dimanche, 22 août 2010

Madame Chrysanthème - Pierre Loti - 1887

bibliotheca madame chrysantheme pierre loti.jpgLe 9 juillet 1885, dès son arrivée à Nagasaki, Loti épouse par contrat d'un mois renouvelable, une jeune ). Le 12 août, âgé de 35 ans, il quitte Nagasaki. Ce mariage auquel les parents ont donné leur consentement a été arrangé par un agent et enregistré par la police locale. Il ne dure que le temps du séjour et la jeune fille pourra par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique peut paraître curieuse mais elle est alors courante au Japon, même si elle s’avère coûteuse pour l'étranger. Le mariage est arrangé par un agent, enregistré par la police locale, et ne durera que le temps du séjour. C’est une pratique étrange, mais bien commune au Japon d’alors.
Pierre Loti va alors vivre avec sa jeune épouse dans une petite maison japonaise, en plein pays des fleurs et des lanternes, fréquentant les maisons de thé et les fêtes des temples,en compagnie de « frère Yves » et des mousmés qui, à l'exemple de Mme Chrysanthème, ont fondé avec des Européens des ménages éphémères. Mais Pierre Loti s’y ennuie et découvre vite que l’amour de Madame Chrysanthème ne repose que sur un contrat. Comment aurait-il pu en être autrement ? ...

Pierre Loti, par ses nombreux textes a fait découvrir le monde à ses lecteurs comme nul autre avant lui. Ici,, avec Madame Chrysanthème, il s’attaque au Japon, et à ses moeurs si étrangères pour les Européens de l’époque. Entre faux carnet de voyage et faux roman de moeurs, ce texte de Pierre Loti est un peu tout à la fois. aucune aventure réelle à suivre, sinon celle d’un mariage insensé  et condamné d’avance à l’autre bout du monde. Mais encore, comme l’auteur le signale lui-même, le roman parle avant tout de lui, du Japon et de l’effet qu’a porduit ce pays sur lui. Il s'agit donc avant tout d'impressions peintes : des tableaux décrits, une galerie de portraits, des scènes de vie à Diou-djen-dji. Et la ville est bien l'un des personnages principaux de ce récit : le Nagasaki d'avant la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui complètement disparu , et que le témoignage de Loti restitue en partie (pour rappel la ville de Nagasaki a été complètement détruite en 1945 par une bombe atomique américaine). Un certain nombre de personnages y sont bien décrits tel Okané-San et sa famile : son cousin pauvre le Djin 415, le plus rapide des hommes-coureurs traînant des petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent, la mère d’Okané-San, Madame Renoncule, son petit frère Bambou, et aussi toutes ses soeurs. Il y a M. Kangourou, l'entremetteur de mariage, M. Sucre et Madame Prune, leurs propriétaires, Oyouki, leur fille de 15 ans, Madame Très-Propre, la vendeuse de lanternes, Madame l'Heure, la marchande de gaufres, Matsou-San et Donata-San, les chefs bonzes du temple de la Tortue Sauteuse, le photographe de renom, les tatoueurs... Il y décrit aussi ces rites et lieux bien particuliers décrits avec grand soin et de nombreux détails : es maisons, les jardins, les montagnes, le cimetière, la baie, les salons de thés, les temples… ; les petites mousmés (les jeunes femmes japonaises) et leurs costumes ; les rituels du repas et du bain ; les bruits que font les insectes, le roulement des panneaux de bois et la petite pipe que les femmes tapotent tous les soirs pour la vider.
Mais le pays ne lui plaît guère, en commençant par ce mariage. Etrangement les Chrysanthèmes symbolisent pourtant le coeur humain, la précarité de la beauté et l’amour fidèle. Le reste de la société, il la voit de haut, sans jamais réussir à s’y mêler. Il observe tout, tente de tout expliquer, mais le regard qu’il en laisse reste hautain et n’ voit que des étrangetésc et bizarreries par rapport à ce qu’il connaît en Occident.

Il n’empêche que Madame Chrysanthème, tel un carnet de voyage d’un autre temps fait à l’autre bout du monde, ne peut qu’intéresser tous les passionnées du Japon, de voayages et littérature.

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Extrait : avant-propos et premier chapitre


Avant-propos

En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous un ciel plein d'étoiles.

Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions atterrir ; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.

— Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie...

— Ah ! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.

— Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de chat.

— Je la choisirai jolie.

— Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.

— Tu auras ta chambre chez nous.

— Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au milieu des jardins verts.

— Je veux que tout soit fleuri alentour ; nous habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu...

Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais manifesté l'intention de prononcer des vœux temporaires chez des moines de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.

Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.

— Et puis surtout, vivre un peu à terre, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la Chine et de la mort).

Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre ciel avaient rapidement changé : la Croix du Sud disparue avec les autres étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous vivifiait délicieusement, nous rappelait nos nuits de quart d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes...

Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières, à quelle distance effroyable !...

I

Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.

Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile pesant sur les eaux : c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.

Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de lui.

La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.


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Présente édition : Editions Flammarion, 7 janvier 1993, 285 pages


Voir également :
- Aziyadé - Pierre Loti (1879), présentation
- Suleïma - Pierre Loti (1882), présentation
- Au Maroc - Pierre Loti (1890), présentation

samedi, 21 août 2010

Dessins d’ailleurs - Jacques de Loustal - 2010

bibliotheca dessins d ailleurs jacques de loustal.jpgUn voyage unique est ce que le dessinateur et coloriste français Jacques de Loustal nous propose dans Dessins d'ailleurs après six années de voyages. Des lieux, des scènes, des instants pris au crayon, à l’aquarelle en passant par le fusain et le lavis, et que Loustal recrée sans nul autre dans son atmosphère et dans son état d’esprit.

Ainsi on retrouve ici, tels les carnets de croquis de Loustal, de images de partout dans le monde. On retrouve les rochers volcaniques des Canaries, les monts brumeux des Highlands en Ecosse, les bosquets de pins italiens, le lac Nasser en Egypte, les forteresses du Maroc et les silos à grains du Canada et bien d’autres lieux qui d’un coup nous apparaissent sous un jour tout à fait nouveau. Le tout est servi dans un grand format souple à l’italienne, les images en pleines pages. Pas de texte, les images se suffisant largement à elles seules.

Par Dessins d’ailleurs Jacques de Loustal nous invite à une magnifique balade pleine de poésie à travers le monde.

A découvrir !

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Extraits : quelques pages au hasard


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Présente édition : Editions de La Table Ronde, 23 avril 2010, 226 pages

mardi, 29 juin 2010

Histoire du règne de Moulay Ismaïl - Dominique Busnot - 1714

bibliotheca histoire du regne de moulay ismail

Le père Dominique Busnot rédigea l’Histoire du règne de Moulay Ismaïl à la suite de trois voyages effectués au Royaume du Maroc (1714, 1708 et 1712), où, accompagné de pères mercédaires et trinitaires, il cherche à acheter la liberté de quelque cent cinquante esclaves français et chrétiens détenus à Meknès et obligés de travailler au service du puissant monarque. Ces trois voyages représentent un pan d’histoire quelque peu oublié de nos jours et aussi un mélange unique de mission humanitaire et de rachat religieux à la fin du siècle de Louis XIV, sur fond de piraterie barbaresque.

Se concentrant avant tout dans son Histoire du règne de Moulay Ismaïl à la description de ses négociations souvent épiques et toujours infructueuses, le religieux ne peut s’empêcher de donner un portrait fort saisissant de celui qui deviendra pour la postérité plus connu sous le titre de « roi sanguinaire ». Ce roi, né en 1646 et mort en 1727, était déjà fort célèbre à l’époque pour sa cruauté légendaire. De nombreux ouvrages étaient déjà parus en France à ce sujet, et le public faisait preuve d’une curiosité grandissante pour les pays barbaresques et le sort des captifs chrétiens du sultan. Busnot y décrit tout ce qu’il voit, ce qu’il entend au sujet de ce roi, faisant appel à des témoins, et décrivant avec minutie de nombreux événements illustrant ce terrible règne. Ainsi il décrit de nombreux rouages politiques en service autour du monarque ainsi que la façon dont le monarque contrôle son entourage. Ni trop romancé, ni cherchant à masquer ses échecs pourtant prévisibles, Busnot réussit à faire de son récit une narration animée et précise. Et cela dans le but d’informer, de la façon la plus neutre possible, et de donner la parole aux acteurs du drame, en commençant par les captifs eux-mêmes.

Histoire du règne de Moulay Ismaïl de Dominique Busnot plaira énormément à tous les amateurs d’Histoire, principalement ceux intéressés par le règne légendaire de Moulay ismaïl.

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Présente édition : Editions Mercure de France, 24 février 2002, 138 pages

lundi, 10 mai 2010

Bruxelles, Itinéraires - François Schuiten et Christine Coste - 2010

bibliotheca bruxelles itineraires

Bruxelles, la capitale de la Belgique et de l'Europe comme vous ne l'avez jamais vue !

C'est ce que nous promet cette intéressante association entre le célèbre dessinateur belge au style inimitable qu'est François Schuiten (Les Cités obscures) et la journaliste Christine Coste qui a déjà collaboré entre autres avec Le Monde et Géo dans ce guide Bruxelles, itinéraires. Cette idée très forte et originale, est dûe aux deux maisons d'éditions que sont Lonely Planet, l'un des grands spécialistes du guide de voyage, et Casterman, spécialiste en bandes dessinées. Trois autres volumes sortiront d'ailleurs en 2010 selon le même principe, concernant les villes de New York, Venise et Rome.
Et pour chaque ville un couple d'auteurs tentent la force des textes et l'impact des images dessinées pour donner une vision nouvelle et inédite de chacune des villes. Lonely Planet abandonne ici quelque peu son style guide pratique pour un recueil plus historique, et où, le passé et le présent se mélangent allègrement au ton des images surréalistes de Schuiten. Et cela se fait suivant huit itinéraires, tracés à travers les rues de la capitale, et qui permettent de la découvrir d'un oeil tout à fait neuf. Des plans détaillés sont fournis et les explications précises nous font découvrir les différents quartiers dans leur évolutions et leur atmosphère. Et comme tout guide touristique, celui-ci fournit de nombreuses adresses, bien choisies, que ce soit en hôtels, restaurants, bars ou commerces.

Bruxelles, Itinéraires
de François Schuiten et Christine Coste est un guide de voyage tout à fait unique et original, qui plaira tant aux touristes qu'aux Bruxellois. Ainsi même que tout simplement aux amateurs de bandes dessinées.

Bruxelles mérite bien une visite, autant la découvrir à l'aide de ce guide !

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Présente édition
: Editions Lonely Planet, 25 février 2010, 175 pages

mardi, 21 juillet 2009

Les Trésors de la mer Rouge - Romain Gary - 1971

bibliotheca les tresors de la mer rouge

"Ce ne sont ni les trésors engloutis qui dorment au sein des grands fonds sous-marins que je suis allé chercher pour vous sur ces eaux que l'art des conteurs arabes a peuplé de fabuleuses histoires. Ni les perles que l'on n'y pêche plus guère, ni les rubis, émeraudes et diamants que l'eunuque Murad a jetés dit-on, dans la mer Rouge par l'ordre de son maître Ibn Séoud, afin qu'ils rejoignent dans l'inaccessible le fils préféré du dernier conquérant d'Arabie des temps modernes. Ni l'or clandestin transporté par les boutres aux mâts obliques vers les coffres des trafiquants indiens... Les trésors que j'ai ramenés de là-bas sont immatériels et, lorsque la plume ne s'en saisit pas, ils disparaissent à jamais. Le romancier que je suis, amoureux de ces diamants éphémères, parfois très purs, parfois noirs, mais toujours uniques et bouleversants dans leur mystérieux éclat, est parti à leur recherche vers cette mine de richesse et de pauvreté inépuisable que l'on appelait jadis l'âme humaine - je dis "jadis", car le mot est passé de mode, avec son écho d'au-delà. "

Initialement écrits pour une série de reportages pour France-Soir en 1970, Les Trésors de la mer Rouge est publié le 22 décembre 1971 aux éditions Gallimard. L'introduction ci-dessus, premières lignes du texte, résument parfaitement le contenu de ce texte, fait de multiples récits notés par l'écrivain, journaliste et ancien militaire Romain Gary lors d'un voyage en moto autour de la mer Rouge. Il commence à Djibouti, un pays de néant qui voit survivre les derniers signes de l'Empire colonial français qui se dissout de plus en plus, pour continuer ensuite au Yemen. Il y rencontre des militaires français damnés par la solitude de la fin de l'empire colonial, des prostituées parcheminées dont la vie s'échange contre un troupeau de chameau, des têtes brûlées, des bédouins ivres de kat et de kalachnikov, des femmes perles...

"Je n'ai pas le temps de dire un mot que déjà elle est nue, assise sur le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d'une noirceur qui fait pâlir la nuit...
Je demeure coi, saisi de stupeur : tout ce corps à soldat est couvert de signatures. Je dis bien de signatures : des hommes ont fait tatouer leurs noms sur cette véritable pierre tombale sous laquelle reposent les rêves des hommes sans amour. Des noms, des dates, comme sur un lieu de passage. Je lis sur le sein : légionnaire Strauss, 1965 ; caporal Bianchi, 1967... Au-dessus du sexe : Kriloff, roi des b..."

Ce qu'il voit avant tout dans ce voyage est un monde en plein changement, fin du colonialisme et le début des indépendance africaines. Mais ce monde moderne qui s'annonce fait vivre à ses côtés un autre vivant encore quelque part loin dans le passé et soumis aux fortes traditions d'antan, ainsi que dans une culture si difficilement compréhensible pour nous. Mais à travers ces récits c'est surtout la folie de l'homme qui se dégage, Romain Gary ne se faisant guère plus d'illusions sur les soi-disant bienfaits du colonialisme, et c'est bien celle-ci qui s'en prend le plus dans ce texte. D'ailleurs sa quête première était de retrouver un homme français, il le constatera par lui-même, devenu complètement fou. Mais dans ces terres abandonnées la folie guette partout et tout le monde...

Ce texte dresse le portrait fascinant d'une région du monde ainsi que d'une époque tellement importante à la fois pour la France et pour tous les pays d'Afrique : celle de la fin du colonialisme. Ce livre est d'ailleurs essentiel pour bien comprendre ces événements. L'écriture est magnifique, les mots de Gary emportent le lecteur à sa suite à la découverte de ces pays de la mer Rouge pour un voyage fait de dépaysement, mais aussi et surtout d'horreur et de folie.

A lire de toute urgence !

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lundi, 30 mars 2009

Voyage autour de ma chambre - Xavier de Maistre - 1794

bibliotheca voyage autour de ma chambre

Mis aux arrêts à la suite d'un duel pendant 42 jours dans sa chambre, l'officier savoyard Xavier de Maistre décide d'utiliser ce temps perdu pour en explorer tous les recoins dans la veine des grands explorateurs et aventuriers. Mais, à l'encontre des récits d'aventures et de voyages forts en vogue à l'époque, Xavier de Maistre leur oppose l'immobilité la plus totale, et d'ailleurs tout se verra subtilement inversé, car c'est en revenant à la liberté, càd. en pouvant enfin quitter sa chambre, qu'il reperd cette liberté d'explorer. Il s'agît évidemment d'une parodie, mais qui de digression en digression amène également l'évènement du moi, car de chaque objet nouveau qu'il rencontre autour de sa chambre, il nous fait des demi-confidences à la fois sentimentales et humoristiques sur lui-même. Cet ouvrage sera complété à divers reprises bien après sa période d'arrêts. C'est Joseph de Maistre, son frère et philosophe, qui le mit en ordre et le publia en 1794. Le succès sera tel que, quelques années plus tard, Xavier de Maistre décidera de donner une suite à cet ouvrage sous le titre de Expédition nocturne autour de ma chambre.

Voyage autour de ma chambre est un petit chef-d'oeuvre de littérature parodique et autobiographique, une oeuvre unique en son genre.

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Extrait :


Chapitre premier

Qu’il est glorieux d’ouvrir une nouvelle carrière et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l’espace !

Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto ; le voilà, messieurs, lisez. J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.

Est-il en effet d’être assez malheureux, assez abandonné, pour n’avoir pas de réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? Voilà tous les apprêts du voyage.

Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu’il puisse être, et quel que soit son tempérament ; qu’il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n’en est pas un seul, – non, pas un seul (j’entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde.

Chapitre II

Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre ; il est une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. – Auprès de qui donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs, de quelle ressource cette manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ! ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons. – Pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs ; ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient point songé à voyager, vont s’y résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent ? – Courage donc, partons. – Suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers me suivent ! Que tous les paresseux se lèvent en masse ! Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité ; vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie, aimables anachorètes d’une soirée, venez aussi : quittez, croyez-moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse : daignez m’accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; – aucun obstacle ne pourra nous arrêter ; et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.

Chapitre III

Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! – Je suis persuadé qu’on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps ; mais comment l’apprendrais-je au lecteur, puisque je l’ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c’est que, si l’ouvrage est trop long à son gré, il n’a pas dépendu de moi de le rendre plus court ; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d’un chapitre. J’étais, il est vrai dans ma chambre, avec tout le plaisir et l’agrément possibles ; mais, hélas ! je n’étais pas le maître d’en sortir à ma volonté ; je crois même que sans l’entremise de certaines personnes puissantes qui s’intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n’est pas éteinte, j’aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur !

Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort, et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer.

Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu’un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire à votre maîtresse ?

On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois Gentilhomme, on essaye de tirer quarte lorsqu’il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente sa poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui. – On voit que rien n’est plus conséquent, et toutefois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c’est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent et qui veulent qu’on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus d’un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi ; en sorte que lorsqu’on a le malheur d’avoir ce qu on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l’usage, et comme les lois et l’usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés. – Et probablement aussi c’est à une décision de ce genre qu’il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.

Chapitre IV

Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria ; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. – Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé ». – Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !... – Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin si difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y arrange tout de suite. – C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. – Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l’ennui ! Et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.

Chapitre V

Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. – Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. – J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.

J’avoue que j’aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu’il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? – Lecteur modeste, ne vous effrayez point ; – mais ne pourrais-je donc parler du bonheur d’un amant qui serre pour la première fois dans ses bras une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter ! N’est-ce pas dans un lit qu’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils, oublie ses douleurs ? C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. – Enfin, c’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses !

Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. – C’est un berceau garni de fleurs ; – c’est le trône de l’amour ; – c’est un sépulcre.

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mardi, 10 février 2009

Le Corricolo - Alexandre Dumas - 1843

bibliotheca le corricolo

De son voyage en Italie Alexandre Dumas ramènera trois récits Speronare (Sicile) et au Capitaine Aréna (Calabre), Le Corricolo conclut ses Impressions de voyage dans le Royaume de Naples par la découverte de sa capitale, à l’époque l'une des plus importantes villes du continent. Publié en 1843, les aventures relatées se sont déroulées en 1835. Et les aventures sont nombreuses, faites de multiples anecdotes, historiettes, portraits et promenades. Le titre de ce récit se réfère au véhicule employé par notre auteur et son compagnon, le peintre Jadin, dans cette folle équipée : une fragile petite voiture charriant une quinzaine de passagers parasites et tirée par des «chevaux morts» (c’est à dire en fin de vie), le moyen de transport idéal pour visiter Naples dans tous ses recoins. Et Alexandre Dumas nous fait revivre toute l'histoire de cette ville, depuis l'Antiquité jusqu'à son époque (certaines digressions existent) et de par ses excursions (dont Pompéi et Herculaneum, le tout prend réellement vie. Mais cette ville si riche sert également de miroir à la personnalité d'Alexandre Dumas qui s'y sent comme chez lui. L'humour est également omniprésent dans de multiples situations et dialogues. Ce récit si riche et drôle, démontre bien l'attachement d'Alexandre Dumas à cette ville qu'il devra quitter précipitamment pour y revenir ensuite en 1860, années décrites dans La San Felice (1863).

Le Corricolo, par la richesse de ces descriptions, peut toujours servir aujourd'hui encore pour la visite de la ville de Naples.

Le Corricolo d'Alexandre Dumas, c'est à la fois un texte magnifique et une ville hors normes à découvrir d'un seul coup.

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Extrait :

Introduction

Le corricolo est le synonyme de calessino, mais comme il n'y a pas de synonyme parfait, expliquons la différence qui existe entre le corricolo et le calessino.

Le corricolo est une espèce de tilbury primitivement destiné à contenir une personne et à être attelé d'un cheval ; on l'attèle de deux chevaux, et il charrie de douze à quinze personnes.

Et qu'on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette à boeufs des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de régie ; non, c'est au triple galop ; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les bords du Simèthe, n'allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne les quais de Naples en brûlant un pavé de laves, et en soulevant leur poussière de cendres.

Cependant un seul des deux chevaux tire véritablement : c'est le timonier. L'autre, qui s'appelle le bilancino, et qui est attelé de côté, bondit, caracole, excite son compagnon, voilà tout. Quel dieu, comme à Tityre, lui a fait ce repos ? C'est le hasard, c'est la providence, c'est la fatalité : les chevaux, comme les hommes, ont leur étoile.

Nous avons dit que ce tilbury, destiné à une personne, en charriait d'ordinaire douze ou quinze ; cela, nous le comprenons bien, demande une explication. Un vieux proverbe français dit : « Quand il y en a pour un, il y en a pour deux. » Mais je ne connais aucun proverbe dans aucune langue qui dise : « Quand il y en a pour un, il y en a pour quinze. »

Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations avancées, chaque chose est détournée de sa destination primitive !

Comment et en combien de temps s'est faite cette agglomération successive d'individus sur le corricolo, c'est ce qu'il est impossible de déterminer avec précision. Contentons-nous donc de dire comment elle y tient.

D'abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu et forme le centre de l'agglomération humaine que le corricolo emporte comme un de ces tourbillons d'âmes que Dante vit suivant un grand étendard dans le premier cercle de l'enfer. Il a sur un de ses genoux quelque fraîche nourrice d'Aversa ou de Nettuno, et sur l'autre quelque belle paysanne de Bacoli ou de Procida ; aux deux côtés du moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de ces dames. Derrière le moine se dresse sur la pointe des pieds le propriétaire ou le conducteur de l'attelage, tenant de la main gauche la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient d'une égale vitesse la marche de ses deux chevaux. Derrière celui-ci se groupent à leur tour, à la manière des valets de bonne maison, deux ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succèdent, se renouvellent, sans qu'on pense jamais à leur demander un salaire en échange du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux gamins ramassés sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles, ciceroni surnuméraires des antiquités d'Herculanum et de Pompéi, guides marrons des antiquités de Cumes et de Baïa. Enfin, sous l'essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet à grosses mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui se plaint, qui chante, qui raille, qu'il est impossible de distinguer au milieu de la poussière que soulèvent les pieds des chevaux : ce sont trois ou quatre enfants qui appartiennent on ne sait à qui, qui vont on ne sait où, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont là on ne sait comment, et qui y restent on se sait pourquoi.

Maintenant, mettez au-dessous l'un de l'autre, moine, paysannes, mari, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfants ; additionnez le tout, ajoutez le nourrisson oublié, et vous aurez votre compte. Total, quinze personnes.

Parfois il arrive que la fantastique machine, chargée comme elle est, passe sur une pierre et verse ; alors toute la carrossée s'éparpille sur le revers de la route, chacun lancé selon son plus ou moins de pesanteur. Mais chacun se retire aussitôt et oublie son accident pour ne s'occuper que de celui du moine ; on le tâte, on le tourne, on le retourne, on le relève, on l'interroge. S'il est blessé, tout le monde s'arrête, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on le garde. Le corricolo est remisé au coin de la cour, les chevaux entrent dans l'écurie ; pour ce jour-là, le voyage est fini ; on pleure, on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et sauf, personne n'a rien ; il remonte à sa place, la nourrice et la paysanne reprennent chacune la sienne ; chacun se rétablit, se regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le corricolo reprend sa course, rapide comme l'air et infatigable comme le temps.

Voilà ce que c'est que le corricolo.

Maintenant, comment le nom d'une voiture est-il devenu le titre d'un ouvrage ? C'est ce que le lecteur verra au second chapitre.

D'ailleurs, nous avons un antécédent de ce genre que, plus que personne, nous avons le droit d'invoquer : c'est le Speronare.

Chapitre I

Osmin et Zaïda

Nous étions descendus à l'hôtel de la Victoire. Monsieur Martin ­ir est le type du parfait hôtelier italien : homme de goût, homme d'esprit, antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries, collectionneur d'autographes, monsieur Martin ­ir est tout, excepté aubergiste. Cela n'empêche pas l'hôtel de la Victoire d'être le meilleur hôtel de Naples. Comment cela se fait-il ? Je n'en sais rien. Dieu est parce qu'il est.

C'est qu'aussi l'hôtel de la Victoire est situé d'une manière ravissante : vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaïa, la Villa-Reale, le Pausilippe ; vous en ouvrez une autre, voilà le golfe, et à l'extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à l'ancre, la bleuâtre et poétique Caprée ; vous en ouvrez une troisième, c'est Sainte-Lucie avec ses mellonari, ses fruits de mer, ses cris de tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits.

Les chambres d'où l'on voit toutes ces belles choses ne sont point des appartements ; ce sont des galeries de tableaux, ce sont des cabinets de curiosités, ce sont des boutiques de bric-à-brac.

Je crois que ce qui détermine monsieur Martin ­ir à recevoir chez lui des étrangers, c'est d'abord le désir de leur faire voir les trésors qu'il possède ; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin de leur séjour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c'est vrai : ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille francs, plus ou moins, c'est vrai encore ; mais c'est parce qu'ils demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que monsieur Martin ­ir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans l'appréciation d'une porcelaine ou dans le déchiffrement d'un autographe, oublierait de le leur envoyer.

Aussi, lorsque le dey, chassé d'Alger, passa à Naples, charriant ses trésors et son harem, prévenu par la réputation de monsieur Martin ­ir, il se fit conduire tout droit à l'hôtel de la Vittoria, dont il loua les trois étages supérieurs, c'est-à-dire le troisième, le quatrième et les greniers.

Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite.

Le quatrième était pour lui et ses trésors.

Les greniers étaient pour son harem.

L'arrivée du dey fut une bonne fortune pour monsieur Martin ­ir, non pas, comme on pourrait le croire, à cause de l'argent que l'Algérien allait dépenser dans l'hôtel, mais relativement aux trésors d'armes, de costumes et de bijoux qu'il transportait avec lui.

Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et monsieur Martin ­ir étaient les meilleurs amis du monde ; ils ne se quittaient plus. Qui voyait paraître l'un s'attendait à voir immédiatement paraître l'autre. Oreste et Pylade n'étaient pas plus inséparables ; Damon et Pythias n'étaient pas plus dévoués. Cela dura quatre ou cinq mois. Pendant ce temps, on donna force fêtes à Son Altesse. Ce fut à l'une de ces fêtes, chez le prince de Cassaro, qu'après avoir vu exécuter un cotillon effréné le dey demanda au prince de Tricasie, gendre du ministre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se donnait la peine de danser lui-même.

Le dey aimait fort ces sortes de divertissements, car il était fort impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait, bien entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester son mépris et son admiration. Selon la maigreur ou l'obésité des personnes, il disait :

- Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut plus de mille ducats.

Un jour on apprit avec étonnement que monsieur Martin ­ir et Hussein- Pacha venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement était survenu :

Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir comme de l'encre et luisant comme s'il eût été passé au vernis : un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha était descendu au laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu'il y eût dans l'hôtel.

Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dix-huit pouces de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nègre avait regardé l'instrument en secouant la tête, puis il était remonté à son troisième étage.

Un instant après, il était redescendu et avait rendu le tranchelard au chef en disant :

- Plus grand, plus grand !

Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes occasions, il l'avait remis à son confrère. Celui-ci avait regardé le coutelas avec la même attention qu'il avait fait du tranchelard, et, après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire : « Hum ! ce n'est pas encore cela qu'il me faudrait, mais cela se rapproche ; » il était remonté comme la première fois.

Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le coutelas au chef :

- Plus grand encore, lui dit-il.

- Et pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que celui ci ? demanda le chef.

- Moi en avoir besoin, répondit flegmatiquement le nègre.

- Mais pourquoi faire ?

- Pour moi couper la tête à Osmin.

- Comment s'écria le chef, pour toi couper la tête à Osmin.

- Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre.

- A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse ?

- A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse.

- A Osmin que le dey aime tant ?

- A Osmin que le dey aime tant.

- Mais vous êtes fou, mon cher ! Si vous coupez la tête à Osmin, Sa Hautesse sera furieuse.

- Sa Hautesse l'a ordonné à moi.

- Ah ! c'est différent alors.

- Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à son idée avec la persistance de l'obéissance passive.

- Mais qu'a fait Osmin ? demanda le chef.

- Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand.

- Auparavant, je voudrais savoir ce qu'a fait Osmin.

- Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand, plus grand encore !

- Eh bien ! je te donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu'a fait Osmin.

- Il a laissé faire un trou dans le mur.

- A quel mur ?

- Au mur du harem.

- Et après ?

- Le mur, il était celui de ­aïda.

- La favorite de Sa Hautesse ?

- La favorite de Sa Hautesse.

- Eh bien ?

- Eh bien ! un homme est entré chez ­aïda.

- Diable !

- Donnez donc un grand, grand, grand couteau à moi pour couper la tête à Osmin.

- Pardon ; mais que fera-t-on à ­aïda ?

- Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, ­aïda être dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac à la mer... Bonsoir, ­aïda.

Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire, deux rangées de dents blanches comme des perles.

- Mais quand cela ? reprit le chef.

- Quand quoi ? demanda le nègre.

- Quand jette-t-on ­aïda à la mer ?

- Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par ­aïda.

- Et c'est toi qui t'es chargé de l'exécution ?

- Sa Hautesse a donné l'ordre à moi, dit le nègre en se redressant avec orgueil.

- Mais c'est la besogne du bourreau et non la tienne.

- Sa Hautesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a pris cuisiner à lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper la tête à Osmin.

- C'est bien, c'est bien, interrompit le chef, on va te le chercher, ton grand couteau. Attends-moi ici.

- J'attends vous, dit le nègre.

Le chef courut chez monsieur Martin ­ir, et lui transmit la demande du cuisinier de Sa Hautesse.

Monsieur Martin ­ir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et le prévint de ce qui se passait à son hôtel.

Son Excellence fit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez le dey.

Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous lui et l'autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par un icoglan et éventer par deux esclaves.

Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tête.

- Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.

- Je te connais, répondit le dey.

- Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amène.

- Non. Mais n'importe, sois le bienvenu.

- Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime.

- Un crime ! Et lequel ? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond étonnement.

- Lequel ? Votre Hautesse le demande ! s'écria le ministre. Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tête à Osmin ?

- Couper la tête à Osmin n'est point un crime, reprit le dey.

- Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter ­aïda à la mer ?

- Jeter ­aïda à la mer n'est point un crime, reprit encore le dey.

- Comment, ce n'est pas un crime de jeter ­aïda à la mer et de couper la tête à Osmin ?

- J'ai acheté Osmin cinq cents piastres et ­aïda mille sequins, comme j'ai acheté cette pipe cent ducats.

- Eh bien ! demanda le ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir ?

- Que, comme cette pipe m'appartient, je puis la casser en dix morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me convient, et que personne n'a rien à dire. Et le pacha cassa sa pipe, dont il jeta les débris dans la chambre.

- Bon pour une pipe, dit le ministre ; mais Osmin, mais ­aïda !

- Moins qu'une pipe, dit gravement le dey.

- Comment, moins qu'une pipe ! Un homme moins qu'une pipe ! Une femme moins qu'une pipe !

- Osmin n'est pas un homme, ­aïda n'est point une femme : ce sont des esclaves. Je ferai couper la tête à Osmin et je ferai jeter ­aïda à la mer.

- Non, dit Son Excellence.

- Comment, non ! s'écria le pacha avec un geste de menace.

- Non, reprit le ministre, non ; pas à Naples du moins.

- Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle ?

- Vous vous appelez Hussein-Pacha.

- Chien de chrétien ! s'écria le dey avec une colère croissante ; sais-tu qui je suis ?

- Vous êtes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la police de Naples.

- Et cela veut dire ? demanda le dey.

- Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites l'impertinent, entendez-vous, mon brave homme ? répondit le ministre avec le plus grand sang-froid.

- En prison ! murmura le dey en retombant sur son divan.

- En prison, dit le ministre.

- C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.

- Votre Hautesse est libre comme l'air, répondit le ministre.

- C'est heureux, dit le dey.

- Mais à une condition cependant.

- Laquelle ?

- C'est que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu'il n'arrivera malheur ni à Osmin ni à ­aïda.

- Osmin et ­aïda m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me semblera.

- Alors Votre Hautesse ne partira point.

- Comment, je ne partirai point !

- Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et ­aïda.

- Jamais ! s'écria le dey.

- Alors je les prendrai, dit le ministre.

- Vous les prendrez ? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave ?

- En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu'à la condition que les deux coupables seront remis à la justice du roi.

- Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empêchera de partir ?

- Moi.

- Vous ?

Le pacha porta la main à son poignard ; le ministre lui saisit le bras au dessus du poignet.

- Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez dans la rue. Que voyez-vous à la porte de l'hôtel ?

- Un peloton de gendarmerie.

- Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend ? Que je lui fasse un signe pour vous conduire en prison.

- En prison, moi ? Je voudrais bien voir cela !

- Voulez-vous voir ?

Son Excellence fit un signe : un instant après, on entendit retentir dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'éperons. Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et le brigadier parut sur le seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa culotte.

- Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais l'ordre d'arrêter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous quelque difficulté ?

- Aucune, Excellence.

- Vous savez que monsieur s'appelle Hussein-Pacha ?

- Non, je ne le savais pas.

- Et que monsieur n'est ni plus ni moins que le dey d'Alger ?

- Qu'est-ce que c'est que ça, le dey d'Alger ?

- Vous voyez, dit le ministre.

- Diable ! fit le dey.

- Faut-il ? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa poche et en s'avançant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas en avant, fit de son côté un pas en arrière.

- Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage. Seulement, cherchez dans l'hôtel un certain Osmin et une certaine ­aïda, et conduisez-les tous les deux à la préfecture.

- Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem !

- Ce n'est pas un homme ici, répondit le ministre ; c'est un brigadier de gendarmerie.

- N'importe. Il n'aurait qu'à laisser la porte ouverte !

- Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et ­aïda.

- Et ils seront punis ? demanda le dey.

- Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre.

- Vous me le promettez ?

- Je vous le jure.

- Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez, puisqu'on ne peut pas faire autrement.

- A la bonne heure, dit le ministre ; je savais bien que vous n'étiez pas aussi méchant que vous en aviez l'air.

Hussein-Pacha frappa dans ses mains ; un esclave ouvrit une porte cachée dans la tapisserie.

- Faites descendre Osmin et ­aïda, dit le dey.

L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête et s'éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les coupables.

L'eunuque était une petite boule de chair, grosse, grasse, ronde, avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.
­
Aïda était une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné.

En apercevant Hussein-Pacha, l'eunuque tomba à genoux, ­aïda releva la tête. Les yeux du dey étincelèrent, et il porta la main à son canjiar. Osmin pâlit, ­aïda sourit.

Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables.

- Faites ce que j'ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro.

Gennaro s'avança vers Osmin et vers ­aïda, leur mit à tous deux les poucettes et les emmena.

Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.

Le ministre de la police alla vers la fenêtre, vit les deux prisonniers sortir de l'hôtel, et, accompagné de leur escorte, disparaître au coin de la rue Chiatamone.

- Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est libre de partir quand elle voudra.

- A l'instant même ! s'écria Hussein, à l'instant même ! Je ne resterai pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre !

- Bon voyage ! dit le ministre.

- Allez au diable ! dit Hussein.

Une heure ne s'était pas écoulée que Hussein avait frété un petit bâtiment ; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses trésors. Le même soir il s'y rendait à son tour avec sa suite, et à minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d'esclaves où l'on n'était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme.

Le lendemain, le ministre fit comparaître devant lui les deux coupables et leur fit subir un interrogatoire.

Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait dû veiller, et ­aïda d'avoir veillé quand elle aurait dû dormir.

Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lèse-hautesse n'étaient point prévus, il n'étaient passibles d'aucune punition.

En conséquence, Osmin et ­aïda furent, à leur grand étonnement, mis en liberté le lendemain même du jour où le dey avait quitté Naples.

Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni état, ils furent forcés de se créer chacun une industrie.

Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et ­aïda se fit demoiselle de comptoir.

Quant au dey d'Alger, il était sorti de Naples avec l'intention de se rendre en Angleterre, pays où il avait entendu dire qu'on avait au moins la liberté de vendre sa femme, à défaut du droit de la noyer : mais il se trouva indisposé pendant la traversée, il fut forcé de relâcher à Livourne, où il fit comme chacun sait une fort belle mort, si ce n'est cependant qu'il mourut sans avoir pardonné à monsieur Martin ­ir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien, mais ce qui est sans importance pour un Turc.

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Voir également :
- Acté - Alexandre Dumas (1838), présentation et extrait
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation

- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait

- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

16:49 Écrit par Marc dans Dumas, Alexandre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : italie, alexandre dumas, recits de voyages, naples | |  Facebook | |  Imprimer | |

lundi, 02 juin 2008

Sept ans d'aventures au Tibet (Sieben Jahre in Tibet. Mein Leben am Hofe des Dalai Lama) - Heinrich Harrer - 1953

bibliotheca sept ans d aventures au tibet

Heinrich Harrer est dans les années1930 l’un des tous grands sportifs autrichiens. Il participe aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 et est le premier à réaliser l’ascension de la face Nord de l’Eiger en Suisse. Le nouveau régime en place en Allemagne le considère comme un héros national, un exemple pour toute la population. Il est même nommé membre de la SS par le parti nazi autrichien. Mais pour Harrer l’alpinisme est la seule chose qui compte et il décide de partir à la conquête de l’Himalaya. Lorsque la Seconde Guerre mondiale se déclare, Harrer, alors aux Indes britanniques pour préparer l'ascension du Nanga Parbat est interné par les autorités. Il réussit à s échapper en 1944, après trois tentatives d’évasion et après une longue et harassante équipée à travers les hauts plateaux de l’Himalaya, il atteint le Tibet, état neutre et indépendant où il espère trouver asile. La plupart de ses compagnons seront repris ou renvoyés en Inde croupir derrière les barbelés. Seul son ami Peter Aufschnaiter et lui-même réussiront à arriver au bout du voyage, dans un pays presque impénétrable où les autorités refusent toute entrée d'étranger sur le territoire. Sans autorisation, sans papier ni visa, ils progressent quand même vers Lhassa , la ville interdite, où la chance finit finalement par leur sourire lorsque le frère du quatorzième Dalaï-lama, au pouvoir à cette époque, décide de les prendre sous leur protection. Les deux arrivants vont tout faire pour s’intégrer le mieux possible parmi la population tibétaine en apprenant leur langue et en adoptant ensuite nombreuses de leur coutumes. Alors que Aufschnaiter travaillera pour le pays en tant qu’ingénieur et conseiller du régime pour des questions concernant l’agriculture et l’urbanisme, Harrer se fera tour à tour journaliste, cinéaste, traducteur… Jusqu’au jour où le Dalaï-lama décide de recevoir ces deux étrangers. Harrer sera engagé pour enseigner le jeune maître du Tibet aux choses du monde et une forte relation se noue petit à petit entre les deux. Sept années s’écouleront ainsi jusqu’à l’invasion du Tibet par la Chine, et Harrer devra fuir à nouveau pour, cette fois, rentrer enfin chez lui.

Sept ans d'aventures au Tibet
du voyageur et alpiniste autrichien Heinrich Harrer est un magnifique récit qui depuis sa parution en 1953 connut un immense succès à travers le monde pour être traduit en plus d’une cinquantaine de langues. C’est un excellent récit de voyages narrant de multiples aventures extraordinaires dans un pays à la culture si différente de la notre. Mais c’est surtout l’un des derniers témoignages d’un pays, le Tibet qui aujourd’hui n’existe pratiquement plus. Harrer fuira le pays d’ailleurs au moment de sa chute, envahi par l’armée chinoise. Pour Heinrich Harrer ce sera également une véritable rédemption, faisant de ce sportif arrogant et membre de la SS le défenseur d’un peuple en danger. Le narrateur du début du livre est totalement différent de celui retournant sept années plus tard en Europe. Le lecteur ressent parfaitement la lente mais impressionnante évolution de l’alpiniste. D’ailleurs dès son retour Harrer, tout en continuant par la suite ses exploits d’alpiniste, Heinrich Harrer fera tout son possible pour attirer l’attention du monde sur le drame se déroulant au Tibet depuis l’invasion chinoise.
Sept ans d'aventures au Tibet a été adapté au cinéma en 1997 dans une production américaine dirigée par le réalisateur français Jean-Jacques Annaud. Le rôle d’Heinrich Harrer est interprété par l’acteur américain Brad Pitt.

Sept ans d'aventures au Tibet est un magnifique récit de voyage, témoignage irremplaçable des derniers jours du Tibet indépendant et un véritable voyage initiatique qui marquera à jamais son auteur.

A lire !

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dimanche, 16 mars 2008

Le Tibet sans peine - Pierre Jourde - 2008

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En réalité, il ne s’agissait pas tout à fait du Tibet, mais du Zanskar.

Le Zanskar fait partie de ces pays qui comportent plus de montées que de descentes, contrairement, par exemple, à l’île de Ré, à propos de laquelle un prospectus touristique récent précise que les descentes y sont nombreuses sur les pistes cyclables ; il existe par ailleurs assez peu de points communs entre le Zanskar et l’île de Ré.

Aux alentours de 5000 mètres d’altitude, lorsque le ciel noircit et que la neige menace, que le marcheur a peiné toute la journée, que le col n’apparaît pas, qu’il n’y a pas trace d’habitation, qu’on n’aperçoit de toutes parts que des pentes verticales, il arrive que des questions s’insinuent dans l’esprit.



L’écrivain et essayiste Pierre Jourde se rendra à trois reprises au Zanskar, une vallée désertique de l’Himalaya, à quatre mille mètres d’altitude et faisant partie de la région du Tibet. Et c’est dans ce livre, Le Tibet sans peine, qu’il raconte ces longs périples qui ont fortement marqués son esprit d’adulte. Il avait vingt-cinq ans lors de son premier voyage et, durant les années à venir, il sera sans cesse attiré par cette région qu’il visitera à deux reprises à nouveau. Dans son récit, Pierre Jourde mélange ses trois voyages et nous en conte les aventures et tourments vécus sur les pistes de l’Himalaya tout en revenant sans cesse sur sa vie à Créteil, dans la banlieue parisienne. Le tout est raconté avec beaucoup d’humour et d’autodérision mettant l’accent sur son émerveillement et son propre ridicule de jeune banlieusard occidental face à la découverte de la nature démesurée qui semble évoluer hors du temps des hommes, de la bienveillance et de l’immense culture encore méconnue des Tibétains.

Ce récit de voyages est une lecture très divertissante, dépaysante à souhait et augmentée d’une bonne dose d’humour souvent absurde.

Un immense plaisir de lecture.

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18:32 Écrit par Marc dans Jourde, Pierre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre jourde, litterature francaise, tibet, recits de voyages | |  Facebook | |  Imprimer | |

vendredi, 30 novembre 2007

Chroniques africaines: de Casa à Tana - Albert Taïeb - 2005

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Quel immense et riche continent est l'Afrique. De multiples cultures aussi diverses que variées s'y rencontrent. Tout voyage à travers ce vaste et merveilleux continent est une incessante surprise à travers les multiples ethnies et mentalités qui le composent. Albert Taïeb, docteur en psychologie sociale d'origine tunisienne qui exerce le métier d'enseignant et de formateur, connaît parfaitement l'Afrique pour avoir travaillé dans bon nombre de ces pays et notamment durant plus de treize ans à Abidjan, à la tête de l'Institut de Formation et de Recherches Appliquées. Il nous conte dans ce livre sans ordre réel une multitude d'histoires et d'anecdotes, augmentées de nombreux proverbes et expressions, qu'il a collecté lors de ses longs séjours en Afrique et qui servent justement à mettre en valeur la particularité de ces nombreuses et diverses cultures africaines. Et il y est question de quasiment tout et n'importe quoi, que ce soient des sujets légers (histoires de familles,...) ou alors bien plus graves (SIDA, pauvreté, émigration, ...). Le style est celui d'un bloc-notes ou carnet de voyages qui n'offre aucune trame principale et le résultat donne un merveilleux portrait plein d'humour et de poésie qui ne lasse à aucun moment le lecteur qui reste accroché jusqu'à la dernière page en en demandant encore.

Chroniques africaines: de Casa à Tana
est un livre merveilleux plein d'humour et de poésie qui ne cessera d'étonner le lecteur.

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Extrait : premier chapitre

Cousins de plaisanterie (1)

Rentré à Abidjan, au cours d'une discussion anodine avec Oumar Ouattara, un vieil ami, je lui propose de venir converser avec un de mes clients, le croyant, de plus, de son ethnie:

- On va voir un certain Soumahoro, c'est un Sénoufo, non?

- Ah non! les Soumahoro ne sont pas des Sénoufo mais des Koyakas. Je les connais bien, ce sont "Les cousins de plaisanterie" des Sénoufo.

- Mais alors, lui dis-je, "Cousin de plaisanterie", c'est un système répandu ou quoi?

- Oh oui, c'est très répandu, du moins en Afrique de l'Ouest, mais pas seulement.

- Et qu'est-ce que ça recouvre précisément?

- Eh bien, ça signifie que ça autorise entre nous, quelle que soit la situation, le fait d'accepter quelque plaisanterie que ce soit de l'autre sans pouvoir répondre ou rétorquer quoi que ce soit; ça n'existe que chez nous. En Europe, vous ne pourriez pas le supporter; cela peut aller très loin.

Je vais te raconter deux histoires qui vont t'éclairer: un jour à Korhogo, on enterrait un Ouattara. Le tombeau était creusé et on allait y descendre le mort. Tout à coup il y a un Koyaka - c'est une ethnie voisine - qui jaillit de la foule, descend très vite dans le trou, surprenant tout le monde, et se met à hurler:

"Je ne sors pas de ce trou si on ne me donne pas un bœuf tout de suite, compris?"

Et bien, on a fini par lui donner un bœuf et l'on a pu enterrer le mort. Mon oncle fit juste cette remarque:

"On attendra le prochain mort chez eux et l'on récupérera notre boeuf".

L'autre histoire est celle d'un général d'armée, un vrai, qui sort de son bureau pour rentrer chez lui. Tout le monde se met au garde-à-vous et salue, sauf un individu assis dans un coin qui dit, mi-sérieux, mi-plaisantin :

"Mais vous êtes complètement fous de saluer ce type qui n'est rien, je vais le vendre comme esclave et ça va me faire un peu d'argent", et cette histoire est totalement vraie bien qu'incroyable.

Il fallut quelques secondes au général pour comprendre que ce type était un cousin de plaisanterie. Il a dit simplement devant les soldats sidérés : "Ecartez ce fou que je puisse passer."

Tu vois : être cousins de plaisanterie, ça signifie qu'on peut se permettre des comportements audacieux sans risque, pour ainsi dire. Mais la réciprocité est absolue. Tout le monde comprend, car ce cousinage est de notoriété publique et n'est évidemment qu'une source de plaisanterie, d'humour, de dérision. Il est formellement interdit de se fâcher; ça fait partie des mœurs, de la tradition africaine et personne ne déroge...

Dans beaucoup de pays du monde, on tue pour moins que ça.

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17:58 Écrit par Marc dans Taïeb, Albert | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : afrique, litterature tunisienne, recits de voyages, albert taieb | |  Facebook | |  Imprimer | |