe norvégien Jostein Gaarder est principalement connu pour son roman philosophique Le Monde de Sophie (Sofies verden) paru en 1991 et qui a connu depuis un succès mondial. Souvent cantonné à ce seul et au combien excellent roman on en oublie parfois que Gaarder a écrit bien d'autres romans tous assez exceptionnels en leur genre.
La Belle aux oranges paraît ainsi en 2003, et on y retrouve le ton poétique et tendre, toujours teinté d'un questionnement philosophique. Ici le personnage de Georg reçoit une lettre post-mortem de son père, qui va le bouleverser et changer à jamais sa vie. Son père y conte une histoire vécue tout à fait extraordinaire afin de lui montrant comment sa vie ressemblait à un conte de fées, dans le but d'ainsi pousser son fils à avoir la même vision des choses et d'apprécier la magie de chaque instant de la vie. Alors que Georg semble se laisser vivre de façon passive, son père par sa lettre tardive, lui apprendra tout simplement d'être heureux de vivre au jour le jour. Et ainsi le roman se construit autour de Georg et son évolution au fur et à mesure qu'il progresse dans la lecture de la longue lettre de son père, les deux récits se voyant ainsi savamment entremêlés. Le lecteur se retrouve plongé dans cet univers poétique et, à la suite de Georg, se met lui aussi à réfléchir sur le sens de la vie.
La Belle aux oranges est un véritable hymne à l'amour et à la vie, toujours intelligent et drôle, et qui plaira au plus large public qu'il soit jeune ou adulte.
Une petite merveille à découvrir au plus vite !
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Présente édition : traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, éditions Points, 11 février 2010, 200 pages
19:08 Écrit par Marc dans Gaarder, Jostein | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jostein gaarder, litterature norvegienne, romans philosophiques, romans initiatiques, contes |
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vendredi, 14 août 2009
TAZ : Zone Autonome Temporaire (TAZ : Temporary Autonomous Zone) - Hakim Bey - 1991

La TAZ (Temporary Autonomous Zone ou Zone Autonome Temporaire) ne se définit pas, elle est "auto-explicite" comme le veut son auteur Hakim Bey. Des "Utopies pirates" du XVIIIe au réseau planétaire du XXIe siècle, la TAZ se manifeste à qui sait la voir, "apparaissant-disparaissant" pour mieux échapper aux Arpenteurs de l’Etat, et est donc en quelque sorte une zone vouée à qu'un seul but, celui de la liberté. Un tel état ne peut être que temporaire, il occupe provisoirement un territoire, dans l’espace, le temps ou l’imaginaire, et se dissout dès lors qu’il est répertorié. La TAZ fuit les TAZs affichées, les espaces "concédés" à la liberté : elle prend d’assaut, et retourne à l’invisible. Elle est une "insurrection" hors le Temps et l’Histoire, une tactique de la disparition. La forme d’organisation promue ici en est son absence même, l’anarchie ontologique comme l’indique le sous-sous-titre et c’est avant tout de libération individuelle qu’il est question, de destruction des symboles, de démantèlement du conditionnement et de la pensée unique.
La TAZ ne peut exister qu'en préservant un certain anonymat ; comme son auteur, Hakim Bey, dont les articles apparaissent et disparaissent ici et là, toujours libres de droits, sous forme de livre ou sur le Net.
L'œuvre se veut avant tout poétique (Poetic Terrorism est son sous-titre). Hakim Bey, de son vraisemblable nom Peter Lamborn Wilson, (Hakim Bey signifie "M. le Juge" en turc"), se voit comme un poète et anarchiste ontologiste qui, en partant des utopies pirates, des cosaques, des enfants sauvages et bien d'autres, recherche à travers la société ces zones de liberté qu'ils qualifient de TAZs, zones que l'on a retrouvé dans le passé dans les cultures minoritaires et qui voient aujourd'hui, à l'ère de l'internet et des réseaux mondiaux, plus encore d'occasions d'apparaître. Mais guère de leçon de morale ici. La TAZ se crée ou ne se crée pas, peu importe. C'est avant tout un état d'esprit, voire une poésie. C'est d'ailleurs ce côté poétique qui enlève quelque peu le sérieux des propos, le but pour Hakim Bey n'étant pas de générer des insurrections mais de montrer des voies, autres que celles que l'on connaît.
L'influence de ce texte a été immense, notamment dans les milieux de la cyber-culture où le terme de TAZ est passé dans le langage courant. L'auteur, dans un souci de liberté, permet de plus que son texte puisse être librement piraté et reproduit (sauf traductions évidemment). D'ailleurs il est aujourd'hui facile de le retrouver un peu partout sur internet.
Cet excellent essai hors normes, souvent étrange, toujours drôle et d'une certaine beauté, est un magnifique pamphlet pour la liberté et contre la pensée unique qui régit nos sociétés.
Un livre unique en son genre.
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Extrait :
Chapitre premier : Utopies pirates
Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un «réseau d'information» à l'échelle du globe: bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des «communautés intentionnelles», des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.
Il y a quelques années, j'ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouvées dignes d'être étudiées (William Burroughs et l'anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude systématique n'a jamais été réalisée). J'en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces colonies des «Utopies Pirates».
Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux: méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c'est aussi le titre du livre en anglais: Islands in the Net).
Les Assassins du Moyen Âge fondèrent un «État» qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet État était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d'autonomie le goût d'un rêve romantique. Finies les îles pirates! Dans l'avenir, cette même technologie - libérée de tout contrôle politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la spéculation pure.
Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l'autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore; et le coeur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.
Dire : «Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres» revient à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.
Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires d'«îles en réseau», futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu'un certain type d'«enclave libre» est non seulement possible à notre époque, mais qu'il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de «zone autonome temporaire» (en abrégé TAZ). En dépit de la force synthétisante qu'exerce ce concept sur ma propre pensée, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une «tentative»), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l'enthousiasme ranteresque de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l'action.
12:55 Écrit par Marc dans Bey, Hakim | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : taz, zone autonome temporaire, hakim bey, peter lamborn wilson, essais, essais philosophiques, romans philosophiques, essais politiques |
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mercredi, 07 janvier 2009
Le banquier anarchiste (O Banqueiro Anarquista) - Fernando Pessoa - 1922

A la fin d'un dîner le narrateur demande à son interlocuteur, un banquier, comment ce dernier réussit à exercer une profession telle la sienne, un gros commerçant et accaparateur notable, avec ses prétendues convictions anarchistes. En virtuose de la logique la plus effrénée, le banquier explique comment il est devenu anarchiste ou, plutôt, l'anarchiste démontre pourquoi son emploi de banquier était le seul processus d'action anarchiste vraiment réalisable. Le banquier explique que sa théorie doit aboutir à « une révolution sociale préparée par un travail intense et continu, d’action directe et indirecte, tendant à disposer tous les esprits à l’avènement de la société libre et à affaiblir jusqu’à l’état comateux toutes les résistances de la bourgeoisie ».
Le banquier anarchiste, essai sous la forme d'un dialogue philosophique, d'un débat de logique sur des idées plus politiques, est apparu en 1922 dans le revue portugaise "Contemporânea" et en est devenu la seule œuvre de fiction publiée du vivant de ce si célèbre auteur portugais qu'est Fernando Pessoa, véritable chef de fil du modernisme portugais et qui est mort le 30 novembre 1935 dans l'anonymat et la pauvreté les plus totales. Ici Pessoa présente une œuvre unique à la fois excellente et parfois plutôt ratée par ses montages qui porte un montage qui est tout aussi logique qu'il n'est absurde, conformiste et subversif, et, naïf et lucide à la fois. Mais en fin de compte il s'agît avant tout d'un pamphlet ravageur contre toutes les belles âmes se disant révolutionnaires et autres intellectuels donneurs de leçon qui se retrouveront parfaitement dans le personnage du banquier.
Le banquier anarchiste est un excellent dialogue ou conte philosophique doté d'une belle réflexion.
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Extrait :
Nous avions fini de dîner. En face de moi, mon ami le banquier, grand commerçant et accapareur notable, fumait comme quelqu’un qui ne pense pas. La conversation qui s'était alanguie peu à peu, gisait entre nous, morte. J'essayai de la ranimer, au hasard, en faisant appel à la première idée qui me passa par la tête. Je me tournai vers lui, en souriant.
- C'est vrai: on m'a dit qu'autrefois vous avez été anarchiste.
- Je ne l'ai pas été: je le suis toujours. A cet égard je n'ai pas changé. Je suis anarchiste.
- Elle est bien bonne, celle-là! Vous, anarchiste! Et en quoi êtes-vous anarchiste?... A moins que vous ne donniez à ce mot un sens différent...
- Du sens banal? Non, pas du tout. Je l'emploie tout à fait banalement.
- Voulez-vous donc dire que vous êtes anarchiste comme les gens des organisations ouvrières? N'y a-t-il alors aucune différence entre vous et ces types des bombes et des syndicats?
- Oui, oui, il y en a... Évidemment qu'il y a une différence. Mais pas celle que vous pensez. Vous croyez peut-être que mes théories sociales ne sont pas pareilles aux leurs?...
- Ah, je comprends! Vous êtes anarchiste pour ce qui qui est des théories; pour ce qui est de la pratique...
- Pour ce qui est de la pratique, je le suis tout autant. Et je le suis même plus, beaucoup plus que ces types dont vous avez parlé. Ma vie en est la preuve.
- Quoi? !
- Ma vie en est la preuve, mon cher. C'est vous qui ne vous êtes jamais penché avec lucidité sur ce genre de choses. Voilà pourquoi vous croyez que je raconte des sornettes ou que je me moque de vous.
- Je n'y comprends rien! Sauf..., sauf si vous considérez que votre vie est dissolvante et antisociale, et si vous donnez à l'anarchisme ce sens-là...
- Je vous ai déjà dit que non, je vous ai déjà dit que je ne donne pas au mot anarchisme un sens différent du sens commun.
- Bien... Je ne comprends toujours pas... Voulez-vous me dire qu'il n'y a pas de différence entre vos théories vraiment anarchistes et la pratique de votre vie - la pratique de votre vie telle qu'elle est maintenant? Voulez-vous que je croie que votre vie est en tous points identique à celle des vulgaires anarchistes?
- Non, ce n'est pas cela. Ce que je veux dire c'est qu'entre mes théories et la pratique de ma vie, il n'y a aucune divergence, mais au contraire une rigoureuse conformité. Que je ne mène pas la vie de types des bombes et des syndicats - ça, c'est vrai. Mais c'est leur vie à eux qui est en dehors de leurs idéaux. La mienne, non. En moi - oui, en moi, banquier, grand commerçant, accapareur si vous y tenez -, en moi, la théorie et la pratique de l'anarchisme se retrouvent enfin, exactes l'une et l'autre. Vous m'avez comparé à ces idiots des syndicats et des bombes pour constater à quel point je diffère d'eux. Je suis différent, certes, mais voici en quoi: eux (oui, eux et pas moi), ne sont anarchistes qu'en théorie; moi, je le suis en théorie et en pratique. Ils sont anarchistes et stupides, je suis anarchiste et intelligent. C'est pourquoi je suis le vrai anarchiste. Eux - les types des bombes et des syndicats (j'en ai été et j'en suis sorti précisément à cause de mon véritable anarchisme) -, ils sont le déchet de l'anarchisme, les femelles de la grande doctrine libertaire.
- Le diable n'en croirait pas ses oreilles! C'est stupéfiant! Mais comment réussissez-vous à concilier votre vie - je veux dire votre vie de banquier et de commerçant - avec les théories anarchistes? Comment réussissez-vous à les concilier, si les théories anarchistes signifient pour vous exactement la même chose que pour les anarchistes vulgaires? Et vous osez me dire, n'est-ce pas?, que vous êtes différent d'eux parce que vous êtes plus anarchiste qu'eux?...
-En effet
- Je n'y comprends que dalle.
- Mais tenez-vous à comprendre?
- J'y tiens absolument.
15:08 Écrit par Marc dans Pessoa, Fernando | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : romans philosophiques, litterature portugaise, fernando pessoa |
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dimanche, 04 janvier 2009
Dialogues avec Satan - Jean-Luc Coudray - 2008

Or, une après-midi, en poussant ma porte, j’aperçus, allongé sur mon canapé, le corps orange d’un homme entièrement nu. Il exhibait, dans la posture vulnérable du sommeil, une musculature puissante adoucie d’une fine toison. En m’approchant, je découvris deux cornes et deux sabots. Ma connaissance des saintes images m’aida à penser qu’il s’agissait de Lucifer.
J’en déduisis que les fables du Moyen Âge étaient vraies et que je devais désormais, pour mieux comprendre le monde, accepter l’existence des lutins, fantômes et autres êtres marginaux.
Le temps que j’assimile ce point de vue, le diable s’éveilla et me fixa sans étonnement.
“Qui êtes-vous ? demandai-je pour obliger le démon à décliner son identité.
- Lucifer.” répondit-il simplement.
“Pourquoi êtes-vous là ?
- Pour vous parler de votre avenir.” me dit-il.
Je vis qu’il s’était préparé du thé. Il se versa une tasse qu’il but par roucoulements.
“Asseyez-vous.” dit le démon.
C'est ainsi que débarque le diable dans la vie monotone et pépère d'un français moyen vivant peinard dans une banlieue tranquille. Son but est de convaincre son hôte de l'intérêt de l'enfer, tellement mieux selon lui que le paradis. Et pour cela il ne va pas utiliser la ruse qui lui est si coutumière, mais une franche conversation durant laquelle il n'hésite pas à se mettre à nu. Mais de bavardages en débats philosophiques et métaphysiques, le démon, peu à peu, va transformer son hôte, l'homme simple et sans soucis qui se pique au jeu, en un ambitieux recherchant le bonheur à tout prix. Car plus l'homme croit avoir le dessus, comme cela arrivera souvent au fil de ces dialogues, plus il s'en approche, et l'enfer n'est jamais bien loin.
Entre poésie et débat philosophique l'écrivain français Jean-Luc Coudray nous sert un conte surprenant, plein d'humour et qui nous fera revoir notre conception des choses de la vie. Le lecteur suit avec beaucoup de plaisir l'évolution du narrateur qui grâce à ou à cause de Satan se transforme peu à peu. Et de la vie tranquille qu'il menait jusque là il va commencer une vie bien plus passionnante, plus vivante qu'il n'en a jamais connu. Le récit de Jean-Luc Coudray, très réussi dans son ensemble, souffre hélas de certains passages un peu vides et moins convaincants.
Dialogues avec Satan est un roman dans son ensemble fort surprenant et très réussi.
Un roman à découvrir !
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Extrait :
Chapitre XIII
Lucie me téléphona le lendemain pour un entretien sur l’état de nos relations. Elle vint à deux heures et s’assit en face de
moi.
“ Hier, tu as précipité notre goûter pour me presser vers la sortie. J’exige des explications.” dit-elle.
Lui avouer que le diable avait réussi à orienter ma libido sur de plates images commerciales eut été maladroit. J’inventai alors une excuse.
“ Je devais simplement me libérer pour recevoir Lucifer.”
Je compris au mouvement de son visage que je n’avais pas choisi le bon mensonge.
“ Nous y sommes, dit-elle. Satan prend de plus en plus de place dans ta vie. Avec lui, tu discutes sans fin de choses métaphysiques. Je n’ai pas ses compétences. Comment pourrais-je rivaliser avec le Prince des Ténèbres ?
- Le diable n’est pas une femme, lui dis-je.
- Comment? s’écria-t-elle. Tu réduis notre relation au pur intérêt sexuel ? ”
Elle quitta le fauteuil qu’utilisait habituellement Satan et se hâta vers la sortie. Je lui barrai la route.
“ Mes conversations avec Satan ne sont pas privées, lui dis-je. Tu peux y participer.”
Les yeux de Lucie brillèrent.
“ C’est vrai? dit-elle. Alors, convoque-le!”
Je composai le numéro infernal.
“ Il arrive.” annonçai-je.
Quand on frappa, ce fut Lucie qui ouvrit. Lucifer se présenta sous une forme particulièrement herculéenne. Elle l’invita à s’asseoir.
“ Un thé ? dit-elle en rougeoyant.
- Avec plaisir.” dit-il.
Lucie s’assit à côté de moi et contempla Lucifer. Sa peau rayonnait doucement. Ses muscles semblaient dotés d’une vie propre. Satan exhalait un souffle chaud délicatement épicé. Son corps exhibait une fermeté exemplaire. Je trouvai cependant sa silhouette olympique ridiculisée par les cornes et les sabots. Tel ne semblait pas être l’avis de Lucie qui redoublait d’attention envers notre invité.
“ Des petits gâteaux ? demanda Lucie.
- Oui, mais pas trop car je suis au régime.” dit Satan.
Elle lui servit des sablés biologiques qui venaient de mon placard. Le diable les goba comme des insectes.
“ Où en êtes-vous de votre vie ? lui demanda Satan.
- Je suis étudiante, dit Lucie.
- Cela ne m’intéresse pas, dit le diable. Où en est votre rapport avec Dieu ?
- Je ne crois pas en son existence, dit Lucie.
- La belle affaire ! dit Satan. Et d’où vient alors la vie ?
- Du hasard, dit Lucie.
- Le hasard n’est qu’un mot qui recouvre notre ignorance, dit Belzébuth. Il n’y a pas de crime sans coupable et Dieu est responsable de la souffrance humaine.
- N’est-ce pas le diable qui est responsable de la souffrance humaine ? lança Lucie.
- N’est-ce pas Dieu qui a créé le diable ? ” répondit Lucifer.
Lucie considéra l’humanoïde.
“ Si Dieu existe, affirma-t-elle, alors la plus grande liberté de l’homme est d’arriver à le contempler.
- La plus grande liberté de l’homme, reprit le diable, est de pouvoir contempler Dieu et de rester indifférent.”
Lucie admira cette faculté de Satan. Je pris alors la parole.
“ Satan ne supporte pas le feu divin. C’est pourquoi il s’enferme dans la pénombre infernale. En vérité, Satan mime Dieu par un dérisoire théâtre, tentant de reproduire par les braises ce qu’il n’a pas la possibilité de contempler.
- Mensonge ! J’ai vu Dieu ! hurla Satan.
- Alors, à quoi ressemble-t-il? demandaije.
- À une mère universelle, dit Lucifer. Pour éviter la fusion et la confusion avec la Mère divine, il faut un tiers qui joue le rôle de père. Voilà pourquoi je suis là.”
En disant ces mots, il bomba son torse rugueux. L’étirement de sa peau exacerba ses différents tons de rouge qui s’unirent en un seul cri. Lucie ne put s’empêcher de tâter son poil. Elle trouva Belzébuth rudasse. Puis la main de mon amie prit connaissance des abdominaux lucifériens et les découvrit inflexibles. Enfin, elle remonta vers les pectoraux pour leur découvrir la dureté du marbre.
Elle se tourna vers moi, comme pour comparer ma médiocrité ordinaire avec la radicalité satanique, puis interrogea Lucifer sur son apparence de chèvre.
“ Je ne fais ni l’ange ni la bête, dit Satan. Voilà pourquoi j’ai la double représentation.”
Lucie contourna le démon et regarda ses fesses. Elles débordaient d’une tendre animalité. Lucie palpa les muscles de son dos et les sentit bien cuits. Puis sous mes yeux incrédules, elle commença à caresser le diable.
Obligé de me taire pour ne pas révéler au démon une faiblesse personnelle, je vis les mains de mon amie descendre et monter le long de la peau victorieuse. Satan trembla de désir. Lucie fit le tour de la bête, l’entoura de ses maternités, dégrossit la résistance de ses muscles, induisit des frissons, lança des roues libres, dégagea des espaces désaffectés.
Belzébuth ne sut que faire. Il tenta de s’extraire mais déjà les mains de Lucie s’approchaient de la touffe génitale. Le ventre d’acier se détendit, révéla un ballonnement enfantin, accepta quelques hoquets.
Puis au moment où les doigts féminins pénétrèrent la broussaille sexuelle, Satan se précipita dans la cheminée et disparut par l’ouverture.
“ Que s’est-il passé ? demandai-je.
- Il ne voulait pas perdre sa maîtrise.” dit Lucie.
Elle me fit alors basculer sur le canapé afin de renverser mes défenses. En acceptant ce risque, je lui prouvai ma moralité.
14:33 Écrit par Marc dans Coudray, Jean-Luc | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, fantastique, romans philosophiques, litterature francaise, contes philosophiques, jean-luc coudray |
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dimanche, 16 novembre 2008
L'âge de cendre - André Bonmort - 2008

Qu'est-il devenu de l'Humanité, sans cesse en proie à de multiples dangers qui la font petit à petit disparaître. Il est temps pour elle de s'adresser à nous, de faire son portrait, afin de nous montrer l'urgence de la situation. Car elle ne se reconnaît plus. Qu'ont fait d'elle les hommes ? Et surtout : qu'ont-ils fait d'eux-mêmes ? Car le constat est dur : négligé sans cesse l'Humanité court à sa perte, entraînée par les hommes vers son autodestruction.
L'âge de cendre est un texte très singulier tenant à la fois du roman, du conte philosophique et politique, dans lequel l'écrivain français André Bonmort a l'idée originale et étrange de faire parler l'Humanité, qui ici se dissocie des hommes pour le faire comprendre son mal-être. A travers de brefs chapitres, l'auteur mène le lecteur à travers toutes les hontes de l'humanité que ce soit d'un point de vue économique, social, politique, médiatique, artistique et autres, tout y passe sans la moindre concession, afin d'en appeler à la conscience individuelle de chacun pour mettre un terme à ce qui semble être une véritable inconscience collective. Car par ce constat de détresse l'auteur fait un véritable appel à l'aide pour que l'homme puisse retrouver une certaine part d'une humanité en partie perdue et oubliée. Ecrit sur un rythme haletant fait de courts chapitres et empruntant à la fois à l'essai et à la poésie, André Bonmort entraîne dans un style merveilleux les lecteurs à suite dans un dédales d'idées, et qu'il soit d'accord ou pas, il ne restera insensible sur le sort des hommes tel que décrit ici.
L'âge de cendre d'André Bonmort est un roman / essai très intéressant et fort original, un texte unique en son genre.
Il est à noter que ce livre est publié aux éditions Sulliver dans la collection Littératures actuelles, une collection hors normes dans laquelle on retrouve entre autres l'excellent L'humanité sans sépulture (2008) de Louis Mandler.
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Extraits :
Chaque nuit le même rêve…
… Chaque nuit, à grandes enjambées, je cours à perdre haleine, implorante, éplorée. Chaque nuit, quand je suis endormie, je cours pour tenter d’exorciser la réalité ; je cours pour essayer d’arracher mes enfants au bourbier où ils sont enlisés…
Sur les sables des déserts, je vole, douloureuse, enfiévrée. Implorante, éplorée, je descends un à un les grands fleuves défigurés. Sur le Zaïre, sur le Niger, me nargue le virus HIV. Le Don et la Volga sont truffés de centrales nucléaires trouées. Le Rhône, la Tamise, le Potomac s’enlisent dans des estuaires de corruption financière. L’Amazone amaigrie respire avec difficulté. Missouri et Mississippi ne se distinguent plus des autoroutes que par les inondations qu’ils provoquent. Le Gange purificateur se putréfie. Berceaux de hautes civilisations, l’Indus, le Nil, le Tigre et l’Euphrate charrient des colères porteuses de misère. L’Amour même est pollué ! Exténuée, seule au monde, je m’éloigne de ses vapeurs troubles…
J’ai froid !...
… Et le miroir glacé de la nuit est un huissier implacable, qui détaille mon visage décapé d’où a été effacée toute lueur de fraternité, mon regard lisse, où la source de la compassion a cessé de roucouler… Que reste-t-il en moi de ce beau nom d’humanité, dont mes enfants m’avaient baptisée ?...
Mes enfants !
Chaque matin ils sont des millions, à s’engouffrer sous la grille mangeuse d’hommes. Des millions ! Plus, peut-être ! Un gros chiffre, assurément, pour qui saurait embrasser les chiffres. Mais aucun d’eux ne voit les autres. Tout au plus les sent-il. Ils ont ce vaste parfum de multitude qui vous chavire. Chaque odeur individuelle s’y abîme. Un instant, sous la grille, ils sont enivrés, ils ne se distinguent plus de l’immensité. Ils appartiennent ! C’est leur apothéose de l’aube. Un fondu enchaîné !...
La grille passée, l’exaltation à peine ébauchée se résout en piétinements. Les voici foule, foulant et foulant. Et bientôt foulée…
Quelques novices lancent encore des regards. Ils se perdent dans les vitres et dans la buée. Les anciens n’ont pas besoin de regarder pour connaître le numéro de la ligne et le nom de la station. Ou la longueur des bouchons et le taux de pollution…
Ils suivent l’autoroute. Elle longe l’aérogare. Depuis la six voies encombrée, ils observent les avions miniatures. Aucun risque de crash au décollage, tant l’air est épais. Chargé comme une langue de malade. Un tremplin pour l’ailleurs. Ce scintillement dans le ciel est la dernière promesse de bonheur. Céleste, bien entendu. Toujours promis, jamais tenu…
Ces étés perpétuels ! N’en parlons plus, ils s’enfoncent dans l’hiver, s’y dirigent avec une certaine habileté. Chacun cultive son savoir terre-à-terre. Un savoir-faire…
La suprême adresse consiste à rater continuellement son but. Ainsi l’activité peut-elle être indéfiniment perpétuée. Rien n’est jamais fini. On demeure dans l’enceinte. La menace d’être rejeté hors la grille est habilement entretenue. Elle vous lancine. Vous affaiblit. Mais vous aide, finalement, à vous contenir, première condition pour demeurer contenu. La révolte est mal vue !...
Rien à craindre pour eux, ils sont sages. Ne lisent que la presse officielle. Et encore, en diagonale ! Des brûlots de l’adolescence, ils gardent le souvenir inquiet de l’autodafé. Ils ont fait vœu de chasteté littéraire, et se tiennent prudemment à l’écart des librairies. Les papeteries-bureaux de tabac leur suffisent. Se consumer est toléré, mais au sens propre. (Poumons délicats s’abstenir…)
Une fois grillée la troisième, ils considèrent la journée pleinement entamée. Ils sont admis. Amarrés. Préservés des chamboulis. Les avalanches sociales sont tellement fréquentes, par ici !
S’encorder ou non, telle est la question. Ils ont vu tant et tant de collègues cueillis comme grappes, en dégringolantes ribambelles ! Ils jouent les cœurs de pigeons solitaires, chacun accroché à son piolet. Lorsqu’ils entendent gronder, ils se plaquent dans une faille à leur dimension. La vague blanche déferle en tambourinant, hérissée de bras et de jambes familiers qui rejoignent le tas, au bas de la pente.
L’erreur serait de succomber à la sensiblerie. D’attendre la fonte et de reconnaître, dans les bras et jambes entortillés, ce vieux Joseph, cette brave Marie, ou encore le voisin de palier…
Ils se gardent des complications sentimentalo-sociales. Leur respiration est tapie, leurs regards sont rentrés. Ils savent à merveille ignorer. Ils progressent sur la voie du zéro aspérité.
Ils contournent sans sourciller les exclus de proximité : partout, dans les rues, ces corps implorants dans les postures les plus indécentes de la mendicité. Ces anonymes !...
Les anonymes ne croient plus en rien. Ils flottent, emportés comme billes de bois sur les rapides du rêve. On les voit, sur les quais, à travers les vitres sales des omnibus de banlieue surchauffés. Ils marmottent des imprécations inaudibles, au passage du convoi. Semblent ne pas s’apercevoir qu’ils sont, eux aussi, acheminés vers des destinations inéluctables. Ils rêvent de deltas, où ils se perdraient. Mais tous les courants sont domestiqués : un confluent – un aiguillage ; une embouchure – une gare… Des circuits programmés, qui vous ramènent infailliblement au point de départ…
Le territoire entier est implacablement découpé en parts de fromages. Les seuls vrais émois proviennent des déplacements effectifs ou prévisionnels des lignes de partage.
Le munster et le livarot des marchés financiers tiennent indubitablement la vedette. Leur odeur entête. Le crottin de la misère est trop sec. Il ne fait pas recette. Le gouda des heures productives est scrupuleusement compartimenté. L’édam et le comté de la retraite et de la maladie sont surveillés comme le lait sur le feu. Le camembert de l’emploi est le plus imprévisible. Tout d’un coup, il se met à couler. Le glissement de camembert est la forme sournoise de l’avalanche…
Un Styx gélatineux et nauséabond passe la grille en sens inverse. Les damnés vocifèrent. Mais on ne les entend pas. L’usine tourne à plein régime. Pour les remplacer, on a investi dans de nouvelles machines. Pimpantes. Clinquantes. Et fiables, éprouvées. Serviables ! Elles auront vite fait oublier les hommes râleurs et harassés. Eux et leurs états d’âme !...
19:12 Écrit par Marc dans Bonmort, André | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romans philosophiques, litterature francaise, essais, romans de societe, andre bonmort |
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vendredi, 07 novembre 2008
Onze minutes (Onze minutos) - Paulo Coelho - 2003

Maria est une jeune Brésilienne portée par le rêve de devenir un jour quelqu'un et de trouver le grand amour. Lors de vacances à Rio de Janeiro elle fait la rencontre d'un Suisse qui lui propose de devenir danseuse dans un cabaret qu'il possède dans son pays. Maria accepte tout de suite croyant qu'enfin le conte de fée frappe à sa porte. Elle se voit déjà en tant que vedette qui brillera à travers le monde. Mais ce qui aurait dû être un rêve se transforme vite en cauchemar, et son job de danseuse promise à un grand avenir devient rapidement celui d'une prostituée travaillant rue de Berne dans le quartier rouge de Genève. Là elle découvre le monde des sexualités conventionnelles qui l’ont déçue, et découvre l’univers étrange de pratiques à la marge, celles des nuits anonymes, des plaisirs lucratifs, des fantasmes interdits : l’expérience du sadomasochisme lui fait deviner la perte de contrôle et l’oubli de soi. Mais rien de tout cela ne répond à son attente et c’est dans les bras banals d’un jeune artiste qu’elle trouve un amour en lequel elle avait fini de croire.
Onze minutes, c’est le temps moyen, selon l’auteur, de l’acte sexuel, ce bref instant de plaisir, partagé ou non, subi ou désiré, qui explique à la fois le mariage, la prostitution et l'adultère. Et c'est sur tout ce qui tourne autour de ces onze minutes que l'auteur brésilien Paulo Coelho a décidé de construire son roman, tel un roman initiatique, suivant le destin d'une jeune brésilienne devenue prostituée et qui à travers ce monde rempli de sexualités vaines, tente de retrouver ce qui la motive réellement, càd. l'amour qui se cache derrière. Le roman commence comme un conte de fée, "Il était une fois...", et en garde souvent encore certains éléments par la suite. Beau et dérangeant, l'auteur place cependant ce conte de fée dans le milieu de la prostitution, sans toutefois sans jamais porter de jugement, de blâme ou de glorification sur ce métier. Et malgré un contenu à caractère bien explicite, Coelho évite de tomber dans le domaine érotique, voire pornographique, pour se concentrer sur les thèmes de l'initiation de Maria, la quête de soi et de l'amour sacré, ...
En bref Onze minutes est bien dans la lignée des autres grands romans de Paulo Coelho: un merveilleux et très prenant roman philosophique.
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Extrait :
Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria.
Un moment. «Il était une fois», telle est la meilleure manière de débuter un conte pour enfants, tandis que «prostituée» est un terme d'adultes. Comment peut-on faire débuter une histoire sur cette apparente contradiction? Mais enfin, puisque à chaque instant de nos existences, nous avons un pied dans le conte de fées et l'autre dans l'abîme, conservons ce commencement.
Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria.
Comme toutes les prostituées, elle était née vierge et innocente et, durant son adolescence, elle avait rêvé de rencontrer l'homme de sa vie (qui serait riche, beau intelligent), de l'épouser (en robe de mariée), d'avoir de lui deux enfants (qui deviendrait célèbres), d'habiter une jolie maison (avec vue sur la mer). Son père était représentant de commerce, sa mère couturière. Dans sa ville du Nordeste du Brésil, il n'y avait qu'un cinéma, une boîte de nuit, une agence bancaire; c'est pourquoi Maria attendait le jour où son prince charmant apparaîtrait sans prévenir, envoûterait son cœur, et où elle partirait conquérir le monde avec lui.
Comme le prince charmant se montrait pas, il ne lui restait qu'à rêver. Elle tomba amoureuse pour la première fois à l'âge de onze ans, tandis qu'elle se rendait à pied à l'école primaire. Le jour de la rentrée, elle découvrit qu'elle n'était pas seule sur le trajet: non loin d'elle cheminait un gamin qui habitait dans le voisinage et fréquentait l'école aux mêmes heures. Ils n'avaient jamais échangé un mot, mais Maria remarqua que les moments de la journée qui lui plaisaient le plus étaient ceux qu'elle passait sur la route poussiéreuse, malgré la soif, la fatigue, le soleil au zénith, le garçon qui marchait vite tandis qu'elle faisait des efforts épuisants pour demeurer à sa hauteur.
La scène se répéta pendant plusieurs mois; Maria, qui détestait étudier et n'avait d'autre distraction que la télévision, se mit à désirer que le temps s'écoule rapidement; elle attendait anxieusement de se rendre à l'école et, contrairement aux filles de son âge, trouvait très ennuyeuses les fins de semaine. Comme les heures passent bien plus lentement pour un enfant que pour un adulte, elle en souffrait, trouvait les jours interminables, car ils ne lui offraient que dix minutes à partager avec l'amour de sa vie et des milliers d'autres pour penser à lui, imaginer comme il serait bon qu'ils puissent se parler.
Or, un matin, le gamin s'approcha d'elle et lui demanda de lui prêter un crayon. Maria ne répondit pas, elle fit mine d'être irritée par cet abord intempestif et pressa le pas. Elle était restée pétrifiée d'effroi en le voyant se diriger vers elle, elle avait peur qu'il sût qu'elle l'aimait, l'attendait, rêvait de le prendre par la main, de dépasser la porte de l'école pour suivre la route jusqu'au bout, où-- disait-on-- se trouvaient une grande ville, des personnages de roman, des artistes, des automobiles, de nombreuses salles de cinéma et toutes sortes de merveilles.
Toute la journée, elle ne parvint pas à se concentrer en classe. Elle souffrait de son comportement absurde, tout en étant soulagée de savoir que le garçon lui aussi l'avait remarquée. Le crayon n'était qu'un prétexte pour engager la conversation-- quand il s'était approché, elle avait aperçu un stylo dans sa poche. Elle languit de le revoir. Cette nuit-là-- et les nuits qui suivirent-- elle se mit à imaginer toutes les réponses qu'elle lui ferait, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la bonne manière de débuter une histoire qui ne finirait jamais.
Mais il ne lui adressa plus jamais la parole. Ils continuaient de se rendre ensemble à l'école, Maria marchant parfois quelques pas devant lui, tenant un crayon dans la main droite, parfois derrière pour le contempler tendrement. Elle dut se contenter d'aimer et de souffrir en silence jusqu'à la fin de l'année scolaire.
Pendant les vacances, qui lui parurent interminables, elle s'éveilla un matin, les cuisses tachées de sang et crut qu'elle allait mourir; Elle décida de laisser une lettre au garçon dans laquelle elle lui avouerait qu'il avait été le grand amour de sa vie, puis elle fit le projet de s'enfoncer dans le sertao où elle serait dévorée par l'une des bêtes sauvages qui terrorisaient les paysans de la région: le loup-garou ou la mule-sans-tête. Ainsi, ses parents ne pleureraient pas sa mort, car les pauvres gardent espoir, en dépit des tragédies qui les accablent. Ils penseraient qu'elle avait été enlevée par une famille fortunée et sans enfants, et qu'elle reviendrait un jour, couverte de gloire et d'argent-- tandis que l'actuel (et éternel)amour de sa vie ne parviendrait pas à l'oublier et qu'il souffrirait chaque matin de ne plus lui avoir adressé la parole.
Elle ne put rédiger la lettre, car sa mère entra dans la chambre, vit les draps rougis, sourit et lui dit: « Te voici un jeune fille, ma petite. »
Maria, voulut savoir quel rapport il existait entre le fait d'être une jeune fille et le sang qui s'écoulait entre ses jambes, mais sa mère fut incapable de lui expliquer. Elle affirma seulement que c'était normal et que désormais elle devrait porter une serviette pas plus grosse qu'un traversin de poupée quatre ou jours par mois. Maria lui demanda si les hommes aussi se servaient d'un tuyau pour empêcher que le sang ne tache pas leur pantalon, et elle apprit que ça n'arrivait qu'aux femmes.
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Voir également :
- L'Alchimiste (O Alquimista) - Paulo Coelho (1988), présentation et extrait
- La Cinquième montagne (O Monte Cinco) - Paulo Coelho (1996), présentation
- Le Démon et mademoiselle Prym (O Demônio e a Srta. Prym) - Paulo Coelho (2000), présentation et extrait
- Le Zahir (O Zahir) - Paulo Coelho (2005), présentation
- La solitude du vainqueur (O Vencedor está Só) - Paulo Coelho (2008), présentation et extrait
13:41 Écrit par Marc dans Coelho, Paulo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : prostitution, paulo coelho, romans philosophiques, romans initiatiques, litterature bresilienne |
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vendredi, 03 octobre 2008
Jonathan Livingston le goéland (Jonathan Livingston Seagull) - Richard Bach - 1970

Jonathan Livingston est un goéland passionné par le vol. Sans cesse il essaie de voler plus haut que les autres, plus vite aussi, dans l’unique but d’améliorer ce qu’il sait faire. Cependant ses parents, ainsi que les autres membres du clan n’apprécient guère ses prouesses de voltige et souhaitent que Jonathan se comporte comme tout bon goéland qui se respecte, càd. Qu’il ne vole plus que pour chasser et pour se déplacer. Ils ne comprennent pas que pour Jonathan le vol puisse avant tout être un plaisir. Mais Jonathan sait bien qu’en volant toujours plus haut, toujours plus vite, il sait qu'il découvrira un sens plus noble à la vie. Effrayés par son audace, ses semblables le rejettent. En effet vu qu'il ne veut pas vivre comme ses pairs, les goélands s'assemblent en grand conseil et ils accusent Jonathan de sa totale absence du sens des responsabilités et l’obligent à l’exil. En s’envolant, loin au-delà de ceux de se clan, Jonathan va heureusement rencontrer de nouveaux amis qui eux le comprennent parfaitement. Il va ainsi découvrir comment maîtriser ses peurs et connaître ses limites et se vouera pleinement dans l’enseignement du vol.
Mais son but ultime est de retourner dans sa communauté d’origine afin de libérer ses congénères de leur routines en leur montrant qu’il peut y a voir d’autres choses à réaliser dans la vie.
Richard Bach n’est autre que l’arrière petit-fils du célèbre compositeur Johann Sebastian Bach et, lorsqu’il écrit la nouvelle Jonathan Livingston le goéland, est pilote réserviste dans l’armée de l’air américaine. L’aviation est sa véritable passion et marquera fortement son œuvre bibliographique en faisant du vol du métaphore philosophique. Ici, pour Jonathan Livingston, le vol est à la fois une façon de se démarquer et de s’exprimer, un art dans lequel il peut exceller, et cela dans le but de se libérer pour trouver le bonheur intérieur et développer son identité individuelle. Et pour Jonathan Livingston le parcours de sa libération est celui, très philosophique, de la sortie de la caverne telle qu’énoncée dans la célèbre allégorie du Livre VII de La République de Platon.
La nouvelle est courte et simple, écrite dans un langage universel dans le but d’atteindre un public de tout âge. Et cela marche parfaitement pour ce conte philosophique qui pourtant aux premiers abords ressemble plus à un conte pour enfants. On sent directement où l’auteur veut en venir sans toutefois gâcher le plaisir, car même si attendu et prévu, le développement de l’histoire reste toujours aussi fort. Certains éléments de l’histoire sont cependant un peu plus maladroits, notamment tout le côté mystique autour de la formation de Jonathan Livingston.
Jonathan Livingston le goéland a été adapté au cinéma en 1973 sous la direction du réalisateur américain Hall Bartlett.
15:31 Écrit par Marc dans Bach, Richard | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : contes, nouvelles, romans philosophiques, litterature americaine, contes philosophiques, richard bach |
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vendredi, 12 septembre 2008
Zadig ou la Destinée - Voltaire - 1747

"Riche et jeune", doté d'une "figure aimable", "d'un esprit juste et modéré" et d'un "cœur sincère et noble", Zadig est un jeune homme qui croit naïvement pouvoir être heureux, mais une Providence capricieuse paraît s'acharner sur lui : à chaque fois que la fortune lui sourit, un malheur survient qui le précipite dans la détresse, et inversement, une intervention extérieure lui permet de se tirer des pires situations. Il est souvent accusé à tort, puis suite à une grâce il est nommé ministre du roi de Babylone, pour se voir tout perdre et être contraint à l'exil en abandonnant son amour, la belle Astarté, pour ensuite devenir esclave, puis prisonnier d'un brigand, et revenir un jour en gloire à Babylone. Mais le chemin pour Zadig est long. Durant son voyage, Zadig rencontre divers personnages hauts en couleur, il connaitra différents sentiments tels que le désespoir et la souffrance et devra faire face à l’injustice et à la superstition, ainsi qu’aux dangers qui peuplent son errance à travers le monde, en espérant un jour retrouver Astarté.
Zadig ou la Destinée est un roman, sorte de conte philosophique dans le style des Mille et une Nuits, qui est publié pour la première fois en 1747 sous le titre de Memmon, histoire orientale, puis en 1748, augmenté de plusieurs chapitres, sous son titre actuel. Voltaire ne tenait guère à ce roman qu'il déconsidérait par rapport au reste de son œuvre, toutefois Zadig et la Destinée est aujourd'hui l'un de ses textes les plus en vue et de loin des plus populaires. Zadig qui en arabe signifie "le véridique" et en hébreu "le juste" est au fait un double idéalisé de l'auteur lui-même, qui comme son héros n'a jamais connu de gloire à énoncer des vérités. Et les attaques de Voltaire sont assez virulentes contre le pouvoir religieux et temporel en place, faisant dérouler le tout en Orient dans l'espoir d'éviter la censure. Et outre le pouvoir, toujours représenté comme faible et influencé, il s'attaque au fanatisme des prêtres et leur ignorance, à la vénalité des ministres, à la sottise des médecins et au coût de la justice et son manque d'impartialité. Derrière l'archimage Yébor, se cache l'évêque Boyer de Mirepoix, ennemi déclaré du philosophe; derrière Orcan le chevalier de Rohan qui avait fait bâtonner le jeune Arouet après que l'auteur de Zaïre eut dénoncé sa tricherie au jeu de la reine. Voltaire fait référence aux principes de Zoroastre, que Zadig observe. Dans ceux-ci, le principe du mal est appelé Ahriman, comme le courtisan envieux appelé Arimaze au chapitre IV, opposé au principe du bien Orzmud. Mais outre ce côté satirique, il s'agît avant tout d'un conte philosophique, un roman initiatique de quelqu'un qui cherche sans cesse la vérité au-dessus des apparences afin d'y trouver sa voie vers le bonheur. Mais au-delà de cela on retrouve également une réflexion sur la liberté de l'individu par rapport à l'ordre voulu par la société et même par Dieu, ainsi qu'un côté pédagogique censé rééduquer vers la raison pure toute façon de penser.
En bref on y retrouve tout ce qui fait l'œuvre de Voltaire, servi dans un style vif et brillant, toujours drôle et passionnant.
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Extrait : les trois premiers chapitres
Le 10 du mois de schewal, l’an 837 de l’hégire.
Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour homme d’esprit, ai lu ce manuscrit, que j’ai trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l’ai décrié, et j’ai assuré monsieur le cadilesquier que c’est un ouvrage détestable.
Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l’esprit, je ne baise point la poussière de vos pieds, parce que vous ne marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d’Iran ou sur des roses. Je vous offre la traduction d’un livre d’un ancien sage qui, ayant le bonheur de n’avoir rien à faire, eut celui de s’amuser à écrire l’histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu’il ne semble dire. Je vous prie de le lire et d’en juger; car, quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos talents ajoutent à votre beauté; quoiqu’on vous loue du soir au matin, et que, par toutes ces raisons, vous soyez en droit de n’avoir pas le sens commun, cependant vous avez l’esprit très sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous êtes discrète et vous n’êtes point défiante; vous êtes douce sans être faible; vous êtes bienfaisante avec discernement; vous aimez vos amis, et vous ne vous faites point d’ennemis. Votre esprit n’emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous ne dites de mal ni n’en faites, malgré la prodigieuse facilité que vous y auriez. Enfin votre âme m’a toujours paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui m’a fait croire que vous prendriez plus de goût qu’une autre à cet ouvrage d’un sage.
Il fut écrit d’abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n’entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb. C’était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les sultanes aimaient mieux les Mille et un. « Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien? C’est précisément pour cela que nous les aimons, » répondaient les sultanes.
Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J’espère même que, quand vous serez lasse des conversations générales, qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela près qu’elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute pour avoir l’honneur de vous parler raison. Si vous aviez été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c’eussent été ces rois qui auraient fait le voyage.
Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange, votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
Chapitre I. - Le borgne.
Du temps du roi Moabdar, il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l’éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n’affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu’avec beaucoup d’esprit il n’insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles qu’on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris dans le premier livre de Zoroastre, que l’amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point d’obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre: Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. Il était aussi sage qu’on peut l’être; car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens, il n’ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu’on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu’on en a su dans tous les âges, c’est-à-dire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l’année était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu’il avait de mauvais sentiments, et que c’était être ennemi de l’État que de croire que le soleil tournait sur lui-même, et que l’année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un cœur sincère et noble, crut qu’il pouvait être heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone. Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire l’aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l’Euphrate, ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches. C’étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d’un ministre, à qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout lui était permis. Il n’avait aucune des grâces ni des vertus le Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de n’être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa vanité, lui fit penser qu’il aimait éperdument Sémire. Il voulait l’enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler le sang d’une personne dont la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle s’écriait: « Mon cher époux! on m’arrache à ce que j’adore. » Elle n’était point occupée de son danger; elle ne pensait qu’à son cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec toute la force que donnent la valeur et l’amour. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit son libérateur. Elle lui dit.: « O Zadig! je vous aimais comme mon époux, je vous aime comme celui à qui je dois l’honneur et la vie. » Jamais il n’y eut un cœur plus pénétré que celui de Sémire; jamais bouche plus ravissante n’exprima des sentiments plus touchants par ces paroles de feu qu’inspirent le sentiment du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de l’amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de flèche reçu près de l’oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un abcès survenu à l’œil blessé fit tout craindre. On envoya jusqu’à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il visita le malade et déclara qu’il perdrait l’œil; il prédit même le jour et l’heure où ce funeste accident devait arriver. « Si c’eût été l’œil droit, dit-il, je l’aurais guéri; mais les plaies de l’oeil gauche sont incurables. » Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la profondeur de la science d’Hermès. Deux jours après l’abcès perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva qu’il n’avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point; mais, dès qu’il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui faisait l’espérance du bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu’elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa douleur le mit au bord du tombeau; il fut longtemps malade, mais enfin la raison l’emporta sur son affliction; et l’atrocité de ce qu’il éprouvait servit même à le consoler.
« Puisque j’ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d’une fille élevée à la cour, il faut que j’épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l’épousa et vécut un mois avec elle dans les douceurs de l’union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d’esprit et de vertu.
Chapitre II - Le nez.
Un jour Azora revint d’une promenade, tout en colère, et faisant de grandes exclamations. « Qu’avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? — Hélas! dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d’être témoin. J’ai été consoler la jeune veuve Cosrou, qui vient d’élever, depuis deux jours, un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant que l’eau de ce ruisseau coulerait auprès. — Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui aimait véritablement son mari! — Ah! reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s’occupait quand je lui ai rendu visite! — A quoi donc, belle Azora? — Elle faisait détourner le ruisseau. » Azora se répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu’aux autres: il le mit dans sa confidence, et s’assura, autant qu’il le pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora, ayant passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même, qu’on n’avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu’on venait d’ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du jardin. Elle pleura, s’arracha les cheveux, et jura de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu’il mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s’adoucit; le souper fut plus long que le dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l’éloge du défunt; mais elle avoua qu’il avait des défauts dont Cador était exempt.
Au milieu du souper, Cador se plaignit d’un mal de rate violent; la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences dont elle se parfumait, pour essayer s’il n’y en avait pas quelqu’une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives douleurs. « Êtes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle avec compassion. — Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador, et il n’y a qu’un seul remède qui puisse me soulager: c’est de m’appliquer sur le côté le nez d’un homme qui soit mort la veille. — Voilà un étrange remède, dit Azora. — Pas plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoult contre l’apoplexie. » Cette raison, jointe à l’extrême mérite du jeune homme, détermina enfin la dame. « Après tout, dit-elle, quand mon mari passera du monde d’hier dans le monde du lendemain sur le pont Tchinavar, l’ange Asrael lui accordera-t-il moins le passage parce que son nez sera un peu moins long dans la seconde vie que dans la première? » Elle prit donc un rasoir; elle alla au tombeau de son époux, l’arrosa de ses larmes, et s’approcha pour couper le nez à Zadig, qu’elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d’une main, et arrêtant le rasoir de l’autre. « Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau. »
Chapitre III. - Le chien et le cheval
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est la lune de l’absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans l’étude de la nature. « Rien n’est plus heureux, disait-il, qu’un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu’il découvre sont à lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui couper le nez. »
Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l’Euphrate. Là, il ne s’occupait pas à calculer combien de pouces d’eau coulaient en une seconde sous les arches d’un pont, ou s’il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n’imaginait point de faire de la soie avec des toiles d’araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres hommes ne voient rien que d’uniforme.
Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n’avez-vous point vu le chien de la reine? » Zadig répondit modestement: « C’est une chienne, et non pas un chien. » Vous avez raison, reprit le premier eunuque. — C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. — Vous l’avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue, et je n’ai jamais su si la reine avait une chienne.
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l’écurie du roi s’était échappé des mains d’un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d’inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s’adressa à Zadig, et lui demanda s’il n’avait point vu passer le cheval du roi. « C’est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long; les bossettes de son mors sont d’or à vingt-trois carats; ses fers sont d’argent à onze deniers. — Quel chemin a-t-il pris? où est-il? demanda le grand veneur. — Je ne l’ai point vu, répondit Zadig, et je n’en ai jamais entendu parler. »
Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n’eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant l’assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fût-il rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d’or, pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il fallut d’abord payer cette amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham; il parla en ces termes:
« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l’éclat du diamant, et beaucoup d’affinité avec l’or, puisqu’il m’est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m’est arrivé: Je me promenais vers le petit bois où j’ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles; très longues; et comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l’ose dire. »
« A l’égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval; elles étaient toutes à égale distance. « Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. » La poussière des arbres, dans une route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. « Ce cheval, ai je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. » J’ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées; et j’ai connu que ce cheval y avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats; car il en a frotté les bossettes contre une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d’une autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin. »
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu’au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu’on lui rendit l’amende des quatre cents once d’or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d’État s’échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu’il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d’or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.
« Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu’on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu’il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et qu’il est difficile d’être heureux dans cette vie!
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Voir également:
- Micromégas - Voltaire (1752), présentation et texte intégral
14:02 Écrit par Marc dans Voltaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, romans philosophiques, voltaire, litterature francaise, zadig, contes philosophiques |
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