lundi, 23 août 2010
Terre des hommes - Antoine de Saint-Exupéry - 1939
1926, le jeune Saint-Exupéry vient d’être nommé pilote à l’Aéropostale. Il fait ses débuts la peur au ventre, se renseigne auprès des dangers de ces vols vers l’Afrique, la sécurité et les communications de l’époque étaient bien différentes de ce qu’on connaît de nos jours, avant de se lancer et d’écrire les premières pages de sa vie. Les événements marquants seront nombreux, mais ce sera surtout le principes de survie, d’héroïsme et d’amitié qui se changeront en lui pour acquérir une réelle vérité. L’élément central de son récit sera son accident dans le désert du Sahara. En effet le 29 décembre 1935 un raid est organisé entre Paris et Saïgon dans le but de relier les deux capitales à l’intérieur de cinq jours et quatre heures. Saint-Exupéry et Prévot, son mécanicien, s'envolent pour cette aventure, mais leur avion percute le haut d’un plateau du désert de Lybie et s’écrase le 30 décembre, à 2h45 du matin. Après avoir marché trois jours dans le désert, Saint-Exupéry et son mécano seront recueillis par une caravane. Ces trois jours durant lesquels il affrontera la mort le marqueront à jamais.
Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry est un hymne touchant à la survie et à l’héroïsme, un livre fort et poignant qui ne laissera guère indifférent.
Passionnant !
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Extrait : les premières pages
La terre nous en apprend plus long sur nous que les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle. Mais, pour l'atteindre, il lui faut un outil. Il lui faut un rabot, ou une charrue. Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu'il dégage est universelle. De même l'avion, l'outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes.
J’ai toujours, devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.
Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d'étoiles éteintes, combien d'hommes endormis…
Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne.
II
C’était en 1926. Je venais d’entrer comme jeune pilote de ligne à la société Latécoère qui assura, avant l’Aéropostale, puis Air France, la liaison Toulouse-Dakar. Là j’apprenais le métier. À mon tour, comme les camarades, je subissais le noviciat que les jeunes y subissaient avant d’avoir l’honneur de piloter la poste. Essais d’avions, déplacements entre Toulouse et Perpignan, tristes leçons de météo dans le fond d’un hangar glacial. Nous vivions dans la crainte des montagnes d’Espagne, que nous ne connaissions pas encore, et dans le respect des anciens.
Ces anciens, nous les retrouvions au restaurant, bourrus, un peu distants, nous accordant de très haut leurs conseils. Et quand l'un d'eux, qui rentrait d'Alicante ou de Casablanca, nous rejoignait en retard, le cuir trempé de pluie, et que l'un de nous, timidement, l'interrogeait sur son voyage, ses réponses brèves, les jours de tempête, nous construisaient un monde fabuleux, plein de pièges, de trappes, de falaises brusquement surgies, et de remous qui eussent déraciné des cèdres. Des dragons noirs défendaient l'entrée des vallées, des gerbes d'éclairs couronnaient les crêtes. Ces anciens entretenaient avec science notre respect. Mais de temps à autre, respectable pour l'éternité, l'un d'eux ne rentrait pas.
Je me souviens ainsi d'un retour de Bury, qui se tua depuis dans les Corbières. Ce vieux pilote venait de s’asseoir au milieu de nous, et mangeait lourdement sans rien dire, les épaules encore écrasées par l'effort. C'était au soir de l'un de ces mauvais jours où, d'un bout à l'autre de la ligne, le ciel est pourri, où toutes les montagnes semblent au pilote rouler dans la crasse comme ces canons aux amarres rompues qui labouraient le pont des voiliers d'autrefois. Je regardai Bury, j'avalai ma salive et me hasardai à lui demander enfin si son vol avait été dur. Bury n'entendait pas, le front plissé, penché sur son assiette. À bord des avions découverts, par mauvais temps, on s'inclinait hors du pare-brise, pour mieux voir, et les gifles de vent sifflaient longtemps dans les oreilles. Enfin Bury releva la tête, parut m'entendre, se souvenir, et partit brusquement dans un rire clair. Et ce rire m'émerveilla, car Bury riait peu, ce rire bref qui illuminait sa fatigue. Il ne donna point d'autre explication sur sa victoire, pencha la tête, et reprit sa mastication dans le silence. Mais dans la grisaille du restaurant, parmi les petits fonctionnaires qui réparent ici les humbles fatigues du jour, ce camarade aux lourdes épaules me parut d'une étrange noblesse ; il laissait, sous sa rude écorce, percer l'ange qui avait vaincu le dragon.
Vint enfin le soir où je fus appelé à mon tour dans le bureau du directeur. Il me dit simplement :
« Vous partirez demain ? »
Je restais là, debout, attendant qu'il me congédiât. Mais, après un silence, il ajouta :
« Vous connaissez bien les consignes ? »
Les moteurs, à cette époque-là, n'offraient point la sécurité qu'offrent les moteurs d'aujourd'hui. Souvent, ils nous lâchaient d'un coup, sans prévenir, dans un grand tintamarre de vaisselle brisée. Et l'on rendait la main vers la croûte rocheuse de l'Espagne qui n'offrait guère de refuges. « Ici, quand le moteur se casse, disions-nous, l'avion, hélas ! ne tarde guère à en faire autant. » Mais un avion, cela se remplace. L'important était avant tout de ne pas aborder le roc en aveugle. Aussi nous interdisait-on, sous peine des sanctions les plus graves, le survol des mers de nuages au-dessus des zones montagneuses. Le pilote en panne, s'enfonçant dans l'étoupe blanche, eût tamponné les sommets sans les voir.
C'est pourquoi, ce soir-là, une voix lente insistait une dernière fois sur la consigne :
« C'est très joli de naviguer à la boussole, en Espagne, au-dessus des mers de nuages, c'est très élégant, mais…
Et, plus lentement encore :
« … mais souvenez-vous : au-dessous des mers de nuages… c'est l'éternité.
Voici que brusquement, ce monde calme, si uni, simple, que l'on découvre quand on émerge des nuages, prenait pour moi une valeur inconnue. Cette douceur devenait un piège. J'imaginais cet immense piège blanc étalé, là, sous mes pieds. Au-dessous ne régnaient, comme on eût pu le croire, ni l'agitation des hommes, ni le tumulte, ni le vivant charroi des villes, mais un silence plus absolu encore, une paix plus définitive. Cette glu blanche devenait pour moi la frontière entre le réel et l'irréel, entre le connu et l'inconnaissable. Et je devinais déjà qu'un spectacle n'a point de sens, sinon à travers une culture, une civilisation, un métier. Les montagnards connaissaient aussi les mers de nuages. Ils n'y découvraient cependant pas ce rideau fabuleux.
Quand je sortis de ce bureau, j'éprouvai un orgueil puéril. J'allais être à mon tour, dès l'aube, responsable d'une charge de passagers, responsable du courrier d'Afrique. Mais j'éprouvais aussi une grande humilité. Je me sentais mal préparé. L'Espagne était pauvre en refuges ; je craignais, en face de la panne menaçante, de ne pas savoir où chercher l'accueil d'un champ de secours. Je m'étais penché, sans y découvrir les enseignements dont j'avais besoin, sur l'aridité des cartes ; aussi, le cœur plein de ce mélange de timidité et d'orgueil, je m'en fus passer cette veillée d'armes chez mon camarade Guillaumet. Guillaumet m'avait précédé sur les routes. Guillaumet connaissait les trucs qui livrent les clefs de l'Espagne. Il me fallait être initié par Guillaumet.
Quand j'entrai chez lui, il sourit :
« Je sais la nouvelle. Tu es content ? »
Il s'en fut au placard chercher le porto et les verres, puis revint à moi, souriant toujours :
« Nous arrosons ça. Tu verras, ça marchera bien. »
Il répandait la confiance comme une lampe répand la lumière, ce camarade qui devait plus tard battre le record des traversées postales de la Cordillère des Andes et de celles de l'Atlantique Sud. Quelques années plus tôt, ce soir-là, en manches de chemise, les bras croisés sous la lampe, souriant du plus bienfaisant des sourires, il me dit simplement : » Les orages, la brume, la neige, quelquefois ça t'embêtera. Pense alors à tous ceux qui ont connu ça avant toi, et dis-toi simplement : ce que d'autres ont réussi, on peut toujours le réussir. » Cependant, je déroulai mes cartes, et je lui demandai quand même de revoir un peu, avec moi, le voyage. Et, penché sous la lampe, appuyé à l'épaule de l'ancien, je retrouvai la paix du collège.
Mais quelle étrange leçon de géographie je reçus là ! Guillaumet ne m'enseignait pas l'Espagne ; il me faisait de l'Espagne une amie. Il ne me parlait ni d'hydrographie, ni de populations, ni de cheptel. Il ne me parlait pas de Guadix, mais des trois orangers qui, près de Guadix, bordent un champ : « Méfie-toi d'eux, marque-les sur ta carte… » Et les trois orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada. Il ne me parlait pas de Lorca, mais d'une simple ferme près de Lorca. D'une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l'espace, à quinze cents kilomètres de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de leur montagne, pareils à des gardiens de phare, ils étaient prêts, sous leurs étoiles, à porter secours à des hommes.
Nous tirions ainsi de leur oubli, de leur inconcevable éloignement, des détails ignorés de tous les géographes du monde. Car l'Èbre seul, qui abreuve de grandes villes, intéresse les géographes. Mais non ce ruisseau caché sous les herbes à l'ouest de Motril, ce père nourricier d'une trentaine de fleurs. « Méfie-toi du ruisseau, il gâte le champ… Porte-le aussi sur ta carte. » Ah ! je me souviendrais du serpent de Motril ! Il n'avait l'air de rien, c'est à peine si, de son léger murmure, il enchantait quelques grenouilles, mais il ne reposait que d'un œil. Dans le paradis du champ de secours, allongé sous les herbes, il me guettait à deux mille kilomètres d'ici. À la première occasion, il me changerait en gerbe de flammes…
Je les attendais aussi de pied ferme, ces trente moutons de combat, disposés là, au flanc de la colline, prêts à charger : « Tu crois libre ce pré, et puis, vlan ! voilà tes trente moutons qui te dévalent sous les roues… » Et moi je répondais par un sourire émerveillé à une menace aussi perfide.
Et, peu à peu, l'Espagne de ma carte devenait, sous la lampe, un pays de contes de fées. Je balisais d'une croix les refuges et les pièges. Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu'avaient négligée les géographes.
Quand je pris congé de Guillaumet, j'éprouvai le besoin de marcher par cette soirée glacée d'hiver. Je relevai le col de mon manteau et, parmi les passants ignorants, je promenai une jeune ferveur. J'étais fier de coudoyer ces inconnus avec mon secret au cœur. Ils m'ignoraient, ces barbares, mais leurs soucis, mais leurs élans, c'est à moi qu'ils les confieraient au lever du jour avec la charge des sacs postaux. C'est entre mes mains qu'ils se délivreraient de leurs espérances. Ainsi, emmitouflé dans mon manteau, je faisais parmi eux des pas protecteurs, mais ils ne savaient rien de ma sollicitude.
Ils ne recevaient point, non plus, les messages que je recevais de la nuit. Car elle intéressait ma chair même, cette tempête de neige qui peut-être se préparait, et compliquerait mon premier voyage. Des étoiles s'éteignaient une à une, comment l'eussent-ils appris, ces promeneurs ? J'étais seul dans la confidence. On me communiquait les positions de l'ennemi avant la bataille…
Cependant, ces mots d'ordre qui m'engageaient si gravement, je les recevais près des vitrines éclairées, où luisaient les cadeaux de Noël. Là semblaient exposés, dans la nuit, tous les biens de la terre, et je goûtais l'ivresse orgueilleuse du renoncement. J'étais un guerrier menacé : que m'importaient ces cristaux miroitants destinés aux fêtes du soir, ces abat-jour de lampes, ces livres. Déjà je baignais dans l'embrun, je mordais déjà, pilote de ligne, à la pulpe amère des nuits de vol.
Il était trois heures du matin quand on me réveilla. Je poussai d'un coup sec les persiennes, observai qu'il pleuvait sur la ville et m'habillai gravement.
Une demi-heure plus tard, assis sur ma petite valise, j'attendais à mon tour sur le trottoir luisant de pluie, que l'omnibus passât me prendre. Tant de camarades avant moi, le jour de la consécration, avaient subi cette même attente, le cœur un peu serré. Il surgit enfin au coin de la rue, ce véhicule d'autrefois, qui répandait un bruit de ferraille, et j'eus droit, comme les camarades, à mon tour, à me serrer sur la banquette, entre le douanier mal réveillé et quelques bureaucrates. Cet omnibus sentait le renfermé, l'administration poussiéreuse, le vieux bureau où la vie d'un homme s'enlise. Il stoppait tous les cinq cents mètres pour charger un secrétaire de plus, un douanier de plus, un inspecteur. Ceux qui, déjà, s'y étaient endormis répondaient par un grognement vague au salut du nouvel arrivant qui s'y tassait comme il pouvait, et aussitôt s'endormait à son tour. C'était, sur les pavés inégaux de Toulouse, une sorte de charroi triste ; et le pilote de ligne, mêlé aux fonctionnaires, ne se distinguait d'abord guère d'eux… Mais les réverbères défilaient, mais le terrain se rapprochait, mais ce vieil omnibus branlant n'était plus qu'une chrysalide grise dont l'homme sortirait transfiguré.
Chaque camarade, ainsi, par un matin semblable, avait senti, en lui-même, sous le subalterne vulnérable, soumis encore à la hargne de cet inspecteur, naître le responsable du Courrier d'Espagne et d'Afrique, naître celui qui, trois heures plus tard, affronterait dans les éclairs le dragon de l'Hospitalet… qui, quatre heures plus tard, l'ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant pleins pouvoirs, le détour par la mer ou l'assaut direct des massifs d'Alcoy, qui traiterait avec l'orage, la montagne, l'océan.
Chaque camarade, ainsi, confondu dans l'équipe anonyme sous le sombre ciel d'hiver de Toulouse, avait senti, par un matin semblable, grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abandonnant derrière lui les pluies et les neiges du Nord, répudiant l'hiver, réduirait le régime du moteur, et commencerait sa descente en plein été, dans le soleil éclatant d'Alicante.
Ce vieil omnibus a disparu, mais son austérité, son inconfort sont restés vivants dans mon souvenir. Il symbolisait bien la préparation nécessaire aux dures joies de notre métier. Tout y prenait une sobriété saisissante. Et je me souviens d'y avoir appris, trois ans plus tard, sans que dix mots eussent été échangés, la mort du pilote Lécrivain, un des cent camarades de la ligne qui, par un jour ou une nuit de brume, prirent leur éternelle retraite.
Il était ainsi trois heures du matin, le même silence régnait, lorsque nous entendîmes le directeur, invisible dans l'ombre, élever la voix vers l'inspecteur :
« L’écrivain n'a pas atterri, cette nuit, à Casablanca. »
« Ah ! répondit l'inspecteur. Ah ? »
Et, arraché au cours de son rêve, il fit un effort pour se réveiller, pour montrer son zèle et il ajouta :
« Ah ! oui ? Il n'a pas réussi à passer ? Il a fait demi-tour ? »
À quoi, dans le fond de l'omnibus, il fut répondu simplement : « Non. » Nous attendîmes la suite mais aucun mot ne vint. Et à mesure que les secondes tombaient, il devenait plus évident que ce « non » ne serait suivi d'aucun autre mot, que ce « non » était sans appel, que Lécrivain non seulement n'avait pas atterri à Casablanca, mais que jamais il n'atterrirait plus nulle part.
Ainsi ce matin-là, à l'aube de mon premier courrier, je me soumettais à mon tour aux rites sacrés du métier, et je me sentais manquer d'assurance à regarder, à travers les vitres, le macadam luisant où se reflétaient les réverbères. On y voyait, sur les flaques d'eau, de grandes palmes de vent courir. Et je pensais : « Pour mon premier courrier… vraiment… j'ai peu de chance. » Je levai les yeux sur l'inspecteur : « Est-ce du mauvais temps ? » L'inspecteur jeta vers la vitre un regard usé : « Ça ne prouve rien », grogna-t-il enfin. Et je me demandais à quel signe se reconnaissait le mauvais temps. Guillaumet avait effacé, la veille au soir, par un seul sourire, tous les présages malheureux dont nous accablaient les anciens, mais ils me revenaient à la mémoire : « Celui qui ne connaît pas la ligne, caillou par caillou, s'il rencontre une tempête de neige, je le plains… Ah ! oui ! je le plains !… » Il leur fallait bien sauver le prestige, et ils hochaient la tête en nous dévisageant avec une pitié un peu gênante, comme s'ils plaignaient en nous une innocente candeur.
Et, en effet, pour combien d'entre nous, déjà, cet omnibus avait-il servi de dernier refuge ? Soixante, quatre-vingts ? Conduits par le même chauffeur taciturne, un matin de pluie. Je regardais autour de moi : des points lumineux luisaient dans l'ombre, des cigarettes ponctuaient des méditations. Humbles méditations d'employés vieillis. À combien d'entre nous ces compagnons avaient-ils servi de dernier cortège ?
Je surprenais aussi les confidences que l'on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l'argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s'étaient enfermés. Et, brusquement, m'apparut le visage de la destinée.
Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t'a fait évader et tu n'en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d'aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t'es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t'inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d'homme. Tu n'es point l'habitant d'une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t'a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s'est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l'astronome qui peut-être t'habitait d'abord.
Je ne me plains plus des rafales de pluie. La magie du métier m'ouvre un monde où j'affronterai, avant deux heures, les dragons noirs et les crêtes couronnées d'une chevelure d'éclairs bleus, où, la nuit venue, délivré, je lirai mon chemin dans les astres.
Ainsi se déroulait notre baptême professionnel, et nous commencions de voyager. Ces voyages, le plus souvent, étaient sans histoire. Nous descendions en paix, comme des plongeurs de métier, dans les profondeurs de notre domaine. Il est aujourd'hui bien exploré. Le pilote, le mécanicien et le radio ne tentent plus une aventure, mais s'enferment dans un laboratoire. Ils obéissent à des jeux d'aiguilles, et non plus au déroulement de paysages. Au-dehors, les montagnes sont immergées dans les ténèbres, mais ce ne sont plus des montagnes. Ce sont d'invisibles puissances dont il faut calculer l'approche. Le radio, sagement, sous la lampe, note des chiffres, le mécanicien pointe la carte, et le pilote corrige sa route si les montagnes ont dérivé, si les sommets qu'il désirait doubler à gauche se sont déployés en face de lui dans le silence et le secret de préparatifs militaires.
Quant aux radios de veille au sol, ils prennent sagement, sur leurs cahiers, à la même seconde, la même dictée de leur camarade : « Minuit quarante. Route au 230. Tout va bien à bord. »
Ainsi voyage aujourd'hui l'équipage. Il ne sent point qu'il est en mouvement. Il est très loin, comme la nuit en mer, de tout repère. Mais les moteurs remplissent cette chambre éclairée d'un frémissement qui change sa substance. Mais l'heure tourne. Mais il se poursuit dans ces cadrans, dans ces lampes-radio, dans ces aiguilles toute une alchimie invisible. De seconde en seconde, ces gestes secrets, ces mots étouffés, cette attention préparent le miracle. Et, quand l'heure est venue, le pilote, à coup sûr, peut coller son front à la vitre. L'or est né du Néant : il rayonne dans les feux de l'escale.
Et cependant, nous avons tous connu les voyages, où, tout à coup, à la lumière d'un point de vue particulier, à deux heures de l'escale, nous avons ressenti notre éloignement comme nous ne l'eussions pas ressenti aux Indes, et d'où nous n'espérions plus revenir.
Ainsi, lorsque Mermoz, pour la première fois, franchit l'Atlantique Sud en hydravion, il aborda, vers la tombée du jour, la région du Pot-au-Noir. Il vit, en face de lui, se resserrer, de minute en minute, les queues de tornades, comme on voit se bâtir un mur, puis la nuit s'établir sur ces préparatifs, et les dissimuler. Et quand, une heure plus tard, il se faufila sous les nuages, il déboucha dans un royaume fantastique.
Des trombes marines se dressaient là accumulées et en apparence immobiles comme les piliers noirs d'un temple. Elles supportaient, renflées à leurs extrémités, la voûte sombre et basse de la tempête, mais, au travers des déchirures de la voûte, des pans de lumière tombaient, et la pleine lune rayonnait, entre les piliers, sur les dalles froides de la mer. Et Mermoz poursuivit sa route à travers ces ruines inhabitées, obliquant d'un chenal de lumière à l’autre, contournant ces piliers géants où, sans doute, grondait l'ascension de la mer, marchant quatre heures, le long de ces coulées de lune, vers la sortie du temple. Et ce spectacle était si écrasant que Mermoz, une fois le Pot-au-Noir franchi, s'aperçut qu'il n'avait pas eu peur.
Je me souviens aussi de l'une de ces heures où l'on franchit les lisières du monde réel : les relèvements radiogoniométriques communiqués par les escales sahariennes avaient été faux toute cette nuit-là, et nous avaient gravement trompés, le radiotélégraphiste Néri et moi. Lorsque, ayant vu l'eau luire au fond d'une crevasse de brume, je virai brusquement dans la direction de la côte, nous ne pouvions savoir depuis combien de temps nous nous enfoncions vers la haute mer.
Nous n'étions plus certains de rejoindre la côte, car l'essence manquerait peut-être. Mais, la côte une fois rejointe, il nous eût fallu retrouver l'escale. Or, c'était l'heure du coucher de la lune. Sans renseignements angulaires, déjà sourds, nous devenions peu à peu aveugles. La lune achevait de s'éteindre, comme une braise pâle, dans une brume semblable à un banc de neige. Le ciel, au-dessus de nous, à son tour se couvrait de nuages, et nous naviguions désormais entre ces nuages et cette brume, dans un monde vidé de toute lumière et de toute substance.
Les escales qui nous répondaient renonçaient à nous renseigner sur nous-mêmes : « Pas de relèvements… Pas de relèvements… » car notre voix leur parvenait de partout et de nulle part.
Et brusquement, quand nous désespérions déjà, un point brillant se démasqua sur l'horizon, à l'avant gauche. Je ressentis une joie tumultueuse, Néri se pencha vers moi et je l'entendis qui chantait ! Ce ne pouvait être que l'escale, ce ne pouvait être que son phare, car le Sahara, la nuit, s'éteint tout entier et forme un grand territoire mort. La lumière cependant scintilla un peu, puis s'éteignit. Nous avions mis le cap sur une étoile, visible à son coucher, et pour quelques minutes seulement, à l'horizon, entre la couche de brume et les nuages.
Alors, nous vîmes se lever d'autres lumières, et nous mettions, avec une sourde espérance, le cap sur chacune d'elles tour à tour. Et quand le feu se prolongeait, nous tentions l'expérience vitale : « Feu en vue, ordonnait Néri à l'escale de Cisneros, éteignez votre phare et rallumez trois fois. » Cisneros éteignait et rallumait son phare, mais la lumière dure, que nous surveillions, ne clignait pas, incorruptible étoile.
Malgré l'essence qui s'épuisait, nous mordions, chaque fois, aux hameçons d'or, c'était, chaque fois, la vraie lumière d'un phare, c'était, chaque fois, l'escale et la vie, puis il nous fallait changer d'étoile. Dés lors, nous nous sentîmes perdus dans l'espace interplanétaire, parmi cent planètes inaccessibles, à la recherche de la seule planète véritable, de la nôtre, de celle qui, seule, contenait nos paysages familiers, nos maisons amies, nos tendresses.
De celle qui, seule, contenait… Je vous dirai l'image qui m'apparut, et qui vous semblera peut-être puérile. Mais au cœur du danger on conserve des soucis d'homme, et j'avais soif, et j'avais faim. Si nous retrouvions Cisneros, nous poursuivrions le voyage, une fois achevé le plein d'essence, et atterririons à Casablanca, dans la fraîcheur du petit jour. Fini le travail ! Néri et moi descendrions en ville. On trouve, à l'aube, de petits bistrots qui s'ouvrent déjà… Néri et moi, nous nous attablerions, bien en sécurité, et riant de la nuit passée, devant les croissants chauds et le café au lait. Néri et moi recevrions ce cadeau matinal de la vie. La vieille paysanne, ainsi, ne rejoint son dieu qu'à travers une image peinte, une médaille naïve, un chapelet : il faut que l'on nous parle un simple langage pour se entendre de nous. Ainsi la joie de vivre se ramassait-elle pour moi dans cette première gorgée parfumée et brûlante, dans ce mélange de lait, de café et de blé, par où l'on communie avec les pâturages calmes, les plantations exotiques et les moissons, par où l'on communie avec toute la terre. Parmi tant d'étoiles il n'en était qu'une qui composât, pour se mettre à notre portée, ce bol odorant du repas de l'aube.
Mais des distances infranchissables s'accumulaient entre notre navire et cette terre habitée. Toutes les richesses du monde logeaient dans un grain de poussière égaré parmi les constellations. Et l'astrologue Néri, qui cherchait à le reconnaître, suppliait toujours les étoiles.
Son poing, soudain, bouscula mon épaule. Sur le papier que m'annonçait cette bourrade, je lus : « Tout va bien, je reçois un message magnifique… » Et j'attendis, le cœur battant, qu'il eût achevé de me transcrire les cinq ou six mots qui nous sauveraient. Enfin je le reçus, ce don du ciel.
Il était daté de Casablanca que nous avions quitté la veille au soir. Retardé dans les transmissions, il nous atteignait tout à coup, deux mille kilomètres plus loin, entre les nuages et la brume, et perdus en mer. Ce message émanait du représentant de l'État, à l'aéroport de Casablanca. Et je lus : « Monsieur de Saint-Exupéry, je me vois obligé de demander, pour vous, sanction à Paris, vous avez viré trop près des hangars au départ de Casablanca. » Il était vrai que j'avais viré trop près des hangars. Il était vrai aussi que cet homme faisait son métier en se fâchant. J'eusse subi ce reproche avec humilité dans un bureau d'aéroport. Mais il nous joignait là où il n'avait pas à nous joindre. Il détonnait parmi ces trop rares étoiles, ce lit de brume, ce goût menaçant de la mer. Nous tenions en main nos destinées, celle du courrier et celle de notre navire, nous avions bien du mal à gouverner pour vivre, et cet homme-là purgeait contre nous sa petite rancune. Mais, loin d'être irrités, nous éprouvâmes, Néri et moi, une vaste et soudaine jubilation. Ici, nous étions les maîtres, il nous le faisait découvrir. Il n'avait donc pas vu, à nos manches, ce caporal, que nous étions passés capitaines ? Il nous dérangeait dans notre songe, quand nous faisions gravement les cent pas de la Grande Ourse au Sagittaire, quand la seule affaire à notre échelle, et qui pût nous préoccuper, était cette trahison de la lune…
Le devoir immédiat, le seul devoir de la planète où cet homme se manifestait, était de nous fournir des chiffres exacts, pour nos calculs parmi les astres, ils étaient faux. Pour le reste, provisoirement, la planète n'avait qu'à se taire. Et Néri m'écrivit : « Au lieu de s'amuser à des bêtises ils feraient mieux de nous ramener quelque part… » « Ils » résumait pour lui tous les peuples du globe, avec leurs parlements, sénats, leurs marines, leurs armées et leurs empereurs. Et, relisant ce message d'un insensé qui prétendait avoir affaire avec nous, nous virions de bord vers Mercure.
Nous fûmes sauvés par le hasard le plus étrange : vint l'heure où, sacrifiant l'espoir de rejoindre jamais Cisneros et virant perpendiculairement à la direction de la côte, je décidai de tenir ce cap jusqu'à la panne d'essence. Je me réservais ainsi quelques chances de ne pas sombrer en mer. Malheureusement, mes phares en trompe-l'œil m'avaient attiré Dieu sait où. Malheureusement aussi la brume épaisse dans laquelle nous serions contraints, au mieux, de plonger en pleine nuit, nous laissait peu de chances d'aborder le sol sans catastrophe. Mais je n'avais pas à choisir.
La situation était si nette que je haussai mélancoliquement les épaules quand Néri me glissa un message qui, une heure plus tôt, nous eût sauvés : « Cisneros se décide à nous relever. Cisneros indique : deux cent seize douteux… » Cisneros n'était plus enfouie dans les ténèbres, Cisneros se révélait là, tangible, sur notre gauche. Oui, mais à quelle distance ? Nous engageâmes, Néri et moi, une courte conversation. Trop tard. Nous étions d'accord. À courir Cisneros, nous aggravions nos risques de manquer la côte. Et Néri répondit : « Cause une heure d'essence maintenons cap au quatre-vingt-treize. »
Les escales, cependant, une à une se réveillaient. À notre dialogue se mêlaient les voix d'Agadir, de Casablanca, de Dakar. Les postes radio de chacune des villes avaient alerté les aéroports. Les chefs d'aéroports avaient alerté les camarades. Et peu à peu, ils se rassemblaient autour de nous comme autour du lit d'un malade. Chaleur inutile, mais chaleur quand même. Conseils stériles, mais tellement tendres !
Et brusquement Toulouse surgit, Toulouse, tête de ligne, perdue là-bas à quatre mille kilomètres. Toulouse s'installa d'emblée parmi nous et, sans préambule : « Appareil que pilotez n'est-il pas le F… (J'ai oublié l'immatriculation.) – Oui. – Alors disposez encore de deux heures essence. Réservoir de cet appareil n'est pas un réservoir standard. Cap sur Cisneros. »
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Présente édition : Editions Folio Gallimard, 27 janvier 1972, 181 pages
Voir également :
- Courrier Sud - Antoine de Saint-Exupéry (1928), présentation et extrait
14:41 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Saint-Exupéry, Antoine de | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : terre des hommes, antoine de saint-exupery, litterature francaise, aeropostale, recits autobiographiques, aviation |
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dimanche, 20 juin 2010
La Sale Guerre : Le témoignage d'un ancien officier des forces spéciales de l'armée algérienne - Habib Souaïdia - 2001

"J'ai vu des collègues brûler vif un enfant de quinze ans. J'ai vu des soldats se déguiser en terroristes et massacrer des civils. J'ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de simples suspects. J'ai vu des officiers torturer, à mort, des islamistes. J'ai vu trop de choses. Autant d'atteintes à la dignité humaine que je ne saurais taire. Ce sont là des raisons suffisantes, j'en suis convaincu, pour briser le mur du silence."
Habib Souaïdia était un officier dans l'armée algérienne. Il a été entraîné dans ce qu'on appellera "la sale guerre", celle qui déchirera son pays depuis 1992, avec l'arrêt du processus électoral face à la victoire annoncée des islamistes du FIS et qui plongera le pays dans la terreur pendant de nombreuses années entre la barbarie de ces islamistes, mais aussi et peut-être surtout les dérives de l'armée algérienne. Souaïdia va ensuite se réfugier en France et va enfin témoigner sur les horreurs qu'il a vécu. "La Sale Guerre" sortira en 2001 et fera l'effet d'une bombe.
Dans ce livre Habib Souaïdia se présente comme un militaire de coeur, qui poussé par un profond esprit patriotique, va s'engager à l'âge de size ans, en 1985, à l'Ecole des cadets de Koléa, dans la plaine de Mitidja. Un an plus tard, l’école est fermée, et il retourne chez lui, à Tébessa, où il passe son bac. En septembre 1989, il s’engage pour vingt-cinq ans dans l’Armée nationale populaire (ANP) et entre dans le saint des saints : l’Académie interarmes de Cherchell, où est formée l’élite militaire algérienne. Souaïdia va y rester trois ans, afin d'apprendre le métier, que ce soit la conduite de chars ou le maniement des fusils d'assaut Kalachnikov ou missiles sol-sol, les arts martiaux, le génie de combat et bien d'autres.
C'est une époque où l'armée est en grande puissance. Mais le malaise gagne peu à peu le pays, sous la forme d'une opposition religieuse. En effet, dehors, le Front islamique du salut (FIS), créé en mars 1989, conquiert la rue et les esprits. Après le triomphe des municipales de mai 1990, ses militants commencent, là où ils sont en force, à imposer la loi de la chorta islamiya - la police islamique -, notamment aux femmes. Habib, qui ne s’intéresse aucunement à la politique, s’accroche au mythe : ” l’armée était là pour protéger le peuple et la nation, pas pour rétablir l’ordre ou intervenir dans les problèmes intérieurs “. Mais quand éclate la grève insurrectionnelle de mai 1991 au cours de laquelle le FIS réclame la dawla islamiya, la république islamique, il n’en est plus si sûr. Un conflit s'annonçait, d'ailleurs des armes commençaient à circuler aux abords des mosquées.
A la fin de ses trois années de formation, Habib Souaïdia entre en volontaire dans les "forces spéciales". Et la guerre civile commence, l'armée se voyant de plus en plus menacée dans sa position de pouvoir par les islamistes.
Au début, enthousiaste pour ce combat qu'il croit juste, Souaïdia va très vite déchanter. L'armée va tout faire pour sauver sa place au pouvoir au dépit de l'ordre et de la sécurité. Les massacres vont s'enchaîner, se multiplier. Et s'ils ne trouvent plus rien à reprocher aux islamistes, ils vont attribuer leurs propres massacres à ces islamistes. L'Algérie va connaître ses pires heures...
Des années plus tard, après avoir été emprisonné en 1995 et 1999 pour avoir osé dénoncer les exécutions sommaires et questionner la torture, Habib Souaïdia va fournir ce témoignage exceptionnel, question de "ne pas se sentir complice de crimes contre les humanité" dit-il. Et le choc est énorme. Il était difficile d'y comprendre quelque chose lors de cette guerre, ici on la vit de l'intérieur, dans toute son horreur. Sans remettre en question le moins du monde la violence islamiste, Habib Souaïdia dénonce la stratégie du pouvoir militaire – "il faut terroriser les terroristes", qui a conduit à "la mort inutile de dizaines de milliers de civils, que rien ne justifiait". La stratégie d'un pouvoir qui n'a jamais cherché à analyser et à comprendre la situation du peuple algérien, ses motivations sociales et économiques aussi bien que religieuse.
Mais pour lui le combat n'est pas fini, on ne trahit pas l'armée impunément,Habib Souaïdia sera condamné à mort par contumace par un procès militaire algérien. Depuis lors il vit réfugié en France en attente d'un hypothétique réhabilitation.
"La sale guerre" de Habib Souaïdia est un document choc, incontournable sur son sujet, qui permet de mieux comprendre cette guerre obscur qui, pendant des années, a terrorisé tout un pays en massacrant des dizaines de milliers de civils.
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Présente édition : Editions Folio Gallimard, 29 août 2001, 340 pages
16:05 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Souaïdia, Habib | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : essais, guerre d algerie, la sale guerre, essais politiques, habib souaidia, recits autobiographiques, essais historiques, litterature algerienne, temoignages |
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vendredi, 14 mai 2010
Le pont flottant des songes (Yume no ukihashi) - Junchirô Tanizaki - 1959

Tadasu est adulte, mais lorsqu'il pense à sa mère il retombe dans l'enfance. Sa mère, Chinu, cette femme merveilleuse lui rappelle sans cesse tant de bonheur. Et la deuxième femme de son père réincarne parfaitement la première, d'ailleurs elle sera également appelée Chinu. Et envers cette deuxième femme Tadasu va entretenir une relation des plus troubles, quelque part entre amour familial et désir plus charnel.
Ce court texte plein de saveur qu'est Le pont flottant des songes écrit en 1959 par le grand écrivain japonais Junichirô Tanizaki est un hommage, voire un éloge, saisissant de la maternité et des femmes de façon plus générale. Fortement autobiographique l'auteur nous porte à travers une prose des plus poétiques à la découverte de cet amour qui le marqua lui-même autant.
Le pont flottant des songes est un texte magnifique sur l'amour maternel et sur l'image de la femme.
A lire !
Extrait :
Lorsque, n'arrivant pas à m'endormir, je faisais mon enfant gâté et que, tout agité, je réclamais: "Maman! Laisse-moi dormir avec toi!", elle venait voir ce qui se passait et, en me disant: "Allons, mon petit chéri!", elle me prenait dans ses bras pour m'emmener dans sa chambre à coucher. Bien que la literie fût déjà préparée dans la grand pièce où dormaient mes parents, mon père, qui était probablement allé à la villa au fond du jardin, n'était pas là. Ma mère, qui ne s'était pas encore changée pour la nuit, s'allongeait dans sa tenue habituelle, sans même défaire son obi, pour me serrer contre elle, ma tête sous son menton. Une lampe éclairait la chambre, mais comme j'enssevelissais mn visage entre les pans entrouverts de son kimono, je ne percevais qu'une vague pénombre alentour. Le parfum de ses cheveux, qu'elle nouait en chignon, effleurait mes narines. Je cherchais de mes lèvres le bout de son sein, le prenais dans ma bouche, le roulais sous ma langue. Sans rien dire, maman me laissait téter aussi longtemps que je voulais. Je crois me souvenir d'avoir pris le sein jusqu'à ce que je sois devenu passablement grand, car à cette époque personne personne n'insistait sur la questio du sevrage. Tout en jouant sur son mamelon de la pointe de ma langue, je tétais de mon mieux,et alors, ô bonheur! j'en tirais du lait. Des effluves où cette odeur lactée se mêlaient au parfum de sa chevelure flottaient tout autour de mon visage enfoui dans sa poitrine. Il régnait là une obscurité profonde qui laissait pourtant deviner un halo blanchâtre autour de ses seins.
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Présente édition : traduit du japonais par Jean-Jacques Tschudin, Editions Folio, 7 mai 2009, 109 pages
Voir également :
- Le meurtre d’O-Tsuya (お艶殺し) - Junichirô Tanizaki (1915), présentation
20:13 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Tanizaki, Junichirô | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : junichiro tanizaki, litterature japonaise, recits autobiographiques, nouvelles |
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vendredi, 29 janvier 2010
La tour des miracles - Georges Brassens - 1950

A Montmarte, en ces temps-là, vivait dans l’immeuble l'"Abbaye Gré-du-Vent", une maison miracligfique de sept étages par temps calme et de six les jours de bourrasques, une communauté d’amis, des êtres aussi insolites qu’extravagants, autour de Georges, le narrateur qui nous en raconte les scènes de vie avec humour et une infinie tendresse. Parmi eux il y a la Harpe éolienne, Corne d’Auroch, Courte-pattes, Huon de la Briève, et bien d’autres. Georges observe et nous emmène à la découverte du quotidien totalement surréaliste de cette communauté faite de braves gens tellement insolites. On y retrouve ainsi les créateurs de la S.P.M.H. (Société de propagation des maladies honteuses), dévoreurs de figues, brûleurs de livres de grammaire et de grands-mères, et joueurs au « Tue-je-ne-sais-qui ».
La tour des miracles, second roman écrit en 1950 par le poète et chanteur Georges Brassens, décédé en 1981, représente à la fois le début et la fin de sa carrière littéraire. Fort de son succès en chanson, Brassens se fait solliciter par un ami éditeur afin de publier ce roman en 1954. Brassens lui-même, toutefois, ne revendiquera jamais son statut d’écrivain et laissera ce livre comme une quasi œuvre unique.
Brassens dépeint dans ce roman toute une galerie de personnages hauts en couleurs en s’inspirant largement de son vécu et bien à l’image de son univers musical. Il s’inspire directement d’un immeuble dans lequel il a vécu à Montmartre, et qu’il compare à la Cour des miracles, ce lieu où se retrouvaient dans le temps des malandrins de toutes sortes.
par analogie bien sûr à la Cour des miracles. C’est drôle et railleur, toujours surprenant et original. Brassens s’amuse à jouer avec les mots et les sonorités pour faire un texte très particulier. Mais ce roman, que peu soutenu par son auteur, n’est pas non plus parfaitement réussi. Les qualités ne manquent pas, pourtant le roman n’est pas abouti. Un petit quelque chose aurait suffit à le faire passer d’une galerie de personnages et d’une suite de scènes vers un véritable roman.
Lire ce roman est avant tout découvrir un univers particulier et très surréaliste, fait de drôleries en tout genre. C’est une parfaite immersion dans l’œuvre unique de ce chanteur, dont les chansons qui, malgré le temps qui passe, gardent toujours leur saveur et leur force.
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Présente édition : Editions Librio, 13 janvier 2010, 94 pages
18:32 Écrit par Marc dans Brassens, Georges | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : litterature francaise, georges brassens, recits autobiographiques |
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lundi, 18 janvier 2010
L’Enfant - Jules Valles - 1878

"Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit : je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté.
Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins."
Jacques Vingtras, le narrateur, a au début du récit, 5 ans. Il vit à Pannesac, petite ville de province où il est élevé par ses deux parents : une mère fille de paysan et un père professeur. Jacques mène une enfance triste et seule. Il n’a qu’une envie, celle de quitter cette maison qui l’étouffe. Heureusement la Famille comporte un certain nombre d'oncles et de tantes, des personnages plus agréables et plus sympathiques. Il tombera d’ailleurs amoureux de ses cousines. Ses parents veulent qu’il ait une éducation intellectuelle afin de suivre la voie de son père. Jacques quant à lui ne s’y intéresse encore guère.
Après l'oppression maternelle, Jacques est donc envoyé au collège, où il connaîtra une nouvelle oppression : il y mange mal, et subit d'autres punitions . Les professeurs sont, eux, d'affreux pédants. L'un d'eux, un philosophe ridicule, prétend même apporter à Jacques les preuves de l'existence de Dieu. Puis Jacques évoque la petite ville où se trouve son école et la toilette ridicule que sa mère lui oblige de porter. Heureusement les vacances sont synonymes de détente. Jacques y retrouve un semblant de liberté.
Un jour son père est nommé à Saint-Etienne et toute la famille déménage avec lui. Le narrateur va découvrir de nouvelles personnes, plutôt sympathiques. Mais Il s'ennuie au lycée, ceci malgré la lecture de Robinson Crusoé, un livre qui le marquera profondément. Les vieilles habitudes maternelles resurgissent. Les repas sont toujours pénibles : il faut manger ce que l'on n'aime pas et laisser ce qu'on préfère. La famille épargne durement. Un voyage au pays lui permet de goûter à nouveau à la liberté. Jacques se met également à imaginer des projets d'évasion. Mais il faut rentrer. La famille connaît alors un drame : l'infidélité du père qui cherche réconfort dans d'autres bras. Puis avant le départ vers Nantes, Jacques évoque ses souvenirs. Sa mère ne cesse de faire honte à son fils. Elle se montre également intraitable et cruelle envers les domestiques successives qu'elle exploite.
Louisette, la fille d'un ami de la famille meurt, victime des mauvais traitements infligés par son père. Jacques, lui, est un bon élève. Mais suite à une aventure avec Mme Devinol, on l'envoie à la pension Legnana, située à Paris. Mais il échoue dans ses études. Sa mère vient le chercher pour le ramener à Nantes. Ce retour est pour lui, une véritable délivrance. Il se réconcilie avec son père et annonce sa décision : il sera ouvrier.
L’Enfant est le premier tome d’une trilogie romanesque fortement autobiographique écrite par l’écrivain français Jules Vallès. Le roman paraît d’abord sous forme de feuilleton en 1878 dans le journal Le Siècle sous le pseudonyme de La Chaussade. La troisième édition, parue en 1881, portera finalement le nom de Jules Vallès. Le roman sera suivi des deux tomes Le Bachelier (1881) et L’Insurgé (1886).
Pour Jules Vallès ce roman est l’occasion de retracer son enfance et sa jeunesse, dans un milieu pauvre, où il représente les aspects ordinaires de sa vie entre un père professeur et une mère, fille de paysanne. Et c’est l’évocation de cette vie ordinaire, faite de toutes les contradictions de la société dans laquelle Jacques doit pourtant se hisser pour trouver une place. L’enfant souffre du manque de tendresse et de la dureté de la vie, imposée d’un côté par ses parents et de l’autre par le collège. Le roman, toujours écrit sur un ton enjoué et jamais trop dramatique, réussit à nous faire ressentir parfaitement cette vie de solitude dans laquelle chacun se retrouvera du moins en partie. En effet dès la première page Vallès dédicace son livre "à tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou qu'on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents…". L’auteur réussit aussi à nous faire revivre toute cette époque qu’était cette fin de dix-neuvième siècle en se centrant sur des gens simples de la petite bourgeoisie, bien loin des drames d’autres grands auteurs de l’époque tel par exemple contée dans l’œuvre d’Emile Zola.
L’Enfant de Jules Vallès est un roman tendre et poignant à la fois, qui, malgré son âge plaira toujours au plus grand nombre, dont surtout les jeunes et adolescents.
L’Enfant de Jules Vallès est un grand classique à redécouvrir !
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Extrait : premier chapitre
A tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou qu'on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents
Je leur dédie ce livre
1. Ma mère
Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit : je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté.
Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
Mademoiselle Balandreau m’y met du suif.
C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! zon ! zon ! - voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. »
Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié.
Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour ; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.
Lorsqu’elle entend ma mère me dire : « Jacques, je vais te fouetter !
- Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.
- Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! »
Mademoiselle Balandreau m’emmène ; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains ; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.
« À votre service, » répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.
C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée ; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rongées, quelques assiettes de faïence bleue avec des coqs à crête rouge, et à queue bleue.
Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin ; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées ; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui fait le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui ; un coup violent m’arrête ; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.
« C’est ta faute si ton père s’est fait mal ! »
Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père : je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée ; c’est moi qui en suis cause ! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir ? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir ; on met des compresses.
« Ce n’est rien, vient me dire ma cousine,» en pliant une bande de linge tachée de rouge.
Je sanglote, j’étouffe : ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.
Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
Ce n’est pas ma faute, pourtant !
Est-ce que j’ai forcé mon père à faire ce chariot ? Est-ce que je n’aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu’il n’eût point mal ?
Oui - et je m’égratigne les mains pour avoir mal aussi.
C’est que maman aime tant mon père ! Voilà pourquoi elle s’est emportée.
On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en grosses lettres qu’il faut obéir à ses père et mère : Ma mère a bien fait de me battre.
La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les voitures ne passent pas. Il n’y a que les charrettes de bois qui y arrivent, traînées par des bœufs qu’on pique avec un aiguillon. Le front bas, le cou tendu, le pied glissant ; leur langue pend et leur peau fume. Je m’arrête toujours à les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte ; je regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge, - on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la croûte et la braise !
La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni à droite ni à gauche, l’œil fixe, l’air malade.
Des femmes leur donnent des sous qu’ils serrent dans leurs mains en inclinant la tête pour remercier.
Ils n’ont pas du tout l’air méchant.
Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier ; il s’était mis le poignet sous une scie, après avoir volé ; il avait coulé tant de sang qu’on croyait qu’il allait mourir.
Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison ; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d’en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m’emmène quelquefois à la prison, parce que c’est plus gai ; c’est plein d’arbres ; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de noix.
À la maison l’on ne rit jamais, ma mère bougonne toujours.
- Oh ! comme je m’amuse davantage avec ce vieux-là et le grand qu’on appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du Vivarais !
Puis, ils reçoivent des bouquets qu’ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J’ai vu, en passant au parloir, que c’étaient des femmes qui les leur donnaient.
D’autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur portent, comme s’ils étaient encore tout petits. Moi je suis tout petit, et je n’ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit que ça gêne, et qu’au bout de deux jours ça sent mauvais. Je m’étais piqué à une rose l’autre soir, elle m’a crié : « Ça t’apprendra ! »
J’ai toujours envie de rire quand on dit la prière ! J’ai beau me retenir, je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure bien que ce n’est pas de lui que je ris, mais dès que je suis à genoux, c’est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le démangent, et il les gratte, puis il les mord ; j’éclate. – Ma mère ne s’en aperçoit pas toujours, heureusement, mais Dieu, qui voit tout, qu’est-ce qu’il peut penser ?
Je n’ai pas ri pourtant, l’autre jour ! On avait dîné à la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrol ; on était en train de manger la tourte, quand tout à coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l’on avait ôté ses habits. Tout d'un coup le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à torrents, de grosses gouttes faisaient floc dans la poussière. Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre ; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises à grincer : il tombait de la grêle.
Mes oncles et mes tantes se sont regardés, et l’un d’eux s’est levé ; il a ôté son chapeau et s’est mis à dire une prière. Tous se tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n’être pas trop cruel pour leur champ, et de ne pas tuer avec son plomb blanc leurs moissons en fleur.
Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l’on disait Amen, et a sauté dans un verre.
Nous venons de la campagne :
Mon père est fils d’un paysan qui a eu de l’orgueil et a voulu que son fils étudiât pour être prêtre. On a mis ce fils chez un oncle curé pour apprendre le latin, puis on l’a envoyé au séminaire.
Mon père - celui qui devait être mon père - n’y est pas resté, a voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s’est installé dans une petite chambre au fond d’une rue noire, d’où il sort, le jour, pour donner quelques leçons à dix sous l’heure, et où il rentre, le soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d’une tante malade.
On se brouille pour cela avec l’oncle curé, on dit adieu à l’église ; on s’aime, on « s’accorde, » on s’épouse ! On est aussi au plus mal avec les père et mère, à qui l’on a fait des sommations pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de séminaire.
La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n’a que deux dents, l’une marron et l’autre bleue, et qui rit toujours ; elle est bonne et tout le monde l’aime. Son mari s’est noyé en faisant le vin dans une cuve ; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne grand’peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M. Garnier – c’est son nom – en ait pris jusqu’à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l’homme qu’elle a aimé : les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.
On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l’oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son nez a l’air d’une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la matelotte.
Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu’il regarde de côté, quand il a bu. On parle quelquefois d’elle et de lui dans les coins.
Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est architecte, mais on dit qu’il n’y entend rien, que « c’est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d’eau, qu’il a coûté 50,000 fr. à la ville, et que, sans sa femme… » On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la lèvre ; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche.
Elle a l’accent du Midi, et nous nous amusons à l’imiter quelquefois.
On dit qu’elle a des « amants ». Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais bien qu’elle est bonne pour moi, qu’elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j’aime à ce qu’elle m’embrasse, parce qu’elle sent bon. Les gens de la maison ont l’air de l’éviter un peu, mais sans le lui montrer.
« Vous dites donc qu’elle est bien avec l’adjoint ?
- Oui, oui, au mieux !
- Ah ! ah ! et ce pauvre Grélin ? »
J’entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que je ne comprends pas.
« Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs fêtes ! »
Est-ce que madame Grélin n’est pas honnête ? Que fait-elle ? Qu’y a-t-il ? pauvre Grélin !
Mais Grélin a l’air content comme tout. Ils sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs enfants ; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l’enfer, on me dit toujours que je crie trop.
Je serais bien plus heureux si j’étais le fils à Grélin : mais voilà ! L’adjoint viendrait chez nous quand ma mère serait seule… Ça me serait bien égal, à moi.
Madame Toullier reste au troisième : voilà une femme honnête !
Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage, et ma mère et elle causent des gens d’en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Raphaël et d’Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons ; elle est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus laide aussi.
Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant ? Je me rappelle que devant la fenêtre les oiseaux viennent l’hiver picorer dans la neige ; que, l’été, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais ; qu’au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît que j’aime le bleu !
Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C’est pour mon bien ; aussi, plus elle m’arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé qu’elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
Oui ingrat ! car il m’est arrivé quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c’est à la fin de mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
Je suis grand, je vais à l’école.
Oh ! la belle petite école ! Oh ! la belle rue ! et si vivante, les jours de foire !
Les chevaux qui hennissent ; les cochons qui se traînent en grognant, une corde à la patte ; les poulets qui s’égosillent dans les cages ; les paysannes en tablier vert, avec des jupons écarlates ; les fromages bleus, les tomes fraîches, les paniers de fruits ; les radis roses, les choux verts !...
Il y avait une auberge tout près de l’école, et l’on y déchargeait souvent du foin.
Le foin, où l’on s’enfouissait jusqu’aux yeux, d’où l’on sortait hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles !...
On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche… Toutes les joies d’une fête, toutes les émotions d’un danger… Quelles minutes !
Quand il passe une voiture de foin, j’ôte mon chapeau et je la suis.
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20:00 Écrit par Marc dans Vallès, Jules | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jules valles, litterature francaise, recits autobiographiques, jacques vingtras |
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mardi, 05 janvier 2010
Laissez-moi - Marcelle Sauvageot - 1930

Une jeune femme est de retour à son sanatorium pour tenter de soigner sa tuberculose, lit la lettre de rupture que vient de lui remettre son amant. Celui-ci lui annonce qu'il en mariera une autre en lui jetant les motifs de son désamour, sur le ton péremptoire des lâches, et lui propose une amitié de consolation. Se connaissant condamnée, la jeune femme abandonnée se sait maintenant fiancée à la mort, alors qu'elle n'a qu'à peine trente ans. Elle va écrire une lettre à son amant, une sorte d'épître, que jamais elle n'enverra. Mais qui lui sera salutaire.
Marcelle Sauvageot est l'auteur d'un seul livre, un texte unique et fort, qui retrace ses propres souffrances à la vie. Laissez-moi, initialement intitulé Commentaire est écrit en 1930 alors que l'auteur se sait elle-même malade et proche de la mort. En effet, Marcelle Sauvageot, née en 1900, tombe malade de la tuberculose dès 1926, alors qu'elle vient juste d'être nommée professeur de lettres au collège de garçons de Charleville. Elle passera désormais le plus clair de son temps au sanatorium. Au cours du rude hiver 1929, elle contracte une pleurésie qui aggrave brutalement son cas. En 1930, elle entre au sanatorium de Hauteville dans l'Ain où elle écrit ce seul - et très bref - livre qu'elle va laisser. Quatre ans plus tard elle décèdera de sa maladie.
Le roman, conté sous forme d'un court journal, raconte en fait une rupture sentimentale analysée au plus juste, mais aussi une rupture face à la vie. Car la femme abandonnée se sait également condamnée. Une complainte, ce texte devient pour la femme un véritable exutoire, qu'elle écrit dans l'urgence : dire et écrire pour ne pas sombrer ? Elle en veut à son amant, à la vie, mais elle n'en est pas pour autant aigrie. Au contraire, une certaine force et joie de vivre s'en dégage avec l'impression forte qu'aucun amour ne peut détruire une personne, qui n'a guère besoin de vivre par les autres.
Laissez-moi, l'unique roman de Marcelle Sauvageot, est un texte fort, toujours d'actualité, sur la vie et les sentiments humains.
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Texte intégral :
7 novembre 1930
« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Le rythme du train scandait cette phrase incessamment. J'avais froid ; j'essayais de dormir, crispée dans un coin. – Comme j'avais froid ! – Pourquoi ce train était-il parti ? L'angoisse que l'on ressent quand on fait une bêtise me serrait la gorge ; j'avais quitté un fragile bonheur pour retourner dans ce sanatorium ; c'était bête. J'avais eu un peu de joie ces quelques semaines ; sans doute allais-je, en compensation, recevoir un gros chagrin.
« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Je revoyais le visage tourmenté qui me disait cette phrase la veille au soir. Et je revoyais, par surimpression, ce même visage, tout près du mien, avec de grosses larmes dans les yeux, qui me disait : « Épousez-moi, vous me tromperez… » J'aurais voulu que la scène recommençât pour embrasser cette tête et dire : « Je ne vous tromperai pas. » Mais les choses ne recommencent pas ; et cette phrase, je n'avais pas dû la prononcer, car je ne sais pas parler quand il faut, ni du ton qui convient. Je suis trop émue et je deviens dure pour ne pas me laisser aller à l'émotion. Comment pouvoir faire sentir tout le bouleversement que produit une émotion au moment précis où elle a lieu ? Endormons-nous sur cette phrase berceuse et douce : « Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Je t'envoie un baiser dans l’air. Si tu m'aimes, je guérirai.
Et quand je serai guérie, tu verras comme tout sera bien. Il me plaît de te dire « tu » puisque tu n'es plus là. Je n'ai pas l'habitude, il me semble que c'est défendu : c'est merveilleux. Crois-tu que je pourrai bien te dire « tu » un jour ? Quand je serai guérie, tu ne trouveras plus que j’ai mauvais caractère. Je suis malade. Tu m'as dit que les malades s'efforçaient d'être plus doux avec ceux qui les entouraient ; et tu m'as cité de beaux exemples. Je ne t'aime pas quand tu fais des sermons ; tu me donnes envie de bâiller, et, si tu me fais des reproches, c'est que tu m'aimes moins : tu me compares à d'autres. Les malades sont doux, mais moi je suis épuisée ; toute ma force s'use à continuer et à dire « merci » à ceux qui ne comprennent pas. Mais toi, qu'avais-tu besoin d'un « merci » ? Tu n'as pas compris parce que tu ne sais pas. Je t'ai demandé de quelle humeur tu serais, si pendant huit jours seulement tu ne dormais pas. Tu m'as répondu que cela ne t'arrivait jamais, mais que ça ne devait pas être agréable. Évidemment tu ne comprends pas. D'ailleurs je sais : quand nous étions à la campagne, tu n’étais pas content ; tu aurais voulu être à Paris où ton amie était. Alors tu étais pressé de repartir et tu me trouvais agaçante. Vois-tu, c'est encore une chose qui s'est tournée contre mes désirs : je croyais te faire plaisir en te demandant de venir. À Paris tu es bien plus gentil… et tu me trouves bien plus gentille : elle est là. Et puis tu n'aimes pas les malades. Tu serais d'avis, je crois, qu'on les enferme, qu'on les supprime. Il faudrait que tu sois malade.
« Tu vois là une preuve d'amour, n'est-ce pas ? » Que faut-il croire de cette phrase ? Je sais que tu ne m'aimes plus. Avec quel soin comique évites-tu de me dire : « Je vous aime ! » Tu ne m'auras rien promis. Et pourtant il serait si bon pour moi qui suis seule et qui pars au loin de me bercer sur ton amour avec confiance. J'ai besoin de lui : je voudrais le retrouver quand je reviendrai guérie. La certitude que quelqu'un continue à aimer et à attendre, pour qui le reste n'est qu'un dérivatif momentané et sans pouvoir, est un grand bonheur pour un malade : il a la sensation que la vie qu'il a laissée s'est aperçue de son absence ; il ne peut pas imaginer un avenir neuf ; faible et souffrant de la rupture brutale avec le passé, ce qu'il demande à « plus tard », c'est de continuer en mieux ce qui était autrefois.
J'aimerais conserver en moi comme un talisman le souvenir d'hier soir. Fermons les yeux pour que l'illusion revienne. C'est la même chose qu'en rêve : il ne faut pas bouger.
Je t'aime.
* * *
Tenay-Hauteville !
J’ai peur. Je voudrais ne pas descendre.
Je voudrais me mettre dans un coin où l'on ne me voie pas. Je voudrais m’oublier moi-même. Quelle joie ce serait de continuer le voyage très loin avec le train ! J’ai attendu en vain une indication du hasard : tout a paru me pousser à partir. Que fallait-il faire ? Maintenant il faut descendre et aller dans cette maison triste. Mais pourquoi faut-il ? Je sens dans les jambes l'hésitation presque voluptueuse qui fait rester immobile quand on a juste une minute pour faire une action décisive. On dit : « Je ne bougerai pas, je ne bougerai pas… » et à la dernière seconde on fait avec une rapidité incroyable, avec une espèce de folle panique, l'acte qu’on hésitait à accomplir. Je suis brave ; je suis descendue ; j'ai rempli toutes les formalités avec méthode pour me prouver que je suis forte. Quelqu’un m’aime à Paris : je reviendrai. Il pleut et il y a du brouillard ; il est quatre heures, le jour est presque tombé. Il ferait bon à cette heure dans un petit appartement bien chaud prendre le thé avec lui. Nous parlerions du temps où nous étions petits. Il pleut et il fait noir. Je regarde intensément le sanatorium pour prendre d’avance toute la souffrance que je vais y ressentir. J'aurai peut-être moins mal. Des hommes et des femmes en robe de chambre, des yeux caves, des toux ; je me sens redevenir malade. Pourquoi suis-je revenue ? Et dans ma chambre je m’écrase sur une chaise ; un lourd manteau gluant d’ennui, de maladie, de désespoir me plaque les épaules : j'ai froid. Mon beau rêve s’en va en morceaux. Je n’entends plus la voix, je n’ai plus l'enveloppement de son amour. Quand, le matin, le jour nous éveille d’un rêve, nous essayons en fermant les yeux et ne bougeant pas de reconstituer la scène et de la continuer. Mais la lumière du jour a tout détruit : les paroles n'ont plus de timbre, les gestes n'ont plus de sens. On dirait d'un arc-en-ciel qui s'évanouit : quelques teintes survivent un instant, disparaissent, semblent revenir : il n'y a plus rien. C'est ainsi que tout mon beau songe s'en va. Est-il possible qu'il n'y ait plus rien ? Je répète stupidement : m'en aller d'ici… et j'essaie de rattraper les morceaux pour faire revivre la soirée d'hier. Mais c'est un mirage qui se casse.
Demain je t'écrirai et je ne saurai plus te dire «tu», je t'écrirai et je ne saurai pas te dire tout ce que je te dis dans mon cœur. Toi qui es resté là-bas où l'on vit, peux-tu comprendre que je suis prisonnière ? Je ne sais plus parler. Je suis là hébétée et je sens comme une vérité froide et sûre que, quand on est ici, rien n'est plus possible : tu ne peux pas continuer à m'aimer.
* * *
10 décembre 1930
J’ai beaucoup de lettres aujourd'hui : je lirai la sienne la dernière. Elle dira peut-être les choses que j'attends.
Depuis mon retour, ses lettres m'ont déçue et laissée inquiète : vraiment je crois qu'il ne m'aime plus. Depuis deux ans je suis malade, absente souvent ; lui a continué à vivre ; j'ai voulu croire qu'il m'attendrait : mais réellement m'attendait-il ? Les choses lui paraissaient-elles provisoires et incomplètes ? Attendait-il mon retour pour les faire épanouir ? Ou bien mouraient-elles sans regrets de sa part, sûr qu'il était d'en trouver de plus belles quand j'aurais été là ?
Il est vrai que je suis maladroite ; je ne sais pas exprimer un sentiment ; dès que j'en ai dit quelques mots, je me moque de moi, je me moque de l'autre, je détruis par une phrase ironique l'impression produite. C'est une méfiance de moi ; c'est un étonnement de m'entendre dévoiler ce que j'éprouve comme le dévoilent tous les autres. Je m'écoute comme si c’était une autre personne qui parlait et je crois ne plus être sincère ; les mots me paraissent gonfler mes sentiments et les rendre étrangers. Puis il me semble qu'on va sourire ainsi qu'à une enfant qui parle de choses qu'elle ignore. Il n'est pas possible que ce soit moi qui dise : je vous aime. Si l'on me croyait et que je me sois trompée ! Il faut alors que je termine mes phrases par une pirouette qui semble dire : « Vous, vous m'aimez, puisque vous me le dites ; mais moi, je crains qu'en aimant comme je fais, ce ne soit pas ainsi que l'on aime : les autres doivent mieux savoir aimer que moi et mieux savoir le dire. » J'ai peur de découvrir un jour que je n'aime pas et, d'avance, je fais naître des doutes sur mes sentiments, je redoute qu'on en vienne à m'accuser d'insincérité ; alors j'imagine mille circonstances où je suppose que mon amour fera défaut. J'affirme que je ne serai pas fidèle, alors que, pour ne pas déplaire, ne serait-ce qu'en pensée, à celui à qui j'ai dit que je ne l'aimais pas, je refuse à un autre de m'accompagner au théâtre ou de me baiser le bout des doigts. Et ainsi, en niant que mon cœur aime, je m'attache plus que celui qui me dit : je t’aime.
Je voudrais qu'on me devinât : mais on ne voit que les pirouettes et l'ironie. Lui aussi n'a dû voir qu'elles ; je ne lui ai rien montré d'autre. Est-ce que je n'ai pas trop demandé à son attente ? Pourtant, ces jours derniers, il m'écrivait des lettres où sa jalousie perçait toujours. Il doit bien m'aimer encore. Cette lettre sera peut-être douce.
* * *
« Je me marie… Notre amitié demeure… » Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je suis restée tout à fait immobile et la chambre a tourné autour de moi. Dans mon côté, là où j'ai mal, peut-être un peu plus bas, i'ai cru qu'on coupait la chair lentement avec un couteau très tranchant. La valeur de toute chose a été brusquement transformée. On aurait dit d'un film immobilisé dont la partie non encore déroulée n'aurait présenté que des pellicules sans images ; sur les pellicules déjà vues, les personnages restaient figés dans des attitudes de pantins en bois : ils n'avaient plus de sens. Ils étaient riches de moi et de mon attente ; je ne savais pas ce qui allait leur arriver, mais je leur avais prêté mon âme ; comme rien ne se produit plus, l'action antérieure se vide et se brise ; j'ai l'impression d'avoir donné mon moi à une armature dont la raideur se rit de mon angoisse : Je ne peux même pas m en prendre à elle. Les gestes ébauchés dans la dernière pellicule impressionnée font mal ; ils étaient pleins de promesses : des pellicules vides tiennent ces promesses.
Quand une souffrance est inconnue, on a plus de force pour lui résister, car on ignore sa puissance : on ne voit que la lutte et on espère qu'une vie plus pleine reprendra plus tard. Mais quand on sait, on voudrait lever les mains pour crier grâce et dire avec une stupeur fatiguée : « Encore ! » On voit d'avance toutes les phases douloureuses par où il faudra passer et on sait qu'après il y a le vide.
Il y aura le réveil au petit matin, quand la souffrance est là encore impuissante et qu'on prie le Seigneur de vous laisser dormir encore. C'est comme une tumeur enveloppée d'ouate : et tout à coup un élancement violent se fait sentir. C'est une image petite, précise, qui, deux jours plus tôt, aurait paru inoffensive ; c'est un geste, un regard, à peine remarqués autrefois, qui, vus en imagination, adressés à une autre, arrêtent les battements du cœur dans un spasme douloureux. C'est un projet imaginé en secret pour « lui » faire plaisir, dont l'inutilité se montre dans une grimace brutale. Dans la journée ou le soir, il y a des, moments de calme, pendant lesquels on est étonné de ne rien sentir ; et l'on guette la phrase, le son, le parfum qui va brusquement faire renaître le mal. La moindre petite chose est prétexte à pleurer ; une phrase stupide lue dans un journal, qui, un autre jour, aurait fait hausser les épaules, jette dans un abîme d'attendrissement. Et l'autre, comment est elle ? On lui donne toutes les qualités et on les voit tous les deux, heureux toujours d'un bonheur extraordinaire ; avant la nouvelle, ce bonheur-là paraissait anodin. Mais maintenant on se sent très misérable et on a envie de dire timidement : « Moi aussi j'aurais pu vous rendre heureux ; vous me l'aviez dit. » On se révolte, on maudit, on voudrait une revanche. La revanche ne vient pas ou vient trop tard, quand on a oublié. Elle serait bonne maintenant, car elle permettrait à l'amour qu'on a encore de se donner et de triompher peut-être. Notre amour n'a plus de pouvoir sur « son cœur ». Mais si, tout à coup, « il » se mettait à souffrir comme nous à cause de l'autre, ou bien s' «il» nous regrettait, croyant qu'il est trop tard, ce serait une joie d'accourir pour le consoler ; l'amour, en consolant celui qui l'a repoussé, se console lui-même.
C'est dur de songer qu'il n'a plus besoin de moi.
Peut-être toute cette souffrance n'est-elle que l'effet de l'imagination qui suscite des images concrètes et exagère les sentiments ? Pourtant quand j'ai lu « je me marie », sans qu'aucune image intervînt, j'ai eu mal, mal simplement, sans aucune idée.
Il était naturel que vous me parliez de votre « amitié » plus pure, puisque débarrassée de désirs, de jalousie, d'attente. Il faut donner quelque chose ; alors on songe à l'amitié, « cette sœur plus noble de l'amour », et on l'offre en essayant de montrer que c'est bien mieux que cet amour qu'on donnait avant et qu'on donne à une autre maintenant.
Vous êtes assez persuasif ; d'ailleurs on n'est jamais aussi persuasif que quand on est dans votre cas. Comme il faut d'abord se convaincre soi-même, on trouve des arguments ingénieux et un ton chaleureux du plus heureux effet. Et quand on a terminé sa démonstration, on est si content d'avoir réussi quelque chose que si la personne à qui l'on s’adresse n’est pas convaincue, c’est qu’elle a vraiment mauvais caractère.
Savez-vous ce que c'est que l'amitié ? Croyez-vous que ce soit un sentiment plus tiède qui se contente des restes et des menus services que l'on ne peut éviter de se rendre ? L'amitié, je crois que c'est de l'amour plus fort et plus exclusif… mais moins « tapageur ». L'amitié connaît la jalousie, l'attente, le désir…
Vous étiez mon ami, vous vouliez m'épouser ; cela devait faire beaucoup d'amour.
Et dans la première lettre que je reçus de vous quelques jours après mon arrivée au sanatorium, vous avez écrit : « Je sais que maintenant vous êtes malade sérieusement. Mais ce n'est certainement pas par dévouement pour un autre que vous avez eu cette maladie. » Les autres, alors, ne me devaient rien, car la règle de toute amitié dans le monde, la règle de la vôtre était : « Donnant, donnant. » Je demandais souvent, je ne donnais pas toujours : je ne devais pas chercher ailleurs les causes de ce qui me paraissait être une désaffection de votre part.
Vous m'écriviez des lettres d'amour, vous m'écriviez des lettres jalouses ; vous avez été malheureux tout un soir, car un ami était resté trop longtemps entre nous, et votre dernière lettre disait une telle souffrance que vous ne pouviez la finir. Puis : « Je me marie… notre amitié demeure. » Je ne dis pas que vous m'avez joué une comédie : seulement, ce n'est pas en un jour que vous ne m'avez plus aimée.
Vous m'appeliez « ma grande » ; j'étais celle qui devait tout connaître et vous celui qui devait tout entendre. Mais vous n'avez pas parlé. Ne me dites pas que c'est ma faute et que je devais vous interroger. Un ami n'a pas besoin d'être questionné pour se confier.
Notre amitié sera une très jolie chose à l'avenir ; nous nous enverrons des cartes postales pendant nos voyages et des bonbons en chocolat au Nouvel An. Nous nous ferons des visites ; nous nous dirons nos projets au moment où ils se réaliseront, afin de vexer un peu l'autre et de ne pas subir sa commisération en cas d'échec ; nous prétendrons être ce que nous croyons être et non pas ce que nous sommes ; nous nous dirons beaucoup de « merci », « excusez-moi », des mots aimables que l'on dit sans penser. Nous serons des amis. Croyez-vous que ce soit nécessaire ?
* * *
14 décembre 1930
Il y a des romances qui commencent comme votre lettre : « Vous que j'ai tant aimée… » Ce temps du passé, quand résonne encore si proche le présent, est triste comme les fins de fête, lorsque les lampes s'éteignent et qu'on reste seul à regarder partir les couples dans les rues sombres. C'est fini : on n'a plus rien à attendre et pourtant on reste là indéfiniment, sachant que rien ne viendra plus. Vous avez des notes de guitare ; on dirait par moments d'un refrain qui revient : « Je n'aurais pas pu vous donner le bonheur. » C'est une vieille chanson d'autrefois, semblable à une fleur séchée… Le passé devient-il si vite une vieille chose ?
Le Bonheur ? C'est un mot de complainte. Vous, vous le personnifiez, vous l'identifiez, vous le définissez. Peut-on vraiment parler de lui comme vous le faites ?
Quand un parfum plaît, on cherche à le retenir, à le retrouver ; on ne s'en laisse pas complètement griser, afin de pouvoir l'analyser et s'en imprégner peu à peu, au point d'en avoir la sensation physique rien que par le souvenir ; quand le parfum revient, on le respire plus lentement, plus doucement, pour sentir les effluves les plus ténus. Une bouffée brutale de parfum fait tourner la tête, mais laisse une sensation irritante d'incomplet, d'inachevé. Ou bien c'est une suffocation désagréable dont on voudrait se débarrasser afin de respirer librement, ou bien c'est une griserie brutale trop tôt finie parce que seul l'être nerveux a été touché. C'est du bonheur d'être bouleversé et de ne plus rien savoir. Mais avoir encore un petit coin de conscience qui toujours sait ce qui se passe, qui, parce qu'il sait, permet à tout l'être intellectuel et raisonnable d'avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive, avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l'évolution de la joie, la suit jusqu'à ses fins les plus extrêmes, n'est-ce pas du bonheur ? Il y a un petit coin qui ne vibre pas, mais ce petit coin reste le témoin de la joie ressentie. C'est lui qui se souvient et qui peut dire : j'ai été heureux et je sais pourquoi. Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. Il ne faut pas être absent de son bonheur.
Ce coin de moi vous a jugé, vous a mesuré ; et en vous jugeant et en vous mesurant, je voyais vos faiblesses, vos insuffisances ; où est le mal si je restais, si j'acceptais ces insuffisances, si je les aimais ? Oh ! homme, tu veux toujours qu'on t'admire. Toi, tu ne juges pas, tu ne mesures pas la femme que tu aimes. Tu es là, tu la prends ; tu saisis ton bonheur, elle semble ne plus s'appartenir, avoir perdu toute notion : tu es heureux. Elle t'a crié : je t'aime, et tu es satisfait. Tu n'es pas brutal ; tu es doux, tu lui parles, tu t'inquiètes d'elle ; tu la consoles par des mots tendres, tu la berces. Mais tu ne la juges pas, puisque tu lui demandes d'être heureuse par toi et de te dire qu'elle est heureuse par toi. Mais si tu t'aperçois que deux yeux te regardent, puis sourient, tu te révoltes. Tu as l'impression qu'on t'a « vu » et tu ne veux pas être vu : tu veux « être » seulement. Avec inquiétude, tu demandes : « À quoi penses-tu ? »
Je pense à toi. Tu as un petit rire de la gorge et des dents que je n'aime pas. Tes yeux se ferment un peu, comme pour pénétrer l'esprit de ton interlocuteur et lui montrer que tu as vu clair en lui. Tes lèvres se retroussent légèrement sur des dents qui apparaissent noires et ta tête tout entière se tend en avant. Tu prends cet air quand tu exposes une théorie lumineuse que tu viens de découvrir ou quand tu as trouvé le moyen de ramener à un sentiment mesquin ce qu'on croyait être une belle pensée. Tu ressembles à un petit commerçant qui ne veut pas se laisser faire. Je suis gênée quand tu es ainsi : tu te rapetisses. Mais il ne faudrait pas que quelqu'un s'aperçoive de ce petit travers et fasse une remarque : je serais très méchante. Tu as des jugements curieux parfois, dans les domaines que tu prétends ignorer. Tu démontes un tableau, une œuvre musicale, un poème par ces mots : c'est facile. Tu veux, semble-t-il, reprendre ta position stable, compromise un instant par une chose plus grande que toi ; et tu as tellement peur du snobisme que tu nies le beau que tu as ressenti. Je sais et je n'aime pas. Mais si on insinuait quelques doutes sur ton goût et ton intelligence, je répondrais vertement comme si on m'insultait. Tu es un peu fat, tu te regardes dans une glace, à la dérobée, d'un coup d'œil satisfait, tu te redresses quand tu passes près d'une femme et tu la fixes en conservant une attitude faussement indifférente ; si elle t'a jeté un regard, sûrement elle t'a trouvé bien ; si on te parle d'une femme, tu coupes la parole pour dire : « Elle est jolie ? » Tu m'amuses et j'ai envie de prendre un sourire moqueur. Mais qu'on ne dise pas que tu es un « joli cœur » ; tes faiblesses sont à moi. Je les ai découvertes peu à peu en t'examinant sans trêve. Je souffre que tu aies ces travers, mais je ne voudrais pas que tu changes. Je t'en parle quelquefois en souriant. Je ne voudrais pas te froisser, ni te donner des conseils. Je voudrais que tu saches ce que je sais ; et j'aimerais qu'au lieu d'essayer de ne pas te montrer tel que tu es, tu me dévoiles toutes tes petites laideurs. Je les aimerais, car elles seraient bien à moi. Les autres ne les connaîtraient pas, et c'est par là que nous nous rejoindrions en dehors du monde. Rien n'est plus attachant que les faiblesses et les défauts : c'est par eux que l'on pénètre l'âme de l'être aimé, âme constamment cachée par le désir de paraître semblable à tout le monde. Il en est comme d'un visage. Les autres ne voient qu'un visage ; mais soi, l'on sait à quel instant précis la courbe du nez, au lieu de continuer sa ligne idéale, se casse imperceptiblement pour dessiner un nez ordinaire ; on sait que, de près, le grain de la peau est gros avec des points noirs ; on a trouvé la tache des yeux qui par moments éteint le regard, et le millimètre qu'a, en trop, la lèvre pour être distinguée. Ces petites irrégularités, on a envie de les embrasser plus que les perfections, parce qu'elles sont pauvres et qu'elles font que ce visage n'est pas celui d'un autre.
Ne te plains pas de ce que je te juge et te mesure : Je te connais mieux et ce n’est pas pour t'aimer moins. Ce n'est pas moi qui n'avais pas de bonheur, mais vous. Vous auriez dû retourner la phrase de votre lettre et dire : « Vous savez bien qu'il n'était pas possible que vous me donniez du bonheur, parce que même aux moments où nous avons été le plus proches, vous avez toujours gardé un coin de vous… qui ne vibrait pas… qui me jugeait.»
D'ailleurs, était-ce vous que je jugeais ou moi-même ? Vous savez bien que je me regarde toujours vivre, que je me moque de moi, que je me dénigre, que je ris de mes élans et de mes enthousiasmes, que je m'enlève toute confiance en moi. Alors je n'avais pas non plus confiance en vous. Je n'étais pas sûre, malgré tout votre amour. Vous aviez beaucoup d'amies : je ne vous les reprochais pas ; j'aurais aimé vous entendre me parler d'elles, afin de savoir ce qui vous attirait près d'elles, loin de moi. Mais vous me disiez peu de chose. Je pensais que vous ne m’aimiez pas et je n’osais pas vous interroger, quand je voulais tant savoir. Je suis inquiète pour un regard, un mot, un silence… mais je dis : « Vous êtes libre », car je ne veux pas qu’on reste par contrainte et je voudrais bien qu'on reste quand même. Seulement, je comprends tellement bien qu'on ne m'aime plus, que je trouve sot de ma part tout effort pour lutter et retenir. Cet effort serait si vain que je ris de moi à la moindre velléité de protester : « Toi jalouse ? Oh ! non, ce n'est pas pour toi : ne dis rien. Ce que tu obtiendrais ce serait un sourire, quelques paroles d'apaisement douloureuses…Et il s'en irait quand même, aussi vite, pas plus vite… Alors : vous êtes libre. »
J'essayais de garder un petit appui en dehors de vous, afin de pouvoir m'y accrocher le jour où vous ne m'aimeriez plus. Ce petit appui, ce n'était pas un autre, ce n'était pas un rêve, ni une image. C'était ce que vous appeliez mon égoïsme et mon orgueil ; c'était moi que, dans la souffrance, je voulais pouvoir retrouver. Je voulais pouvoir me serrer moi-même sur moi, seule avec mon mal, mes doutes, mon manque de foi. Dans la détresse, c'est parce que je me sens, que j'ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n'avoir plus besoin de moi.
* * *
Vous me décrivez votre fiancée par une période dont le rythme s'adapte à l'évolution de votre sentiment ; la phrase s'étire lentement, puis s'incline peu à peu jusqu'à la chute, où elle s'arrête sans bruit, définitivement, n'ayant plus assez de force pour aller plus loin : elle est là, arrêtée pour toujours, comme vous êtes là près d'Elle.
Si j'avais beaucoup de fatuité, je penserais que vous m'aimez encore et que c'est par obligation, pour ne pas peiner une jeune fille qui croit en vous, que vous vous éloignez de moi pour l'épouser. Mais rassurez-vous : je n'ai aucune fatuité ; j'ai seulement souri de quelques mots : « obligé », « peur de la décevoir ». J'ai pensé aussi que si j'étais votre fiancée et si je lisais cette phrase, je serais attristée. Je n'aimerais pas qu'on m'épouse pour ne pas me décevoir ; pour ne pas me montrer qui on est. Ce demi-mensonge à la base d'une union me froisserait ; il me semble que je préférerais m'en aller. Mais ce sont mes idées à moi. D'ailleurs votre fiancée n'a pas lu cette phrase : elle ne sait pas « ce que vous êtes ». Et si elle savait, il est probable qu'elle serait heureuse de cet hommage rendu à son amour. Une femme aimante n'est-elle pas ravie du choix que l'homme fait d'elle en récompense de son amour complet ? Vous enrichissez votre sentiment d'une reconnaissance confuse et heureuse pour le bonheur qu'Elle vous donne, dont vous n'êtes pas digne et que vous ne pourrez lui rendre. Tout ceci, avec un brin de superstition, me fait un peu « grincer des dents » ; je ne sais pourquoi, car ce que vous dites est le chant éternellement bête, mais éternellement vrai, de ceux qui aiment et sont aimés. Je ne me moque pas. Ce que vous dites dans cette phrase, sous tous ces mots, c'est que vous aimez, et que vous aimez une femme différente de moi, que vous l'aimez pour tout ce qu'elle a de contraire à moi, que vous l'aimez depuis longtemps sans avoir jamais voulu me le dire.
L'an dernier, à la campagne, le lendemain de votre arrivée, nous étions montés à mi-chemin de la côte ; assis dans les grandes herbes sèches, nous regardions la plaine et je m'étais mise tout près de vous. Doucement, je vous ai parlé de votre amie : vous n'avez pas répondu. J'ai insisté, et, d'une voix un peu sèche, vous avez dit que c'était une partie de vous que je n'aimais pas et que vous préfériez ne pas me la montrer. Votre regard est allé au loin ; vous avez eu, de la main, le geste de quelqu'un qui ne serait pas compris ; puis vous m'avez regardée en ayant dans les yeux la supériorité de celui qui ne veut rien dire. Vous avez parlé d'autre chose. Je me suis tue ; un voile sombre s'était étendu sur la joie que j'avais de vous revoir. Depuis six mois, j'étais malade, loin de vous. Vous ne m'aviez pas oubliée, mais quelqu'un vous faisait me voir autre que j'étais. Vous m'avez fait des reproches sur mon caractère, mes goûts… Vous avez pris le parti de ce que je n'aimais pas : je sentais confusément que vous pensiez à une personne entièrement opposée à moi et que vous faisiez sans cesse une comparaison. Vous aviez des idées fixes sur moi ; et vous guettiez dans mes paroles, mes gestes, tout ce qui pouvait se rapporter de gré ou de force à ces idées fixes. Vous m'avez prêté des sentiments mesquins, un égoïsme monstrueux, des exigences… Et j'ai renoncé à vous dire que vous vous trompiez, car vous aviez l'assurance de ceux qui savent dire « ce n'est pas vrai », et qui savent rire de ce rire qui arrête toute protestation, parce qu’on sent que rien ne pourra entamer « sa vérité ». Vous avez approuvé ce qu'autrefois vous trouviez sot, vous avez ruiné ce qui semblait être votre pensée intime. On aurait dit que vous cherchiez à me tuer en vous. J'ai eu mal ; peu m'importaient les défauts que vous me reprochiez et les qualités que vous me reconnaissiez : vous ne vouliez plus me voir telle que j'étais ; et j'ai pleuré de me voir ainsi détruite.
Vous m'avez expliqué comment vous reconnaissiez l'amour d'une femme « sans droits et sans exigences ».
Si vous avez envie de passer une journée entière à cracher dans l'eau pour faire des ronds, la femme qui vous aime restera une journée entière, sans rien dire, à vous regarder faire des ronds dans l'eau : elle sera heureuse parce que cette occupation vous plaira. Et si, tous les jours, vous avez envie de faire des ronds dans l'eau, cette femme, tous les jours, restera là à vous regarder faire. Vous avez ajouté que je ne pourrais rester ainsi. Je suis obligée d'avouer que non. Je tâcherais tout d'abord de dormir ou bien de faire moi-même quelque chose ; et, si ce n'était pas possible, je ne pourrais m'empêcher de vous dire que vous êtes bête et que vous feriez mieux de m'embrasser. Puis j'irais à côté de vous faire aussi des ronds dans l'eau, afin de faire ce que vous faites, et j'inventerais le jeu des plus grands ronds ou des plus petits. Est-ce que vraiment vous auriez pu rester à côté de moi à me regarder faire des ronds dans l'eau ?
En Corse, après une longue promenade, à travers les arbustes du maquis, j'ai débouché sur un chemin découvert. Je tenais mon cheval par la bride ; sa tête était au-dessus de la mienne, et moi, j’apparaissais à peine entre deux arbousiers : je tenais des pivoines roses sur ma poitrine. J'aurais voulu que vous fussiez là pour qu'il vous fût possible de sentir le parfum des plantes du maquis ; vous auriez compris le goût que j'ai parfois pour le sauvage ; vous auriez été simple et sauvage comme moi et nous nous serions aimés. J'ai serré mon cheval dans mes bras et j'ai brisé les pivoines. Il n'y avait personne pour aimer ce que j’aimais.
Sur les gondoles vénitiennes, le soir, le long des canaux fétides où le Sole mio s'éraille sous les lanternes tricolores, près de ces palais morts et tristes, j'ai pleuré d'être seule et de savoir que vous ne voudriez pas vous laisser prendre avec moi par ce charme morbide.
Du haut des montagnes, glissant comme dans un rêve sur les grandes pentes de neige blanche, j'ai pensé à garder dans mon cœur la vision merveilleuse, afin que, revenue près de vous, je puisse vous la faire voir ; j'ai cherché les mots ardents capables de vous faire goûter ma joie et de vous donner le désir de venir avec moi. Mais vite vous ne m'avez plus écoutée et vous avez pris un air sombre.
J'ai voulu vous emmener voir des danses et entendre des concerts uniques. Toute ma volonté se tendait pour que vous fussiez content, et mon bonheur était plus grand quand vous aviez été ému. Mais vous résistiez pour m'accompagner, et vous avez cessé de vouloir venir.
Partout où j'étais, vous étiez en moi. Vous vous posiez devant mes sensations. Elles étaient tristes parce que vous n'étiez pas là. J'essayais de les garder avec tous leurs détails pour vous les apporter presque brutes. N'avez-vous jamais senti la passion que je mettais à tenter de vous les faire vivre ? Je pensais à vous avoir toujours avec moi pour que vous sentiez ce que je sentais, pour que rien de moi n'ait lieu en votre absence : la lueur du soleil dans mes yeux, l'attitude de mon corps dans une danse… Et j'étais impatientée, si je me sentais atteindre un bel épanouissement quand vous n'étiez pas là. Un succès me comblait, car je pouvais vous le dire ; un ennui devenait léger, car je pouvais vous le conter. J'ai voulu faire plus de choses, toujours plus choses, pour vous apporter cet accroissement de ma richesse.
Et, le soir, dans les rues de Paris où toujours je passais vite sans rien voir, j'ai essayé d'aimer ce que vous aimiez. Je mettais timidement mon bras sous le vôtre comme tous les couples de la rue, et, curieuse de sentir comme vous, j'ai aimé le parfum du brouillard, le frôlement de la foule, l'agitation des petites midinettes. Dans les rues sombres, moi qui déteste toute démonstration publique, j'ai pris plaisir – un plaisir défendu – à vous rendre vos baisers peu « confortables », mais doux parce que vous les aimiez. Dans les après-midi chauds de l'été, sur le divan de ma petite chambre, nous avons chanté des romances, airs de danse vieux de dix ans ; les paroles étaient bêtes et je ne suis pas sentimentale ; mais près de vous, dont l'âme plus que la mienne est « petite fleur bleue », je me laissais prendre à la mélodie simple de ces airs, qui évoquent la foule émue et captivée par le chant fruste de la tendresse humaine. Le « tango du rêve, tango d'amour » me faisait me rapprocher un peu plus de vous… J'aurais voulu lire ce que vous aviez lu et voir ce que vous aviez vu. Mais vous me disiez seulement quelques mots rapides, comme si cela n'était pas pour moi.
Quand on parlait d'amour près de moi, je pensais au vôtre, et je souriais ; quand on parlait des « hommes » et du mal qu'ils font aux « femmes», je souriais encore, car je pensais que vous n'étiez pas de ces « hommes ».
Mais cela n'était pas vous aimer, parce que je voulais encore m'enrichir, parce que je ne voulais pas me détruire pour devenir une forme consentante qui ne désire plus s'accroître, mais s'endort dans l'admiration enfantine de l'homme aimé et se laisse guider par lui.
Il est curieux comme souvent un homme, au moment où il pense à s'unir avec la femme qu'il aime depuis longtemps, est obsédé de principes moraux et sociaux. Cette femme, il l'aimait parce qu'elle était forte, indépendante, riche d'idées personnelles ; s'il songe à l'épouser, ses instincts de domination, d'amour-propre et sa préoccupation du « qu'en-dira-t-on » transforment la force en révolte, l'indépendance en orgueil et mauvais caractère, les idées personnelles en égoïsme et exigences. Il fait observer que la vie est faite de menus incidents journaliers auxquels il faut se plier et en vue desquels il faut se façonner une « mentalité » moyenne. Il est bon de préciser d'avance les rôles de chacun, car ce n'est plus l'heure de jouer aux enfants. L'homme sera à l'égard de sa femme respectueux, aimant ; il dira d'une voix douce qu'il ne faut pas aller ici ou bien qu'il ne faut pas aller là, qu'il faut se tenir comme ceci et non comme cela, parce que c'est l'habitude de tout le monde ; la femme dira « oui, mon chéri » ; et quand elle sera avec ses amies, on l'entendra mêler sa voix au chœur universel qui répète orgueilleusement ces mots : « mon mari ». Elle met à prononcer ce mot un ravissement plein de superbe, étonnée qu'elle est d'être maintenant parmi l'élite qui peut dire : « mon mari ». Chacune à l'envi renchérit sur ce que le « mari » fait, sur ce que le « mari » dit ; toutes les tendresses ou les reproches du « mari » sont dévoilés béatement, comme autant de joyaux apportés en offrande, à la jeune femme. À chaque question posée ou sujet abordé, on est sûr d'entendre : « Je demanderai à mon mari », ou bien : « Mon mari m'a dit… » Pendant que j'écris ces lignes, j'entends sur la terrasse près de la mienne un groupe de femmes jeunes et jolies discuter avec animation et enjouement. Je ne comprends pas ce qu'elles disent ; mais je distingue nettement comme un refrain incessant et fréquent « mon mari » ; quand je les croise à la promenade ou au déjeuner, si je surprends quelques mots de leur conversation, ces mots sont toujours : « mon mari ». Faut-il vraiment devenir ainsi et ne peut-on penser qu'avec les idées du mari ? Je peux faire sourire et donner à croire que c'est le dépit qui me fait ironiser. Pourtant, je m'ennuie tellement avec toutes ces femmes qui parlent de leur mari !
Bien des phrases de votre lettre ont appelé en moi toutes ces pensées « féministes ». Est-ce intentionnellement que vous n'avez pas compris pourquoi je vous demandais de me rendre mes photographies ? Je n'ai pas la fatuité de croire qu'elles vous rappelleraient mon souvenir et que ce souvenir serait une gêne dans votre vie nouvelle : la vie de chaque jour usera vite la vitalité des choses passées. Je n'ai pas voulu non plus faire le geste traditionnel que font les amants quand ils se quittent. Je vous laisserais bien toutes ces choses du passé, parce qu'elles n'ont plus de sens ni d'importance. Seulement, j'ai pensé à votre femme. Que vous ne lui parliez pas de moi, je le comprends ; mais il ne faut alors rien garder de moi chez vous : ce serait un secret gênant qu'elle pourrait découvrir. Si vous lui parlez de moi, j'ai un certain malaise à penser que ce sera peut-être du ton dont vous me parliez d'autres femmes que vous aviez aimées. Il y en a une dont vous m'avez dit, pour expliquer votre rupture : « J'en avais assez. » Vos yeux s'étaient durcis ; vous aviez pris une voix rauque, voilée, du fond de la gorge, et votre regard s'était pendant un moment fixé au loin. C'était une raison sans appel ; on en dit autant, au sortir de table, quand on a bien déjeuné : on aurait tort d'insister. Quelques secondes plus tard, vous vous êtes frotté les yeux longuement, et vous avez ajouté avec un soupir venant du fond du cœur : « Elle est mariée : je lui souhaite sincèrement tout le bonheur possible. » Je ne sais pas pourquoi l'on attache de l'importance aux paroles qu'un ami dira de vous plus tard. Est-ce orgueil ? On veut ne pas être traité comme d'autres. Aussi, pour l'instant, je préférerais pouvoir me dire que vous ne parlerez jamais de moi. Mais il y a mes photographies que votre femme peut trouver. Vous me direz que vous vous « chargerez » de la souffrance que cette découverte peut lui causer. Je ne voudrais pas que vous vous en « chargiez ». Je suis froissée dans un certain sentiment très profond d'amour-propre féminin. J'imagine que vous la consolerez : vous serez beaucoup plus tendre, plus câlin, plus attentif ; vous ferez s'évanouir les questions sous des caresses : vous vous « arrangerez ». Ne sentez-vous pas quelle humiliation ce peut être et quelle haine peut naître de là ? Je ne veux pas que vous ayez à vous charger de cette consolation à cause de moi.
Pourquoi me dites-vous : « Existe-t-il celui pour qui vous êtes faite ? » On dit à une femme : « Celui pour qui vous êtes faite », et à un homme : « Celle qui est faite pour vous » ; voit-on : « Celle pour qui vous êtes fait » ? L'homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition… même quelque part dans le monde une femme à sa convenance, dont l'union avec lui préexistait à sa naissance. Ces mots – « pour qui vous êtes faite » – enferment une adaptation obéissante et soumise dont dépendra le bonheur d'une femme. Chose étrange : la femme est faite pour l'homme et c'est à elle que le bonheur ira. L'homme ne peut-il avoir le bonheur, ou bien son bonheur est-il de sentir la souplesse consentante de celle qui est faite pour lui ? Un homme qui caresse un beau chat siamois cherche-t-il à savoir ce que disent les yeux clairs de la bête ? Ou pense-t-il que seule la caresse peut émouvoir cet animal ?
Je trouve très jolie cette idée de la préexistence d'une union. Une légende japonaise, je crois, prétend qu'à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d'un futur homme au pied d'une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s'ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l'autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais si je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m'attache ; je crois que cette légende est, comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui pour qui l'on est fait, n'est-ce pas celui pour qui l'on accepte d'être fait ? Celui-là, pour moi, eût pu être vous.
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Je sens constamment dans votre lettre le désir que vous avez de voiler la simple et unique vérité qu'elle contient sous des raisonnements de mots, des humilités, des subterfuges… presque. Il en est d'amusants.
« Sans doute aviez-vous raison, je le sais… mais qui sait ce qui serait arrivé si vous n aviez pas eu raison ? »
C'est ainsi que finit votre première phrase. Je ne peux m'empêcher de penser au fameux : « Qu'arriverait-il si tout le monde en faisait autant ! » C'est une phrase qu'on emploie quand on ne sait plus que dire ; comme en même temps on lève un peu les yeux au ciel pour le prendre à témoin, on a l'air d'apporter un argument de haute valeur. Si je n'avais pas eu raison de ne pas avoir confiance, ou bien j'aurais fini par avoir confiance… ou bien les choses auraient continué comme elles allaient : je n'aurais pas eu confiance, vous m'auriez aimée encore…
Pourquoi cette humilité ? « Je sais que ce que je vous écris pourra vous sembler contradictoire… ne pas tenir debout. »
Je ne peux pas trouver une seule chose contradictoire dans les sentiments que vous venez de m'exposer. Mais vous êtes celui qui, se croyant à bout d'arguments (alors que tout ce qu'il a dit est clair, définitif, indiscutable), se penche vers son interlocuteur, le regarde fixement, fait appel à de grands sentiments et accepte de paraître manquer de logique pour qu'on acquiesce à ce qu'il dit. Plus tard, il rétablira l'ordre des choses et se trouvera logique. Remarquez, du reste, que, sous cette apparence, c'est moi que vous accusez d'illogisme. Il faudrait que je fusse affligée d'un sens bizarre du raisonnement pour ne pas comprendre et essayer de parler de mes «idées», quand vous chantez des sentiments. Peut-être m'arrêterai-je seulement au mot «amitié» pour constater en souriant combien souvent vous l'employez maintenant avec moi. Quand je disais timidement « amitié » vous répondiez avec fougue « amour ». Aujourd'hui si je montre un peu de mon amour vous paraissez étonné et « ne mettez pas un instant en doute mes sentiments actuels ».
Cette formule – « Je ne mets pas un instant en doute » – accorde tout ce qu'on veut parce qu'elle laisse prévoir que cela n'a plus d'importance : les mots qui suivront diront : « Mais… je regrette…» Inébranlable dans une décision… ou un raisonnement, on peut assurer avec force « qu'on ne met pas un instant en doute…» Vous avez cherché dans le passé une phrase par laquelle je semblais vous dire que je ne vous aimais plus : « Vous m'avez toujours dit que ce que vous aviez aimé en moi, c'était "Bébé" et vous ne m'avez pas caché que "Bébé" n'était plus. » Et vous vous couvrez de cette phrase sans vouloir vous souvenir que vous ne l'acceptiez pas. Maintenant, vous l'accueillez avec joie, car elle vous permet d'échapper au reproche d'infidélité. Je pourrais, simplement, à mon tour vous dire : « Vous m'avez souvent dit que vous m'attendriez… Vous ne m'avez pas dit que vous ne m'attendiez plus. »
C'est un art de savoir ainsi s'assurer une retraite ; et votre « … et vous ne m’avez pas caché » s'harmonise heureusement avec « je ne mets pas un instant en doute » : je vois le petit marchand qui repousse une affaire qu'il ne veut plus conclure.
« Bébé » était un petit jeune homme pâle, vêtu de noir. Il avait de beaux cheveux à reflets bleus et de grosses lunettes derrière lesquelles de petits yeux bruns regardaient avec insistance. Ils voulaient être insolents : réellement ils étaient timides et semblaient se donner. Bébé ne paraissait pas appartenir à un « monde ». On aurait dit qu'il avait poussé là en dehors de tout groupe. Il avait beaucoup de systèmes et de théories ; mais les uns et les autres disparaissaient et se créaient rapidement au gré des jours : c'était comme s'il n'en avait pas eu. Il avait conservé tous les préjugés, mais il paraissait ne leur attribuer aucune valeur : il les avait gardés seulement pour être capable de comprendre ceux qui les observaient encore et ceux qui s'en étaient affranchis.
Il ne me connaissait pas et ne connaissait aucun de mes amis : il n'avait en lui aucun portrait de moi qu'il me faudrait respecter ; et, comme il n'appartenait pas à un « monde », il n'avait pas en lui un portrait type de femme contre lequel le mien se heurterait. J'eus tout de suite envie de lui parler de moi. Depuis toujours je cherchais quelqu'un devant qui je pourrais dérouler mon film. Tout être humain n'éprouve-t-il pas cette faiblesse ? Je me parlais à moi-même, mais l'austérité de ce monologue me fatiguait parfois ; il est tellement plus facile d'avoir un complice qui plaigne, approuve, écoute ; on prend de l'importance ; les choses qu'on dit deviennent tangibles, forment un univers de roman où l'on prend un rôle. Jusqu'à quel point respecte-t-on l'absolue vérité ? Puis ces petits romans se vident de leur souffrance : celle-ci se fixe, devient une entité extérieure à l'âme. J'avais, par moments, besoin de cette facilité. Je me raidissais pour garder mon intégrité ; mais, pour rassurer ma méfiance, je pensais qu'après avoir conté ma vie, je l'aurais débarrassée de tout caractère anecdotique : elle m'apparaîtrait dans son élan. J'avais besoin d'un double.
Le jeune homme vêtu de noir aux yeux qui se donnaient me plut ; je l'appelai « Bébé » et je lui parlai tous les jours. Je lui contais par le menu chacune de mes minutes et quand il n'était pas là, c'était à lui que désormais je parlais tout bas. Chaque chose ne prenait vraiment sa valeur et sa saveur qu'après que je la lui avais exposée : non que je le prisse pour guide, mais il était le point d'où je partais pour agir et réagir. Et je l'aimais comme s'il avait été moi-même. J'aurais voulu le choyer beaucoup ; il m'était très précieux et j'avais peur de le perdre.
Mais, un jour, je sentis que Bébé n'était plus. Il n'avait plus ses habits noirs ; il était entré dans un « milieu » et ne comprenait plus l'homme qui se tenait à l'écart. Pour peu qu'on l'excitât, il aurait crié « taïaut » ; et sa doctrine, fixe désormais, était de vivre médiocre pour être heureux. Il ne voulait plus me suivre. Et mes histoires lui faisaient hausser les épaules. Bébé était mort et c'était Bébé que j'aimais. Mais celui qui restait lui ressemblait tellement que l'illusion demeurait, et je ne renonçais pas. On ne se sépare pas de son double en quelques instants parce qu'il a brusquement disparu. On poursuit son image, son souvenir ; on souhaite s'être trompé ; je pensais qu'il n'était pas mort, qu'il reviendrait plus tard quand j'irais mieux. Se pouvait-il qu'il eût rejeté tout ce que je lui avais dit ?
Vous avez trouvé mon influence « néfaste ». Aujourd'hui vous rappelez cette influence et vous trouvez qu'elle est un titre à notre amitié. Pourquoi ? Les histoires que je vous ai contées, l'influence que j'ai pu avoir sur vous, ne sont plus. Nous avons changé la tonalité des deux êtres qui les faisaient vivre… Et ce qui me fait souffrir, ce n'est pas tant la mort d'un amour que celle d'un être vraiment vivant que nous avions créé l'un et l'autre, que peut-être moi j'avais créé seule… Cet être était une union de vous et de moi, tels que nous nous voulions l'un et l'autre. C'était vous comme j'avais besoin que vous fussiez ; non pas un admirateur de ma personne comme vous avez prétendu, mais un homme qui m'aimait ; qui, à cause de cet amour, trouvait de l'intérêt à tout ce qui venait de moi ; devant lui, je pouvais avoir tous mes défauts et toutes mes qualités ; je pouvais me laisser aller au désordre… ce désordre lyrique et inattendu où tous les instincts se livrent en paroles et en cris pour ensuite permettre aux sûres directions de l'âme de retrouver la route et de continuer. Et j'imaginais qu'aucun de ces abandons ne troublait votre amour et votre confiance.
Puis il y avait, dans cet être créé, la femme mystérieuse que j'étais pour vous. Je ne savais pas quelle vie vous trouviez près de moi : bonheur, joie, angoisse, ennui… Que de questions ! Je n'y répondais pas. À certains moments, je me croyais indispensable, à d'autres un accident. J'avais des instants de confiance et des heures de tristesse. Et il fallait que je ne sache pas ce que j'étais pour vous, comme il fallait que vous ne sachiez pas ce que vous étiez pour moi. Le charme entre nous devait durer aussi longtemps que nous garderions l'inquiétude créée par l'ignorance que nous avions de notre image chez l'autre. Qui a rompu ce charme ? Nous avons cru voir l'image fixe que l'autre avait de nous et nous avons fixé la sienne en nous. Est-ce là ce qui nous a séparés ?
Oh ! ne croyez pas que je vous aie vu alors comme un « pis-aller». Il n'est pas utile de vous faire humble de nouveau et de vous traiter d' « objet ». Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est par fausse humilité que vous parlez ainsi. Il y a quelques mois vous pensiez que vous approchiez de l'homme qui pouvait me plaire. Vous savez que la résignation n'est pas le propre de mon être ; j'ai quelquefois l'apparence du renoncement, mais je médite toujours quelque moyen de « tourner » ce renoncement. Aurais-je alors consenti à vivre avec vous par résignation ? Le tourment d'aimer ne me presse pas au point de chercher un pis-aller ; et si vraiment je le faisais, je ne vois pas pourquoi c’est à vous que j’aurais songé ; votre défection, si je puis dire, ne me peinerait pas comme il apparaît qu'elle fait : je me résignerais de nouveau à prendre un autre objet. N'y a-t-il pas chez vous, même quand vous paraissez vous effacer, une petite fatuité assez précise qui ne renonce pas ?
Vous voyez dans mes élans, dans mes choix, des intentions que je n'ai pas. Je pense que les piètres résultats de ma diplomatie amoureuse prouvent que je ne me demande pas souvent si j'ai raison d'aimer. Il est bien possible que vous n'auriez été réellement pour moi qu'un pis-aller, mais ce n'est pas ainsi que je vous voyais. Je commençais à sentir que vous aviez pris pour moi une place à part. Pourtant, votre intelligence ne me comprenait pas mieux, peut-être moins bien ; votre amour ne se prouvait pas plus délicatement ; votre dévouement n'éclatait pas davantage ; tout chez vous était peut-être médiocre. Mais je préférais ce qui venait de vous. Pourquoi ?
* * *
Cette préférence, vous l'expliquez par le seul goût que j'avais de vous aimer ; et votre attirance vers moi était le désir de me conquérir.
Or, autrefois, votre amour, c'était « ce désir de me conquérir toute » uni à une proportion beaucoup plus grande de dévouement, d'affection, de pensées incessantes… Bref à tous ces sentiments qui mêlés, confus, forment justement ce qu'on nomme l'amour. Maintenant cet amour est formé par un petit élément, le plus maigre, le moins capable de produire : « désir de conquérir » sur lequel vous avez soufflé pour qu'il remplisse tout de son vide. Aimer, c'est pour l'un conquérir, pour l'autre, se soumettre… et tout le reste reçoit les noms vagues d'amitié, affection, dévouement… ? Dois-je douter de l'amour ou de vous ? Heureusement, en effet, qu'il n'y avait pas que cela entre nous ; mais ce qu'il y avait d'autre, je l'appelais amour.
Dans ce triste mois d'octobre auquel vous faites allusion, j'étais abattue par la souffrance causée par un autre que vous. C'était à vous que spontanément et par choix, entre bien d'autres plus qualifiés, semblait-il, j'avais demandé la force d'oublier et de rire. Je vous priais de m'écouter parler de l'autre ; je le regrettais quand vous étiez là, je vous en voulais presque de ne pas être lui. Votre amour discret et tenace, désintéressé, et peut-être héroïque, eut raison de mon entêtement. Puisque vous m'aimiez à ce point, il ne m'était plus possible de dire sottement que tout était désespéré.
Et j'ai eu beaucoup de douceur – de douceur qui semblait bien être celle de l'amour à vous voir m'aimer et à rester près de vous. N'analysez pas ce souvenir : je ne peux voir en lui que de l'amour.
Pour moi, je ne sais pas très bien quel sentiment me poussait à aller vous voir à Versailles : amour, amitié masculine ?… oui, c'était tout cela que je n'appelais d'aucun nom, mais qui me donnait ces troubles qu'on voit généralement chez des amoureux très jeunes. Je n'étais à Paris qu'une journée par semaine ; le point capital de cette journée était vous voir. Pour rester un quart d'heure avec vous, j'usais mon après-midi entier dans un taxi qui me conduisait à votre « collège ». La surexcitation était la note dominante chez moi avant que je vous aie vu ; quand je vous quittais, c'était l'abattement de la fin d'une attente. Je vous voyais de midi à une heure. Je buvais un peu de thé à onze heures et je déjeunais sans faim à deux heures, parce qu'une boule montait et descendait dans ma gorge. Les taxis étaient trop lents, les « barrages » épuisants ; à la porte de Saint-Cloud, je ne savais jamais quel tramway prendre : je voulais le premier ; je courais à l'un, puis à l'autre… et chaque fois que je tournais le dos, celui que je quittais prenait le départ. Dans mon impatience, je descendais à la station qui précédait celle où je devais descendre, et quand je me décidais à être patiente je laissais passer cette station trop attendue. Alors je courais avec l'angoisse d'être quelques minutes en retard ; puis je m'arrêtais parce que j'étais vingt minutes en avance. Je pense que je finissais toujours par être en retard. Je vous apportais des bonbons de chocolat. Nous nous installions dans une petite salle sombre, sur deux chaises dures. Il y avait toujours dans un coin un petit Annamite qui cirait le plancher. Il ne faisait pas de bruit… et tout d'un coup on l'apercevait. Il nous gênait beaucoup. Il nous regardait, stupide. Avait-il compris ? Il s'en allait. Nous restions l'un près de l'autre et nous avions la petite crainte nerveuse d'entendre la porte s'ouvrir. Vous n'osiez pas appuyer vos baisers. Je voulais être jolie et je choisissais les robes qui pouvaient vous plaire. Quand nous descendions l'escalier, vos camarades me regardaient et vous lançaient un regard de compliment. Je m'amusais. C'était puéril. Vous étiez heureux.
Amours, jeu, affection fidèle… c'était bien tout cela que je n'ai pas cessé d'avoir pour vous depuis ce temps. Pourquoi demandez-vous à le « retrouver » ? Vous avez cessé de le voir, car il fallait que vous ne le vissiez plus, puisque vous vous détachiez de moi. Maintenant que vous êtes fixé de nouveau… mais ailleurs, vous pouvez sans danger pour votre nouvel amour, sans remords pour l'opinion que vous avez de vous-même, me demander de vous paraître celle du temps où vous m'aimiez. Vous n'usez plus du mot amour : c'est amitié que vous dites ; mais ce nouveau mot recouvre les mêmes choses ; c'est bien de l'amour que vous demandez, mais de l'amour qui se satisfasse de sa seule existence, qui ne soit plus que bonté et renoncement.
Seulement vous avez, pendant un temps si long, demandé à mon cœur de vous donner l'amour total qui donne et qui exige, l'amour de l'esprit, l'amour du corps… qu'il me paraît difficile d'effacer d'une chiquenaude ces tendances, ces désirs que j'ai pris, que j'ai aimés, que j'ai voulus. Vous ne désirez plus que la bonté ; croyez-vous que nier le reste suffise pour qu'il n'existe plus ?
Pour paraître à vos yeux la femme sublime dont on se souvient sans remords et sans regrets, je devrais vous conserver cet amour et attendre de vous quelques petits services rendus gentiment quand vous n'auriez rien d'autre à faire. Ces petits services que j'aurais pu demander à d'autres, que j'aurais pu ne pas vous demander, si ma paresse ne m'avait incitée à m'adresser à vous, ces petits services sont en effet les seules marques par lesquelles depuis bien longtemps vous me manifestez votre dévouement. Et j'ai bien hésité à vous les demander et parfois regretté de vous en avoir parlé. Je percevais votre mauvaise humeur et votre refus, si ma demande pouvait en quelque chose déranger l'ordonnance journalière de vos habitudes ; vous agissiez pour moi quand l'acte à accomplir pouvait se faire en même temps que ceux qui entraient dans l'ordre de votre vie. Vous seriez plus empressé maintenant, afin de me prouver votre amitié. Je n'oublie pas le « si l'occasion s'en présentait… » Mais ce ne sont pas là pour moi les marques de l'amitié. Elles résident dans le simple fait qu'il y a quelqu'un à qui, à tous moments, je peux aller dire ma pensée, qui sentira comme moi ma joie ou mon ennui. Je ne pense pas que je peux abuser ; il me semble que je peux être égoïste. À un ami, il faut que je puisse demander beaucoup sans crainte jamais de déplaire. Cette amitié-là, il y a longtemps que vous ne me la donnez plus.
Et c'est ainsi que « cette petite place dans mon cœur», je ne vous la garderai pas. Par une certaine puérilité d'amoureux, je vous avais promis de vous garder toujours une parcelle d'amour vrai, même si j'aimais passionnément ailleurs. Ce n'est pas moi qui me marie ; en moi, il y a votre image qui occupe toute la place ; pour que je ne souffre plus, il faut que vous partiez afin qu'un jour votre nom prononcé devant moi passe comme un souffle sans plus rien effleurer. Je veux cet effacement, car j'ai besoin de paix ; vous, vous avez le bonheur ; un peu d'amour de moi ne vous apporterait rien.
* * *
Oui, il est très tard ; je viens d'éteindre la lampe pour laisser entrer dans ma chambre la lumière de la nuit.
Je me sens chaude et souple entre les draps, sous les fourrures ; la fenêtre est ouverte toute grande sur un froid de vingt degrés.
La neige dehors est très blanche ; et il règne ce silence étouffé de la neige, ce silence qui attend une révélation dont on sait seulement que l'idée de sa venue fait battre le cœur plus allégrement. Par les fenêtres ouvertes montent les toux incessantes qui hachent les nuits ; dans les couloirs, d'autres toux résonnent. Des toux, toujours des toux, s'envolent dans la nuit glacée. Il y a la toux de cette jeune femme qu'on ne voit jamais : toute la nuit, inlassablement, sans arrêt, cette toux craque comme du bois sec ; pendant combien de jours encore l'entendra-t-on avant qu'elle ne s'éteigne ? Le corps n'est pas assez épuisé pour que ce soit cette nuit que la lueur du petit jour l'emporte. De la chambre de ce garçon, qui tout à l'heure nous a quittés très vite en cachant le sang qui filtrait de ses lèvres, vient une toux profonde et humide : chaque hoquet amène du sang… Quand aura-t-on le soulagement de savoir que ce sang ne coule plus ? Ma voisine fait entendre sa petite toux rassurante : je ne suis pas seule à veiller. Et, moi-même, je tousse en réponse pour vérifier l'état de mes poumons. Vais-je sentir ce creux, ce vide de soufflet crevé ? Ou bien ce petit déchirement qui fait croire qu'un lambeau s'est détaché ? Ou bien cette résonance pleine qui donne l'illusion que tout est raccommodé ? Que de toux dans la nuit ! Est-ce un hymne ? Où va-t-il ?
Je suis seule, mais pas plus seule aujourd'hui ; moins peut-être. Ce soir, je sais que tout est cassé, et c'est presque un soulagement. Je vais pouvoir réagir sans être arrêtée par l'espoir déprimant que les choses reviendront comme elles étaient. Je veux oublier et continuer de l'avant sans plus regarder vers vous. Le passé veut mourir. Depuis de longs mois, sans savoir, je lutte pour qu'il ne meure pas. Je me suis raccrochée à lui, à vous… avec rage, avec tristesse, avec amour. J'ai voulu que tout continue immuable… et j'ai dit chaque jour : demain ce sera comme c'était autrefois. Ce « demain » n'est pas venu. Hier encore je l'attendais : aujourd'hui je n'ai plus à attendre. Je devrais être plus seule ; j'ai le vertige d'un vide où mon cœur privé d'amour se sent défaillir à la pensée des jours creux qui vont venir. Vous êtes parti, mais je me retrouve et je suis moins seule que ces jours passés où je vous cherchais. Je me suis revenue, et avec moi, je vais lutter pour continuer.
Je sais que « votre vieille amitié » est désintéressée et j'en aurai peut-être besoin un jour. Mais je ne pense plus à elle. Restez quiètement dans votre bonheur et ne vous souciez pas de moi. Votre esprit ne peut entendre ce soir les toux qui s'élèvent de plus en plus fort dans la nuit froide. Quand vous rencontrez un enterrement à Paris, vous vous découvrez ; ici on se cache ; on détournerait presque la tête en passant près du cimetière. Demain peut-être, pendant que nous essayerons de rire et de danser, percevrons-nous de loin le bruit que fait un mourant que l'on pleure. Celui-là meurt de ma maladie ; un jour comme un autre, pourquoi échapperais-je à ce sort ? Resserrés dans ce coin du monde, nous pouvons nous dire : « À qui le tour ? » On sent ici, dans l'inanité des jours où chacun lutte comme à l'agonie pour échapper à l'angoisse, toute la misère humaine qui crie : « Pourquoi ? Pourquoi ? »
Si j'arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâteriez de l'oublier ; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l'on souffre : ce n'est pas si terrible qu'on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume ; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal ; et, quand j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi.
* * *
24 décembre 1930
Je savais que je recevrais une lettre de vous aujourd'hui, comme je sais que j'en recevrai une autre dans huit jours avec vos vœux de bonne année. J'ai fait une boule de cette lettre et l'ai mise dans la corbeille. J'éprouvai un grand soulagement.
Pourtant, je ne puis rien dire contre elle ; je devrais vous écrire, vous remercier et affirmer mon amitié en réponse à la vôtre : je ne peux pas. Votre lettre est très belle ; mon attitude paraîtra mesquine peut-être… mais aucune lettre ne pouvait me blesser davantage, aucune me faire réagir plus violemment pour m'éloigner de vous.
Je ne vous écris pas, parce que je veux vous oublier. Chaque enveloppe revêtue de votre écriture serait, pour moi, une souffrance ; chaque phrase que je devrais vous écrire, une lutte ; je ne pourrais plus vous dire que des choses convenues et mon amour aurait mal au rappel du passé ; je chercherais à connaître votre vie et j'aurais de la peine : je ne veux pas.
Je ne vous écris pas, parce que le déroulement que vous avez donné aux événements m'a froissée. Ce n'est pas votre mariage qui me paraît une injure. Je pensais que j'étais pour vous une amie plus intime qu'un homme, qu'une maîtresse, qu'une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu'elle pût comporter un aveu complet et progressif de l'évolution d'un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde. Vous avez cherché mes défauts et n'avez plus parlé que d'eux ; aviez-vous besoin de vous assurer que vous aviez raison de ne plus m'aimer ? Et vous avez décidé votre mariage, et vous me l'avez appris ; alors pour me dire cette nouvelle, vous avez oublié mes défauts pour vous souvenir de mes qualités, afin de me prier de continuer à vous aimer. Mais moi, vous savez bien, pour me l'avoir tant de fois répété au long des derniers mois écoulés, que je suis par nature, depuis toujours, foncièrement égoïste et que j'ai mauvais caractère : point n'est besoin que je me montre autre à vos yeux. Pour moi, uniquement pour moi, il vaut mieux que je casse net nos relations : vous ne pouvez plus rien m'apporter de ce que je désire en ce moment.
Et votre lettre de ce matin était tout à fait celle qu'il me fallait recevoir. J'avais des tendances à oublier le mal que je sentais ; je voulais le « tourner » ; mon amour imaginait des subterfuges pour se leurrer et se contenter, en fermant volontairement les yeux, de liens d'affection qui traînent après tout amour brisé. On attend encore une lettre ; on espère dans une visite retrouver une illusion d'autrefois ; le cœur bat quand la porte s'ouvre ; la poignée de main produit l'émotion du baiser ancien ; on conserve soigneusement une rose apportée ; un compliment banal paraît un regret. Puis l'enchantement s'en va, et l'on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s'agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre.
Si je ne vous aimais pas, je pourrais vous revoir ; quand je ne vous aimerai plus, je vous reverrai peut-être ; en ce moment je ne veux pas.
Je ne veux pas vos mots d'amour qui n'en sont plus. Je ne veux pas être bercée ce soir par votre voix câline parce que vous m'avez fait mal. Si on veut retenir un chat qu'on a blessé, il griffe et se sauve ; n'essayez pas de me retenir.
Je n'aime pas vos consolations, je n'aime pas vos souhaits, je n'aime pas que vous m'imaginiez malheureuse et que des mots dans une lettre s'efforcent avec ardeur de prouver que vous connaissez mon mal et que vous vous sentez près de moi. Vous ne savez plus ce que c'est qu'être près de moi. J'ai souri de « votre affection » ; devant mes yeux l'image de « Bébé » m'est apparue avec une expression de rage et de souffrance : c'était au temps où vous m’aimiez et où je vous avais dit que j'avais beaucoup d'affection pour vous. Vous me souhaitez d'être heureuse et je vous vois très bien me cherchant un mari, un amant pour me consoler.
Vous pensez que Noël sera triste pour moi et vous voudriez me bercer. Oh ! non, je ne veux pas de vos caresses et Noël ne sera triste que si je le veux bien. J'ai froissé votre lettre et j'ai cru à une délivrance. J'ai, de ce geste, secoué vos caresses et l'enlisement dormeur du passé. Je me suis retrouvée agressive, prête à regarder bravement la vie sans vous ; elle est peut-être plus belle sans vous : elle est neuve… ce qui s'y inscrira sera toujours la même chose ; ce ne sera pas meilleur… Ce sera attendre encore. Mais qu'aurais-je près de vous à continuer les simulacres d'une vie qui s'est éteinte ? Ce serait une religion sans foi ; il me faut une autre foi : votre présence m'empêchait de la trouver. Je vais être gaie ; vous n'aurez pas à me consoler. Noël !
* * *
Il y avait bal ce soir. La salle à manger était décorée de banderoles de couleurs vives. Une grande table ornée de fleurs réunissait les malades groupés aussi bien que possible par couples selon les affinités extérieures. Nous avons dansé très tard dans la nuit. Je me suis amusée. J'ai eu la sensation qu'un grain de ma folie, de ma fantaisie d'autrefois, revenait. Je me suis regardée agir ; je prévoyais les conséquences possibles de cette vie normale… mais je jouais. Qui sait, il y avait peut-être une trêve avec la maladie ! Elle doit bien de temps en temps se reposer, avoir des dimanches et des jours de fête… Ces jours-là, il doit être possible de vivre comme autrefois. Demain, nous reprendrons la vie sévère du malade : il faudra lutter. Mais il est bon ce soir de rire très fort, tandis que s'évanouit avec étonnement la petite crainte de sentir le poumon éclater ; il est bon de boire du champagne qui enflamme les joues ; c'est un peu de congestion mais n'y pensons pas : il ne peut pas y avoir d'hémoptysie ce soir. Et comme il est bon de danser ! On peut rester debout, se lever, s'asseoir avec vivacité. Le corps retrouve, avec un bonheur presque religieux, la cambrure souple pour s'appuyer contre le danseur, l'abandon intelligent qui épouse les mouvements de l'autre corps et suit ceux-ci, fidèle comme une ombre et léger comme elle. Quand le corps se meut sur un rythme, une autre vie s'élève ; le monde se transforme pour prendre comme centre cet endroit précis, au milieu de la poitrine, où semblent converger les rythmes sonores des instruments et les oscillations souples des chevilles.
Danser, c'est le rythme de vie le plus heureux ; danser quand on croyait ne plus le faire, c'est une victoire gagnée.
Légèrement grisée par ce rythme, près de mon danseur d'un soir, qui demain aura oublié cette veille, je suis montée lentement jusqu’à ma porte ; et nous nous sommes quittés après un baiser sans rien nous dire.
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13:00 Écrit par Marc dans Sauvageot, Marcelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marcelle sauvageot, litterature francaise, recits autobiographiques, tuberculose, romans psychologiques |
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mercredi, 09 septembre 2009
Mémoires d'un fou - Gustave Flaubert - 1838

Mémoires d'un fou de l'écrivain français Gustave Flaubert est un texte autobiographique écrit alors que l'auteur n'avait que dix-sept. Le roman, écrit en 1838, sera offert par Flaubert une année plus tard à son ami Le Poittevin. Le manuscrit changera encore plusieurs fois de main avant d'être publié dans la Revue Blanche entre décembre 1900 et février 1901, quelques vingt années après la mort de l'écrivain.
Le récit, à la fois teinté de lyrisme et d'ironie, fait alterner la vision de l'auteur du présent à des souvenirs du passé. En parlant du passé il se concentre surtout à une rencontre fait alors qu'il n'avait que quinze, celle d'une femme nommée Maria (en réalité Elisa Schlésinger, femme du directeur de la Gazette et revue médicale de Paris, qu’il rencontra sur la côte à Trouville et qui l'influencera pour l'écriture de L'éducation sentimentale), il tente de se définir par ses relations tout en faisant étalage de se doutes et désespoirs par rapport au monde présent en discutant de toutes choses, dont l'écriture, la santé et la mort. Sa folie l'obsède et ile tente en vain de l'opposer à celle du monde qui l'a laissé désespéré en amour.
Malgré son jeune âge Flaubert réussit un texte magnifique, certes non dépourvu de maladresses, mais qui montre la naissance et la formation de l'un des plus grands auteurs de la langue française, dans toute sa poésie et son lyrisme.
Mémoires d'un fou est un petit chef-d’œuvre écrit à l'âge de dix-sept ans.
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Extrait : les trois premiers chapitres
À toi, mon cher Alfred ces pages sont dédiées et données.
Elles renferment une âme toute entière - est-ce la mienne, est-ce celle d'un autre ? J'avais d'abord voulu faire un roman intime où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir, mais peu à peu en écrivant, l'impression personnelle perça à travers la fable, l'âme remua la plume et l'écrasa.
J'aime donc mieux laisser cela dans le mystère des conjectures - pour toi, tu n'en feras pas.
Seulement, tu croiras peut-être en bien des endroits que l'expression est forcée et le tableau assombri à plaisir. Rappelle-toi que c'est un fou qui a écrit ces pages, et, si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu'il exprime, c'est que, ailleurs, il a fléchi sous le poids du cœur.
Adieu, pense à moi et pour moi.
I
Pourquoi écrire ces pages ? - À quoi sont-elles bonnes ? - Qu'en sais-je moi-même ? Cela est assez sot à mon gré d'aller demander aux hommes le motif de leurs actions et de leurs écrits. - Savez-vous vous-même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles que la main d'un fou va tracer ?
Un fou. Cela fait horreur. Qu'êtes-vous, vous, lecteur ? Dans quelle catégorie te ranges-tu, dans celle des sots ou celle des fous ? - Si l'on te donnait à choisir, ta vanité préférerait encore la dernière condition. Oui, encore une fois, à quoi est-il bon, je le demande en vérité, un livre qui n'est ni instructif, ni amusant ni chimique ni philosophique ni agricultural ni élégiaque, un livre qui ne donne aucune recette ni pour les moutons ni pour les puces, qui ne parle ni des chemins de fer ni de la Bourse ni des replis intimes du cœur humain, ni des habits Moyen Age, ni de Dieu ni du diable, mais qui parle d'un fou, c'est-à-dire le monde, ce grand idiot, qui tourne depuis tant de siècles dans l'espace sans faire un pas, et qui hurle et qui bave et qui se déchire lui-même ?
Je ne sais pas plus que vous ce que vous allez lire. Car ce n'est point un roman ni un drame avec un plan fixe, ou une seule idée préméditée, avec des jalons pour faire serpenter la pensée dans des allées tirées au cordeau.
Seulement, je vais mettre sur le papier tout ce qui me viendra à la tête, mes idées avec mes souvenirs, mes impressions mes rêves mes caprices, tout ce qui passe dans la pensée et dans l'âme - du rire et des pleurs, du blanc et du noir, des sanglots partis d'abord du cœur et étalés comme de la pâte dans des périodes sonores ; - et des larmes délayées dans des métaphores romantiques. Il me pèse cependant à penser que je vais écraser le bec à un paquet de plumes, que je vais user une bouteille d'encre, que je vais ennuyer le lecteur et m'ennuyer moi-même. J'ai tellement pris l'habitude du rire et du scepticisme qu'on y trouvera depuis le commencement jusqu'à la fin une plaisanterie perpétuelle ; et les gens qui aiment à rire pourront à la fin rire de l'auteur et d'eux-mêmes.
On y verra comment il faut croire au plan de l'univers, aux devoirs moraux de l'homme, à la vertu et à la philanthropie, mot que j'ai envie de faire inscrire sur mes bottes, quand j'en aurai, afin que tout le monde puisse le lire et l'apprendre par cœur, même les vues les plus basses, les corps les plus petits, les plus rampants, les plus près du ruisseau.
On aurait tort de voir dans ceci autre chose que les récréations d'un pauvre fou. Un fou !
Et vous, lecteur - vous venez peut-être de vous marier ou de payer vos dettes ?
II
Je vais donc écrire l'histoire de ma vie. - quelle vie ! Mais ai-je vécu ? je suis jeune, j'ai le visage sans ride, - et le cœur sans passion. - Oh ! comme elle fut calme, comme elle paraît douce et heureuse, tranquille et pure. Oh ! oui, paisible et silencieuse comme un tombeau dont l'âme serait le cadavre.
À peine ai-je vécu : je n'ai point connu le monde, - c'est-à-dire je n'ai point de maîtresses, de flatteurs, de domestiques, d'équipages, - je ne suis pas entré (comme on dit) dans la société, car elle m'a paru toujours fausse et sonore et couverte de clinquant, ennuyeuse et guindée.
Or, ma vie, ce ne sont pas des faits. Ma vie, c'est ma pensée.
Quelle est donc cette pensée qui m'amène maintenant, à l'âge où tout le monde sourit, se trouve heureux, où l'on se marie, où l'on aime ; à l'âge où tant d'autres s'enivrent de toutes les amours et de toutes les gloires, alors que tant de lumières brillent et que les verres sont remplis au festin, à me trouver seul et nu, froid à toute inspiration, à toute poésie, me sentant mourir et riant cruellement de ma lente agonie, comme cet épicurien qui se fit ouvrir les veines, se baigna dans un bain parfumé et mourut en riant, comme un homme qui sort ivre d'une orgie qui l'a fatigué ?
Oh ! comme elle fut longue cette pensée ; comme une hydre, elle me dévora sous toutes ses faces.
Pensée de deuil et d'amertume, pensée de bouffon qui pleure, pensée de philosophe qui médite...
Oh ! oui, combien d'heures se sont écoulées dans ma vie, longues et monotones, à penser, à douter ! Combien de journées d'hiver la tête baissée devant mes tisons blanchis aux pâles reflets du soleil couchant, combien de soirées d'été par les champs au crépuscule à regarder les nuages s'enfuir et se déployer, les blés se plier sous la brise, entendre les bois frémir et écouter la nature qui soupire dans les nuits.
Oh ! comme mon enfance fut rêveuse, comme j'étais un pauvre fou sans idées fixes, sans opinions positives ! Je regardais l'eau couler entre les massifs d'arbres qui penchent leur chevelure de feuilles et laissent tomber des fleurs, je contemplais de dedans mon berceau la lune sur son fond d'azur qui éclairait ma chambre et dessinait des formes étranges sur les murailles, j'avais des extases devant un beau soleil ou une matinée de printemps avec son brouillard blanc, ses arbres fleuris, ses marguerites en fleurs.
J'aimais aussi, et c'est un de mes plus tendres et délicieux souvenirs, à regarder la mer, les vagues mousser l'une sur l'autre, la lame se briser en écume, s'étendre sur la plage et crier en se retirant sur les cailloux et les coquilles.
Je courais sur les rochers, je prenais le sable de l'Océan que je laissais s'écouler au vent entre mes doigts, je mouillais des varechs, j'aspirais à pleine poitrine cet air salé et frais de l'Océan qui vous pénètre l'âme de tant d'énergie, de poétiques et larges pensées.
Je regardais l'immensité, l'espace, l'infini, et mon âme s'abîmait devant cet horizon sans bornes.
Oh ! mais ce n'est pas là qu'est l'horizon sans bornes ! Le gouffre immense. Oh ! non, un plus large et plus profond abîme s'ouvrit devant moi. Ce gouffre-là n'a point de tempête : s'il y avait une tempête, il serait plein - et il est vide !
J'étais gai et riant, aimant la vie et ma mère, pauvre mère !
Je me rappelle encore mes petites joies à voir les chevaux courir sur la route, à voir la fumée de leur haleine et la sueur inonder leurs harnois, j'aimais le trot monotone et cadencé qui fait osciller les soupentes ; et puis quand on s'arrêtait - tout se taisait dans les champs. On voyait la fumée sortir de leurs naseaux, la voiture ébranlée se raffermissait sur ses ressorts, le vent sifflait sur les vitres, et c'était tout...
Oh ! comme j'ouvrais aussi de grands yeux sur la foule en habit de fête, joyeuse, tumultueuse, avec des cris, mer d'hommes orageuse, plus colère encore que la tempête et plus sotte que sa furie.
J'aimais les chars les chevaux les armées les costumes de guerre les tambours battants, le bruit la poudre et les canons roulant sur le pavé des villes.
Enfant, j'aimais ce qui se voit, adolescent, ce qui se sent, homme, je n'aime plus rien. Et cependant, combien de choses j'ai dans l'âme, combien de forces intimes et combien d'océans de colère et d'amours se heurtent, se brisent dans ce cœur si faible, si débile si lassé si épuisé !
On me dit de reprendre à la vie, de me mêler à la foule !... et comment la branche cassée peut-elle porter des fruits, comment la feuille arrachée par les vents et traînée dans la poussière peut-elle reverdir ? et pourquoi, si jeune, tant d'amertume ? Que sais-je ! Il était peut-être dans ma destinée de vivre ainsi, lassé avant d'avoir porté le fardeau, haletant avant d'avoir couru...
J'ai lu, j'ai travaillé dans l'ardeur de l'enthousiasme... j'ai écrit... Oh ! comme j'étais heureux alors, comme ma pensée dans son délire s'envolait haut dans ces régions inconnues aux hommes, où il n'y a ni monde ni planètes ni soleils ! J'avais un infini plus immense s'il est possible que l'infini de Dieu, où la poésie se berçait et déployait ses ailes dans une atmosphère d'amour et d'extase, et puis il fallait redescendre de ces régions sublimes vers les mots, et comment rendre par la parole cette harmonie qui s'élève dans le cœur du poète et les pensées de géant qui font ployer les phrases comme une main forte et gonflée fait crever le gant qui la couvre ?
Là encore, la déception, car nous touchons à la terre, à cette [...] de glace où tout feu meurt, où toute énergie faiblit. Par quels échelons descendre de l'infini au positif ? Par quelle gradation la pensée s'abaisse-t-elle sans se briser ? Comment rapetisser ce géant qui embrasse l'infini ?
Alors j'avais des moments de tristesse et de désespoir, je sentais ma force qui me brisait et cette faiblesse dont j'avais honte - car la parole n'est qu'un écho lointain et affaibli de la pensée. Je maudissais mes rêves les plus chers et mes heures silencieuses passées sur la limite de la création. Je sentais quelque chose de vide et d'insatiable qui me dévorait.
Lassé de la poésie, je me lançai dans le champ de la méditation.
Je fus épris d'abord de cette étude imposante qui se propose l'homme pour but et qui veut se l'expliquer, qui va jusqu'à disséquer des hypothèses et à discuter sur les suppositions les plus abstraites et à peser géométriquement les mots les plus vides.
L'homme, grain de sable jeté dans l'infini par une main inconnue, pauvre insecte aux faibles pattes qui veut se retenir sur le bord du gouffre à toutes les branches, qui se rattache à la vertu, à l'amour, à l'égoïsme, à l'ambition, et qui fait des vertus de tout cela pour mieux s'y tenir, qui se cramponne à Dieu, et qui faiblit toujours, lâche les mains et tombe...
Homme qui veut comprendre ce qui n'est pas, et faire une science du néant ; homme, âme faite à l'image de Dieu et dont le génie sublime s'arrête à un brin d'herbe et ne peut franchir le problème d'un grain de poussière.
Et la lassitude me prit, je vins à douter de tout. Jeune, j'étais vieux, mon cœur avait des rides et en voyant des vieillards encore vifs, pleins d'enthousiasme et de croyances, je riais amèrement sur moi-même, si jeune, si désabusé de la vie, de l'amour, de la gloire, de Dieu, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être. J'eus cependant une horreur naturelle avant d'embrasser cette foi au néant ; au bord du gouffre, je fermai les yeux, - j'y tombai.
Je fus content : je n'avais plus de chute à faire, j'étais froid et calme comme la pierre d'un tombeau. - je croyais trouver le bonheur dans le doute, insensé que j'étais ! On y roule dans un vide incommensurable.
Ce vide-là est immense et fait dresser les cheveux d'horreur quand on s'approche du bord.
Du doute de Dieu j'en vins au doute de la vertu, fragile idée que chaque siècle a dressée comme il a pu sur l'échafaudage des lois, plus vacillant encore.
Je vous conterai plus tard toutes les phases de cette vie morne et méditative passée au coin du feu les bras croisés, avec un éternel bâillement d'ennui - seul pendant tout un jour - et tournant de temps en temps mes regards sur la neige des toits voisins, sur le soleil couchant avec ses jets de pâle lumière sur le pavé de ma chambre, ou sur une tête de mort jaune, édentelée et grimaçant sans cesse sur ma cheminée, symbole de la vie et comme elle froide et railleuse.
Plus tard, vous lirez peut-être toutes les angoisses de ce cœur si battu, si navré d'amertume. Vous saurez les aventures de cette vie si paisible et si banale, si remplie de sentiments, si vide de faits.
Et vous me direz ensuite si tout n'est pas une dérision et une moquerie, si tout ce qu'on chante dans les écoles, tout ce qu'on délaie dans les livres, tout ce qui se voit, se sent, se parle, si tout ce qui existe
Je n'achève pas tant j'ai d'amertume à le dire - oh ! bien, si tout cela enfin n'est pas de la pitié, de la fumée, du néant !
III
Je fus au collège dès l'âge de dix ans et j'y contractai de bonne heure une profonde aversion pour les hommes, - cette société d'enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l'autre petite société - celle des hommes. -
Même injustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme quoi qu'on ait dit sur le désintéressement et la fidélité de la jeunesse. Jeunesse - âge de folie et de rêves, de poésie et de bêtise, synonymes dans la bouche des gens qui jugent le monde sainement. J'y fus froissé dans tous mes goûts - dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie solitaire.
Dès lors, j'étais un fou.
J'y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J'avais l'humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n'épargnait pas plus le caprice d'un seul que le despotisme de tous.
Je me vois encore assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d'avenir, pensant à ce que l'imagination d'un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles, eux, rire de moi ! eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit - moi, dont l'esprit se noyait sur les limites de la création, qui étais perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me sentais plus grand qu'eux tous, qui recevais des jouissances infinies et qui avais des extases célestes devant toutes les révélations intimes de mon âme.
Moi qui me sentais grand comme le monde et qu'une seule de mes pensées si elle eût été de feu comme la foudre, eût pu réduire en poussière ! Pauvre fou !
Je me voyais jeune, à vingt ans, entourné de gloire, je rêvais de lointains voyages dans les contrées du Sud, je voyais l'Orient et ses sables immenses, ses palais que foulent les chameaux et leurs clochettes d'airain, je voyais les cavales bondir vers l'horizon rougi par le soleil, je voyais des vagues bleues, un ciel pur, un sable d'argent ; je sentais le parfum de ces Océans tièdes du Midi, et puis près de moi, sous une tente à l'ombre d'un aloès aux larges feuilles, quelque femme à la peau brune, au regard ardent, qui m'entourait de ses deux bras et me parlait la langue des houris.
Le soleil s'abaissait dans le sable, les chamelles et les juments dormaient, l'insecte bourdonnait à leurs mamelles, le vent du soir passait près de nous - et la nuit venue, quand cette lune d'argent jetait ses regards pâles sur le désert, que les étoiles brillaient sur le ciel d'azur, alors, dans le silence de cette nuit chaude et embaumée, je rêvais des joies infinies, des voluptés qui sont du ciel.
Et c'était encore la gloire, avec ses bruits de mains, ses fanfares vers le ciel, ses lauriers, sa poussière d'or jetée aux vents, - c'était un brillant théâtre avec des femmes parées, des diamants aux lumières, un air lourd, des poitrines haletantes - puis un recueillement religieux, des paroles dévorantes comme l'incendie, des pleurs, du rire, des sanglots, l'enivrement de la gloire - des cris d'enthousiasme, le trépignement de la foule. Quoi ! - de la vanité, du bruit, du néant.
Enfant, j'ai rêvé l'amour - jeune homme la gloire - homme, la tombe, ce dernier amour de ceux qui n'en ont plus.
Je percevais aussi l'antique époque des siècles qui ne sont plus et des races couchées sous l'herbe, je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le Calvaire, s'arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant ce Dieu qu'ils allaient chercher, et lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, - puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier ; - je voyais les chevaliers courir sur les chevaux couverts de fer comme eux, et les coups de lance dans les tournois, et le pont de bois s'abaisser pour recevoir le seigneur suzerain qui revient avec son épée rougie et des captifs sur la croupe de ses chevaux ; la nuit encore, dans la sombre cathédrale, toute la nef ornée d'une guirlande de peuples qui montent vers la voûte dans les galeries, avec des chants, des lumières qui resplendissent sur les vitraux, et dans la nuit de Noël toute la vieille ville avec ses toits aigus couverts de neige, s'illuminer et chanter. -
Mais c'était Rome que j'aimais - la Rome impériale, cette belle reine se roulant dans l'orgie, salissant ses nobles vêtements du vin de la débauche, plus fière de ses vices qu'elle ne l'était de ses vertus. &endash; Néron - Néron, avec ses chars de diamant volant dans l'arène, ses mille voitures, ses amours de tigre et ses festins de géant. - Loin des classiques leçons, je me reportais vers tes immenses voluptés, tes illuminations sanglantes, tes divertissements qui brûlent Rome.
Et bercé dans ces vagues rêveries, ces songes sur l'avenir, emporté par cette pensée aventureuse échappée comme une cavale sans frein qui franchit les torrents, escalade les monts et vole dans l'espace, - je restais des heures entières la tête dans mes mains à regarder le plancher de mon étude ou une araignée jeter sa toile sur la chaire de notre maître. - et quand je me réveillais avec un grand oeil béant, on riait de moi, - le plus paresseux de tous, qui jamais n'aurait une idée positive, qui ne montrait aucun penchant pour aucune profession, qui serait inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, et qui enfin ne serait jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, un montreur d'animaux ou un faiseur de livres.
(Quoique d'une excellente santé, mon genre d'esprit perpétuellement froissé par l'existence que je menais et par le contact des autres avait occasionné en moi une irritation nerveuse qui me rendait véhément et emporté comme le taureau malade de la piqûre des insectes. - J'avais des rêves, des cauchemars affreux.)
Oh ! la triste et maussade époque ! Je me vois encore errant seul dans les longs corridors blanchis de mon collège, à regarder les hiboux et les corneilles s'envoler des combles de la chapelle ; ou bien, couché dans ces mornes dortoirs éclairés par la lampe dont l'huile se gelait dans les nuits, j'écoutais longtemps le vent qui soufflait lugubrement dans les longs appartements vides et qui sifflait dans les serrures en faisant trembler les vitres dans leurs châssis, j'entendais les pas de l'homme de ronde qui marchait lentement avec sa lanterne et quand il venait près de moi, je faisais semblant d'être endormi, et je m'endormais en effet, moitié dans les rêves, moitié dans les pleurs.
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Voir également :
- Novembre - Gustave Flaubert (1842), présentation et extrait
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mercredi, 26 août 2009
Ni d'Ève ni d'Adam - Amélie Nothomb - 2007

Depuis Stupeur et tremblement, roman paru en 1999, on connaissait la piètre carrière professionnelle d'Amélie Nothomb lors de son séjour au Japon. Par contre à peine quelques mots y paraissaient sur sa vie privée. Dans Ni d'Eve ni d'Adam Amélie Nothomb nous conte une relation amoureuse qu'elle a eu avec un Tokyoïte très singulier, dénommé Rinri, rencontré à peine quelques jours après son arrivée au Japon et qu'elle décide de fuir en renonçant à un possible mariage et à sa vie au Japon.
Roman bien plus autobiographique que les autres, Ni d'Ève ni d'Adam est un excellent récit, un de plus, de l'écrivaine belge Amélie Nothomb. Difficile de s'intéresser à son histoire au début, le lecteur se laisse cependant très vite prendre par l'humour de l'auteur, qui semble bien s'amuser à décortiquer les différences, incompréhensions et malentendus entre Amélie la Belge et Rinri le Japonais, ainsi que son analyse des sentiments qui naissent et disparaissent au fil de leur relation. Sous la plume de Nothomb ceux-ci deviennent même palpables. En effet, comme pour tous ses autres livres, c'est avant tout la magnifique et toujours agréable écriture de l'écrivain belge qui donne l'intérêt réel au roman. Le plus étonnant, finalement, est d'avoir réussi à rendre cette histoire drôle et intéressante, alors que, en fin de compte, cette romance n'est que bien banale. La fin, belle, subtile et triste, donne une dimension plus importante, à ce qui au départ ne paraît n'être qu'un divertissement léger.
Ni d'Ève ni d'Adam est un excellent roman d'Amélie Nothomb, une véritable réussite et un beau complément à l'autre roman japonais d'Amélie Nothomb : Stupeur et tremblements.
A lire !
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Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation
- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait
12:21 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recits autobiographiques, litterature belge, amelie nothomb |
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lundi, 04 mai 2009
Homeless Story - FP Mény - 2009

Homeless Story, paru en 2009, est un roman autobiographique de l'écrivain vagabond français FP Mény, le troisième de l'auteur après White Trash Napoléon (2005) et Conquête du désastre (2008) mais aussi le dernier. Il s'agît en effet d'un titre posthume, FP Mény ayant été retrouvé mort à 43 ans, en 2008, dans une grange où il s'était réfugié pour se protéger du mauvais temps. De ce texte ressurgit cette immense passion que l'auteur a entretenu avec la route au bord de laquelle il vagabondait en chérissant la liberté quelle lui procurait. Les rencontres y sont tout aussi nombreuses qu'éphémères, les amitiés boiteuses, et cela depuis l'enfance de l'auteur, sur laquelle il revient fréquemment. De cette narration, souvent poignante, transperce le portrait cruel et terrifiant d'une société presque totalement indifférente qui n'en a que faire de tous ces gens vivant en sa marge. Le style vif et intense surprend par son originalité et son inventivité pour donner un texte marquant une approche totalement atypique de la littérature.
Homeless Story est un roman poignant et tout à fait original, un texte unique en son genre.
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Extrait :
Tu parles d’une baraque !
- Je suis sûr que j’ai une putain d’araignée qui m’est rentrée dans le cul pendant que je dormais. C’est vraiment la maison du bon dieu mais tu peux toujours chercher les coccinelles.
- Tu crois qu’elle a pris son ticket d’octroi, rien du tout, en fraude je parie qu’elle est passée, je me demande si j’ai pas un abcès.
Mémé maintient l’ordre vaille que vaille quand elle est pas trop bourrée dans son boubou informe qui doit bien lui valoir une dysenterie. Quand elle prend l’autobus, les passagers de concert s’organisent sous couvert de politesse, les bonnes gens, miteuse mais fière, peu avare de son corps, elle occupe allègrement deux sièges.
Prévenus, les contrôleurs évitent les bus du mercredi matin, jour de marché. Elle peine dur avec son cabas et moi je suis pas un rejeton agréable, je prends mon air dégoûté des jours de marché, mon air encore plus dégoûté des jours de marché pluvieux avec un parapluie, je fais quoi moi si je vois la fille du médecin, j’ai l’air de quoi, c’est que je suis encore un petit con, j’ai commencé à me branler très tôt, j’ai cru que j’allais monter sur les tréteaux, j’ai tout de suite compris la vaste plaisanterie de cette cour des miracles universelle, on met du temps à être fini, à aller vers sa concrétisation, quand on a vingt ans, on se voit bien pas dépasser la trentaine, quand on a dépassé la trentaine, on voit bien qu’on a rien foutu, on commence à réfléchir que César et Vercingétorix, on les croise pas sur le marché quand on achète des carottes, pourquoi pas une laitue.
- Enfin, j’ai pas de quoi être fier, même pas j’ai le permis pour l’emmener, prendre le 297 c’est pas la joie.
- Je vais quand même pas afficher que j’aime ma grand-mère, tu vois la honte, même si elle a des cheveux gris remarquables, diamant, et que c’est la seule dont j’arrive pas à soutenir le regard bleu gris, je confonds les déclarations d’amour avec les déclarations de guerre. J’ai pas encore mis de l’eau dans mon vin, de toute façon c’est quand je serai entièrement perméable et qu’elle sera morte, que je ferai la manche sur le marché, que je verrai à quel point je suis un tocard.
Les volées de bois vert n’attendent pas l’heure de la prière, des reproches acérés qui transpercent de part en part jusqu’à ce que le jour se lève.
- Adoubée, elle manie l’épée avec élégance bien qu’elle soit un peu lourde, l’épée, pas la grand-mère, la grand-mère aussi, c’est sûr, mais l’épée si tu veux elle est à moitié en fer forgé, j’y connais rien mais elle est lourde, ça c’est sûr.
Chaque nuit, preuse chevalière, après les bouteilles de Côtes du Rhône enquillées, elle descend l’escalier, le manche en acier bien tendu vers la pointe. Elle ouvre la lucarne lorsqu’elle en a fini avec la télé et d’un mouvement circulaire elle pointe l’espace de son inconscient paranoïaque.
- C’est un blanc et un noir, ils sont encore venus la nuit dernière !
- Mais oui mémé, on va la boire, la tisane, t’en fais pas.
- Tu me fais encore passer pour une folle !
- Mais non mémé, je me permettrais pas.
En revanche, son médecin mérite des claques parce qu’elle mélange les hypnotiques et l’alcool, et ça fait pas bon ménage. Tu me diras, il y peut rien hormis normalement sa déontologie parce qu’elle va le voir justement en se croyant à la Samaritaine, peut-être ça lui rappelle des souvenirs, quand elle était à Paris avant la crise du logement, bon, son médecin, il est en banlieue et vaut mieux qu’il assure les ordonnances sinon elle change de crèmerie, elle calcule le niveau du médecin à la longueur de l’ordonnance, plus c’est long, plus c’est bon, mais oui mémé, ça fait bizarre de communiquer avec les morts.
- Je te dis pas comme elle hallucine grave, franchement elle pourrait aller en teknival tellement elle est défoncée, je suis sûr qu’elle serait pas dépaysée, elle essayerait des nouveaux produits, mémé sous Kétamine, et elle passerait très bien, ce serait une icône, ça manque de vieux en teknival, d’ailleurs ils sont où les vieux, on les voit jamais, ils sont pas tous morts.
- Ils sont encore venus, c’est un blanc et un noir !
En ouvrant la lucarne, elle s’ouvre les portes de l’asile comme d’autres s’ouvrent les veines, mais elle, elle a pas de veine, elle le dit assez, c’est son chemin de croix, une vraie martyre, d’ailleurs elle m’oblige à faire la prière alors que j’y connais rien, je sais même pas d’où ça sort cette histoire, par contre le sang, je sais d’où ça sort parce que forcément elle se pète la gueule dans l’escalier, tu parles dans son état, c’est pas raisonnable, et vas-y que j’ai l’air con quand elle a des bleus partout et qu’elle va répétant à qui veut l’entendre que je lui fais peur, les boules.
Au début, les gonzesses, je leur raconte tout, je te dis pas comment elles flippent.
- Et vas-y que je me ramasse dans l’escalier, le SAMU rapplique et l’emmène à Longjumeau, ça fait de l’animation dans ce quartier pavillonnaire à la con où Damien un jour sur deux ramène un vélo qui marche pas, il doit croire que c’est déjà un cimetière, vas-y, attends un peu, on va se connaître pendant tellement d’années, c’est beau l’amitié, ça va en roue libre, bah nous, depuis le début le cadre est pété.
- Et l’arcade sourcilière de mémé aussi, encore une fois, si je devais y croire à tes putains de prières, ça fonctionnerait peut-être mieux, non ?
Pourquoi c’est les pauvres et désargentés qu’ont toutes les galères qui croient en Dieu, faudra qu’on m’explique, les mecs, ils sont à Lima, ils ont pas l’eau, ils prient, les autres, de l’autre côté de la colline, ils se baignent dans leur piscine et va prier dans l’eau, toi, remarque c’est ainsi sans doute qu’on flotte dans la félicité.
- Traumatisme crânien.
- T’es vraiment un petit-fils indigne, moi et mon traumatisme crânien, quelle guigne, heureusement que j’ai Coquette, elle est pas comme toi, elle.
- Tu verrais la gueule de Coquette, dans le genre bâtard, on fait pas mieux. Ils se sont bien trouvés, ces deux-là.
- C’est sûr qu’on a pas la même gueule, non que je sois beau mais enfin, j’ose à peine dire que c’est un clébard, Coquette, tellement elle ressemble à rien, même avec une serviette à table et son rond de rangement à son nom, c’est à peine si c’est pas elle qui choisit les programmes, pas jusque là mais presque, en tout cas, ça se passe en concertation.
- Tu voulais voir quoi la Coquette, ce soir, ça te plairait de voir le Foucault ?
Jusqu’à la fin, elle brosse ses cheveux de sel avec soin, les femmes restent coquettes et se voient mourir dans le miroir. Coquette, le nom du chien, un bâtard sans grâce d’aucune sorte qui n’apporte rien et ne sait pas rapporter, une intelligence de volaille, il attend juste sa pitance et de regarder la télévision. Je crois qu’il en a rien à battre de mémé. Il mange son onglet avec ses dents dégueulasses et puis voilà.
- Dès que je peux, je lui fous des coups de lattes, c’est pas de la jalousie, tu parles, on peut pas être jaloux d’un truc pareil, juste une espèce de soulagement, comme j’ai rien à foutre dans la vie, ça me rassure, vous avez remarqué quand on est pas content de soi comme on aime s’en prendre aux plus faibles, ça soulage, c’est la nature humaine, on t’a battu quand t’étais petit, tu te venges, ta meuf t’a trompé comme un salaud, tu vas leur en faire baver, et toutes ces meufs qui font un môme parce qu’elles s’emmerdent et qu’elles ont pas trouvé leur voie.
- Coquette, un jour, on sait pas ce qui lui a pris, un sursaut d’orgueil sans doute, elle a fait une fugue, la gueule de mémé je te dis pas, plus aucun goût à la vie, c’est qu’on s’attache n’est-ce pas, on leur parle et tout.
- Le chien avait dû découvrir qu’il lui restait un neurone, à force de voir des émissions culturelles.
- l est jamais revenu, la laissant moribonde creuser le jardin à sa recherche.
- Après, elle est partie dans un délire mystique, elle croyait que Coquette était la réincarnation d’un clébard super célèbre.
Elle passait des heures à bêcher la terre en souvenir, peut-être elle croyait que c’est moi qui l’avais assassiné. Je suis pas un assassin.
- Notre père qui êtes aux cieux, à force de le provoquer tu parles, fallait bien qu’il se passe quelque chose, la pire tuile, faites que mon père revienne et qui c’est qu’arrive avec son bâton de pèlerin, non point de Jérusalem mais d’Amsterdam, interdit de séjour évidemment, mon père.
- Que votre règne arrive, t’as raison, non mais c’est quoi cet accoutrement, un short en velours et pis quoi encore.
- C’est donc lui le portrait en premier communiant sous lequel je fais ma prière comme si j’étais un gland sous le chêne, bah putain, la ressemblance est pas frappante.
- Ensuite, il était soldat en Algérie, y’a pas de balles perdues là-bas.
C’est un illustre inconnu pas encore enterré. Pas le parrain de Coppola mais presque. Il roulait en Rolls à travers l’Italie, traversait le Rhin à la nage, on l’aurait localisé en Chine, à l’aéroport de Bangkok il faisait le passeur.
- Pis le v’là avec son bâton de pèlerin qui s’installe directement comme s’il était chez lui. Du jour au lendemain je suis plus héritier, mais je le connais pas moi ce mec.
- Il s’est fait braquer sa guitare par des Surinamiens, tu vois le genre, alors qu’il comptait finir ses jours en Inde, résultat : chez mémé.
- Bon dieu, les jours rallongent.
Du jour au lendemain, j’ai plus de place. Une loque aux commandes dans un opéra bouffe aux faux airs de mariachis. Une nuit, il me réveille et me propose un gros coup qu’on peut faire en un seul jour, le jour de la fête du travail, ça tombe bien, vu qu’on a jamais bossé ni les uns ni les autres, quinze ans plus tard je peux encore en dire autant, on a ça dans les gènes.
- On va vendre du muguet qui pousse dans le jardin de mémé.
- Vendre du muguet qui pousse sauvagement dans le jardin ! Voilà donc le gros bonnet de la pègre, il aurait tenu dans le soutien-gorge de sa mère, faut couper le cordon, l’éducation aux Baumettes laisse à désirer.
13:01 Écrit par Marc dans Mény, FP | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : vagabondage, litterature francaise, recits autobiographiques, fp meny |
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lundi, 27 avril 2009
Sur la lecture - Marcel Proust - 1906

"Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré."
Rien de tel que la lecture, et en lecteur passionné l'écrivain français du début de XXème siècle Marcel Proust, bien plus célèbre pour son oeuvre magistrale A la recherche du temps perdu, se donne ici sur sa passion dans ce qui était à l'origine qu'une préface d'une traduction du roman Sésame et les lys (Sesame and Lilies) de l'écrivain anglais John Ruskin. Aujourd'hui cette préface est édité seule, le roman de Rushkin étant tombé totalement dans l'oubli depuis.
Dans une première partie Proust se remémore tous ces moments de sa jeunesse consacrés à la lecture, ces moments d'évasions uniques hélas trop souvent interrompus par des camarades de jeu ou alors par des membres de sa famille, dont notamment ce fatidique appel au déjeuner de son père : "Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.” Et s'y ajoutent de nombreux souvenirs et impressions qui raviront tous les amateurs de Proust.
"… la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez."
La seconde partie se concentre plus sur les écrits de John Ruskins, le but initial de ce texte, et sur la lecture en général. Proust y décrit la lecture comme une épreuve spirituelle, profonde et belle, qui ne soit d'être une conclusion mais plutôt une initiation.
"Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-mêmes), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit."
En d'autres termes, les livres ne peuvent nous donner la sagesse, mais peuvent l'induire en nous ou nous réveiller à elle. “La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire: elle ne la constitue pas.” Et de ca fait, pour Proust, la lecture semble si importante lors de son enfance au point d'y consacrer une importante partie du texte, l'enfant étant par excellence cet être curieux et encore superficiel qui recherche le savoir et la sagesse de partout.
Avec seulement une cinquantaine de pages ce texte est devenu une véritable hymne à la lecture, et on y retrouve le style, ainsi que de nombreux thèmes, d'A la recherche du temps perdu.
Sur la lecture est un texte quasi indispensable pour tous les amateurs de Proust et, surtout, de la lecture.
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Texte intégral :
Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin; le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis qu’au-dessus de notre tête le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter tout de suite après, finir le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux, tellement plus précieux – à notre jugement actuel – que ce que nous lisions alors avec tant d’amour que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir réflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.
Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances; qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti « faire une promenade », je me glissais dans la salle à manger où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas comme les paroles des hommes en substituer un différent à celui des mots que vous lisez. Je m’installais sur une chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l’oncle matinal et jardinier dirait : « Il ne fait pas de mal! On supporte très bien un peu de feu; je vous assure qu’à six heures il faisait joliment froid dans le potager. Et dire que c’est dans huit jours Pâques! » Avant le déjeuner qui, hélas!, mettrait fin à la lecture, on avait encore deux grandes heures. De temps en temps on entendait le bruit de la pompe d’où l’eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout près, dans l’unique allée du jardinet qui bordait de briques et de faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées, des pensées cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflétés des vitraux de l’église qu’on voyait parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. Malheureusement la cuisinière venait longtemps d’avance mettre le couvert; si encore elle l’avait mis sans parler! Mais elle croyait devoir dire : « Vous n’êtes pas bien comme cela; si je vous approchais une table? » Et rien que pour répondre : « Non, merci bien », il fallait arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient lus; il fallait l’arrêter, la faire sortir, et, pour dire convenablement : « Non, merci bien », lui donner une apparence de vie ordinaire, une intonation de réponse, qu’elle avait perdues. L’heure passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la promenade, avaient « pris par Méséglise », ou ceux qui n’étaient pas sortis ce matin-là, « ayant à écrire ». Ils disaient bien : « Je ne veux pas te déranger », mais commençaient aussitôt à s’approcher du feu, à consulter l’heure, à déclarer que le déjeuner « ne serait pas mal accueilli ». Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leurs places. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. » Tout était prêt, le couvert était entièrement mis sur la table, où manquait seulement ce qu’on n’apportait qu’à la fin du repas, l’appareil en verre où l’oncle horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon; et où c’était si agréable de voir monter dans la cloche de verre l’ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s’arrêtant exactement au rose qu’il fallait avec l’expérience d’un coloriste et la divination d’un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma grand’tante ne faisait que goûter aux plats, pour donner son avis avec une douceur qui supportait, mais n’admettait pas la contradiction. Pour un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle s’en remettait toujours, avec un humilité de femme, à l’avis de plus compétents. Elle pensait que c’était là le domaine flottant du caprice où le goût d’un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur les choses dont les règles et les principes lui avaient été enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de jouer les sonates de Beethoven, et de recevoir avec amabilité, elle était certaine d’avoir une idée juste de la perfection et de discerner si les autres s’en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, d’ailleurs, la perfection était presque la même : c’était une sorte de simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait avec horreur qu’on mît des épices dans les plats qui n’en exigent pas absolument, qu’on jouât avec affectation et abus de pédales, qu’en « recevant » on sortit d’un naturel parfait et parlât de soi avec exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien élevée. « Elle peut avoir beaucoup plus de doigté que moi, mais elle manque de goût en jouant avec tant d’emphase cet andante si simple. » « Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais c’est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance. » « Ce peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le bifteck aux pommes. » Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, difficile par sa simplicité même, sorte de « Sonate pathétique » de la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu’est dans la vie sociale la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire preuve, ou manquer, de tact et d’éducation. Mon grand-père avait tant d’amour-propre qu’il aurait voulu que tous les plats fussent réussis, et s’y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils étaient manqués. Il voulait bien admettre qu’ils le fussent parfois, très rarement d’ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. Les critiques toujours motivées de ma grand’tante, impliquant au contraire que la cuisinière n’avait pas su faire tel plat, ne pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma grand’tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas son avis, ce qui, d’ailleurs, nous faisait connaître immédiatement qu’il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de donner son avis, s’impatientait de son silence, la pressait de questions, s’emportait, mais on sentait qu’on l’aurait conduite au martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon grand-père : que l’entremets n’était pas trop sucré.
Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la journée était un peu chaude, on montait « se retirer dans sa chambre », ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l’unique étage si bas que des fenêtres enjambées on n’aurait eu qu’un saut d’enfant à faire pour se trouver dans la rue. J’allais fermer ma fenêtre, sans avoir pu esquiver le salut de l’armurier d’en face, qui, sous prétexte de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa cigarette devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui parfois s’arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été si constamment appliquées par Maple, et les décorateurs anglais, édictent qu’une chambre n’est belle qu’à la condition de contenir seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente : au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de chefs-d’œuvre. À la juger d’après les principes de cette esthétique, ma chambre n’était nullement belle, car elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtepointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreiller en baptiste sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma mère, qui craignait de me la voir « répandre »), sortes d’instruments du culte, presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’orange placée près d’eux dans une ampoule de verre, et que je n’aurais pas cru plus permis de profaner, ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines, puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché; cette cloche de verre sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que, quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours, quand on avait « fini la chambre », achevait d’évoquer l’idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération en apparence si simple d’ouvrir ou de fermer ma croisée, je n’en venais jamais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui n’avaient été évidemment mises là pour l’utilité de personne pas plus que pour la mienne, peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire qu’ont souvent dans les clairières les arbres et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d’une vie silencieuse et diverse, d’un mystère où ma personne se trouvait à la fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de chapelle où le soleil – quand il traversait les petits carreaux rouges que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres – piquait sur les murs, après avoir rosi l’aubépine des rideaux, des lueurs aussi étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus grande nef à vitraux.; où le bruit des cloches arrivait si retentissant à cause de la grande proximité de notre maison et de l’église, à laquelle d’ailleurs aux grandes fêtes les reposoirs nous liaient par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu’elles étaient sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d’où je saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante qui revenait de vêpres ou l’enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à la photographie par Brown du Printemps de Botticelli ou moulage de La Femme inconnue du musée de Lille, qui, aux murs et sur la cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William Morris à l’inutile beauté, je dois avouer qu’ils étaient remplacés dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné d’apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, toujours terrible et beau, à la porte d’un buffet de gare, où il servait de réclame à une spécialité de biscuit. Je soupçonne aujourd’hui mon grand-père de l’avoir autrefois reçu, comme prime, de la munificence d’un fabricant, avant de l’installer à jamais dans ma chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me paraissait historique et mystérieuse, et je ne m’imaginais pas qu’il pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l’ai vu, et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune m’advenait, je crois qu’il aurait bien plus de choses à me dire que Le Printemps de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur demeure avec la reproduction des chefs-d’œuvres qu’ils admirent et décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût faire de leur chambre l’image même de leur goût et la remplir seulement de choses qu’il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément différentes de la mienne, d’un goût opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où mon imagination s’exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne me sens heureux qu’en mettant le pied – avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l’Église – dans un de ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de l’arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, mais n’efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l’apporter à l’imagination qui s’en enchante, qui le fait poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu’il contient de pensées et de souvenirs; où le soir, quand on ouvre la porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand la porte refermée on entre plus avant, jusqu’à la table ou jusqu’à la fenêtre; de s’asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé exécuté par le tapissier du chef-lieu selon ce qu’il croyait le goût de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu’aux bords de l’âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenêts et le dessin des rideaux l’empreinte de leur rêve, en marchand pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la pousser dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près, l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux.
Je n’étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu’il fallait aller au parc, à un kilomètre du village (1). Mais, après le jeu obligé, j’abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l’herbe où le livre avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière cessait d’être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et bordées d’allées où souriaient des statues, et par moment sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du mot – une rivière qui devait avoir un nom – et ne tardait pas à s’épandre (la même vraiment qu’entre les statues et sous les cygnes) entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les boutons d’or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d’un côté au village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge, joignaient de l’autre, par des chemins montants d’églantiers et d’aubépines, la « nature » qui s’étendait à l’infini, des villages qui avaient d’autres noms, l’inconnu. Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe, jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au delà, les champs de bluets et de coquelicots. Dans cette charmille le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui d’en bas m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient, n’ayant pas trouvé; alors plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait; mais surpris par sa douceur et troublé par le silence plus profond qui le suivait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’étaient pas les cloches tonnantes qu’on entendait en rentrant dans le village – quand on approchait de l’église qui de près avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d’ardoise ponctué de corbeaux – faire voler le son en éclats sur la place, « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.
Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais cela seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert, et l'insomnie qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames des châteaux qui, les jours de fête, faisant, quand elles traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, venaient à la messe « dans leurs attelages », non sans acheter au retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, protégés du soleil par un store, - « manqués », « saint-honorés » et « gênoises », - dont l'odeur oisive et sucrée est restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaieté des dimanches.
Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux « lointains » de ceux qui pensent « à autre chose ». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel « Épilogue », avait, eu soin de les « espacer » avec une indifférence incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait été narrée. Puis subitement : « Vingt ans après ces événements on pouvait rencontrer dans les rues de Fougères (2) un vieillard encore droit, etc. » Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel par une personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, et si c'était impossible avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne soient pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspiré et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.
... Avant d'essayer de montrer, au seuil des « Trésors des Rois », pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles : que ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur sortilège. Voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à présenter.
On sait que les « Trésors des Rois » est une conférence sur la Lecture que Ruskin donna à Manchester (Rusholme, Town Hall) le 6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à l'Institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, « Des Jardins des Reines », sur le rôle de la femme, pour aider à fonder des écoles à Ancoats. « Pendant toute cette année 1864, dit M. Collingwood dans son admirable ouvrage « Life and Work of Ruskin », il demeura at home, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de « Sésame et les Lys »,devinrent son ouvrage le plus populaire, nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London Bibliothèque... »
Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs ». Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche du philosophe français, mais, en réalité, il n’a fait, dans toute sa conférence, que l’envelopper dans un or apollinien où fondent des brumes anglaises, et qui ressemble à celui dont la gloire illumine les paysages de son peintre préféré. « A supposer, dit-il, que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d’entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous voudrions… Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d’entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée - rois et hommes d'Etat attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l'obtenir - nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire (3). » « Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage, etc., » et réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes ; que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est pas leur plus on moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle prépondérant qu'il semble lui assigner.
Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander en quoi elles consistent. Ce livre que vous m'avez vu tout à l'heure lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre au fond du fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de perceptions, va vous dire quel il était le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par volume, qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais désiré avoir son avis. « Le rire n'est point cruel de sa nature; il distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs de l'éternité (4). » Cette phrase me donnait une véritable ivresse. Je croyais apercevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque fois que je venais de fermer le livre, dans l'exaltation de la lecture finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à décrire une table couverte « d'une telle couche de poussière qu'un doigt aurait pu y tracer des caractères », chose trop insignifiante à mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention ; et j'en étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin sa pensée tout entière.
Et c'est là en effet un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l'auteur ils pourraient s'appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c'est au moment où il nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire, qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent pénétrer. « Menez-nous », voudrions-nous pouvoir dire à M. Maeterlinck, à Mme de Noailles, « dans le jardin de Zélande où croissent les fleurs démodées, sur la route parfumée « de trèfle et d'armoise », et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que ceux-là. » Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les peintres sont aussi des poètes) nous montre dans son Printemps, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté, qui en leur donnant l'occasion d’y venir ont fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Maeterlinck, à Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donnée au génie, et que nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette chose en quelque sorte sans épaisseur, - mirage arrêté sur une toile, - qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers. Alors il nous dit : « Regarde, regarde, parfumés de trèfle et d'armoise, serrant leurs vifs ruisseaux étroits, les pays de l'Aisne et de l'Oise. Regarde la maison de Zélande rose et luisante comme un coquillage, regarde ! Apprends à voir! » Et à ce moment il disparaît. Tel est le prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas.
Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée par des incitations répétées de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques.
On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé (sic) dans une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'à ce qu’il ait peu à peu rééduqué ses divers vouloirs organiques. Or, il existe certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte de paresse (5) ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, avait, pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, oublié jusqu’à son nom, ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de créer. Or cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or nous avons vu que c'était précisément là la définition de la lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est donc la lecture : ce qu'il fallait démontrer, comme disent les géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage comme, dans les affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui, être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du paradis.
Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un peu exceptionnels, et nous le verrons, moins dangereux, la vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même, de se dire qu'elle est située hors de lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent de Hollande, et que si pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et du ciel bleu ; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni les hasards de la négociation. Mais, qu'importe ? Tous ces membres de la vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui vous ont fait don... de la vérité. Et, quant aux quelques recherches, aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables de l'acte d'entrée en possession de la vérité -, de la vérité que pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper nous prendrons en note - nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre des peines qu'ils pourront nous donner : le calme et la fraîcheur du vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de soleil pâle suffit à éblouir, entre la double rangée d'arbres dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés aux maisons à pignons des deux rives (6).
Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres de recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car, bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement parler, la vérité elle-même que son indice on sa preuve, laissant par conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou dans Boccace (7), en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort ; il s'encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette « maladie littéraire ». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au vulgaire? A vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez un grand homme un de nos défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en mesure, si on contestait la légitimité d'un terme (8) qu’il avait employé, d'en établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un grand.) Maeterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure grandement sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs, menaçant beaucoup plus, quand ils existent, la sensibilité que l’intelligence, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu'elle contient.
Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont nullement inspirée. Je me rappelle une page du Monde comme Représentation et comme Volonté où il y a peut-être vingt citations à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les citations) : « Voltaire, dans Candide, fait la guerre à l'optimisme d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans Caïn. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque : « Lugere genitum, tanta qui intravit mala, etc. » C'est à cela qu'il faut attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse (à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. Une maxime d'Héraclite était conçue de même: « Vitae nomen quidem est vita, opus autem mors. » Quant aux beaux vers de Théognis ils sont célèbres : « Optima sors homini non esse, etc. » Sophocle, dans l'Œdipe à Colone (1224), en donne l'abrégé suivant : « Natum non esse sortes vincit alias omnes, etc. » Euripide dit : « Omnis hominum vita est plena dolore (Hippolyte, 189), et Homère l'avait déjà dit : « Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, quotquot super terram spirant, etc. » D'ailleurs Pline l'a dit aussi « Nullum melius esse tempestiva morte. » Shakespeare met ces paroles dans la bouche du vieux roi Henri IV : « O, if this were seen - The happiest youth, - Would shut the book, and sit him down and die. » Byron enfin : « Tis someting better not to be. » Balthazar Gracian nous dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le Criticon, etc. (9) ». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette petite démonstration à l'aide des Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde : « Compiler n'est pas mon fait. »
Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus est une chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous ne sommes tous tant que nous sommes que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, gratitude, dévouement, et où nous mêlons tant de mensonges, sont stériles et fatigantes. De plus, dès les premières relations de sympathie, d'admiration, de reconnaissance, les premières paroles que nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser dans les amitiés suivantes, sans compter que pendant ce temps-là les paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié : Qu'ont-ils pensé de nous ? - N'avons-nous pas manqué de tact? - Avons-nous plu? - et la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie, nous n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s'il n’était ni génial ni célèbre. L'atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur, si le livre mérite ce nom, rendu transparent par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas elle-même jusqu'à y laisser voir son image fidèle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire aux traits de chacun tour à tour sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand plaisir pour l'esprit de distinguer au fond du langage ces peintures profondes et d'aimer d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un Gautier, simple, bon, garçon plein de goût (cela nous amuse de penser qu'on a pu le considérer comme l’image de la perfection dans l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance spirituelle, et dans son Voyage en Espagne, où chaque phrase, sans qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien loin d’un art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir s'astreindre de ne pas laisser passer une seule forme sans la décrire entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand il compare la campagne avec ses cultures variées « à ces cartes de tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets » et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine d'aller à Chartres visiter la cathédrale (10).
Mais quelle bonne humeur, quel goût, comme nous le suivons volontiers dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la tempête à bord de son beau vaisseau « étincelant comme de l'or », nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de ce marin aimable et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est devenu (11). Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant de faim et de sommeil, et nous nous affligeons quand il récapitule avec une tristesse de feuilletoniste les hommes de sa génération morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que si ses phrases dessinent sa physionomie, c’est sans qu'il s'en doute; c’est que les mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son essence, mais par notre désir de nous peindre; il représente ce désir et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, n’en ont donné qu’un fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment, même par cet échec si instructif. De sorte que quand les livres ne sont pas les miroirs d'une individualité puissante, ils sont les miroirs de défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin et sur un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de court et de niais dans une certaine « distinction »; au fond du second, ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.
Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l'esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne pouvons la développer qu'en nous-même, dans les profondeurs de notre vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits qu'est la lecture, que se fait l'éducation des « façons » de l'esprit. Les lettrés sont, malgré tout, comme les gens de qualité de l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse consistent, dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de franc-maçonnerie d'usages et dans un héritage de traditions (12).
Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence des grands écrivains va aux livres des anciens (13). Ceux mêmes qui parurent à leurs contemporains les plus « romantiques » ne lisaient guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins livresque des écrivains, dont l’œuvre toute de modernité et de vie semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite. On pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait s'étendre à tous les arts. Les publics vont entendre la musique de M. Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny (14). Les publics vont aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée contemporaine, que les écrivains et les artistes originaux rendent accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit.
Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens (15). C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps en passant sur elles a pu seul embellir encore la couleur.
Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon, ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe siècle - et en elle des coutumes et un tour de pensées disparus - que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à l'audace (16) et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l’œuvre de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes révolues, elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le passé qui les façonna : telles que les vieilles enceintes des villes, les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles qu'auprès du cloître, dans le petit cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.
Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases, - et je pense à des livres très antiques qui furent d'abord récités, - dans l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui, comme dans un hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les « deux points » qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques dont il est parsemé (17), j'ai entendu le silence du fidèle, qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants (18) comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'étant scindée pour l'enclore, avait gardé sa forme ; et plus d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis dix-sept siècles.
Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel, un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre saint Théodore foulant aux pieds le crocodile, - belles étrangères venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit l'empire, un peu du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons, circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du Passé : - du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.
Notes
(1) Ce que nous appelions je ne sais pourquoi un village est un chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3000 habitants.
(2) J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif – de ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d'éphémère à la fois et de passif, qui au moment même où il retrace nos actions les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le « parfait » la consolation de l'activité - est resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme ; il me suffit d'ouvrir un volume des Lundis de Sainte-Beuve et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de Mme d'Albany) : « Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu, etc. » pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde mélancolie. - Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.
(3) Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois, 6.
(4) En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous cette forme, dans le Capitaine Fracasse. Au lieu de « ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois », il y a simplement « suivant Homerus ». Mais comme les expressions « il appert d'Homerus », « il appert de l'Odyssée », qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore, dans le Capitaine Fracasse, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase du Capitaine Fracasse aux iris et aux pervenches penchés au bord de la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus délicieuse encore si j’avais pu trouver en une seule phrase de Gautier tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans parvenir, hélas ! à me donner aucun plaisir.
(5) Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit : « Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes, avec son talent, aurait produit bien davantage... et des oeuvres plus durables. » Notez que l'impuissant prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit :
« Je perds mon temps s'il faut les croire,
Eux seuls du siècle sont l'honneur », etc.
Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. « Aucun homme de son temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi remarquables talents, en ait tiré si peu ; le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu'ayant toujours flottants dans l'esprit de gigantesques projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se libérer. »
(6) Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce couvent près d’Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve : « Il (Sainte-Beuve) s'avisa un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la petite église d'Utrecht. C'était un peu tard… mais Utrecht était bien loin de Paris et je ne sais pas si Volupté aurait suffi à lui ouvrir à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal, le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains cartons ... Ouvrez la deuxième édition de Port-Royal et vous verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten » (Léon Séché, Sainte-Beuve, tome I, pages 229 et suivantes). Quant aux détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais: c'est bien telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden et des religieuses d'un ordre venu, je crois, de Flandres, qui portent encore la même coiffe non que dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en Hollande.
(7) Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, voilà où le péché intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y insister autrement ici.
(8) Paul Stapfer: Souvenirs sur Victor Hugo, parus dans la Revue de Paris.
(9) Schopenhauer, Le Monde comme Représentation et comme Volonté (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).
(10) « Je regrette d’avoir passé par Chartres sans avoir pu voir la cathédrale. » (Voyage en Espagne, p.2.)
(11) Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le grand-père du brillant capitaine de cavalerie.
(12) La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes usages, et elle n’« explique » pas. Un livre d'Anatole France sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en font l'incomparable noblesse.
(13) C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les Lundis de Sainte-Beuve et la Vie littéraire d'Anatole France. Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de son temps. Et qu'on ne dise pas qu'il était aveuglé par des haines personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les procédés délicats de l'homme ! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la clairvoyance, à la prescience. « Tout le monde est fort, dit-il dans Chateaubriand et son groupe littéraire, à prononcer sur Racine et Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent. »
(14) Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs commentateurs que les « romantiques ». Seuls, en effet, les romantiques savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils ont été écrits, romantiquement, parce que pour bien lire un poète ou un prosateur il faut être soi-même poète ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins « romantiques ». Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique qui nous les ont découvertss, c'est Victor Hugo :
« Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys. »
C'est M. Anatole France :
« L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
En habits de marquis, en robes de comtesses », etc.
Le dernier numéro de la Renaissance latine (15 mai 1905) me permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la statuaire grecque.
(15) Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une attitude d'esprit si générale.
(16) Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de trouver à ces vers d'Andromaque :
« Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait ? A quel titre ?
« Qui te l'a dit ? »
vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est volontairement rompu. « A quel titre? » se rapporte non pas à « Qu'a-t-il fait ? » qui le précède immédiatement, mais à « Pourquoi l'assassiner ? » Et « Qui te l'a dit ? » se rapporte aussi à « assassiner ». (On peut, se rappelant un autre vers d'Andromaque : « Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me méprise? », dire que : « Qui te l'a dit? » est pour « Qui te l'a dit de l'assassiner? »). Zigzags de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice, plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la prosodie, dire carrément : « Pourquoi l'assassiner ? A quel titre ? Qu'a-t-il fait ? » Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives de douceur. « Je t'aimais inconstant, qu'eussé-je fait fidèle ! » Et quel plaisir donne la belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs :
« Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée »
« Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder ».
Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la voix de son génie, quand elle retombe sur une intonation involontaire où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la placé même l'impression de ce monument bas, tout en longueur de façade, avec ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de « palais d'exposition », qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et complexe individualité.
(17) Et Marie dit : « Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit en Dieu, mon Sauveur, etc...- Zacharie son père fut rempli du saint Esprit et il prophétisa en ces mots : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël de ce qu'il a racheté, etc... » « Il la reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit : « Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s'en aller en paix... »
(18) A vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan et notamment de Saint-Paul, p. 257 et suiv., les Apôtres, pp. 99 et 100 ; Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.
13:51 Écrit par Marc dans Proust, Marcel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lecture, litterature francaise, recits autobiographiques, essais, marcel proust, john ruskin |
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