lundi, 11 janvier 2010

Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1848

bibliotheca les nuits blanches

Un jeune home solitaire et romanesque rencontre au hasard de ses pérégrinations à travers Saint-Pétersbourg, une fille éplorée : la belle et délicieuse Nastenka. Celle-ci pleure un amour qu’elle croit perdu, un ancien locataire de sa grand-mère avec qui elle serait partie s’il ne l’en avait pas dissuadée. Il lui a promis de partir et de revenir au bout d’un an, quand ses affaires seront réglés. Hélas un an vient de passer et il ne donne pas signe de vie. Le narrateur tombe amoureux de Nastenka dès les premiers instants de leur rencontre, elle le lui interdit cependant voulant faire de lui un ami et un confident. Et pendant quatre nuits, fou d’amour, il va tout faire pour rendre heureuse sa belle en lui retrouvant son ancien fiancé. A la quatrième nuit il n’en peut plus et déclare sa flamme à Nastenka, alors que le fiancé reste toujours introuvable. Les deux amoureux se précipitent dans les bras l’un de l’autre et restent enlacés durant toute la nuit. Le lendemain le narrateur reçoit cependant une lettre d’excuse de Nastenka : son fiancé est revenu et elle est partie avec lui.
 
Le roman Les nuits blanches, sous-titré Roman sentimental (Extraits des souvenirs d’un rêveur), de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski raconte une belle histoire d’amour qui grandit tel un rêve pour le narrateur avant de rechuter dans la dure réalité au bout de quatre nuits d’intense bonheur amoureux. Par ce roman qui prend souvent l’allure d’un conte, l’auteur tente de montrer à la fois la beauté et, surtout, la cruauté de l’amour. Le désarroi du narrateur à la fin du roman émeut réellement. A l’aide d’une écriture très poétique l’auteur porte le lecteur d’un coup à travers ce court et sublime roman, qui y entre tel qu’il entrerait dans un rêve.
 
Les nuits blanches est un magnifique roman sur l’amour du grand auteur russe qu’est Fédor Dostoïevski.
 
A lire !

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Extrait : premier chapitre
 
PREMIÈRE NUIT
 
La nuit était merveilleuse - une de ces nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement : Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? - et cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune !
 
En pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne. Je m’effrayais à l’idée que j’allais être seul. Depuis déjà trois jours, cette crainte germait en moi sans que je pusse me l’expliquer, et depuis trois jours j’errais à travers la ville, profondément triste, sans rien comprendre à ce qui se passait en moi. À Nevsky, au jardin, sur les quais, plus un seul visage de connaissance. Sans doute, pas un ne me connaît parmi ces visages de connaissance, mais moi je les connais tous et très particulièrement ; j’ai étudié ces physionomies, j’y sais lire leurs joies et leurs tristesses, et je les partage. Je me suis lié d’une étroite amitié (peu s’en faut du moins, car nous ne nous sommes jamais parlé) avec un petit vieillard que je rencontrais presque tous les jours, à une certaine heure, sur la Fontanka. Un vénérable petit vieillard, toujours occupé à discuter avec lui-même, la main gauche toujours agitée et, dans la droite, une longue canne à pomme d’or. Si quelque accident m’empêchait de me rendre à l’heure ordinaire à la Fontanka j’avais des remords, je me disais : Mon petit vieillard a le spleen. Aussi étions-nous vivement tentés de nous saluer, surtout quand nous nous trouvions tous deux dans de bonnes dispositions. Il n’y a pas longtemps, — nous avions passé deux jours entiers sans nous voir, — nous avons fait ensemble simultanément, le même geste pour saisir nos chapeaux. Mais nous nous sommes rappelé à temps que nous ne nous connaissions pas et nous avons échangé seulement un regard sympathique.
 
Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage. » Ou bien : « Comment va la santé ? Demain on me répare. » Ou bien : « J’ai failli brûler, Dieu ! que j’ai eu peur ! » etc. D’ailleurs, je ne les aime pas toutes également, j’ai mes préférences. Parmi mes grandes amies, j’en sais une qui a l’intention de faire, cet été, une cure chez l’architecte : je viendrai certainement tous les jours dans sa rue, exprès pour voir si on ne la soigne pas trop, car ces médecins-là !... Dieu la garde !
 
Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle. Un certain jour, ma pauvre amie me dit avec une inexprimable tristesse : « On me peint en jaune ! les brigands ! les barbares ! Ils n’épargnent rien, ni les colonnes, ni les balustrades... » et en effet mon amie jaunit comme un citron. On eût dit que la bile se répandait dans son corps ! Je n’eus plus le courage d’aller la voir, la pauvre jolie ainsi défigurée, ma pauvre amie peinte aux couleurs du Céleste Empire !…
 
Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.
 
Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ?pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ? Et je m’étonnais de remarquer, pour la première fois, la laideur de mes murs enfumés et du plafond où Matrena cultivait des toiles d’araignées avec grand succès. J’examinais mon mobilier, meuble par meuble, me demandant devant chacun : N’est-ce pas là qu’est le malheur ? (Car, en temps normal, il suffisait qu’une chaise fût placée autrement que la veille pour que je fusse hors de moi.) Puis je regardais par la fenêtre... Rien, nulle nouvelle cause d’ennui. J’imaginai d’appeler Matrena et de lui faire des reproches paternels au sujet de sa saleté en général et des toiles d’araignées en particulier ; mais elle me regarda avec stupéfaction et c’est tout ce que j’obtins d’elle ; elle sortit de la chambre sans me répondre un seul mot. Et les toiles d’araignées ne disparaîtront jamais.
 
C’est ce matin seulement que j’ai compris de quoi il s’agissait : hé ! hé ! mais... ils ont tous fichu le camp à la campagne !... (Passez-moi ce mot trivial, je ne suis pas en train de faire du grand style.) Oui, tout Pétersbourg est à la campagne... Et aussitôt chaque gentleman honorable, je veux dire d’extérieur comme il faut, qui passait en fiacre, se transformait à mes yeux en un estimable père de famille qui, après ses occupations ordinaires, s’en allait légèrement dans sa maison familiale, à la campagne. Tous les passants, depuis trois jours, avaient changé d’allure et tout en eux disait clairement : Nous ne sommes ici qu’en passant, et dans deux heures nous serons partis.
 
S’il s’ouvrait dans ma rue une fenêtre où d’abord avaient tambouriné de petits doigts blancs comme du sucre, puis d’où sortait une jolie tête de jeune fille qui appelait le marchand de fleurs, il ne me semblait pas du tout que la jeune fille prétendît se faire, avec ces fleurs, un printemps intime dans son appartement étouffant de Saint-Pétersbourg, cela signifiait au contraire : « Ces fleurs ! ah ! bientôt, j’irai les reporter dans les champs ! »
 
Plus encore, - car j’ai fait des progrès dans ma nouvelle découverte, - je sais déjà, rien qu’à l’aspect extérieur, discerner dans quelle villa telle personne demeure. Les habitants de Kamenni, des îles Aptekarsky ou de la route de Petergov, se distinguent par des manières recherchées, d’élégants costumes d’été et de jolies voitures. Les habitants de Pargolovo et au delà ont un caractère particulier de sagesse et de bonne tenue. Ceux des îles Krestovsky ont une imperturbable gaîté.
 
Rencontrais-je une procession de charretiers qui marchaient paresseusement, les guides dans leurs deux mains, auprès de leurs charrettes chargées de montagnes de meubles, tables, chaises, divans turcs et pas turcs, ustensiles de ménage, le tout terminé assez souvent par une cuisinière qui, assise au sommet du tas, couvait les biens de ses maîtres ; regardais-je glisser sur la Neva des bateaux eux aussi chargés de meubles : charrettes et bateaux se multipliaient à mes yeux, il me semblait que toute la ville s’en allait, que tout déménageait par caravanes, que la ville allait être déserte. J’en étais attristé, offensé. Car moi, je ne pouvais aller à la campagne ! J’étais pourtant prêt à partir avec chaque charrette, avec chaque monsieur un peu cossu qui louait une voiture. Mais pas un, pas un seul ne m’invitait. On eût dit que tous m’oubliaient, comme si j’étais pour eux un étranger !
 
Je marchais beaucoup, longtemps, de sorte que je finissais par ne plus savoir où j’étais, quand j’aperçus les fortifications. Immédiatement je me sentis joyeux. Je m’engageai à travers les champs et les prairies, je n’éprouvais aucune fatigue. Il me semblait même qu’un lourd fardeau tombait de mon âme. Tous les gens en carrosses me regardaient avec tant de sympathie qu’un peu plus ils m’auraient salué. Tous étaient contents, je ne sais pourquoi ; tous fumaient de beaux cigares. Moi j’étais heureux. Je me croyais tout à coup transporté en Italie, tant la nature m’étonnait, pauvre citadin à demi malade, à demi mort de l’atmosphère empoisonnée de la ville.
 
Il y a quelque chose d’ineffablement touchant dans notre campagne pétersbourgeoise, quand, au printemps, elle déploie soudain toute sa force, s’épanouit, se pare, s’enguirlande de fleurs. Elle me fait songer à ces jeunes filles languissantes, anémiées, qui n’excitent que la pitié, parfois l’indifférence, et brusquement, du jour au lendemain, deviennent inexprimablement merveilleuses de beauté : vous demeurez stupéfaits devant elles, vous demandant quelle puissance a mis ce feu inattendu dans ces yeux tristes et pensifs, qui a coloré d’un sang rose ces joues pâles naguère, qui a répandu cette passion sur ces traits qui n’avaient pas d’expression, pourquoi s’élèvent et s’abaissent si profondément ces jeunes seins ? Mon Dieu ! qui a pu donner à la pauvre fille cette force, cette soudaine plénitude de vie, cette beauté ? Qui a jeté cet éclair dans ce sourire ? Qui donc fait ainsi étinceler cette gaîté ? Vous regardez autour de vous, vous cherchez quelqu’un, vous devinez... Mais que les heures passent et peut-être demain retrouverez-vous le regard triste et pensif d’autrefois, le même visage pâle, les mêmes allures timides, effacées : c’est le sceau du chagrin, du repentir, c’est aussi le regret de l’épanouissement éphémère... et vous déplorez que cette beauté se soit fanée si vite : quoi ! vous n’avez pas même eu le temps de l’aimer !...
 
Je ne rentrai dans la ville qu’assez tard ; dix heures sonnaient. La route longeait le canal ; c’est un endroit désert à cette heure... Oui, je demeure dans la banlieue la plus reculée.
 
Je marchais en chantant. Quand je suis heureux je fredonne toujours. C’est, je crois, l’habitude des hommes qui, n’ayant ni amis ni camarades, ne savent avec qui partager un moment de joie.
 
Mais ce soir-là me réservait une aventure.
 
À l’écart, accoudée au parapet du canal, j’aperçus une femme. Elle semblait examiner attentivement l’eau trouble. Elle portait un charmant chapeau à fleurs jaunes et une coquette mantille noire.
 
« C’est une jeune fille et sûrement une brune, » pensai-je.
 
Elle semblait ne pas entendre mes pas et ne bougea point quand je passai auprès d’elle en retenant ma respiration et le cœur battant très fort.
 
« C’est étrange, pensai-je ; elle doit être très préoccupée. »
 
Et tout à coup je m’arrêtai, il me semblait avoir entendu des sanglots étouffés.
 
« Je ne me trompe pas, elle pleure. »
 
Un instant de silence, puis encore un sanglot. Mon Dieu ! mon cœur se serra. Je suis d’ordinaire très timide avec les femmes, mais dans un pareil moment !... — Je retournai sur mes pas, je m’approchai d’elle et j’aurais certainement prononcé le mot : « Madame, » si je ne m’étais rappelé à temps que ce mot est utilisé au moins dans mille circonstances analogues par tous nos romanciers mondains. Ce n’est que cela qui m’arrêta, et je cherchais un mot plus rare quand la jeune fille m’aperçut, se redressa et glissa vivement devant moi en longeant le canal. Je me mis aussitôt à la suivre. Mais elle s’en aperçut, quitta le quai, traversa la rue et prit le trottoir. Je n’osais traverser la rue à mon tour, mon cœur sautait dans ma poitrine comme un oiseau en cage. Heureusement le hasard me vint en aide.
 
Sur le trottoir où marchait l’inconnue et tout près d’elle surgit un monsieur en frac ; d’un âge « sérieux » : on n’eût pu dire, par exemple, que sa démarche aussi fût sérieuse. Il se dandinait en rasant prudemment les murs. La jeune fille filait droit comme une flèche, d’un pas à la fois précipité et peureux, comme font toutes les jeunes filles qui veulent éviter qu’on leur offre de les accompagner ; et certes, avec son allure mal assurée, le monsieur dont l’ombre se dandinait sur les murs n’eût pu la rejoindre s’il ne s’était brusquement mis à courir. Elle allait comme le vent, mais son persécuteur gagnait du terrain, il était déjà tout près d’elle, elle jeta un cri, et... Je remerciai la destinée pour l’excellent bâton que je tenais dans ma main droite. En un instant je fus de l’autre côté, le monsieur prit en considération l’argument irréfutable que je lui proposai, se tut, recula et, seulement quand nous l’eûmes distancé, se mit à protester en termes assez énergiques ; mais ses paroles se perdirent dans l’air.
 
- Prenez mon bras, dis-je à l’inconnue.
 
Elle passa silencieusement sous mon bras sa main tremblante encore de frayeur. Ô le monsieur inattendu ! Comme je le bénissais !
 
Je jetai un rapide regard sur elle. Elle était brune comme je l’avais deviné, et fort jolie. Ses yeux étaient encore mouillés de larmes, mais ses lèvres souriaient. Elle me regarda furtivement, rougit un peu et baissa les yeux.
 
- Vous voyez ! Pourquoi m’aviez-vous repoussé ? Si j’avais été là, rien ne serait arrivé...
 
- Mais je ne vous connaissais pas, je croyais que vous aussi...
 
- Me connaissez-vous davantage, maintenant ?
 
- Un peu. Par exemple, vous tremblez, pensez-vous que je ne sache pas pourquoi ?
 
- Oh ! vous avez deviné du premier coup ! m’écriai-je transporté de joie que la jeune fille fût si intelligente, car l’intelligence et la beauté vont très bien ensemble. - Oui, vous avez deviné à qui vous aviez affaire. C’est vrai, je suis timide avec les femmes. Je suis même plus ému maintenant que vous ne l’étiez, vous, quand ce monsieur vous a fait peur. C’est comme un rêve... Non, c’est plus qu’un rêve, car jamais, même en rêve, il ne m’arrive de parler à une femme.
 
- Que dites-vous ? Vraiment ?
 
- Oui. Si mon bras tremble, c’est que jamais encore une aussi jolie petite main ne s’y est appuyée. Je n’ai pas du tout l’habitude des femmes... J’ai toujours vécu seul. Aussi je ne sais pas leur parler. Peut-être bien vous ai-je déjà dit quelque sottise ; parlez franchement, vous le pouvez, je ne suis pas susceptible...
 
- Vous n’avez pas dit de sottise, pas du tout, au contraire, et puisque vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai qu’une telle timidité plaît aux femmes, et si vous voulez tout savoir je vous dirai encore qu’elle me plaît particulièrement. Aussi je vous permets de m’accompagner jusqu’à ma porte.
 
- Mais, dis-je étouffant de joie, vous m’en direz tant que je cesserai d’être timide et alors, adieu tous mes avantages...
 
- Des avantages ! Quels avantages ? Pourquoi faire ? Voilà qui n’est pas bien.
 
- Pardon... Mais comment voulez-vous que je ne désire pas...
 
- Plaire, n’est-ce pas ?
 
- Eh bien ! oui. Oui, soyez bonne, au nom de Dieu ! Écoutez. J’ai vingt-six ans et personne encore ne m’a aimé. Comment donc pourrais-je parler adroitement et à propos ? Pourtant il faut que je parle, j’ai envie de tout vous dire, à vous... Mon cœur crie, je ne puis me taire... Mais le croiriez-vous... pas une seule femme, jamais, jamais... et pas un ami ! et tous les jours je rêve qu’enfin je vais rencontrer quelqu’un, je rêve, je rêve... et si vous saviez combien de fois j’ai été amoureux de cette façon !
 
- Mais comment ? de qui ?
 
- De personne, idéalement. Ce sont des figures de femmes aperçues en rêve. Mes rêves sont des romans entiers. Oh ! vous ne me connaissez pas... Il est vrai, - et il ne se pouvait autrement, - j’ai rencontré deux ou trois femmes, mais quelles femmes ! Ah ! l’éternel pot-au-feu !... Mais vous ririez si je vous racontais que j’ai plusieurs fois fait le rêve que je parlais, dans la rue, à une dame du plus grand monde. Oui, dans la rue, tout simplement : la dame était seule et moi je lui parlais respectueusement, timidement, passionnément. Je lui disais : que je me perds dans la solitude, qu’il ne faut pas me renvoyer, que nulle femme ne m’aime, que c’est le devoir de la femme de ne pas repousser la prière d’un malheureux, que je lui demande tout au plus deux paroles de sœur, deux paroles compatissantes, qu’elle doit donc m’écouter, qu’elle peut rire de moi s’il lui plaît, mais qu’il faut qu’elle m’écoute, qu’il faut qu’elle me rende l’espérance que j’ai perdue... Deux paroles, seulement deux paroles et puis ne la revoir plus jamais !... Mais vous riez... Du reste ce que je dis est en effet très risible.
 
- Ne vous fâchez pas. Ce qui me fait rire, c’est que vous êtes votre propre ennemi. Si vous essayiez vous réussiriez peut-être, même si la scène se passait dans la rue. Plus c’est simple et plus c’est sûr. Pas une femme de cœur, pourvu qu’elle ne fût ni sotte ni, en ce moment même, de mauvaise humeur, n’oserait vous refuser les deux paroles que vous implorez. Pourtant, qui sait ? Peut-être vous prendrait-on pour un fou. J’ai jugé d’après moi, - car moi je sais bien comme vivent les gens sur la terre...
 
- Oh ! je vous remercie, m’écriai-je. Vous ne pouvez comprendre le bien que vous venez de me faire !
 
- Bon, bon... Mais dites-moi, à quoi avez-vous vu que je suis une femme avec laquelle... eh bien, une femme digne... digne... d’attention et d’amitié ? En un mot pas... pot-au-feu, comme vous dites ? Pourquoi vous êtes-vous décidé à vous approcher de moi ?
 
- Pourquoi ? Mais... vous étiez seule, ce monsieur trop entreprenant... il faisait nuit, convenez que c’était le devoir...
 
- Mais non, auparavant déjà, là, de l’autre côté, vous vouliez m’aborder...
 
- Là, de l’autre côté ?... Mais vraiment, je ne sais comment vous répondre, je crains... Savez-vous ? Je me sentais aujourd’hui très heureux. La marche, les chansons que je me suis rappelées, la campagne... jamais je ne me suis senti si bien. Voyez... cela m’a semblé peut-être... pardonnez-moi si je vous le rappelle, j’ai cru vous avoir entendu pleurer, et moi... je n’ai pu supporter cela, mon cœur s’est serré. Ô mon Dieu ! étais-je coupable d’avoir pour vous une pitié fraternelle !... Pouvais-je vous offenser en m’approchant de vous malgré moi ?
 
- Taisez-vous... dit la jeune fille en baissant les yeux et en me serrant la main. J’ai eu tort de parler de cela, mais je suis contente de ne pas m’être trompée sur vous... Eh bien, me voici chez moi. Il faut traverser cette petite ruelle et il n’y a plus que deux pas. Adieu. Merci.
 
- Alors, nous ne nous verrons plus jamais, c’est fini ?
 
- Voyez-vous ! dit en riant la jeune fille, vous ne vouliez d’abord que deux mots, et maintenant... Du reste, nous nous reverrons peut-être...
 
- Je viendrai ici demain... Oh ! pardon, je suis déjà exigeant.
 
- Oui, vous n’avez pas de patience, vous ordonnez presque...
 
- Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille... Cette place m’est déjà chère. - J’ai deux ou trois endroits pareils dans Pétersbourg. Dans l’un d’eux j’ai pleuré... d’un souvenir. Qui sait ? il y a dix minutes, vous aussi vous pleuriez peut-être pour quelque souvenir. Peut-être autrefois avez-vous été très heureuse ici ?
 
- Je viendrai peut-être aussi demain à dix heures, je vois que je ne peux plus vous le défendre... Mais, il ne faut pas venir ici. Ne pensez pas que je vous fixe un rendez-vous, je prévois seulement que j’aurai à venir ici pour mes affaires, mais... eh bien, franchement, je ne serai pas fâchée que vous y veniez aussi. D’abord je puis avoir encore des désagréments comme aujourd’hui, mais laissons cela... En un mot, je voudrais tout simplement vous voir... pour vous dire deux mots. N’allez pas me juger mal pour cela. Ne pensez pas que je donne si facilement des rendez-vous ; je ne vous aurais pas dit cela si... mais que cela reste un secret, c’est la condition...
 
- Une convention, dites tout de suite que c’est une condition ! je consens à tout, m’écriai-je transporté, à tout, je réponds de moi, je serai obéissant, respectueux... vous me connaissez.
 
- C’est précisément parce que je vous connais que je vous invite demain ; mais vous, prenez garde à cette autre condition tout à fait capitale (je vais vous parler franchement) : ne devenez pas amoureux de moi, cela ne se peut pas, je vous assure ; pour l’amitié je veux bien, voici ma main ; mais l’amour, non, je vous en prie.
 
- Je vous jure...
 
- Ne jurez pas, vous êtes inflammable comme la poudre... Ne m’en veuillez pas pour vous avoir dit cela, si vous saviez... Moi non plus je n’ai personne au monde à qui faire une confidence, demander un conseil ; vous, vous êtes une exception, je vous connais comme si nous étions des amis de vingt ans... n’est-ce pas que vous ne me trahirez pas ?
 
- Vous verrez ! Mais comment vivre encore tout ce grand jour ?
 
- Dormez bien, bonne nuit, et rappelez-vous que j’ai déjà confiance en vous. Dites, on n’a pas à rendre compte de tous ses sentiments, même d’une sympathie fraternelle ? C’est vous qui m’avez dit cela, et vous l’avez si bien dit que la pensée m’est venue aussitôt de me confier à vous et de vous dire...
 
- Quoi, mon Dieu ! dire quoi ?
 
- À demain ! que cela reste un secret jusqu’à demain ! Ça vaudra mieux pour vous ! Ça ressemblera mieux à un roman ! — Peut-être vous dirai-je demain... tout, et peut-être ne vous dirai-je rien ! Je veux d’abord causer avec vous, vous mieux connaître.
 
- Moi, déclarai-je avec décision, je vous raconterai demain toute mon histoire ! Mais quoi donc ? Quelque chose de merveilleux se passe en moi. Où suis-je donc ? mon Dieu ! Eh bien ! n’êtes-vous pas contente maintenant de ne pas vous être fâchée tout à l’heure, de ne pas m’avoir repoussé dès le premier mot ? En deux minutes vous m’avez rendu heureux pour toute la vie, oui heureux ! vous m’avez réconcilié avec moi-même ! vous avez peut-être éclairci tous mes doutes ! S’il me revient des instants semblables... Eh bien, je vous dirai demain tout, vous saurez tout, tout...
 
- Alors c’est vous qui commencerez ?

- Entendu.
 
- Au revoir !
 
- Au revoir !
 
Et nous nous séparâmes. J’errai toute la nuit, je ne pouvais me décider à rentrer...
 
« À demain ! »
 

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral

jeudi, 28 juin 2007

Les souffrances du jeune Werther (Die Leiden des jungen Werthers) - Johann Wolfgang von Goethe - 1774

bibliotheca les souffrances du jeune werther

"J'ai fait une connaissance qui touche mon coeur de près. J'ai... je ne sais pas.
Te raconter bien posément comment il est arrivé que j'ai fait la connaissance de la plus aimable personne, sera difficile. Je suis content, je suis heureux, je ne suis donc pas un grand faiseur de récit.
Un ange ! Fi, chacun dit cela de la sienne n'est-ce pas ? Et pourtant je ne suis pas en état de te dire à quel point elle est accomplie, et pourquoi elle si parfaite.
Qu'il suffise de dire qu'elle a pris possession..."

Werther est un jeune homme issu d’une famille bourgeoise qui ne sait encore que faire de sa vie. Il s’installe à Wahlheim (qui traduit mot à mot signifie foyer du choix), une petite ville bourgeoise dans laquelle il aime se promener et où il exerce l’art du dessin. Un jour, invité à un bal, il rencontre Charlotte (Lotte), fille de notables, qui, depuis la mort de sa mère, s'occupe de ses huit frères et sœurs. Werther sait dès le départ qu'elle est fiancée à son ami Albert; cependant, il en tombe immédiatement amoureux. Elle aussi va éprouver des sentiments semblables envers Werther, mais hélas elle est promise à un autre qu’elle aime autant. Les deux se rencontreront souvent dans les jours à venir, mais Werther est de plus en plus pris du désespoir de savoir que son amour face à Lotte n’aboutira pas. Il décide de quitter la ville pour revenir plus tard et apprend que Lotte et Albert se sont mariés. En proie au désespoir le plus total, Werther ne voit plus qu’une seule issue à tant de malheurs : son suicide.

Les souffrances du jeune Werther est à la fois un roman-clé du genre Sturm und Drang (Tempête et Elan en français), mouvement allemand précurseur du romantisme, et le premier roman du grand poète et dramaturge allemand Johann Wolfgang von Goethe. Le livre fut d’abord publié anonymement en automne 1774 à Leipzig et reçut vite un immense succès à travers toute l’Allemagne d’abord, puis à travers toute l’Europe. Personne à l’époque ne s’attendait à un tel succès. Plus qu’un phénomène de mode le roman déclencha ce qu’on appellera plus tard la fièvre de lecture (Lesesucht), ainsi qu’apparemment une vague de suicides parmi tous les jeunes lecteurs s’ayant identifié aux tragiques personnages principaux du roman, chaque femme se reconnaissant en Charlotte et chaque homme en Werther. Il est à noter que le succès du roman est aussi dû au fait que Goethe place au centre de son roman un personnage qui poussé par l’amour va aller à l’encontre de toutes règles et mœurs bourgeoises de l’époque. Pour donner plus de force à son texte, Goethe écrit le roman sous forme épistolaire, la majeure partie du récit étant constituée de lettres que rédige Werther à un ami, le dénommé Wilhelm Humml. Le lecteur suit ainsi petit à petit tous les états d’âme de Werther et comment celui-ci sera de plus en plus submergé par le désespoir. Tous les tourments intérieurs de Werther sont ainsi finement analysés avant que celui-ci décide de faire l’irrémédiable. Certains éléments du texte, notamment certaines images romantiques, ont un peu vieillies de nos jours.

Les souffrances du jeune Werther est une roman d’une rare sensibilité et un immense chef-d’œuvre de la littérature allemande.

A (re-)découvrir !

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samedi, 23 septembre 2006

La Salamandre - Jean-Christophe Rufin - 2005

Catherine, femme célibataire à la mi-quarantaine et pleinement occupée par son emploi, décide un jour de partir en vacances au Brésil pour rendre visite à une de ses amies d'enfance. A Recife elle fait connaissance avec ce pays violent qui l'agresse tous les jours de plus en plus. Dès les premiers jours elle rencontre Gil, un gigolo. Catherine en est bien consciente mais va se lancer dans une aventure qui lui réservera de terribles surprises au cours du temps. Elle se laisse aller à en tomber amoureuse, au point de décider de vendre tout ce qu'elle possède en France pour revenir vivre avec lui, faisant fi des avertissements de ses amis. Une nouvelle vie s'annonce pour elle, loin de la grisaille de son travail. Mais les suites de cette histoire la marquera à jamais et Catherine va vivre une descente aux enfers dans le Brésil des favelas, des voyous et des trafiquants en tout genre. Les deux personnages vont évoluer jusqu'à leur destin tragique.

On croirait une histoire d'amour, mais ce n'en est pas une. Un portrait de femme inouï, à la façon d'un Stefan Zweig, où Jean-Christophe Rufin nous décrit parfaitement les sentiments amoureux et autres de cette femme Catherine, qui tente de s'évader d'une vie monotone et terne. Rufin nous conte clairement le cheminement qui pousse cette femme vers Gil, gigolo et voyou, qui en quelques sourires l'embarque dans une pseudo histoire d'amour dévorée par une passion dévastatrice. Cette histoire d'amour est dure, mais bien belle aussi. La folie amoureuse, ainsi qu'une réflexion sur la nécessité d'avoir quelqu'un à aimer, semblent être les sujets centraux de ce magnifique roman. Mais Jean-Christophe Rufin nous parle aussi du Brésil, un pays violent dans lequel pauvreté et criminalité sont omniprésentes. Et aussi il nous raconte ce choc des cultures, cette découverte envers l'autre, qui va se produire en Catherine face à cette société brésilienne. Ce qui est d'ailleurs un sujet récurrent dans l’œuvre de Jean-Christophe Rufin, et toujours aussi bien traité. Le tout est écrit dans un style précis et bien rythmé. Un très beau et étonnant roman.

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Extrait: premier chapitre

"Le feu est la providence du voyageur. Il détourne son attention et concentre ses angoisses, lui permet d’être encore passionnément auprès de ce qu’il va quitter. Il se représente soudain son appartement ravagé par une explosion et se répète avec effroi : « Ai-je bien pansé à refermer le gaz ? » Mais Catherine était équipée à l’électricité et elle avait tout vérifié dix fois avant de quitter sa maison. Rien ne faisait obstacle entre elle et la terrifiante perspective de l’éloignement.

Il était sept heures passées. Elle attendait, assisse au huitième rang de l’immense avion. Dehors, le ciel déjà noir écoulait son catarrhe sur le tarmac et le toit des hangars. Elle voyageait en novembre parce qu’il lui restait avant la fin de l’année « des jours à prendre ». Le directeur des ressources humaines le lui avait dit : « Votre zèle finit par devenir une faute, en tout cas un mauvais exemple. Un salarié doit prendre ses congés régulièrement. Les vacances n e s’épargnent pas. »

Mais Catherine avait beaucoup de mal à quitter son travail.

Un gros homme en gilet, à côté d’elle, étalait son bras sur l’accoudoir. Pendant qu’il s’était mouché, elle avait réussi à faufiler son coude. Il le couvrait maintenant et l’écrasait mais elle tenait bon. C’était la troisième fois qu’elle prenait l’avion et c’était encore trop peu pour qu’elle fût tout à fait à l’aise. D’un coup, elle sentit vibrer la molle chair de son voisin. Il n’y avait pas lieu de s’émouvoir : le métro lui aussi vibre quand il s’ébranle. La trépidation pourtant allait crescendo. Des lumières bleues passaient sur les côtés, derrière les hublots, de plus en plus vite. Soudain, la vibration cessa et le plancher se redressa, un peu comme dans la rame quand elle remonte vers la Concorde après avoir franchi la Seine. Renversée en arrière, Catherine ferma les yeux, oublia l’avion, son coude, la France, le départ, et sentit se répandre dans son esprit, apaisant comme un dictame, le mot mystérieux de Brésil.

Ce voyage était le premier depuis dix ans, excepté deux cérémonies en province et un week-end de comité d’entreprise à Luxembourg.

Auparavant, elle n’avait pas accompli non plus de très grands déplacements. Elle avait vu la Suisse, la côte ligure et même le Danemark. Mais depuis, elle n’avait plus consacré un sou à ces dépenses éphémères. Tout l’argent qu’elle gagnait l’était pour construire. Elle ne s’autorisait que des acquisitions solides : achats immobiliers – elle était passée peu à peu du studio au trois pièces avec balcon et parking -, travaux d’embellissement – qui lui permettaient chaque fois de faire un bénéfice sur la vente -, mobilier de style tant qu’il était abordable, placements sûrs mais bien retribués – et donc peu disponibles. Ces priorités assurées, il ne lui restait de fonds que pour un peu de nourriture, un minimum de vêtements et quelques rares sorties. Il lui fallait solidifier l’argent, muer son travail en capital, procédé que les marxistes appellent la coagulation. Elle avait coagulé sa vie et ce caillot obstruait tout.

A l’adolescence, les jeunes filles font un compte lucide et presque impitoyable de leurs qualités physiques. Catherine s’était accordé de jolis bras mais jusqu’aux mains qu’elle avait un peu carrées, des jambes très moyennes, grasses aux genoux, défaut encore imperceptible mais dont sa mère offrait la triste prémonition, des cheveux d’un blond distingué quoique paraissant artificiel et qui ondulaient d’eux-mêmes. Elle sut tôt que, toute sa vie, elle aurait l’air d’avoir apprêté sa coiffure quand elle la laisserait libre et qu’elle devrait passer des heures à lui donner, pour un instant, l’air spontané. Elle se voyait un visage acceptable bien que peu marquant, un nez moyen, des yeux marron, une bouche sans expression particulière. Elle ne savait ni bien sourire ni marquer la tristesse. Le seul élément saillant était, lui, exagéré : elle avait un menton proéminent et de trop lourdes proportions. Un joli menton, comme d’élégantes chaussures, est celui qui ne se remarque pas. Pour dissimuler ce défaut, elle avait étudié un port de tête un peu incliné et, dans sa main ouverte, faisait reposer – donc disparaître – la fâcheuse proéminence. Cette pose pensive lui était devenue naturelle.

Elle avait quarante-six ans, mais ce premier bilan gardait sa pertinence. Rien n’avait vraiment changé depuis sa jeunesse sinon que des rides étroites et profondes avaient entrepris leurs fines œuvres sur son visage.

Le gros homme à son côté dormait maintenant sur l’Atlantique noir. Un va-et-vient de passagers assoiffés et somnolents animait le survol des flots invisibles. Catherine, dans tout l’avion, était sans doute la seule à sentir l’océan sous elle, car elle cultivait la nostalgie des transatlantiques. L’Amérique avait habité ses rêves d’enfant sous la forme désuète et mythique du paquebot Normandie. Bien plus tard, à une vente aux enchères, elle avait acheté une théière marquée au sigle de la Compagnie générale transatlantique. Elle désirait qu’au moins en pensée cette traversée vers le Brésil fût un peu une croisière.

Pourquoi d’ailleurs allait-elle au Brésil ? L’occasion lui avait été donnée par une amie d’enfance. Cette Aude était mariée à un professeur qui travaillait là-bas et elle avait invitée Catherine. Cependant la même amie avait déjà suivi son mari en Haïti, au Japon et à La Nouvelle-Orléans sans qu’elle fût jamais allée leur rendre visite. Cette fois-ci, Catherine avait mis en avant un prétexte économique, ces nouveaux vols à prix très réduit dont une agence voisine de son bureau faisait la promotion en vitrine. Cela non plus n’était pas un motif très convaincant : après tout Honfleur ou Cavalaire restaient plus près et moins chers. Alors ?

Peut-être était-ce plutôt cette récente visite médicale et le dialogue entre le médecin et elle, au moment où il s’était assis pour rédiger une ordonnance : « Ce sont des fibromes, mais petits, autant dire rien. Il faudra sans soute les opérer un jour ou l’autre. »

Ce n’était ni grave ni urgent, seulement un vilain mot. « Fibrome » évoquait quelque chose de rugueux et de sec, un paquet de cordes rêches qui se noue, se contracte, comme un sarment mort, là où il ne devrait y avoir que la vie.

L’idée de ce flétrissement invisible, intime, introduisit le dérèglement dans l’existence de Catherine. Elle commença à ne plus pouvoir se réveiller le matin. Dans la grande piscine tiède du sommeil, les bords devenaient soudain trop hauts et l’empêchaient de sortir. Le soir, au contraire, elle hésitait à se coucher. Elle trouvait son lit froid, entendait partout des bruits suspects. Elle se relevait dix fois, fouillait les armoires, regardait sous les meubles. Elle s’inquiétait que quelqu’un eût pu pénétrer chez elle mais sa terreur venait de ce que, au contraire, il n’y avait personne. Elle était seule avec des objets et le temps.

Alors partir ! Puisque da vie était monotone, que des coups de cymbale la réveillent ! Il lui fallait des ruptures, pas trop longues, bien sûr, mais suffisantes pour redonner une saveur au reste. Un mois serait suffisant pour repeindre ses rêves à neuf. Elle n’était jamais partie si longtemps.

Un mois ! Plus elle y pensait, plus elle se demandait ce qu’elle ferait de ce temps. Elle se dit que la seule justification des absences prolongées était les voyages lointains. La distance se nourrit de temps. Quand elle reçut la lettre de son amie Aude, elle l’accueillit comme le signe qu’elle attendait. Elle irait au Brésil.

Guère portée sur la géographie, Catherine imaginait ce pays très sommairement. Sur la côte d’Amérique du Sud, il faisait un angle saillant, un peu comme le genou d’un joueur de football. Elle imaginait vaguement que Copacabana était encore environné par la forêt vierge. Cependant, elle savait que la cour du Portugal s’était réfugiée jadis à Rio de Janeiro pour fuir l’avance des armées napoléoniennes. Elle l’avait lu dans un livre sur Talleyrand, une biographie historique comme elle les aimait.

La compagnie des hommes et des femmes illustres du passé lui plaisait. En pensée, elle évoluait au côté de Catherine de Médicis et de Frédéric II. Elle n’aurait pas voulu vivre réellement parmi eux mais elle appréciait à titre posthume leur noblesse, leur gloire et leurs petits travers. Le récit de leur vie lui donnait de bonnes raisons de ne pas frayer avec ses contemporains, qu’elle jugeait en comparaison si médiocres.

Les dépouilles de ces héros étaient enfermées dans les reliures riches qu’elle achetait à un éditeur de luxe et réglait par traites. En vérité, Catherine ne lisait guère. Son travail la fatiguait trop. Mais elle aimait sentir ces ouvrages près d’elle, bien alignés dans sa bibliothèque vitrée, à côté de la télévision. Certains dimanches, elle sortait deux ou trois lourds volumes et les cirait. C’était un peu comme si elle eût caressé la joue tannée de ces grands personnages.

L’avion berçait la troupe enfin rangée de ses passagers endormis.

Catherine commençait à s’assoupir. Elle se sentait heureuse de partir un mois en vacances au Brésil. Ce n’était ni plus compliqué ni plus original que cela.

Elle se détendit et oublia d’un coup sa passion contenue, son malheur, sa solitude, et cette rugueuse bogue d’habitudes et d’objets accumulés dont le voyage, soudain la privait. Comment aurait-elle pu imaginer le choc qu’elle allait subir."

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Voir également:
- Bibliographie et note biographique
- Asmara et les causes perdues - Jean-Christophe Rufin (1999), présentation
- Rouge-Brésil - Jean-Christophe Rufin (2001), présentation
- Globalia - Jean-Christophe Rufin (2004), présentation

-
Le parfum d'Adam - Jean-Christophe Rufin (2007), présentation

mardi, 13 juin 2006

Sept jours pour une éternité... - Marc Lévy - 2003

Dieu et Lucifer se battent depuis la nuit des temps afin de déterminer qui du Bien ou du Mal gouvernera les Hommes. Mais aujourd'hui ils se lancent un ultime défi. Le but est d'envoyer sur terre deux de leurs meilleurs agents et chacun d'eux aura sept jours pour faire triompher son camp. L'ange Zofia, douce créature divine occupant un poste de garde de sécurité sur le port de San Francisco et d'aide aux aveugles et sans-abris, et le démon Lucas, jeune homme dandy vivant dans le luxe et sans se soucier d'une quelconque façon de son prochain, sont envoyés à San Francisco afin de mener leur combat. De ce pari absurde à la fois Dieu et Lucifer pensaient avoir tout prévu... sauf peut-être une petite chose: que Zofia et Lucas se rencontrent et se plaisent.

Le tout est plutôt fantasque et s'insère plutôt dans le genre de la fable. Le fond théologique est simpliste et absurde. Et ne semble finalement ne générer qu'un grand nombre de pages inutiles pleines de grotesqueries et de pitreries sans fond. Un sommet dans le genre est atteint lorsque Dieu se rebaptise du nom de "Houston" pour avoir droit ensuite au célèbre "Houston, nous avons un problème!". Le lecteur pourra se reconcentrer alors sur ce qui semble être le sujet réel du roman, càd. la description d'une plutôt banale histoire d'amour impossible entre deux personnes que tout oppose. Hélas le tout reste sans grande conviction, forcé et décrit dans un ton plat, léger et à l'humour forcé.

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17:31 Écrit par Marc dans Lévy, Marc | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : romance, fantastique, marc levy, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | |

mercredi, 22 février 2006

Suleïma - Pierre Loti - 1882

Perdu dans la contemplation de sa placide mais fidèle tortue Suleïma, Pierre Loti l'éternel nostalgique, le voyageur impénitent, se laisse une fois de plus prendre à la nostalgie de l'enfance et du temps passé : entre la maison de Rochefort le havre de paix, et l'aventure dans les pays d'Orient, les impressions se confondent. Un an avant la révélation turque, c'est un jeune homme qui découvre l'Algérie en 1869. Tombé sous le charme d'une enfant dont le destin s'avérera pathétique, il la retrouve dix ans plus tard… L'esthète, le dandy capricieux et fantasque, montre ici, en même temps que son attachement excessif à l'Orient, les tourments de sa vie errante. Récits de voyage, nouvelles, journal intime, tous ses textes traduisent en effet la souffrance d'un homme qui ne peut considérer sereinement les conséquences d'une vie qu'il a pourtant choisie, à savoir d'incessantes allées et venues entre le foyer et l'exil, synonymes non plus de liberté, mais de déchirement. Chaque retour renforce sa perception déjà aiguë d'une fugacité qui rend vides de sens toutes les entreprises humaines. « À quoi bon », ne cesse-t-il de répéter, marqué par une inquiétude qui tourne à l'obsession.

Suleïma la prostituée d'Oran, la tortue des montagnes algériennes ainsi baptisée par jeu autant que par fétichisme, c'est aussi un peu de cette Aziyadé rencontrée et aimée dans les rues de Stamboul. À tout instant, les souvenirs ressurgissent, traits d'union entre des univers opposés, trahissant la force de l'évocation qui grandit et embellit les choses ; à traversd'infimes détails évocateurs, l'Orient rejoint l'Occident. Récit d'une vaine tentative pour arrêter la course du temps et reconstituer à Rochefort le charme de l'Orient, Suleïma prend par endroits la dimension d'un premier bilan. Tiraillé entre l'ici et l'ailleurs, Loti ajoute un épisode nostalgique à sa vie de voyages et de fuites.


Extrait (avant-propos du roman):


"Ce sera une histoire bien décousue que celle-ci, et mon ami Plumkett était d'avis de l'intituler : Chose sans tête ni queue.
Elle embrassera douze années de notre ère et tiendra, je pense, en une vingtaine de chapitres (dont un prologue, comme dans les pièces classiques).

L'intrigue ne sera pas très corsée ; il y aura un intervalle de dix ans pendant lequel il ne se passera rien du tout, et puis, brusquement, cela finira par un tissu de crimes.

Il y aura deux personnages portant le même nom, une femme et une bête ; et leurs affaires seront tellement amalgamées, qu'on ne saura plus trop, à certains moments, s'il s'agit de l'une ou s'il s'agit de l'autre. Mes aventures personnelles viendront s'y mêler aussi, et, pour comble de gâchis, les réflexions de Plumkett."



Voir également:
- Aziyadé - Pierre Loti (1879), présentation
- Au Maroc - Pierre Loti (1890), présentation
- Madame Chrysanthème - Pierre Loti (1887), présentation

jeudi, 16 février 2006

Aziyadé - Pierre Loti - 1879

En séjour à Salonique, Pierre Loti, alors jeune officier de la marine française aperçoit, derrière les barreaux d'une fenêtre de harem, le visage d'Aziyadé, belle et taciturne esclave circassienne. De là va suivre une longue histoire d’amour, née au milieu des parfums et des mystères d’Orient, qui culminera dans le déchirement et le sacrifice à Istanbul, l’ancienne Constantinople à la frontière des continents et cultures. Pendant ce temps, se déroule en Turquie le sacre tumultueux du sultan Abdulhamid, la crise des Balkans, le traité de San Stefano qui boute la Turquie hors du territoire européen et indiquant la fin prochaine de l’Empire Ottoman.
Pierre Loti va suivre sa bien-aimée, s’installant à Istanbul et offrant même ses services au tsar turque. Mais à travers cette histoire d’amour teintée d’amertume et de mélancolie, histoire d’amour condamnée d’avance, transparaît un écrivain sensible, tourmenté. Le tout est décrit dans un style auto-biographique, sous forme de journal intime. Toujours très vivant et entraînant, on lit les passages sur les quartiers d’Eyup et d’Haskeuy, comme si on y était, sans jamais tomber dans l’orientalisme facile.

Aziyadé, publié en 1879, est le premier roman de Pierre Loti.

Extrait:

"Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois jours après les pendaisons, vers quatre heures de l’après-midi, il arriva que je m’arrêtai devant la porte fermée d’une vieille mosquée, pour regarder se battre deux cigognes.

La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par les saillies des shaknisirs (sorte d’observatoires mystérieux, de grands balcons fermés et grillés, d’où les passants sont reluqués par des petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les toits ; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu ; on respirait partout l’air tiède et la bonne odeur de mai.

La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude contrainte et hostile ; aussi l’autorité nous obligeait-elle à traîner par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des haremlikes ; on eût dit une ville morte.

Je me croyais si parfaitement seul, que j’éprouvai une étrange impression en apercevant près de moi, derrière d’épais barreaux de fer, le haut d’une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens.

Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu’à se rejoindre ; l’expression de ce regard était un mélange d’énergie et de naïveté ; on eût dit un regard d’enfant, tant il avait de fraîcheur et de jeunesse.

La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu’à la ceinture sa taille enveloppée d’un camail à la turque (féredjé) aux plis longs et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d’argent. Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n’en laissant paraître que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte vert de mer d’autrefois chantée par les poètes d’Orient.

Cette jeune femme était Aziyadé."


Voir également:
- Suleïma - Pierre Loti (1882), présentation
- Au Maroc - Pierre Loti (1890), présentation
- Madame Chrysanthème - Pierre Loti (1887), présentation

lundi, 16 janvier 2006

La faneuse d'amour - Georges Eekhoud - 1900

Lorsque devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel, fille d'une famille ouvrière ayant prospérée récemment, s'éprend de la vie de campagne au domaine de son époux, et elle s'éprend surtout du jeune Russel Waarloos, un fils de paysan. Déjà toute jeune elle était attirée par les hommes de la plèbe, des ouvriers qui venaient et allaient dans l'atelier de son père. Aujourd'hui suite à ce mariage arrangé et aux distances de son époux, elle essaie de tout moyen de séduire le jeune Waarloos.
Mais pendant ce temps, la Campine est troublée par des troubles sociaux amenant même des émeutes, où les libéraux affrontent les conservateurs catholiques de la campagne.

Dans un style naturaliste nous est décrit comment une femme noble de morale assez catholique va essayer de vivre contre tout, même contre la volonté de son bien-aimé, une histoire d'amour impossible, défiant les lois sociales du moment. Eekhoud nous renouvelle ici son admiration pour le peuple "du bas", des ouvriers et paysans.

Le roman a été pour la première fois publié en 1886 sous le titre des Milices de Saint-François, mais sera réédité et modifié en 1900 sous son titre actuel.


Voir également:
- La nouvelle Carthage - Georges Eekhoud (1888), présentation
- Escal-Vigor - Georges Eekhoud (1899), présentation

- L'Autre Vue - Georges Eekhoud (1904), présentation

21:40 Écrit par Marc dans Eekhoud, Georges | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : georges eekhoud, romance, litterature belge | |  Facebook | |  Imprimer | |

mardi, 10 janvier 2006

Lettre d'une inconnue (Brief einer Unbekannten) - Stefan Zweig - 1927

Un écrivain à succès reçoit un jour une lettre bien mystérieuse. Pas de destinataire, aucune indication de sa provence. Il ouvre l'enveloppe et commence à lire et découvre qu'il s'agît d'une lettre dont il ne se souvient pas. Il s'agît d'une révélation d'un secret. Celui d'un amour fou d'une femme qui a aimé l'écrivain depuis ses treize ans, l'a aimé toujours en silence. Elle l'a connu alors qu'elle n'était encore qu'adolescente, et n'a immédiatement vécu que par lui, qui ne s'est jamais rendu compte d'elle. Bien plus tard, devenue une femme séduisante, elle rencontrera l'écrivain, mais deviendra pour lui q'une de ses aventures de passage. D'ailleurs elle n'osera jamais lui déclarer son amour. Mais elle tombera enceinte. Lui, ne sera jamais au courant. Elle idôlatrera son enfant, telle l'image de son amour. Ils se rencontreront des années plus tard, lui ne se souviendra toujours pas d'elle. Elle l'aimera avant tous les autres, lui ne se souviendra jamais d'elle. Mais le garçon venant de succomber à une pneumonie, elle décide de le suivre dans la mort, ayant perdu tout ce qui lui était cher et n'ayant plus l'espoir de jamais se faire aimer de cet écrivain. Cependant avant d'en finir elle se doit d'écrire à son éternel aimé, pour enfin lui avouer ce qu'il n'a jamais su voir.

Lettre d’une inconnue est la révélation d’un secret : l’amour fou qu’une jeune fille de treize ans a voué jadis à un écrivain de vingt-cinq ans, sans jamais le lui dévoiler, et que la femme adulte continue d’entretenir. C’est surtout l'histoire d’une jeune fille, puis d’une mère, qui choisira la voie d’un destin tragique, plutôt que celle d’un amour consensuel. La lecture de ce texte est un enchantement éclatant entre mélancolie et sérénité lorsque l’amour et la mort, après s’être taquinés, se côtoient dans une fusion fatale. Une oeuvre déchirante et passionnante de l'un des plus importants écrivains de la première moitié du XXe siècle.

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Extrait:

"Et cependant, à vrai dire, je passais mes journées à t'attendre et à te guetter. Il y avait à notre porte une petite lunette de cuivre jaune par le trou rond de laquelle on pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté, devant chez toi. Cette lunette - non, ne souris pas, mon bien aimé ; aujourd'hui encore je n'ai pas honte de ces heures là ! - cette lunette était pour moi l'œil avec lequel j'explorais l'univers ; là, pendant des mois et des années, dans le vestibule glacial, craignant la méfiance de ma mère, j'étais assise un livre à la main, passant des après-midi entiers à guetter, tendue comme une corde de violon, et vibrante comme elle quand ta présence la touchait. J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension du ressort de la montre que tu portes dans ta poche, et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures et accompagne tes pas d'un battement de cœur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac toujours en éveil. Je savais tout de toi, je connaissais chacune de tes habitudes, chacune de tes cravates, chacun de tes costumes, je repérai et je distinguai bientôt chacun de tes visiteurs, et je les répartis en deux catégories : ceux qui m'étaient sympathiques et ceux qui m'étaient antipathiques; de ma treizième à ma seizième année , il ne s'est pas écoulé une heure que je n'aie vécue pour toi. Ah ! quelles folies n'ai-je pas commises alors ! Je baisais le bouton, de la porte que ta main avait touché, je dérobais furtivement le mégot de cigarette que tu avais jeté avant d'entrer, et il était sacré pour moi parce que tes lèvres l'avaient effleuré. Cent fois le soir, sous n'importe quel prétexte, je descendais dans la rue, pour voir dans laquelle de tes chambres il y avait de la lumière et ainsi sentir d'une manière plus concrète ta présence, ton invisible présence. Et, pendant les semaines où tu étais en voyage - mon cœur s'arrêtait toujours de crainte, quand je voyais le brave Johann descendre ton sac de voyage jaune - pendant ces semaines là ma vie était morte, sans objet. J'allais et venais, de mauvaise humeur, avec ennui et méchanceté, et il fallait toujours veiller pour que ma mère ne remarquât pas mon désespoir à mes yeux rougis de larmes."

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Voir également:
- La peur (Angst) - Stefan Zweig (1920), présentation
- Amok, ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer) - Stefan Zweig (1922), présentation
-
Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle) - Stefan Zweig (1926), présentation
- Le joueur d'échecs (Schachnovelle) - Stefan Zweig (1942), présentation et extrait
- Un soupçon légitime (War er es ?) - Stefan Zweig (1987), présentation

lundi, 12 décembre 2005

De grandes espérances (Great Expectations) - Charles Dickens - 1860-1861

Le narrateur Pip est un jeune orphelin élevé dans la pauvreté par sa soeur aînée. Deux événements, la rencontre du forçat Magwitch et celle d'Estella, vont le bouleverser. Pip a honte de sa condition, d'être à la charge de son oncle, le pauvre forgeron Joe, d'avoir aidé le cruel forçat dont les souvenirs hanteront toute sa jeunesse; il se sent particulièrement mal face à la jeune Estella, la pupille de la riche Mlle Havisham, dont il tombera éperdument amoureux. Cependant un jour un mystérieux mécène lui annonce de grandes espérances pour son avenir. Doté d'une bourse inespérée, Pip part vivre à Londres, où il va vivre dans le luxe d'un gentilhomme. Bien plus tard il apprendra à qui il doit se revirement de fortune et sa vie basculera à jamais.

De grandes espérances est un roman sur l'enfance et l'adolescence, un roman initiatique et moral à portée universelle, où Pip devra affronter les épreuves du cruel monde adulte. Le tout est servi avec beaucoup de fraîcheur, alternant les moments dramatiques et comiques dans un subtil équilibre. Le côté psychologique du jeune héros est surtout très étoffé. L'oeuvre est également très poétique; Londres est présenté comme une ville mystérieuse, mais aussi corrompue, dont l'aspect poétique est renforcé par la description des rêves du jeune Pip. Le dénouement final se composant en deux fins différentes est également très intéressant.

De Grandes Espérances, publié entre 1860 et 1861, est l'avant-dernière oeuvre de Charles Dickens et l'une des plus réussies. Le livre a été très fréquemment adapté au grand écran.

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Voir également :
- Oliver Twist - Charles Dickens (1838), présentation et extrait
- Un Chant de Noël (A Christmas Carol) - Charles Dickens (1843), présentation et extrait

18:00 Écrit par Marc dans Dickens, Charles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : litterature britannique, charles dickens, romance | |  Facebook | |  Imprimer | |

lundi, 07 novembre 2005

Escal-Vigor - Georges Eekhoud - 1899

Henry de Kehlmark, châtelain de l’Escal-Vigor, a décidé de se retirer dans l’île de Smaragdis. Pour fêter son installation, le jeune aristocrate a décidé de recevoir chez lui une bonne partie de la population de l’île, ce qui monte contre lui les notables, humiliés d’être traités comme tous les autres. C’est lors de cette réception qu’il rencontre pour la première fois Guidon Govaertz, le fils du bourgmestre, un jeune homme de dix huit ans. ux, dit son père. Très vite ils deviennent tout l’un pour l’autre, au grand dam de la soeur de Guidon qui avait jurer épouser le jeune Henri. Les deux amants se réfugient alors dans le château isolé sur une île imaginaire, dressé face à l'océan, seuls contre les hommes et contre Dieu. Face à eux, l'hostilité va dégénérer bientôt en violence qui va culminer sur une issue fatale.

Escal-Vigor semble le premier roman à situer en pleine lumière et au premier plan le thème de la passion homosexuelle : passion partagée qui se heurte à la société. Livre audacieux scandaleux à l'époque, il reste aujourd'hui surprenant par la force de son propos et sa profonde fraîcheur romanesque. Notons que l'amour entre homosexuels n'est pas présenté ici comme un vice honteux, mais comme un sentiment juste et légitime. Ce roman causa d'ailleurs des problèmes judiciaires à Georges Eekhoud.


Voir également:
- La nouvelle Carthage - Georges Eekhoud (1888), présentation

- La faneuse d'amour - Georges Eekhoud (11900), présentation
- L'Autre Vue - Georges Eekhoud (1904), présentation

21:21 Écrit par Marc dans Eekhoud, Georges | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : georges eekhoud, romance, homosexualite, litterature belge | |  Facebook | |  Imprimer | |