mardi, 01 février 2011

Le bal du diable - Nadine Monfils - 2008

nadine monfils, litterature belge, erotisme, libertinage, romans erotiques, romans pornographiques, romans libertins, le bal du diable, conte de fees, merveilleux, fantastiqueNina est une jeune femme avec tout l’avenir devant elle. Elle croque l’amour avec gourmandise n’hésitant pas à se laisser aller aux pires actes pour satisfaire ses envies. un jour pourtant tout va changer. Ses parents veulent qu’elle épouse quelqu’un, un vieux comte vivant dans un château. D’abord Nina se révolte, mais très vite, lorsqu’elle rencontre son promis, elle change d’avis et décide de se donner entièrement à lui. Elle ignore encore que ce comte n’est autre que le diable en personne et le château vers lequel il l’entraîne l’antichambre aux enfers. Nina va vite se rendre compte des dangers qu’elle encourt et doit coûte que coûte fuir les lieux. Mais alors qu’elle déambule dans ce vaste domaine elle découvre toute une population d’êtres, des nains, des fétichistes, des monstres, des personnages de cirque, des anges aux ailes de cuir... tous voués au plaisir charnel sous les ordres du comtes en personne. La fuite de Nina va se transformer en une véritable descente aux enfers du sexe...

Le bal du diable de l’écrivain belge Nadine Monfils est un superbe conte de fées évidemment, vous l’aurez compris, entièrement réservé à un public adulte. L’auteur recrée ici un univers merveilleux et surréaliste dans lequel se perd une jeune fille arrivant à vivre ses fantasmes les plus vénéneux. La littérature érotique a ses côtés positifs et souvent surtout ses côtés bien plus négatifs. Ici ce n’est guère le cas, et il faut dire que tout est assez réussi. Le conte fonctionne, l’histoire tient la route autour de personnages attachants et intrigants tout en donnant même un beau suspense qui tient jusqu’à la fin. Un certain humour est également omniprésent. L’auteur y joue de nombreux clichés et fantasmes, avec une imagination impressionnante.

Le bal du diable est un très beau roman du genre, un véritable conte de fées pour adultes. Bref, un texte à découvrir !

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LA MUSARDINE

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Présente édition : Editions La Musardine, 18 novembre 2010, 186 pages

vendredi, 19 novembre 2010

Récits coquins des plaisirs défendus - Elisabeth Vanasse - 2008

bibliotheca recits coquins des plaisirs defendus.jpgRécits coquins des plaisirs défendus est un recueil de quinze nouvelles érotiques d’Elisabeth Vanasse dans lesquelles la narratrice, toujours une femme, expérimente une multitude de plaisirs quelque part entre libertinage et sentiments. On y découvre ainsi une femme qui décide de se rendre dans un sauna libertin, de participer à un jeu sexuel avec des inconnus,  de s’inscirire dans un club fermé un peu particulier, d’honorer un pari perdu par une fellation, d’avoir une relation avec un chauffeur de taxi, d’inviter à dîner un voisin qu’elle entend regarder des films pornographiques...
Bref plusieurs mises en situation dans lesquelles une femme ose franchir un pas et s’en félicite par après.

Il s’agît bien ici de porno, et que peu d’érotisme. Le style de l’auteur est cru et franc, ce qui est bien pour le genre, mais il manque toutefois quelque peu de finesse et de subtilité. Et l’écriture est trop simple pour présenter un réel intérêt littéraire. Quant au contenu des nouvelles les mises en situation sont bien trop classiques et tiennent le plus souvent du cliché surexploité. C’est fort machiste, mais l’on se rend vite compte que ce recueil est avant tout destiné à un public masculin.

Pour les amateurs du genre.

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Liste des nouvelles
:


- Dans une chambre
, au Sauna mixte
- Frédéric et moi
- L'entrevue
- Le vestiaire
- La randonnée pédestre
- Le taxi
- Le cunnilingus
- La séance de photos
- Adossés à une stèle
- Le poil de la petite bête
- La jouissance à un dollar
- J'ai fait la pute
- Le pari sportif
- Mon voisin
- La tartine

Extrait : premières lignes de Le Cunnilingus

"Je n'ai pas beaucoup d'expérience là-dedans", avait-il dit. Comme s'il s'agissait uniquement de l'avoir fait souvent. Il me semble que c'est le plaisir de lécher le sexe d'une femme qui est important. Non pas la technique !

Je me suis couchée sur le dos, les bras le long du corps, les jambes collées l'une sur l'autre, et je lui ai dit de s'approcher. Il n'avait qu'à relever la jupe, je ne portais pas de slip. C'était la même chose en ce qui concernait le haut : un simple débardeur, sans soutien-gorge.

Il s'est d'abord assis près de moi, mais il avait apporté sa bière, qu'il continuait de boire tranquillement, tout en me parlant du dernier film qu'il avait vu. Comme si je ne l'intéressais pas, comme si je n'étais qu'une oreille à ses déblatérations. Je le laissais aller à son rythme ; en fait, je crois que c'était cette façon que j'avais, pour la première fois, de m'en remettre à l'autre, de ne pas décider, de ne pas prendre les devants, qui m'excitait le plus.

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Présente édition
: Editions J’ai Lu, 11 septembre 2010, 124 pages

vendredi, 03 septembre 2010

Les mille et une nuits érotiques d'une femme moderne - Justine - 2010

bibliotheca les mille et une nuits erotiques d'une femme moderne.jpg"Elle s'était dit qu'elle aimait trop les hommes pour faire l'amour avec eux. Les hommes, elle les avait mystifiés.

Au long de ces pages, elle se vengerait d'eux. En échange, ils pourraient s'amuser sans limite de son corps tendre de jeune fille fraîchement devenue femme.

Elle entrouvrit à peine ses cuisses. Elle savait qu'elle était en train d'offrir, à elle et au monde, la plus folle farandole d'orgasmes qui ait jamais existé."

Les mille et une nuits érotiques d’une femme moderne
est un recueil de nouvelles érotiques écrit par un auteur mystère se cachant derrière le pseudonyme de Justine (il semblerait que l’auteur serait une certaine Delphine De Malherbe ayant déjà écrit Vie érotique en 2008).
Une quinzaine de nouvelles sont ainsi rassemblés dans ce court volume, dont la première, très courte et reprise ci-dessus, se veut servir de fil conducteur à toutes les autres. Ainsi le lecteur suit une même héroïne, qui change de nom et de personne pour chacune des nouvelles (oui le fil conducteur est un peu mince et se rompt bien facilement) pour nous faire vivre leurs histoires, celles de femmes modernes et d’aujourd’hui et de leurs errances, tâtonnements et surtout de leur aventures amoureuses et surtout sexuelles. Chaque nouvelle est ainsi titrée par le type de femme moderne qu’elle est censée représenter, que ce soit
"la mythomane", "la rêveuse", "la gourmande", "la baladeuse", "la sauvage", "la paresseuse" et bien d’autres.
Le côté érotique de ces nouvelles est plutôt réussi, parfois bien cru tout de même, et cela surtout pour les premières histoires alors que les dernières se perdent quelque peu dans une quête identitaire et spirituelle bien vague et futile. De plus, au fur et à mesure que l‘on avance, la qualité de l’écriture se perd de plus en plus.
Il est également à critiquer que cette vision de “femme moderne” telle qu’énoncée par le titre du recueil paraît bien étrange. Les différentes héroïnes font toutes preuve d’une certaine docilité et se montrent bien obéissantes aux désirs pressants des hommes, je m’attendais quand même à autre chose. Il en découle que ce livre, même s’il vise officiellement un public féminin,  semble bien plus adressé aux lecteurs masculins, et encore pas pour toutes les nouvelles. C’est un peu confus et résulte vraisemblablement d’un assemblage bien maladroit derrière un prétexte foireux de nouvelles qui n’ont au fait rien du tout à voir les unes avec les autres.

Les mille et une nuits érotiques d’une femme moderne est un recueil de nouvelles qui laisse un sentiment quelque peu mitigé. Parfois on aime, parfois que très peu. Certains lecteurs s’y retrouveront, mais jamais dans l’ensemble des textes.

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Présente édition : Editions J’ai ju, 18 août 2010, 157 pages

 

mercredi, 20 janvier 2010

La brûlure de la neige – Françoise Rey - 1999

bibliotheca la brulure de la neige

L’hiver commence. Romain est chauffeur de car à Valdoré, une station de sports d’hiver. Son boulot est de déposer les touristes arrivants à leurs hôtels respectifs. Sa vie est simple et tranquille. Il se considère comme assez quelconque, et cela dans tous les sens du terme. Cela surtout en opposition à son frère, Mario, qui se débrouille bien mieux que lui dans tous les domaines. Marié, sa femme est partie se reposer avec son fils à la côte. Mais cette vie fort banale va être chamboulée le jour où il se retrouve coincé dans une cabine de téléphérique. Il panique, mais pas autant que la jeune femme coincée avec lui dans la même cabine. Il va la rassurer et ramène la jolie fille à son hôtel, tant elle tremble encore. Et là va commencer une liaison charnelle, unique pour Romain. Lui en tant que homme timide, n’a toujours vu dans le sexe qu’une expression éphémère du désir. Elle par contre est une femme insatiable, désarmante d’indécence, et qui va totalement bouleverser Romain. Mais à fur et à mesure que Romain enfin se dévoile, un mystère grandit autour d’elle. Qui est elle ? Quelle est la raison secrète de sa présence dans cette station de ski ?

L’écrivaine française Françoise Rey est souvent reconnue comme l’une des grandes spécialistes françaises de la littérature érotique, cela surtout depuis la publication de son premier roman La femme de papier, parue dix ans plus tôt en 1989. Dans La brûlure de la neige elle nous conte l’histoire de la relation torride d’un homme timide avec une femme qui va lui faire découvrir bien des choses au sujet de l’érotisme. L’intrigue assez classique en vient vite à son sujet réel : le sexe. Les scènes érotiques, voire pornographiques sont bien nombreuses, et se déclinent la plupart du temps avec une certaine délicatesse et sensibilité. Certaines scènes sont toutefois un peu crus. Jusque là tout va bien, et tout y est pour plaire aux amateurs du genre. Hélas, loin d’être un grand roman, La brûlure de la neige, ne s’impose guère non plus dans son genre. La narration est pénible : en effet le tout est décrit du point de vue d’un homme, mais l’écrivaine ne convainc hélas guère dans cet exercice. Un style d’écriture assez lourd, souvent ampoulé et assez artificiel, rend la lecture encore plus difficile. Un texte chaud et érotique qui finalement laisse plutôt froid, comme de la neige. Et il n’y a guère de brûlure à l’horizon.
 
La brûlure de la neige de Françoise Rey est un roman érotique assez peu convaincant et qui laisse plutôt froid.

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mercredi, 24 juin 2009

Point de lendemain - Dominique Vivant Denon - 1777-1812

bibliotheca point de lendemain

"J'aimais éperdument la comtesse de *** ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes."

Narré à la première personne, le conte Point de lendemain met en scène les premières aventures amoureuses d'un jeune homme ignorant toutes les subtilités de l'amour et du monde aristocratique qu'il découvre peu à peu en se faisant manipuler par madame de T..., une aristocrate bien établie, lors d'un jeu de séduction. Il découvre ainsi les jeux de l'amour et du libertinage, ses codes et ses règles, dans une société préservée qui cultive à plein les loisir et l'art du plaisir, pour tomber peu à peu dans une liaison amoureuse qui ne connaîtra hélas point de lendemain...

Point de lendemain du graveur, écrivain et diplomate français Dominique Vivant Denon est un exemple classique de la littérature libertine mettant en scène un jeu de séduction décrit dans tous ses détails et mécanismes. On y voit la manipulation faite par les paroles mais aussi par les lieux et objets, tel les décors ou ameublement érotiques et luxuriants, des ambiances d'alcôve, des jardins à l'écart et des pièces secrètes. Le style vif de Vivant Denon, toujours étincelant et somptueux, réussit de plus par de multiples contradictions à mettre en scène l'ingénuité et la fougue du jeune narrateur. Souvent classé comme un conte érotique, cet aspect du texte a cependant bien perdu depuis.

La version de 1812 est celle généralement publiée de nos jours. Par contre celle de 1777 diffère dès la première phrase qui met en scène un narrateur bien moins ingénu et beaucoup plus aguerri et cynique : "La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus." Ainsi le contexte global du conte change et la relation décrite par après s'en trouve bien changée.

Point de lendemain est un magnifique conte libertin mettant en scène de façon admirable les jeux de la séduction.

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Textes intégraux (version 1812 suivie de celle de 1777) :

Version de 1812

La lettre tue, et l’esprit vivifie.
E.U.S.P.[1]


J'aimais éperdument la comtesse de *** ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle était amie de madame de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra, madame de T... avait des principes de décence, auxquels elle était scrupuleusement attachée.

Un jour que j'allais attendre la comtesse dans sa loge, je m'entends appeler de la loge voisine. N'était-ce pas encore la décente madame de T... ? « Quoi ! déjà ! me dit-on. Quel désœuvrement ! Venez donc près de moi. » J'étais loin de m'attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d'extraordinaire. On va vite avec l'imagination des femmes, et dans ce moment, celle de madame de T... fut singulièrement inspirée. « Il faut, me dit-elle, que je vous sauve le ridicule d'une pareille solitude ; puisque vous voilà, il faut ... l'idée est excellente. Il semble qu'une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir ? Ils seraient vains, je vous en avertis ; point de questions, point de résistance... appelez mes gens. Vous êtes charmant. » Je me prosterne... on me presse de descendre, j'obéis. « Allez chez monsieur, dit-on à un domestique ; avertissez qu'il ne rentrera pas ce soir... » Puis on lui parle à l'oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots, l'opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l'on fait semblant d'écouter. A peine le premier acte est-il fini, que le même domestique rapporte un billet à madame de T..., en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, et je suis déjà hors de la ville avant d'avoir pu m'informer de ce qu'on voulait faire de moi.

Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n'avais bien su qu'elle était femme à grandes passions, et que dans l'instant même elle avait une inclination, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j'aurais été tenté de me croire en bonne fortune. Elle connaissait également la situation de mon cœur, car la comtesse de *** était, comme je l'ai déjà dit, l'amie intime de madame de T... Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j'attendis les événements. Nous relayâmes, et repartîmes comme l'éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d'instance jusqu'où me mènerait cette plaisanterie. « Elle vous mènera dans un très beau séjour ; mais devinez où ? oh ! je vous le donne en mille... chez mon mari. Le connaissez-vous ?

— Pas du tout.

— Je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d'aller le trouver.

— Oui ; mais, s'il vous plaît, que ferai-je là, moi ? à quoi puis-je y être bon ?

— Ce sont mes affaires. J'ai craint l'ennui d'un tête-à-tête ; vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir.

— Prendre le jour d'un raccommodement pour me présenter, cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence. Ajoutez à cela l'air d'embarras qu'on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois dans la démarche que vous allez faire.

— Ah ! point de morale, je vous en conjure ; vous manquez l'objet de votre emploi. Il faut m'amuser, me distraire, et non me prêcher. »

Je la vis si décidée, que je pris le parti de l'être autant qu'elle. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très gais.

Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur et répandait un demi-jour très voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière ; le mouvement de la voiture faisait que le visage de madame de T... et le mien s'entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main, et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les objets se brouillaient à mes yeux, lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement, et qu'on se rejeta au fond du carrosse. « Votre projet, dit-on après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l'imprudence de ma démarche ? » Je fus embarrassé de la question. « Des projets... avec vous... quelle duperie ! vous les verriez venir de trop loin ; mais un hasard, une surprise... cela se pardonne.

— Vous avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble. »

Nous en étions là, sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l'avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d'une réconciliation que pour des raisons de famille. La bienséance amène cependant M. de T... jusqu'à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent, et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence, car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait à ranimer les ressources d'un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l'admiration. La déesse s'empresse de faire les honneurs du temple, et d'en recevoir les compliments. «Vous ne voyez rien ; il faut que je vous mène à l'appartement de monsieur.

— Madame, il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.

— Ah ! ah ! » dit-elle.

À souper, ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise d'offrir à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond : « Madame, il y a trois ans que je suis au lait.

— Ah ! ah ! » dit-elle encore.

Qu'on se peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver ensemble !

Le souper finit. J'imaginais que nous nous coucherions de bonne heure ; mais je n'imaginais bien que pour le mari. En entrant dans le salon : « Je vous sais gré, madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d'amener monsieur. Vous avez jugé que j'étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé, car je me retire. » Puis, se tournant de mon côté, il ajouta d'un air ironique : « Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de mes excuses auprès de madame ». Il nous quitta.

Nous nous regardâmes, et pour nous distraire de toutes réflexions, madame de T... me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe ; elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d'essor à l'imagination. Le château ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine, et ses sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme de ce beau lieu.

Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d'abord : elle était couverte d'arbres épais. On s'était remis de l'espèce de persiflage qu'on venait d'essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s'attirent, j'en faisais à mon tour, elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Il y avait longtemps que nous marchions. Elle m'avait d'abord donné son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l'empêchait presque de poser à terre. L'attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente ; on s'y assied sans changer d'attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l'éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs. « Eh ! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, avec moins d'effroi ? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous. » Peut-être voulait-elle être contrariée ; je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu'il était impossible que nous puissions jamais nous être autre chose que ce que nous étions alors. « J'appréhendais cependant, lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût effrayé votre esprit.

— Je ne m'alarme pas si aisément.

— Je crains cependant qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.

— Que faut-il pour vous rassurer ?

— Vous ne devinez pas ?

— Je souhaite d'être éclaircie.

— J'ai besoin d'être sûr que vous me pardonnez.

— Et pour cela il faudrait... ?

— Que vous m'accordassiez ici ce baiser que le hasard...

— Je le veux bien : vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. »

On voulut prévenir les illusions, et j'eus le baiser.

Il en est des baisers comme des confidences : ils s'attirent, ils s'accélèrent, ils s'échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plus tôt donné, qu'un second le suivit, puis un autre : ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient ; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s'échapper. Le silence survint ; on l'entendit (car on entend quelquefois le silence) : il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. « Il faut rentrer, dit-elle, l'air du soir ne nous vaut rien.

— Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.

— Oui, je suis moins susceptible qu'une autre ; mais n'importe, rentrons.

— C'est par égard pour moi, sans doute... vous voulez me défendre contre le danger des impressions d'une telle promenade... et des suites qu'elle pourrait avoir pour moi seul.

— C'est donner de la délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... mais rentrons, je l'exige. »

Propos gauches, qu'il faut passer à deux êtres qui s'efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu'ils ont à dire. Elle me força de reprendre le chemin du château.

Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu'elle se faisait, si c'était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j'avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée ; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l'un de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui ni à quoi nous en prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre en droit de rien exiger, de rien demander : nous n'avions pas seulement la ressource d'un reproche. Qu'une querelle nous aurait soulagés ! mais où la prendre ? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.

Nous touchions à la porte, lorsqu'enfin madame de T... parla. « Je suis peu contente de vous... après la confiance que je vous ai montrée, il est mal... si mal de ne m'en accorder aucune ! Voyez si depuis que nous sommes ensemble vous m'avez dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu'on aime ! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C'était bien le moins que j'eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué de vous priver d'elle.

— N'ai-je pas le même reproche à vous faire, et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si au lieu de me rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus convenable, d'un choix...

— Je vous arrête... songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons à vous : où en êtes-vous avec mon amie ? vous rend-on bien heureux ? Ah ! je crains le contraire : cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement à vous ! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peut-être.

— Eh ! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier ?

— Epargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son espèce sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu'une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie ; mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement : n'êtes-vous pas souvent la victime de cet étrange caractère ? Parlez, parlez.

— Mais, madame, vous vouliez rentrer... et l'air...

— Il a changé. »

Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher, sans que je m'aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu'elle venait de me dire de l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle me disait de la maîtresse qu'elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l'heure, tout cela me troublait ; j'étais tour à tour emporté par l'amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J'étais d'ailleurs trop ému pour me rendre compte de ce que j'éprouvais. Tandis que j'étais en proie à des mouvements si confus, elle avait continué de parler, et toujours de la comtesse. Mon silence paraissait confirmer tout ce qu'il lui plaisait d'en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.

« Comme elle est fine, disait-elle ! qu'elle a de grâces ! Une perfidie dans sa bouche prend l'air d'une saillie ; une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon ; toujours aimable ; rarement tendre,et jamais vraie ; galante par caractère, prude par système ; vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe : c'est un Protée pour les formes, c'est une Grâce pour les manières : elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu jouer de rôles ! Entre nous, que de dupes l'environnent ! Comme elle s'est moquée du baron !... que de tours elle a faits au marquis ! Lorsqu'elle vous prit, c'était pour distraire deux rivaux trop imprudents, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés ; ils avaient eu le temps de l'observer ; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola ; et vous fûtes contents tous quatre. Ah ! qu'une femme adroite a d'empire sur vous ! et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et n'y met rien du sien ! » Madame de T... accompagna cette dernière phrase d'un soupir très significatif. C'était le coup de maître.

Je sentis qu'on venait de m'ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu'on y mettait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l'être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s'adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l'espoir l'avait fait naître. On parut fâchée de m'avoir affligé, et de s'être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.

Je ne concevais rien à tout ce que j'entendais. Nous enfilions la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu'il était impossible d'entrevoir le terme du voyage. Au milieu de nos raisonnements métaphysiques, on me fit apercevoir, au bout d'une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détailla sa situation, son ameublement. Quel dommage de n'en pas avoir la clef ! Tout en causant, nous en approchions. Il se trouva ouvert ; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l'obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D'ailleurs, je savais combien était charmant l'objet qui allait l'embellir.

Nous frémîmes en entrant. C'était un sanctuaire, et c'était celui de l'Amour. Il s'empara de nous ; nos genoux fléchirent ; nos bras défaillants s'enlacèrent, et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes tomber sur un canapé qui occupait une partie du temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d'une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondit dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur. On voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient : il en naissait une de chacun de nos baisers.

Devenue moins tumultueuse, l'ivresse de nos sens ne nous laissait cependant point encore l'usage de la voix. Nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée. Madame de T... se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait, et se calmait à mes caresses ; elle s'affligeait, se consolait, et demandait de l'amour pour tout ce que l'amour venait de lui ravir.

Cet amour, qui l'effrayait un instant avant, la rassurait dans celui-ci. Si, d'un côté, on veut donner ce qu'on a laissé prendre, on veut, de l'autre, recevoir ce qui fut dérobé, et de part et d'autre, on se hâte d'obtenir une seconde victoire pour s'assurer de sa conquête.

Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes avec plus de détail ce qui nous était échappé. Trop ardent, on est moins délicat. On court à la jouissance en confondant toutes les délices qui la précèdent ; on arrache un nœud, on déchire une gaze ; partout la volupté marque sa trace, et bientôt l'idole ressemble à la victime.

Plus calmes, nous trouvâmes l'air plus pur, plus frais. Nous n'avions pas entendu que la rivière, dont les flots baignent les murs du pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d'accord avec la palpitation de nos cœurs. L'obscurité était trop grande pour laisser distinguer aucun objet ; mais à travers le crêpe transparent d'une belle nuit d'été, notre imagination faisait d'une île qui était devant notre pavillon un lieu enchanté. La rivière nous paraissait couverte d'amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n'ont été si peuplées d'amants, que nous en peuplions l'autre rive. Il n'y avait pour nous dans la nature que des couples heureux, et il n'y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions défié Psyché et l'Amour. J'étais aussi jeune que lui ; je trouvais madame de T... aussi charmante qu'elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de l'amour me l'éclairait pour les yeux de l'âme, et le plus sûr des sens confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses cherchent les caresses ; elles s'appellent plus tendrement. On ne veut plus qu'une faveur soit ravie. Si l'on diffère, c'est raffinement. Le refus est timide et n'est qu'un tendre soin. On désire, on ne voudrait pas : c'est l'hommage qui plaît... le désir flatte... L'âme en est exaltée... On adore... On ne cédera point... On a cédé.

« Ah ! me dit-elle avec voix céleste, sortons de ce dangereux séjour ; sans cesse les désirs s'y reproduisent, et l'on est sans force pour leur résister. » Elle m'entraîne.

Nous nous éloignons à regret ; elle tournait souvent le tête ; une flamme divine semblait briller sur le parvis. « Tu l'as consacré pour moi, me disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi ? Comme tu sais aimer ! Qu'elle est heureuse !

— Qui donc, m'écriai-je avec étonnement ? Ah ! si je dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter envie ? »

Nous passâmes devant le banc de gazon, nous nous y arrêtâmes involontairement et avec une émotion muette. « Quel espace immense, me dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter ! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu'à peine puis-je me rappeler d'avoir pu vous résister.

— Eh bien ! lui dis-je, verrai-je se dissiper ici le charme dont mon imagination s'était remplie là-bas ? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal ?

— En est-il qui puisse te l'être encore quand je suis avec toi ?

— Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci que je viens d'être heureux dans l'autre. L'amour veut des gages multipliés ; il croit n'avoir rien obtenu tant qu'il lui reste à obtenir.

— Encore... Non, je ne puis permettre... Non, jamais... »

Et après un long silence : « Mais tu m'aimes donc bien ! »

Je prie le lecteur de se souvenir que j'ai vingt ans. Cependant la conversation changea d'objet : elle devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l'amour, l'analyser, en séparer le moral, le réduire au simple, et prouver que les faveurs n'étaient que du plaisir ; qu'il n'y avait d'engagement (philosophiquement parlant) que ceux que l'on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. « Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l'attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse ! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer... quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement... et puis, au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés. »

Nous sommes tellement machines (et j'en rougis) qu'au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait avant la scène qui venait de se passer, j'étais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes ; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l'amour de la liberté.

« La belle nuit, me disait-elle ! les beaux lieux ! Il y a huit ans que je les avais quittés ; mais ils n'ont rien perdu de leur charme ; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté. Nous n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il pas vrai ? Le château en recèle un plus charmant encore ; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu'il touche. » Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n'être que ce que l'on voudrait. Je protestai que j'étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. « Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée, de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n'est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime à croire que vous étiez de bonne foi ; mais l'empire de l'habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout. J'ai d'ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi ? que pourriez-vous désirer ? et que devient-on avec une femme, sans le désir et l'espérance ! Je vous ai tout prodigué : à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l'ivresse, vous abandonnent à la sévérité des réflexions. A propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari ? assez maussade, n'est-il pas vrai ? Le régime n'est point aimable. Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage : il prendrait de l'humeur. Dès qu'il viendra du monde (et sans doute il en viendra)... D'ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder... Vous vous souvenez de l'air de monsieur, hier en nous quittant ?... » Elle vit l'impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite : « Il était plus gai lorsqu'il fit arranger avec tant de recherche le cabinet dont je vous parlais tout à l'heure. C'était avant mon mariage. Il tient à mon appartement. Il n'a jamais été pour moi qu'un témoignage... des ressources artificielles dont M. de T... avait besoin pour fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme ».

C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. « Il tient à votre appartement, lui dis-je ; quel plaisir d'y venger vos attraits offensés ! de leur y restituer les vols qu'on leur a faits ! » On trouva ceci d'un meilleur ton. « Ah ! lui dis-je, si j'étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l'habitude...

— Si vous me promettiez d'être sage ? » dit-elle en m'interrompant.

Il faut l'avouer, je ne me sentais pas toute la ferveur, toute la dévotion qu'il fallait pour visiter ce nouveau temple ; mais j'avais beaucoup de curiosité : ce n'était plus madame de T... que je désirais, c'était le cabinet.

Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes ; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues; enfin nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. « Qu'allez-vous faire de moi, lui dis-je ? que voulez-vous que je devienne ? me renverrez-vous seul ainsi dans l'obscurité ? m'exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre ? » Cette raison lui parut sans réplique. « Vous me promettez donc...

— Tout... tout au monde ».

On reçut mon serment. Nous ouvrîmes doucement la porte ; nous trouvâmes deux femmes endormies, l'une jeune, l'autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On lui parla à l'oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète, artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. J'offris de remplir l'office de la femme qui dormait. On accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s'échappaient en boucles flottantes ; on y ajouta seulement une rose que j'avais cueillie dans le jardin, et que je tenais encore par distraction ; une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n'y avait pas un nœud à toute cette parure ; je trouvai madame de T... plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l'émail de ses dents et rendait son sourire plus voluptueux, des rougeurs éparses ça et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient la jouissance. Enfin, elle me parut plus séduisante encore que mon imagination ne se l'était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s'ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.

Près d'entrer, on m'arrêta : « Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n'avoir jamais vu, ni même soupçonné l'asile où vous allez être introduit. Point d'étourderie ; je suis tranquille sur le reste.

— La discrétion est la première des vertus ; on lui doit bien des instants de bonheur ».

Tout cela avait l'air d'une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d'un prosélyte que l'on éprouve avant la célébration des grands mystères... « Mais votre comtesse, me dit-elle en s'arrêtant... ». J'allais répliquer ; les portes s'ouvrirent : l'admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi ; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l'enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j'étais entré. Je ne vis qu'un bosquet aérien qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien ; enfin je me trouvai dans une vaste cage de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints, que, répétés, ils produisaient l'illusion de tout ce qu'ils représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière ; une lueur douce et céleste pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d'être plus ou moins aperçu ; des cassolettes exhalaient de délicieux parfums ; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d'une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillage ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement ; d'un autre côté, on voyait la statue de l'Amour distribuant des couronnes ; devant cette statue était un autel, sur lequel brillait une flamme ; au bas de cet autel étaient une coupe, des couronnes et des guirlandes ; un temple d'une architecture légère achevait d'orner ce côté : vis-à-vis était une grotte sombre ; le dieu du mystère veillait à l'entrée ; le parquet, couvert d'un tapis pluché, imitait le gazon. Au plafond, des génies suspendaient des guirlandes, et du côté qui répondait aux portiques était un dais sous lequel s'accumulait une quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des amours.

Ce fut là que la reine de ce lieu alla se jeter nonchalamment. Je tombai à ses pieds ; elle se pencha vers moi, elle me tendit les bras, et dans l'instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d'amants heureux.

Les désirs se reproduisent par leurs images. « Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne ? si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs ? Pourriez-vous y prononcer un refus ?

— Et vos serments, me répondit-elle en se levant.

— J'étais un mortel quand je les fis, vous m'avez fait un dieu : vous adorer, voilà mon seul serment.

— Venez, me dit-elle, l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse, venez... »

En même temps, elle s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous franchi l'entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes, mollement, renversés sur un monceau de coussins. L'obscurité régnait avec le silence dans ce nouveau sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l'Amour. Elle pris une couronne qu'elle posa sur ma tête, et soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, elle me dit : « Eh bien ! aimeriez-vous jamais la comtesse autant que moi ? » J'allais répondre, lorsque la confidente, en entrant précipitamment, me dit : « Sortez bien vite, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château ».

Tout s'évanouit avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d'avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner mon appartement ; mais où l'aller chercher ? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu'à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d'une promenade du matin.

La fraîcheur et l'air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d'une nature enchantée, je ne vis qu'une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre ; je respirais enfin. je n'eus rien de plus pressé alors que de me demander si j'étais l'amant de celle que je venais de quitter, et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra que je pourrais me faire une telle question ? moi qui croyais savoir qu'elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le marquis de..., moi qui me croyais tellement épris de la comtesse, qu'il devait m'être impossible de lui devenir infidèle ! Quoi ! hier ! madame de T... ! Est-il bien vrai ? aurait-elle rompu avec le marquis ? m'a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir ? Quelle aventure ! quelle nuit ! Je ne savais si je ne rêvais pas encore ; je doutais, puis j'étais persuadé, convaincu, et puis je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j'entendis du bruit près de moi : je levai les yeux, me les frottai, je ne pouvais croire... c'était... qui ?... le marquis. « Tu ne m'attendais pas si matin, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! comment cela s'est-il passé ?

— Tu savais donc que j'étais ici, lui demandai-je ?

— Oui, vraiment : on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage ? le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule ? quand te renvoie-t-on ? J'ai pourvu à tout ; je t'amène une bonne chaise qui sera à tes ordres : c'est à charge d'autant. Il fallait un écuyer à madame de T..., tu lui en as servi, tu l'as amusée sur la route ; c'est tout ce qu'elle voulait, et ma reconnaissance...

— Oh ! non, non, je sers avec générosité, et dans cette occasion, madame de T... pourrait te dire que j'y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance ».

Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation. « Pourquoi venir si tôt, dis-je ? Il me semble qu'il eût été plus prudent...

— Tout est prévu ; c'est le hasard qui semble me conduire ici : je suis censé revenir d'une campagne voisine. Madame de T... ne t'a donc pas mis au fait ? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.

— Elle avait sans doute ses raisons, et peut-être si elle eût parlé n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.

— Cela, mon cher, a donc été bien plaisant ? Conte-moi les détails... conte donc.

— Ah !... un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une comédie, et bien que je sois pour quelque chose dans la pièce...

— Tu n'avais pas le beau rôle.

— Va, va, rassure-toi, il n'y a point de mauvais rôle pour de bons acteurs.

— J'entends ; tu t'en es bien tiré.

— Merveilleusement.

— Et madame de T... ?

— Sublime ! Elle a tous les genres.

— Conçois-tu qu'on ait pu fixer cette femme-là ? Cela m'a donné de la peine ; mais j'ai amené son caractère au point que c'est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.

— Fort bien !

— C'est mon talent, à moi : toute son inconstance n'était que frivolité, dérèglement d'imagination ; il fallait s'emparer de cette âme-là.

— Cest le bon parti.

— N'est-il pas vrai ? Tu n'as pas d'idée de son attachement pour moi.. Au fait, elle est charmante, tu en conviendras. Entre nous, je ne lui connais qu'un défaut : c'est que la nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits. Elle fait tout naître, tout sentir, et elle n'éprouve rien : c'est un marbre.

— Il faut t'en croire, car moi je ne puis... Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari : vraiment, c'est à s'y tromper, et si je n'eusse pas soupé hier avec le véritable...
— A propos, a-t-il été bien bon ?

— Jamais on n'a été plus mari que cela.

— Oh ! la bonne aventure ! Mais tu n'en ris pas assez, à mon gré. Tu ne sens donc pas tout le comique de ton rôle ? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges ; qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons ; j'ai de l'impatience d'en rire avec madame de T... Il doit faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais de bonne heure. Décemment, il faudrait commencer par le mari. Viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t'a donc bien pris pour un amant ?

— Tu jugeras de mes succès par la réception qu'on va me faire. Il est neuf heures : allons de ce pas chez monsieur ».

Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m'y amena : la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet de chambre qui dormait dans un fauteuil ; une bougie expirait près de lui. En s'éveillant au bruit, il présenta étourdiment ma robe de chambre au marquis, en lui faisant quelques reproches sur l'heure à laquelle il rentrait. J'étais sur les épines ; mais le marquis était si disposé à s'abuser, qu'il ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnais mes ordres pour mon départ à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez monsieur. On s'imagine bien qui fut accueilli : ce ne fut pas moi ; c'était dans l'ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s'arrêter. On voulut le conduire chez madame, dans l'espérance qu'elle le déterminerait. Quant à moi, on n'osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu pour douter que l'air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le marquis m'offrit sa chaise ; je l'acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contents. Je voulais cependant voir encore madame de T... : c'était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d'en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T... : « Cela n'est-il pas admirable ! Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire ? Au vrai, c'est un fort galant homme, et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme ». Personne n'était plus que moi pénétré de cette vérité. « Quelque plaisant que soit cela, mon cher, motus ; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret ne saurait être en de meilleures mains.

— Crois, mon ami, qu'elle compte sur moi, et, tu le vois, son sommeil n'en est point troublé. — Oh ! il faut convenir que tu n'as pas ton second pour endormir une femme.

— Et un mari, mon cher, un amant même au besoin ».

On avertit enfin qu'on pouvait entrer chez madame de T... : nous nous y rendîmes.

« Je vous annonce, madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis.

— Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d'avoir senti le chagrin que cela m'aurait donné ».

lle nous examinait l'un et l'autre ; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu'il le fallait pour me consoler, et sans se dégrader à mes yeux. Elle adressa à l'autre des propos tendres, à moi d'honnêtes et décents ; badina, et ne plaisanta point. « Madame, dit le marquis, il a fini son rôle aussi bien qu'il l'avait commencé ». Elle répondit gravement : « J'étais sûre du succès de tous ceux que l'on confierait à monsieur ». Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari. Elle me regarda, m'approuva, et ne rit point. « Pour moi, dit le marquis, qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci : c'est un ami que nous nous sommes fait, madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance...

— Eh ! monsieur, dit madame de T..., brisons là-dessus, et croyez que je sens tout ce que je dois à monsieur ».

On annonça M. de T..., et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T... m'avait persiflé et me renvoyait ; mon ami le dupait et se moquait de moi ; je le lui rendais, tout en admirant madame de T..., qui nous jouait tous, sans rien perdre de la dignité de son caractère.

Après avoir joui quelques instants de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais, madame de T... me suivit, feignant de vouloir me donner une commission. « Adieu, monsieur ; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle ; celle qui en est l'objet en est digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle, plus tendre, plus délicat et plus sensible. Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant... Ne me brouillez pas avec la comtesse ». Elle me serra la main, et me quitta.

Je montai dans la voiture qui m'attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n'en trouvai point.

1. Épitre de saint Paul aux Corinthiens (II, 3, 6).

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Version de 1777

La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus. J’y réussis et lui tournai la tête : c’est ce que je demandais. Elle était amie de Mme de T*** qui me lorgnait depuis quelque temps, et semblait avoir de grands desseins sur ma personne. Elle y mettait de la suite, se trouvait partout où j’étais, et menaçait de m’aimer à la folie, sans cependant que cela prît sur sa dignité et sur son goût pour les décences; car, comme on le verra, elle y était scrupuleusement attachée.

Un jour que j’allais attendre la Comtesse dans sa loge à l’Opéra, j’arrivai de si bonne heure, que j’en avais honte : on n’avait pas commencé. À peine entrais-je, je m’entends appeler de la loge d’à côté. N’était-ce pas encore la décente Mme de T*** ! « Quoi! déjà, me dit-on, quel désœuvrement! Venez donc près de moi. » J’étais loin de m’attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d’extraordinaire. On va vite avec l’imagination des femmes; et dans ce moment, celle de Mme de T*** fut singulièrement inspirée. « Il faut, me dit-elle, que je vous sauve du ridicule d’une pareille solitude; il faut… l’idée est excellente; et, puisque vous voilà, rien de plus simple que d’en passer ma fantaisie. Il semble qu’une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir? Ils seraient vains, je vous en avertis : je vous enlève. Laissez-vous conduire, point de question, point de résistance… Abandonnez-vous à la Providence; appelez mes gens. Vous êtes un homme unique, délicieux. » Je me prosterne… On me presse de descendre, j’obéis. J’appelle, on arrive. « Allez chez Monsieur, dit-on à un domestique; avertissez qu’il ne rentrera point ce soir… » Puis on lui parle à l’oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots; l’Opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l’on fait semblant d’écouter. À peine le premier acte est-il fini, qu’on apporte un billet à Mme de T***, en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, donne ses ordres, et je suis déjà hors de la ville, avant d’avoir pu m’informer de ce qu’on voulait faire de moi.

Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n’avais bien su qu’elle était femme à grande passion, et que dans l’instant même elle avait une inclination bien reconnue, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j’aurais été tenté de me croire en bonne fortune : elle était également instruite de la situation de mon cœur; car la Comtesse de *** était, comme je l’ai déjà dit, l’amie intime de Mme de T***. Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j’attendis les événements. Nous relayâmes et repartîmes comme l’éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d’instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie. « Elle vous mènera dans un très beau séjour; mais devinez où ? je vous le donne en mille… Chez mon mari. Le connaissez-vous?

— Pas du tout.

— Eh bien, moi, je le connais un peu; et je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela s’arrange, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller le trouver.

— Oui; mais, s’il vous plaît, que ferai-je là, moi? À quoi puis-je être bon!

— Ce sont mes affaires. J’ai craint l’ennui d’un tête-à-tête; vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir.

— Prendre le jour d’un raccommodement pour me présenter! cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence, si à vingt-cinq ans on pouvait l’être. Ajoutez à cela l’air d’embarras qu’on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois à la démarche où vous vous engagez.

— Ah, point de morale, je vous en conjure; vous manquez l’objet de votre emploi. Il faut m’amuser, me distraire, et non me prêcher. »

Je la vis si décidée, que je pris le parti de l’être tout au moins autant qu’elle. Je me mis à rire de mon personnage. Nous devînmes très gais, et je finis par trouver qu’elle avait raison.

Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur d’un demi-jour très voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière; le mouvement de la voiture faisait que le visage de Mme de T*** et le mien s’entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main; et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa de moi brusquement, et qu’on se rejeta au fond du carrosse. « Votre projet, dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche? » Je fus embarrassé de la question. « Des projets… avec vous… quelle duperie! Vous les verriez venir de trop loin : mais un hasard, une surprise… cela se pardonne.

— Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble? »

Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l’avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du Maître, qui était rétive à l’exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d’une réconciliation que pour des raisons de famille. La bienséance l’amena cependant jusqu’à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence; car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s’étudiait à ranimer les ressources d’un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La Déesse s’empresse de faire les honneurs du Temple, et d’en recevoir les compliments. « Vous ne voyez rien, me dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de Monsieur.

— Eh! Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait défaire.

— Ah! ah! » dit-elle, en songeant à autre chose.

Je pensai éclater de rire, en la voyant si bien au courant de ce qui se passait chez elle. À souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise encore d’offrir à Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond : « Madame, il y a trois ans que je suis au lait.

— Ah! ah! » répondit-elle encore.

Qu’on se peigne une conversation entre trois êtres, si étonnés de se trouver ensemble!

Le souper finit. J’imaginais que nous nous coucherions de bonne heure; mais je n’imaginais bien que pour le mari. En rentrant dans le salon : « Je vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener Monsieur. Vous avez jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé; car je me retire. » Puis, se tournant de mon côté, d’un air assez ironique : « Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de faire ma paix avec Madame. » Alors il nous quitta.

Nous nous regardâmes, et pour se distraire des idées que cette retraite occasionnait, Mme de T*** me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe : elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d’essor à l’imagination. Le château, ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine, qui les bornait par son cours, dont les sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme du lieu.

Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d’abord : elle était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’espèce de persiflage qu’on venait d’essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes, plus intéressantes. Il y avait longtemps que nous marchions. Elle m’avait d’abord donné son bras, ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l’empêchait presque de poser à terre. L’attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente; on s’y assied sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme et de ses douceurs. « Eh! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, surtout avec moins d’effroi? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous. » Peut-être voulait-elle être contrariée; je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu’il était comme impossible que nous pussions jamais nous être autre chose que ce que nous nous étions alors. « J’appréhendais cependant que la surprise de tantôt n’eût effrayé votre esprit.

— Oh! je ne m’alarme pas si aisément.

— Je crains cependant qu’elle ne vous ait laissé quelques nuages.

— Que faut-il donc pour vous rassurer?

— Vous le pouvez.

— Eh! comment?

— Vous ne devinez pas?

— Mais je souhaite d’être éclaircie.

— J’ai besoin d’être sûr que vous me pardonniez.

— Pour cela, que faut-il?

— M’accorder franchement, à l’heure même, ce baiser surpris tantôt par le hasard, et qui a paru vous effaroucher.

— Que ne parliez-vous : je le veux bien; vous seriez trop fier, si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. »

On voulut prévenir mes illusions; j’eus le baiser.

Il en est des baisers comme des confidences, ils s’attirent, ils s’accélèrent, ils s’échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plutôt donné, qu’un second le suivit, puis un autre; ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper. Le silence vint, on l’entendit (car on entend quelquefois le silence), il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. « Il faut rentrer, dit-elle; l’air du soir ne vous vaut rien.

— Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.

— Oui… je suis moins susceptible qu’une autre; mais, n’importe, rentrons.

— C’est par égard pour moi, sans doute… Vous… vous voulez me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade, et des suites fatales qu’elle pourrait avoir pour moi seul?

— C’est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela… Mais rentrons, je l’exige. » (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu’ils ont à dire.)

Elle me força à reprendre le chemin du château.

Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène aussi agréablement commencée; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander : nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. De sorte que tous nos sentiments restaient renfermés et contraints au fond de nos cœurs. Qu’une querelle m’aurait soulagé! mais où la prendre? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.

Nous étions à la porte fatale, lorsque enfin Mme de T*** parla : « Je ne suis guère contente de vous… Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m’en accorder aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m’avez dit un mot de la Comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C’était bien le moins que j’eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué de vous priver d’elle.

— N’ai-je pas le même reproche à vous faire, et n’auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d’une réconciliation avec un mari, vous m’aviez parlé d’un choix plus convenable, d’un choix...

— Damon… Je vous arrête… songez qu’un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences… Revenons. Où en êtes-vous avec la Comtesse? Vous rend-on bien heureux? Ah! je crains le contraire : cela m’afflige; je m’intéresse si tendrement à vous! Oui, Monsieur, je m’y intéresse… plus que vous ne pensez peut-être.

— Eh! pourquoi donc, Madame, vouloir croire avec le public ce qu’il s’amuse à grossir, à circonstancier, l’inimitié de la Comtesse avec moi?

— Épargnez-vous la feinte; je sais sur votre compte tout ce que l’on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l’accuser de coquetterie; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une coquette. Parlez-moi franchement : n’êtes-vous pas souvent la victime de ce genre de caractère? Parlez, parlez.

— Mais, Madame, vous vouliez rentrer… et l’air…

— Il a changé. »

Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher, sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’Amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de la Maîtresse qu’elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, la situation, l’heure, tout cela me troublait; j’étais tour à tour emporté par l’amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J’étais d’ailleurs trop ému pour me faire un plan, et prendre de certaines résolutions. Tandis que j’étais en proie à des mouvements si étranges, elle avait toujours continué de parler, et toujours de la Comtesse; et mon silence avait paru confirmer tout ce qu’il lui plaisait d’en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.

« Comme elle est fine, disait-elle, qu’elle a de grâces! Une perfidie entre ses mains prend l’air d’une gaieté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d’abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie; galante par caractère, prude par système, vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe, c’est un Protée pour les formes, c’est une Grâce pour les manières; elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu faire de personnages! Entre nous, que de dupes l’environnent! Comme elle s’est moquée du Baron!… Que de tours elle a joués au Marquis! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire deux rivaux trop imprudents, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés, ils avaient eu le temps de l’observer; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola, et vous fûtes contents tous quatre. Ah! qu’une femme adroite a d’empire sur vous! Et qu’elle est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout, et n’y met jamais du sien! » Mme de T*** accompagna cette dernière phrase d’un soupir très intelligent, et fait pour être décisif. C’était le coup de maître.

Je sentis qu’on venait de m’ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu’on y mettait. Je fus frappé de la vérité du portrait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l’être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s’adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l’espoir l’avait causé. On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.

Je ne concevais rien à tout ce que j’entendais. Nous suivions, sans nous en douter, la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Après beaucoup d’écarts, presque méthodiques, on me fit apercevoir, au bout d’une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détaillait sa situation, son ameublement. Quel dommage de n’en avoir pas la clef! Tout en causant, nous approchions. Il se trouva ouvert; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l’obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D’ailleurs, je savais combien était charmant l’objet qui devait l’embellir.

Nous frémîmes en entrant : c’était un Sanctuaire, et c’était celui de l’Amour! Il s’empara de nous, nos genoux fléchirent. Il ne nous resta de force que celle que donne ce Dieu. Nos bras défaillants s’enlacèrent, et nous allâmes tomber, sans le moindre projet, sur un canapé qui occupait une partie du Temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d’une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondait dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur; on voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient; il en naissait une de chacun de nos baisers… Quand l’ivresse de nos sens nous eut rendus à nous-mêmes, nous ne pouvions retrouver l’usage de la voix, et nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée. Elle se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses; elle s’affligeait, se consolait et demandait de l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir.

Cet amour, qui l’effrayait dans un autre instant, la rassurait dans celui-ci. Si d’un côté on veut donner ce qu’on a laissé prendre, on veut de l’autre recevoir ce qu’on a dérobé; et, de part et d’autre, on se hâte d’obtenir une seconde victoire, pour s’assurer de sa conquête.

Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes ce qui nous était échappé, avec plus de détail. Trop ardent, on est moins délicat. On court à la jouissance, en confondant toutes les délices qui la précèdent. On arrache un nœud, on déchire une gaze. Partout la volupté marque sa trace, et bientôt l’idole ressemble à la victime.

Plus calmes, l’air nous parut plus pur, plus frais. Nous n’avions pas entendu que la rivière, qui baignait les murs du pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec la tendre palpitation de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer aucun objet; mais, à travers le crêpe transparent d’une belle nuit d’été, notre imagination faisait, d’une île qui était devant notre pavillon, un lieu enchanté. La rivière nous paraissait couverte d’Amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n’ont été si peuplées d’Amants que nous en peuplions l’autre rive. Il n’y avait pour nous dans la Nature que des couples heureux, et il n’y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions défié Psyché et l’Amour. J’étais aussi jeune que lui; elle me paraissait aussi charmante qu’elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de l’Amour me l’éclairait pour les yeux de l’âme, et le plus sûr des sens confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses cherchent les caresses. Elles se confondent plus tendrement : on ne veut plus qu’une faveur soit ravie. Si l’on diffère, c’est raffinement. Le refus est timide, et n’est qu’un tendre soin. On désire, on ne voudrait pas; c’est l’hommage qui plaît… le désir flatte… l’âme est exaltée… on adore… on ne cédera point… on a cédé.

« Ah! me dit-elle, avec un son de voix céleste, sortons de ce dangereux séjour; sans cesse les désirs s’y reproduisent, et l’on est sans force pour leur résister. » Elle m’entraîne.

Nous nous éloignons à regret; elle tournait souvent la tête; une flamme divine semblait briller sur le parvis. « Tu l’as consacré pour moi, me disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi? Comme tu sais aimer! qu’elle est heureuse!

— Qui donc? m’écriai-je avec étonnement. Ah! si je dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter envie! »

Nous passâmes devant le banc de gazon, et nous nous arrêtâmes involontairement et avec une de ces émotions muettes, qui signifient beaucoup. « Quel espace immense, me dit-elle alors, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu’à peine puis-je me rappeler que j’ai pu vous résister. » Je ne sentis point d’abord tout ce que ces mots renfermaient d’obligeant, et à quoi leur sens m’engageait. « Eh bien, lui dis-je, verrai-je se dissiper tout le charme dont mon imagination était remplie là-bas? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal?

— En est-il qui puisse te l’être encore quand je suis avec toi ?

— Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci, que je viens d’être heureux dans l’autre. L’amour vrai veut des gages multipliés; il croit n’avoir rien obtenu tant qu’il lui reste quelque chose à obtenir.

— Encore… Non, je ne puis permettre… Non, jamais… »

Et elle me faisait toutes ces défenses-là d’un ton à n’être point obéie : ce que j’interprétais en perfection.

Je prie le lecteur de se ressouvenir que j’ai à peine vingt-cinq ans, et que les faits de cet âge n’engagent personne. Cependant la conversation changea d’objet; elle devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, l’analyser, en séparer le moral, le réduire au simple, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir; qu’il n’y avait d’engagements réels (philosophiquement parlant) que ceux que l’on contractait avec le Public, en le laissant pénétrer dans nos secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. « Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l’attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur ignoré de toute la nature ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer. Quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement… et puis, au fait, du plaisir, sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés d’usage. »

Nous sommes tellement machines (et j’en rougis), qu’au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait, avant la scène qui venait de se passer, j’entrais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l’amour de la liberté.

« La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux! Il y a huit ans que je les avais quittés; mais ils n’ont rien perdu de leurs charmes; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté. Nous n’oublierons jamais ce cabinet, n’est-il pas vrai? Le château en recèle un plus charmant encore; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout ce qu’il voit, et qui brise tout ce qu’il touche. » Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n’être que ce que l’on voudrait. Je protestai que j’étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. Mme de T*** aimait mieux les raisons que la raison. « Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la Comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. Vous vous êtes conduit aussi décemment qu’il soit possible. La nouveauté pique, vous m’avez trouvée aimable, et j’aime à croire que vous étiez de bonne foi; mais l’empire de l’habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n’ai pas ce qu’il faut pour en venir à bout. J’ai d’ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi? Que pourriez-vous désirer? Et que devient-on avec une femme, sans le désir et l’espérance ? Je vous ai tout prodigué : à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l’ivresse, nous abandonnent à la sévérité des réflexions. À propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari? assez maussade, n’est-il pas vrai? Le régime n’est point aimable; je ne crois pas qu’il vous ait vu de sang-froid : notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage; il prendrait de l’humeur... Dès qu’il viendra du monde (et sans doute il en viendra)… D’ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder… Vous vous souvenez de l’air de Monsieur, hier en nous quittant ?… » Elle vit l’impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite : « Il était plus gai, lorsqu’il fit arranger avec tant de recherche, le cabinet dont je vous parlais tout à l’heure. C’était avant mon mariage; il tient à mon appartement. Il n’a jamais été pour moi qu’un témoignage… des ressources artificielles dont M. de T*** avait besoin de fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme. »

C’est ainsi que par intervalle elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. « Il tient à votre appartement, lui dis-je; quel plaisir d’y venger vos attraits offensés, de leur y restituer les vols qu’on leur a faits! » On trouva ceci d’un meilleur ton. « Ah! lui dis-je, si j’étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l’habitude… » Elle saisit, avec une intelligence très prompte, ce que je voulais dire; et plus surprise que fâchée, elle reprit : « Si vous me promettiez d’être sage… » Il faut l’avouer, je ne me sentais pas encore toute la ferveur, toute la dévotion qu’il fallait pour visiter les saints lieux; mais j’avais beaucoup de curiosité; ce n’était plus Mme de T*** que je désirais; c’était le cabinet. Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues; enfin, nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. « Qu’allez-vous faire de moi ? lui dis-je, que voulez-vous que je devienne? Me renverrez-vous ainsi seul dans l’obscurité? M’exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre? »

Cette raison lui parut sans réplique. « Vous me promettez donc…

— Tout… tout au monde. »

On reçut mon serment avec l’espérance, bien entendu, que j’étais encore très capable d’être parjure. Nous ouvrîmes doucement la porte : nous trouvâmes deux femmes endormies; l’une jeune, l’autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance; ce fut elle qu’on éveilla. On lui parla à l’oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. Moi, je m’offris à remplir l’office de la femme qui dormait : on accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s’échappèrent en boucles flottantes. On y ajouta seulement une rose que j’avais cueillie dans le jardin et que je tenais encore par distraction; une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n’y avait pas un nœud à toute cette parure; je trouvai Mme de T*** plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l’émail de ses dents, et rendait son sourire plus voluptueux. Des rougeurs éparses çà et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m’en rappelaient la jouissance. Enfin elle me parut, à la lumière, plus séduisante encore que mon imagination ne se l’était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s’ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.

Près d’entrer, on m’arrêta : « Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n’avoir jamais vu, ni même soupçonné l’asile où vous allez être introduit. Point d’étourderie; je suis tranquille sur le reste.

— La discrétion est ma vertu favorite; on lui doit bien des instants de bonheur. »

Tout cela avait l’air d’une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d’un jeune prosélyte que l’on éprouve avant la célébration des grands mystères. « Mais votre Comtesse », me dit-elle en s’arrêtant… J’allais répliquer; les portes s’ouvrirent : l’admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l’enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j’étais entré. Je ne vis plus qu’un bosquet aérien, qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien; enfin je me trouvai comme dans une vaste cage entièrement de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints, qu’elles produisaient l’illusion de tout ce qu’elles représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière. Une lueur douce et céleste y pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d’être plus ou moins aperçu. Des cassolettes exhalaient les plus agréables parfums; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d’une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillages ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement. D’un autre côté, on voyait la statue de l’Amour distribuant des couronnes; devant cette statue était un autel sur lequel on voyait briller une flamme; au bas de cet autel, une coupe, des couronnes et des guirlandes. Un temple d’une architecture légère achevait d’orner ce côté : vis-à-vis était une grotte sombre. Le Dieu du mystère veillait à l’entrée. Le parquet, couvert d’un tapis pluché, imitait un épais gazon. Au haut du plafond, des Amours suspendaient des guirlandes qui se jouaient négligemment. Le quatrième côté, qui répondait aux portiques, était un dais sous lequel s’accumulait une quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des Amours.

Ce fut là qu’alla se jeter nonchalamment la Reine de ce lieu. Je tombai à ses pieds : elle se pencha vers moi, elle tendit les bras, et dans l’instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d’amants heureux.

Les désirs se reproduisent par leur image. « Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne? Si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs? pourriez-vous y prononcer un refus?

— Et vos serments, me répondit-elle, en se levant.

— J’étais un mortel quand je les fis; vous m’avez fait un Dieu : vous adorer, voilà mon seul serment.

— Venez, me dit-elle, l’ombre du mystère doit cacher ma faiblesse; venez… »

En même temps elle s’approcha de la grotte. À peine en avions-nous franchi l’entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes mollement renversés sur un monceau de coussins. L’obscurité régnait avec le silence dans ce sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations; ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l’Amour. Nous sortîmes de la grotte pour aller lui porter notre hommage. La scène avait changé. Au lieu du Temple et de la statue de l’Amour, c’était celle du Dieu des Jardins. (Le même ressort qui nous avait fait entrer dans la grotte avait produit ce changement, en retournant la figure de l’Amour, et en renversant l’autel.) Nous avions aussi quelques grâces à rendre à ce nouveau Dieu. Nous marchâmes à son Temple, et il put lire dans mes yeux que j’étais digne encore de me le rendre propice. La Déesse prit une couronne qu’elle me posa sur la tête, et me présenta une coupe, où je bus à pleins flots le nectar des Dieux.

« Hé bien », me dit, après quelques moments, la Fée de ce séjour, en soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, « aimerez-vous jamais la Comtesse autant que moi?

— J’avais oublié, lui répondis-je, que je dusse jamais retourner sur la terre. »

Elle sourit, fit un signe, et tout disparut... « Sortez bien vite, me dit en entrant la confidente, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château. »

Tout m’échappe avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d’avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner ma chambre; mais où l’aller prendre? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu’à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d’une promenade du matin. La fraîcheur et l’air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble, et se suivre avec ordre : je respirais. Je n’eus rien de plus pressé alors que de me demander si j’étais l’amant de celle que je venais de quitter; et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m’eût dit hier à l’Opéra que je pourrais aujourd’hui me faire cette question-là? Moi, qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le Marquis de ***, moi, qui me croyais tellement épris de la Comtesse, qu’il devait m’être impossible de lui devenir infidèle! Quoi! hier! Mme de T*** est-il bien vrai? Aurait-elle rompu avec le Marquis? m’a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir? Quelle aventure! quelle nuit! et je m’interrogeais pour savoir si je ne rêvais pas encore. Je m’étais assis, et, ne cessant de raisonner avec moi-même, je ne savais trop à quoi me fixer; je soupçonnais, je doutais, puis j’étais persuadé, convaincu, et puis, je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j’entendis du bruit près de moi; je levai les yeux, me les frottai; je ne pouvais croire… c’était… qui ?… le Marquis. « Tu ne m’attendais pas si matin, n’est-il pas vrai? Eh bien, comment cela s’est-il passé ?

— Tu savais donc que j’étais ici? lui demandai-je.

— Oui vraiment; on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage ? le Mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule? quand te renvoie-t-on? J’ai pourvu à tout; je t’amène une bonne chaise qui sera à tes ordres. C’est à charge d’autant. Il fallait un Écuyer à Mme de T***, tu lui en as servi, tu l’as amusée sur la route; c’est tout ce qu’elle voulait, et ma reconnaissance…

— Oh! non, non, je sers avec générosité; et dans cette occasion, Mme de T*** pourrait te dire que j’y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de ta reconnaissance. »

Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l’instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation, et me donnait envie de rire. Au fait, il était difficile de ne pas trouver très plaisant tout ce qui s’était passé. « Mais, pourquoi venir si tôt? dis-je au Marquis : il me semble qu’il eût été plus prudent…

— Tout est prévu : c’est le hasard qui semble me conduire ici; je suis censé revenir d’une campagne voisine. Mme de T*** ne t’a donc pas mis au fait? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.

— Elle avait sans doute ses raisons, et peut-être, si elle eût parlé, n’aurais-je pas joué si bien mon personnage?

— Cela, mon cher, a donc été bien plaisant? Conte-moi tous les détails… conte donc.

— Ah!… un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une Comédie, et, bien que je sois pour quelque chose dans la Pièce…

— Tu n’avais pas le beau rôle.

— Va, va, rassure-toi; il n’y a point de mauvais rôles pour de bons Acteurs.

— J’entends : tu t’en es bien tiré.

— Merveilleusement!

— Et Mme de T*** ?

— Sublime! elle a tous les genres.

— Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là? Cela m’a donné de la peine; mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.

— C’est bien voir les choses.

— C’est mon talent à moi; toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement d’imagination : il fallait s’emparer de cette âme-là.

— C’est le bon parti.

— N’est-il pas vrai? Tu n’as pas d’idée de la force de son attachement pour moi : au fait, elle est charmante, tu seras forcé d’en convenir. Entre nous, je ne lui connais qu’un défaut, c’est que la Nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits; elle fait tout naître, tout sentir, et elle n’éprouve rien, c’est un marbre.

— Il faut t’en croire sur ta parole, car moi, je ne puis… Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari : vraiment, c’est à s’y tromper, et si je n’eusse pas soupé hier avec le véritable…

— À propos, a-t-il été bien bon?

— Jamais on n’a été plus mari que cela.

— Oh! la bonne aventure! Mais tu n’en ris pas assez à mon gré! Tu ne sens donc pas tout le comique de ce qui t’arrive? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges, qu’il s’y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons; j’ai de l’impatience d’en rire avec Mme de T***. Il doit faire jour chez elle; j’ai dit que j’arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le mari; viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t’a donc bien pris pour un amant?

— Tu jugeras de mes succès par la réception qu’on va me faire. Il est neuf heures; allons de ce pas chez Monsieur. »

Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m’y amena; la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet de chambre qui dormait dans un fauteuil. Une bougie expirait près de lui. En s’éveillant au bruit, il présente étourdiment ma robe de chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur l’heure à laquelle il rentrait : j’étais sur les épines. Mais le Marquis était si disposé à s’abuser, qu’il ne vit rien en lui qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnai mes ordres, pour mon départ, à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez Monsieur. Vous imaginez bien qui fut accueilli? ce ne fut pas moi, c’est dans l’ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s’arrêter. On voulut le conduire chez Madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait. Quant à moi, on n’osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu, pour douter que l’air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le Marquis m’offrit sa chaise, je l’acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contents. Je voulais cependant voir encore Mme de T***; c’était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d’en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T*** : « Cela n’est-il pas admirable? Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c’est un fort galant homme, et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme. » (Personne n’était plus que moi pénétré de cette vérité.) « Quelque plaisant que cela soit, mon cher, motus; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à Mme de T*** que son secret ne saurait être en de meilleures mains.

— Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi, et tu le vois, son sommeil n’en est point troublé.

— Oh! il faut convenir que tu n’as pas ton second pour endormir une femme.

— Et un Mari, mon cher, un Amant même au besoin. »

On avertit enfin qu’on pouvait entrer chez Mme de T***. Nous nous y rendîmes avec empressement.

« Je vous annonce, Madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis.

— Je tremblais, me dit Mme de T*** que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait fait. »

Elle nous examinait l’un et l’autre; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du Marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler, sans se dégrader à mes yeux; adressa à l’autre des propos tendres, à moi d’honnêtes et décents; elle badina, et ne plaisanta point. « Madame, dit le Marquis, il a fini son rôle aussi bien qu’il l’avait commencé. » Elle répondit gravement : « J’étais sûre du succès de tous ceux qu’on confierait à Monsieur. » Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari; elle me regarda, m’approuva, et ne rit point. « Pour moi, dit le Marquis qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci : c’est un ami que nous nous sommes fait, Madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance…

— Eh! Monsieur, dit Mme de T***, brisons là-dessus, et croyez que j’ai senti tout ce que je dois à Monsieur. »

On annonça M. de T***, et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T*** m’avait persiflé et me renvoyait; mon ami le dupait et se moquait de moi; je le lui rendais, tout en admirant Mme de T***, qui nous jouait tous, sans perdre rien de la dignité de son caractère.

Après avoir joui quelques instants de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais, Mme de T*** me suivit, feignant de vouloir me donner une commission. « Adieu, Monsieur, je vous dois bien des plaisirs; mais je vous ai payé d’un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle, et celle qui en est l’objet en est digne : si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle plus tendre, plus délicat et plus sensible. Adieu! encore une fois : vous êtes charmant… Ne me brouillez pas avec la Comtesse. » Elle me serra la main, et me quitta.

Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et… je n’en trouvai point.

par M.D.G.O.D.R

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samedi, 24 janvier 2009

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle - Etienne Liebig - 2006

bibliotheca comment draguer la catholique sur les chemins de compostelle

Le narrateur, dragueur invétéré et prédateur sexuel sans scrupules, n'a pour unique but dans la vie d'allonger à l'infini la liste de ses conquêtes féminines. Il pousse le vice au point de faire des conquêtes thématiques tel que c'est le cas ici où sur un cours trajet du pèlerinage de Compostelle, en partant de Vézelay en Bourgogne, il espère se faire le plus de catholiques possibles, mais aussi de tout type: les cathos de gauche, les cathos bourgeois (de droite donc), les intégristes et ce vaste fourre-tout des cathos gentils où l'on retrouve notamment les cathos de hasard. Un vaste programme donc pour le narrateur, qui appuyé sur son bâton de pèlerin, devra mettre en œuvre mille et une ruses afin d'arriver à son but.
Mais les voies vers le Seigneur sont parfois plus complexes qu'il n'y paraît, et le narrateur risque de s'y perdre et de se faire prendre irrémédiablement à son propre jeu.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle de l'écrivain français Etienne Liebig, roman érotique et pornographique, est avant tout un roman caricatural plein d'humour et finalement doté de bien plus de sensibilité, et même de morale, qu'il n'y paraître au début. Dès les premières pages l'humour prend le dessus, on rit à toute page, le texte est jouissif, splendidement athée et très provocateur. Les aventures de ce pèlerin prédateur, prêt à n'importe quel mensonge ou subterfuge, même les plus gros et invraisemblables, sont irrésistibles de par leur humour et leur inventivité. Les scènes érotiques, malgré les règles du genre auquel ce roman appartient, ne sont finalement que secondaires, même si bien réussies, tout le poids étant mis sur la caricature. Au bout d'un moment le narrateur semble aller trop loin, et c'est pour l'auteur l'occasion de récupérer l'histoire pour porter critique, non lus à ces pauvres cathos, mais au narrateur lui-même, cet être sans cœur qui se fera prendre lui-même au dangereux jeu de l'amour. Le style d'écriture est vif et entraînant. L'auteur brille par son humour (lire notamment les appendices où l'on retrouve un beau glossaire sexuel de termes religieux), mais aussi par sa critique. De nombreux détails, religieux et autres, démontrent de plus une belle documentation. Ce roman érotique presque perfait souffre toutefois d'un certain essoufflement en seconde partie, certaines scènes étant un peu répétitives.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle est un roman hilarant et furieusement libertaire.

Un roman à découvrir!

Que les bien-pensants s'en tiennent toutefois éloignés, certains éléments du récit pourraient les choquer !

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Extrait :

Il est midi, le car pour La Charité-sur-Loire part dans vingt minutes, je n'ai que le temps de redescen­dre vers le centre-ville. Je l'ai joué fine, je pense, et je ris sous cape en accélérant l'allure. Tôt ou tard, les femmes finiront par sortir de sous les pèlerines, si j'ose dire, et si ce n'est la blonde, ce sera la brune qui me tombera dans les bras. Sans compter l'épouse du principal, Béatrice, qui m'a l'air toute disposée à me délivrer les derniers sacrements.

Je parie que dans trois jours, quand je les retrou­verai, la chaleur, la fatigue et les dissensions internes auront eu raison du groupe. On ne traite pas le sexe faible ainsi, à lui faire marcher dix heures de rang en parlant de bondieuseries. Tôt ou tard, elles redevien­dront des êtres humains.

Le car est là, qui m'attend. Je m'installe confor­tablement et jette un dernier coup d'œil à la colline sacrée. La première partie de mon plan n'a pas trop mal marché mais je suis un peu déçu de ne pas avoir eu plus de choix. Il est vrai que ce n'est pas la saison idéale, les véritables pèlerins s'arrangeant pour arriver à Compostelle pour la fête de saint Jacques, le 25 juillet. Ils démarrent donc à partir de mai.

Tant pis. Ces trois-là feront l'affaire, bien obligé. Elles ne sont pas très jolies, mais j'ai senti en elles un vrai potentiel. Ceci étant, cathos intégristes ou cathos de gauche ? Je dirais plutôt de gauche, encore que je conçoive assez mal un proctologue de gauche. Mais enfin, la gauche chez les cathos n'est pas la même gauche qu'à l'Assemblée nationale : elle n'est ni traversée par les courants, ni minée par les ambitions, c'est une gauche engagée et généreuse façon Emmanuel Mounier revisité par Télérama. Et dire que tout ce petit monde est en train de se carapater sous la bruine pendant que je me prélasse en autocar !

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dimanche, 14 décembre 2008

L'attendrisseur - Jacques Serguine - 2007

bibliotheca l attendrisseur

L'été, au bord de la mer les villas sont fraîches et brûlantes. Pour que la petite fille de la voisine, colérique et intenable, se tienne tranquille, "l'attendrisseur" propose un pacte à la mère dépassée: il représentera l'autorité paternelle et viendra régulièrement lui administrer des fessées. Mais, par pur souci d'équité, la mère devra systématiquement subir le même châtiment... Recevoir ou donner des fessées, nombreuses seront celles intrigués par cette pratique au cours de ce chaud été.

L'attendrisseur est le deuxième volet d'une histoire faisant suite à L'Été des jeunes filles, publié en 2005. L'écrivain et essayiste français continue de façon romancée ce qu'il avait débuté avec son essai fétichiste L'éloge de la fessée datant de 1973.
Il est difficile à croire qu'un livre sur la fessée puisse maintenir l'attention du lecteur d'un bout à l'autre, et effectivement ce n'est pas le cas. Le lecteur n'en retiendra qu'un roman érotique un peu long aux scènes répétitives. L'auteur accumule en effet des scènes d'amours féminins, essentellement homosexuels, autour de la seule fessée sans réussir à réellement développer quoi que ce soit De plus le montage du récit est assez confus et le style d'écriture, pourtant brillant par moments, s'avère vite très lourd.

Roman érotique et fétichiste autour de la fessée, L'attendrisseur de Jacques Serguine ne réussit hélas guère à séduire.

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mardi, 18 novembre 2008

Aphrodite, mœurs antiques - Pierre Louÿs - 1896

aphrodite

Alexandrie, premier siècle avant Jésus-Christ, théâtre en pleine activité où les courtisanes tiennent leur place auprès des riches négociants et hommes politiques dans le temple de la déesse de l'amour dont l'autel est visité par hommes et femmes, jusqu'à la reine Bérénice qui a prêté son corps pour servir de modèle au sculpteur Démétrios pour qu'il sculpte à son image la statue d'Aphrodite placée au centre du sanctuaire dédié à l'amour. Démétrios, par sa beauté et prestance, est l'objet d'un véritable culte parmi les femmes d'Alexandrie, mais lui ne s'intéresse qu'à son œuvre. Sa maîtresse actuelle, la reine elle-même, n'a guère plus de valeur pour lui. Les femmes succombent si facilement à ses charmes qu'elles ne présentent guère de défi pour lui. Toutes, sauf une : Chrysis, une courtisane belle comme Aphrodite qui rêve d'amours extraordinaires, mais, faute d'un dieu, se donne à tous, sauf à Démétrios qui tombe éperdument amoureux d'elle. Chrysis afin de se donner à lui, va exiger de sa part de voler et de commettre un meurtre pour lui procurer trois objets qui paieront ses charmes : un peigne, un miroir et le collier d'Aphrodite. Quel plus grande preuve d'amour que d'aller jusqu'au crime pour sa bien-aimée...

Aphrodite, mœurs antiques est le premier véritable de l'écrivain français Pierre Louÿs et connut dès sa sortie en 1876 un immense succès populaire, principalement dû aux nombreuses scènes libertines et érotiques qui émaillent le roman. Ce genre de contenu était encore très rare à l'époque. Le roman recrée la vie de l'Antiquité, et surtout de ses mœurs, tels qu'elle était vue au XIXème siècle: les aventures, l'esthétique, l'érotisme, etc. dans une tragédie digne des plus grandes du genre. Par son personnage principal, courtisane et fière de l'être, on sent également un certain sens de la provocation de l'auteur qui comme il le dit lui-même : Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur et aussi la fierté de tout être humain qui a vocation et qui tient dans la société une place librement choisie ; elle aura l'ambition de s'élever au plus haut point ; elle n'imaginera même pas que sa vie ait besoin d'excuse ou de mystère.

Si certains éléments du roman ont fortement vieillis, Aphrodite, mœurs antiques de Pierre Louÿs n'en reste pas moins un excellent exemple de la littérature libertine qui émergea à la fin du XIXème siècle.

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Extraits : les deux premiers chapitres


Chapitre I : Chrysis


Couchée sur la poitrine, les coudes en avant, les jambes écartées et la joue dans la main, elle piquait de petits trous symétriques dans un oreiller de lin vert, avec une longue épingle d'or.

Depuis qu'elle était éveillée, deux heures après le milieu du jour, et toute lasse d'avoir trop dormi, elle était restée seule sur le lit en désordre, couverte seulement d'un côté par un vaste flot de cheveux.

Cette chevelure était éclatante et profonde, douce comme une fourrure, plus longue qu'une aile, souple, innombrable, animée, pleine de chaleur. Elle couvrait la moitié du dos, s'étendait sous le ventre nu, brillait encore auprès des genoux, en boucle épaisse et arrondie. La jeune femme était enroulée dans cette toison précieuse, dont les reflets mordorés étaient presque métalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les courtisanes d'Alexandrie.

Ce n'étaient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux bruns et noirs des filles d'Égypte. C'étaient ceux d'une race aryenne, des Galiléennes d'au delà des sables.


Chrysis. Elle aimait ce nom-là. Les jeunes gens qui venaient la voir l'appelaient Chrysé comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient à sa porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas à Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui comparât la déesse, et elle allait quelquefois au temple, pour lui donner, comme à une amie, des boîtes de parfums et des voiles bleus.


Elle était née sur les bords du lac de Génézareth, dans un pays d'ombre et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mère allait attendre le soir, sur la route d'Iérouschalaïm, les voyageurs et les marchands, et se donnait à eux dans l'herbe, au milieu du silence champêtre. C'était une femme très aimée en Galilée. Les prêtres ne se détournaient pas de sa porte, car elle était charitable et pieuse ; les agneaux du sacrifice étaient toujours payés par elle ; la bénédiction de l'Éternel s'étendait sur sa maison. Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse était un scandale (car elle n'avait point de mari), un homme, qui était célèbre pour avoir le don de prophétie, dit qu'elle donnerait naissance à une fille qui porterait un jour autour de son cou « la richesse et la foi d'un peuple ». Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait, mais elle nomma l'enfant Sarah, c'est-à-dire PRINCESSE, en hébreu. Et cela fit taire les médisances.

Chrysis avait toujours ignoré cela, le devin ayant dit à sa mère combien il est dangereux de révéler aux gens les prophéties dont ils sont l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y pensait souvent.

Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas à en parler. Le seul sentiment très net qui lui en fût resté, c'était l'effroi et l'ennui que lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mère qui, l'heure étant venue de sortir sur la route, l'enfermait seule dans leur chambre pour d'interminables heures. Elle se rappelait aussi la fenêtre ronde par où elle voyait les eaux du lac, les champs bleuâtres, le ciel transparent, l'air léger du pays de Gâlil. La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux dressaient au hasard leurs têtes vertes sur la brume fine des graminées. Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleur ; et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les montagnes.


Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarrées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevèrent, pâle de joie, sur leurs moutures, et comment ils s'arrêtèrent une seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une étoile.

L'entrée à Tyr, elle ne l'avait pas oubliée non plus : elle, en tête, sur les paniers d'un cheval de somme, se tenant du poing à la crinière, et laissant pendre orgueilleusement ses mollets nus, pour montrer aux femmes de la ville qu'elle avait du sang le long des jambes. Le soir même, on partait pour l'Égypte. Elle suivit les vendeurs d'ivoire jusqu'au marché d'Alexandrie.

Et c'était là, dans une petite maison blanche à terrasse et à colonnettes, qu'ils l'avaient laissée deux mois après, avec son miroir de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue qui savait coiffer les courtisanes. D'autres étaient venus le soir de leur départ, et d'autres le lendemain.


Comme elle habitait le quartier de l'extrême Est où les jeunes Grecs de Brouchion dédaignaient de fréquenter, elle ne connut longtemps, comme sa mère, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses amants passagers ; elle savait se plaire à eux et les quitter vite avant de les aimer. Pourtant elle avait inspiré des passions interminables. On avait vu des maîtres de caravanes vendre à vil prix leurs marchandises afin de rester où elle était et se ruiner en quelques nuits. Avec la fortune de ces hommes, elle s'était acheté des bijoux, des coussins de lit, des parfums rares, des robes à fleurs et quatre esclaves.

Elle était arrivée à comprendre beaucoup de langues étrangères, et connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit les amours de Douzi et d'Ischtar ; des Phéniciens celles d'Aschthoreth et d'Adôni. Des filles grecques des îles lui avaient conté la légende d'Iphis en lui apprenant d'étranges caresses qui l'avaient surprise d'abord, mais ensuite charmée à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment, à leur exemple, des joueuses de flûte encore vierges épuisent les hommes les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept années, lui avait enseigné jusqu'aux derniers détails l'art complexe et voluptueux des courtisanes de Palibothra.

Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus intenses ; et Chrysis, qui en connaissait tous les rhythmes et toutes les subtilités, s'estimait, avec raison, plus grande artiste que Plango elle-même, qui était pourtant musicienne du temple.

Sept ans elle vécut ainsi, sans rêver une vie plus heureuse ni plus diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtième année, quand de jeune fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli charmant de la maturité qui va naître, il lui vint tout à coup des ambitions.

Et un matin, comme elle se réveillait deux heures après le milieu du jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine à travers le lit, écarta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une longue épingle d'or perça de petits trous symétriques son oreiller de lin vert.


Elle réfléchissait profondément.

Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carré, et un point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carré plus grand. Puis elle essaya de faire un cercle... Mais c'était un peu difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commença à crier :

« Djala ! Djala ! »

Djala, c'était son esclave hindoue, qui s'appelait Djalantachtchandratchapalâ, ce qui veut dire : « Mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau. » — Chrysis était trop paresseuse pour dire le nom tout entier.

L'esclave entra et se tint près de la porte, sans la fermer tout à fait.

« Djala, qui est venu hier ?

— Est-ce que tu ne le sais pas ?

— Non, je ne l'ai pas regardé. Il était bien ? Je crois que j'ai dormi tout le temps ; j'étais fatiguée. Je ne me souviens plus de rien. A quelle heure est-il parti ? Ce matin de bonne heure ?

— Au lever du soleil, il a dit...

— Qu'est-ce qu'il a laissé ? Est-ce beaucoup ? Non, ne me le dis pas. Cela m'est égal. Qu'est-ce qu'il a dit ? Il n'est venu personne depuis son départ ? Est-ce qu'il reviendra ? donne-moi mes bracelets. »

L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et levant son bras si haut qu'elle put :

« Ah ! Djala, dit-elle, ah ! Djala !... je voudrais des aventures extraordinaires.

— Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.

— Mais non. Autrefois, ce n'était pas ainsi. Dans tous les pays du monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aimé des femmes mortelles. Ah ! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forêts faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes ? Quelles prières faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront quelque chose ou qui me feront tout oublier ? Et si les dieux ne veulent plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala, mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des événements tragiques ? »

Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.

« Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie à le faire souffrir jusqu'à ce qu'il en meure ! Ceux qui viennent chez moi ne sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi : c'est moi qui les appelle, comment m'aimeraient-ils ?

— Quel bracelet, aujourd'hui ?

— Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va sur les marches de la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec mon amant, un esclave noir, que je paie... Va.

— Tu ne sortiras pas ?

— Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas. Va-t'en. Va-t'en ! »

Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'étira jusqu'à se lever. Djala était doucement sortie.


Elle marcha très lentement par la chambre, les mains croisées autour de la nuque, toute à la volupté d'appliquer sur les dalles ses pieds nus où la sueur se glaçait. Puis elle entra dans son bain.

Se regarder à travers l'eau était pour elle une jouissance. Elle se voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. Sa peau devenait unie et parfaite ; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans une lumière bleue ; toute sa taille était plus souple ; elle ne reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps était telle qu'elle se soulevait sur deux doigts, se laissant flotter un peu et retomber mollement sur le marbre sous un remous léger qui heurtait son menton. L'eau pénétrait dans ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.

L'heure du bain était celle où Chrysis commençait à s'adorer. Toutes les parties de son corps devenaient l'une après l'autre l'objet d'une admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois même, elle accordait à ses perpétuels désirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de repos ne s'offrait aussi bien à la lenteur minutieuse de ce soulagement délicat.


Le jour finissait : elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre. Chancelante, et comme épuisée, elle ouvrit la porte toute grande et s'arrêta, le bras allongé sur le loquet, puis rentra et, près de son lit, debout et mouillée, dit à l'esclave :


« Essuie-moi. »


La Malabaraise prit une large éponge à la main, et la passa dans les doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargés d'eau et qui ruisselaient en arrière ; elle les sécha, les éparpilla, les agita moelleusement, et plongeant l'éponge dans une jarre d'huile, elle en caressa jusqu'au cou sa maîtresse avant de la frotter avec une étoffe rugueuse qui fit rougir sa peau assouplie.

Chrysis s'enfonça en frissonnant dans la fraîcheur d'un siège de marbre et murmura :


« Coiffe-moi. »


Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle un gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait, loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds, arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure comme un rhyton d'argile torse. Quand tout fut accompli, Djala se mit à genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la jeune fille eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.

Chrysis devint plus grave et dit à voix basse :


« Farde-moi. »


Une petite boîte de bois rose, qui venait de l'île Dioscoride, contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent ; une poudre bleuâtre plomba les paupières ; deux taches de vermillon vif accentuèrent les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat frais le visage et la poitrine : avec une plume à barbes douces qu'elle trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des bras et sur le cou ; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins ; ses doigts, qui avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes ; puis avec un tampon de cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La toilette était finie.

Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue :


« Chante-moi. »


Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.

Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde :


« Chrysis... »


Elle chantait d'une voix monotone.

« Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit. »

La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente :

« Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir enflammé s'écoule. »

Et elles chantèrent l'une après l'autre.

*

« Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des étangs.

— Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des branches noires.

*

— Tes lèvres sont deux fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.

— Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.

*

— Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta bouche.

— Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer mes lèvres.

*

— Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles sont deux bouches.

— Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes doigts comme cinq pétales.

*

— Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent les pieds comme deux fleurs rouges.

— Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau ; mes cuisses sont deux boutons de nénufar gonflés.

*

— Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé dans le sang.

— Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.

*

— Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rosé, et ton bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.

— Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renversée, et mon giron est le croissant clair de Phœbé sous les forêts. »

*

II se fit un silence. — L'esclave éleva les mains et se courba.

La courtisane poursuivit :

« ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.

« Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.

« Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme se repose de marcher à la mort. »


La prosternée murmura très bas :

« Elle est effrayante. C'est la face de Méduse. »

* * *

Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant :

« Djala... »


Peu à peu la nuit était venue ; mais la lune était si lumineuse que la chambre s'emplissait de clarté bleue.

Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où les ombres tombaient très noires.


Elle se leva brusquement :

« Djala, cesse, à quoi pensons-nous ! Il fait nuit, je ne suis pas sortie encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis. Dis-moi, Djala, je suis belle ?

» Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit ? Je suis la plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais ? N'est-ce pas qu'il me suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard oblique de mes yeux ? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la plus servïle obéissance ? Habille-moi, Djala. »

Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. A ses pieds, on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en suivant la ligne creuse des aines ; à ses oreilles elle passa de grands anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.

Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux ; puis tirant du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à travers le tissu léger ; un de ses coudes saillait sous la tunique serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.

Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.


Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala seule regarda la courtisane s'éloigner.

Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses pas.



Chapitre II : Sur la jetée d'Alexandrie


Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. A ses côtés, étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.

1

Les satyres ont poursuivi dans les bois
Les pieds légers des oréades.
Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes,
Effarouché leurs sombres yeux,
Saisi leurs chevelures comme des ailes,
Pris leurs seins de vierge à la course,
Et courbé leurs torses chauds à la renverse
Sur la mousse verte humectée,
Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins
S'étiraient avec la souffrance...
Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes
Le Désir douloureux et doux.

* * *

Les joueuses de flûte répétèrent :

« Erôs !

— Erôs ! »

et gémirent dans leurs doubles roseaux.

2

Cybèle a poursuivi à travers la plaine
Attys, beau comme l'Apollon.
Erôs l'avait frappée au coeur, et pour lui,
O totoï ! mais non lui pour elle,
Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs,
Tu n'as de secret que la haine...
A travers les prés, les vastes champs lointains,
La Cybèle a chassé l'Attys
Et parce qu'elle adorait le dédaigneux,
Elle a fait entrer dans ses veines
Le grand souffle froid, le souffle de la mort.
O Désir douloureux et doux !

* * *

« Erôs !

— Erôs ! »

Des cris aigus issirent des flûtes.

3

Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve
La Syrinx, fille de la source.
Le pâle Erôs qui aime le goût des larmes
La baisait au vol, joue à joue ;
Et l'ombre frêle de la vierge noyée
A frémi, roseaux, sur les eaux ;
Mais Erôs possède le monde et les dieux,
II possède même la mort.
Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous
Tous les joncs, et d'eux fit la flûte...
C'est une âme morte qui pleure ici, femmes,
Le Désir douloureux et doux.

* * *

Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.


Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le quai. Des vendeuses de fruits passaient, leur corbeille pleine dans les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais c'était l'heure du coucher du soleil ; et plus nombreuse que la foule active, la foule désoeuvrée couvrait la jetée. Des groupes se formaient de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les philosophes, qui contemplaient les courtisanes.

Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et quelques-unes des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point porter du tout. Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en eussent pas ainsi exposé tous les détails au soleil,si l'un d'eux se fût signalé par le moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes mariées.

« Tryphèra ! Tryphèra ! »

Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour rejoindre une amie entrevue.

« Tryphèra ! es-tu invitée ?

— Où cela, Séso ?

— Chez Bacchis.

— Pas encore. Elle donne un dîner ?

— Un dîner ? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia, le second jour de la fête.

— Enfin ! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que pour sa servante.

— Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès, l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines ; Bacchis a refusé. Vingt mines ; elle a refusé encore.

— Elle est folle.

— Que veux-tu ? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée. D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.

— Trente-cinq mines ? Trois mille cinq cents drachmes ? Trois mille cinq cents drachmes pour une négresse !

— Elle est fille de blanc.

— Mais sa mère est noire.

— Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.

— Est-il invité, lui, au moins ?

— Non ! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement qu'on doit la livrer à Chérès ; mais j'ai peur qu'elle ne soit fatiguée...

— Ne la plains pas ! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»

Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.

« Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait broder ? »

La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en fuseau sur l'épaule gauche ; la robe retombait en écharpe entre les deux seins, en laissant nu tout le côté droit du corps jusqu'à la ceinture de métal ; une fente étroite qui s'entrouvrait et se refermait à chaque pas révélait seule la blancheur de la jambe.


« Séso ! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.

— Mousarion ! d'où viens-tu, ma petite ?

— Du Phare. Il n'y a personne là-bas.

— Qu'est-ce que tu dis ? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.

— Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez. »


En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.

« Ah ! chez Bacchis ! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner, Tryphèra : tout ce qu'on a dit de Chrysis ?

— Il ne faut pas le répéter. Séso est son amie. »

Mousarion se mordit les lèvres ; mais déjà Séso s'inquiétait :

« Quoi ? qu'est-ce qu'on a dit ?

— Oh ! des méchancetés.

— On peut parler, déclara Séso. Nous ne la valons pas, à nous trois. Le jour où elle voudra quitter son quartier pour se montrer à Brouchion, je connais de nos amants qui ne nous reverront plus.

— Oh ! Oh !

— Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a pas de plus belle ici, croyez-le. »


Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il proposait ; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.

« Regarde, Séso ! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui a écrit cela ? »

Et elles lurent en grosses lettres :

BACCHIS

THERSITE
2 OBOLES.

« Il ne devrait pas être permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi, si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait une enquête. »

Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.

SÉSO DE CNIDE

TIMON, FILS DE LYSIAS
1 MINE

Elle pâlit légèrement.

« Je reste, » dit-elle.

Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.

Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.


Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte. Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de la flûte.

Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu ridicules, Tryphèra lui frappa l'épaule.

« Eh bien ! petit père ! je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé !

— En effet, ma fille, répondit le brave homme. Et tu l'as deviné. Tu me vois tout surpris de la ville et des gens.

— Tu es de Boubaste ?

- Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient rendues aux dieux ! l'année a été bonne. »

Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.

« Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie. Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des hommes célèbres ?

— Quelques-uns, dit-elle en riant.

— Bien. Nomme-les moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir de ne pas les connaître.

— Tu seras satisfait. Voici Naucratès.

— Qui est-ce, Naucratès ?

— C'est un philosophe.

— Et qu'enseigne-t-il ?

— Qu'il faut se taire.

— Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie et ce philosophe-là ne me plaît point.

— Voici Phrasilas.

— Qui est-ce, Phrasilas ?

— C'est un sot.

— Alors, que ne le laisses-tu passer ?

— C'est que d'autres le tiennent pour éminent.

— Et que dit-il ?

— Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout avantage. Le monde s'y est laissé tromper.

— Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien. D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.

— Voici ? Philodème.

— Le stratège ?

— Non. Un poète latin, qui écrit en grec.

— Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu. »

Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le même nom. «Démétrios... Démétrios...»

Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand :

« Démétrios... Voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes célèbres...

— Démétrios ? l'amant de la reine ? Est-il possible ?

— Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.

— Où est-il ?

— C'est celui-ci qui se penche pour voir le port.

— Il y en a deux qui se penchent.

— C'est celui qui est en bleu.

— Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.

— Tu sais ? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.

— On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de l'Egypte.

— Et il est beau comme Apollon.

— Ah ! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu beaucoup d'aventures, n'est-ce pas ? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informée ?

— La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler. Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.

— Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste ? Il me semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui, ne fût-ce que pour une soirée... »

Le soleil s'était couché. Les femmes regardaient cet homme, qui était leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de flûte.

Les petites musiciennes firent encore une quête ; puis, doucement, elles jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos ; la chanteuse les prit par le cou et toutes trois revinrent vers la ville.

A la nuit close, les autres femmes rentrèrent par petits groupes, dans l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait ; mais toutes se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les quais.

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