mardi, 11 août 2009
L'enlèvement de l'obélisque - Pierre Boulle - 2007

Paris, un beau matin, l'obélisque de la place de la Concorde disparaît. Plus tard, des anarchistes font exploser une banque tous les lundis, sauf le premier avril. Une autre fois c'est une danseuse qui est retrouvée morte suicidée simultanément au gaz, au poison, à la corde, au pistolet et au poignard. Et pendant ce temps, une série de crimes dont le nombre défie toute statistique ensanglante Paris. La capitale est sous le choc, mais heureusement elle compte parmi ses citoyens le criminologue de génie et fin analyste Merlec, accompagné par son apprenti Bitard, qui réussiront à résoudre tous ces crimes, les uns après les autres. Mais lorsque le mystère s'étoffe de trop, eux-mêmes réussiront-ils à arriver à bout?
L'enlèvement de l'obélisque est un roman posthume de l'écrivain français Pierre Boulle, plus connu pour ces deux romans La planète des singes (1963) et Le pont de la rivière Kwaï (1953). C'est cinq ans après la mort de l'auteur que sa nièce, qu'il avait élevé comme sa propre fille, et son mari découvrent dans une mallette des manuscrits inédits. Presque illisibles, il fallut repasser une à une les vingt mille pages découvertes pour les restaurer. À l'issue de ce fastidieux travail, un nouveau roman sortait de l'oubli : L'Archéologue et le Mystère de Néfertiti, probablement écrit entre 1949 et 1951, et publié en 2005, ainsi que des nouvelles inédites mi-fantastiques, mi-policières, réunies dans le présent recueil, vraisemblablement une œuvre de jeunesse d'un auteur en devenir.
Pierre Boulle y raconte en sept nouvelles les enquêtes de deux détectives, pastiches de Sherlock Holmes et du docteur Watson, qui les mènent sur des affaires les plus mystérieuses. Le tout n'est pas crédible et l'on sent la volonté de l'auteur de plus se moquer d'un genre, le roman à énigme, qui afin d'attirer de plus en plus le lecteur chercher des histoires de plus en plus mystérieuses et qui finalement ne trouvent même plus de solution logique.
Dans la première nouvelle, éponyme au recueil, L’enlèvement de l’Obélisque, l’Obélisque a disparu. A l’aide de pastis, d’une carotte et de son crédule Bitard, le professeur Merlec parvient à démonter la mécanique de l’enlèvement, un invraisemblable vol à la chinoise.
Ensuite dans Un étrange événement fait jaser tout Paris avec l’apparition soudaine et inexplicable d’une femme nue sur la scène du Paradis. Dopé par ses verres de pastis, Merlec usera d’un stratagème brutal pour vérifier ses conjectures, mais, grâce à Dieu, il trouvera la solution.
Puis dans Le message chiffré, un mystérieux message est légué par un roi du diamant à son héritier. Comme dans La lettre volée (The Purloined Letter, 1844) d’Edgar Allan Poe, le mystère crevait les yeux. Le message avait l’évidence du message.
Avec Une mort suspecte, Pierre Boulle se paie le luxe de tuer cinq fois la danseuse Fedora Tchecoff. Elle a été, au même moment, empoisonnée, poignardée, asphyxiée, pendue et percée de deux balles. S’agit-il d’un crime odieux commis par son ami El Barone ? Ou d’un suicide ?
Le 1er avril est un jour de farce anarchiste. Grâce à lui, Merlec déjoue d’odieux attentats contre les banques parisiennes, menés par un groupe qui se fait appeler « L’Age nouveau ». Ces attentats ont lieu tous les lundis entre neuf heures et dix heures du matin. Le nez dans le pastis et le haschisch, Merlec trouvera la solution, non sans laisser un dernier attentat se commettre…
Dans Le Coupable, le ministre de la Justice et le directeur de la Sûreté générale cherchent une raison à la recrudescence soudaine de meurtres facilement résolus. Du haut de sa superbe, Merlec va examiner les coupables, trancher et en trouver un à sa mesure.
Puis finalement la nouvelle La croisière de l’alligator est surprenante. Véritable satire des romans d'Agatha Christie, notamment du Dix petits nègres (And Then There Were None, 1939) se déroulant sur un voilier d'un d’un richissime excentrique où les passagers se font tuer l'un après l'autre. Ici la résolution est toutefois laissait au soin du lecteur, Pierre Boulle poussant le mystère si loin qu'une solution réelle n'existe même plus. Merlec n'a plus le temps de résoudre l'énigme et Bitard assume bien mal son rôle de suivant.
Le tout se veut parodique et humoristique, et même si les nouvelles sont bien distinctes, elles ne valent que dans leur ensemble. La logique de l'auteur est impeccable, les textes courts ne laissent de place qu'à l'essentiel. Après lecture, aussi plaisante et intéressante que celle-ci ait pu être, on comprend toutefois pourquoi Pierre Boulle ne les avait pas publié de son vivant. En effet ce recueil ne vaut que bien peu par rapport au reste de l'œuvre de l'écrivain, rappelons-le, il s'agît bien d'une œuvre de jeunesse. Les textes et intrigues ne sont pas toujours aboutis et le lecteur reste quelque peu sur sa faim.
L'enlèvement de l'obélisque est une parodie intéressante des romans policiers à énigme, mais aussi une œuvre posthume qui n'égale toutefois pas les autres écrits de Pierre Boulle.
Intéressant !
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Voir également:
- William Conrad - Pierre Boulle (1950), présentation
- Le sacrilège malais - Pierre Boulle (1951), présentation
- Le Pont de la rivière Kwaï - Pierre Boulle (1953), présentation
- Le bourreau - Pierre Boulle (1954), présentation
- La planète des singes - Pierre Boulle (1963), présentation
- L’archéologue et le mystère de Néfertiti - Pierre Boulle (2005), présentation et extrait
09:51 Écrit par Marc dans Boulle, Pierre, Critiques littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre boulle, romans policiers, fantastique, parodies, romans humoristiques, litterature francaise |
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lundi, 30 mars 2009
Voyage autour de ma chambre - Xavier de Maistre - 1794

Mis aux arrêts à la suite d'un duel pendant 42 jours dans sa chambre, l'officier savoyard Xavier de Maistre décide d'utiliser ce temps perdu pour en explorer tous les recoins dans la veine des grands explorateurs et aventuriers. Mais, à l'encontre des récits d'aventures et de voyages forts en vogue à l'époque, Xavier de Maistre leur oppose l'immobilité la plus totale, et d'ailleurs tout se verra subtilement inversé, car c'est en revenant à la liberté, càd. en pouvant enfin quitter sa chambre, qu'il reperd cette liberté d'explorer. Il s'agît évidemment d'une parodie, mais qui de digression en digression amène également l'évènement du moi, car de chaque objet nouveau qu'il rencontre autour de sa chambre, il nous fait des demi-confidences à la fois sentimentales et humoristiques sur lui-même. Cet ouvrage sera complété à divers reprises bien après sa période d'arrêts. C'est Joseph de Maistre, son frère et philosophe, qui le mit en ordre et le publia en 1794. Le succès sera tel que, quelques années plus tard, Xavier de Maistre décidera de donner une suite à cet ouvrage sous le titre de Expédition nocturne autour de ma chambre.
Voyage autour de ma chambre est un petit chef-d'oeuvre de littérature parodique et autobiographique, une oeuvre unique en son genre.
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Extrait :
Chapitre premier
Qu’il est glorieux d’ouvrir une nouvelle carrière et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l’espace !
Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto ; le voilà, messieurs, lisez. J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.
Est-il en effet d’être assez malheureux, assez abandonné, pour n’avoir pas de réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? Voilà tous les apprêts du voyage.
Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu’il puisse être, et quel que soit son tempérament ; qu’il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n’en est pas un seul, – non, pas un seul (j’entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde.
Chapitre II
Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre ; il est une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. – Auprès de qui donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs, de quelle ressource cette manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ! ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons. – Pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs ; ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient point songé à voyager, vont s’y résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent ? – Courage donc, partons. – Suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers me suivent ! Que tous les paresseux se lèvent en masse ! Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité ; vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie, aimables anachorètes d’une soirée, venez aussi : quittez, croyez-moi, ces noires idées ; vous perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse : daignez m’accompagner dans mon voyage ; nous marcherons à petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; – aucun obstacle ne pourra nous arrêter ; et, nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.
Chapitre III
Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! – Je suis persuadé qu’on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps ; mais comment l’apprendrais-je au lecteur, puisque je l’ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c’est que, si l’ouvrage est trop long à son gré, il n’a pas dépendu de moi de le rendre plus court ; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d’un chapitre. J’étais, il est vrai dans ma chambre, avec tout le plaisir et l’agrément possibles ; mais, hélas ! je n’étais pas le maître d’en sortir à ma volonté ; je crois même que sans l’entremise de certaines personnes puissantes qui s’intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n’est pas éteinte, j’aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur !
Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort, et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer.
Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu’un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire à votre maîtresse ?
On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois Gentilhomme, on essaye de tirer quarte lorsqu’il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente sa poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui. – On voit que rien n’est plus conséquent, et toutefois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c’est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent et qui veulent qu’on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus d’un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi ; en sorte que lorsqu’on a le malheur d’avoir ce qu on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l’usage, et comme les lois et l’usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés. – Et probablement aussi c’est à une décision de ce genre qu’il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.
Chapitre IV
Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria ; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. – Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé ». – Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !... – Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin si difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y arrange tout de suite. – C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. – Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l’ennui ! Et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.
Chapitre V
Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. – Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. – J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.
J’avoue que j’aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu’il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? – Lecteur modeste, ne vous effrayez point ; – mais ne pourrais-je donc parler du bonheur d’un amant qui serre pour la première fois dans ses bras une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter ! N’est-ce pas dans un lit qu’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils, oublie ses douleurs ? C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. – Enfin, c’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses !
Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. – C’est un berceau garni de fleurs ; – c’est le trône de l’amour ; – c’est un sépulcre.
18:12 Écrit par Marc dans Maistre, Xavier de | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parodies, litterature francaise, recits autobiographiques, recits de voyages, romans humoristiques, xavier de maistre |
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samedi, 24 janvier 2009
Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle - Etienne Liebig - 2006

Le narrateur, dragueur invétéré et prédateur sexuel sans scrupules, n'a pour unique but dans la vie d'allonger à l'infini la liste de ses conquêtes féminines. Il pousse le vice au point de faire des conquêtes thématiques tel que c'est le cas ici où sur un cours trajet du pèlerinage de Compostelle, en partant de Vézelay en Bourgogne, il espère se faire le plus de catholiques possibles, mais aussi de tout type: les cathos de gauche, les cathos bourgeois (de droite donc), les intégristes et ce vaste fourre-tout des cathos gentils où l'on retrouve notamment les cathos de hasard. Un vaste programme donc pour le narrateur, qui appuyé sur son bâton de pèlerin, devra mettre en œuvre mille et une ruses afin d'arriver à son but.
Mais les voies vers le Seigneur sont parfois plus complexes qu'il n'y paraît, et le narrateur risque de s'y perdre et de se faire prendre irrémédiablement à son propre jeu.
Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle de l'écrivain français Etienne Liebig, roman érotique et pornographique, est avant tout un roman caricatural plein d'humour et finalement doté de bien plus de sensibilité, et même de morale, qu'il n'y paraître au début. Dès les premières pages l'humour prend le dessus, on rit à toute page, le texte est jouissif, splendidement athée et très provocateur. Les aventures de ce pèlerin prédateur, prêt à n'importe quel mensonge ou subterfuge, même les plus gros et invraisemblables, sont irrésistibles de par leur humour et leur inventivité. Les scènes érotiques, malgré les règles du genre auquel ce roman appartient, ne sont finalement que secondaires, même si bien réussies, tout le poids étant mis sur la caricature. Au bout d'un moment le narrateur semble aller trop loin, et c'est pour l'auteur l'occasion de récupérer l'histoire pour porter critique, non lus à ces pauvres cathos, mais au narrateur lui-même, cet être sans cœur qui se fera prendre lui-même au dangereux jeu de l'amour. Le style d'écriture est vif et entraînant. L'auteur brille par son humour (lire notamment les appendices où l'on retrouve un beau glossaire sexuel de termes religieux), mais aussi par sa critique. De nombreux détails, religieux et autres, démontrent de plus une belle documentation. Ce roman érotique presque perfait souffre toutefois d'un certain essoufflement en seconde partie, certaines scènes étant un peu répétitives.
Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle est un roman hilarant et furieusement libertaire.
Un roman à découvrir!
Que les bien-pensants s'en tiennent toutefois éloignés, certains éléments du récit pourraient les choquer !
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Extrait :
Il est midi, le car pour La Charité-sur-Loire part dans vingt minutes, je n'ai que le temps de redescendre vers le centre-ville. Je l'ai joué fine, je pense, et je ris sous cape en accélérant l'allure. Tôt ou tard, les femmes finiront par sortir de sous les pèlerines, si j'ose dire, et si ce n'est la blonde, ce sera la brune qui me tombera dans les bras. Sans compter l'épouse du principal, Béatrice, qui m'a l'air toute disposée à me délivrer les derniers sacrements.
Je parie que dans trois jours, quand je les retrouverai, la chaleur, la fatigue et les dissensions internes auront eu raison du groupe. On ne traite pas le sexe faible ainsi, à lui faire marcher dix heures de rang en parlant de bondieuseries. Tôt ou tard, elles redeviendront des êtres humains.
Le car est là, qui m'attend. Je m'installe confortablement et jette un dernier coup d'œil à la colline sacrée. La première partie de mon plan n'a pas trop mal marché mais je suis un peu déçu de ne pas avoir eu plus de choix. Il est vrai que ce n'est pas la saison idéale, les véritables pèlerins s'arrangeant pour arriver à Compostelle pour la fête de saint Jacques, le 25 juillet. Ils démarrent donc à partir de mai.
Tant pis. Ces trois-là feront l'affaire, bien obligé. Elles ne sont pas très jolies, mais j'ai senti en elles un vrai potentiel. Ceci étant, cathos intégristes ou cathos de gauche ? Je dirais plutôt de gauche, encore que je conçoive assez mal un proctologue de gauche. Mais enfin, la gauche chez les cathos n'est pas la même gauche qu'à l'Assemblée nationale : elle n'est ni traversée par les courants, ni minée par les ambitions, c'est une gauche engagée et généreuse façon Emmanuel Mounier revisité par Télérama. Et dire que tout ce petit monde est en train de se carapater sous la bruine pendant que je me prélasse en autocar !
09:24 Écrit par Marc dans Liebig, Etienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parodies, litterature francaise, erotisme, romans humoristiques, libertinage, romans erotiques, romans libertins, etienne liebig, romans satiriques |
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mercredi, 16 juillet 2008
Le fauteuil hanté - Gaston Leroux - 1909

Mais pourquoi ce discours a-t-il attiré tant de monde ? Tout simplement parce que Maxime d'Aulnay est candidat à la succession de Mgr d'Abbeville, parce que le précédent candidat à cette succession, Jehan Mortimar, est mort alors qu'il prononçait son discours de réception et parce que la rumeur dit que tous ceux qui voudront s'asseoir dans le fauteuil hanté subiront le même sort.
Les Immortels ne le sont plus ! Ils restent trente-neuf. Un refoulé de l'Académie aurait-il le pouvoir de jeter un mauvais sort ? Monsieur le Secrétaire perpétuel. Hippolyte Patard, et Monsieur Gaspard Lalouette vont mener l’enquête, et cela bien malgré eux.
Le fauteuil hanté, paru en 1909, est un excellent roman de l’écrivain français Gaston Leroux, surtout connu pour son roman Le mystère de la chambre jaune (1908), qui allie à merveille intrigue policière aux aspects parfois fantastiques et humour.
Car le ton de la satire et de la parodie est donné dès les premières pages, et la victime en est nulle autre que l’Académie française, cette noble et si sérieuse institution qui sera bousculée par des événements fantastiques et risquera même de succomber à la superstition et à l’irrationnel. Dès les premières pages le lecteur ressent cette volonté de Gaston Leroux, écrivain populaire et donc quelque part considéré comme mineur par l’élite intellectuelle, d’en découdre avec cette arrogante institution qui considère même ses membres comme des immortels. Et ce ridicule est parfaitement représenté par le personnage de Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie Hippolyte Patard, qui sous ses airs hautains et intellectuels succombe aux pires superstitions dans l’affaire du fauteuil hanté. Et à côté de Monsieur Patard Gaston Leroux nous présente toute une galerie de personnages hauts en couleurs et complètement surréalistes. Il est à noter que la plupart des académiciens nommés, même si fictifs, s’inspirent largement de contemporains de Gaston Leroux.
Mais outre ce côté parodique, réel et principal attrait du roman, le côté policier et fantastique tiennent parfaitement la route et apportent un véritable suspense qui tient jusqu’au dernières pages. Et ce qui est fort appréciable chez Gaston Leroux est qu’il ne craint guère de mélanger les différents genres et d’accumuler tout au fil du récit de très nombreuses fausses pistes menant le lecteur dans tous les sens.
Le style d’écriture est parfait, même si l’on ressent que certains passages ont dû être écrits un peu à la va-vite, et Gaston Leroux réussit à parfaitement rendre les ambiances des différents genres du récit.
Le fauteuil hanté est un roman passionnant, plein de mystère et d’humour.
Excellent !
Extrait : les deux premiers chapitres
I. La mort d'un héros
- C'est un vilain moment à passer...
- Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien !...
- A-t-il des enfants ?
- Non !... Et il est veuf !
- Tant mieux !
- Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas !... Mais dépêchons-nous !...
En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette - honnête homme, marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac - leva la tête...
Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.
M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils redoutaient tout haut l'issue fatale.
Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière lui, une voix dit :
- Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave !
Et une autre répondit :
- On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde !... Mais, en vérité, j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions pas en retard !
M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers l'Institut, en pressant le pas.
“ Eh quoi ! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement devenus aussi fous que les jeunes gens?
(M. Lalouette avait dans les quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes étudiants de tout à l'heure ! ” L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et gesticulant :
- Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament !
- S'il ne l'a pas fait, il a eu tort !
- On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près...
- Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a mis à la porte !
- Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser ?...
- Le prenez-vous pour un lâche ?
- Tenez.. . le voilà. . . le voilà !
Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Ans.
M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement héroïques.
Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui criaient : “ Bravo !... ”
M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer ce qui se passait.
- Eh ! vous le voyez bien !... C'est le capitaine de vaisseau Maxime d'Aulnay !
- Est-ce qu'il va se battre en duel ? interrogea encore, avec la plus humble politesse, M. Lalouette.
- Mais non !... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie française ! répondit le professeur agacé.
Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien. Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais, car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant, comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire lui tint ce langage :
- Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs !
M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il était, avait un grand respect pour les lettres.
Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs oeuvres, l'autre sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé officier d'Académie ; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans la salle.
C'était Maxime d'Aulnay qui entrait.
Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui.
Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une pieuse douairière se signa.
Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.
Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir.
A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers moments.
M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se disait autour de lui. On disait :
- Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui !
- Et si heureux d'avoir été élu !
- Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours ?
- Il semblait rayonner... Il était plein de vie...
- On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle...
- Non, ça n'est pas une mort naturelle...
M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue. Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants :
- Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur ?
Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux ! Il y avait à cela une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M. Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut, s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que chacun dénommait : la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.
Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay.
- Elle va lui porter malheur ! s'écria quelqu'un.
Et la rumeur publique répéta :
- Oui, oui, elle va lui porter malheur !...
M. Lalouette demanda :
- Pourquoi va-t-elle lui porter malheur ?
Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau, qu'il avait écrit un livre intitulé : Voyage autour de ma cabine, et qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par Mgr d'Abbeville. Et puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public, dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci :
- Comme l'autre !... N'ouvrez pas !... Ah ! la lettre !... comme l'autre !... comme l'autre !... Ne lisez pas !...
M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle.
Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid, mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne.
Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les tribunes, chacun reprit :
- Il sourit !... Il sourit !... L'autre aussi a souri !
Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la lettre : “ Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour de sa cabine ! ” Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence tragique pesa immédiatement sur l'assistance.
Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi !
Et le voilà qui commence de lire son discours.
Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir ; puis, après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville.
Il parle... il parle...
A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la longueur du discours : “ Il dure plus longtemps que l'autre !... ” Il parle et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se retrouvaient après un gros danger...
Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre...
Il arrive à la fin de l'éloge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à Mgr d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la science humaine...
Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de l'orgueil ! ... Et dans un élan admirable qui, certes ! n'a rien d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie :
- Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné Prométhée sur son rocher ! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu !
Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis s'abattre, telle une masse.
Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte...
Maxime d'Aulnay était mort !
Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle.
Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier élu à la succession de Mgr d'Abbeville.
Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu :
“ Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense”, et lui aussi, quelques minutes après, avait culbuté : voici ce qu'apprit enfin, d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay. Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se venger dans des conditions aussi nouvelles ; alors on lui sortit une si bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et, comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à rentrer chez lui, traversant le pont des Ans où quelques académiciens attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures.
Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel, se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des Ans et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par l'événement. Il lui demanda :
- Enfin ! monsieur ! sait-on de quoi il est mort ?
- Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme.
- Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort ?
- Les médecins ont dit : d'une congestion cérébrale !...
Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit :
- Tout ça, c'est des blagues !... Ils sont morts tous deux parce qu'ils ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté !
M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette, mais elle avait déjà disparu...
Il rentra chez lui, pensif...
II. Une séance dans la salle du Dictionnaire.
Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le secrétaire perpétuel et lui dit :
- Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire perpétuel, personne n'est encore arrivé.
M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un mot au digne homme.
Celui-ci s'en étonna.
- Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.
Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire !
Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.
Le concierge eut le tort d'ajouter :
- Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de L'Époque sur le Fauteuil hanté ?
M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant, charmant, que tout le monde à l'Académie appelait “ mon bon ami ” excepté les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M. Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors M. Hippolyte Patard: “Monsieur le secrétaire perpétuel”, gros comme le bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir, l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine institution, il les marquait du Patard citron.
Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il ; je ne sais pas s'il y a un fauteuil hanté ! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas de journalistes ! A bon entendeur salut !
Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.
Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté ! mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des semaines ! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un sujet aussi passionnant !
Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable coïncidence ? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela était bien naturel.
Et Maxime d'Aulnay, impressionné parla fin tragique de son prédécesseur et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et cela n'était pas moins naturel.
M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.
“ Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture d'un anévrisme ? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à l'Académie française !... ” Il ajouta :
“ Il suffit pour cela d'être académicien ! ” Ayant dit, il s'arrêta pensif, sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois protège contre le mauvais sort.
Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit tout haut :
- Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres ! mais tous les imbéciles s'y laissent prendre ! ces deux lettres signées des initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste d'Eliphas ! Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox !
Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française !... Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se faisait appeler : Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !...
Qui, un mage ! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de l'univers ! un alchimiste, quoi ! un devin ! un astrologue ! un envoûteur! un nécromancien !
Et ça avait voulu être de l'Académie !
M. Hippolyte Patard en étouffait.
Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr d'Abbeville étaient morts !...
Ah ! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil hanté ! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque ; et, en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette : cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car, en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: “ Eh bien, et le Fauteuil hanté! ” L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Ans, on était persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox ! Et comme, après son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès subits. En sortant pour la dernière fois du club des “Pneumatiques” (ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du fauteuil de l'éminent prélat : “ Malheur à ceux qui auront voulus asseoir avant moi !” En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.
Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M. d'Aulnay.
L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'ii salua au passage, puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.
M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du Dictionnaire.
Elle était encore déserte.
Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habitueIIe, y déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.
Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.
Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de Richelieu. Il souleva sa toque.
- Bonjour, grand homme ! fit-il.
Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en face de lui, un fauteuil.
C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.
Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay, qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.
Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr d'Abbeville.
Il dit tout haut : - Le Fauteuil hanté !
Et il haussa les épaules.
Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision :
- Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.
Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.
- Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté !
Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...
Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit :
- Et puis non, je ne m'assoirai pas ! C'est trop bête !... On ne doit pas attacher d'importance à des bêtises pareilles.
Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.
Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années, l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.
A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la veille ; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé, à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.
- Ah ! monsieur le directeur ! quelle catastrophe ! s'écria M. Hippolyte Patard en levant ses mains au ciel.
- Qu'y a-t-il donc, mon cher ami ? daigna demander avec une grande bonhomie le grand Loustalot.
- Comment ! vous ne savez pas ! M. le chancelier ne vous a rien dit ? C'est donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante nouvelle ! Maxime d'Aulnay est mort !
- Dieu ait son âme ! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la foi de son enfance.
- Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son discours !...
- Eh bien tant mieux ! déclara le savant, le plus sérieusement du monde. voilà une bien belle mort !
Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta :
- C'est pour cela que vous m'avez dérangé ?
M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent, consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot, que l'illustre savant pensait déjà à autre chose ; ils n'insistèrent pas et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se dire : “ Là, maintenant, il va rester tranquille ! ” Puis, se retirant dans l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.
Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.
M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard :
- Et Martin Latouche ? Avez-vous de ses nouvelles ?
Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.
- Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard.
- Comment !... vous n'en savez rien ?...
M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact.
- Je n'ai pas encore ouvert mon courrier !
- Mais ouvrez-le donc, malheureux !...
- Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une certaine hésitation.
- Patard, je ne vous comprends pas !...
- Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul qui nous reste, renonce maintenant à la succession de Mgr d'Abbeville !
M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M. le secrétaire perpétuel :
- Oh ! Patard ! je vous comprends...
- Tant mieux ! monsieur le chancelier ! Tant mieux !...
- Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après...
- Vous l'avez dit, monsieur le chancelier ; il sera toujours temps pour nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente pas !... Ah ! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil hanté !...
M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna. Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment, comme une chose naturelle : “ le Fauteuil hanté !... ” Il y eut un silence entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde.
M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le sourcil, dit :
- Songez donc ! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf fauteuils ! - J'en mourrais ! fit Hippolyte Patard, simplement.
Et il l'eût fait comme il le disait.
Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans son encrier, croyant plonger dans sa tabatière.
Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra, Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux camelot du roi.
- Savez-vous comment il s'appelle ? s'écria-t-il.
- Qui donc ? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau malheur.
- Bien, lui ! votre Eliphas !
- Comment ! notre Eliphas !
- Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde ! M. Borigo !
D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus grande animation.
- Oui ! Oui ! répétaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo !... Ce sont les journalistes qui le disent !
- Les journalistes sont donc là ! s'exclama M. le secrétaire perpétuel.
- Comment ! s'ils sont là ? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se présente plus.
M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle :
- Je n'ai reçu aucune communication à cet égard...
Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.
- C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du reste, nous allons tout de suite procéder à son élection...
Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.
- Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo ? demanda-t-il.
Il vendait de l'huile d'olive !... Et comme il est né au bord de la Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean Borigo du Careï...
A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière, le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la première pyramide elle-même, entra.
- C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu ! fit-il simplement.
Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière. Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un Eliphas ! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle Mme de Bithynie.
M. le secrétaire perpétuel alla vers lui.
- Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou des dents de loup, ou de la graisse de pendu ?
Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les entendait pas. Il répondit :
- Non ! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey, l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie, et il cherchait le secret de Toth !
Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.
Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde. M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide, par-dessus ses lunettes, lui dit :
- Eh bien, mon cher collègue ? vous ne vous asseyez point ? Le fauteuil de Mgr d'Abbeville vous tend les bras !
M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques Immortels.
- Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville !
- Et pourquoi ? lui demanda avec un petit rire déplaisant
M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville ? Est-ce que, par hasard, vous prendriez, vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le Fauteuil hanté ?
- Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas, c'est simple !
Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait au mauvais sort.
- Je n'aurai garde de le nier ! dit-il.
Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière de vouloir bien s'expliquer.
L'académicien constata, d'un coup d'œil circulaire, que personne ne souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.
Alors, d'une voix grave, il dit :
- Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne, pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas le “ mauvais sort ”, mais il existe. Qui nierait la veine ou la déveine ? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle il n'y a rien à faire.
L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude, cette force secrète, et il se peut - je dis il se peut - que celui qui serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort. Parfaitement.
Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le Fauteuil.
Au bout d'un instant, M. le chancelier dit :
- Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit pas ?
- Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.
- La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.
Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais personne ne riait plus.
La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda :
- Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth ?
- Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et son secret est celui de la vie et de la mort.
On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel :
- Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à l'Académie française !
- Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité
M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas - appelez-le comme vous voulez, cela n'a pas d'importance - si cet homme a surpris, comme il le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi, j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues !
Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.
Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec :
- C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de Paris avec une robe phosphorescente !... A ce qu'il paraît qu'il présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans une robe qui faisait de la lumière !...
- Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a ses petites manies.
- Que voulez-vous dire ? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.
- Rien ! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus fétichiste d'entre nous !
- Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris, monsieur, que j'étais fétichiste ?
- En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde pas !
- Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois ?
- Plus de vingt fois par jour !...
- Vous en avez menti, monsieur !
Aussitôt on s'interposa. On entendit des : “ Allons, messieurs !... messieurs ! ” et des : “ Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous !” et des : “ Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et de cette enceinte ! ” Et toute l'illustre assemblée était dans un état de fièvre incroyable pour des Immortels ; seul le grand Loustalot paraissait ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa plume dans sa tabatière.
M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond :
- Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï !...
M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son sang-froid.
- Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre parapluie !...
M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil égyptologue. Il criait :
- Mon parapluie... Mon parapluie !... D'abord, je vous défends de parler de mon parapluie !...
Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste tragique, le Fauteuil hanté :
- Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous l'osez !...
L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.
Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et de M. Hippolyte Patard au fauteuil.
M. Hippolyte Patard déclara :
- Je m'assiérai si je veux ! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne !... D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes...
Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité.
Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires l'accompagnassent.
Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit air pincé, l'air du Patard citron :
- Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui désire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place.
Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la conscience de tout le monde par cette explication :
- Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de Mgr d'Abbeville.
Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à l'unanimité.
Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M. Martin Latouche.
Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement.
Ça ne s'était jamais vu.
- Qu'est-ce que vous allez lui dire ? demanda le chancelier à M. Hippolyte Patard.
M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement :
- Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?... Je lui dirai :
“ Du courage, mon ami... ” Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse, dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.
Voir également :
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le parfum de la dame en noir - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le fantôme de l'opéra - Gaston Leroux (1910), présentation et extrait
- La poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
14:09 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, romans policiers, gaston leroux, parodies, litterature francaise, romans de mystere, romans humoristiques |
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jeudi, 17 avril 2008
En attendant le vote des bêtes sauvages - Ahamadou Kourouma - 1994

Lors d'une cérémonie purificatoire en six veillées, toute l'histoire du général Koyaga, " président " de la République du Golfe, se dévoile :
Tchao, le père de Koyaga, un grand lutteur, est le premier homme à avoir rompu le tabou de la nudité de sa tribu pour pouvoir arborer les décorations de guerre qu'il a reçues à Verdun en 1917, acte qui marque le début de l'exploitation des hommes nus par les colons français. Lorsqu'il rencontre Nadjouma pour la première fois, Tchao engage avec elle une lutte interminable qui, finalement, se solde par le viol de la plus grande guerrière de son peuple.
De cette union naît Koyaga après douze mois d’une gestation douloureuse. Le marabout Bokana va grâce à sa magie protéger le jeune Koyaga qui deviendra vite un grand chasseur. Engagé dans les armées coloniales françaises, il reçoit les honneurs en Indochine et en Algérie. De retour en son pays, la République du Golfe devenue indépendante, Koyaga se sent également l’âme d’un chef, et c’est tout naturellement qu'il décide de prendre le pouvoir dans le pays en organisant l'assassinat du président Fricassa Santos qu'il remplace. Il installe alors tranquillement son pouvoir, aidé par la magie qui le protège, mais surtout en y entretenant la violence, le sang et la terreur.
Mais l'intronisation du dictateur Koyaga ne sera définitive qu'après une tournée initiatique auprès des autres dictateurs des états d'Afrique de l'ouest. Il acquiert grâce à eux la conscience de se déterminer pour le camp libéral, dans cette Afrique de la guerre froide. Reconnu par ses pairs, protégé par sa mère et le marabout à l’aide d’un vieux Coran et d’un fragment de météorite, Koyaga exerce le pouvoir. Il s'appuie sur la force, la magie, le parti unique, les faux complots dont il réchappe à chaque fois. Les richesses s'accumulent, pour ses proches et pour lui, jusqu'au moment où l'histoire le rejoint : brusquement déséquilibré par la fin de la guerre froide, le système de la dictature et du parti unique s'effondre, ruiné par ses dépenses somptueuses, ruiné aussi par la résistance active des jeunes scolarisés et désormais voués au chômage.
Les soulèvements de tout genre font rage. Mais Koyaga espère toujours retrouver le pouvoir, aidé en cela par le suffrage universel, notamment celui des bêtes sauvages.
Sa mère et le marabout Bokana l’ont abandonné depuis longtemps. Koyaga se souvient juste d’un dernier enseignement : faire dire son récit purificatoire par un griot des chasseurs et son répondeur. Tout avouer, tout reconnaître, sans rien omettre. Ne laisser aucune ombre. Ainsi Koyaga pourrait briguer un nouveau mandat de président avec la certitude d’être réélu. Et si d’aventure les hommes s’avisaient à ne point voter pour lui, les animaux sortiraient de la brousse, se muniraient de bulletin de votes pour le plébisciter.
Le roman En attendant le vote des bêtes sauvages de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, révélé en 1976 par Le soleil des indépendances, est une saga satirique de la politique africaine de la seconde moitié du vingtième siècle. Le dictateur Koyaga, personnage principal du récit, n’est autre que l’image parodique du président togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma, Kourouma, après avoir vécu près de dix ans au Togo, connaissant parfaitement les mœurs politiques de ce pays. De nombreux autres personnages de la vie politique africaine se retrouvent d’ailleurs dans ce roman : les principaux étant Félix Houphouët-Boigny (l’Homme au totem caïman) de la Côte d’Ivoire (République des Ebènes), Jean Bédel Bokassa (l’Homme au totem hyène) de Centrafrique (République des Deux Fleuves), Mobutu Sese Seko (l'Homme au totem léopard) du Zaïre (République du Grand Fleuve), Ahmed Sékou Touré (l'Homme au totem lièvre) de la Guinée (République des Monts) et Hassan II (l'Homme au totem chacal) du Maroc (Pays des Djébels et du Sable).
Ahmadou Kourouma s’attaque avec beaucoup de finesse et d’humour noir à ces régimes dictatoriaux post-coloniaux, en décrivant parfaitement les ressorts sur lesquels ils se basent. Tout est parfaitement décortiqué, surtout comment le tout finalement se maintient uniquement grâce à la violence et aux mensonges. « La principale institution, dans tout gouvernement avec un parti unique, est la prison. » fait dire Kourouma dans un passage à l’un de ses protagonistes.
Comme souvent chez Kourouma, où le Mal l’emporte généralement sur le Bien politique, tout cela donne une image bien sombre de l’état sauvage de la politique africaine, et à peine une note d’espoir à la fin.
Mais au-delà de la satire et du pamphlet politique, ce roman est tout autant une fable philosophique et fantastique, un portrait unique de l’Afrique du vingtième siècle.
En attendant le vote de bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma est un roman exceptionnel qui donne une vision unique de la vie politique et sociale de l’Afrique.
Incontournable !
15:18 Écrit par Marc dans Kourouma, Ahmadou | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature ivoirienne, essais historiques, parodies, essais politiques, ahmadou kourouma, afrique, satires, romans de societe |
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mercredi, 05 mars 2008
Acide sulfurique - Amélie Nothomb - 2005

La téléréalité ne connaît plus de limites : dernière émission en date : Concentration. Le principe : on kidnappe des gens afin de les placer dans un camp et on recrute des kapos pour les faire souffrir ; et tout cela est bien évidemment filmé et diffusé en direct sur les ondes. Alors que le monde entier condamne de façon unanime la cruauté de cette émission, personne ne peut résister et l’audimat bat très vite des records inimaginables.
Pannonique, une étudiante à la beauté stupéfiante, fait partie des victimes de ce jeu. Un jour elle est kidnappée et se retrouve sous le nom de CKZ 114 à l’intérieur de ce camp de concentration. Très vite elle devient la cible préférée de Zdena, une chômeuse paumée devenue la kapo pour gagner de l’importance et de l’estime qui lui font cruellement défaut dans la vraie vie. Pour Zdena, Pannonique représente en quelque sorte un double inversé, et elle se met à la haïr tout autant qu’à l’aimer. Il se livre alors aux yeux des téléspectateurs ébahis le combat entre le bien et le mal, la victime et le bourreau … la belle et la bête.
Mais tout change lorsque les organisateurs décident, suite à une stagnation de l’audience, de faire voter le public pour désigner les prisonniers à abattre. Plus personne en s’abstient de regarder l’émission, et pour Pannonique, sa vie est définitivement en péril.
Acide sulfurique est le quatorzième roman de l’écrivaine belge Amélie Nothomb, un certes gros succès en librairie lors de sa parution, mais aussi le roman le plus controversé de l’auteure. La raison en est cette immense caricature, outrée à souhait, de la télévision poubelle tel qu’on la retrouve de plus en plus sur nos écrans. Et pour Amélie Nothomb la caricature passe cette fable futuriste dans laquelle est organisée un jeu de télé réalité où l'on extermine les candidats comme dans un camp nazi. Les références à la déportation des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale sont omniprésentes. Et l’écrivaine y va fort en détournant tout cela en un lugubre show télévisé ! Le roman se veut ouvertement choquant et polémique, et il faut dire qu’Amélie Nothomb réussit parfaitement son exercice. Le roman prend des la première page. Tout en suivant le parcours des deux héroïnes que sont Pannonique et Zenda, le lecteur apprend également l’évolution et l’impact de l’émission à l’extérieur du camp de concentration, ce qui permet de bien comprendre la dérive morale de la société en se posant la question de jusqu’où tout cela peut-il bien aller. Amélie Nothomb va loin dans ses idées, peut-être trop loin même pour certains lecteurs qui n’y verront qu’une succession de cruautés et de monstruosités qui risquent de transformer le tout en une histoire frisant le grotesque.
Il faut ajouter que de nombreuses caricatures plus ou moins réussies du même genre ont déjà été faites ces dernières années, certaines meilleures, mais rarement aussi dérangeantes qu’Acide sulfurique.
Mise à part cette dénonciation de la téléréalité, on retrouve dans ce roman les motifs récurrents de toute l’œuvre d’Amélie Nothomb : une relation amour/haine entre deux femmes, amours dangereux, impossibles, idéalisation de la beauté en toute chose, … Et tout cela est servi dans l’habituel style flamboyant d’Amélie Nothomb, augmenté de l’habituel dose d’humour très noir, dont on ne se lasse jamais.
Acide sulfurique est un roman très controversé et fort dérangeant. Pour ma part, c’est l’un des plus marquants de l’écrivaine. Mais sur un tel roman, mieux vaut que chacun se fasse sa propre opinion.
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Extrait : les premières pages
VINT le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus; il leur en fallut le spectacle.
Aucune qualification n'était nécessaire pour être arrêté. Les rafles se produisaient n'importe où: on emportait tout le monde, sans dérogation possible. Etre humain était le critère unique.
Ce matin-là, Pannonique était partie se promener au Jardin des Plantes. Les organisateurs vinrent et passèrent le parc au peigne fin. La jeune fille se retrouva dans un camion.
C'était avant la première émission: les gens ne savaient pas encore ce qui allait leur arriver. Ils s'indignaient. A la gare, on les entassa dans un wagon à bestiaux. Pannonique vit qu'on les filmait: plusieurs caméras les escortaient qui ne perdaient pas une miette de leur angoisse.
Elle comprit alors que leur révolte non seulement ne servirait à rien, mais serait télégénique. Elle resta donc de marbre pendant le long voyage. Autour d'elle pleuraient des enfants, grondaient des adultes, suffoquaient des vieillards.
On les débarqua dans un camp semblable à ceux pas si anciens des déportations nazies, à une notoire exception près: des caméras de surveillance étaient installées partout.
AUCUNE qualification n'était nécessaire pour être organisateur. Les chefs faisaient défiler les candidats et retenaient ceux qui avaient «les visages les plus significatifs». Il fallait ensuite répondre à des questionnaires de comportement.
Zdena fut reçue, qui n'avait jamais réussi aucun examen de sa vie. Elle en conçut une grande fierté. Désormais, elle pourrait dire qu'elle travaillait à la télévision. A vingt ans, sans études, un premier emploi: son entourage allait enfin cesser de se moquer d'elle.
On lui expliqua les principes de l'émission. Les responsables lui demandèrent si cela la choquait.
- Non. C'est fort, répondit-elle.
Pensif, le chasseur de têtes lui dit que c'était exactement ça.
- C'est ce que veulent les gens, ajouta-t-il. Le chiqué, le mièvre, c'est fini.
Elle satisfit à d'autres tests où elle prouva qu'elle était capable de frapper des inconnus, de hurler des insultes gratuites, d'imposer son autorité, de ne pas se laisser émouvoir par des plaintes.
- Ce qui compte, c'est le respect du public, dit un responsable. Aucun spectateur ne mérite notre mépris.
Zdena approuva.
Le poste de kapo lui fut attribué.
- On vous appellera la kapo Zdena, lui dit-on.
Le terme militaire lui plut.
- Tu as de la gueule, kapo Zdena, lança-t-elle à son reflet dans le miroir.
Elle ne remarquait déjà plus qu'elle était filmée.
LES journaux ne parlèrent plus que de cela. Les éditoriaux flambèrent, les grandes consciences tempêtèrent.
Le public, lui, en redemanda, dès la première diffusion. L'émission, qui s'appelait sobrement «Concentration», obtint une audience record. Jamais on n'avait eu prise si directe sur l'horreur.
«Il se passe quelque chose», disaient les gens.
La caméra avait de quoi filmer. Elle promenait ses yeux multiples sur les baraquements où les prisonniers étaient parqués: des latrines, meublées de paillasses superposées. Le commentateur évoquait l'odeur d'urine et le froid humide que la télévision, hélas, ne pouvait transmettre.
Chaque kapo eut droit à plusieurs minutes de présentation.
Zdena n'en revenait pas. La caméra n'aurait d'yeux que pour elle pendant plus de cinq cents secondes. Et cet œil synthétique présageait des millions d'yeux de chair.
- Ne perdez pas cette occasion de vous rendre sympathiques, dit un organisateur aux kapos. Le public voit en vous des brutes épaisses: montrez que vous êtes humains.
- N'oubliez pas non plus que la télévision peut être une tribune pour ceux d'entre vous qui ont des idées, des idéaux, souffla un autre avec un sourire pervers qui en disait long sur les atrocités qu'il espérait les entendre proférer.
Zdena se demanda si elle avait des idées. Le brouhaha qu'elle avait dans la tête et qu'elle nommait pompeusement sa pensée ne l'étourdit pas au point de conclure par l'affirmative. Mais elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie.
C'est une naïveté courante: les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit. Zdena prépara son laïus devant le miroir sans se rendre compte que la caméra n'aurait pas pour elle les indulgences de son reflet.
LES spectateurs attendaient avec impatience la séquence des kapos: ils savaient qu'ils pourraient les haïr et que ceux-ci l'auraient bien cherché, qu'ils allaient même fournir à leur exécration un surcroît d'arguments.
Ils ne furent pas déçus. Dans l'abject médiocre, les déclarations des kapos passèrent leurs espérances.
Ils furent particulièrement révulsés par une jeune femme au visage mal équarri qui s'appelait Zdena.
- J'ai vingt ans, j'essaie d'accumuler les expériences, dit-elle. Il ne faut pas avoir d'a priori sur «Concentration». D'ailleurs, moi je trouve qu'il ne faut jamais juger car qui sommes-nous pour juger? Quand j'aurai fini le tournage, dans un an, ça aura du sens d'en penser quelque chose. Là, non. Je sais qu'il y en a pour dire que ce n'est pas normal, ce qu'on fait aux gens, ici. Alors je pose cette question: c'est quoi, la normalité? C'est quoi, le bien, le mal? C'est culturel.
- Mais, kapo Zdena, intervint l'organisateur, aimeriez-vous subir ce que subissent les prisonniers?
- C'est malhonnête comme question. D'abord, les détenus, on ne sait pas ce qu'ils pensent, puisque les organisateurs ne le leur demandent pas. Si ça se trouve, ils ne pensent rien.
- Quand on découpe un poisson vivant, il ne crie pas. En concluez-vous qu'il ne souffre pas, kapo Zdena?
- Elle est bonne, celle-là, je la retiendrai, dit-elle avec un gros rire visant à provoquer l'adhésion. Vous savez, je pense que s'ils sont en prison, ce n'est pas pour rien. On dira ce qu'on voudra, je crois que ce n'est pas un hasard si on atterrit avec les faibles. Ce que je constate, c'est que moi, qui ne suis pas une chochotte, je suis du côté des forts. A l'école, c'était déjà comme ça. Dans la cour, il y avait le camp des fillettes et des minets: je n'ai jamais été parmi eux, j'étais avec les durs. Je n'ai jamais cherché à apitoyer, moi.
- Pensez-vous que les prisonniers tentent d'attirer sur eux la pitié?
- C'est clair. Ils ont le beau rôle.
- Très bien, kapo Zdena. Merci pour votre sincérité.
La jeune fille quitta le champ de la caméra, épatée de ce qu'elle avait dit. Elle ne savait pas qu'elle pensait tant de choses. Elle se réjouit de l'excellente impression qu'elle allait produire.
Les journaux se répandirent en invectives contre le cynisme nihiliste des kapos et en particulier de la kapo Zdena, dont les propos donneurs de leçons consternèrent. Les éditorialistes revinrent beaucoup sur cette perle que constituait le beau rôle attribué aux prisonniers; le courrier des lecteurs parla de bêtise autosatisfaite et d'indigence humaine.
Zdena ne comprit rien au déferlement de mépris dont elle était l'objet. Pas un instant elle ne pensa s'être mal exprimée. Elle en conclut simplement que les spectateurs et les journalistes étaient des bourgeois qui lui reprochaient son peu d'éducation; elle mit leurs réactions sur le compte de leur haine du lumpenproletariat. «Et dire que je les respecte, moi!» se dit-elle.
Elle cessa d'ailleurs très vite de les respecter. Son estime se reporta sur les organisateurs, à l'exclusion du reste du monde. «Eux au moins, ils ne me jugent pas. La preuve, c'est qu'ils me paient. Et ils me paient bien.» Une erreur par phrase: les chefs méprisaient Zdena. Ils se payaient sa tête. Et ils la payaient mal.
A l'inverse, s'il y avait eu la moindre possibilité que l'un ou l'autre détenu sorte vivant du camp, ce qui n'était pas le cas, il eût été accueilli en héros. Le public admirait les victimes. L'habileté de l'émission était de présenter d'eux l'image la plus digne.
Les prisonniers ne savaient pas lesquels d'entre eux étaient filmés ni ce que les spectateurs voyaient. Cela participait de leur supplice. Ceux qui craquaient avaient affreusement peur d'être télégéniques: à la douleur de la crise de nerfs s'ajoutait la honte d'être une attraction. Et en effet, la caméra ne dédaignait pas les moments d'hystérie.
Elle ne les privilégiait pas non plus. Elle savait qu'il était de l'intérêt de «Concentration» de montrer au maximum la beauté de cette humanité torturée. C'est ainsi qu'elle élut très vite Pannonique.
Pannonique l'ignorait. Cela la sauva. Si elle avait pu se douter qu'elle était la cible préférée de la caméra, elle n'eût pas tenu le coup. Mais elle était persuadée qu'une émission aussi sadique s'intéressait exclusivement à la souffrance.
Aussi s'appliquait-elle à n'afficher aucune douleur.
Chaque matin, quand les sélectionneurs inspectaient les contingents pour décréter lesquels étaient devenus inaptes au travail et seraient envoyés à la mort, Pannonique cachait son angoisse et son écœurement derrière un masque de hauteur. Ensuite, quand elle passait la journée à déblayer les gravats du tunnel inutile qu'on les forçait à construire sous la schlague des kapos, elle n'affichait rien. Enfin, quand on servait à ces affamés la soupe immonde du soir, elle l'avalait sans expression.
Pannonique avait vingt ans et le visage le plus sublime qui se pût concevoir. Avant la rafle, elle était étudiante en paléontologie. La passion pour les diplodocus ne lui avait pas laissé trop le temps de se regarder dans les miroirs ni de consacrer à l'amour une si radieuse jeunesse. Son intelligence rendait sa splendeur encore plus terrifiante.
Les organisateurs ne tardèrent pas à la repérer et à voir en elle, à raison, un atout majeur de «Concentration». Qu'une fille si belle et si gracieuse fût promise à une mort à laquelle on assisterait en direct créait une tension insoutenable et irrésistible.
Entre-temps, il ne fallait pas priver le public des délectations auxquelles sa superbe invitait: les coups s'acharnaient sur son corps ravissant, pas trop fort, afin de ne pas l'abîmer à l'excès, assez cependant pour susciter l'horreur pure. Les kapos avaient aussi le droit d'insulter et ne se privaient pas d'injurier le plus bassement Pannonique, pour la plus grande émotion des spectateurs.
Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation
- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation
16:52 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, amelie nothomb, parodies, satires, telerealite, romans psychologiques, romans de societe, litterature belge |
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vendredi, 12 octobre 2007
Mozart est là ! Le secret des francs-maçons - Gordon Zola - 2006

Que relie le vol du manuscrit original de la Flûte enchantée de Mozart à l’assassinat d’un chef d’orchestre de l’opéra Bastille ? Derrière ces deux affaires se cache un terrible secret qui remonte à Vienne de l’époque de Mozart et aux liaisons de celui-ci avec la Franc-Maçonnerie. Depuis lors de mystérieux tueurs rôdent afin de faire taire à jamais ce secret.
Guillaume Suitaume, le célèbre commissaire de police spécialisé dans les affaires bizarres, est appelé à enquêter sur le meurtre du chef d’orchestre et au bout de mille épreuves il arrivera à élucider cet effroyable mystère qui depuis trop longtemps ne cesse de tuer. Mais heureusement, ce cher Suitaume connaît parfaitement la musique…
Le titre l’indique, le nom de l’auteur également, il s’agît bien d’un roman humoristique parodiant les thrillers historico-ésotériques forts à la mode de nos jours. Gordon Zola, également l’un des fondateurs de la maison d’édition Le Léopard masqué qui s’est spécialisée dans le genre, en a déjà écrit six mettant tous en scène le commissaire Guillaume Suitaume et sa fine équipe. Cette série, dont sort un nouveau numéro tous les quelques mois, rencontre d’ailleurs un succès sans cesse grandissant.
L’humour dans ce polar musical est totalement loufoque et déjanté que ce soient les différentes scènes en soi ou l’écriture qui use et abuse de multiples jeux de mots. Particulièrement réussies sont les apartés délirants dans lesquelles Gordon Zola s’adresse directement au lecteur ou à l’écrivain de polars en herbe pour lui expliquer les grosses ficelles du genre qu’il adore mettre en place. Le lecteur ne se lassera guère de cette lecture, car en plus d’avoir beaucoup d’humour, Gordon Zola démontre qu’il est aussi un excellent écrivain.
Les autre aventures de Guillaume Suitaume sont Les Suppôts de Sitoire, La Fausse celtique, Le dada de Vinci, Où est le Bec? et C’est pas sorcier Harry ! Le 7ème livre n’aura pas lieu.
A lire !
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Extrait :
Emmanuel Schikaneder, le librettiste de la « Flûte enchantée » n’a jamais écrit nulle part que la reine de la nuit était un prix de beauté, je vous l’accorde, mais pour interpréter la mégère désaprivoisée, la noirceur opératique faite femme, le mal plus incarné qu’un ongle, on imagine une certaine stature dans le charisme, on ose espérer du méchant théâtral, de la belle « sale gueule », du Dark Vador, du docteur No, du Fantômas mâtiné de Mata-Hari… En bref, on se fait des joies simples de voir une belle dégueulasse bien crédible pour pourrir l’amour bien pur de Tamino et Pamina !
Lupus Kiété, lui, le directeur de casting bulgare, avait vu dans ses rêves les plus fondus, les plus abstrus, les plus tordus, et également dans une pub pour la vache-qui-rit, une espèce d’héroïne tout en rondeurs odieuses, une sorte d’hétaïre élevée aux loukhoum de Damas. Il avait eu ce brave artiste ce qu’on appelle dans le jargon du show-business, une révélation et dans celui des garagistes, un court-circuit du delco ! Il avait vu, imaginé, extrapolé dans cette apparition dantesque, la nouvelle égérie d’une nouvelle race de « reine de la nuit » ! Cette grosse serait tout osmose avec le décor ultra-moderno-délirant de Jarvis Platiné, le metteur en scène le plus à la mode de l’instant. Ce dernier, comme tout bon créateur de roue, avait imaginé une révolution de la forme, une refonte des couleur et des matières, essayant dans tout l’extravagance de son talent de faire corps avec le génie de Mozart ! Ce n’était pas gagné !
Cette nouvelle élue, donc, s’appelait Colchique Aurée…
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Voir également:
- C'est pas sorcier Harry! Le 7ème livre n'aura pas lieu - Gordon Zola (2006), présentation et extrait
14:22 Écrit par Marc dans Zola, Gordon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gordon zola, romans humoristiques, thrillers, franc-maconnerie, litterature francaise, mozart, romans policiers, parodies |
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mercredi, 03 octobre 2007
L'Affaire Elfe : une aventure de Brakmâr le Viking - Hervé Nicolas - 2007

Lorsque Brakmâr le Viking entre dans la ville d’Etron en compagnie de son fidèle dragon Lance-Lô il est loin de se douter des nombreuses aventures qui l’attendent. En effet le jour de son arrivée, la ville est victime d’une tempête qui détruit de nombreuses de ses bâtisses. Et Brakmâr est accusé d’avoir apporté le malheur à Etron. Son principal accusateur est le mage Itien qui va tenter de le faire condamner par un immense procès très médiatisé et pleins de rebondissements. Brakmâr le Viking est encore loin de ses peines et il lui faudra user de toute sa ruse pour venir à bout de ce procès et de ses ennemis.
L’affaire elfe : une aventure de Brakmâr le Viking est un roman humoristique au ton très léger de l’écrivain français et normand Hervé Nicolas paru aux éditions Le Léopard Masqué, un éditeur spécialisé dans le genre.
Il s’agît d’un roman d’heroic fantasy assez déjanté sur fond de scandale politico-financier. En effet, rien que le titre l’indique déjà, le roman se veut une parodie de l’Affaire Elf, un scandale qui impliquait l'entreprise d'extraction et de distribution pétrolière Elf-Aquitaine dans de nombreuses affaires très médiatisées durant les années 1990 avant de changer de nom après sa fusion avec le concurrent Total. L’auteur s’amuse d’ailleurs à reprendre les noms de principaux protagonistes de l’Affaire pour les transformer et les réutiliser dans son univers revisité de fond en comble.
Ici agissent des elfes chercheurs de pétrole qui ont pour chef Lorik Floc Floc Régent, père d’une fille dénommée Fina, des humains peu recommandables à l’image de ce fabricant d’arcs et escroc à ses heures : Djack Crozmary, etc. Vous l’aurez compris : les références sont nombreuses et mieux vaut bien connaître les scandales qui se sont déroulés à cette époque en France pour pleinement profiter du roman. On regrette cependant que le roman ne soit pas plus méchant ou sarcastique envers le groupe pétrolier concerné qui finalement s’en sort plutôt bien.
Il n’empêche que même pour les plus ignorants le roman reste un petit bijou d’humour très agréable à lire. Les jeux de mots sont très nombreux, je doute de les avoir tous découverts.
En bref L’affaire elfe de Hervé Nicolas est un roman humoristique assez léger mais très divertissant.
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Extrait :
PREMIÈRE PARTIE: Par laquelle tout débute
L’arrivée à Etron
Paris, mon fier drakkar, le fier drakkar de ton fidèle serviteur, ô mon lecteur ! Ce drakkar vogue péniblement depuis quelques heures sur le long fleuve Saint et sous un soleil de plomb. Je suis flanqué de mon inséparable, mon brave Lance-Lô, et je le sens préoccupé, le voilà qui me donne le tournis à force d’impatience. Il est de ceux qui devinent les ennuis prochains, il a un don pour cela.
- N’aurions-nous pas dû prendre un autre chemin, mon capitaine ? me demande-t-il, cet unique et fidèle second-mousse-matelot-cuistot du bord.
- Et quel autre chemin aurions-nous emprunté ? je lui réponds. Le Saint est l’unique fleuve traversant le vieux continent du centre et je t’ai déjà dit qu’à bord d’un bateau on ne dit pas chemin mais cap, ou bien route, au choix.
Voilà près d’une demi-heure que je ne lâche plus ma longue-vue, scrutant l’horizon toujours aussi lointain malgré l’avance prise par mon vaisseau.
- Pourquoi restez-vous l’œil vissé à votre longue-vue, captain’ ? questionne Lance-Lô qui n’y tient plus.
Mais, tu l’as deviné, je n’ai que faire des interrogations de mon subordonné et, d’un geste lent mais pesé, je règle la focale de ma lunette.
Lance-Lô, qui n’a pas sa langue dans sa poche, bien qu’il l’ait assez longue pour l’y ranger, réitère, ce qui ne manque pas de m’agacer, moi, son pourtant supérieur. - Que regardez-vous avec autant d’attention ? insiste-t-il.
Je vois rouge, moi, Brakmâr, déjà si roux. Je replie ma longue-vue d’un mouvement vif mais sûr.
- Ne t’ai-je pas déjà demandé de ne jamais me déranger à bord de mon vaisseau ? éludé-je la question par le reproche.
- C’est que… vous avez l’air fort préoccupé, mon commandant, et, inquiet par votre… euh… par votre inquiétude, je me suis laissé aller à ce petit travers de curiosité qui ne se reproduira plus, j’en fais le serment… le serment sur euh… sur l’ordre des Dragons !
Mon rire résonne. Caverneux. Normal pour un Nain, tu me diras, toi qui connais et sais tout sur mon univers héroïco-fantaisiste.
- Le serment sur l’ordre des Dragons ! Ah ! quelle blague, tu sais très bien que tu as été radié de cet ordre dès ta naissance, mon pauvre Lance-Lô.
Ledit Lance-Lô paraît plus vexé par cette remarque qu’attristé.
- Est-ce ma faute à moi si je ne crache que de l’eau depuis ma plus tendre enfance ?
Il prend un air contrit.
- Allons, allons, mon brave Lance-Lô, dis-toi que tu es une exception, une denrée rare, l’ultime dragon !
Magnanime avec le personnel, toujours. Je tapote l’aile gauche de mon plus fidèle matelot tandis que je lui distribue une tonne de louanges qui ne manquent pas d’émouvoir l’émotif Lance-Lô.
Déjà, une perle de larme glisse sur la peau écailleuse de mon second.
Vois-tu, je pense ne pas trop me vanter en affirmant, sans complexe aucun, être un bon capitaine de drakkar, ferme avec la chiourme mais toujours juste, un vrai Viking, somme toute.
- Vois-tu, Lance-Lô, si je scrute l’horizon depuis un petit moment déjà, c’est parce que je suis inquiet.
Le dragon sèche ses larmes de presque bovin et m’accorde une oreille attentive. Fidèle vassal.
- Inquiet, vous, capitaine, est-ce possible ? lèche-cul-t-il.
- Oui, inquiet, moi ! Je veux d’ailleurs en avoir le cœur net. Voici mes ordres, Lance-Lô : vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça. Bien que seul matelot à bord, Lance-Lô répète toujours les ordres du seul-maître-à-bord-après-dieu, car il ne veut pas transgresser son grade de premier lieutenant. Je laisse faire, je n’ai pas l’esprit contrariant par nature.
- Vitesse un tiers, en avant doucement, gouvernez comme ça, répète-t-il donc à tue-tête, tout en mettant les consignes à exécution.
- C’est bien ce que je pensais…, marmonné-je dans ma barbe, toujours juché à la pointe de la proue.
- Qu’y a-t-il, mon commandant ?
Une fois de plus, j’élude la question. Sans doute par crainte de la réponse.
- Mes ordres, Lance-Lô, mouillez une chaîne pour sonder le fleuve.
Ce qu’il fait.
- Cinq brasses, mon capitaine, renseigne l’enseigne.
J’enrage à cette nouvelle.
- Mettez en panne, lieutenant, nous allons manquer de tirant d’eau et nous risquons d’abîmer la coque du Paris, ce qui serait dommageable, surtout que je viens de la faire repeindre et que j’ai encore trois traites à payer dessus.
- Bien, mon comman…
Mais Lance-Lô n’a pas le temps d’achever sa phrase, déjà le lourd drakkar racle le fond vaseux du fleuve, puis s’immobilise dans un craquement sourd prévoyant des frais côté menuiserie.
- Chierie ! Lance-Lô, je vous avais dit de mettre en panne, nom de nom !
Le dragon paraît désemparé.
- C’est ce que j’ai fait, mon capitaine, mais hélas ! je crois que votre ordre n’était pas judicieusement placé sur l’échelle du temps, plaide l’immonde.
Et moi qui en suis déjà à l’heure des devis, je laisse éclater ma colère.
- Comment ? Quoi ? Tu te permets de me juger, paltoquet !
Lance-Lô se rend compte de sa terrible et grossière erreur ; il sait bien qu’il ne faut jamais, au grand jamais, juger le capitaine Brakmâr.
Je vois rouge. Aussi rouge que le bonnet du commandant Cous-Tô, ce brave Viking qui, un jour de brume, se perdit dans le grand fjord, et que l’on retrouva à moitié dévoré par un mérou. Alors je vois rouge, je te dis. Va savoir pourquoi, je me saisis de ma vielle rapière et la pointe sur l’abdomen du pauvre Lance-Lô, qui se fait encore plus petit, lui qui ne dépasse pas la taille d’un vulgaire poney.
- Je… je vous demande pardon, Votre Excellence, mes… mes paroles ont dépassé ma pensée et je…
- Il suffit ! Je vous interdis de penser jusqu’à nouvel ordre ! Est-ce bien compris, gibier de potence ?
- Ou… oui, votre magnanime concupiscence.
La rapière retrouve son fourreau, et moi mon calme.
- Hem, hem… excusez-moi.
Celui qui tousse pour s’éclaircir la voix se trouve être un petit type appartenant au genre humain, c’est-à-dire la pire des espèces. Ton serviteur, lui, appartient à l’ordre des Nains, même si je déteste être rallié à quelque ordre que ce soit. Je ne vois jamais d’un bon œil tout contact avec l’espèce humaine et l’évite autant que faire se peut.
Ledit représentant de l’espèce humaine se tient à quelques encablures de mon drakkar, assis sur la berge, une ligne à la main ; un seau rempli d’eau est à ses côtés et un poisson de bonne taille y exprime son mécontentement à grands coups de nageoires.
- Ah ça ! Mais qui es-tu pour oser interrompre le terrible Brakmâr ?
- Je m’appelle Tâche Mâhal, je suis marchand ambulant et je voulais juste signaler au terrible Falzâr qu’il y a beaucoup de bancs de sable dans la région, surtout depuis que la sécheresse a débuté et que le lit du fleuve s’est considérablement amoindri.
- Mon nom est Brakmâr, pas Falzâr ! le reprends-je vivement. Mais je te remercie pour tes conseils, étranger, même s’ils arrivent un peu tard…
- Ah ! vous voyez, mon commandant, lorsqu’un conseil ou un ordre arrive un peu tard, même un peu… enfin un tout petit peu…
Je tâte la poignée de ma vieille rapière, le ton de Lance-Lô se fait moins arrogant pour finir par devenir totalement inaudible, seules ses lèvres remuant encore.
- As-tu un moyen de nous tirer de là, l’ami ?
- Oui, j’ai ce moyen. Et toi, en as-tu les moyens ? sourit l’homme.
- Que veux-tu dire ?
- Tu m’as bien compris. C’est dix colts.
Je n’en crois pas mes oreilles, planquées sous mes deux tresses rousses.
- Dix colts ?!? m’égosillé-je.
- Dix colts, j’ai bien dit : dix colts !
- C’est du vol !
- Oui, mais tu n’as pas le choix. Je te concède que si nous avions été plusieurs sur cette berge à pouvoir te tirer de là, tu aurais pu faire jouer la concurrence et j’aurais de ce fait tiré mes tarifs au plus près, mais, comme tu le vois, je suis comme qui dirait en situation de monopole et, forcément, mes tarifs s’en ressentent. J’en reste comme le mari de la mère Plexe.
- Qui me dit que tu peux tirer mon drakkar de ce banc de sable ?
- Rien, mais je puis inclure une obligation de résultat dans notre contrat verbal. Si j’échoue, tu gardes tes onze colts et on n’en parle plus.
- Eh là ! eh là ! pas si vite ! On avait dit dix colts d’or !
- Oui, mais avec une obligation de réussite en garantie, portée à l’annexe de notre contrat, c’est un colt d’or de plus, explique calmement Tâche Mâhal.
- C’est une honte ! Tu profites de la détresse des gens pour t’enrichir, je me demande si tout cela est bien en règle.
Le petit type baisse d’un ton et prend des gants.
- Bon, ne monte pas sur tes grands chevaux, je ne suis pas un bourreau et je te fais cadeau d’un colt d’or.
- J’aime mieux ça ! triomphé-je, même si c’est vite oublier qu’un instant auparavant, je trouvais le tarif de Tâche Mâhal prohibitif.
- On paie d’avance, fait ce dernier.
Mais tu penses bien que je ne suis pas tombé de la dernière averse de neige. Alors j’accorde une avance de cinq colts à Tâche, lui en garantissant cinq de plus pour après, lorsque le dépannage sera effectué.
Le dénommé Tâche accepte en faisant la moue et se redresse ; il n’est finalement guère plus grand que moi, mais surtout beaucoup plus frêle. Il remonte la petite colline sans mot dire, à petits pas.
- Eh ! où vas-tu comme ça, l’ami ? l’interpellé-je, croyant à quelque duperie.
- Je vais vous tirer de là, patience…
Une dizaine de minutes plus tard, alors que Lance-Lô et moi-même commencions à ne plus y croire, Tâche Mâhal revient, tenant un jeune dragon cendré par une laisse qui n’est en fait qu’une lourde chaîne.
- Voilà, lancez-moi un filin, nous dit-il.
Lance-Lô lance un solide bout, ce dernier atterrit sur la tête du dragon cendré, l’espèce la plus teigneuse de la caste des dragons, mais de loin la plus puissante physiquement. Il grogne de mécontentement.
Son maître calme la bête et passe le filin autour du cou de l’animal qui s’avère d’une force herculéenne et n’a aucun mal à arracher le drakkar Paris de son bourbier. - Je ne sais comment te remercier, l’ami ! exulté-je, car je suis du genre à ne pas dissimuler mes sentiments.
- En soldant ton compte auprès de moi. Tu es débiteur de cinq colts d’or et je serais en droit de te calculer un intérêt compensatoire, intérêts qui viennent d’ailleurs de chuter de deux points suite à l’annonce de la commission centrale des…
Je lui désigne la vieille rapière.
- Ce n’est pas dans ton intérêt, mon ami, me fais-je bien comprendre ?
- Tout à fait comprendre, ô Brakmâr, ce que je te disais était purement informel et gratuit.
- Parfait, voilà un mot qui me plaît ! Mais, dis-moi, j’ai l’impression que ma coque a souffert, n’y aurait-il pas un charpentier de ta connaissance qui puisse m’aider dans le voisinage ? demandé-je tout en débarquant.
- Si, il y en a même deux, à Etron. C’est une petite ville à trois lieues d’ici. Je vais t’y conduire, car c’est sur mon chemin. Tâche Mâhal, négociant en tout, se présente-t-il.
- Brakmâr, Viking !
Nous nous en serrons cinq moins un en ce qui me concerne, car il me manque un doigt à la main droite à la suite d’un accident de patin à glace.
- Quel étrange navire, je n’en avais encore jamais vu de semblable, comment dis-tu que cela s’appelle ?
- C’est un drakkar viking construit par les usines Paris, ce sont les meilleurs au monde.
- Paris… drakkar ? Je les croyais plutôt constructeurs de ce genre de petits aéronefs assez bizarres…
- Oui, mais ça n’a pas marché, ils ont chuté et sont allés droit dans le mur avec leurs machines volantes, elles coûtaient cher et étaient beaucoup moins fiables qu’un bon vieux dragon.
- Ça, c’est vrai, il n’y a rien de plus solide qu’un authentique dragon ! dit fièrement Lance-Lô, resté muet jusqu’alors.
- Ton dragon parle ! s’éberlue Tâche Mâhal.
- Euh… oui, mais il ne crache pas de feu, ne vole pas non plus, il n’est pas tout à fait comme les autres, en fait.
- Vraiment ?
Le « négociant en tout », comme il aime à se présenter, tourne autour du petit dragon en se frottant l’occiput.
- Je suis en quelque sorte différent en mieux des autres, et je parle en toute modestie, croit bon d’ajouter Lance-Lô qui ne se sent plus. - Intéressant… Et il est à vendre ?
- Non, d’ailleurs il n’a plus de cote, je le garde presque par nostalgie, biaisé-je.
Lance-Lô se terre dans un mutisme aussi profond que soudain.
- Tout est à vendre, c’est une question de prix. Si tu changes d’avis, fais-moi signe, je serai preneur à un bon prix, j’ai déjà un client intéressé, si tu veux savoir. Il cligne de l’œil gauche.
- Tu m’as l’air doué pour les affaires, Tâche, chuchoté-je à l’oreille de l’humain.
- Depuis des générations, dans la famille, nous sommes négociants en tout. Nous achetons et revendons tout ce qui peut l’être sans exception, oui. Ah ! voici Etron, la ville dont je t’ai parlé, là tu trouveras de quoi et par qui faire réparer ton navire.
L’immense porte de la cité où trônent deux véritables dragons de chair et d’os respire la santé. Pas mal de monde en entre et en sort, la faisant ressembler à ces quelques fourmilières géantes du sud du pays.
- Ce sont des dragons physionomistes, explique Tâche Mâhal, en désignant les deux molosses qui encadrent la porte. Ils sont intraitables avec les nouvelles têtes, mais tu n’as rien à craindre puisque je t’accompagne, je suis un habitué des lieux.
- Ça me rassure, je déteste être refoulé.
Et en effet, les deux dragons physionomistes saluent d’un bref hochement du chef à notre passage. Nous pénétrons dans la ville d’Etron.
- Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? triomphe-modeste Tâche Mâhal, avec moi, on entre partout.
- C’est heureux, car je garde un mauvais souvenir de cette soirée où je me suis vu refuser l’entrée d’une ville, sous prétexte que je ne figurais pas sur la « liste ».
- Tu te souviens du nom de cette ville ?
- J’avoue avoir oublié…
- La ville d’Aïpi, je m’en souviens parfaitement, mon capitaine, intervient Lance-Lô.
- Eh bien, c’est fort dommage que tu ne m’aies point connu plus tôt, car mon cousin gère cette ville, il se nomme Saddam Ocamélia, c’est quelqu’un de très bien malgré son air un peu souffreteux et son allure cacochyme.
La ville est bruyante, fourmillante, et l’air y est vicié. Les maisons ont quelque chose de normand dans le style à encorbellements, presque touristique en fait. Les rues sont pavées de bonnes-intentions (un minerai très résistant, voisin du granit), les échoppes y sont nombreuses et variées. On y trouve pêle-mêle : un redresseur de torts, un jeteur de sorts, un électricien en faillite, un plombier en fuite, un kebab, une pizzeria dont les boutiques sont en forme de hutte – les fameuses pizza-huttes –, et l’éternel, l’incontournable Mac’D’os.
- Cela faisait bien longtemps que je n’avais vu autant de monde, dis-je, en prenant un air dégagé et bien nourri.
- Etron est très populaire, une sorte de station balnéaire, quoi…, renseigne Tâche Mâhal.
Il y a là quelques Elfes, grands prospecteurs de pétrole, cette matière noire et visqueuse malodorante, essentielle à la bonne marche de tout dragon qui se respecte et accessoirement utile pour l’éclairage, autant dire indispensable.
- Ce sont de vrais Elfes ? demandé-je, moi qui n’ai pas souvent l’occasion d’en rencontrer sur les flots, ces derniers ne prospectant que peu en mer, pour ainsi dire jamais.
- D’authentiques ! Tiens d’ailleurs, celui à la chevelure et à la barbe blanche, là-bas, et qui se gratte tout le temps, c’est leur chef, Lorik Floc Floc Régent de la caste des Elfes. (Il chuchote :) Je suis étonné de le voir ici, car il a été inquiété la semaine dernière par le conseil des sages…
- Ah ?
- Oui, il aurait détourné des fonds.
- De l’argent ? demande Lance-Lô qui vient de sortir de son mutisme.
- Non, des fonds, des fonds de barils de pétrole, un litre à chaque baril, qu’il aurait accumulés dans des pots qu’il aurait ensuite déposés vingt par vingt sur un compte à Lo-Zanne, pour revendre ensuite au noir.
- Sorte d’or noir si je comprends bien, conclus-je.
- Oui, on peut dire ça comme ça, mais rien n’est encore prouvé, alors…
- Des pots de vingt, quelle drôle d’idée, s’étonne Lance-Lô.
- Et la jeune fille elfe à ses côtés, qui est-ce ? m’intéressé-je, moi qui ai toujours eu un faible pour cette caste féminine là.
- C’est Fina, sa fille unique, elle est très, très belle.
- Pas mal en effet… Mais, dis-moi, Tâche, pourquoi « Floc Floc », c’est un surnom ?
Tâche voix-basse, comme s’il craignait d’être entendu :
- La légende dit qu’il sue énormément des pieds et chaque fois, à la belle saison, dans ses bottes de cuir, lorsqu’il marche…
- Oui, je vois : ça fait « floc floc ».
- Eh oui…
- Et ceux-là, qui sont-ils ?
- Ce sont des Hobbits, grands dresseurs de chevaux. Ils ont d’ailleurs amené aujourd’hui l’un de leurs meilleurs étalons.
- Le tout noir, là ?
- Oui, c’est un très bon reproducteur.
- Mais celui qui le tient par les rênes est un centaure, je croyais que les chevaux et les centaures ne s’entendaient pas ?
- D’habitude oui, tu as raison, ô Brakmâr, mais ces deux-là sont copains comme cochons. Ce centaure-là est très connu, c’est une sorte de sparring partner pour l’étalon, il est toujours de bon conseil et se trompe rarement dans la gestion de carrière d’un jeune étalon.
- C’est vrai, le centaure a toujours raison, c’est bien connu, commente Lance-Lô.
Personne ne relève.
- Ces Hobbits femelles qui les accompagnent sont gigantesques, c’est rare pour ce genre de caste, non ?
- Oui, c’est parce qu’elles sont issues des hautes montagnes de l’Est, cette caste-là a toujours des grosses Hobbites, c’est connu.
- J’ignorais… Ils ont donc tous, et ce n’est pas une légende, une grosse Hobbite.
- Eh oui !
Les humains, en grand nombre dans la ville d’Etron, sont tous marchands de nourriture : fruits, légumes, viande, œufs et volailles. Ils sont d’autant plus nombreux aujourd’hui, car c’est jour de marché.
- Je ne vois pas beaucoup de Nains par ici, constaté-je amèrement en baladant un regard rapide sur cette population aussi fourmillante qu’hétéroclite. - Les Nains, mineurs de père en fils, travaillent tous sans exception à la mine de sel d’Etron.
- Ben voyons…
- Logique, plus petits, ils creusent des galeries moins grosses, donc plus solides, c’est tout simple. De plus, leur capacité physique sans égale est rigoureusement indispensable dans ce genre d’activité.
- Oui, peut-être…, marmonné-je dans ma barbe, pas plus convaincu que ça.
- Il règne une odeur assez particulière dans ce village, fait remarquer Lance-Lô, qui a le sens olfactif fort développé.
- Oui, je m’attendais à cette question. Moi aussi cela m’a surpris au début, puis je me suis habitué. En fait, tous les murs de ces maisons qui nous entourent ont été réalisés en fiente de dragon géant.
- C’est-à-dire ? n’osé-je comprendre.
- En caca de dragon, pour employer un langage familier. C’est une matière certes très odorante, mais fort malléable, on peut tout fabriquer ou presque avec ça, et puis, une fois sèche, c’est très, très solide.
- Et pas cher par-dessus le marché ! conclut Lance-Lô, toujours près de ses colts, celui-là.
- Oui, bien sûr… mais approchons-nous de cet attroupement là-bas, je me demande bien ce qui attire autant la populace.
Et en effet, de nombreuses personnes ont lâché leurs activités pour former un cercle d’une trentaine de mètres de diamètre.
De petite taille, notre trio n’a aucun mal à se frayer un chemin jusqu’aux premières loges.
Que je te décrive, toi qui as payé ce livre de tes précieux deniers.
Au mitan de cette foule concentrique gît un dragon de fort belle taille. Embroché de tout son long, il rougit au-dessus d’un feu de tous les diables – le feu est alimenté par deux humains.
- C’est un dragon géant ! Pourquoi diantre font-ils rôtir un dragon géant ? Je croyais qu’ils s’en servaient pour construire leurs bâtisses ?
- Ne bougez pas, je vais me renseigner.
Et Tâche s’éloigne d’une dizaine de mètres. On le voit interroger un humain tenant une assiette d’étain et un long couteau dans la main droite.
Tâche Mâhal revient presque aussitôt.
- Alors ?
- Il était constipé et ne produisait presque rien à part du gaz. Mais chacun sait que le gaz de dragon géant ne sert à rien à part créer des trous dans la couche d’Ozone.
- Ozone, le fils du dieu Améphes III ?
- Lui-même. Les trous dans la couche de la jeune progéniture affaiblissent ses qualités en terme d’étanchéité et provoquent des pluies acides qui détruisent les forêts, c’est très, très embêtant…
Je tousse dans mon poing.
- Pour en revenir à nos dragons, ces gens attendent quoi au juste ?
- Une part… La viande des dragons géants est aussi rare que nourrissante. Un steak de dragon peut nourrir une équipe de trois à quatre mercenaires perdus dans un donjon et ce pour plusieurs jours, on raconte que les aventuriers Daroou, Hisssa, Tiggy Tahmal et Boris auraient survécu grâce à un seul steak, tous sauvés d’une faim atroce.
Une sonnerie de buccins retentit, annonçant la fin de la cuisson. Et là, la grande cohue commence, la débâcle humaine déferle comme une marée noire elfique sur les côtes de l’océan pas-si-fique-que-ça. Heureusement, chacun y trouve sa part et s’en va, repu de trop de barbaque.
- Tu avais raison, c’est excellent, concédé-je en fin gourmet et en me pourléchant les doigts.
- Je te l’avais dit. Mais toi, Lance-Lô, tu ne manges pas ?
- Je… je ne suis pas encore prêt à me nourrir de mes semblables.
- Tu ne sais pas ce que tu perds, éructé-je fortement.
Comme promis, Tâche Mâhal nous mène chez l’un des deux charpentiers d’Etron. Le célèbre négociant en tout me conseille gracieusement de faire effectuer deux devis comparatifs. Le secteur de la charpente étant en récession cette année, je pourrais en tirer avantage.
Mais les deux devis sont somme toute très proches et surtout très élevés, sans compter les délais d’exécution des travaux, presque insondables. Je signe et accepte malgré tout le devis le plus bas, concède une rallonge écourtant les délais (marrant comme dans le bâtiment, les rallonges écourtent) et à dieu va.
Copyright Le Léopard Masqué
12:53 Écrit par Marc dans Nicolas, Hervé | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : herve nicolas, romans humoristiques, fantasy, parodies, affaire elf, litterature francaise, heroic fantasy |
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lundi, 01 janvier 2007
C’est pas sorcier, Harry ! Le 7ème livre n’aura pas lieu – Gordon Zola - 2006
- A quoi sert le mot sorcier aujourd’hui, je vous le demande ?
Murmures sans précision dans l’assemblée.
- Eh bien, il sert à engraisser les éditeurs de livres pour enfants ! Nous sommes devenus la principale attraction de millions de mioches de Poildus qui se ruent sur les insanités, les niaiseries que publie un auteur britannique à la mode !
- Moi, j’ai lu ses livres et ils sont rudement chouettes !
C’était Eskalathor, le jeteur de sorts, qui venait de parler.
Du haut de sa chaire (et tendre), Kolthar le fusilla du regard. La main qui tenait sa baguette tremblait de rage.
- Tu n’as pas honte, Eskalathor ?!
- Non.
- Tu devrais ! Cette JFK Bowling a ruiné notre réputation… Avec elle, les terribles sorciers que nous étions ne sont devenus que rigolade, des potaches à baguette, des héros de papier sans intérêt !
De nos jours à Pointe-à-pitre en Guadeloupe se tient la grande réunion annuelle de la M.E.S.T.U.P.U.M.P.O (Mages Et Sorciers Tous Unis Pour Un Monde Plus Occulte). La Guadeloupe n'a pas été choisie au hasard, le sujet principal de cette réunion étant le vaudou aujourd'hui. Mais un autre sujet bien plus important et bien plus grave va bouleverser l'assemblée: le succès mondial des romans de Harry Potter qui nuit énormément au sérieux des sorciers et autres mages. De nos jours plus personne n'a peur d'eux, ils sont devenus la risée de tous. Ainsi décident-ils d'agir et lors de cette réunion sera mis au point un plan des plus machiavéliques. La guerre est déclarée et la première action sera de voler le manuscrit des dernières aventures de Harry Potter qui devra être publié bientôt. Il faut que le monde comprenne que la sorcellerie n'est pas un jeu d'enfants.
Les événements paranormaux se multiplient un peu partout sur Terre. le manuscrit de l'écrivain JFK Bowling a été volé ne laissant aucune trace. A Paris le commissaire Guillaume Suitaume, expert en enquêtes incroyables, est mis sur l'affaire. Il doit absolument découvrir ce qui se trame et y mettre un terme.
Vous l'aurez compris: C'est pas sorcier, Harry! est une parodie de l'univers du petit sorcier Harry Porter sorti de la plume de l'auteur anglais J-K Rowling. Le récit prend la forme d'un thriller ésotérique avec un fort côté historique et mythologique (la Grèce antique, le Minotaure, le Labyrinthe de Dédale, le Roi Salomon etc.). L'intrigue est impeccable, mais là n'est pas le principal intérêt de ce roman. C'est évidemment l'humour et la parodie qui prennent la place principale de ce roman. Et en effet ce roman est réellement hilarant. On rit franchement au fil des pages, on s'amuse à déceler les nombreux jeux de mots (difficile de les trouver tous), et les notes en aparté de l'auteur sont bien réussies. La construction du récit est toujours délirante et très surprenante. Gordon Zola (est-ce son vrai nom?) manie sa plume avec beaucoup de réussite. Sceptique au départ, j'ai finalement fini le roman d'une traite.
Il est à noter que l'écrivain Gordon Zola n'en est pas ici à sa première disgression littéraire. C'est pas sorcier, Harry! est déjà le sixième thriller humoristique de la série du commissaire Guillaume Suitaume (chaque aventure est tout à fait indépendante l'une de l'autre). Les précédents volumes sont Les Suppôts de Sitoire, La Fausse celtique, Le dada de Vinci, Où est le Bec? et Mozart est là! Le secret des francs-maçons. Tous sont publiés chez l'éditeur français Le Léopard Masqué, seul éditeur de l'hexagone à être spécialisé dans le roman humoristique. Il est à noter que l'éditeur a intégré un jeu de pistes interactif dans le roman (indices trouvés dans le roman répondant à d'autres questions données dans le roman ou sur internet) qui permettra aux participants de remporter un voyage.
C'est pas sorcier, Harry! de Gordon Zola est une véritable chef-d'oeuvre d'humour insolent!
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Extrait: chapitre 5 Le Démon de Minuit
Le père Noël…
Un curé a le droit de s’appeler Noël… ne vous en déplaise.
Le père Noël, donc, fut réveillé en pleine nuit par un coup violent porté à sa croisée, un poing rageur qui martelait sa vitre. Il ouvrit un œil hagard encore éperdu de sommeil, se mit sur son coude gauche, renifla l’odeur de rance auquel il ne s’habituait pas et crut mourir de peur en voyant la trogne tordue qui s’écrasait sur la fenêtre de sa chambre, une tronche tout en mocheté, une sale gueule, une goule maléfique qui faisait une grimace à rendre jaloux un présentateur télé…
Pour ajouter à la magie noire de l’instant, une masse de cheveux désordre rendait l’apparition toute Gorgone (pas Zola), sortie tout droit des contes et légendes des pays où tout est laid, affreux, cauchemardesque ! Vous savez, les pays avec des fées à verrues et des faits avérés…
Le curé fit un signe de croix rapide en disant que sa dernière minute était arrivée quand il se rendit compte qu’il s’agissait simplement de la face de la mère Maurte, Adèle Maurte, la femme du charcutier ! Elle tambourinait sauvage, à coups redoublés et usait d’onomatopées inédites dans le dictionnaire des cochonneries (femme de charcutier oblige).
Le père Noël se leva précipitamment pour aller ouvrir sa fenêtre… Dans cette précipitation nocturne, impromptue et inopinée, il ne manqua pas de se prendre les pieds dans un tapis sournois tapi sur le sol ; il en résultat une chute spectaculaire (dite « la bûche de Noël »), et l’homme d’Eglise se retrouva avec son aube sur la tête… en pleine nuit !!! La mère Maurte n’en ria pas mais s’écrasa un peu plus le nez sur la vitre, transformant la vision en un tableau du Caravage. L’abbé, rouge de honte, cacha ses effets personnels, se remit sur pied avec le peu de fierté qui lui restait et ouvrit enfin la fenêtre à cette hideuse apparition. Sans le carreau, Adèle Maurte n’était guère plus avantagée, la patine du verre apportait même un peu d’amélioration au visage original, gommant les imperfections nombreuses qui allaient de la moustache mal épilée à la ride accusatrice, en passant par le nez vérolé, dévasté par une varicelle de jeunesse. Elle semblait avoir à peu près dans les cinquante-trois ans et deux mois. L’abbé exorbita (ce n’est pas cochon). - Que se passe-t-il, Adèle ?
- Excusez-moi, monsieur l’abbé… c’est terrible ! Un drame chez la famille Broilleur !
Interloquage.
Sammy Broilleur était un des plus gros notables de la région. Son usine de fabrique de fausses citrouilles et de balais de sorcières nourrissait une bonne partie de la région, nourrissait également diverses jalousies… L’abbé ne l’ignorait pas et imagina aussitôt le pire, une histoire de vengeance, peut-être avec du crime horrible, du décimage bourgeois !
- Il est arrivé quelque chose à monsieur Broilleur ?
- A sa femme.
- Lucette ?
Il n’en avait qu’une aux dernières nouvelles des potins villageois.
- Elle est morte ?
- Pas encore… mais c’est presque pire !
De plus en plus inquiet, le père Noël, qui ne croyait plus en l’autre depuis bien longtemps, enfila son costume (car il gardait toujours l’habit de prêtre à portée de son lit).
- Peut-être devriez-vous prendre un peu d’eau bénite, mon père…
- Pour quoi faire ?
L’Adèle hésita un instant.
- Cela ne peut pas faire de mal.
Que répondre à cela ?.....
...Au centre, sur un vaste lit, Lucette Broilleur paraissait dormir… Seul problème : elle était à un mètre au-dessus du matelas et tournait sur elle-même, plus roide qu’une justice d’autrefois !
La mâchoire du père Noël s’écrasa avec force sur ses charentaises… Tout accablé surprise !
- Voilà, monsieur l’abbé, ça fait plus de trois heures que ma femme tourne !
- Que s’est-il passé ?
- Aucune idée… J’étais dans mon bureau à l’étage inférieur quand j’ai entendu un grand cri en provenance de la chambre de ma femme… J’ai accouru quatre à quatre et je suis tombé sur… ça !
Le « ça » n’était pas très beau à voir.
Le regard du prêtre se posa sur Adèle Maurte mais personne ne daigna expliquer sa présence… Il se contenta d’un silence inspirateur de suspicion. …
…. S’armant de tout son courage, le père Noël se signa et grimpa sur le lit. Pour amorcer sa nouvelle incantation, il devait prendre la main du patient…
Comment faire avec une possédée qui tournait sur elle-même ? Une seule solution, la plus cavalière… Il sauta sur sa monture comme Saint-Michel sur le démon et agrippa les doigts grassouillets de sa « cliente » ! Le corps de Lucette Broilleur se mit à tournoyer de plus en plus vite emportant son cavalier dans un rodéo ridicule sous les regards atterrés (ou terre-à-terre) d’un auditoire subjugué. L’abbé ne lâcha pas prise et hurla son discours exorcisant :
- Au nom de la Très Sainte Trinité, de la Vierge Marie, de Sainte-Catherine, de Saint-Antonin, de la Cour Céleste, des Douze Apôtres, des Quatre Evangélistes, de la part des Neufs Chœurs des Anges, des Sept Béatitudes et de tout ce qui traîne de bon et de positif dans le coin, je vous ordonne de quitter ce pauvre corps ! Démons, Succubes, Incubes, Apéricubes, fichez le camp ! Retournez dans vos antres flamboyants ! Abandonnez cette bonne grosse à l’amour des siens ! Vade Retro Satanas et Diabolo !
Et ça tournait, tournait toujours… Tournait le manège des forces obscures, des choses d’en bas, des saloperies malignes ! Le ou les suppôts du grand cornu ne voulaient pas quitter cette grosse enveloppe terrestre… La prière d’exorcisme n’y faisait rien… Uriner dans un Stradivarius n’aurait pas fait mieux ! Le prêtre réitéra sa formule incantatoire mais l’enveloppe corporelle de Lucette Broilleur se mit à tournoyer plus vite encore... Le père Noël lâcha prise et s’en alla rouler dans un coin de la chambre… Plus de peur que de mal. Exorcisme raté ! La broche humaine reprit sa vitesse de croisière.
L’abbé se releva péniblement, faisant grincer ses articulations.
- Vous aviez raison, monsieur Broilleur, votre dame à l’air rudement occupée… M’est avis qu’ils sont plusieurs là-dedans, sauf vot’ respect.
- Ca ne doit pas beaucoup la changer, répliqua l’industriel avec tout le tact du mari qui mesure la frivolité de son épouse avec une règle à graduer les coups fourrés.
Le prêtre laissa passer l’ange noir.
- L’envoûtement a l’air très puissant… Vous avez noté des signes avant-coureurs ?
- C’est à dire ?
- Votre femme aurait-elle été victime de divers tracas dans les dernières semaines ? Un tel sort est souvent l’aboutissement d’une série de « malchances »… Sammy Broilleur jeta un œil de bœuf à la charcutière qui lui répondit d’un sourire qu’elle réservait aux gens bons.
- Pas que je sache.
Le père Noël se frotta le menton et souleva la paupière gauche… Il venait d’avoir une idée. Il se précipita sous lit…
Bingo !
Il en retira une citrouille de taille moyenne… une vraie, pas une en plastique sortie des usines Broilleur ; elle était sculptée avec art et finesse au point qu’on y reconnaissait le visage légèrement empâté de Lucette… et chose plus incroyable encore autant qu’étrange s’il en fut, le cucurbitacée était constellé d’aiguilles, une myriade d’épingles plantées dans le fruit, de toutes parts, du plantage sauvage, de l’aiguillette sorcière… Citrouille immangeable au risque de se percer le digestif ! Y’avait de l’esprit belzébutheur dans l’air, de la pensée vacharde, du diabolique vicieux ! Un petit malin (sans jeu de mots) cherchait des noises terribles à dame Lucette…
- C’est quoi ça ? s’effondra Broilleur.
- Une citrouille…
- Qu’est-ce que ma femme fait avec une citrouille sous son lit ? (1)
- C’est une technique d’ensorcellement classique… Votre épouse est totalement possédée !
- Qu’est-ce qu’on peut faire ?
- Trouver l’envoûteur !
Et ça tournait… tournait toujours…
(1) Car les deux époux faisaient chambre à part (NdA).
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Voir également:
- Mozart est là! Le secret des francs-maçons - Gordon Zola (2006), présentation et extrait
20:35 Écrit par Marc dans Zola, Gordon | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : guillaume suitaume, gordon zola, parodies, litterature francaise, fantastique, romans humoristiques |
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vendredi, 06 janvier 2006
INDEX - Humour / Parodies
Borel, Petrus Le journal de Bridget jones (Bridget Jones's Diary, 1996), présentation
- Le Croque-mort (1840), présentation et texte intégral
Boulle, Pierre
- L'enlèvement de l'obélisque - Pierre Boulle (2007), présentation
Dard, Frédéric
- San-Antonio chez les Mac (1961), présentation
Denuzière, Maurice
- Un chien de saison (1979), présentation et extrait
Fellag, Mohamed Saïd
- Le dernier chameau et autres histoires (2004), présentation et extrait
Fielding, Helen
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- Kuru (2005), présentation
Jerome, Jerome K.
- Trois hommes dans un bateau (Three Men in a Boat, 1889), présentation et extrait
Leroux, Gaston
- Le fauteuil hanté (1909), présentation et extrait
Liebig, Etienne
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- Voyage autour de ma chambre (1794), présentation et extrait
Nicolas, Hervé
- L’affaire elfe : une aventure de Brakmâr le Viking (2007), présentation et extrait
Romains, Jules
- Knock ou le Triomphe de la médecine (1923), présentation et extrait
Zola, Gordon
- Mozart est là! Le secret des francs-maçons (2006), présentation et extrait
- C'est pas sorcier, Harry! Le 7ème livre n'aura pas lieu (2006), présentation et extrait
18:18 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : humour, romans humoristiques, parodies |
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