samedi, 05 février 2011
“Werk” et “Nog” - Josse de Pauwe - 2001 et 2004
Sommige mensen zijn lief,' zeg ik, 'andere niet.'
'Ja,' zegt ze, 'sommige mensen zijn lief en de mama is een sommige mens.'
'Dat is waar,' zeg ik.
Het blijft weer een tijdje stil en dan vanuit het niets:
'... en papa is een slechte mens.'
Ik schrik van zoveel inzicht.
'Ah ja... papa is een slechte mens want papa heeft toch slechte ogen?'
Blij met deze uitleg, doe ik er een schep bovenop:
'Papa is ook een valse mens,' zeg ik, 'want papa heeft valse tanden.'
'Ja,' zegt ze, 'papa is een valse en een slechte mens... maar ook wel een beetje een sommige mens.'
Josse de Pauw, né en 1952, est à la fois un acteur, metteur en scène de théâtre et cinéaste belge néerlandophone. Après des débuts dans la troupe de théâtrre Radeis (1976) une riche carrière s’offrira à lui et qui sera tout aussi reconnue en Belgique qu’à l’international. Il jouera notamment dans des films tels que Crazy Love, Wait until Spring Bandini, Hombres Complicados de Dominique Deruddere, Toto Le Héros de Jaco Van Dormael et dans Sailors Don't Cry de Marc Didden. De nombreuses récompenses lui seront d’ailleurs attribués jusqu’à aujourd’hui.
Dès 2001 il fait publier un premier livre Werk qui sera suivi en 2004 par Nog (les deux titres pouvant se traduire en français par Travaux et Encore). Ces deux livres sont en fait des recueils de notes que l’artiste a fait durant plusieurs années, et on y trouve un peu de tout que ce soit des nouvelles de fiction, de la poésie, des extraits de journal de bord, des photos, des observations de la vie quotidienne, des réflexions sur la représentation théâtrale, des souvenirs de ses tournées avec la troupe Radeis, des rencontres avec certains artistes, des collaborations avezc d’autres... bref un peu de tout, toujours décrit avec une belle dose d’humour et d’inventivité. Tous ces textes se retrouvent ainsi offerts pêle-mêle dans ces deux volumes à un lecteur qui plongera avec le plus grand plaisir dans cet univers décalé qu’est celui de l’un des plus grands acteurs et réalisateurs belges flamands de notre époque.
Artiste flamand à la base, et cela malgré une carrière qui a outrepassée les frontières linguistiques et nationales de la Belgique, ces deux livres ont été publiés en néerlandais et il n’existe à ma connaissance encore aucune traduction. Une autre compilation de ces deux livres a été réalisée et publiée en français par les éditions Genèse sous le titre de Le Temps d'être.
Werk et Nog représentent une plongée dans l’univers du grand acteur et réalisateur qu’est Josse de Pauw, deux livres qui sont à découvrir !
Pour commander ces livres :
AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com
Présentes éditions : éditions Houtekiet, 2001 et 2004
09:25 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Pauw, Josse de | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le temps d'être, josse de pauw, litterature belge, recueils, nouvelles, notes, reflexions, radeis, theatre, nog, werk, cinema |
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lundi, 22 novembre 2010
Au bois dormant - Boileau-Narcejac - 1956
En Bretagne en 1818, le jeune comte Aurélien de Muzillac, fidèle à une promesse faite à sa mère, revient en ses terres d’un exil passé en Grande-Bretagne suite à la Révolution afin de récupérer le château familial de Muzillac, qui après avoir été propriété de deux hommes morts dans d’étranges circonstances, est devenu propriété des Herbeau, une famille de riches bourgeois, très discrets et qui ne fréquentent guère le village.
Aurélien veut récupérer son domaine par voie légale et tente ainsi de faire une offre aux nouveaux propriétaires. Mais lorsqu’il se rend chez eux, il les retrouve mort. Tout le suspecte de ce meurtre, ainsi Aurélien tente d’éclaircir ce qui se passe pour retrouver les Herbeau plus tard bien vivants ! Un sortilège est-il en jeu ? Une malédiction frapperait-elle cette famille. L’acte de vente est ensuite vite conclu, les Herbeau semblant vouloir quitter au plus vite les lieux. Seule leur charmante et mystérieuse fille restera, qu’Aurélien épousera d’ailleurs. Mais très vite les mystères recommencent et Aurélien constate que son épouse se comporte d’une façon des plus étranges…
La nouvelle Au bois dormant est l’œuvre du célèbre duo d’écrivains Boileau-Narcejac, formé par Pierre-Louis Boileau et Pierre Ayraud, dit Thomas Narcejac, qui, au file de leur longue carrière, ont démontré être de véritables orfèvres du roman policier. Ils le prouvent ici dans cette étrange nouvelle qui semble tout avoir du genre du fantastique, si peut-être une interprétation différente ne pouvait pas l’éclairer d’un tout autre point de vue.
En effet la partie principale de cette nouvelle est constitué par le testament d’Aurélien de Muzillac, retrouvé et lu de nos jours par deux randonneurs et dans lequel ceux-ci découvrent l’histoire fantastique de Muzillac telle que la vécue le comte. Or en épilogue ces deux randonneurs vont imaginer une toute autre histoire qui expliquerait par la raison ce que le comte a attribué au surnaturel. Le résultat est étonnant : une toute autre histoire émerge ainsi et démontre l’incroyable construction de l’intrigue, où chaque détail se voit interprété de deux façons différentes.
Au bois dormant a été publié en 1956 dans un recueil de deux textes intitulé Le mauvais œil, titre de la première nouvelle du recueil.
Au bois dormant de Boileau-Narcejac est une étonnante nouvelle, qui fait se confronter deux points de vue autour de mêmes événements, l’une expliquant l’autre ?... pas si sûre. Au lecteur de juger !
A découvrir !
Pour commander ce livre :
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Présente édition : Editions Folio Gallimard, 11 mai 2006, 129 pages
15:43 Écrit par Marc dans Boileau-Narcejac, Critiques littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : boileau-narcelac, litterature francaise, romans policiers, nouvelles, au bois dormant |
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vendredi, 14 mai 2010
Le pont flottant des songes (Yume no ukihashi) - Junchirô Tanizaki - 1959

Tadasu est adulte, mais lorsqu'il pense à sa mère il retombe dans l'enfance. Sa mère, Chinu, cette femme merveilleuse lui rappelle sans cesse tant de bonheur. Et la deuxième femme de son père réincarne parfaitement la première, d'ailleurs elle sera également appelée Chinu. Et envers cette deuxième femme Tadasu va entretenir une relation des plus troubles, quelque part entre amour familial et désir plus charnel.
Ce court texte plein de saveur qu'est Le pont flottant des songes écrit en 1959 par le grand écrivain japonais Junichirô Tanizaki est un hommage, voire un éloge, saisissant de la maternité et des femmes de façon plus générale. Fortement autobiographique l'auteur nous porte à travers une prose des plus poétiques à la découverte de cet amour qui le marqua lui-même autant.
Le pont flottant des songes est un texte magnifique sur l'amour maternel et sur l'image de la femme.
A lire !
Extrait :
Lorsque, n'arrivant pas à m'endormir, je faisais mon enfant gâté et que, tout agité, je réclamais: "Maman! Laisse-moi dormir avec toi!", elle venait voir ce qui se passait et, en me disant: "Allons, mon petit chéri!", elle me prenait dans ses bras pour m'emmener dans sa chambre à coucher. Bien que la literie fût déjà préparée dans la grand pièce où dormaient mes parents, mon père, qui était probablement allé à la villa au fond du jardin, n'était pas là. Ma mère, qui ne s'était pas encore changée pour la nuit, s'allongeait dans sa tenue habituelle, sans même défaire son obi, pour me serrer contre elle, ma tête sous son menton. Une lampe éclairait la chambre, mais comme j'enssevelissais mn visage entre les pans entrouverts de son kimono, je ne percevais qu'une vague pénombre alentour. Le parfum de ses cheveux, qu'elle nouait en chignon, effleurait mes narines. Je cherchais de mes lèvres le bout de son sein, le prenais dans ma bouche, le roulais sous ma langue. Sans rien dire, maman me laissait téter aussi longtemps que je voulais. Je crois me souvenir d'avoir pris le sein jusqu'à ce que je sois devenu passablement grand, car à cette époque personne personne n'insistait sur la questio du sevrage. Tout en jouant sur son mamelon de la pointe de ma langue, je tétais de mon mieux,et alors, ô bonheur! j'en tirais du lait. Des effluves où cette odeur lactée se mêlaient au parfum de sa chevelure flottaient tout autour de mon visage enfoui dans sa poitrine. Il régnait là une obscurité profonde qui laissait pourtant deviner un halo blanchâtre autour de ses seins.
Pour commander ce livre :
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Présente édition : traduit du japonais par Jean-Jacques Tschudin, Editions Folio, 7 mai 2009, 109 pages
Voir également :
- Le meurtre d’O-Tsuya (お艶殺し) - Junichirô Tanizaki (1915), présentation
20:13 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Tanizaki, Junichirô | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : junichiro tanizaki, litterature japonaise, recits autobiographiques, nouvelles |
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vendredi, 30 octobre 2009
Des nouvelles de Coudekerque-Branche - Sandrine Berthier-Lecleire, Maxime Gillio, Christophe Lecoules et J. Wouters - 2009

Coudekerque-Branche, en France. Un serial-killer fait une victime dans chaque quartier de la ville; un disc-jockey n'a pas l'oreille musicale; un joaillier est retrouvé mort dans le canal de Bergues, un cadavre qui date de la Seconde Guerre mondiale est retrouvé...
Coudekerque-Branche, petite ville du Nord de la France dans la banlieue de Dunkerque, organise chaque année son petit Salon du livre et de la bande-dessinée. La dernière édition ayant eu lieu le 24 et 25 octobre de cette même année 2009. A l'occasion de cette édition, la ville de Coudekerque-Branche et l'éditeur français Ravet-Anceau ont décidé de collaborer avec trois auteurs dunkerquois, Maxime Gillio, Christophe Lecoules et J. Wouters, pour sortir un recueil de nouvelles policières qui se déroulent justement dans cette petite ville. Y est associée de plus Sandrine Berthier Lecleire, primée dans le cadre d'un concours de nouvelles organisé pour cette même occasion. Ainsi est né ce recueil : "Des nouvelles de Coudekerque-Branche" comportant quatre nouvelles et présenté en avant-première lors du Salon du livre 2009 et qui sera ensuite disponible à l'Office de Tourisme de la ville et dans certains commerces de la région.
Quatre nouvelles donc qui nous font découvrir la ville de Coudekerque-Branche et ses habitants. Mais aussi quatre intrigues et quatre styles différents qui mènent le lecteur à travers les différentes facettes du genre, et qui, de plus, s'amusent avec talent à en déjouer les codes.
"Des nouvelles de Coudekerque-Branche" est un très bon recueil de nouvelles policières, toutes originales et bien surprenantes. Excellent pour tous les amateurs de polars.
Un recueil à découvrir !
Récapitulatif des nouvelles :
Le coup du lapin - Sandrine Berthier-Lecleire
Un cadavre qui date de la Seconde Guerre mondiale réapparaît, après des travaux, dans le jardin du couple Derryver. Un suspect, Madame Derryver, âgé de près de 90 ans. Mais après cette découverte le plus étonnant est que les meurtres recommencent, et pour suspect, toujours Madame Derryver.
Sandrine Berthier-Lecleire est la lauréate du 1er concours de nouvelles du Salon du livre et de la bande dessinée de Coudekerque-Branche. Sa nouvelle, Le coup du lapin, se déroule dans la maison de ses grands-parents à Coudekerque-Branche, et présente sa première publication.
Le tueur du cadastre - Maxime Gillio
Un assassin fait une victime dans chaque quartier de la ville. Le lieutenant Eric Fontaine enquête, et demande l'aide de Serge Vitasse, un archiviste et grand connaisseur des lieux, pour élucider ce mystère. Mais au fil de leurs entretiens un drôle de jeu s'installe entre les deux personnages...
Maxime Gillio, dunkerquois d'origine est l'auteur de plusieurs romans policiers, dont Bienvenue à Dunkerque (2007), L'abattoir dans la dune (2008), Le cimetière des morts qui chantent (2009) et Les disparue de l'A16 (2009) (en collaboration avec Virginia Valmain).
Zone du Tonkin - Christophe Lecoules
Un bijoutier est retrouvé mort dans le canal de Bergues. Tout fait croire à un meurtre crapuleux. Des indices existent, mais les pistes auxquelles elles mènent semblent trompeuses. Et l'affaire s'envenime rapidement.
Christophe Lecoules est l'auteur de deux romans policiers : Mort à Dunkerque (2006) et Une nuit de Carnaval (2007).
Les oreilles de Mickey - de J. Wouters
Un mariage au Vieux-Coudekerque, tout le quartier est invité pour faire la fête. Au lendemain, gueule de bois pour tous, mais surtout un mort: le cadavre du disc-jockey est retrouvé portant d'immenses oreilles de Mickey...
J. Wouters est l'auteur de plusieurs romans policiers et romans jeunesse dont Le passage à canote (2007), Au pied du sémaphore (2008), Chiens d'Arras (2008), Clair de loups (2009), La petite grenouille aux pieds bleus (2008) et Rififi à Sainte-Enimie (2008).
Voir également :
- Le cimetière des morts qui chantent - Maxime Gillio (2009), présentation
15:07 Écrit par Marc dans Collectif Coudekerque-Branche | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : j wouters, sandrine berthier-lecleire, maxime gillio, christophe lecoules, litterature francaise, romans policiers, recueils de nouvelles, nouvelles, coudekerque-branche, dunkerque |
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mardi, 14 juillet 2009
Une nuit de Cléopâtre - Théophile Gautier - 1838

Alors que sa cange magnifique poussée par cinquante rames descend le Nil, Cléopâtre se remet en question sur sa position de reine dans ce vaste royaume et sur ses amours souvent déçus. S'approche alors, sur une coquille de noix, un jeune paysan venu déclarer son amour à la souveraine, en lui lançant par une flèche un mot d'amour qui la bouleversera...
Parue d'abord dans La Presse, les 29 et 30 novembre, 1, 2, 4 et 6 décembre 1838, ce court roman en cinq chapitres de l'écrivain français Théophile Gautier fait revivre au lecteur une nuit au bord du Nil en compagnie de la magnifique Cléopâtre en quête d'un amour réel, ainsi que de sa rencontre avec un beau jeune homme éperdument amoureux d'elle. On y retrouve le romantisme classique cher à Théophile Gautier, le thème de l'amour impossible, mais surtout de magnifiques descriptions du Nil qui apportent un réel plus à ce texte par rapport à d'autres du même auteur.
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Texte intégral :
I
Il y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ, qu’une cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée comme les pattes d’un scarabée gigantesque.
Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svelte de proportions et merveilleusement taillée pour la marche ; une tête de bélier surmontée d’une boule d’or armait la pointe de la proue, et montrait que l’embarcation appartenait à une personne de race royale.
Au milieu de la barque s’élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d’honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.
Deux chambres également couvertes d’hiéroglyphes occupaient les extrémités du croissant ; l’une d’elles, plus vaste que l’autre, avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les châteaux-gaillards de ces bizarres galères du seizième siècle dessinées par Délia Bella ; la plus petite, qui servait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire. Le gouvernail était fait de deux immenses avirons ajustés sur des pieux bariolés, et s’allongeant dans l’eau derrière la barque comme les pieds palmés d’un cygne ; des têtes coiffées du pschent, et portant au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.
C’était un homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l’œil relevé par les coins, les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l’oreille détachée du crâne, le type égyptien dans toute sa pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses et cinq ou six tours de verroteries et d’amulettes composaient tout son costume.
Il paraissait le seul habitant de la cange, car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat-bord, ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d’éventail à chaque flanc de la barque, et retombant dans le fleuve après un léger temps d’arrêt.
Aucun souffle d’air ne faisait trembler l’atmosphère, et la grande voile triangulaire de la cange, assujettie et ficelée avec une corde de soie autour du mât abattu, montrait que l’on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s’élever.
Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb ; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations ; une lumière crue, éclatante et poussiéreuse à force d’intensité, ruisselait en torrents de flamme, l’azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l’horizon incendié. Pas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l’éternité.
L’eau du Nil, terne, et mate, semblait s’en-dormir dans son cours et s’étaler en nappes d’étain fondu. Nulle haleine ne ridait sa surface et n’inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s’ils eussent été sculptés ; à peine si de loin en loin le saut d’un bechir ou d’un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d’argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes ; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre, qui ne fut jamais qu’un grand tombeau, et dont les vivants semblent ne pas avoir eu d’autre occupation que d’embaumer les morts. Tristesse aride, sèche comme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n’ayant point de nuage gris de perle à suivre à l’horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux ; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.
Le silence était si profond, qu’on eût dit que le monde fût devenu muet, ou que l’air eût perdu la faculté de conduire le son. Le seul bruit qu’on entendît, c’était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui, fatigué de se tenir debout, une patte repliée sous le ventre et le cou entre les épaules, quittait sa pose immobile, et, fouettant brusquement l’air bleu de ses ailes blanches, allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.
La cange filait comme la flèche sur l’eau du fleuve, laissant derrière elle un sillage argenté qui se refermait bientôt ; et quelques globules écumeux, venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque, déjà hors de vue.
Les berges du fleuve, couleur d’ocre et de saumon, se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l’eau, si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac, et qu’il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel, ou si le ciel réfléchissait le Nil.
Le spectacle changeait à chaque instant : tantôt c’étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneaux de figures bizarres ; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées de grands sphinx accroupis, coiffés du bonnet à barbe cannelée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir ; des palais démesurés faisant saillir sur l’horizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée ; des temples aux colonnes énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante blancheur des processions de figures hiéroglyphiques ; toutes les prodigiosités de cette architecture de Titans : tantôt des paysages d’une aridité désolante ; des collines formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles ; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d’un incendie ; des tertres bossus et difformes, accroupis comme le criocéphale des tombeaux, et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite ; des marnes verdâtres,des ocres roux, des tufs d’un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose-sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières. Cette aridité n’était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard ; le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature ; seulement de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l’horizon, comme un crabe végétal ; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze ; un carthame, trouvant un peu d’humidité à l’ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale.
Après ce coup d’œil rapide sur l’aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et, sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos d’honneur.
L’intérieur était peint en blanc, avec des arabesques vertes, des filets de vermillon et des fleurs d’or de forme fantastique ; une natte de joncs d’une finesse extrême recouvrait le plancher ; au fond s’élevait un petit lit à pieds de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d’hémicycle en bois de cèdre monté sur un pied, destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la tête de la personne couchée.
Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard fît perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine, la femme la plus complète qui ait jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable auquel les poètes n’ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n’est pas besoin de nommer Cléopâtre.
Auprès d’elle, Charmion, son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d’ibis ; une jeune fille arrosait d’une pluie d’eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l’air n’y arrivât qu’imprégné de fraîcheur et de parfums.
Près du lit de repos, dans un vase d’albâtre rubané, au goulot grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron, trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d’un bleu céleste, les autres d’un rosé tendre, comme le bout des doigts d’Isis, la grande déesse.
Cléopâtre, ce jour-là, par caprice ou par politique, n’était pas habillée à la grecque ; elle venait d’assister à une panégyrie, et elle retournait à son palais d’été dans la cange, avec le costume égyptien qu’elle portait à la fête. Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir comment la reine Cléopâtre était habillée en revenant de la Mammisi d’Hermonthis où l’on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré ; c’est une satisfaction que nous pouvons leur donner.
La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d’or très léger formé par le corps et les ailes de l’épervier sacré ; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s’allongeaient presque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rosé et plus délicatement enroulée que la coquille d’où sortit Vénus que les Egyptiens nomment Hâtor ; la queue de l’oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes ; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries ; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles s’échappaient de ce casque et filaient en longues tresses sur de blondes épaules, dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d’azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas ! apercevoir que le commencement ; une robe de lin à côtes diagonales, ― un brouillard d’étoffe, de l’air tramé, ventus textilis, comme dit Pétrone, ― ondulait en blanche vapeur autour d’un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l’épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite, le bras serré par six cercles d’or et la main ornée d’une bague représentant un scarabée. Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre ; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n’effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris.
Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointe et rattachées sur le cou-de-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.
La reine Cléopâtre n’avait cependant pas l’air de satisfaction d’une femme sûre d’être parfaitement belle et parfaitement parée ; elle se retournait et s’agitait sur son petit lit, et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque instant les plis de son conopeum de gaze que Charmion rajustait avec une patience inépuisable, sans cesser de balancer son éventail.
« L’on étouffe dans cette chambre, dit Cléopâtre ; quand même Phtha, dieu du feu, aurait établi ses forges ici, il ne ferait pas plus chaud ; l’air est comme une fournaise ». Et elle passa sur ses lèvres le bout de sa petite langue, puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.
Charmion, toujours attentive, frappa des mains ; un esclave noir, vêtu d’un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d’une peau de panthère jetée sur l’épaule entra avec la rapidité d’une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pastèques, et dans la droite un vase long muni d’un goulot comme une théière.
L’esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine. Cléopâtre toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d’elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs, onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière :
« O Charmion ! dit-elle, je m’ennuie ».
II
Charmion, pressentant une confidence, fit une mine d’assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.
« Je m’ennuie horriblement, reprit Cléopâtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue ; cette Egypte m’anéantit et m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus triste que la nuit profonde de l’Erèbe : jamais un nuage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! Tiens, Charmion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie ! De la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n’est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre ; c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il recouvre ; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd ; il me gêne et m’inquiète ; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m’y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant ; tout y est sombre, énigmatique, incompréhensible ! L’imagination n’y produit que des chimères monstrueuses et des mouvements démesurés ; cette architecture et cet art me font peur ; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur les genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide ; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles ? Le granit lui-même se lasse à la fin ! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect ? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt ? qu’ont-ils donc à fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l’éternité et l’infini ? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine ? A droite, à gauche, de quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d’homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d’accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au delà de vous des choses que l’on ne peut redire ; ― une famille d’animaux et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir, si vous franchissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile !
Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu’aux entrailles de la terre, où la lumière n’arrive pas, où les flambeaux s’éteignent faute d’air, et partout, et toujours, d’interminables hiéroglyphes sculptés et peints, racontant en langage inintelligible des choses que l’on ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues ; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s’est usé à écrire l’épitaphe d’un roi ! Du mystère et du granit, voilà l’Egypte ; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine ! L’on ne voit que symboles menaçants et funèbres, des pedum, des tau, des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où l’on pèse les âmes, ― l’inconnu, la mort, le néant ! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres ; pour allées d’arbres, des avenues d’obélisques de granit ; pour sol, d’immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu’une seule dalle ; pour ciel, des plafonds de granit : ― l’éternité palpable, un amer perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! ― des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu’il faut monter avec des échelles ; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l’on marcherait un an sans en trouver l’issue ! ― le vertige de l’énormité, l’ivresse du gigantesque, l’effort désordonné de l’orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde !
Et puis, Charmion, je te le dis, j’ai une pensée qui me fait peur ; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur forme et leur aspect ; l’âme évaporée, la dépouille reste, sous ce peuple il y a vingt peuples ; chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles ; chaque génération qui s’en va fait une population de momies a une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le grand-père et l’aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu’ils étaient pendant la vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours !
Quand je songe à ces multitudes emmaillottées de bandelettes, à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans, face à face, dans leur silence que rien ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu’on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu’eux, il me prend des terreurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils, puisqu’ils ont encore des lèvres, et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l’état où elle l’a quitté ?
L’Egypte est vraiment un royaume sinistre, et bien peu fait pour moi, la rieuse et la folle ; tout y renferme une momie ; c’est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c’est là que vous aboutissez ; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Eventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n’allongerez pas votre cadavre d’un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où l’on ne respire pour parfum que l’odeur acre du naphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne le creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s’étendent jusque sous votre alcôve ? Etre la reine des momies, avoir pour causer ces statues roides et contraintes, c’est gai ! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j’avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j’aimais quelqu’un ou quelque chose, si j’étais aimée ! mais je ne le suis point.
Voilà pourquoi je m’ennuie, Charmion ; avec l’amour, cette Egypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d’Anubis et aux épouvantements des villes souterraines ».
Charmion sourit d’un air incrédule. « Ce ne doit pas être là un sujet de chagrin pour vous ; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d’or d’Eros lui-même.
― Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c’est le diadème ou le front que l’on aime en elle ? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur, descendue des hauteurs du trône, aurais-je la célébrité et la vogue de Bacchide ou d’Archenassa, de la première courtisane venue d’Athènes ou de Milet ? Une reine, c’est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de si séparé, de si impossible ! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise ? Ce n’est plus une femme, c’est une figure auguste et sacrée qui n’a point de sexe, et que l’on adore à genoux sans l’aimer, comme la statue d’une déesse. Qui a jamais été sérieusement épris d’Hère aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer ? qui a jamais essayé de baiser les pieds d’argent de Thétis et les doigts de rosé de l’Aurore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d’or du ciel ? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans les nécropoles dont je parlais tout à l’heure ».
Quoiqu’elle n’élevât aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres de l’esclave grecque faisait voir qu’elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.
« Ah ! continua Cléopâtre, je voudrais qu’il m’arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue ! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de rosés et prolongés jusqu’au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus, les unions de perles, les parfums d’Asie, les recherches les plus exquises, les somptuosités les plus folles, rien ne m’amuse plus ; tout m’est indifférent, tout m’est insupportable !
― On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois ».
Fatiguée d’une aussi longue tirade, Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d’elle, y trempa ses lèvres, et, mettant sa tête sous son bras avec un mouvement de colombe, s’arrangea de son mieux pour dormir. Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d’une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d’or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.
Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pont de la cange et jouissons de l’admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l’occident, occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d’azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demi-teinte rosé ; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle, et, produit des teintes pareilles à celles des turquoises. L’eau frisée par un rayon oblique a l’éclat mat d’une glace vue du côté du tain, ou d’une lame damasquinée ; les sinuosités de la rive, les joncs, et tous les accidents du bord s’y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre. A la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas, comme un grain dépoussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller à la dérive, un crocodile levant, pour respirer l’air moins brûlant du soir, le bout de son rostre squammeux, le ventre d’un hippopotame qui s’épanouit à fleur d’eau ? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve ? car le vieil Hopi-Mou, père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnes de la Lune. Ce n’est rien de tout cela. Par les morceaux d’Osiris si heureusement recousus ! c’est un homme qui paraît marcher et patiner sur l’eau... l’on peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d’écorce ajustées, une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine, qu’il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous l’effort de cinquante rameurs, la petite barque noire gagne visiblement sur elle.
Cléopâtre désirait un incident étrange, quelque chose d’inattendu ; cette petite nacelle effilée, aux allures mystérieuses, nous a tout l’air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n’est pas impossible.
C’était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu’ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l’or, et de proportions si parfaites, qu’on eût dit un bronze de Lysippe ; bien qu’il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n’avait pas sur le front une seule perle de sueur. Le soleil plongeait sous l’horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d’une ville lointaine que l’œil n’aurait pu discerner sans cet accident de lumière ; il s’éteignit bientôt tout à fait, et les étoiles, belles de nuit du ciel, ouvrirent leur calice d’or dans l’azur du firmament. La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s’arrêta près d’un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphynx haïs de Cléopâtre. C’était le débarcadère du palais d’été.
Cléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haie d’esclaves portant des fanaux.
Le jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.
III
Qu’est-ce que ce jeune homme qui, debout sur un morceau d’écorce se permet de suivre la cange royale, et qui peut lutter de vitesse contre cinquante rameurs, du pays de Kousch, nus jusqu’à la ceinture et frottés d’huile de palmier ? Quel intérêt le pousse et le fait agir ? Voilà ce que nous sommes obligé de savoir en notre qualité de poète doué du don d’intuition, et pour qui tous les hommes et même toutes les femmes, ce qui est plus difficile, doivent avoir au côté la fenêtre que réclamait Momus.
Il n’est peut-être pas très aisé de retrouver ce que pensait, il y a tantôt deux mille ans, un jeune homme de la terre de Kémé qui suivait la barque de Cléopâtre, reine et déesse Evergète, revenant de la Mammisi d’Hermonthis. Nous essayerons cependant.
Meïamoun, fils de Mandouschopsch, était un jeune homme d’un caractère étrange ; rien de ce qui touche le commun des mortels ne faisait impression sur lui ; il semblait d’une race plus haute, et l’on eût dit le produit de quelque adultère divin. Son regard avait l’éclat et la fixité d’un regard d’épervier, et la majesté sereine siégeait sur son front comme sur un piédestal de marbre ; un noble dédain arquait sa lèvre supérieure et gonflait ses narines comme celles d’un cheval fougueux ; quoiqu’il eût presque la grâce délicate d’une jeune fille, et que Dionysius, le dieu efféminé, n’eût pas une poitrine plus ronde et plus polie, il cachait sous cette molle apparence des nerfs d’acier et une force herculéenne ; singulier privilège de certaines natures antiques de réunir la beauté de la femme à la force de l’homme.
Quant à son teint, nous sommes obligé d’avouer qu’il était fauve comme une orange, couleur contraire à l’idée blanche et rosé que nous avons de la beauté ; ce qui ne l’empêchait pas d’être un fort charmant jeune homme, très recherché par toute sorte de femmes jaunes, rouges, cuivrées, bistrées, dorées, et même par plus d’une blanche Grecque.
D’après ceci, n’allez pas croire que Meïamoun fût un homme à bonnes fortunes : les cendres du vieux Priam, les neiges d’Hippolyte lui-même n’étaient pas plus insensibles et plus froides ; le jeune néophyte en tunique blanche, qui se prépare à l’initiation des mystères d’Isis, ne mène pas une vie plus chaste ; la jeune fille qui transit à l’ombre glaciale de sa mère n’a pas cette pureté craintive.
Les plaisirs de Meïamoun, pour un jeune homme de si farouche approche, étaient cependant d’une singulière nature : il partait tranquillement le matin avec son petit bouclier de cuir d’hippopotame, son harpé ou sabre à lame courbe, son arc triangulaire et son carquois en peau de serpent, rempli de flèches barbelées ; puis il s’enfonçait dans le désert, et faisait galoper sa cavale aux jambes sèches, à la tête étroite, à la crinière échevelée, jusqu’à ce qu’il trouvât une trace de lionne : cela le divertissait beaucoup d’aller prendre les petits lionceaux sous le ventre de leur mère. En toutes choses il n’aimait que le périlleux ou l’impossible ; il se plaisait fort à marcher dans des sentiers impraticables, à nager dans une eau furieuse, et il eût choisi pour se baigner dans le Nil précisément l’endroit des cataractes : l’abîme l’appelait.
Tel était Meïamoun, fils de Mandouschopsch.
Depuis quelque temps son humeur était devenue encore plus sauvage ; il s’enfonçait des mois entiers dans l’océan de sables et ne reparaissait qu’à de rares intervalles. Sa mère inquiète se penchait vainement du haut de sa terrasse et interrogeait le chemin d’un œil infatigable. Après une longue attente, un petit nuage de poussière tourbillonnait à l’horizon ; bientôt le nuage crevait et laissait voir Meïamoun couvert de poussière sur sa cavale maigre comme une louve, l’œil rouge et sanglant, la narine frémissante, avec des cicatrices au flanc, cicatrices qui n’étaient pas des marques d’éperon. Après avoir pendu dans sa chambre quelque peau d’hyène ou de lion, il repartait.
Et cependant personne n’eût pu être plus heureux que Meïamoun ; il était aimé de Nephté, la fille du prêtre Afomouthis, la plus belle personne du nome d’Arsinoïte. Il fallait être Meïamoun pour ne pas voir que Nephté avait des yeux charmants relevés par les coins avec une indéfinissable expression de volupté, une bouche où scintillait un rouge sourire, des dents blanches et limpides, des bras d’une rondeur exquise et des pieds plus parfaits que les pieds de jaspe de la statue d’Isis : assurément il n’y avait pas dans toute l’Egypte une main plus petite et des cheveux plus longs. Les charmes de Nephté n’eussent été effacés que par ceux de Cléopâtre. Mais qui pourrait songer à aimer Cléopâtre ? Ixion, qui fut amoureux de Junon, ne serra dans ses bras qu’une nuée, et il tourne éternellement sa roue aux enfers. C’était Cléopâtre qu’aimait Meïamoun ! Il avait d’abord essayé de dompter cette passion folle ; il avait lutté corps à corps avec elle ; mais on n’étouffe pas l’amour comme on étouffe un lion, et les plus vigoureux athlètes ne sauraient rien y faire. La flèche était restée dans la plaie et il la traînait partout avec lui ; l’image de Cléopâtre radieuse et splendide sous son diadème à pointe d’or, seule debout dans sa pourpre impériale au milieu d’un peuple agenouillé, rayonnait dans sa veille et dans son rêve ; comme l’imprudent qui a regardé le soleil et qui voit toujours une tache insaisissable voltiger devant lui, Meïamoun voyait toujours Cléopâtre. Les aigles peuvent contempler le soleil sans être éblouis, mais quelle prunelle de diamant pourrait se fixer impunément sur une belle femme, sur une belle reine ?
Sa vie était d’errer autour des demeures royales pour respirer le même air que Cléopâtre, pour baiser sur le sable, bonheur, hélas ! bien rare, l’empreinte, à demi effacée de son pied ; il suivait les fêtes sacrées et les panégyries, tâchant de saisir un rayon de ses yeux, de dérober au passage un des mille aspects de sa beauté. Quelquefois la honte le prenait de cette existence insensée ; il se livrait à la chasse avec un redoublement de furie, et tâchait de mater par la fatigue l’ardeur de son sang et la fougue de ses désirs.
Il était allé à la panégyrie d’Hermonthis, et, dans le vague espoir de revoir la reine un instant lorsqu’elle débarquerait au palais d’été, il avait suivi la cange dans sa nacelle, sans s’inquiéter des acres morsures du soleil par une chaleur à faire fondre en sueur de lave les sphinx haletants sur leurs piédestaux rougis.
Et puis, il comprenait qu’il touchait à un moment suprême, que sa vie allait se décider, et qu’il ne pouvait mourir avec son secret dans sa poitrine.
C’est une étrange situation que d’aimer une reine ; c’est comme si l’on aimait une étoile, encore l’étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel ; c’est une espèce de rendez-vous mystérieux : vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s’offense pas de vos regards ! O misère ! être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bas de l’échelle, et se sentir le cœur plein d’amour pour quelque chose de solennel, d’étincelant et de splendide, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous ! avoir l’œil fatalement fixé sur quelqu’un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n’êtes qu’un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître ! n’avoir, si l’occasion de parler se présente, aucune raison à donner d’une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine, rien que de l’amour ; et en échange de la beauté, de la noblesse, de la puissance, de toutes les splendeurs qu’on rêve, n’apporter que de la passion ou sa jeunesse, choses rares !
Ces idées accablaient Meïamoun ; couché à plat ventre sur le sable, le menton dans ses mains, il se laissait emporter et soulever par le flot d’une intarissable rêverie ; il ébauchait mille projets plus insensés les uns que les autres. Il sentait bien qu’il tendait à un but impossible, mais il n’avait pas le courage d’y renoncer franchement, et la perfide espérance venait chuchoter à son oreille quelque menteuse promesse.
« Hâthor, puissante déesse, disait-il à voix basse, que t’ai-je fait pour me rendre si malheureux ? te venges-tu du dédain que j’ai eu pour Nephté, la fille du prêtre Afomouthis ? m’en veux-tu d’avoir repoussé Lamia, l’hétaïre d’Athènes, ou Flora, la courtisane romaine ? Est-ce ma faute, à moi, si mon cœur n’est sensible qu’à la seule beauté de Cléopâtre, ta rivale ? Pourquoi as-tu enfoncé dans mon âme la flèche empoisonnée de l’amour impossible ? Quel sacrifice et quelles offrandes demandes-tu ? Faut-il t’élever une chapelle de marbre rosé de Syène avec des colonnes à chapiteaux dorés, un plafond d’une seule pièce et des hiéroglyphes sculptés en creux par les meilleurs ouvriers de Memphis ou de Thèbes ? Réponds-moi ».
Comme tous les dieux et les déesses que l’on invoque, Hâthor ne répondit rien. Meïamoun prit un parti désespéré.
Cléopâtre, de son côté, invoquait aussi la déesse Hâthor ; elle lui demandait un plaisir nouveau, une sensation inconnue ; languissamment couchée sur son lit, elle songeait que le nombre des sens est bien borné, que les plus exquis raffinements laissent bien vite venir le dégoût, et qu’une reine a réellement bien de la peine à occuper sa journée. Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux, boire des perles fondues, manger une province, tout cela est fade et commun !
Charmion était aux expédients et ne savait plus que faire de sa maîtresse. Tout à coup un sifflement se fît entendre, une flèche vint se planter en tremblant dans le revêtement de cèdre de la muraille.
Cléopâtre faillit s’évanouir de frayeur. Charmion se pencha à la fenêtre et n’aperçut qu’un flocon d’écume sur le fleuve. Un rouleau de papyrus entourait le bois de la flèche ; il contenait ces mots écrits en caractères phonétiques : « Je vous aime ! »
IV
« Je vous aime », répéta Cléopâtre en faisant tourner entre ses doigts frêles et blancs le morceau de papyrus roulé à la façon des scytales, « voilà le mot que je demandais : quelle âme intelligente, quel génie caché a donc si bien compris mon désir ? » Et tout à fait réveillée de sa langoureuse torpeur, elle sauta à bas de son lit avec l’agilité d’une chatte qui flaire une souris, mit ses petits pieds d’ivoire dans ses tatbebs brodés, jeta une tunique de byssus sur ses épaules, et courut à la fenêtre par laquelle Charmion regardait toujours.
La nuit était claire et sereine ; la lune déjà levée dessinait avec de grands angles d’ombre et de lumière les masses architecturales du palais, détachées en vigueur sur un fond de bleuâtre transparence, et glaçait de moires d’argent l’eau du fleuve où son reflet s’allongeait en colonne étincelante ; un léger souffle de brise, qu’on eût pris pour la respiration des Sphinx endormis, faisait palpiter les roseaux et frissonner les clochettes d’azur des lotus ; les câbles des embarcations amarrées au bord du Nil gémissaient faiblement, et le flot se plaignait sur son rivage comme une colombe sans ramier. Un vague parfum de végétation, plus doux que celui des aromates qui brûlent dans Yanschir des prêtres d’Anubis, arrivait jusque dans la chambre. C’était une de ces nuits enchantées de l’Orient, plus splendides que nos plus beaux jours, car notre soleil ne vaut pas cette lune.
« Ne vois-tu pas là-bas, vers le milieu du fleuve, une tête d’homme qui nage ? Tiens, il traverse maintenant la traînée de lumière et va se perdre dans l’ombre ; on ne peut plus le distinguer ». Et, s’appuyant sur l’épaule de Charmion, elle sortait à demi son beau corps de la fenêtre pour tâcher de retrouver la trace du mystérieux nageur. Mais un bois d’acacias du Nil, de doums et de sayals, jetait à cet endroit son ombre sur la rivière et protégeait la fuite de l’audacieux. Si Meïamoun eût eu le bon esprit de se retourner, il aurait aperçu Cléopâtre, la reine sidérale, le cherchant avidement des yeux à travers la nuit, lui pauvre Egyptien obscur, misérable chasseur de lions.
« Charmion, Charmion, fais venir Phrehipephbour, le chef des rameurs, et qu’on lance sans retard deux barques à la poursuite de cet homme », dit Cléopâtre, dont la curiosité était excitée au plus haut degré.
Prehipephbour parut : c’était un homme de la race Nahasi, aux mains larges, aux bras musculeux, coiffé d’un bonnet de couleur rouge, assez semblable au casque phrygien, et vêtu d’un caleçon étroit, rayé diagonalement de blanc et de bleu. Son buste, entièrement nu, reluisait à la clarté de la lampe, noir et poli comme un globe de jais. Il prit les ordres de la reine et se retira sur-le-champ pour les exécuter. Deux barques longues, étroites, si légères que le moindre oubli d’équilibre les eût fait chavirer, fendirent bientôt l’eau du Nil en sifflant sous l’effort de vingt rameurs vigoureux ; mais la recherche fut inutile. Après avoir battu la rivière en tous sens, après avoir fouillé la moindre touffe de roseaux, Phrehipephbour revint au palais sans autre résultat que d’avoir fait envoler quelque héron endormi debout sur une patte ou troublé quelque crocodile dans sa digestion.
Cléopâtre éprouva un dépit si vif de cette contrariété, qu’elle eut une forte envie de condamner Prehipephbour à la meule ou aux bêtes. Heureusement Charmion intercéda pour le malheureux tout tremblant, qui pâlissait de frayeur sous sa peau noire. C’était la seule fois de sa vie qu’un de ses désirs n’avait pas été aussitôt accompli que formé ; aussi éprouvait-elle une surprise inquiète, comme un premier doute sur sa toute-puissance.
Elle, Cléopâtre, femme et sœur de Ptolémée, proclamée déesse Evergète, reine vivante des régions d’en bas et d’en haut, œil de lumière, préférée du soleil, comme on peut le voir dans les cartouches sculptés sur les murailles des temples, rencontrer un obstacle, vouloir une chose qui ne s’est pas faite, avoir parlé et n’avoir pas été obéie ! Autant vaudrait être la femme de quelque pauvre paraschiste inciseur de cadavres et faire fondre du natron dans une chaudière ! C’est monstrueux, c’est exorbitant, et il faut être, en vérité, une reine très douce et très clémente pour ne pas faire mettre en croix ce misérable Phrehipephbour.
Vous vouliez une aventure, quelque chose d’étrange et d’inattendu ; vous êtes servie à souhait. Vous voyez que votre royaume n’est pas si mort que vous le prétendiez. Ce n’est pas le bras de pierre d’une statue qui a lancé cette flèche, ce n’est pas du cœur d’une momie que viennent ces trois mots qui vous ont émue, vous qui voyez avec un sourire sur les lèvres vos esclaves empoisonnés battre du talon et de la tête, dans les convulsions de l’agonie, vos beaux pavés de mosaïque et de porphyre, vous qui applaudissez le tigre lorsqu’il a bravement enfoncé son mufle dans le flanc du gladiateur vaincu ! Vous aurez tout ce que vous voudrez, des chars d’argent étoiles d’émeraudes, des quadriges de griffons, des tuniques de pourpre teintes trois fois, des miroirs d’acier fondu entourés de pierres précieuses, si clairs que vous vous y verrez aussi belle que vous l’êtes ; des robes venues du pays de Sérique, si fines, si déliées qu’elles passeraient par l’anneau de votre petit doigt ; des perles d’un orient parfait, des coupes de Lysippe ou de Myron, des perroquets de l’Inde qui parlent comme des poètes ; vous obtiendrez tout, quand même vous demanderiez le ceste de Vénus ou le pschent d’Isis mais, en vérité, vous n’aurez pas ce soir l’homme qui a lancé cette flèche qui tremble encore dans le bois de cèdre de votre lit. Les esclaves qui vous habilleront demain n’auront pas beau jeu ; elles ne risquent rien d’avoir la main légère ; les épingles d’or de la toilette pourraient bien avoir pour pelote la gorge de la friseuse maladroite, et l’épileuse risque fort de se faire pendre au plafond par les pieds.
« Qui peut avoir eu l’audace de lancer cette déclaration emmanchée dans une flèche ? Est-ce le monarque Amoun-Ra qui se croit plus beau que l’Apollon des Grecs ? qu’en penses-tu, Charmion ? ou bien Chéapsiro, le commandant de l’Hermothybie, si fier de ses combats au pays de Kousch ! Ne serait-ce pas plutôt le jeune Sextus, ce débauché romain, qui met du rouge, grasseyé en parlant et porte des manches à la persique ?
― Reine, ce n’est aucun de ceux-là ; quoique vous soyez la plus belle du monde, ces gens-là vous flattent et ne vous aiment pas. Le monarque Amoun-Ra s’est choisi une idole à qui il sera toujours fidèle, et c’est sa propre personne ; le guerrier Chéapsiro ne pense qu’à raconter ses batailles ; quant à Sextus, il est si sérieusement occupé de la composition d’un nouveau cosmétique, qu’il ne peut songer à rien autre chose. D’ailleurs, il a reçu des surtouts de Laconie, des tuniques jaunes brochées d’or et des enfants asiatiques qui l’absorbent tout entier. Aucun de ces beaux seigneurs ne risquerait son cou dans une entreprise si hardie et si périlleuse ; ils ne vous aiment pas assez pour cela.
Vous disiez hier dans votre cange que les yeux éblouis n’osaient s’élever jusqu’à vous, que l’on ne savait que pâlir et tomber à vos pieds en demandant grâce, et qu’il ne vous restait d’autre ressource que d’aller réveiller dans son cercueil doré quelque vieux pharaon parfumé au bitume. Il y a maintenant un cœur ardent et jeune qui vous aime : qu’en ferez-vous ? »
Cette nuit-là, Cléopâtre eut de la peine à s’endormir, elle se retourna dans son lit, elle appela longtemps en vain Morphée, frère de la Mort ; elle répéta plusieurs fois qu’elle était la plus malheureuse des reines, que l’on prenait à tâche de la contrarier, que la vie lui était insupportable ; grandes doléances qui touchaient assez peu Charmion, quoiqu’elle fît mine d’y compatir.
Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour ; revenons à Meïamoun : plus adroit que Phrehipephbour, le chef des rameurs, nous parviendrons bien à le trouver. Effrayé de sa propre hardiesse, Meïamoun s’était jeté dans le Nil, et avait gagné à la nage le petit bois de palmiers-doums avant que Phrehipephbour eût lancé les deux barques à sa poursuite. Lorsqu’il eût repris haleine et repoussé derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs trempés de l’écume du fleuve, il se sentit plus à l’aise et plus calme. Cléopâtre avait quelque chose qui venait de lui. Un rapport existait entre eux maintenant ; Cléopâtre pensait à lui, Meïamoun. Peut-être était-ce une pensée de courroux, mais au moins il était parvenu à faire naître en elle un mouvement quelconque, frayeur, colère ou pitié ; il lui avait fait sentir son existence. Il est vrai qu’il avait oublié de mettre son nom sur la bande de papyrus, mais qu’eût appris de plus à la reine : MEIAMOUN, FILS DE MANDOUSCBOPSCH ! Un monarque ou un esclave sont égaux devant elle. Une déesse ne s’abaisse pas plus en prenant pour amoureux un homme du peuple qu’un patricien ou un roi ; de si haut l’on ne voit dans un homme que l’amour.
Le mot qui lui pesait sur la poitrine comme le genou d’un colosse de bronze en était enfin sorti ; il avait traversé les airs, il était parvenu jusqu’à la reine, pointe du triangle, sommet inaccessible ! Dans ce cœur blasé il avait mis une curiosité, ― progrès immense !
Meïamoun ne se doutait pas d’avoir si bien réussi, mais il était plus tranquille, car il s’était juré à lui-même, par la Bari mystique qui conduit les âmes dans l’Amenthi, par les oiseaux sacrés, Bennou et Gheughen ; par Typhon et par Osiris, par tout ce que la mythologie égyptienne peut offrir de formidable qu’il serait l’amant de Cléopâtre, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une nuit, ne fût-ce qu’une heure, dût-il lui en coûter son corps et son âme.
Expliquer comment lui était venu cet amour pour une femme qu’il n’avait vue que de loin et sur laquelle il osait à peine lever ses yeux, lui qui ne les baissait pas devant les jaunes prunelles des lions, et comment cette petite graine tombée par hasard dans son âme y avait poussé si vite et jeté de si profondes racines, c’est un mystère que nous n’expliquerons pas ; nous avons dit là-haut : L’abîme l’appelait.
Quand il fut bien sûr que Phrehipephbour était rentré avec les rameurs, il se jeta une seconde fois dans le Nil et se dirigea de nouveau vers le palais de Cléopâtre, dont la lampe brillait à travers un rideau de pourpre et semblait une étoile fardée. Léandre ne nageait pas vers la tour de Sestos avec plus de courage et de vigueur, et cependant Meïamoun n’était pas attendu par une Héro prête à lui verser sur la tête des fioles de parfums pour chasser l’odeur de la mer et des acres baisers de la tempête.
Quelque bon coup de lance ou de harpe était tout ce qui pouvait lui arriver de mieux, et, à vrai dire, ce n’était guère de cela qu’il avait peur. Il longea quelque temps la muraille du palais dont les pieds de marbre baignaient dans le fleuve, et s’arrêta devant une ouverture submergée, par où l’eau s’engouffrait en tourbillonnant. Il plongea deux ou trois fois sans succès ; enfin il fut plus heureux, rencontra le passage et disparut.
Cette arcade était un canal voûté qui conduisait l’eau du Nil aux bains de Cléopâtre.
V
Cléopâtre ne s’endormit que le matin, à l’heure où rentrent les songes envolés par la porte d’ivoire. L’illusion du sommeil lui fit voir toute sorte d’amants se jetant à la nage, escaladant les murs pour arriver jusqu’à elle, et, souvenir de la veille, ses rêves étaient criblés de flèches chargées de déclarations amoureuses. Ses petits talons agités de tressaillements nerveux frappaient la poitrine de Charmion, couchée en travers du lit pour lui servir de coussin.
Lorsqu’elle s’éveilla, un gai rayon jouait dans le rideau de la fenêtre dont il trouait la trame de mille points lumineux, et venait familièrement jusque sur le lit voltiger comme un papillon d’or autour de ses belles épaules qu’il effleurait en passant d’un baiser lumineux. Heureux rayon que les dieux eussent envié !
Cléopâtre demanda à se lever d’une voix mourante comme un enfant malade ; deux de ses femmes l’enlevèrent dans leurs bras et la posèrent précieusement à terre, sur une grande peau de tigre dont les ongles étaient d’or et les yeux d’escarboucles. Charmion l’enveloppa d’une calasiris de lin plus blanche que le lait, lui entoura les cheveux d’une résille de fils d’argent, et lui plaça les pieds dans des tatbebs de liège sur la semelle desquels, en signe de mépris, l’on avait dessiné deux figures grotesques représentant deux hommes des races Nahasi et Nahmou, les mains et les pieds liés, en sorte que Cléopâtre méritait littéralement l’épithète de conculcatrice des peuples, que lui donnent les cartouches royaux.
C’était l’heure du bain. Cléopâtre s’y rendit avec ses femmes.
Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d’aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l’aridité des environs ; d’immenses terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les fleurs jusqu’au ciel par de gigantesques escaliers de granit rosé ; des vases de marbre pentélique s’épanouissaient comme de grands lis au bord de chaque rampe, et les plantes qu’ils contenaient ne semblaient que leurs pistils ; des chimères caressées par le ciseau des plus habiles sculpteurs grecs, et d’une physionomie moins rébarbative que les sphinx égyptiens avec leur mine renfrognée et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué de fleurs, comme de sveltes levrettes blanches sur un tapis de salon : c’étaient de charmantes figures de femme, le nez droit, le front uni, la bouche petite, les bras délicatement potelés, la gorge ronde et pure, avec des boucles d’oreilles, des colliers et des ajustements d’un caprice adorable, se bifurquant en queue de poisson comme la femme dont parle Horace, se déployant en aile d’oiseau, s’arrondissant en croupe de lionne, se contournant en volute de feuillage, selon la fantaisie de l’artiste ou les convenances de la position architecturale : ― une double rangée de ces délicieux monstres bordait l’allée qui conduisait du palais à la salle.
Au bout de cette allée, on trouvait un large bassin avec quatre escaliers de porphyre ; à travers la transparence de l’eau diamantée on voyait les marches descendre jusqu’au fond sablé de poudre d’or ; des femmes terminées en gaine comme des cariatides faisaient jaillir de leurs mamelles un filet d’eau parfumée qui retombait dans le bassin en rosée d’argent, et en picotait le clair miroir de ses gouttelettes grésillantes. Outre cet emploi, ces cariatides avaient encore celui de porter sur leur tête un entablement orné de néréides et de tritons en bas-relief et muni d’anneaux de bronze pour attacher les cordes de soie du vélarium. Au delà du portique l’on apercevait des verdures humides et bleuâtres, des fraîcheurs ombreuses, un morceau de la vallée de Tempe transporté en Egypte. Les fameux jardins de Sémiramis n’étaient rien auprès de cela.
Nous ne parlerons pus de sept ou huit autres salles de différentes températures, avec leur vapeur chaude ou froide, leurs boîtes de parfums, leurs cosmétiques, leurs huiles, leurs pierres ponces, leurs gantelets de crin, et tous les raffinements de l’art balnéatoire antique poussé à un si haut degré de volupté et de raffinement.
Cléopâtre arriva, la main sur l’épaule de Charmion ; elle avait fait au moins trente pas toute seule ! grand effort ! fatigue énorme ! Un léger nuage rosé, se répandant sous la peau transparente de ses joues, en rafraîchissait la pâleur passionnée ; ses tempes blondes comme l’ambre laissaient voir un réseau de veines bleues ; son front uni, peu élevé comme les fronts antiques, mais d’une rondeur et d’une forme parfaites, s’unissait par une ligne irréprochable à un nez sévère et droit, en façon de camée, coupé de narines rosés et palpitantes à la moindre émotion, comme les naseaux d’une tigresse amoureuse ; la bouche petite, ronde, très rapprochée du nez, avait la lèvre dédaigneusement arquée ; mais une volupté effrénée, une ardeur de vie incroyable rayonnait dans le rouge éclat et dans le lustre humide de la lèvre inférieure. Ses yeux avaient des paupières étroites, des sourcils minces et presque sans inflexion. Nous n’essayerons pas d’en donner une idée ; c’était un feu, une langueur, une limpidité étincelante à faire tourner la tête de chien d’Anubis lui-même ; chaque regard de ses yeux était un poème supérieur à ceux d’Homère ou de Mimnerme ; un menton impérial, plein de force et de domination, terminait dignement ce charmant profil.
Elle se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté ; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel ; deux plis superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d’un seul jet jusqu’à terre. Cléomène, s’il eût été son contemporain et s’il eût pu la voir, aurait brisé sa Vénus de dépit.
Avant d’entrer dans l’eau, par un nouveau caprice, elle dit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d’argent ; elle aimait mieux une couronne de fleurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine. Charmion obéit ; ― ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues.
Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d’or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre, et s’abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda...
Et Meïamoun, où était-il ?
O cruauté du sort ! tant d’objets insensibles jouissent de faveurs qui raviraient un amant de joie. Le vent qui joue avec une chevelure parfumée ou qui donne à de belles lèvres des baisers qu’il ne peut apprécier, l’eau à qui cette volupté est bien indifférente et qui enveloppe d’une seule caresse un beau corps adoré, le miroir qui réfléchit tant d’images charmantes, le cothurne ou le tatbeb qui enferme un divin petit pied : oh ! que de bonheurs perdus !
Cléopâtre trempa dans l’eau son talon vermeil et descendit quelques marches ; l’onde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d’argent, et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait ; ses grands cheveux, soulevés par l’eau, s’étendaient derrière elle comme un manteau royal ; elle était reine même au bain. Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d’or qu’elle lançait en riant à quelqu’une de ses femmes ; d’autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré, tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.
Tout à coup elle poussa un cri plus aigu que Diane surprise par Actéon ; elle avait vu à travers le feuillage luire une prunelle ardente, jaune et phosphorique comme un œil de crocodile ou de lion.
C’était Meïamoun qui, tapi contre terre, derrière une touffe de feuilles, plus palpitant qu’un faon dans les blés, s’enivrait du dangereux bonheur de regarder la reine dans son bain. Quoiqu’il fût courageux jusqu’à la témérité, le cri de Cléopâtre lui entra dans le cœur plus froid qu’une lame d’épée ; une sueur mortelle lui couvrit tout le corps ; ses artères sifflaient dans ses tempes avec un bruit strident, la main de fer de l’anxiété lui serrait la gorge et l’étouffait.
Les eunuques accoururent la lance au poing ; Cléopâtre leur désigna le groupe d’arbres, où ils trouvèrent Meïamoun blotti et pelotonné. La défense n’était pas possible, il ne l’essaya pas et se laissa prendre. Ils s’apprêtaient à le tuer avec l’impassibilité cruelle et stupide qui caractérise les eunuques ; mais Cléopâtre, qui avait eu le temps de s’envelopper de sa calasiris, leur fit signe de la main de s’arrêter et de lui amener le prisonnier.
Meïamoun ne put que tomber à ses genoux en tendant vers elle des mains suppliantes comme vers l’autel des dieux.
« Es-tu quelque assassin gagé par Rome ? et que venais-tu faire dans ces lieux sacrés d’où les hommes sont bannis ? dit Cléopâtre avec un geste d’interrogation impérieuse.
― Que mon âme soit trouvée légère dans la balance de l’Amenthi, et que Tmeï, fille du soleil et déesse de la vérité, me punisse si jamais j’eus contre vous, ô reine ! une intention mauvaise », répondit Meïamoun toujours à genoux.
La sincérité et la loyauté brillaient sur sa figure en caractères si transparents, que Cléopâtre abandonna sur-le-champ cette pensée, et fixa sur le jeune Egyptien des regards moins sévères et moins irrités ; elle le trouvait beau.
« Alors, quelle raison te poussait dans un lieu où tu ne pouvais rencontrer que la mort ?
― Je vous aime », dit Meïamoun d’une voix basse, mais distincte ; car son courage était revenu comme dans toutes les situations extrêmes et que rien ne peut empirer.
« Ah ! fit Cléopâtre en se penchant vers lui et en lui saisissant le bras avec un mouvement brusque et soudain, c’est toi qui as lancé la flèche avec le rouleau de papyrus ; par Oms, chien des enfers, tu es un misérable bien hardi ! Je te reconnais maintenant ; il y a longtemps que je te vois errer comme une ombre plaintive autour des lieux que j’habite... Tu étais à la procession d’Isis, à la panégyrie d’Hermonthis ; tu as suivi la cange royale. Ah ! il te faut une reine !... Tu n’as point des ambitions médiocres ; tu t’attendais sans doute à être payé de retour... Assurément je vais t’aimer... Pourquoi pas ?
― Reine, répondit Meïamoun avec un air de grave mélancolie, ne raillez pas. Je suis insensé, c’est vrai ; j’ai mérité la mort, c’est vrai encore ; soyez humaine, faites-moi tuer.
― Non, j’ai le caprice d’être clémente aujourd’hui ; je t’accorde la vie.
― Que voulez-vous que je fasse de la vie ? Je vous aime.
― Eh bien ! tu seras satisfait, tu mourras, répondit Cléopâtre ; tu as fait un rêve étrange, extravagant ; tes désirs ont dépassé en imagination un seuil infranchissable, ― tu pensais que tu étais César ou Marc-Antoine, tu aimais la reine ! A certaines heures de délire, tu as pu croire qu’à la suite de circonstances qui n’arrivent qu’une fois tous les mille ans, Cléopâtre un jour t’aimerait. Eh bien ! ce que tu croyais impossible va s’accomplir, je vais faire une réalité de ton rêve ; cela me plaît, une fois, de combler une espérance folle. Je veux t’inonder de splendeurs, de rayons et d’éclairs ; je veux que ta fortune ait des éblouissements. Tu étais en bas de la roue, je vais te mettre en haut, brusquement, subitement, sans transition. Je te prends dans le néant, je fais de toi l’égal d’un dieu, et je te replonge dans le néant : c’est tout mais ne viens pas m’appeler cruelle, implorer ma pitié, ne vas pas faiblir quand l’heure arrivera. Je suis bonne, je me prête à ta folie ; j’aurais le droit de te faire tuer sur-le-champ ; mais tu me dis que tu m’aimes, je te ferai tuer demain ; ta vie pour une nuit. Je suis généreuse, je te l’achète, je pourrais la prendre. Mais que fais-tu à mes pieds ? relève-toi, et donne-moi la main pour rentrer au palais ».
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Voir également :
- La Morte amoureuse - Théophile Gautier (1836), présentation et texte intégral
- Arria Marcella, souvenir de Pompéi - Théophile Gautier (1852), présentation et texte intégral
- Le roman de la momie - Théophile Gautier (1858), présentation et extrait
14:52 Écrit par Marc dans Gautier, Théophile | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : romans historiques, theophile gautier, litterature francaise, cleopatre, egypte, antiquite, nouvelles |
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lundi, 08 juin 2009
Le crime de Lord Arthur Savile (Lord Arthur Savile's Crime) - Oscar Wilde - 1891

Lors d'une soirée mondaine le jeune Lord Arthur Savile se soumet à une séance de chiromancie. Or Septimus R. Podgers, le chiromancien, blêmit lors de la lecture de la palme de la main du jeune gentleman. En effet il lui annonce qui commettra un meurtre. Cette nouvelle évidemmentperturbe le jeune Arthur, qui se convainc rapidement de la véracité de ces dires. Mais dans son esprit les choses vont prendre une drôle de tournure : en effet Arthur Savile est sur le point de se marier, et ne voulant pas voir souffrir sa future épouse, celui-ci décide de vite commettre ce meurtre avant que leur union soit faite. Ainsi pense-t-il, le crime commis, il pourra enfin vivre en paix.
Mais tuer quelqu'un s'avère être bien plus difficile qu'il ne paraît.
Le crime de Lord Arthur Savile est une nouvelle de l'écrivain britannique Oscar Wilde parue en 1891. Plein d'humour noir et grinçant cette nouvelle est un véritable délice, oscar Wilde s'y donne à coeur joie en s'attaquant à tour de rôle à la superficialité de l'aristocratie s'adonnant à toutes sortes de charlatans, à l'institution du mariage et à l'honneur et le sens du devoir tout masculin qui pousse Arthur Savile à commettre un crime crapuleux. Mais il s'agît aussi pour Oscar Wilde d'illustrer, volontairement sur le ton du roman policier, un processus logique qui se détourne finalement de toute logique.
Le crime de Lord Arthur Savile est une savoureuse nouvelle d'Oscar Wilde qui n'a guère pris de rides de nos jours.
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Texte intégral :
Préface
William Wilde est un médecin réputé (et un archéologue éminent) de Dublin. Il a épousé Jane Francesca, une poétesse nationaliste et antimonarchiste ; ils ont deux enfants, Willie, et Oscar, né le 16 octobre 1854, baptisé ainsi parce que le roi de Suède, Oscar, a demandé à être son parrain afin de remercier le père de l’avoir opéré avec succès de la cataracte.
Francesca traduit Alexandre Dumas ou Lamartine, et habille Oscar en fille, car à sa naissance, elle désirait une fille. Dès son entrée au collège, l’enfant étonne : il refuse les exercices physiques, parle le latin avec la même facilité que l’anglais, et montre une imagination débordante et un talent indéniable pour le théâtre. À 20 ans, il va achever ses études classiques à Oxford, où il s’entoure d’une cour de dandies (lui-même se change trois fois par jour) qu’il entretient de philosophie grecque et d’art italien.
Catholique parce que les fastes des grand-messes l’attirent, toujours protestant en mémoire de son père (mort en 1876) et franc-maçon par curiosité, Oscar Wilde s’installe à Londres en 1879 avec un jeune sculpteur, protégé d’un lord qui les introduit dans la haute société. Oscar Wilde y fait merveille par son esprit brillant et ses poses affectées de dandy. Il devient la coqueluche des duchesses et le confident des actrices à la modes. Mais ses poèmes ne le nourrissant pas, il s’embarque pour une tournée d’un an aux États-unis (1881) où, dans les universités, il discourt sur l’esthétisme. Retour à Londres, le temps de déclarer aux journalistes qu’Anglais et Américains ont tout en commun, sauf la langue… puis séjour à Paris, où il tente de monter sa pièce, La Duchesse de Padoue. Il distribue ses plaquettes de vers à tous les poètes connus, Hugo, Mallarmé, Verlaine… se lie avec le peintre Gustave Moreau, et, pour s’arracher à ses penchant homosexuels, revient à Londres en 1884 épouser la belle Constance Lloyd, fille d’un avoué. Constance a des yeux couleur de violette, et l’art de porter les toilettes les plus excentriques que lui impose son esthète de mari, du kimono à la toge grecque, de la tenue de bergère à des robes de bal surannés.
La naissance de deux fils, en 1885 et 1886, ne rapproche pas le couple. Oscar Wilde, qui amuse les dames, notamment dans ses chroniques du Ladies ‘Journal, d’où il se fait renvoyer pour désinvolture, s’ennuie avec son épouse. En 1886, il quitte le domicile conjugal pour vivre avec Robert Ross, un critique d’art de 18 ans. Il écrit quelques contes pour enfants, et publie Le Portrait de Dorian Gray dans une revue, en 1890, tout en continuant à déclamer ses éblouissants paradoxes dans les réceptions mondaines.
C’est alors qu’un ami commun lui présente lord Alfred Douglas ; il étudie à Oxford, il est beau, jeune et riche. Son père, le marquis de Queensberry, rejeton d’une vieille lignée de la noblesse écossaise, est un bon boxeur, qui a codifié le « noble art ». Entre Oscar Wilde et lord Alfred commence une amitié tourmentée et violente. Le succès arrive enfin : sa comédie L’Éventail de lady Windermere fait un triomphe à Londres (1892), Le Portrait de Dorian Dray est un succès à Paris, où est joué Salomé, une pièce refusée par l’Angleterre victorienne parce qu’elle met en scène des personnages de la Bible.
Mais à la gloire s’ajoutent les premiers pas de la descente aux enfers : Wilde qui fréquente les bas-fonds, est soumis au chantage de ses amants d’un soir ; avec lord Alfred ruptures et réconciliations se succèdent jusqu’à ce que le père boxeur s’en mêle, et traite l’amant de son fils de « sodomite ».
Oscar Wilde porte plainte pour diffamation ; le marquis de Queensberry réplique en enquêtant dans les bas-fonds, et justifie son accusation : Wilde, qui est parti en vacances avec lord Alfred sur la Côte d’Azur, est arrêté à son retour, le 5 avril 1885, et poursuivi par la justice anglaise pour sodomie. Son mobilier est vendu, sa femme n’a que le temps de partir avec une valise… Les puritains, les jaloux, et tous ceux dont il s’est moqué, triomphent. Lors du procès, c’est la curée : seul Oscar Wilde (car il n’est pas seul sur le banc des accusés) est condamné ; deux ans de travaux forcés !
Wilde, qui casse des cailloux et brosse des murs, est un homme brisé, fini, oublié… Pendant sa détention, sa mère est morte, sa femme, sous la pression de sa famille, a obtenu le divorce ; il a été déchu de ses droits paternels…
À sa libération, sous un faux nom, il s’installe en France. Lord Alfred l’emmène visiter la Sicile, puis regagne Londres, le laissant seul. À Paris, Wilde hante le Quartier latin, boit avec Jarry et Alphonse Allais, se fait inviter par Diaghilev… Il souffre de terribles maux de tête (sans doute une tumeur au cerveau) et meurt dans une chambre d’hôtel, derrière Saint-Germain-des-Près, le 30 novembre 1900, âgé 46 ans. Il avait écrit, quinze auparavant : « Je crois que la vie artistique est un long suicide et je n’en suis pas fâché. » Lord Alfred Douglas, accouru de Londres, mènera le cortège funèbre.
I
C’était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps.
Bentinck House était, plus que d’habitude, encombré d’une foule de visiteurs.
Six membres du cabinet étaient venus directement après l’audience du speaker, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.
Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et, au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs et de merveilleuses émeraudes, parlant d’une voix suraiguë un mauvais français et riant sans nulle retenue de tout ce qu’on lui disait.
Certes, il y avait là un singulier mélange de société : de superbes pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres sceptiques. Toute une volée d’évêques suivait, comme à la piste, une forte prima donna, de salon en salon. Sur l’escalier se groupaient quelques membres de l’Académie royale, déguisés en artistes, et l’on a dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies.
Bref, c’était une des meilleures soirées de lady Windermere et la princesse y resta jusqu’à près de onze heures et demie passées.
Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de tableaux où un fameux économiste exposait, d’un air solennel, la théorie scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage.
Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley.
Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d’un blanc ivoirien, ses grands yeux bleu de myosotis et les lourdes boucles de ses cheveux d’or. Des cheveux d’or pur[1], pas des cheveux de cette nuance paille pâle qui usurpe aujourd’hui le beau nom de l’or, des cheveux d’un or comme tissé de rayon de soleil ou caché dans un ambre étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d’un nimbe de sainte, avec quelque chose de la fascination d’une pécheresse.
C’était une curieuse étude psychologique que la sienne.
De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité que rien ne ressemble plus à l’innocence qu’une impudence, et, par une série d’escapades insouciantes – la moitié d’entre elles tout à fait innocentes –, elle avait acquis tous les privilèges d’une personnalité.
Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait trois mariages à son crédit, mais comme elle n’avait jamais changé d’amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement sur son compte.
Maintenant, elle avait quarante ans, pas d’enfant, et cette passion désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes.
Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa claire voix de contralto :
– Où est mon chiromancien ?
– Votre quoi, Gladys ? s’exclama la duchesse avec un tressaillement involontaire.
– Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.
– Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, essayant de se rappeler ce que c’est en réalité qu’un chiromancien et espérant que ce n’était pas tout à fait la même chose qu’un chiropodist[2].
– Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine, poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d’intérêt.
– Dieu du ciel ! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de manucure. Voilà qui est vraiment terrible ! Enfin j’espère qu’au moins c’est un étranger. De la sorte, se sera un peu moins désagréable.
– Certes, il faut que je vous le présente.
– Me le présenter ! s’écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu’il est ici.
Elle chercha autour d’elle son petit éventail en écaille de tortue et son très vieux châle de dentelle, comme pour être à fuir à la première alerte.
– Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans lui. Il me dit que j’ai une main purement psychique et que si mon pouce avait été un tant soit peu plus court, j’aurai été une pessimiste convaincue et me serais enfermée dans un couvent.
– Oh ! je vois ! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la bonne aventure, je suppose ?
– Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de chose de ce genre. L’année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que, chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais plus au juste.
– Mais sûrement, c’est là tenter la Providence, Gladys.
– Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu’il ne doit pas faire. Si personne n’a l’obligeance d’aller chercher monsieur Podgers, je vais y aller moi-même.
– Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire amusé.
– Merci beaucoup, lord Arthur ; mais je crains que vous ne le reconnaissiez pas.
– S’il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur l’heure, je vous l’amène.
– Soit ! Il n’a rien d’un chiromancien. Je veux dire qu’il n’a rien de mystérieux, d’ésotérique, qu’il n’a pas une apparence romantique. C’est un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes lunettes d’or, quelqu’un qui tient le milieu entre le médecin de famille et l’attorney de village. J’en suis aux regrets, mais ce n’est pas de ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont exactement l’air de pianistes et tous mes poètes exactement l’air de poètes. Je m’en souviens, la saison dernière, j’avais invité à dîner un épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d’une foule de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard caché dans la manche de sa chemise. Eh bien ! sachez que quand il est arrivé, il avait simplement la mine d’un bon vieux clergyman. Toute la soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant et bien de tous points, mais j’étais cruellement déçue. Quand je l’interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire et me dit qu’elle était trop froide pour la porter en Angleterre… Ah ! voici monsieur Podgers. Eh bien ! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la main de la duchesse de Paisley… Duchesse, voulez-vous enlever votre gant… non pas celui de la main gauche… l’autre…
– Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de peau assez sale.
– Jamais rien de ce qui intéresse ne l’est, dit lady Windermere : on a fait le monde ainsi[3]. Mais il faut que je vous présente, duchesse. Voici monsieur Podgers, mon chiromancien favori ; monsieur Podgers, la duchesse de Paisley… et si vous dites qu’elle a un mont de la lune plus développé que le mien, je ne croirais plus en vous désormais.
– Je suis sûre, Gladys, qu’il n’y a rien de ce genre dans ma main, dit la duchesse d’un ton grave.
– Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua Mr Podgers en jetant un coup d’œil sur la petite main grassouillette aux doigts courts et carrés. La montagne de la lune n’est pas développée. Cependant la ligne de vie est excellente. Veuillez avoir l’obligeance de laisser fléchir le poignet… je vous remercie… trois lignes distinctes sur la rascette[4]… vous vivrez jusqu’à un âge avancée duchesse, et vous serez extrêmement heureuse… Ambition très modérée, ligne de l’intelligence sans exagération, ligne du cœur…
– Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, s’écria lady Windermere.
– Rien ne me serait plus agréable, répondit Mr Podgers en s’inclinant, si la duchesse y avait donné lieu, mais j’ai le regret de dire que je vois une grande constance d’affection combinée avec un sentiment très fort du devoir.
– Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard marquait la satisfaction.
– L’économie n’est pas la moindre des vertus de Votre Grâce, poursuivit Mr Podgers.
Lady Windermere éclata en rires convulsifs.
– L’économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec complaisance. Quand j’ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas une maison convenable où l’on pût habiter.
– Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s’écria lady Windermere.
– Eh ! ma chère, dit la duchesse, j’aime…
– Le confort, reprit Mr Podgers, et les perfectionnements modernes, et l’eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous donner.
– Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.
Et pour répondre à un signe de tête de l’hôtesse souriante, une petite jeune fille, aux cheveux roux d’Écossaise et aux omoplates très hauts, se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse avec des doigts aplatis en spatule.
– Ah ! une pianiste, je vois ! dit Mr Podgers, une excellente pianiste et peut être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et douée d’un vif amour pour les bêtes.
– Voilà qui est tout à fait exact ! s’écria la duchesse se tournant vers lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d’une véritable ménagerie si son père le lui permettait.
– Bon ! mais c’est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions aux collies.
– C’est là votre seule erreur, lady Windermere, dit Mr Podgers avec un salut pompeux.
– Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n’est qu’une femelle, répondit-elle… Mais il faut encore que vous nous lisiez dans quelques mains… Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à monsieur Podgers.
Et un vieux monsieur d’allure fine, qui portait un veston blanc, s’avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très long doigt du milieu.
– Nature aventureuse ; dans le passé quatre longs voyages et un dans l’avenir… Naufragé trois fois… Non deux fois seulement, mais en danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné, très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité d’une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les radicaux.
– Extraordinaire ! s’exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la main de ma femme.
– De votre seconde femme, dit tranquillement Mr Podgers qui conservait toujours la main de sir Thomas dans la sienne.
Mais lady Marvel, femme d’aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou son avenir.
Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener Mr de Koloff, l’ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants.
En réalité, bien des gens redoutaient d’affronter cet étrange petit home au sourire stéréotypé, aux lunette d’or et aux yeux d’un brillant de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant tout le monde, qu’elle se souciait fort peu de la musique, mais qu’elle raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est une science qu’il ne faut encourager qu’en tête à tête[5]. Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait rien de la malheureuse histoire de lady Fermor et qui avait suivi Mr Podgers avec un très grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main.
Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la pièce et s’approcha de l’endroit où lady Windermere était assise et, avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que Mr Podgers voudrait bien s’occuper de lui.
– Certes oui, il s’occupera de vous, fit lady Windermere. C’est pour cela qu’il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je leur demande. Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil. Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si Mr Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[6], certainement je ne le lui laisserai pas ignorer.
Lord Arthur sourit et hocha la tête.
– Je ne suis pas effrayé, répondit-il, Sybil me connaît aussi bien que je la connais.
– Ah ! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure assise du mariage, c’est un malentendu mutuel… non, je ne suis pas du tout cynique. J’ai seulement de l’expérience, ce qui, cependant, est très souvent la même chose… Mr Podgers, lord Arthur Savile meurt d’envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu’il est fiancé à l’une des plus jolies filles de Londres : il y a un mois que le Morning Post en a publié la nouvelle.
– Chère lady Windermere, s’écria la marquise de Jedburgh, ayez l’obligeance de laisser monsieur Podgers s’arrêter ici une minute de plus. Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela m’intéresse au plus au point.
– S’il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous l’enlever. Venez immédiatement, monsieur Podgers, et lisez dans la main de lord Arthur.
– Bon ! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait du canapé, s’il ne m’est pas permis de monter sur les planches, il me sera au moins permis d’assister au spectacle, j’espère.
– Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady Windermere. Et maintenant, monsieur Podgers, reprenez-nous et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.
Mais quand Mr Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement pâle et ne souffla mot.
Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux furent saisis d’un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui le dominait quand il était embarrassé.
Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, comme une rosée empoisonnée, et ses doigts gras devinrent froids et visqueux.
Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d’agitation et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.
Il valait mieux connaître le pire, quel qu’il fût, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.
– J’attends, monsieur Podgers, dit-il.
– Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.
Mais le chiromancien ne répondit pas.
– Je crois qu’Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et qu’après votre sortie, monsieur Podgers a peur de le lui dire.
Soudain Mr Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l’examiner que la monture d’or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.
Un moment, son visage devint un masque blanc d’horreur, mais il recouvra bientôt son sang froid[7] et, regardant lady Windermere, lui dit avec un sourire forcé :
– C’est la main d’un charmant jeune homme.
– Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant ? Voilà ce que j’ai besoin de savoir.
– Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit Mr Podgers.
– Je ne crois pas qu’un mari doive être trop séduisant, murmura lady Jedburgh, d’un air pensif. C’est si dangereux.
– Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisant, s’écria lady Windermere. Mais ce qu’il faut ce sont des détails. Il n’y a que les détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur ?
– Eh bien ! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.
– Oui, sa lune de miel naturellement.
– Et il perdra un parent.
– Pas sa sœur, j’espère, dit lady Jedburgh d’un ton apitoyé.
– Certes non, pas sa sœur, répondit Mr Podgers avec un geste de dépréciation de la main, un simple parent éloigné.
– Bon ! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n’ai absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd’hui de parent éloigné ? Voilà des années que ce n’est plus la mode. Cependant, je suppose qu’elle fera bien d’acheter une robe de soie noire : cela sert toujours pour l’église, voyez-vous. Et maintenant, allons souper. On a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se tînt tranquille… Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée !
– Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist, je veux dire le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail d’écaille de tortue ?… Oh ! merci, sir Thomas, merci beaucoup !… Et mon châle de dentelle ?… Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment !
Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé plus de deux fois tomber son flacon d’odeur.
Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même maladive préoccupation d’un avenir mauvais.
Il sourit tristement à sa sœur comme elle glissa près de lui au bras de lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il entendit à peine lady Windermere, quand elle l’invita à la suivre. Il pensa à Sybil Merton et l’idée que quelque chose pourrait se placer entre eux remplit ses yeux de larmes.
Quelqu’un qui l’aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il paraissait pétrifié et son visage avait l’aspect d’un marbre dans sa mélancolie.
Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d’un jeune homme bien né et riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissant, une vie d’une belle insouciance[8] d’enfant, et maintenant, pour la première fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de l’effrayante idée du sort.
Que tout cela lui semblait fou et monstrueux !
Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractère qu’il ne pouvait lire mais qu’un autre pouvait déchiffrer, fût quelque terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime !
N’y avait-il nulle échappatoire ?
Ne sommes-nous que des pions d’échiquier que met en jeu une puissance invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l’honneur où la honte ?
Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu’il avait été tout d’un coup appelé à porter un fardeau intolérable.
Les acteurs sont vraiment des gens heureux ; ils peuvent choisir de jouer soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d’égayer, de faire rire ou de faire pleurer. Mais dans la vie réelle, c’est différent.
Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme un prince Hal.
Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée.
Soudain Mr Podgers entra dans le salon.
À la vue de lord Arthur, il s’arrêta et sa grasse figure sans distinction devint d’une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence.
– La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m’a demandé de le lui rapporter, dit enfin Mr Podgers. Ah ! je le vois sur le canapé !… Bonsoir !
– Monsieur Podgers, il faut que j’insiste pour que vous me donniez une réponse immédiate à une question que je vais vous poser.
– À un autre moment, lord Arthur. La duchesse m’attend. Il faut que je la rejoigne.
– Vous n’irez pas. La duchesse n’est pas si pressée.
– Les dames n’ont pas l’habitude d’attendre, dit Mr Podgers avec un sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.
Les lèvres fines, et comme ciselées, de lord Arthur se plissèrent d’un dédain hautain.
La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.
Il traversa le salon et vint à l’endroit où Mr Podgers était arrêté.
Il lui tendit la main.
– Dites-moi ce que vous voyez là. Dites moi la vérité. Je veux la connaître. Je ne suis pas un enfant.
Les yeux de Mr Podgers clignotèrent sous ses lunettes d’or. Il se porta d’un air gêné d’un pied sur l’autre, tandis que ses doigts jouaient nerveusement avec une chaîne de montre étincelante.
– Qu’est-ce qui vous fait penser que j’ai vu dans votre main, lord Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit ?
– Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j’insiste pour que vous me le disiez ce que c’est. Je vous donnerai un chèque de cent livres.
Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres.
– Cent guinées ! fit enfin Mr Podgers à voix basse.
– Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre club ?
– Je n’ai pas de club. C’est-à-dire je n’en ai pas en ce moment, mais mon adresse est… Permettez-moi de vous donner ma carte.
Et tirant de la poche de veston un morceau de carton doré sur tranche, Mr Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui lut :
MR SEPTIMUS R PODGERS
CHIROMANCIEN
103 a West Moon street
– Je reçois de 10 à 4, murmura Mr Podgers d’un ton mécanique, et je fais une réduction pour les familles.
– Dépêchez-vous ! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la main.
Mr Podgers regarda autour de lui d’un coup d’œil nerveux et fit retomber la lourde portière[9] sur la porte.
– Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous asseoir.
– Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec colère sur le parquet ciré.
Mr Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre grossissant et l’essuya soigneusement avec son mouchoir.
– Je suis tout à fait prêt, dit-il.
II
Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House.
Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades.
Il semblait ne voir ni entendre quoi que ce fût.
La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square, scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du feu.
Il allait et venait, presque avec la démarche d’un homme ivre.
Un agent de police le regarda, avec curiosité, comme il passait, et un mendiant, qui se détacha d’un pas de porte pour lui demander l’aumône, recula d’effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.
Une fois, lord Arthur Savile s’arrêta sous un réverbère et regarda ses mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri jaillit de ses lèvres tremblantes.
Assassin ! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin ! La nuit même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles. Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle grimaçait à ses yeux aux toits des maisons.
Tout d’abord, il alla au parc, dont le bois sombre semblait le fasciner. Il s’appuya aux grilles d’un air las, refroidissant ses tempes à l’humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres.
– Assassin ! Assassin ! répéta-t-il comme si la réitération de l’accusation pouvait obscurcir le sens du mot.
Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait presque que l’écho l’entendît et réveillât de ses rêves la cité endormie. Il sentait un désir d’arrêter le passant de hasard et de tout lui dire.
Puis, il erra autour d’Oxford Street dans des ruelles étroites et honteuses.
Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait.
D’une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale, il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la vieillesse.
Une étrange pitié s’empara de lui.
Ces enfants du pêché et de la misère étaient-t-ils prédestinés à leur sort, comme lui au sien ? N’étaient-ils comme lui que les marionnettes d’un guignol monstrueux ?
Et, pourtant ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que tout lui parut incohérent, dépourvu d’harmonie ! Il était stupéfait de la discordance qu’il y avait entre l’optimisme superficiel de notre temps et les faits réels de l’existence.
Il était encore très jeune.
Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church.
La chaussée silencieuse semblait un long ruban d’argent pâli, moucheté ici et là par les arabesques sombres d’ombres mouvantes.
Tout là-bas s’arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le siège.
Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place, regardant à chaque instant autour de lui comme s’il craignait d’être suivi.
Au coin de Rich Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une petite affiche sur une palissade.
Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue dans cette direction.
Comme il approchait, le mot assassin en lettres noires lui heurta l’œil.
Il s’arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues.
C’était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des renseignements propres à faciliter l’arrestation d’un homme de taille moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet homme avait une cicatrice sur la joue droite.
Lord Arthur lut l’affiche, puis il la relut encore.
Il se demanda si l’homme serait arrêté et comment il avait reçu cette écorchure.
Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les murailles de Londres ? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à prix.
Cette pensée le rendit malade d’horreur.
Il tourna sur ses talons et s’enfuit dans la nuit.
Il avait un souvenir vague d’avoir erré à travers un labyrinthe de maisons sordides, de s’être perdu dans un gigantesque fouillis de rues sombres, et l’aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu’il était dans Picadilly Circus.
Comme il suivait Belgrave Square, il rencontra les grandes voitures de roulage qui se rendaient à Covent Garden.
Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le pas, faisant claquer leur fouet s’interpellant tantôt les uns tantôt les autres.
Sur le dos d’un énorme cheval gris, le chef de file d’un attelage, était juché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu, s’accrochant d’une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats.
Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose merveilleuse.
Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu’il pût dire pourquoi.
Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l’aube qui lui semblait d’une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui naissent en beauté et se couchent en tempête.
Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient ! un Londres libéré des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantomatique, une ville désolée de tombes.
Il se demanda ce qu’ils en pensaient et s’ils savaient quelque chose de ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s’y brasse et s’y ruine du matin au soir.
Probablement, c’était seulement pour eux un débouché, un marché où ils portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours silencieuses, les maisons toujours endormies.
Il eut du plaisir à les voir passer.
Si rustres qu’ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l’Arcadie.
Lord Arthur sentit qu’ils avaient vécu avec la Nature et qu’elle leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu’ils avaient d’ignorance.
Quand il atteignit Belgrave Square, le ciel était d’un bleu évanescent et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.
III
Quand lord Arthur s’éveilla, il était midi et le soleil de la méridienne se tamisait à travers les rideaux de soie ivoirine de sa chambre.
Il se leva et regarda par la fenêtre.
Un vague brouillard de chaleur était suspendu sur la grande ville et les toits des maisons ressemblaient à de l’argent terni.
Dans les verts tremblotants du square au-dessous, quelques enfants se poursuivaient comme des papillons blancs, et les trottoirs étaient encombrés de gens qui se rendaient au parc.
Jamais la vie ne lui avait semblé si belle. Jamais le mal et son domaine ne lui avaient semblé si loin de lui.
Alors son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un plateau.
Quand il l’eut bue, il écarta une lourde portière[10] de peluche couleur pêche, et passa dans la salle de bains.
La lumière glissait doucement d’en haut à travers de minces plaques d’onyx transparent et l’eau, dans la cuvette de marbre, avait le faible éclat de la pierre de lune.
Lord Arthur s’y plongea à la hâte jusqu’à ce que les froids bouillons touchent sa gorge et ses cheveux. Alors il enfonça brusquement sa tête sous l’eau, comme s’il voulait se purifier de la souillure de quelque honteux souvenir.
Quand il sortit de l’eau, il se sentit presque apaisé. Le bien-être physique, qu’il avait ressenti, l’avait dominé, comme il arrive souvent pour les natures supérieurement façonnées, car les sens, comme le feu, peuvent purifier aussi bien que détruire.
Après déjeuner, il s’allongea sur un divan et alluma une cigarette.
Sur le dessus de cheminée, garni d’un vieux brocard très fin, il y avait une grande photographie de Sybil Merton, telle qu’il l’avait vue, la première fois, au bal de lady Noël.
La tête petite, d’un délicieux modèle, s’inclinait légèrement de côté, comme si la gorge mince et frêle, le col de roseau avaient peine à supporter le poids de tant de beauté. Les lèvres étaient légèrement entr’ouvertes et semblaient faites pour une douce musique et, dans ses yeux rêveurs, on lisait les étonnements de la plus tendre pureté virginale.
Moulée dans son costume de crêpe de chine[11] moelleux, un grand éventail de feuillage à la main, on eût dit une de ces délicates petites figurines qu’on a trouvées dans les bois d’oliviers qui avoisinent Tanagra, et il y avait dans sa pose et dans son attitude quelques traits de la grâce grecque.
Pourtant, elle n’était pas petite[12].
Elle était simplement parfaitement proportionnée, chose rare à son âge où tant de femmes sont ou plus grande que nature ou insignifiantes.
En la contemplant en ce moment, lord Arthur fut rempli de cette terrible pitié qui naît de l’amour. Il sentit que l’épouser, avec le fatum du meurtre suspendu sur sa tête, serait une trahison pareille à celle de Judas, un crime pire que tous ceux qu’ont jamais rêvés les Borgia.
Quel bonheur y aurait-il pour eux, quand à tout moment il pourrait être appelé à accomplir l’épouvantable prophétie écrite dans sa main ? Quelle vie mènerait-il aussi longtemps que le destin tiendrait cette terrible fortune dans ses balances ?
À tout prix, il fallait retarder le mariage. Il y était tout à fait résolu.
Bien qu’il aimât ardemment cette jeune fille, bien que le seul contact de ses doigts quand ils étaient assis l’un près de l’autre fît tressaillir tous les nerfs de son corps d’une joie exquise, il n’en reconnut pas moins clairement où était son devoir et eut pleine conscience de ce fait qu’il n’avait pas le droit de l’épouser jusqu’à ce qu’il eût commis le meurtre.
Cela fait, il pourrait se présenter devant les autels avec Sybil Merton et remettre sa vie aux mains de la femme qu’il aimait, sans crainte de mal agir.
Cela fait, il pourrait la prendre dans ses bras, sachant qu’elle n’aurait jamais à courber sa tête sous la honte.
Mais avant, il fallait faire cela et le plus tôt serait le mieux pour tous deux.
Bien des gens dans sa situation auraient préféré le sentier fleuri du plaisir aux montées escarpées du devoir ; mais lord Arthur était trop consciencieux pour placer le plaisir au-dessus des principes.
Dans son amour, il n’y avait plus qu’une simple passion et Sybil était pour lui le symbole de tout ce qu’il y a de bon et de noble.
Un moment, il éprouva une répugnance naturelle contre l’œuvre qu’il était appelé à accomplir, mais bientôt cette impression s’effaça. Son cœur lui dit que ce n’était pas un crime, mais un sacrifice : sa raison lui rappela que nulle autre issue ne lui était ouverte. Il fallait qu’il choisisse entre vivre pour lui et vivre pour les autres et, si terrible, sans nul doute, que fût la tâche qui s’imposait à lui, pourtant il savait qu’il ne devait pas laisser l’égoïsme triompher de l’amour ; tôt ou tard, chacun de nous est appelé à résoudre ce même problème : la même question est posée à chacun de nous.
Pour lord Arthur, elle se posa de bonne heure dans la vie, avant que son caractère ait été entamé par le cynisme, qui calcule, de l’âge mûr, ou que son cœur fût corrodé par l’égoïsme superficiel et élégant de notre époque, et il n’hésita pas à faire son devoir.
Heureusement pour lui aussi, il n’était pas un simple rêveur, un dilettante oisif. S’il eût été tel, il eût hésité comme Hamlet et permis que l’irrésolution ruinât son dessein. Mais il était essentiellement pratique. Pour lui, la vie c’était l’action, plutôt que la pensée.
Il possédait ce don rare entre nous, le sens commun.
Les sensations cruelles et violentes de la soirée de la veille s’étaient maintenant tout à fait effacées et c’était presque avec un sentiment de honte qu’il songeait à sa marche folle, de rue en rue, à sa terrible agonie émotionnelle.
La sincérité même de ses souffrances les faisait maintenant passer à ses yeux pour inexistantes.
Il se demandait comment il avait pu être assez fou pour déclamer et extravaguer contre l’inévitable.
La seule question, qui paraissait le troubler, était comment il viendrait à bout de sa tâche, car il n’avait pas les yeux fermés à ce fait que le meurtre, comme les religions du monde païen, exige une victime, aussi bien qu’un prêtre.
N’étant pas un génie, il n’avait pas d’ennemis, et, d’ailleurs, il sentait que ce n’était pas le lieu de satisfaire quelque rancune ou quelque haine personnelles ; la mission dont il était chargé était d’une grande et grave solennité.
En conséquence, il dressa une liste de ses amis et de ses parents sur un feuillet de bloc-notes et, après un soigneux examen, se décida en faveur de lady Clementina Beauchamp, une chère vieille dame qui habitait Curzon Street et était sa propre cousine au second degré du côté de sa mère.
Il avait toujours aimé lady Clem, comme tout le monde l’appelait, et comme il était riche lui-même, ayant pris possession de toute la fortune de lord Rugby, lors de sa majorité, il n’était pas possible qu’il résultât pour lui de sa mort quelque méprisable avantage d’argent.
En réalité, plus il pensait à la question, plus lady Clem lui paraissait la personne qu’il convenait de choisir, et songeant que tout délai était une mauvaise action à l’égard de Sybil, il se résolut à s’occuper tout de suite de ses préparatifs.
La première chose à faire, certes, c’était de régler le chiromancien.
Il s’assit donc devant un petit bureau de Sheraton, qui était devant la fenêtre, et remplit un chèque de 100 livres payable à l’ordre de Mr Septimus Podgers. Puis, le mettant dans une enveloppe, il dit à son domestique de le porter à West Moon Street.
Il téléphona ensuite à ses écuries d’atteler son coupé et s’habilla pour sortir.
Comme il quittait sa chambre, il jeta un regard à la photographie de Sybil Merton et jura que, quoi qu’il arrivât, il lui laisserait toujours ignorer ce qu’il faisait pour l’amour d’elle et qu’il garderait le secret de son sacrifice à jamais enseveli dans son cœur.
Dans sa route pour Buckingham Club, il s’arrêta chez une fleuriste et envoya à Sybil une belle corbeille de narcisses aux jolis pétales blancs et aux pistils ressemblant à des yeux de faisan.
En arrivant au club, il se rendit tout droit à la bibliothèque, sonna la clochette et demanda au garçon de lui apporter un soda citron et un livre de toxicologie.
Il avait définitivement arrêté que le poison était le meilleur instrument à adopter pour son ennuyeuse besogne.
Rien ne lui déplaisait autant qu’un acte de violence personnelle et, en outre, il était très soucieux de ne tuer lady Clementina par aucun moyen qui pût attirer l’attention publique, car il avait en horreur l’idée de devenir lion du jour chez lady Windermere ou de voir son nom figurer dans les entrefilets des journaux que lisent les gens du commun.
Il avait aussi à tenir compte du père et de la mère de Sybil qui appartenaient à un monde un peu démodé et pourraient s’opposer au mariage s’il se produisait quelque chose d’analogue à un scandale, bien qu’il fût assuré que s’il leur faisait connaître tous les faits de la cause, ils seraient les premiers à apprécier les motifs qui lui dictaient sa conduite.
Il avait donc toute raison pour se décider en faveur du poison. Il était sans danger, sûr, sans bruit. Il agissait sans nul besoin de scènes pénibles pour lesquelles, comme beaucoup d’Anglais, il avait une aversion enracinée.
Cependant, il ne connaissait absolument rien de la science des poisons et, comme le valet de pied semblait tout à fait incapable de trouver dans la bibliothèque autre chose que Ruff’s Guide et le Baily’s Magazine, il examina lui-même les rayons chargés de livres et finit par mettre la main sur une édition très bien reliée de la Pharmacopée et un exemplaire de la Toxicologie d’Erskine, édité par Mathew Reid, président du Collège royal des médecins et l’un des plus anciens membres du Buckingham Club, où il fut jadis élu par confusion avec un autre candidat, contretemps qui avait si fort mécontenté le comité que lorsque le personnage réel se présenta, il le blackboula à l’unanimité.
Lord Arthur fut très fort déconcerté par les termes techniques employés par les deux livres.
Il se prenait à regretter de n’avoir pas accordé plus d’attention à ses études à Oxford, quand, dans le second volume d’Erskine, il trouva un exposé très intéressant et très complet des propriétés de l’aconit, écrit dans l’anglais le plus clair.
Il lui parut que c’était tout à fait le poison qu’il lui fallait.
Il était prompt, c’est-à-dire presque immédiat dans ses effets.
Il ne causait pas de douleurs et pris sous la forme d’une capsule de gélatine, mode d’emploi recommandé par sir Mathew, il n’avait rien de désagréable au goût.
En conséquence, il prit note sur son plastron de chemise de la dose nécessaire pour amener la mort, remit les livres en place et remonta Saint-James Street jusque chez Pestle et Humbey, les grands pharmaciens.
Mr Pestle, qui servait toujours en personne ses clients de l’aristocratie, fut fort surpris de la commande et, d’un ton très déférent, murmura quelque chose sur la nécessité d’une ordonnance du médecin. Cependant, aussitôt que lord Arthur lui eut expliqué que c’était pour l’administrer à un grand chien de Norvège dont il était obligé de se défaire parce qu’il montrait des symptômes de rage et qu’il avait deux fois tenté de mordre son cocher au gras de la jambe, il parut pleinement satisfait, félicita lord Arthur de son étonnante connaissance de la toxicologie et exécuta immédiatement la prescription.
Lord Arthur mit la capsule dans une jolie bonbonnière[13] d’argent qu’il vit à une vitrine de boutique de Bond Street, jeta la vilaine boîte de Pestle et Humbey et alla droit chez lady Clementina.
– Eh bien ! monsieur le mauvais sujet[14], lui cria la vieille dame comme il entrait dans son salon, pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir tous ces temps-ci ?
– Ma chère lady Clem, je n’ai jamais un moment à moi, répliqua lord Arthur avec un sourire.
– Je suppose que vous voulez dire que vous passez toutes vos journées avec miss Sybil Merton à acheter des chiffons[15] et à dire des bêtises. Je ne puis comprendre pourquoi les gens font tant d’embarras pour se marier. De mon temps, nous n’aurions jamais rêvé de tant nous afficher et de tant parader, en public et en particulier, pour une chose de ce genre.
– Je vous assure que je n’ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures, lady Clem. Autant que je sache, elle appartient entièrement à ses couturières.
– Parbleu ! Et c’est là la seule raison qui vous amène chez une vieille femme laide comme moi. Je m’étonne que vous autres hommes vous ne sachiez pas prendre congé. On a fait des folies pour moi[16] et me voici pauvre créature rhumatisante avec un faux chignon et une mauvaise santé ! Eh bien ! si ce n’était cette chère lady Jansen qui m’envoie les pires romans français qu’elle peut trouver, je ne sais plus ce que je pourrais faire de mes journées. Les médecins ne servent guère qu’à tirer des honoraires de leurs clients. Ils ne peuvent même pas guérir ma maladie d’estomac.
– Je vous ai apporté un remède pour elle, lady Clem, fit gravement lord Arthur. C’est une chose merveilleuse inventée par un Américain.
– Je ne crois pas que j’aime les inventions américaines. Je suis même certaine de ne pas les aimer. J’ai lu dernièrement quelques romans américains et c’étaient de vraies insanités.
– Oh ! ici il n’y a pas du tout d’insanité, lady Clem. Je vous assure que c’est un remède radical. Il faut me promettre de l’essayer.
Et lord Arthur tira de sa poche la petite bonbonnière et la tendit à lady Clementina.
– Mais cette bonbonnière est délicieuse, Arthur. C’est un vrai cadeau. Voilà qui est vraiment gentil de votre part… Et voici le remède merveilleux… Cela a tout l’air d’un bonbon. Je vais le prendre immédiatement.
– Dieu du ciel, lady Clem ! se récria lord Arthur s’emparant de sa main, il ne faut rien faire de semblable. C’est de la médecine homéopathique. Si vous la prenez sans avoir mal à l’estomac, cela ne vous fera aucun bien. Attendez d’avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez surprise du résultat.
– J’aurai aimé prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle flottante d’aconitine liquide. Je suis sûre que c’est délicieux. Je vous l’avoue, tout en détestant les docteurs, j’adore les médecines. Cependant, je la garderai jusqu’à ma prochaine crise.
– Et quand surviendra cette crise ? demanda lord Arthur avec empressement, sera-ce bientôt ?
– Pas avant une semaine, j’espère. J’ai passé hier une fort mauvaise journée, mais on ne sait jamais.
– Vous êtes sûre alors d’avoir une crise avant la fin du mois, lady Clem ?
– Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd’hui, Arthur ! Vraiment l’influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, des gens qui n’ont pas des conversations folichonnes et je sens que si je ne fais pas une sieste tout à l’heure, je ne serais jamais capable de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon affection et grand merci à vous pour votre remède américain.
– Vous n’oublierez pas de le prendre, lady Clem, n’est-ce pas ? dit lord Arthur en se dressant de sa chaise.
– Bien sûr, je n’oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c’est fort gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s’il me faut d’autres globules.
Lord Arthur quitta la maison de lady Clementina, plein d’entrain, et avec un sentiment de grand réconfort.
Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu’il se trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni l’honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu’il fallait reculer le mariage, car jusqu’à ce qu’il fût sorti de ses embarras, il n’avait pas sa liberté.
Il la supplia d’avoir confiance en lui et de ne pas douter de l’avenir. Tout irait bien, mais la patience était nécessaire.
La scène avait lieu dans la serre de la maison de Mr Merton à Park Lane où lord Arthur avait dîné comme d’habitude.
Sybil n’avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur avait tenté de se conduire comme un lâche, d’écrire à lady Clementina au sujet du globule et de laisser le mariage s’accomplir, comme s’il n’y avait pas dans le monde un Mr Podgers.
Cependant, son bon naturel s’affirma bien vite, et, même quand Sybil tomba en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.
La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.
Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour Venise après avoir écrit à Mr Merton une lettre virile et ferme au sujet de l’ajournement nécessaire du mariage.
IV
À Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d’arriver de Corfou dans son yacht.
Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.
Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient çà et là par les canaux verts dans leur longue gondole noire. L’après-midi, ils recevaient d’habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient chez Florian et fumaient d’innombrables cigarettes sur la Piazza.
Pourtant d’une façon ou de l’autre, lord Arthur n’était pas heureux.
Chaque jour, il étudiait dans le Times la « colonne des décès », s’attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais tous les jours il avait une déception.
Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta maintes fois de l’avoir empêchée de prendre l’aconitine quand elle avait été si désireuse d’en expérimenter les effets.
Les lettres de Sybil, bien que pleines d’amour, de confiance et de tendresse, étaient souvent d’un ton très triste et, parfois, il pensait qu’il était séparé d’elle à jamais.
Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se résolut de courir le long de la côte jusqu’à Ravenne parce qu’il avait entendu dire qu’il y a de grandes chasses dans le Pinetum.
Lord Arthur, d’abord, refusa absolument de l’y suivre, mais Surbiton, qu’il aimait beaucoup, le persuada enfin que, s’il continuait à résider à l’hôtel Danielli, il mourrait d’ennui ; et, le quinzième jour au matin, ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu agitée.
La traversée fut agréable.
La vie à l’air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses préoccupations au sujet de lady Clementina et, en dépit des remontrances de Surbiton, il prit le train pour Venise.
Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l’hôtel, le propriétaire vint au-devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.
Lord Arthur les lui arracha des mains et les ouvrit en les décachetant d’un geste brusque.
Tout avait réussi.
Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.
La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.
Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta l’escalier de sa chambre d’un pas léger et d’un cœur raffermi.
Trois lettres l’y attendaient.
L’une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléance ; les autres de la mère d’Arthur et de l’avoué de lady Clementina.
La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et son esprit[17], mais elle s’était retirée d’un peu bonne heure, en se plaignant de souffrir de l’estomac.
Au matin, on l’avait trouvée morte dans son lit, sans qu’elle parût avoir aucunement souffert.
Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n’y avait plus rien à faire et, dans les délais légaux on l’avait enterrée à Beauchamp Chalcote.
Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait à lord Arthur sa petite maison de Curzon Street, tout son mobilier, ses effets personnels, sa galerie de peintures à l’exception de sa collection de miniatures qu’elle donnait à sa sœur, lady Margaret Rufford, et son bracelet d’améthyste qu’elle léguait à Sybil Merton.
L’immeuble n’avait pas beaucoup de valeur ; mais Mr Mansfield, l’avoué, était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu’il lui serait possible, parce qu’il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady Clementina n’avait jamais tenu ses comptes en règle.
Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa que Mr Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans cette affaire.
Son amour pour Sybil, cependant, dominait toute autre émotion et la conscience qu’il avait fait son devoir lui donnait paix et réconfort.
En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.
Les Merton le reçurent très affectueusement, Sybil lui fit promettre qu’il ne supporterait pas qu’aucun obstacle s’interposât entre eux, et le mariage fut fixé au 7 juin.
La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son ancienne joie renaissait pour lui.
Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon Street avec l’avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain un petit cri de joie.
– Qu’avez-vous trouvé, Sybil ? dit lord Arthur levant la tête de son travail et souriant.
– Cette jolie petite bonbonnière[18] d’argent. Est-ce gentil et hollandais ? Me la donnez-vous ? Les améthystes ne me siéront pas, je le crois, jusqu’à ce que j’aie quatre-vingt ans.
C’était la boîte qui avait contenu l’aconitine.
Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.
Il avait presque oublié ce qu’il avait fait et ce lui sembla une curieuse coïncidence que Sybil, pour l’amour de qui il avait traversé toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.
– Bien entendu, Sybil, ceci est à vous. C’est moi-même qui l’ai donnée à la pauvre lady Clem.
– Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le bonbon[19] ? Je ne savais pas que lady Clementina aimât les douceurs : je la croyais beaucoup trop intellectuelle.
Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa l’esprit.
– Un bonbon, Sybil ! Que voulez-vous dire ? demanda-t-il d’une voix basse et rauque.
– Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n’ai pas la moindre envie de le croquer… Qu’y a-t-il, Arthur ? Comme vous pâlissez !
Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.
La pilule couleur d’ambre y était avec son globule de poison.
Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.
La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord Arthur.
Il jeta la pilule dans le feu et s’écroula sur le canapé avec un cri de désespoir.
V
Mr Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia, qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu’elle put pour amener Sybil à une rupture.
Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.
Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement détraqués.
Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain et pratique ne lui permit pas d’hésiter longtemps sur la conduite à tenir.
Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu’il convenait d’employer était la dynamite ou tout autre genre d’explosifs.
En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter son oncle, le doyen de Chichester.
Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir, raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d’appareils à mesurer le temps qui s’étendait depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait une excellente occasion de mener à bien ses plans.
Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre problème.
Le London directory[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet et il pensa qu’il lui serait de peu d’utilité d’aller aux informations à Scotland Yard[21]. Là on n’est jamais informé des faits et gestes du parti de la dynamite qu’après qu’une explosion a eu lieu, et encore n’en sait-on jamais bien long là-dessus.
Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendance très révolutionnaire, qu’il avait rencontré, l’hiver précédent, chez lady Windermere.
Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand. Il était venu en Angleterre sous prétexte d’y étudier les documents relatifs au séjour du tzar dans ce pays en qualité de charpentier de marine ; mais généralement on le soupçonnait d’être un agent nihiliste et il n’y avait nul doute que l’ambassade russe ne voyait pas d’un bon œil sa présence à Londres.
Lord Arthur pensa que c’était là tout à fait l’homme qui convenait à ses desseins, et un matin, il poussa jusqu’à son logement à Bloombury pour lui demander son avis et son concours.
– Voilà donc que vous songer à vous occuper sérieusement de politique, dit le comte Rouvaloff quand lord Arthur lui eut exposé l’objet de sa démarche.
Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales n’avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu’il avait besoin d’un exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que lui-même.
Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.
Puis, voyant qu’il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur à travers la table.
– Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher ami.
– Ils ne l’auront pas, s’écria lord Arthur en éclatant de rire.
Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se précipita en bas de l’escalier, regarda le papier et dit à son cocher de le conduire à Soho Square.
Là il le congédia et suivit Greek Street jusqu’à ce qu’il arrivât à une place que l’on appelle Bayle’s Court. Il passa sous le viaduc et se trouva dans un curieux cul-de-sac[22] qui paraissait occupé par une buanderie française. D’une maison à l’autre, tout un réseau de corde s’allongeait, chargé de linge et, dans l’air du matin, il y avait une ondulation de toiles blanches.
Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite maison verte.
Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut ouverte par un étranger, d’allure assez rude, qui lui demanda en très mauvais anglais ce qu’il désirait.
Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.
Sitôt qu’il le vit, l’homme s’inclina et engagea lord Arthur à pénétrer dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.
Peu d’instants après, Herr Winckelkopf, comme on l’appelait en Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.
– Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s’inclinant, m’a donné une introduction près de vous et je suis très désireux d’avoir avec vous un court entretien pour une question d’affaire. Je m’appelle Smith… Robert Smith, et j’ai besoin que vous me fournissiez une horloge explosive.
– Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d’un air si alarmé. C’est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J’espère que sa Grâce est bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que je finis de déjeuner ? J’ai un excellent pâté[23] et mes amis sont assez bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu’aucun de ceux qu’on peut boire à l’ambassade d’Allemagne.
Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d’avoir été reconnu, il se trouvait assis dans l’arrière-salle, buvait à petits traits le plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu’il fût possible avec le fameux conspirateur.
– Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très bons articles pour l’exportation à l’étranger, même lorsque l’on réussit à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier que, d’ordinaire, elles explosent avant d’être arrivées à destination. Si, cependant, vous avez besoin de quelqu’un de ces engins pour un usage intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage vous le destinez. Si c’est pour la police ou pour quelqu’un qui touche en quoi que ce soit à Scotland Yard, j’en suis désolé, mais je ne puis rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs amis. J’ai toujours constaté qu’en tenant compte de leur stupidité nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons ; je ne voudrais toucher à un cheveu de la tête d’aucun d’eux.
– Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n’a rien à faire avec la police. En réalité, le mouvement d’horlogerie est destiné au doyen de Chichester.
– Eh là ! Eh là ! Je n’avais nulle idée que vous soyez si prononcé en matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d’aujourd’hui ne s’échauffent guère là-dessus.
– Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.
– Alors c’est une affaire tout à fait personnelle.
– Tout à fait.
Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.
Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la dimension d’un penny et une jolie petite horloge française surmontée d’une figurine de la Liberté piétinant l’hydre du Despotisme.
Le visage de lord Arthur s’éclaira à cette vue.
– Voilà tout à fait ce qu’il me faut. Maintenant apprenez-moi comment elle explose.
– Ah ! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son invention avec un juste regard d’orgueil. Dites-moi seulement quand vous désirez qu’elle explose et je réglerai le mécanisme pour l’heure indiquée.
– Bon ! aujourd’hui c’est mardi, et si vous pouvez me l’expédier tout de suite…
– C’est impossible. J’ai un tas de travaux, une besogne très importante pour certains amis de Moscou.
– Oh ! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi matin. Quant au moment de l’explosion, fixons-la à vendredi à midi. À cette heure-là, le doyen est toujours à la maison.
– Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.
Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un bureau près de la cheminée.
– Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien je vous suis redevable.
– C’est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter cela au plus juste. La dynamite coûte sept shillings six pences, le mouvement d’horlogerie trois livres dix shillings et le port environ cinq shillings. Je suis trop heureux d’obliger un ami du comte Rouvaloff.
– Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf ?
– Oh ! ce n’est rien. C’est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour l’argent : je vis entièrement pour mon art.
Lord Arthur déposa quatre livres deux shillings six pences sur la table, remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et se rendit au parc.
Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au Buckingham Club pour y attendre les nouvelles.
Tout l’après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l’état de la température et d’autre information semblables, tandis que le ruban dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].
À quatre heure arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut dans le salon de lecture avec la Pall Mall Gazette, la James’s Gazette, le Globe et l’Écho, à la grande indignation du colonel Goodchild, qui désirait lire le compte-rendu d’un discours prononcé par lui, le matin, à l’hôtel du lord-maire, au sujet des missions sud-africaines et de la convenance d’avoir, dans chaque province, des évêques nègres.
Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif contre les Evenings News.
Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à Chichester et lord Arthur comprit que l’attentat avait échoué.
Ce fut pour lui un terrible coup et, quelques minutes, il demeura tout à fait abattu.
Herr Winckelkopf, qu’il alla voir le lendemain, se répandit en excuses laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres frais ou une caisse de bombes de nitroglycérine au prix coûtant.
Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd’hui qu’il est difficile d’avoir même de la dynamite non frelatée.
Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n’était pas sans espoir que l’horloge pût encore se déclencher. Il citait à l’appui de sa thèse le cas d’un baromètre qu’il avait envoyé, une fois, au gouverneur militaire d’Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre n’avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout à fait exact que, lorsqu’il explosa, il ne réussit qu’à réduire en bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que force destructive, sous le commandement d’un mouvement d’horlogerie, était un agent puissant, bien qu’un peu inexact.
Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception.
Deux jours plus tard, comme il montait l’escalier, la duchesse l’appela dans son boudoir et lui montra une lettre qu’elle venait de recevoir du doyenné.
– Jane m’écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire la dernière : elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie Mudie.
Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.
Elle était ainsi conçue :
LE DOYENNÉ, chichester
27 mai
« Ma bien chère tante,
« Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et aussi pour le guingamp.
« Je suis tout à fait d’accord avec vous pour estimer absurde leur besoin de porter de jolies choses, mais aujourd’hui tout le monde est si radical, si irréligieux qu’il est difficile de leur faire voir qu’ils ne doivent pas avoir les goûts et l’élégance des hautes classes. Vraiment je ne sais où nous allons ! Comme papa le dit souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d’incrédulité.
« Nous avons eu une bonne histoire au sujet d’une petite pendule qu’un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense qu’elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable sermon La Licence est-elle la Liberté ?, car la pendule est surmontée d’une figure de femme avec ce qu’on appelle un bonnet phrygien sur la tête.
« Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c’est historique. Je suppose donc qu’il n’y a rien à redire.
« Parker a dépaqueté l’objet et papa l’a placé sur la cheminée de la bibliothèque.
« Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un bruit d’ailes ; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le garde-feu.
« Maria était tout en émoi, mais c’était vraiment une aventure si ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. Papa même faisait chorus.
« Quand nous avons examiné l’horloge, nous avons vu que c’était une espèce de réveille-matin et qu’en plaçant l’arrêt sur une heure déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate sous un petit marteau, l’éclatement se produisait quand on le voulait.
« Papa a dit que c’était une pendule trop bruyante pour demeurer dans la bibliothèque.
« Reggie l’a donc emportée à l’école et là elle continue à produire de petites explosions tout le long de la journée.
« Pensez-vous qu’Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre ? Je suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.
« Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles montrent que la liberté n’est pas durable et que son règne doit finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps de la révolution française. Cela semble épouvantable.
« Je vais aller tout à l’heure chez les Dorcas et je leur lirai votre lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée qu’avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand ils ont tant d’autres graves soucis dans ce monde et dans l’autre.
« Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez l’évêque le satin jaune dont vous m’avez si gracieusement fait don et je crois qu’il fera le meilleur effet.
« Avez-vous des nœuds ou non ? Jennings dit que maintenant tout le monde porte des nœuds et que les chemisettes se font à jabot.
« Reggie vient d’avoir une nouvelle explosion. Papa a ordonné de transporter l’horloge à l’écurie. Je ne crois pas que papa l’apprécie autant qu’au premier moment, bien qu’il soit très flatté d’avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela prouve qu’on lit ses sermons et qu’on en tire profit.
«Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s’unissent à lui, espérant que la goutte de l’oncle Cécil va mieux.
« Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée
« JANE PERCY
« P. S. Répondez-moi au sujet des nœuds. Jennings soutient avec insistance qu’ils sont à la mode. »
Lord Arthur regarda la lettre d’un air si sérieux et si malheureux que la duchesse éclata de rire.
– Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une lettre de jeune fille ! Mais que dire de cette pendule ? Cela me semble une invention vraiment curieuse et j’aimerai en avoir une semblable.
– Je n’ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec son sourire triste.
Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.
En arrivant au haut de l’escalier, il se jeta sur un fauteuil et, ses yeux se remplirent de larmes.
Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu’il y eût de sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la destinée le trahissait.
Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions, de l’inutilité des efforts pour une belle action.
Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, c’est vrai ; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que le sien.
Quant à lui, qu’importait ! Il y a toujours quelque guerre où un homme peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie, et si la vie n’avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l’effrayait pas.
Que la destinée ourdisse son sort à sa guise ! Il ne ferait rien pour la conjurer.
À sept heures et demie passées, il s’habilla et se rendit au club.
Sorbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux ne l’intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta, inventant le prétexte d’un rendez-vous pour expliquer sa retraite.
Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une lettre.
Elle était d’Herr Winckelkopf, qui l’invitait à venir, le lendemain soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu’on l’ouvrait. C’était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d’arriver de Genève.
Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.
Puis, il s’en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des heures, il demeura assis près du fleuve.
La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un œil de lion derrière une crinière, et d’innombrables étoiles pailletèrent l’abîme des cieux, comme la poussière d’or qu’on a semée sur un dôme pourpre.
À certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa route dérivant au gré du courant.
Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.
Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla trembler.
Puis, les lumières du chemin de fer s’éteignirent. Une lampe solitaire continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque, et la rumeur de la cité s’éteignit.
À deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.
Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange !
De l’autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des ténèbres. On eût dit que l’argent et l’ombre avaient modelé le monde à nouveau.
L’énorme dôme de Saint-Paul s’esquissait comme une bulle à travers l’atmosphère noirâtre.
Comme il approchait de l’Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme penché sur le parapet et quand il s’approcha, la lumière du réverbère tombant en plein sur son visage, il le reconnut.
C’était Mr Podgers.
Nul n’eût pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d’or, le faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.
Lord Arthur s’arrêta.
Une idée l’illumina soudain, comme un éclair.
Il se glissa doucement vers Mr Podgers.
En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.
Un grossier juron, un clapotis d’éclaboussures, et ce fut tout.
Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans un tourbillon d’eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques minutes, le chapeau coula à son tour, et plus aucune trace de Mr Podgers ne demeura visible.
Un instant, lord Arthur crut qu’il apercevait une grosse silhouette déformée qui s’élançait sur l’escalier près du pont, et un affreux sentiment d’échec s’empara de lui, mais bientôt cette image s’accentua en reflet, et quand la lune brilla de nouveau, après s’être dégagée des nuages, elle finit par disparaître.
Alors il lui sembla qu’il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.
– Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l’eau, monsieur ? dit soudain une voix derrière lui.
Il se retourna brusquement et vit un policeman avec une lanterne œil-de-bœuf.
– Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.
Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher de le conduire à Belgrave Square.
Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et inquiet.
Il y avait des moments où il s’attendait presque à voir Mr Podgers entrer dans sa chambre et, pourtant, d’autres fois, il sentait que la fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.
Deux fois, il se rendit à l’adresse du chiromancien à West Moon Street, mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.
Il languissait d’avoir une certitude et il la redoutait.
À la fin, elle vint.
Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant avec un peu d’ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du soir.
Il prit la Gazette de Saint-James et il en feuilletait les pages d’un air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.
SUICIDE D’UN CHIROMANCIEN
Il devint pâle d’émotion et se mit à lire.
L’entrefilet était ainsi conçu.
« Hier matin, à 7 heures, le corps de Mr Septimus R. Podgers, le célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face du Ship Hotel.
« Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son égard.
« On suppose qu’il s’est suicidé sous l’influence d’un dérangement momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage, et le jury du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.
« Mr Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans nul doute, beaucoup de curiosité.
« Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille. »
Lord Arthur s’élança hors du club, le journal à la main, au grand ahurissement du laquais chargé de la conciergerie, qui essaya vainement de l’arrêter.
Il courut droit à Park Lane.
Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit qu’il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et, quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.
– Ma chère Sybil, s’écria lord Arthur, marions-nous demain !
– Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n’est même pas commandé ! répliqua Sybil en riant au milieu de ses larmes.
VI
Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi d’une vraie cohue de gens du meilleur monde.
Le service fut lu d’une façon très émouvante par le doyen de Chichester et tout le monde était d’accord pour reconnaître qu’on n’avait jamais vu de plus beau couple que le marié et la mariée.
Ils étaient plus que beaux, car ils étaient heureux.
Jamais lord Arthur ne regretta ce qu’il avait souffert pour l’amour de Sybil, tandis qu’elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses qu’une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et l’amour.
Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.
Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.
Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés, lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory – un vieux domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du duc à son fils – et un après-midi qu’elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit :
– Êtes-vous heureuse, Sybil ?
– Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse ! Et vous, ne l’êtes-vous pas ?
– Je n’ai pas le temps de l’être, Sybil. J’ai toujours aimé la dernière personne qu’on me présentait, mais d’ordinaire, dès que je connais quelqu’un, j’en suis lasse.
– Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere ?
– Oh ! ma chère, les lions ne sont bons qu’une saison ! Sitôt qu’on leur a coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes du monde. En outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible Mr Podgers ? C’était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m’en suis pas aperçue tout d’abord et même quand il avait besoin d’emprunter de l’argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu’il me fît la cour. Il m’a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement, c’est la télépathie qui me charme. C’est bien plus amusant.
– Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C’est le seul sujet dont Arthur n’aime pas qu’on rie, je vous assure que, là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées !
– Vous ne voulez pas dire qu’il y croit, Sybil ?
– Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.
Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.
– Lord Arthur ?
– À vos ordres, lady Windermere.
– Vraiment, oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.
– Certes oui, fit le jeune homme en souriant.
– Et pourquoi ?
– Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se laissant tomber dans un fauteuil d’osier.
– Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là ?
– Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant dans ses yeux violets.
– Quelle stupidité ! s’écria lady Windermere. De ma vie, je n’ai jamais entendu stupidité pareille !
Notes
1. En français dans le texte.
2. Podologue.
3. En français dans le texte.
4. En français dans le texte.
5. En français dans le texte.
6. Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par les femmes entretenues par l’aristocratie de Londres (note du traducteur).
7. En français dans le texte.
8. En français dans le texte.
9. En français dans le texte.
10. En français dans le texte.
11. En français dans le texte.
12. En français dans le texte.
13. En français dans le texte.
14. En français dans le texte.
15. En français dans le texte.
16. En français dans le texte.
17. En français dans le texte.
18. En français dans le texte.
19. En français dans le texte.
20. L’équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais (Note du traducteur).
21. La préfecture de police (Note du traducteur).
22. En français dans le texte.
23. En français dans le texte.
24. La bourse de Londres.
21:47 Écrit par Marc dans Wilde, Oscar | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : oscar wilde, nouvelles, litterature britannique, chiromancie, romans policiers |
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mercredi, 29 avril 2009
Et pour le pire, Fragments de vies - Franck Bellucci - 2009

Pour le meilleur... et pour le pire... surtout, le pire qui arrive toujours à un moment ou un autre de la vie. Dans ces quatorze nouvelles, ou fragments de vies, l'écrivain français Franck Bellucci nous fait entrevoir ce pire tel qu'il se produit si souvent, de la façon la plus banale dans la plupart des cas, et qui toujours fait tout basculer de façon irrémédiable. Dans la première nouvelle Choc frontal, c'est un accident de voiture qui intervient, la mort qui s'ensuit et l'autre qui ne peut accepter la réalité. Et cette première histoire donne parfaitement le ton au reste du recueil. Si dans la première nouvelle la rupture vient par la disparition d'un être cher, dans d'autres elle dû à une maladie, un divorce, une infidélité, un héritage, la folie,... tout est possible. Les quatorze nouvelles ne sont toutefois pas toujours aussi graves, certaines étonnent même par leur légèreté. Dans sa narration l'auteur se concentre avant tout sur le côté émotionnel de toute histoire, et certaines sont de ce point de vue réellement poignantes.
Si pas toutes les histoires ne se valent Et pour le pire... est un très bon recueil, intéressant à plus d'un titre et qui plaira à bon nombre de lecteurs.
Extrait : Un père qui pleure
Je n’ai jamais réussi à t’en vouloir. On n’en veut pas à un père qui pleure. Tu semblais tellement désemparé, tellement malheureux d’avoir à m’annoncer cette triste nouvelle. Tu partais. Parce qu’il le fallait ; tu ne pouvais pas faire autrement, tu ne pouvais plus faire semblant. Tu avais longtemps réfléchi pour essayer de trouver une autre solution. Tu avais passé des nuits blanches à chercher comment faire, comment m’éviter cette douleur, ce traumatisme. Car tu savais que cela en serait un. Il ne pouvait en être autrement. Un père qui part est toujours une blessure, et ton départ l’a été. Alors, comment me faire comprendre ? Comment me dire ?
Un soir, tu es venu, tu m’as rejoint dans ma chambre au fond du couloir. Il était déjà tard, je ne dormais pas encore. Tu n’as pas eu à me réveiller. Tu t’es assis sur le bord de mon lit et ta grande, ta large main m’a caressé le visage. J’aurais voulu être bien, profiter de ce moment avec toi, de cette complicité, de ce silence partagé, de ta chaleur, mais je voyais que tu étais désemparé, et tellement malheureux ; je devinais que ton geste n’était que le préambule à des mots qui allaient venir et qui allaient détruire cette fragile harmonie. Des mots qui feraient mal, qui feraient aussi que plus rien ne serait comme avant. Pour être sincère, je redoutais cet instant mais je savais au fond de moi qu’il arriverait. J’en avais l’étrange certitude. Il ne pouvait qu’arriver. Forcément. Depuis des mois déjà, je l’attendais, avec crainte, dans l’obscurité de ma chambre, dans l’épaisseur de mes idées noires. J’attendais et je comptais les jours. Car, du haut de mes dix ans, je sentais bien que ton regard n’était plus le même. Je surprenais souvent la tristesse sur ton visage comme je voyais le chagrin sur celui de maman. Mes parents unis dans la mélancolie. Les silences entre vous se faisaient de plus en plus longs, de plus en plus lourds. Vous ne vous donniez plus la main. Vous ne marchiez plus côte à côte. Malgré mes efforts, mes ruses d’enfant, vous vous évitiez et vous ne vous frôliez plus, parfois, que par inadvertance. Je m’attendais donc à ce que tu viennes, un jour, un soir, dans ma chambre, à ce que tu m’expliques que tu avais quelque chose à me dire et je savais exactement ce qu’était ce quelque chose. Oui, je savais précisément ce que tu me dirais.
Tu m’as parlé mais je me souviens surtout de tes larmes. Je ne t’avais jamais vu pleurer, toi, mon père, mon héros infaillible, ma référence. Je ne pensais pas que tu pourrais pleurer. Et à mon chevet, ce soir-là, tu pleurais. Alors, je t’ai pris dans mes bras d’enfant pour te consoler, pour te faire croire que ce n’était pas grave, pour te murmurer que je comprenais, que de toutes façons, même parti, tu resterais mon papa. Qu’entre nous, ce serait toujours pareil. À mon tour, je t’ai caressé le visage ; j’ai passé ma petite main dans tes cheveux noirs et épais.
Ainsi, il était arrivé ce moment que j’avais redouté. Tu t’en allais. Tu partirais, le lendemain. Il ne fallait plus attendre as-tu indiqué. Tout était prêt. Tu prendrais tes affaires, tes vêtements, tes livres, tes disques préférés, tout ce qui te ressemblait, tout ce qui marquait ta présence, tout ce qui disait celui que tu étais, tout ce que j’avais toujours vu autour de moi et qui me rassurait et tu irais vivre dans un autre appartement, avec une autre femme que tu avais rencontrée, que tu aimais disais-tu, parce que parfois l’amour pour celle qui est la mère de son fils s’éteint, sans raison, c’est comme ça, et un sentiment semblable, aussi beau, aussi fort, plus fort encore, un sentiment irrésistible, contre lequel on ne peut lutter, naît pour une nouvelle personne. C’est ce que tu m’expliquais entre deux sanglots maladroitement contenus. Tu irais de l’autre côté de la ville mais, bien sûr, tu continuerais à venir, à me voir, à m’aimer, et moi aussi je viendrais chez toi, chez vous, chez nous, dans cet autre appartement où une grande et belle chambre me serait réservée. Une chambre que je serais autorisé à décorer à mon goût, exactement comme je le voudrais. Je crois que ce sont ces mots-là que tu m’as dits. De maman, tu ne m’as pas parlé. Et tandis que tu prononçais ces phrases dont je pensais que tu avais dû les préparer, les apprendre, les répéter, peut-être même les écrire toi qui aimais tant écrire sur de petits carnets mystérieux, je l’imaginais, seule, toute seule, dans le salon, en bas, en train de pleurer, elle aussi. Tu m’as embrassé comme on embrasse quelqu’un qu’on a peur de ne pas revoir. Intensément. Tu m’as serré fort, si fort que tu m’as fait mal, et puis tu es sorti de ma chambre. Tu m’as paru différent, presque déjà vieux. Un autre.
C’est ainsi que tu es parti mais avec moi j’ai conservé ta chaleur, ton odeur, l’empreinte de ta grande et large main et surtout le goût de tes larmes. Des larmes de mon père, j’en ai fait mon plus beau trésor, mon secret. Comme un ultime cadeau en souvenir du temps d’avant.
Lorsque je me suis réveillé, tu n’étais déjà plus là. Je me suis retrouvé seul avec elle pour qui ton amour s’était éteint. Elle avait les yeux un peu gonflés, elle semblait fatiguée, ses mains tremblaient parfois, mais elle me souriait, elle me disait des mots tendres, réconfortants, elle me faisait des promesses, elle me proposait mille choses à entreprendre. Elle conjuguait les verbes au futur pour que je ne perde pas espoir. Elle n’arrêtait pas de parler cherchant à combler à sa manière ton absence. Elle m’embrassait également, aussi fort que tu l’avais fait, à me faire mal, à m’étouffer. Elle était belle, ma mère, et je l’ai consolée. En fait, j’ai passé le reste de ma vie à la consoler.
Tu vois, malgré tout ce que tu penses, malgré ce que tu as toujours pensé, je ne t’en veux pas. Peut-être même t’ai-je compris, admirant ton courage, car il en faut du courage pour revendiquer son envie d’être heureux, pour refuser l’ennui et les rancoeurs, pour jouer le rôle, le mauvais rôle, de celui qui part, qui abandonne un petit garçon, qui laisse seule une femme blessée. Pour aller dans un autre appartement de l’autre côté de la ville avec une autre femme. Non, je ne t’en veux pas parce qu’on n’en veut pas à un homme qui pleure, qui pleure d’avoir à dire ce qu’il a à dire, qui pleure d’avoir à partir.
Et parfois même, l’homme que je suis devenu, l’époux, le père, le héros infaillible sur lequel se posent les yeux de ses fils, se demande s’il ne devrait pas pleurer, à son tour, un soir, dans une chambre d’enfant.
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Voir également :
- Ce Silence-là - Franck Bellucci (2008), présentation et extrait
- L'Invitée - Franck Bellucci (2008), présentation
14:11 Écrit par Marc dans Bellucci, Franck | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, romans psychologiques, litterature francaise, franck bellucci |
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mercredi, 11 février 2009
La Morte amoureuse - Théophile Gautier - 1836
Romuald n'a toujours rêvé que d'une seule chose, celle de devenir prêtre. Mais, devenu jeune adulte, au moment d'être ordonné, son regard est porté sur une femme des plus belles et désirables. Troublé, il accomplit néanmoins machinalement les gestes nécessaires de la cérémonie. Quand il en sort, nommé prêtre, il entend une bouche murmurer des reproches, puis un page noir lui remet un message : « Clarimonde, au palais Concini. ». Commence alors pour lui une terrible descente aux enfers et son esprit ne cessera d'être torturé par cette vision de femme qu'il désirera à tout prix retrouver. Mais cette mystérieuse Clarimonde n'est pas une simple courtisane, mais un vampire revenu d'entre les morts. Mais cet amour va pousser le vampire à un curieux dilemme, buveuse de sang, si elle se sert aux veines de Romuald, elle le condamne à une mort certaine, mais si elle se nourrit à celles d'un autre, elle commet une infidélité. Clarimonde n'arrive à se résoudre à aucune des deux solutions et cet amour la conduira elle aussi à sa perte.
L'écrivain français Théophile Gautier publie en 1836 La Morte amoureuse, cette magnifique nouvelle fantastique, décrivant un amour impossible entre un homme et un vampire, amour qui ne pourra qu'avoir une fin tragique. Raconté à la première personne, du point de vue de Romuald, cette nouvelle, certes classique dans son développement, présente certaines originalités dans l'illustration du mythe du vampire. L'écriture poétique pousse à l'envoûtement par Clarimonde, réelle muse pour Romuald et Gautier.
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Texte intégral :
Vous me demandez, frère, si j'ai aimé ; oui. Cest une histoire singulière et terrible, et, quoique j'aie soixante-six ans, j'ose à peine remuer la cendre de ce souvenir. Je ne veux rien vous refuser, mais je ne ferais pas à une âme moins éprouvée un pareil récit. Ce sont des événements si étranges, que je ne puis croire qu'ils me soient arrivés. J'ai été pendant plus de trois ans le jouet d'une illusion singulière et diabolique. Moi, pauvre prêtre de campagne, j'ai mené en rêve toutes les nuits (Dieu veuille que ce soit un rêve !) une vie de damné, une vie de mondain et de Sardanapale. Un seul regard trop plein de complaisance jeté sur une femme pensa causer la perte de mon âme ; mais enfin, avec l'aide de Dieu et de mon saint patron, je suis parvenu à chasser l'esprit malin qui s'était emparé de moi. Mon existence s'était compliquée d'une existence nocturne entièrement différente. Le jour, j'étais un prêtre du seigneur, chaste, occupé de la prière et des choses saintes ; la nuit, dès que j'avais fermé les yeux, je devenais un jeune seigneur, fin connaisseur en femmes, en chiens et en chevaux, jouant aux dés, buvant et blasphémant ; et lorsqu'au lever de l'aube je me réveillais, il me semblait au contraire que je m'endormais et que je rêvais que j'étais prêtre. De cette vie somnambulique il m'est resté des souvenirs d'objets et de mots dont je ne puis pas me défendre, et, quoique je ne sois jamais sorti des murs de mon presbytère, on dirait plutôt, à m'entendre, un homme ayant usé de tout et revenu du monde, qui est entré en religion et qui veut finir dans le sein de Dieu des jours trop agités, qu'un humble séminariste qui a vieilli dans une cure ignorée, au fond d'un bois et sans aucun rapport avec les choses du siècle.
Oui, j'ai aimé comme personne au monde n'a aimé, d'un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu'il n'ait pas fait éclater mon coeur. Ah ! quelles nuits ! quelles nuits !
Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti de la vocation pour l'état de prêtre ; aussi toutes mes études furent-elles dirigées dans ce sens-là, et ma vie, jusquà vingt-quatre ans, ne fut-elle qu'un long noviciat. Ma théologie achevée, je passai successivement par tous les petits ordres, et mes supérieurs me jugèrent digne, malgré ma grande jeunesse, de franchir le dernier et redoutable degré. Le jour de mon ordination fut fixé à la semaine de Pâques.
Je n'avais jamais été dans le monde ; le monde, c'était pour moi l'enclos du collège et du séminaire. Je savais vaguement qu'il y avait quelque chose que l'on appelait femme, mais je n'y arrêtais pas ma pensée ; j'étais d'une innocence parfaite. Je ne voyais ma mère vieille et infirme que deux fois l'an. C'étaient là toutes mes relations avec le dehors.
Je ne regrettais rien, je n'éprouvais pas la moindre hésitation devant cet engagement irrévocable ; j'étais plein de joie et d'impatience. Jamais jeune fiancé n'a compté les heures avec une ardeur plus fiévreuse ; je n'en dormais pas, je rêvais que je disais la messe ; être prêtre, je ne voyais rien de plus beau au monde ; j'aurais refusé d'être roi ou poète. Mon ambition ne concevait pas au-delà.
Ce que je dis là est pour vous montrer combien de qui m'est arrivé ne devait pas m'arriver, et de qu'elle fascination inexplicable j'ai été la victime.
Le grand jour venu, je marchai à l'église d'un pas si léger, qu'il me semblait que je fusse soutenu en l'air ou que j'eusse des ailes aux épaules. Je me croyais un ange, et je m'étonnais de la physionomie sombre et préoccupée de mes compagnons ; car nous étions plusieurs. J'avais passé la nuit en prières, et j'étais dans un état qui touchait presque à l'extase. L'évêque, vieillard vénérable, me paraissait Dieu le Père penché sur son éternité, et je voyais le ciel à travers les voûtes du temple.
Vous savez les détails de cette cérémonie : la bénédiction, la communion sous les deux espèces, l'onction de la paume des mains avec l'huile des catéchumènes, et enfin le saint sacrifice offert de concert avec l'évêque. Je ne m'appesantirai pas sur cela. Oh ! que Job a raison, et que celui-là est prudent qui ne conclut pas un pacte avec ses yeux ! Je levai par hasard ma tête, que j'avais jusque-là tenue inclinée, et j'aperçus devant moi, si près que j'aurais pu la toucher, quoique en réalité elle fût à une assez grande distance et de l'autre côté de la balustrade, une jeune femme d'une beauté rare et vêtue avec une magnificence royale. Ce fut comme si des écailles me tombaient des prunelles. J'éprouvai la sensation d'un aveugle qui recouvrerait subitement la vue. L'évêque, si rayonnant tout à l'heure, s'éteignit tout à coup, les cierges pâlirent sur les chandeliers d'or comme les étoiles au matin, et il se fit par toute léglise une complète obscurité. La charmante créature se détachait sur ce fond d'ombre comme une révélation angélique ; elle semblait éclairée d'elle-même et donner le jour plutôt que le recevoir.
Je baissai la paupière, bien résolu à ne plus la relever pour me soustraire à l'influence des objets extérieurs ; car la distraction m'envahissait de plus en plus, et je savais à peine ce que je faisais.
Une minute après, je rouvris les yeux, car à travers mes cils je la voyais étincelante des couleurs du prisme, et dans une pénombre pourprée comme lorsqu'on regarde le soleil.
Oh ! comme elle était belle ! Les plus grands peintres, lorsque, poursuivant dans le ciel la beauté idéale, ils ont rapporté sur la terre le divin portrait de la Madone, n'approchent même pas de cette fabuleuse réalité. Ni les vers du poète ni la palette du peintre n'en peuvent donner une idée. Elle était assez grande, avec une taille et un port de déesse ; ses cheveux, d'un blond doux, se séparaient sur le haut de sa tête et coulaient sur ses tempes comme deux fleuves d'or ; on aurait dir une reine avec son diadème ; son front, d'une blancheur bleuâtre et transparente, s'étendait large et serein sur les arcs de deux cils presque bruns, singularité qui ajoutait encore à l'effet de prunelles vert de mer d'une vivacité et d'un éclat insoutenables. Quels yeux ! avec un éclair ils décidaient de la destinée d'un homme ; ils avaient une vie, une limpidité, une ardeur, une humidité brillante que je n'ai jamais vues à un oeil humain brillante que je n'ai jamais vues à un oeil humain ; il s'en échappait des rayons pareils à des flèches et que je voyais distinctement aboutir à mon coeur. Je ne sais si la flamme qui les illuminait venait du ciel ou de l'enfer, mais à coup sûr elle venait de l'un ou de l'autre. Cette femme était un ange ou un démon, et peut-être tous les deux ; elle ne sortait certainement pas du flanc d'Eve, la mère commune. Des dents de la plus belle eau scintillaient dans son rouge sourire, et de petites fossettes se creusaient à chaque inflexion de sa bouche dans le satin rose de ses adorables joues. Pour son nez, il était d'une finesse et d'une fierté toute royale, et décelait le plus noble origine. Des luisants d'agate jouaient sur la peau unie et lustrée de ses épaules à demi découvertes, et des rangs de grosses perles blondes, d'un ton presque semblable à son cou, lui descendaient sur la poitrine. De temps en temps elle redressait sa tête avec un mouvement onduleux de couleuvre et de paon qui se rengorge, et imprimait un léger frisson à la haute fraise brodée à jour qui l'entourait comme un treillis dargent.
Elle portait une robe de velours nacarat, et de ses larges manches doublées d'hermine sortaient des mains patriciennes d'une délicatesse infinie, aux doigts longs et potelés, et d'une délicatesse infinie, aux qu'ils laissaient passer le jour comme ceux de l'aurore.
Tous ces détails me sont encore aussi présents que s'ils dataient d'hier, et quoique je fusse dans un trouble extrême, rien ne m'échappait : la plus légère nuance, le petit point noir au coin du menton, l'imperceptible duvet aux commissures des lèvres, le velouté du front, l'ombre tremblante des cils sur les joues, je saisissais tout avec une lucidité étonnante.
A mesure que je la regardais, je sentais s'ouvrir dans moi des portes qui jusqu'alors avaient été fermées ; des soupiraux obstrués se débouchaient dans tous les sens et laissaient entrevoir des perspectives inconnues ; la vie m'apparaissait sous un aspect tout autre ; je venais de naître à un nouvel ordre d'idées. Une angoisse effroyable me semblait une seconde et un siécle. La cérémonie avançait cependant, et j'étais emporté bien loin du monde dont mes désirs naissants assiégeaint furieusement l'entrée. Je dis oui cependant lorsque je voulais dire non, lorsque tout en moi se révoltait et protestait contre violence que ma langue faisait à mon âme ; une force occulte m'arrachait malgré moi les mots du gosier. C'est là peut-être ce qui fait que tant de jeunes filles marchent à l'autel avec la ferme résolution de refuser dune manière éclatante l'époux quon leur impose, et que pas une seule n'exécute son projet. C'est là sans doute ce qui fait tant de pauvres novices prennent le voile, quoique bien décidées à le déchirer en pièces au moment de prononcer leurs voeux. On n'ose causer un tel scandale devant tout le monde ni tromper l'attente de tant de personnes ; toutes ces volontés, tous ces regards semblent peser sur vous comme une chape de plomb ; et puis les mesures sont si bien prises, tout est si bien réglé à l'avance, d'une façon si évidemment irrévocable, que la pensée cède au poids de la chose et s'affaise complètement.
Le regard de la belle inconnue changeait d'expression selon le progrès de la cérémonie. De tendre et caressant qu'il était d'abord il prit un air de dédain et de mécontentement comme de ne pas avoir été compris.
Je fis un effort suffisant pour arracher une montagne, pour m'écrier que je ne voulais pas être prêtre ; mais je ne pus en venir à bout ; ma langue resta clouée à mon palais, et il me fut impossible de traduire ma volonté par le plus léger mouvement négatif. J'étais, tout éveillé, dans un état pareil à celui du cauchemar, où lon veut crier un mot dont votre vie dépend, sans en pouvoir en venir à bout.
Elle parut sensible au martyre que j'éprouvais, et, comme pour m'encourager, elle me lança une oeillade pleine de divines promesses. Ses yeux étaient un poème dont chaque regard formait un chant.
Elle me disait :
"Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui-même dans son paradis ; les anges te jalouseront. Déchire ce funèbre linceul où tu vas t'envelopper ; je suis la beauté, je suis la jeunesse, je suis la vie ; viens à moi, nous serons l'amour. Que pourrait t'offrir Jéhovah pour compensation ? Notre existence coulera comme un rêve et ne sera qu'un baiser éternel.
Répands le vin de ce calice, et tu es libre. Je temmènerai vers les îles inconnues ; tu dormiras sur mon sein, dans un lit d'or massif et sous un pavillon d'argent ; car je taime et je veux te prendre à ton Dieu, devant tant de nobles coeurs répandent des flots d'amour qui n'arrivent pas jusqu'à lui."
Il me semblait entendre ces paroles sur un rythme d'une douceur infinie, car son regard avait presque de la sonorité, et les phrases que ses yeux m'envoyaient retentissaient au fond de mon coeur comme si une bouche invisible les eût soufflées dans mon âme. Je me sentais prêt à renoncer à Dieu, et cependant mon coeur accomplissait machinalement les formalités de la cérémonie. La belle me jeta un second coup d'oeil si suppliant, si désespéré, que des lames acérées me traversèrent le coeur, que je me sentis plus de glaives dans la poitrine que la mère de douleurs.
C'en était fait, jétais prêtre.
Jamais physionomie humaine ne peignit une angoisse aussi poignante ; la jeune fille qui voit tomber son fiancé mort subitement à côté d'elle, la mère auprès du berceau vide de son enfant, Eve assise sur le seuil de la porte du paradis, l'avare qui trouve une pierre à la place de son trésor, le poète qui a laissé rouler dans le feu le manuscrit unique de son plus bel ouvrage, n'ont point un air plus atterré et plus inconsolable. Le sang abandonna complètement sa charmante figure, et elle devint d'une blancheur de marbre ; ses beaux bras tombèrent le long de son corps comme si les muscles en avaient été dénoués, et elle s'appuya contre un pilier, car ses jambes fléchissaient et se dérobaient sous elle. Pour moi, livide, le front inondé d'une sueur plus sanglante que celle du Calvaire, je me dirigeai en chancelant vers la porte de l'église ; j'étouffais ; les voûtes s'aplatissaient sur mes épaules, et il me semblait que ma tête soutenait seule tout le poids de la coupole.
Comme j'allais franchir le seuil, une main sempara brusquement de la mienne ; une main de femme ! Je n'en avais jamais touché. Elle était froide comme la peau d'un serpent, et l'empreinte m'en resta brûlante comme la marque d'un fer rouge. C'était elle. Malheureux ! malheureux ! qu'as-tu fait ? me dit-elle à voix basse ; puis elle disparut dans la foule.
Le vieil évêque passa ; il me regarda d'un air sévère. Je faisai la plus étrange contenance du monde ; je pâlissais, je rougissais, j'avais des éblouissements. Un de mes camarades eut pitié de moi, il me prit et memmena ; j'aurais été incapable de retrouver tout seul le chemin du séminaire. Au détour d'une rue, pendant que le jeune prêtre tournait la tête d'un autre côté, un page nègre, bizarrement vêtu, s'approcha de moi, et me remit, sans sarrêter dans sa course, un petit portefeuille à coins d'or ciselés, en me faisant signe de le cacher ; je le fis glisser dans ma manche et l'y tins jusqu'à ce que je fusse seul dans ma cellule. Je fis sauter le fermoir, il n'y avait que deux feuilles avec ces mots : Clarimonde, au palais Concini. J'étais alors si peu au courant des choses de la vie, que je ne connaissais pas Clarimonde, malgré sa célébrité, et que j'ignorais complètement où était situé le palais Concini. Je fis mille conjectures, plus extravagantes les unes que les autres ; mais à la vérité, pourvu que je pusse la revoir, j'étais fort peu inquiet de ce qu'elle pouvait être, grande dame ou courtisane.
Cet amour né tout à l'heure s'était indestructiblement enraciné ; je ne songeai même pas à essayer de l'arracher, tant je sentais que c'était là chose impossible. Cette femme s'était complètement emparée de moi, un seul regard avait suffi pour me changer ; elle m'avait soufflé sa volonté ; je ne vivai plus dans moi, mais dans elle et par elle. Je faisais mille extravagances, je baisais sur ma main la place qu'elle avait touchée, et je répétais son nom des heures entières. Je n'avais qu'à fermer les yeux pour la valoir aussi distinctement que si elle eût été présente en réalité, et je me redisais ces mots, qu'elle m'avait dits sous le portail de l'église : Malheureux ! malheureux ! qu'as-tu fait ?. Je comprenais toute l'horreur de ma situation, d'embrasser se révélaient clairement à moi. Etre prêtre ! c'est-à-dire chaste, ne pas aimer, ne distinguer ni le sexe ni lâge, se détourner de tout beauté, se crever les yeux, ramper sous l'ombre glaciale d'un cloître ou d'une église, ne voir que des mourants, veiller auprès de cadavres inconnus et porter soi-même son deuil sur sa soutane noire, de sorte que l'on peut faire de votre habit un drap pour votre cercueil !
Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui senfle et qui déborde ; mon sang battait avec force dans mes artères ; ma jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d'un coup comme l'aloès qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup de tonnerre.
Comment faire pour revoir Clarimonde ? Je n'avais aucun prétexte pour sortir du séminaire, ne connaissant personne dans la ville ; je n'y devais même pas rester, et j'y attendais seulement que l'on me désignât la cure que je devais occuper. J'essayai de desceller les barreaux de la fenêtre ; mais elle était à une hauteur effrayante, et n'ayant pas déchelle il n'y fallait pas penser. Et d'ailleurs, je ne pouvais descendre que de nuit ; et comment me serais-je conduit dans l'inextricable dédale des rues ? Toutes ces difficultés, qui n'eussent rien été pour d'autres, étaient immenses pour moi, pauvre séminariste, amoureux d'hier, sans expérience, sans argent et sans habits.
Ah ! si je n'eusse pas été prêtre, j'aurais pu la voir tous jours ; j'aurais été son amant, son époux, me disais-je dans mon aveuglement ; au lieu d'être enveloppé dans mon triste suaire, j'aurais des habits de soie et de velours, des chaînes d'or, une épée et des plumes comme les beaux jeunes cavaliers. Mes cheveux, au lieu d'être déshonorés par une large tonsure, se joueraient autour de mon cou en boucles ondoyantes. J'aurai une belle moustache cirée, je serais un vaillant. Mais une heure passée devant un autel, quelques paroles à peine articulées, me retranchaient à tout jamais du nombre des vivants, et j'avais scellé moi-même la pierre de mon tombeau, javais poussé de ma main le verrou de ma prison !
Je me mis à la fenêtre. Le ciel était admirablement bleu, les arbres avaient mis leur robe de printemps ; la nature faisait parade d'une joie ironique. La place était pleine de monde ; les uns allaient, les autres venaient ; de jeune muguets et de jeunes beautés, couple par couple, se dirigeaient du côté du jardin et des tonnelles. Des compagnons passaient en chantant des refrains à boire ; c'étaient un mouvement, une vie, un entrain, une gaieté qui faisaient péniblement ressortir mon deuil et ma solitude. Une jeune mère, sur le pas de la porte, jouait avec son enfant ; elle baisait sa petite bouche rose, encore emperlée de gouttes de lait, et lui faisait, en l'agaçant, mille de ces divines puérilités que les mères seules savent trouver. Le père, qui se tenait debout à quelque distance, souriait doucement à ce charmant groupe, et ses bras croisés pressaient sa joie sur son coeur. Je ne pus supporter ce spectacle ; je fermai la fenêtre, et je jetai sur mon lit avec une haine et une jalousie effroyables dans le coeur, mordant mes doigts et ma couverture comme un tigre à jeun depuis trois jours.
Je ne sais pas combien de jours je restai ainsi ; mais, en me retournant dans un mouvement de spasme furieux, j'aperçus labbé Sérapion qui se tenait debout au milieu de la chambre et qui me considérait attentivement. J'eus honte de moi-même, et, laissant tomber ma tête sur ma poitrine, je voilai mes yeux avec mes mains.
"Romuald, mon ami, il se passe quelque chose d'extraordinaire en vous", me dit Sérapion au bout de quelques minutes de silence ; "votre conduite est vraiment inexplicable ! Vous, si pieux, si calme et si doux, vous vous agitez dans votre cellule comme une bête fauve. Prenez garde, mon frère, et n'écoutez pas les suggestions du diable ; l'esprit malin, irrité de ce que vous êtes à tout jamais consacré au Seigneur, rôde autour de vous comme un loup ravissant et fait de vous laisser abattre, mon cher Romuald, faites-vous une cuirasse de prières, un bouclier de mortifications, et combattez vaillamment l'ennemi ; vous le vaincrez. L'épreuve est nécessaire à la vertu et l'or sort plus fin de la coupelle. Ne vous effrayez ni ne vous découragez ; les âmes les mieux gardées et les plus affermies ont eu de ces moments. Priez, jeûnez, méditez, et le mauvais esprit se retirera."
Le discours de l'abbé Sérapion me fit rentrer en moi-même, et je devins un peu plus calme. Je venais vous annoncer votre nomination à la cure de C... ; le prêtre qui la possédait vient de mourir, et Monseigneur l'évêque ma chargé d'aller vous y installer ; soyez prêt pour demain. Je répondis d'un signe de tête que je le serais, et l'abbé se retira. J'ouvris mon missel, et je commençai à lire des prières ; mais ces lignes se confondirent bientôt sous mes yeux ; le fil des idées s'enchevêtra dans mon cerveau, et le volume me glissa des mains sans que j'y prisse garde.
Partir demain sans l'avoir revue ! ajouter encore une impossibilité à toutes celles qui étaient déjà entre nous ! perdre à tout jamais l'espérance de la rencontrer, à moins d'un miracle ! Lui écrire ? par qui ferai-je parvenir ma lettre ? Avec le sacré caractère dont j'étais revêtu, à qui s'ouvrir, se fier ? J'éprouvais une anxiété terrible. Puis, ce que l'abbé Sérapion m'avait dit des artifices du diable me revenait en mémoire ; l'étrangeté de l'aventure, la beauté surnaturelle de Clarimonde, l'éclat phosphorique de ses yeux, l'impression brûlante de sa main, le trouble où elle m'avait jeté, le changement subit qui s'était opéré en moi, ma piété évanouie en un instant, tout cela prouvait clairement la présence du diable, et cette main satinée n'était peut-être que le gant dont il avait recouvert sa griffe. Ces idées me jetèrent dans une grande frayeur, et je ramassai le missel qui de mes genoux était roulé à terre, et je me remis en prières.
Le lendemain Sérapion me vint prendre ; deux mules nous attendaient à la porte, chargées de nos maigres valises ; il monta l'une et moi l'autre tant bien que mal. Tout en parcourant les rues de la ville, je regardais à toutes les fenêtres et à tous les balcons si je ne verrais pas Clarimonde ; mais il était trop matin, et la ville n'avait pas encore ouvert les yeux. Mon regard tâchait de plonger derrière les stores et à travers les rideaux de tous les palais devant lesquels nous passions. Sérapion attribuait sans doute cette curiosité à l'admiration que me causait la beauté de l'architecture, car il ralentissait le pas de sa monture pour me donner le temps de voir. Enfin nous arrivâmes à la porte de la ville et nous commençâmes à gravir la colline. Quand je fus tout en haut, je me retournai pour regarder une fois encore les lieux où vivait Clarimonde. L'ombre d'un nuage couvrait entièrement la ville ; ses toits bleus et rouges étaient confondus dans une demi-teinte générale, où surnageaient çà et là, comme de blancs flocons d'écume, les fumées du matin. Par un singulier effet d'optique, lumière, un édifice qui surpassait en hauteur les constructions voisines, complètement noyées dans la vapeur ; quoiquil fût à plus d'une lieue, il paraissait tout proche. On en distinguait les moindres détails ; les tourelles, les plates-formes, les croisées, et jusqu'aux girouettes en queue-d'aronde.
Quel est donc ce palais que je vois tout là-bas éclairé d'un rayon de soleil ? demandai-je à Sérapion. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, et, ayant regardé, il me répondit : C'est l'ancien palais que, le prince Concini a donné à la courtisane Clarimonde ; il s'y passe d'épouvantables choses.
En ce moment, je ne sais encore si c'est une réalité ou une illusion, je crus voir y glisser sur la terrasse une forme svelte et blanche qui étincela une seconde et s'éteignit. C'était Clarimonde !
Oh ! savait-elle qu'à cette heure, du haut de cet âpre chemin qui m'éloignait d'elle, et que je ne devais plus redescendre, ardent et inquiet, je couvrais de l'oeil le palais qu'elle habitait, et qu'un jeu dérisoire de lumière semblait rapprocher de moi, comme pour m'inviter à y entrer en maître ? Sans doute, elle le savait, car son âme était trop sympathiquement liée à la mienne pour n'en point ressentir les moindres ébranlements, et c'était ce sentiment qui l'avait poussée, encore enveloppée de ses voiles de nuit, à monter sur le haut de la terrasse, dans la glaciale rosée du matin.
L'ombre gagna le palais, et ce ne fut plus qu'un océan immobile de toits et de combles où l'on ne distinguait rien qu'une ondulation montueuse. Sérapion toucha sa mule, dont la mienne prit aussitôt l'allure, et un coude du chemin me déroba pour toujours la ville de S..., car je ny devais pas revenir. Au bout de trois journées de route par des campagnes assez tristes, nous vîmes poindre à travers les arbres le coq du clocher de l'église que je devais desservir ; et, après avoir suivi quelques rues tortueuses bordées de chaumières et de courtils, nous nous trouvâmes devant la façade, qui nétait pas dune grande magnificence. Un porche orné de quelques nervures et de deux ou trois piliers de grès grossièrement taillés, un toit en tuiles et des contreforts de même grès que les piliers, cétait tout : à gauche le cimetière tout plein de hautes herbes, avec une grande croix de fer au milieu ; à droite et dans l'ombre de l'église, le presbytère. C'était une maison d'une simplicité extrême et d'une propreté aride. Nous entrâmes ; quelques poules picotaient sur la terre de rares grains d'avoine ; accoutumées apparement à l'habit noir des ecclésiasitiques, elles ne s'effarouchèrent point de notre présence et se dérangèrent à peine pour nous laisser passer. Un aboi éraillé et enroué se fit entendre, et nous vîmes accourir un vieux chien.
C'était le chien de mon prédécesseur. Il avait l'oeil terne, le poil gris et tous les symptômes de la plus haute vieillesse où puisse atteindre un chien. Je le flattai doucement de la main, et il se mit aussitôt à marcher à côté de moi avec un air de satisfaction inexprimable. Une femme assez âgée, et qui avait été la gouvernante de l'ancien curé, vint aussi à notre rencontre, et, après m'avoir fait entrer dans une salle basse, me demanda si mon intention était de la garder. Je lui répondis que je la garderais, elle et le chien, et aussi les poules, et tout le mobilier que son maître lui avait laissé à sa mort ; ce qui la fit entrer dans un transport de joie, l'abbé Sérapion lui ayant donné sur-le-champ le prix qu'elle en voulait.
Mon installation faite, l'abbé Sérapion retourna au séminaire. Je demeurai donc seul et sans autre appui que moi-même. La pensée de Clarimonde recommença à m'obséder, et, quelques efforts que je fisse pour la chasser, je n'y parvenais pas toujours. Un soir, en me promenant dans les allées bordées de buis de mon petit jardin, il me sembla voir à travers la charmille une forme de femme qui suivait tous mes mouvements, et entre les feuilles étinceler les deux prunelles vert de mer ; mais ce n'était qu'une illusion, et, ayant passé de l'autre côté de l'allée, je n'y trouvai rien qu'une trace de pied sur le sable, si petit qu'on eût dit un pied d'enfant. Le jardin était entouré de murailles très hautes ; j'en visitai tous les coins et recoins, il n'y avait personne. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette circonstance qui, du reste, n'était rien à côté des étranges choses qui me devaient arriver. Je vivais ainsi depuis un an, remplissant avec exactitude tous les devoirs de mon état, priant, jeûnant, exhortant et secourant les malades, faisant l'aumône jusqu'à me retrancher les nécessités les plus indispensables. Mais je sentais au-dedans de moi une aridité extrême, et les sources de la grâce m'étaient fermées. Je ne jouissais pas de ce bonheur que donne l'accomplissement d'une sainte mission ; mon idée était ailleurs, et les paroles de Clarimonde me revenaient souvent sur les lèvres comme une espèce de refrain involontaire. "O fère, méditez bien ceci !" Pour avoir levé une fois le regard sur une femme, pour une faute en apparence si légère, j'ai éprouvé pendant plusieurs années les plus misèrables agitations ; ma vie a été troublée à tout jamais.
Je ne vous retiendrais pas plus longtemps sur ces défaites et sur ces victoires intérieures toujours suivies de rechutes plus profondes, et je passerai sur-le-champ à une circonstance décisive. Une nuit on sonna violemment à ma porte. La vieille gouvernante vint ouvrir, et un homme au teint cuivré et richement vêtu, mais selon une mode étrangère, avec un long poignard, se dessina sous les rayons de la lanterne de Barbara. Son premier mouvement fut la frayeur ; mais l'homme la rassura, et lui dit qu'il avait besoin de me voir sur-le-champ pour quelque chose qui concernait mon ministère, Barbara le fit monter. J'allais me mettre au lit. L'homme me dit que sa maîtresse, une très grande dame, était à l'article de la mort, et désirait un prêtre. Je répondis que j'étais prêt à le suivre ; je pris avec moi ce qu'il fallait pour l'extrême-onction et je descendis en toute hâte. A la porte piaffaient d'impatience deux chevaux noirs comme la nuit, et soufflant sur leur poitrail deux longs flots de fumée. Il me tint l'étrier et m'aida à monter sur l'un, puis il sauta sur l'autre en appuyant seulement une main sur le pommeau de la selle. Il serra les genoux et lâcha les guides à son cheval qui partit comme la flèche. Le mien, dont il tenait la bride, prit aussi le galop et se maintint dans une égalité parfaite. Nous dévorions le chemin ; la terre filait sous nous grise et rayée, et les silhouettes noires des arbres s'enfuyaient comme une armée en déroute. Nous traversâmes une fôret d'un sombre si opaque et si glacial, que je me sentis courir sur la peau un frisson de superstitieuse terreur. Les aigrettes d'étincelles que les fers de nos chevaux arrachaient aux cailloux laissaient sur notre passage comme une traînée de feu, et si quelqu'un, à cette heure de nuit, nous eût vus, mon conducteur et moi, il nous eût pris pour deux spectres à cheval sur le cauchemar. Des feux follets traversaient de temps en temps le chemin, et les choucas piaulaient piteusement dans l'épaisseur du bois où brillaient de loin en loin les yeux phosphoriques de quelques chats sauvages. La crinière des chevaux s'échevelait de plus en plus, la sueur ruisselait sur leurs flancs, et leur haleine sortait bruyante et pressée de leurs narines. Mais, quand il les voyait faiblir, l'écuyer pour les ranimer poussait un cri guttural qui n'avait rien d'humain, et la course recommançait avec furie. Enfin le tourbillon sarrêta ; une masse noire piquée de quelques points brillants se dressa subitement devant nous ; les pas de nos montures sonnèrent plus bruyants sur un plancher ferré, et nous entrâmes sous une voûte qui ouvrait sa gueule sombre entre deux énormes tours. Une grande agitation régnait dans le château ; des domestiques avec des torches à la main traversaient les cours en tous sens, et des lumières montaient et descendaient de palier en palier. J'entrevis confusément d'immenses architectures, des colonnes, des arcades, des perrons et des rampes, un luxe de construction tout à fait royal et féerique. Un page nègre, le même qui m'avait donné les tablettes de Clarimonde et que je reconnus à l'instant, me vint aider à descendre, et un majordome, vêtu de velours noir avec une chaîne d'or au col et une canne d'ivoire à la main, s'avança au-devant de moi. De grosses larmes débordaient de ses yeux et coulaient le long de ses joues sur sa barbe blanche. Trop tard ! fit-il en hochant la tête, trop tard ! seigneur prêtre ; mais, si vous n'avez pu sauver l'âme, venez veiller le pauvre corps. Il me prit par le bras et me conduisit à la salle funèbre ; je pleurais aussi fort que lui, car j'avais compris que la morte n'était autre que cette Clarimonde tant et si follement aimée. Un prie-Dieu était disposé à côté du lit ; une flamme bleuâtre voltigeant sur une patère de bronze jetait par toute la chambre un jour faible et douteux, et çà et là faisait papilloter dans l'ombre quelque arrête saillante de meuble ou de corniche. Sur la table, dans une urne ciselée, trempait une rose blanche fanée dont les feuilles, à l'exception d'une seule qui tenait encore, étaient toutes tombées au pied du vase comme des larmes odorantes ; un masque noir brisé, un éventail, des déguisements de toute espèce, traînaient sur les fauteils et faisaient voir que la mort était arrivée dans cette somptueuse demeure à l'improviste et sans se faire annoncer. Je m'agenouillai sans oser jeter les yeux sur le lit, et je me mis à réciter les psaumes avec une grande ferveur, remerciant Dieu qu'il eût mis la tombe entre l'idée de cette femme et moi, pour que je pusse ajouter à mes prières son nom désormais sanctifié. Mais peu à peu cet élan se ralentit, et je tombai en rêverie. Cette chambre n'avait rien d'une chambre de mort. Au lieu de l'air fétide et cadavéreux que j'étais accoutumé à respirer en ces vieilles funèbres, une langoureuse fumée d'essence orientales, je ne sais qu'elle amoureuse odeur de femme, nageait doucement dans l'air attiédi. Cette pâle lueur avait plutôt l'air d'un demi-jour ménagé pour la volupté que de la veilleuse au reflet jaune qui tremblote près des cadavres. Je songeais au singulier hasard qui m'avait fait retrouver Clarimonde au moment où je la perdais pour toujours, et un soupir de regret s'échappa de ma poitrine. Il me sembla qu'on avait soupiré aussi derrière moi, et je me retournai involontairement. C'était l'écho. Dans ce mouvement mes yeux tombèrent sur le lit de parade qu'ils avaient jusqu'alors évité. Les rideaux de damas rouge à grandes fleurs, relevés par des torsades dor, laissaient voir la morte couchée tout de son long et les mains jointes sur la poitrine. Elle était couverte d'un voile de lin d'une blancheur éblouissante, que le pourpre sombre de la tenture faisait encore mieux ressortir, et d'une telle finesse qu'il ne dérobait en rien la forme charmante de son corps et permettait de suivre ces belles lignes onduleuses comme le cou d'un cygne que la mort même n'avait pu roidir. On eût dit une statue d'albâtre faite par quelque sculpteur habile pour mettre sur un tombeau de reine, ou encore une jeune fille endormie sur qui il aurait neigé.
Je ne pouvais plus y tenir ; cet air d'alcôve m'enivrait, cette fébrile senteur de rose à demi fanée me montait au cerveau, et je marchais à grand pas dans la chambre, m'arrêtant à chaque tour devant l'estrade pour considérer la gracieuse trépassée sous la transparence de son linceul. D'étranges pensées me traversaient l'esprit ; je me figurais qu'elle n'était point morte réellement, et que ce n'était qu'une feinte qu'elle avait employée pour m'attirer dans son château et me conter son amour. Un instant même je crus avoir vu bouger son pied dans la blancheur des voiles, et se déranger les plis droits du suaire.
Et puis je me disais : Est-ce bien Clarimonde ? quelle preuve en ai-je ? Ce page noir ne peut-il être passé au service d'une autre femme ? Je suis bien fou de me désoler et de m'agiter ainsi. Mais mon coeur me répondit avec un battement : C'est bien elle, c'est bien elle. Je me rapprochai du lit, et je regardais avec un redoublement d'attention l'objet de mon incertitude. Vous l'avouerai-je ? Cette perfection de formes, quoique purifiée et sanctifiée par l'ombre de la mort, me troublait plus voluptueusement qu'il n'aurait fallu, et ce repos ressemblait tant à un sommeil que l'on s'y serait trompé. J'oubliais que j'étais venu là pour un office funèbre, et je m'imaginais que j'étais un jeune époux entrant dans la chambre de la fiancée qui cache sa figure par pudeur et qui ne se veut point laisser voir. Navré de douleur, éperdu de joie, frissonnant de crainte et de plaisir, je me penchai vers elle et je pris le coin du drap ; je le soulevai lentement en retenant mon souffle de peur de l'éveiller. Mes artères palpitaient avec une telle force, que je les sentais siffler dans mes tempes, et mon front ruisselait de sueur comme si j'eusse remué une dalle de marbre. C'était en effet la Clarimonde telle que je l'avais vue à l'église lors de mon ordination, elle était aussi charmante, et la mort chez elle semblait une coquetterie de plus. La pâleur de ses joues, le rose moins vif de ses lèvres, ses longs cils baissés et découpant leur frange brune sur cette blancheur, lui donnaient une expression de chasteté mélancolique et de souffrance pensive d'une puissance de séduction inexprimable ; ses longs cheveux dénoués, où se trouvaient encore mêlées quelques petites fleurs bleues, faisaient un oreiller à sa tête et protégeaient de leurs boucles la nudité de ses épaules ; ses belles mains, plus pures, plus diaphanes que des hosties, étaient croisées dans une attitude de pieux repos et de tacite prière, qui corrigeait ce qu'auraient pu avoir de trop séduisant, même dans la mort, l'exquise rondeur et le poli divoire de ses bras nus dont on navait pas ôté les bracelets de perles. Je restai longtemps absorbé dans une muette contemplation, et, plus je la regardais, moins je pouvais croire que la vie avait pour toujours abandonné ce beau corps. Je ne sais si cela était une illusion ou un reflet de la lampe, mais on eût dit que le sang recommançait à circuler sous cette mate pâleur ; cependant elle était toujours de la plus parfaite immobilité. Je touchai légèrement son bras ; il était froid, mais pas plus froid pourtant que sa main le jour qu'elle avait effleuré la mienne sous le portail de l'église. Je repris ma position, penchant ma figure sur la sienne et laissant pleuvoir sur ses joues la tiède rosée de mes larmes. Ah ! quel sentiment amer de désespoir et d'impuissance ! quelle agonie que cette vieille ! jaurais voulu pouvoir ramasser ma vie en un morceau pour la lui donner et souffler sur sa dépouille glacée la flamme qui me dévorait. La nuit s'avançait, et, sentant approcher le moment de la séparation éternelle, je ne pus me refuser cette triste et suprême douceur de déposer un baiser sur les lèvres mortes de celle qui avait eu tout mon amour. O prodige ! un léger souffle se mêla à mon souffle, et la bouche de Clarimonde répondit à la passion de la mienne ; ses yeux s'ouvrirent et reprirent un peu d'éclat, elle fit un soupir, et, décroisant ses bras, elle les passa derrière mon cou avec un air de ravissement ineffable. Ah ! cest toi, Romuald, dit-elle d'une voix languissante et douce comme les dernières vibrations d'une harpe ; que fais-tu donc ? Je t'ai attendu si longtemps, que je suis morte ; mais maintenant nous sommes fiancés, je pourrai te voir et aller chez toi. Adieu Romuald, adieu ! je taime ; c'est tout ce que je voulais te dire, et je rends la vie que tu as rappelée sur moi une minute avec ton baiser ; à bientôt.
Sa tête retomba en arrière mais elle m'entourait toujours de ses bras comme pour me retenir. Un tourbillon de vent furieux défonça la fenêtre et entra dans la chambre ; la dernière feuille de la rose blanche palpita quelques temps comme une aile au bout de la tige, puis elle se détacha et s'envola par la croisée ouverte, emportant avec elle l'âme de Clarimonde. La lampe s'éteignit, et je tombai évanoui sur le sein de la belle morte.
Quand je revins à moi, j'étais couché sur mon lit, dans ma petite chambre du presbytère, et le vieux chien curé léchait ma main allongée hors de la couverture, Barbara s'agitait dans la chambre avec un tremblement sénile, ouvrant et fermant des tiroirs, ou remuant des poudres dans des verres. En me voyant ouvrir les yeux, la vieille poussa un cri de joie, le chien jappa et frétilla de la queue ; mais j'étais si faible, que je ne pus prononcer une seule parole ni faire aucun mouvement. J'ai su depuis que j'étais resté trois jours ainsi, ne donnant d'autre signe d'existence qu'une respiration presque insensible. Ces trois jours ne comptent pas dans ma vie, et je ne sais où mon esprit était allé pendant tout ce temps ; je n'en ai gardé aucun souvenir, Barbara m'a conté que le même homme au teint cuivré, qui m'était venu chercher pendant la nuit, m'avait ramené le matin dans une litière fermée et s'en était retourné aussitôt. Dès que je pus rappeler mes idées, je repassai en moi-même toutes les circonstances de cette nuit fatale. D'abord je pensai que j'avais été le jouet d'une illusion magique ; mais des circonstances réelles et palpables détruisirent bientôt cette supposition. Je ne pouvais croire que j'avais rêvé, puisque Barbara avait vu comme moi l'homme aux deux chevaux noirs et qu'elle en décrivait l'ajustement et la tournure avec exactitude. Cependant personne ne connaissait dans les environs un château à qui s'appliquât la description du château où j'avais retrouvé Clarimonde.
Un matin je vis entrer l'abbé Sérapion. Barbara lui avait mandé que j'étais malade et il était accouru en toute hâte. Quoique cet empressement démontrât de l'affection et de l'intérêt pour ma personne, sa visite ne me fit pas le plaisir qu'elle m'aurait dû faire. L'abbé Sérapion avait dans le regard quelque chose de pénétrant et d'inquisiteur qui me gênait. Je me sentais embarrassé et coupable devant lui. Le premier il avait découvert mon trouble intérieur, et je lui en voulais de sa clairvoyance.
Tout en me demandant des nouvelles de ma santé d'un ton hypocritement mielleux, il fixait sur moi ses deux prunelles de lion et plongeait comme une sonde ses regards dans mon âme. Puis il me fit quelques questions sur la manière dont je dirigeais ma cure, si je m'y plaisais, à quoi je passais le temps que mon ministère me laissait libre, si j'avais fait quelques connaissances parmi les habitants du lieu, qu'elles étaient mes lectures favorites, et mille autres détails semblables. Je répondais à tout cela le plus brièvement possible, et lui-même, sans attendre que j'eusse achevé, passait à autre chose. Cette conversation n'avait évidemment aucun rapport avec ce qu'il voulait dire. Puis, sans préparation aucune, et comme une nouvelle dont il se souvenait à l'instant et qu'il eût craint d'oublier ensuite, il me dit d'une voix claire et vibrante qui résonna à mon oreille comme les trompettes du Jugement dernier :
"La grande courtisane Clarimonde est morte dernièrement à la suite d'une orgie qui a duré huit jours et huit nuits. C'a été quelque chose d'infernalement splendide. On a renouvelé là les abominations des festins de Balthazar et de Cléopâtre. Dans quel siècle vivons-nous, bon Dieu ! Les convives étaient servis par des esclaves basanés parlant un langage inconnu, et qui m'ont tout l'air de vrais démons ; la livrée du moindre d'entre eux eût pu servir d'habit de gala à un empereur. Il a couru de tout temps sur cette Clarimonde de biens étranges histoires, et tous ses amants ont fini d'une manière misérable ou violente. On a dit que c'était une goule, un vampire femelle ; mais je crois que c'était Belzebuth en personne."
Il se tut et m'observa plus attentivement que jamais, pour voir l'effet que ses paroles avaient produit sur moi. Je n'avais pu me défendre d'un mouvement en entendant nommer Clarimonde, et cette nouvelle de sa mort, outre la douleur qu'elle me causait par son étrange coïncidence avec la scène nocturne dont j'avais été témoin, me jeta dans un trouble et un effroi qui parurent sur ma figure, quoi que je fisse pour m'en rendre maître. Sérapion me jeta un coup d'oeil inquiet et sévère ; puis il me dit : "Mon fils, je dois vous en avertir, vous savez le pied levé sur un abîme ; prenez garde d'y tomber. Satan a la griffe longue, et les tombeaux ne sont pas toujours fidèles. La pierre de Clarimonde devrait être scellée d'un triple sceau ; car ce nest pas, à ce qu'on dit, la première fois qu'elle est morte. Que Dieu vieille sur vous, Romuald !"
Après avoir dit ces mots, Sérapion regagna la porte à pas lents, et je ne le revis plus ; car il partit pour S... presque aussitôt.
J'étais entièrement rétabli et j'avais repris mes fonctions habituelles. Le souvenir de Clarimonde et les paroles du vieil abbé étaient toujours présents à mon esprit ; cependant aucun événement extraordinaire n'était venu confirmer les prévisions funèbres de Sérapion, et je commençais à croire que ses craintes et mes terreurs étaient trop exagérées ; mais une nuit je fis un rêve. J'avais à peine bu les premières gorgées du sommeil que j'entendis ouvrir les rideaux de mon lit et glisser les anneaux sur les tringles avec un bruit éclatant ; je me soulevai brusquement sur le coude, et je vis une ombre de femme qui se tenait debout devant moi. Je reconnus sur-le-champ Clarimonde. Elle portait à la main une petite lampe de la forme de celles qu'on met dans les tombeaux, dont la lueur donnait à ses doigts effilés une transparence rose qui se prolongeait par une dégradation insensible jusque dans la blancheur opaque et laiteuse de son bras nu. Elle avait pour tout vêtement le suaire de lin qui la recouvrait sur son lit de parade, dont elle retenait les plis sur sa poitrine, comme honteuse d'être si peu vêtue, mais sa petite main s'y suffisait pas ; elle était si blanche, que la couleur de la draperie se confondait avec celle des chairs sous le pâle rayon de la lampe. Enveloppée de ce fin tissu qui trahissait tous les contours de son corps, elle ressemblait à une statue de marbre de baigneuse antique plutôt qu'à une femme douée de vie. Morte ou vivante, statue ou femme, ombre ou corps, sa beauté était toujours la même ; seulement l'éclat vert de ses prunelles était un peu amorti, et sa bouche, si vermeille autrefois, n'était plus teintée que d'un rose faible et tendre presque semblable à celui de ses joues. Les petites fleurs bleues que j'avais remarquées dans ses cheveux étaient tout à fait sèches et avaient presque perdu toutes leurs feuilles ; ce qui ne l'empêchait pas d'être charmante, si charmante que, malgré la singularité de l'aventure et la façon inexplicable que, malgré la singularité de l'aventure et la façon, inexplicable dont elle était entrée dans la chambre, je n'eus pas un instant de frayeur.
Elle posa la lampe sur la table et s'assit sur le pied de mon lit, puis elle me dit en se penchant vers moi avec cette voix argentine et veloutée à la fois que je nai connue qu'à elle :
"Je me suis bien fait attendre, mon cher Romuald, et tu as dû croire que je t'avais oublié. Mais je viens de bien loin, et d'un endroit dont personne n'est encore revenu ; il n'y a ni lune ni soleil au pays d'où jarrive ; ce n'est que de l'espace et de l'ombre ; ni chemin, ni sentier ; point de terre pour le pied, point d'air pour l'aile ; et pourtant me voici, car lamour est plus fort que la mort, et il finira par la vaincre. Ah ! que de faces mornes et de choses terribles j'ai vues dans mon voyage ! Que de peine mon âme, rentrée dans ce monde par la puissance de la volonté, a eue pour retrouver son corps et s'y réinstaller ! Que d'efforts il m'a fallu faire avant de lever la dalle dont on m'avait couverte ! Tiens ! le dedans de mes pauvres mains en est tout meurtri. Baise-les pour les guérir, cher amour ! Elle m'appliqua l'une après l'autre les paumes froides de ses mains sur ma bouche, je les baisai en effet plusieurs fois, et elle me regardait faire un sourire d'ineffable complaisance."
Je l'avoue à ma honte, j'avais totalement oublié les avis de l'abbé Sérapion et le caractère dont j'étais revêtu. J'étais tombé sans résistance et au premier assaut. Je n'avais pas même essayé de repousser le tentateur ; la fraîcheur de la peau de Clarimonde pénétrait la mienne, et je me sentais courir sur le corps de voluptueux frissons. La pauvre enfant ! malgré tout ce que j'en ai vu, j'ai peine à croire encore que ce fût un démon ; du moins elle n'en avait pas l'air, et jamais satan na mieux caché ses griffes et ses cornes. Elle avait reployé ses talons sous elle et se tenait accroupie sur le bord de la couchette dans une position pleine de coquetterie nonchalante. De temps en temps elle passait sa petite main à travers mes cheveux et les roulait en boucles comme pour essayer à mon visage de nouvelles coiffures. Je me laissais faire avec la plus coupables complaisance, et elle accompagnait tout cela du plus charmant babil. Une chose remarquable, c'est que je n'éprouvais aucun étonnement d'une aventure aussi extraordinaire, et, avec cette facilité que l'on a dans la vision d'admettre comme fort simples les événements les plus bizarres, je ne voyais rien là que de parfaitement naturel.
Je t'aimai bien longtemps avant de t'avoir vu, mon cher Romuald, et je te cherchais partout. Tu étais mon rêve, et je t'ai aperçu dans l'église au fatal moment ; j'ai dit tout de suite : c'est lui ! Je te jetai un regard où je mis tout l'amour que javais eu, que j'avais et que je devais avoir pour toi ; un regard à damner un cardinal, à faire agenouiller un roi à mes pieds devant toute sa cour. Tu restas impassible et tu me préféras ton Dieu.
"Ah ! que je suis jalouse de Dieu, que tu as aimé et que tu aimes encore plus que moi !
Malheureuse, malheureuse que je suis ! je n'aurai jamais ton coeur à moi toute seule, à moi, que tu as resuscité d'un baiser, Clarimonde la morte, qui force à cause de toi les portes du tombeau et qui vient te consacrer une vie qu'elle n'a reprise que pour te rendre heureux !"
Toutes ces paroles étaient entrecoupées de caresses délirantes qui étourdirent mes sens et ma raison au point que je ne craignis point pour la consoler de proférer un effroyable blasphème, et de lui dire que je l'aimais autant que Dieu.
Ses prunelles se ravivèrent et brillèrent commes des chrysoprases. "Vrai ! bien vrai ! autant que Dieu !" dit-elle en m'enlaçant dans ses beaux bras. "Puisque c'est ainsi, tu viendras dans ses beaux bras. Puisque c'est ainsi, tu viendras avec moi, tu me suivras où je voudrai. Tu laisseras tes vilains habits noirs. Tu seras le plus fier et le plus envié des cavaliers, tu seras mon amant. Etre l'amant avoué de Clarimonde, qui a refusé un pape, c'est beau, cela ! Ah ! la bonne vie, bien heureuse, la belle existence dorée que nous mènerons ! Quand partons-nous, mon gentilhomme ?"
- Demain, demain ! m'écriai-je dans mon délire.
- Demain, soit ! reprit-elle. J'aurai le temps de changer de toilette, car celle-ci est un peu succinte et ne vaut rien pour le voyage. Il faut aussi que j'aille avertir mes gens qui me croient sérieusement morte et qui se désolent tant qu'ils peuvent. L'argent, les habits, les voitures, tout sera prêt ; je te viendrai prendre à cette heure-ci. Adieu, cher coeur. Et elle effleura mon front du bout de ses lèvres. La lampe s'éteignit, les rideaux se refermèrent, et je ne vis plus rien ; un sommeil de plomb, un sommeil sans rêve s'appesantit sur moi et me tint engourdi jusquau lendemain matin. Je me réveillai plus tard que de coutume, et le souvenir de cette singulière vision m'agita toute la journée ; je finis par me persuader que c'était une pure vapeur de mon imagination échauffée. Cependant les sensations avaient été si vives, qu'il était difficile de croire qu'elle n'étaient pas réelles, et ce ne fut pas sans quelque appréhensions de ce qui allait arriver que je me mis au lit après avoir prié Dieu d'éloigner de moi les mauvaises pensées et de protéger la chasteté de mon sommeil.
Je m'endormis bientôt profondément, et mon rêve se continua. Les rideaux s'écartèrent, et je vis Clarimonde, non pas, comme la première fois, pâle dans son pâle suaire et les violettes de la mort sur les joues, mais gaie, leste et pimpante, avec un superbe habit de voyage en velours vert orné de ganses d'or et retroussé sur le côté pour laisser voir une jupe de satin. Ses cheveux blonds s'échappaient en grosses boucles de dessous un large chapeau de feutre noir chargé de plumes blanches capricieusement contournées ; elle tenait à la main une petite cravache terminée par un sifflet dor. Elle m'en toucha légèrement et me dit : "Eh bien, beau dormeur, est-ce ainsi que vous faites vos préparatifs ? Je comptais vous trouver debout. Levez-vous bien vite ; nous n'avons pas de temps à perdre." Je sautai à bas du lit.
"Allons, habillez-vous et partons", dit-elle en me montrant du doigt un petit paquet qu'elle avait apporté ; "les chevaux s'ennuient et rongent leur frein à la porte. Nous devrions déjà être à dix lieues d'ici."
Je m'habillai en hâte, et elle me tendait elle-même les pièces du vêtement, en riant aux éclats de ma gaucherie, et en m'indiquant leur usage quand je me trompais. Elle me donna du tour à mes cheveux, et, quand ce fut fait, elle me tendit un petit miroir de poche en cristal de Venise, bordé d'un filigrane d'argent, et me dit : Comment te trouves-tu ? Veux-tu me prendre à ton service comme valet de chambre ?
Je n'étais plus le même, et je ne me reconnus pas. Je ne me ressemblais pas plus qu'une statue achevée ne ressemble à un bloc de pierre. Mon ancienne figure avait l'air de n'être que l'ébauche grossière de celle que réfléchissait le miroir. J'étais beau, et ma vanité fut sensiblement chatouillée de cette métamorphose. Ces élégants habits, cette riche veste brodée, faisaient de moi un tout autre personnage, et j'admirais la puissance de quelques aunes d'étoffe taillées d'une certaine manière. L'esprit de mon costume me pénétrait la peau, et au bout de dix minutes j'étais passablement fait.
Je fis quelques tours par la chambre pour me donner de l'aisance. Clarimonde me regardait d'un air de complaisance maternelle et paraissait très contente de son oeuvre. "Voilà bien assez d'enfantillage, en route, mon cher Romuald ! nous allons loin et nous n'arriverons pas." Elle me prit la main et m'entraîna. Toutes les portes s'ouvraient devant elle aussitôt qu'elle les touchait, et nous passâmes devant le chien sans l'éveiller.
A la porte, nous trouvâmes Margheritone ; c'était l'écuyer qui m'avait déjà conduit ; il tenait en bride trois chevaux noirs comme les premiers, un pour moi, un pour lui, un pour Clarimonde. Il fallait que ces chevaux fussent des genets d'Espagne, nés de juments fécondées par le zéphyr ; car ils allaient aussi vite que le vent, et la lune, qui s'était levée à notre départ pour nous éclairer, roulait dans le ciel comme une roue détachée de son char ; nous la voyions à notre droite sauter d'arbre en arbre et s'essouffler pour courir après nous. Nous arrivâmes bientôt dans une plaine où, auprès d'un bouquet d'arbres, nous attendait une voiture attelée de quatre vigoureuses bêtes ; nous y montâmes, et les postillons leur firent prendre un galop insensé. J'avais un bras passé derrière la taille de Clarimonde et une de ses mains ployée dans la mienne ; elle appuyait sa tête à mon épaule, et je sentais sa gorge demi nue frôler mon bras. Jamais je n'avais éprouvé un bonheur aussi vif. J'avais oublié tout en ce moment-là, et je ne me souvenais pas plus d'avoir été prêtre que de ce que j'avais fait dans le sein de ma mère, tant était grande la fascination que l'esprit malin exerçait sur moi. A dater de cette nuit, ma nature s'est en quelque sorte dédoublée, et il y eut en moi deux hommes dont l'un ne connaissait pas l'autre. Tantôt je me croyais un prêtre qui rêvait chaque soir qu'il était gentilhomme, tantôt un gentilhomme qui rêvait qu'il était prêtre. Je ne pouvais plus distinguer le songe de la veille, et je ne savais pas où commençait la réalité et où finissait l'illusion. Le jeune seigneur fat et libertin se raillait du prêtre, le prêtre détestait les dissolutions du jeune seigneur. Deux spirales enchevêtrées l'une dans l'autre et confondues sans se toucher jamais représentent très bien cette vie bicéphale qui fut la mienne. Malgré l'étrangeté de cette position, je ne crois pas avoir un seul instant touché à la folie. J'ai toujours conservé très nettes les perceptions de mes deux existences. Seulement, il y avait un fait absurde que je ne pouvais m'expliquer : c'est que le sentiment du même moi existât dans deux hommes si différents. C'était une anomalie dont je ne me rendais pas compte, soit que je crusse être le curé du petit village de..., ou il signor Romualdo, amant en titre de la Clarimonde.
Toujours est-il que j'étais ou du moins que je croyais être à Venise ; je n'ai pu encore bien démêler ce qu'il y avait d'illusion et de réalité dans cette bizarre aventure. Nous habitions un grand palais de marbre sur le Canaleio, plein de fresques et de statues, avec deux Titiens du meilleur temps dans la chambre à coucher de la Clarimonde, un palais digne d'un roi. Nous avions chacun notre gondole et nos barcarolles à notre livrée, notre chambre de musique et notre poète. Clarimonde entendait la vie d'une grande manière, et elle avait un peu de Cléopâtre dans sa nature. Quant à moi, je menais un train de fils de prince, et je faisais une poussière comme si j'eusse été de la famille de l'un des douze apôtres ou des quatre évangélistes de la sérénissime république ; je ne me serais pas détourné de mon chemin pour laisser passer le doge, et je ne crois pas que, depuis Satan qui tomba du ciel, personne ait été plus orgueilleux et plus insolent que moi. J'allais au Ridotto, et je jouais un jeu d'enfer. Je voyais la meilleure société du monde, des fils de famille ruinés, des femmes de théâtre, des escrocs, des parasites et des spadassins. Cependant, malgré la dissipation de cette vie, je restai fidèle à la Clarimonde. Je l'aimais éperdument. Elle eût réveillé la satiété même et fixé l'inconstance. Avoir Clarimonde, c'était avoir vingt maîtresses, c'était avoir toutes les femmes, tant elle était mobile, changeante et dissemblable d'elle-même ; unvrai caméléon ! Elle vous faisait commettre avec elle l'infidélité que vous eussiez commise avec d'autres, en prenant complètement le caractère, l'allure et le genre de beauté de la femme qui paraissait vous plaire. Elle me rendait mon amour au centuple, et c'est en vain que les jeunes patriciens et même les vieux du conseil des Dix lui firent les plus magnifiques propositions. Un Foscari alla même jusqu'à lui proposer de l'épouser ; elle refusa tout. Elle avait assez d'or ; elle ne voulait plus que de l'amour, un amour jeune, pur, éveillé par elle, et qui devait être le premier et le dernier. J'aurais été parfaitement heureux sans un maudit cauchemar qui revenait toutes les nuits, et où je me croyais un curé de village se macérant et faisant pénitence de mes excès du jour. Rassuré par l'habitude d'être avec elle, je ne songeais presque plus à la façon étrange dont j'avais fait connaissance avec Clarimonde. Cependant, ce qu'en avait dit l'abbé Sérapion me revenait quelquefois en mémoire et ne laissait pas que de me donner de l'inquiétude.
Depuis quelque temps la santé de Clarimonde n'était pas aussi bonne ; son teint s'amortissait de jour en jour. Les médecins qu'on fit venir n'entendaient rien à sa maladie, et ils ne savaient qu'y faire. Ils prescrivirent quelques remèdes insignifiants et ne revinrent plus. Cependant elle pâlissait a vue d'oeil et devenait de plus en plus froide. Elle était presque aussi blanche et aussi morte que la fameuse nuit dans le château inconnu. Je me désolais de la voir ainsi lentement dépérir. Elle, touchée de ma douleur, me souriait doucement et tristement avec le sourire fatal des gens qui savent qu'ils vont mourir.
Un matin, j'etais assis auprès de son lit, et je déjeunais sur une petite table pour ne la pas quitter d'une minute. En coupant un fruit, je me fis par hasard au doigt une entaille assez profonde. Le sang partit aussitôt en filets pourpres, et quelques gouttes rejaillirent sur Clarimonde. Ses yeux s'éclairèrent, sa physionomie prit une expression de joie féroce et sauvage que je ne lui avais jamais vue. Elle sauta à bas du lit avec une agilité animale, une agilité de singe ou de chat, et se précipita sur ma blessure qu'elle se mit à sucer avec un air d'indicible volupté. Elle avalait le sang par petites gorgées, lentement et précieusement, comme un gourmet qui savoure un vin de Xérès ou de Syracuse ; elle clignait les yeux à demi, et la pupille de ses prunelles vertes était devenue oblongue au lieu de ronde. De temps à autre elle s'interrompait pour me baiser la main, puis elle recommençait à presser de ses lèvres les lèvres de la plaie pour en faire sortir encore quelques gouttes rouges. Quand elle vit que le sang ne venait plus, elle se releva l'oeil humide et brillant, plus rose qu'une aurore de mai, la figure pleine, la main tiède et moite, enfin plus belle que jamais et dans un état parfait de santé.
"Je ne mourrai pas ! je ne mourrai pas ! dit-elle à moitié folle de joie et en se pendant à mon cou ; je pourrai t'aimer encore longtemps. Ma vie est dans la tienne, et tout ce qui est moi vient de toi. Quelques gouttes de ton riche et noble sang, plus précieux et plus efficace que tous les élixirs du monde, m'ont rendu l'existence. "
Cette scène me préoccupa longtemps et m'inspira d'étranges doutes à l'endroit de Clarimonde, et le soir même, lorsque le sommeil m'eut ramené à mon presbytère, je vis l'abbé Sérapion plus grave et plus soucieux que jamais. Il me regarda attentivement et me dit : "Non content de perdre votre âme, vous voulez aussi perdre votre corps. Infortuné jeune homme, dans quel piège êtes-vous tombé !" Le ton dont il me dit ce peu de mots me frappa vivement ; mais, malgré sa vivacité, cette impression fut bientôt dissipée, et mille autres soins l'effacèrent de mon esprit. Cependant, un soir, je vis dans ma glace, dont elle n'avait pas calculé la perfide position, Clarimonde qui versait une poudre dans la coupe de vin épicé qu'elle avait coutume de préparer après le repas. Je pris la coupe, je feignis d'y porter mes lèvres, et je la posai sur quelque meuble comme pour l'achever plus tard à mon loisir, et, profitant d'un instant où la belle avait le dos tourné, j'en jetai le contenu sous la table ; après quoi je me retirai dans ma chambre et je me couchai, bien déterminé à ne pas dormir et à voir ce que tout cela deviendrait. Je n'attendis pas longtemps ; Clarimonde entra en robe de nuit, et, s'étant débarrassée de ses voiles, s'allongea dans le lit auprès de moi. Quand elle se fut bien assurée que je dormais, elle découvrit mon bras et tira une épingle d'or de sa tête ; puis elle se mit à murmurer à voix basse :
"Une goutte, rien qu'une petite goutte rouge, un rubis au bout de mon aiguille !... Puisque tu m'aimes encore, il ne faut pas que je meure... Ah! pauvre amour ! Ton beau sang d'une couleur pourpre si éclatante, je vais le boire. Dors, mon seul bien ; dors, mon dieu, mon enfant ; je ne te ferai pas de mal, je ne prendrai de ta vie que ce qu'il faudra pour ne pas laisser éteindre la mienne. Si je ne t'aimais pas tant, je pourrais me résoudre à avoir d'autres amants dont je tarirais les veines ; mais depuis que je te connais, j'ai tout le monde en horreur... Ah ! le beau bras ! comme il est rond ! comme il est blanc ! Je n'oserai jamais piquer cette jolie veine bleue." Et, tout en disant cela, elle pleurait, et je sentais pleuvoir ses larmes sur mon bras qu'elle tenait entre ses mains. Enfin elle se décida, me fit une petite piqûre avec son aiguille et se mit à pomper le sang qui en coulait. Quoiqu'elle en eût bu à peine quelques gouttes, la crainte de m'épuiser la prenant, elle m'entoura avec soin le bras d'une petite bandelette après avoir frotté la plaie d'un onguent qui la cicatrisa sur-le-champ.
Je ne pouvais plus avoir de doutes, l'abbé Sérapion avait raison. Cependant, malgré cette certitude, je ne pouvais m'empêcher d'aimer Clarimonde, et je lui aurais volontiers donné tout le sang dont elle avait besoin pour soutenir son existence factice. D'ailleurs, je n'avais pas grand'peur ; la femme me répondait du vampire, et ce que j'avais entendu et vu me rassurait complètement ; j'avais alors des veines plantureuses qui ne se seraient pas de sitôt épuisées, et je ne marchandais pas ma vie goutte à goutte. Je me serais ouvert le bras moi-même et je lui aurais dit : "Bois ! et que mon amour s'infiltre dans ton corps avec mon sang !" J'évitais de faire la moindre allusion au narcotique qu'elle m'avait versé et à la scène de l'aiguille, et nous vivions dans le plus parfait accord. Pourtant mes scrupules de prêtre me tourmentaient plus que jamais, et je ne savais quelle macération nouvelle inventer pour mater et mortifier ma chair. Quoique toutes ces visions fussent involontaires et que je n'y participasse en rien, je n'osais pas toucher le Christ avec des mains aussi impures et un esprit souillé par de pareilles débauches réelles ou rêvées. Pour éviter de tomber dans ces fatigantes hallucinations, j'essayais de m'empêcher de dormir, je tenais mes paupières ouvertes avec les doigts et je restais debout au long des murs, luttant contre le sommeil de toutes mes forces ; mais le sable de l'assoupissement me roulait bientôt dans les yeux, et, voyant que toute lutte était inutile, je laissais tomber les bras de découragement et de lassitude, et le courant me rentraînait vers les rives perfides. Sérapion me faisait les plus véhémentes exhortations, et me reprochait durement ma mollesse et mon peu de ferveur. Un jour que j'avais été plus agité qu'à l'ordinaire, il me dit : "Pour vous débarrasser de cette obsession, il n'y a qu'un moyen, et, quoiqu'il soit extrême, il le faut employer : aux grands maux les grands remèdes. Je sais où Clarimonde a été enterrée ; il faut que nous la déterrions et que vous voyiez dans quel état pitoyable est l'objet de votre amour ; vous ne serez plus tenté de perdre votre âme pour un cadavre immonde dévoré des vers et près de tomber en poudre ; cela vous fera assurément rentrer en vous-même." Pour moi, j'étais si fatigué de cette double vie, que j'acceptai : voulant savoir, une fois pour toutes, qui du prêtre ou du gentilhomme était dupe d'une illusion, j'étais décidé à tuer au profit de l'un ou de l'autre un des deux hommes qui étaient en moi ou à les tuer tous deux, car une pareille vie ne pouvait durer. L'abbé Sérapion se munit d'une pioche, d'un levier et d'une lanterne, et à minuit nous nous dirigeâmes vers le cimetière de..., dont il connaissait parfaitement le gisement et la disposition. Après avoir porté la lumière de la lanterne sourde sur les inscriptions de plusieurs tombeaux, nous arrivâmes enfin à une pierre à moitié cachée par les grandes herbes et dévorée de mousses et de plantes parasites, où nous déchiffrâmes ce commencement d'inscription :
Ici gît Clarimonde
Qui fut de son vivant
La plus belle du monde.
...........................................
"C'est bien ici", dit Sérapion, et, posant à terre sa lanterne, il glissa la pince dans l'interstice de la pierre et commença à la soulever. La pierre céda, et il se mit à l'ouvrage avec la pioche. Moi, je le regardais faire, plus noir et plus silencieux que la nuit elle- même ; quant à lui, courbé sur son oeuvre funèbre, il ruisselait de sueur, il haletait, et son souffle pressé avait l'air d'un râle d'agonisant. C'était un spectacle étrange, et qui nous eût vus du dehors nous eût plutôt pris pour des profanateurs et des
voleurs de linceuls, que pour des prêtres de Dieu. Le zèle de Sérapion avait quelque chose de dur et de sauvage qui le faisait ressembler à un démon plutôt qu'à un apôtre ou a un ange, et sa figure aux grands traits austères et profondément découpés par le reflet de la lanterne n'avait rien de très rassurant. Je me sentais perler sur les membres une sueur glaciale, et mes cheveux se redressaient douloureusement sur ma tête ; je regardais au fond de moi-même l'action du sévère Sérapion comme un abominable sacrilège, et j'aurais voulu que du flanc des sombres nuages qui roulaient pesamment au-dessus de nous sortît un triangle de feu qui le réduisît en poudre. Les hiboux perchés sur les cyprès, inquiétés par l'éclat de la lanterne, en venaient fouetter lourdement la vitre avec leurs ailes poussiéreuses, en jetant des gémissements plaintifs ; les renards glapissaient dans le lointain, et mille bruits sinistres se dégageaient du silence. Enfin la pioche de Sérapion heurta le cercueil dont les planches retentirent avec un bruit sourd et sonore, avec ce terrible bruit que rend le néant quand on y touche ; il en renversa le couvercle, et j'aperçus Clarimonde pâle comme un marbre, les mains jointes ; son blanc suaire ne faisait qu'un seul pli de sa tête à ses pieds. Une petite goutte rouge brillait comme une rose au coin de sa bouche décolorée. Sérapion, à cette vue, entra en fureur :
"Ah ! te voilà, démon, courtisane impudique, buveuse de sang et d'or !" et il aspergea d'eau bénite le corps et le cercueil sur lequel il traça la forme d'une croix avec son goupillon. La pauvre Clarimonde n'eut pas été plus tôt touchée par la sainte rosée que son beau corps tomba en poussière ; ce ne fut plus qu'un mélange affreusement informe de cendres et d'os à demi calcinés. "Voilà votre maîtresse, seigneur Romuald, dit l'inexorable prêtre en me montrant ces tristes dépouilles, serez-vous encore tenté d'aller vous promener au Lido et à Fusine avec votre beauté ?" Je baissai la tête ; une grande ruine venait de se faire au dedans de moi. Je retournai à mon presbytère, et le seigneur Romuald, amant de Clarimonde, se sépara du pauvre prêtre, à qui il avait tenu pendant si longtemps une si étrange compagnie. Seulement, la nuit suivante, je vis Clarimonde ; elle me dit, comme la premièr fois sous le portail de l'église : "Malheureux ! malheureux ! qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu écouté ce prêtre imbécile ? n'étais-tu pas heureux ? et que t'avais-je fait, pour violer ma pauvre tombe et mettre à nu les misères de mon néant ? Toute communication entre nos âmes et nos corps est rompue désormais. Adieu, tu me regretteras." Elle se dissipa dans l'air comme une fumée, et je ne la revis plus.
Hélas ! elle a dit vrai : je l'ai regrettée plus d'une fois et je la regrette encore. La paix de mon âme a été bien chèrement achetée ; l'amour de Dieu n'était pas de trop pour remplacer le sien. Voilà, frère, l'histoire de ma jeunesse. Ne regardez jamais une femme, et marchez toujours les yeux fixés en terre, car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité.
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Voir également :
- Une nuit de Cléopâtre - Théophile Gautier (1838), présentation et texte intégral
- Arria Marcella, souvenir de Pompéi - Théophile Gautier (1852), présentation et texte intégral
- Le roman de la momie - Théophile Gautier (1858), présentation et extrait
15:02 Écrit par Marc dans Gautier, Théophile | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, fantastique, litterature francaise, theophile gautier |
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mardi, 03 février 2009
Le coffre et le revenant - Stendhal - 1837

Poussé à l'exil par l'effrayant Don Blas, maître de la police de Grenade qui convoite Inès, sa promise, Don Fernando de Cueva revient après quelques années pour pénétrer dans la demeure d'Inès et la ravir à son monstre de mari pour gagner l'Angleterre et enfin pouvoir vivre leur amour.
La nouvelle Le coffre et le revenant, sous-titrée Aventure en Espagne, de l'écrivain français Henri Beyle dit Stendhal raconte une histoire somme toute assez banale d'amour véritable empêché puis reconquis après de nombreuses aventures. L'originalité provient plus des personnages, aux comportements pas si romantiques que cela, donnant parfois l'aspect de véritables anti-héros. Un certain suspense est maintenu jusqu'à la fin et fait passer certaines longueurs un peu plus pénibles. Le style très classique de Stendhal est somptueux.
Le coffre et le revenant est une belle histoire d'amour de Stendhal se situant dans une Espagne en proie à toutes les passions.
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Texte intégral :
Par une belle matinée du mois de mai 182., don Blas Bustos y Mosquera, suivi de douze cavaliers, entrait dans le village d'Alcolote, à une lieue de Grenade. À son approche, les paysans rentraient précipitamment dans leurs maisons et fermaient leurs portes. Les femmes regardaient avec terreur par un petit coin de leurs fenêtres ce terrible directeur de la police de Grenade. Le ciel a puni sa cruauté en mettant sur sa figure l'empreinte de son âme. C'est un homme de six pieds de haut, noir, et d'une effrayante maigreur ; il n'est que directeur de la police, mais l'évêque de Grenade lui-même et le gouverneur tremblent devant lui. Durant cette guerre sublime contre Napoléon, qui, aux yeux de la postérité, placera les Espagnols du dix-neuvième siècle avant tous les autres peuples de l'Europe, et leur donnera le second rang après les Français, don Blas fut l'un des plus fameux chefs de guérillas. Quand sa troupe n'avait pas tué au moins un Français dans la journée, il ne couchait pas dans un lit : c'était un vœu.
Au retour de Ferdinand, on l'envoya aux galères de Ceuta, où il a passé huit années dans la plus horrible misère. On l'accusait d'avoir été capucin dans sa jeunesse, et d'avoir jeté le froc aux orties. Ensuite il rentra en grâce, on ne sait comment. Don Blas est célèbre maintenant par son silence ; jamais il ne parle. Autrefois les sarcasmes qu'il adressait à ses prisonniers de guerre avant de les faire pendre lui avaient acquis une sorte de réputation d'esprit : on répétait ses plaisanteries dans toutes les armées espagnoles.
Don Blas s'avançait lentement dans la rue d'Alcolote, regardant de côté et d'autre les maisons avec ses yeux de lynx. Comme il passait devant l'église on sonna une messe ; il se précipita de cheval plutôt qu'il n'en descendit, et on le vit s'agenouiller auprès de l'autel. Quatre de ses gendarmes se mirent à genoux autour de sa chaise ; ils le regardèrent, il n'y avait déjà plus de dévotion dans ses yeux. Son oeil sinistre était fixé sur un jeune homme d'une tournure fort distinguée qui priait dévotement à quelques pas de lui.
« Quoi ! se disait don Blas, un homme qui, suivant les apparences, appartient aux premières classes de la société n'est pas connu de moi ! Il n'a pas paru à Grenade depuis que j'y suis ! Il se cache. » Don Blas se pencha vers un de ses gendarmes, et donna l'ordre d'arrêter le jeune homme dès qu'il serait hors de l'église. Aux derniers mots de la messe, il se hâta de sortir lui-même, et alla s'établir dans la grande salle de l'auberge d'Alcolote. Bientôt parut le jeune homme étonné.
– Votre nom ?
– Don Fernando de la Cueva.
L'humeur sinistre de don Blas fut augmentée, parce qu'il remarqua, en le voyant de près, que don Fernando avait la plus jolie figure ; il était blond, et, malgré la mauvaise passe où il se trouvait, l'expression de ses traits était fort douce. Don Blas regardait le jeune homme en rêvant.
– Quel emploi aviez-vous sous les Cortès ? dit-il enfin.
– J'étais au collège de Séville en 1823 ; j'avais alors quinze ans, car je n'en ai que dix-neuf aujourd'hui.
– Comment vivez-vous ?
Le jeune homme parut irrité de la grossièreté de la question ; il se résigna et dit :
– Mon père, brigadier des armées de don Carlos Cuarto (que Dieu bénisse la mémoire de ce bon roi !) m'a laissé un petit domaine près de ce village ; il me rapporte douze mille réaux (trois mille francs) ; je le cultive de mes propres mains avec trois domestiques.
– Qui vous sont fort dévoués sans doute. Excellent noyau de guérilla, dit don Blas avec un sourire amer.
« En prison et au secret ! » ajouta-t-il en s'en allant, et laissant le prisonnier au milieu de ses gens.
Quelques moments après, don Blas déjeunait.
« Six mois de prison, pensait-il, me feront justice de ces belles couleurs et de cet air de fraîcheur et de contentement insolent. »
Le cavalier en sentinelle à la porte de la salle à manger haussa vivement sa carabine. Il l'appuyait par travers contre la poitrine d'un vieillard qui cherchait à entrer dans la salle à la suite d'un aide de cuisine apportant un plat. Don Blas courut à la porte ; derrière le vieillard, il vit une jeune fille qui lui fit oublier don Fernando.
– Il est cruel qu'on ne me donne pas le temps de prendre mes repas, dit-il au vieillard ; entrez cependant, expliquez-vous.
Don Blas ne pouvait se lasser de regarder la jeune fille ; il trouvait sur son front et dans ses yeux cette expression d'innocence et de piété céleste qui brille dans les belles madones de l'école italienne. Don Blas n'écoutait pas le vieillard et ne continuait pas son déjeuner. Enfin il sortit de sa rêverie ; le vieillard répétait pour la troisième ou quatrième fois les raisons qui devaient faire rendre la liberté à don Fernando de la Cueva, qui était depuis longtemps le fiancé de sa fille Inès ici présente, et allait l'épouser le dimanche suivant. À ce mot, les yeux du terrible directeur de police brillèrent. d'un éclat si extraordinaire, qu'ils firent peur à Inès et même à son père.
– Nous avons toujours vécu dans la crainte de Dieu et sommes de vieux chrétiens, continua celui-ci ; ma race est antique, mais je suis pauvre, et don Fernando est un bon parti pour ma fille. Jamais je n'exerçai de place du temps des Français, ni avant, ni depuis.
Don Blas ne sortait point de son silence farouche.
– J'appartiens à la plus ancienne noblesse du royaume de Grenade, reprit le vieillard ; et, avant la révolution, ajouta-t-il en soupirant, j'aurais coupé les oreilles à un moine insolent qui ne m'eût pas répondu quand je lui parle.
Les yeux du vieillard se remplirent de larmes. La timide Inès tira de son sein un petit chapelet qui avait touché la robe de la madone del pilar, et ses jolies mains en serraient la croix avec un mouvement convulsif. Les yeux du terrible don Blas s'attachèrent sur ces mains. Il remarquait ensuite la taille bien prise, quoique un peu forte de la jeune Inès.
« Ses traits pourraient être plus réguliers, pensa-t-il ; mais cette grâce céleste, je ne l'ai jamais vue qu'à elle. »
– Et vous vous appelez don Jaime Arregui ? dit-il enfin au vieillard.
– C'est mon nom, répondit don Jaime en assurant sa position.
– Âgé de soixante et dix ans ?
– De soixante-neuf seulement.
– C'est vous, dit don Blas en se déridant visiblement ; je vous cherche depuis longtemps. Le roi notre seigneur a daigné vous accorder une pension annuelle de quatre mille réaux (mille francs). J'ai chez moi, à Grenade, deux années échues de ce royal bienfait, que je vous remettrai demain à midi. Je vous ferai voir que mon père était un riche laboureur de la vieille Castille, vieux chrétien comme vous, et que jamais je ne fus moine. Ainsi l'injure que vous m'avez adressée tombe à faux.
Le vieux gentilhomme n'osa manquer au rendez-vous.
Il était veuf, et n'avait chez lui que sa fille Inès. Avant de partir pour Grenade il la conduisit chez le curé du village, et fit ses dispositions comme si jamais il ne devait la revoir. Il trouva don Blas Bustos fort paré ; il portait un grand cordon par-dessus son habit. Don Jaime lui trouva l'air poli d'un vieux soldat qui veut faire le bon et sourit à tout propos et hors de propos.
S'il eût osé, don Jaime eût refusé les huit mille réaux que don Blas lui remit ; il ne put se défendre de dîner avec lui. Après le repas, le terrible directeur de police lui fit lire tous ses brevets, son extrait de baptême, et même un acte de notoriété, au moyen duquel il était sorti des galères, et qui prouvait que jamais il n'avait été moine.
Don Jaime craignait toujours quelque mauvaise plaisanterie.
– J'ai donc quarante-trois ans, lui dit enfin don Blas, une place honorable qui me vaut cinquante mille réaux. J'ai un revenu de mille onces sur la banque de Naples. Je vous demande en mariage votre fille dona Inès Arregui.
Don Jaime pâlit. Il y eut un moment de silence. Don Blas reprit :
– Je ne vous cacherai pas que don Fernando de la Cueva se trouve compromis dans une fâcheuse affaire. Le ministre de la police le fait chercher, il s'agit pour lui de la garotte (manière d'étrangler employée pour les nobles) ou tout au moins des galères. J'y ai été huit années, et je puis vous assurer que c'est un vilain séjour. (En disant ces mots il s'approcha de l'oreille du vieillard.) D'ici à quinze jours ou trois semaines, je recevrai probablement du ministre l'ordre de faire transférer don Fernando de la prison d'Alcolote à celle de Grenade. Cet ordre sera exécuté fort tard dans la soirée ; si don Fernando profite de la nuit pour s'échapper, je fermerai les yeux, par considération pour l'amitié dont vous l'honorez. Qu'il aille passer un an ou deux à Majorque, par exemple, personne ne lui dira plus haut que son nom.
Le vieux gentilhomme ne répondit point, il était atterré, et eut beaucoup de peine à regagner son village.
L'argent qu'il avait reçu lui faisait horreur.
« Est-ce donc, se disait-il, le prix du sang de mon ami don Fernando, du fiancé de mon Inès ? »
En arrivant au presbytère, il se jeta dans les bras d'Inès :
– Ma fille, s'écria-t-il, le moine veut t'épouser !
Bientôt Inès sécha ses larmes et demanda la permission d'aller consulter le curé, qui était dans l'église, à son confessionnal. Malgré l'insensibilité de son âge et de son état, le curé pleura. Le résultat de la consultation fut qu'il fallait se résoudre à épouser don Blas, ou dans la nuit prendre la fuite. Dona Inès et son père devaient essayer de gagner Gibraltar et s'embarquer pour l'Angleterre.
– Et de quoi y vivrons-nous ? dit Inès.
– Vous pourriez vendre votre maison et le jardin.
– Qui l'achètera ? dit la jeune fille fondant en larmes.
– J'ai des économies, dit le curé, qui peuvent monter à cinq mille réaux ; je vous les donne, ma fille, et de grand cœur, si vous ne croyez pas pouvoir faire votre salut en épousant don Blas Bustos.
Quinze jours après tous les sbires de Grenade, en grande tenue, entouraient l'église si sombre de Saint Dominique. À peine si en plein midi on y voit à se conduire. Mais, ce jour-là, personne autre que les invités n'osait y entrer.
À une chapelle latérale éclairée par des centaines de cierges, et dont la lumière traversait les ombrés de l'église comme une voie de feu, on voyait de loin un homme à genoux sur les marches de l'autel ; il était plus grand de toute la tête que ce qui l'entourait. Cette tête était penchée d'un air pieux, et ses bras maigres croisés sur sa poitrine. Il se releva bientôt, et montra un habit chargé de décorations, il donnait la main à une jeune fille dont la démarche légère et jeune faisait un étrange contraste avec sa gravité.
Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune épouse ; l'expression de ses traits et la douceur angélique qu'ils conservaient malgré son chagrin frappèrent le peuple quand elle monta en carrosse à la porte de l'église.
Il faut avouer que, depuis son mariage, don Blas fut moins féroce ; les exécutions devinrent plus rares. Au lieu de faire fusiller les condamnés par derrière, ils furent simplement pendus. Il permit souvent aux condamnés d'embrasser leur famille avant d'aller à la mort. Un jour, il dit à sa femme, qu'il aimait avec fureur :
– Je suis jaloux de Sancha.
C'était la sœur de lait et l'amie d'Inès. Elle avait vécu chez don Jaime sous le nom de femme de chambre de sa fille, et c'est en cette qualité qu'elle l'avait suivie dans le palais qu'Inès était venue habiter à Grenade.
– Quand je m'éloigne de vous, Inès, poursuivit don Blas, vous restez à parler seule avec Sancha. Elle est gentille, elle vous fait rire ; moi, je ne suis qu'un vieux soldat chargé de fonctions sévères ; je me rends justice, je suis peu aimable. Cette Sancha avec sa physionomie riante doit me faire paraître à vos yeux plus vieux de moitié. Tenez, voilà la clef de ma caisse, donnez-lui tout l'argent que vous voudrez, tout celui qui est dans ma caisse si cela vous plaît, mais qu'elle parte, qu'elle s'en aille, que je ne la voie plus !
Le soir, en rentrant de son bureau, la première personne que vit don Blas fut Sancha, occupée de sa besogne comme à l'ordinaire. Son premier mouvement fut de fureur ; il s'approcha rapidement de Sancha, qui leva les yeux et le regarda ferme, avec ce regard espagnol, mélange si singulier de crainte, de courage et de haie. Au bout d'un moment, don Blas sourit.
– Ma chère Sancha, lui dit-il, dona Inès vous a-t-elle dit que je vous donne dix mille réaux ?
– Je n'accepte de cadeaux que de ma maîtresse, répondit-elle, toujours les yeux attachés sur lui.
Don Bustos entra chez sa femme.
– La prison de Torre-Vieja, lui dit-elle, combien contient-elle de prisonniers en ce moment ?
– Trente-deux dans les cachots et deux cent soixante, je crois, dans les étages supérieurs.
– Donnez-leur la liberté, dit Inès, et je me sépare de la seule amie que j'aie au monde.
– Ce que vous m'ordonnez est hors de mon pouvoir, répondit don Blas.
Et de toute la soirée il n'ajouta pas un mot. Inès, travaillant près de sa lampe, le voyait rougir et pâlir tour à tour ; elle quitta son ouvrage et se mit à dire son chapelet.
Le lendemain, même silence. La nuit d'après, un incendie éclata dans la prison de Torre-Vieja. Deux prisonniers périrent. Mais, malgré toute la surveillance du directeur de la police et de ses gendarmes, tous les autres parvinrent à s'échapper.
Inès ne dit pas un mot à don Blas, ni lui à elle. Le jour suivant, en rentrant chez lui, don Blas ne vit plus Sancha, il se jeta dans les bras d'Inès.
Dix-huit mois avaient passé depuis l'incendie de Torre Vieja, lorsqu'un voyageur couvert de poussière descendit de cheval devant la plus mauvaise auberge du bourg de la Zuia, situé dans les montagnes à une lieue au midi de Grenade, tandis que Alcolote est au nord.
Cette banlieue de Grenade forme comme une oasis enchantée au milieu des plaines brûlées de l'Andalousie.
C'est le plus beau pays de l'Espagne. Mais le voyageur venait-il guidé par la seule curiosité ? À son costume, on l'eût pris pour un Catalan. Son passe-port, délivré à Majorque, était, en effet, visé à Barcelone, où il avait débarqué. Le maître de cette mauvaise auberge était fort pauvre. En lui remettant son passe-port, qui portait le nom de don Pablo Rodil, le voyageur catalan le regarda.
– Oui, seigneur voyageur, lui dit l'hôte, j'avertirai votre Seigneurie dans le cas où la police de Grenade la ferait demander.
Le voyageur dit qu'il voulait voir ce pays si beau ; il sortait une heure avant le lever du soleil et ne rentrait qu'à midi, par la plus grande chaleur, quand tout le monde est à dîner ou à faire la sieste.
Don Fernando allait passer des heures entières sur une colline couverte de jeunes lièges. Il voyait, de là, l'ancien palais de l'inquisition de Grenade, habité maintenant par don Blas et par Inès. Ses yeux ne pouvaient se détacher des murs noircis de ce palais, qui s'élevait comme un géant au milieu des maisons de la ville. En quittant Majorque, don Fernando s'était promis de ne pas entrer dans Grenade. Un jour il ne put résister à un transport qui le saisit ; il alla passer dans la rue étroite sur laquelle s'élevait la haute façade du palais de l'inquisition. Il entra dans la boutique d'un artisan, et trouva un prétexte pour s'y arrêter et pour parler. L'artisan lui montra les fenêtres de l'appartement de dona Inès. Ces fenêtres étaient à un second étage fort élevé.
Au moment de la sieste, don Fernando reprit le chemin de la Zuia, le cœur dévoré par toutes les fureurs de la jalousie. Il eût voulu poignarder Inès et se tuer ensuite.
« Caractère faible et lâche, se répétait-il avec rage, elle est capable de l'aimer, si elle se figure que tel est son devoir ! »
Au détour d'une rue, il rencontra Sancha.
– Ah ! mon amie ! s'écria-t-il sans faire semblant de lui parler. Je m'appelle don Pablo Rodil, je loge à l'auberge de l'Ange, à la Zuia. Demain, à l'angélus du soir, peux-tu te trouver auprès de la grande église ?
– J'y serai, dit Sancha sans le regarder.
Le lendemain à la nuit, don Fernando aperçut Sancha et marcha sans mot dire vers son auberge ; elle entra sans être vue. Fernando ferma la porte.
– Eh bien ? lui dit-il les larmes aux yeux.
– Je ne suis plus à son service, lui répondit Sancha. Voici dix-huit mois qu'elle m'a renvoyée sans sujet, sans explication. Ma foi, je crois qu'elle aime don Blas.
– Elle aime don Blas ! s'écria don Fernando en séchant ses larmes, cela me manquait.
– Quand elle me renvoya, reprit Sancha, je me jetai à ses pieds, la suppliant de m'apprendre la cause de ma disgrâce. Elle me répondit froidement : « Mon mari le veut. » Pas un mot avec ! Vous l'avez vue fort pieuse ; maintenant, sa vie n'est qu'une prière continuelle.
Pour faire sa cour au parti régnant, don Blas avait obtenu qu'une moitié du palais de l'inquisition, où il habitait, serait donnée à des religieuses clarisses. Ces dames s'y étaient établies, et venaient d'achever leur église. Dona Inès y passait sa vie. Dès que don Blas sortait de la maison, on était sûr de la voir à genoux devant l'autel de l'Adoration perpétuelle.
– Elle aime don Blas ! reprit don Fernando.
– La veille de ma disgrâce, reprit Sancha, dona Inès me parlait.
– Est-elle gaie ? interrompit don Fernando.
– Non pas gaie, mais d'une humeur égale et douce, bien différente de ce que vous l'avez connue ; elle n'a plus ces moments de vivacité et de folie, comme disait le curé.
– L'infâme ! s'écria don Fernando, en se promenant à grands pas dans la chambre. Voilà comme elle tient ses serments ! voilà comme elle m'aimait ! pas même de tristesse ! et moi...
– Ainsi que je le disais à Votre Seigneurie, reprit Sancha, la veille de ma disgrâce, dona Inès me parlait avec amitié, avec bonté, comme autrefois à Alcolote. Le lendemain, un mon mari le veut fut tout ce qu'elle trouva à me dire, en me remettant un papier signé d'elle, qui m'assure une bonne pension de huit cents réaux.
– Eh ! donne-moi ce papier, dit don Fernando.
Il couvrit de baisers la signature d'Inès.
– Et parlait-elle de moi ?
– Jamais, répondit Sancha, et tellement jamais que devant moi, le vieux don Jaime lui a fait une fois le reproche d'avoir oublié un voisin aussi aimable. Elle pâlit, et ne répondit pas. Dès qu'elle eut reconduit son père jusqu'à la porte, elle courut s'enfermer dans la chapelle.
– Je suis un sot, voilà tout, s'écria don Fernando. Que je vais la haïr ! N'en parlons plus... Il est heureux pour moi d'être entré dans Grenade, mille fois plus heureux de t'avoir rencontrée... Et toi, que fais-tu ?
– Je suis établie marchande au petit village d'Albaracen, à une demi-lieue de Grenade. Je tiens, ajouta-t-elle en baissant la voix, de belles marchandises anglaises, que m'apportent les contrebandiers des Alpujarres. J'ai dans mes malles pour plus de dix mille réaux de marchandises de prix. Je suis heureuse.
– J'entends, dit don Fernando ; tu as un amant parmi les braves des monts Alpujarres. Je ne te reverrai jamais. Tiens, porte cette montre en mémoire de moi.
Sancha s'en allait ; il la retint.
– Si je me présentais devant elle ? dit-il.
– Elle vous fuirait, dût-elle se jeter par la fenêtre. Prenez garde, dit Sancha en revenant près de don Fernando, quelque déguisement que vous puissiez prendre, huit ou dix espions qui rôdent sans cesse autour de la maison vous arrêteraient.
Fernando, honteux de sa faiblesse, n'ajouta pas un mot. Il venait de prendre la résolution de repartir le lendemain pour Majorque.
Huit jours après, il passa par hasard dans le village d'Albaracen. Les brigands venaient d'arrêter le capitaine général O'Donnel, qu'ils avaient tenu une heure durant couché à plat ventre dans la boue. Don Fernando vit Sancha qui courait d'un air affairé.
– Je n'ai pas le temps de vous parler, lui dit-elle ; venez chez moi.
La boutique de Sancha était fermée ; elle s'empressait de placer ses étoffes anglaises dans un grand coffre de chêne noir.
– Nous serons peut-être attaqués ici cette nuit, dit-elle à don Fernando. Le chef de ces brigands est ennemi personnel d'un contrebandier qui est mon ami. Cette boutique serait la première pillée. J'arrive de Grenade ; je viens d'obtenir de dona Inès, qui après tout, est une bien bonne femme, la permission de déposer mes marchandises les plus précieuses dans sa chambre. Don Blas ne verra pas ce coffre, qui est plein de contrebande ; si par malheur il le voit, dona Inès trouvera une excuse.
Elle se hâtait d'arranger ses tulles et ses châles. Don Fernando la regardait faire : tout à coup il se précipite sur le coffre, jette dehors les tulles et les châles, et se met à leur place.
– Êtes-vous fou ? dit Sancha effrayée.
– Tiens, voici cinquante onces ; mais que le ciel m'anéantisse si je sors de ce coffre avant d'être dans le palais de l'inquisition à Grenade ! Je veux la voir.
Quoi que Sancha pût dire dans sa frayeur, don Fernando ne l'écouta pas.
Comme elle parlait encore, entra Zanga, un portefaix, cousin de Sancha, qui devait porter le coffre à Grenade, sur son mulet. Au bruit qu'il avait fait en entrant, don Fernando s'était hâté de tirer sur lui le couvercle du coffre. À tout hasard, Sancha le ferma à clef. Il était plus imprudent de le laisser ouvert.
Vers les onze heures du matin, un jour du mois de juin, don Fernando fit son entrée dans Grenade, porté dans un coffre ; il était sur le point d'étouffer. On arriva au palais de l'inquisition. Au temps que Zanga employa à monter l'escalier, don Fernando espéra qu'on plaçait le coffre au second étage, et peut-être même dans la chambre d'Inès.
Quand on eut refermé les portes, et qu'il n'entendit plus aucun bruit, il essaya, à l'aide de son poignard, de faire céder le pêne de la serrure du coffre. Il réussit. À son inexprimable joie, il était, en effet, dans la chambre d'Inès. Il aperçut des vêtements de femme ; il reconnut près du lit un crucifix qui jadis était dans sa petite chambre à Alcolote. Une fois, après une querelle violente elle l'avait conduit dans sa chambre et sur ce crucifix lui avait juré un amour éternel.
La chaleur était extrême, et la chambre fort obscure.
Les persiennes étaient fermées, ainsi que de grands rideaux de la plus légère mousseline des Indes, drapés fort bas. Le profond silence était à peine troublé par le bruit d'un petit jet d'eau qui, s'élevant à quelques pieds, dans un coin de la chambre, retombait dans sa coquille de marbre noir.
Le bruit si faible de ce petit jet d'eau faisait tressaillir don Fernando qui avait donné vingt preuves dans sa vie de la plus audacieuse bravoure. Il était loin de trouver dans la chambre d'Inès ce bonheur parfait qu'il avait rêvé si souvent à Majorque, en pensant aux moyens de s'y introduire. Exilé, malheureux, séparé des siens, un amour passionné, et rendu presque fou par la durée et malheur, donnait tout le caractère de don Fernando.
Dans ce moment, la crainte de déplaire à cette Inès qu'il connaissait si chaste et si timide, était le seul sentiment de don Fernando. J'aurais honte de l'avouer, si je n'espérais que le lecteur a quelque connaissance du caractère singulier et passionné des gens du Midi, don Fernando fut sur le point de s'évanouir quand, peu après que deux heures eurent sonné à l'horloge du couvent, il entendit, au milieu du silence profond, des pas légers monter l'escalier de marbre. Bientôt ils s'approchèrent de la porte. Il reconnut la démarche d'Inès ; et, n'osant affronter le premier moment d'indignation d'une personne si attachée à ses devoirs, il se cacha dans le coffre.
La chaleur était accablante, l'obscurité profonde. Inès se plaça sur son lit ; et bientôt à la tranquillité de sa respiration, don Fernando comprit qu'elle dormait. Alors seulement, il osa s'approcher du lit ; il vit cette Inès, qui depuis tant d'années était sa seule pensée. Seule, abandonnée à lui dans l'innocence de son sommeil, elle lui fit peur. Ce singulier sentiment fut augmenté quand il s'aperçut que, depuis deux ans qu'il ne l'avait vue, ses traits avaient pris une empreinte de dignité froide qu'il ne leur connaissait pas.
Peu à peu cependant le bonheur de la revoir pénétra dans son âme ; le demi-désordre d'une toilette d'été faisait un si charmant contraste avec cet air de dignité presque sévère !
Il comprit que la première idée d'Inès en le voyant serait de s'enfuir. Il alla fermer la porte et en prit la clef.
Enfin arriva cet instant qui allait décider de tout son avenir. Inès fit quelques mouvements, elle était sur le point de s'éveiller : il eut l'inspiration d'aller se mettre à genoux devant le crucifix qui à Alcolote était dans la chambre d'Inès. En ouvrant des veux encore appesantis par le sommeil, Inès eut l'idée que Fernando venait de mourir au loin, et que son image qu'elle voyait devant le crucifix était une vision.
Elle resta immobile, droite devant son lit, et les mains jointes.
– Pauvre malheureux ! dit-elle d'une voix tremblante et presque étouffée.
Don Fernando, toujours à genoux et à demi tourné pour la regarder, lui montrait le crucifix ; mais, dans son trouble, il fit un mouvement. Inès, tout à fait réveillée, comprit la vérité, et s'enfuit à la porte, qu'elle trouva fermée.
– Quelle audace ! s'écria-t-elle. Sortez, don Fernando !
Elle s'enfuit dans le coin le plus éloigné de la chambre, vers le petit jet d'eau.
– N'approchez pas, n'approchez pas, répétait-elle d'une voix convulsive ; sortez !
Tout l'éclat de la plus pure vertu brillait dans ses yeux.
– Non, je ne sortirai pas avant que tu m'aies entendu. Depuis deux ans, je n'ai pu t'oublier ; nuit et jour, j'ai ton image devant les yeux. Ne m'as-tu pas juré devant cette croix qu'à jamais tu serais à moi ?
– Sortez ! lui répéta-t-elle avec fureur, ou je vais appeler, et vous et moi allons être égorgés.
Elle courut à une sonnette, mais don Fernando y fut avant elle et la serra dans ses bras. Don Fernando était tremblant ; Inès s'en aperçut fort bien, et perdit toute la force qu'elle prenait dans sa colère.
Don Fernando ne se laissa plus dominer par les pensées d'amour et de volupté, et fut tout à son devoir.
Il était plus tremblant qu'Inès car il sentait qu'il venait d'agir envers elle comme un ennemi ; mais il ne trouva ni colère ni emportement.
– Tu veux donc la mort de mon âme immortelle ? lui dit Inès. Mais, au moins, crois une chose, c'est que je t'adore et que je n'ai jamais aimé que toi. Il ne s'est pas écoulé une minute de l'abominable vie que je mène depuis mon mariage, pendant laquelle je n'aie songé à toi. C'était un péché exécrable : j'ai tout fait pour t'oublier, mais en vain. N'aie pas horreur de mon impiété, mon Fernando : le croiras-tu ? ce saint crucifix que tu vois là, à côté de mon lit, bien souvent ne me présente plus l'image de ce Sauveur qui doit nous juger ; il ne me rappelle que les serments que je t'ai faits en étendant la main vers lui dans ma petite chambre d'Alcolote. Ah ! nous sommes damnés, irrémissiblement damnés, Fernando ! s'écria-t-elle avec transport ; soyons du moins bien heureux pendant le peu de jours qui nous reste à vivre.
Ce langage ôta toute crainte à don Fernando ; le bonheur commença pour lui.
– Quoi ! tu me pardonnes ? tu m'aimes encore ?...
Les heures fuyaient rapidement, le jour baissait déjà ; Fernando lui raconta l'inspiration soudaine qui lui était venue le matin à la vue du coffre. Ils furent tirés de leur ravissement par un grand bruit qui se fit vers la porte de la chambre. C'était don Blas qui venait chercher sa femme pour la promenade du soir.
– Dis que tu t'es trouvée mal à cause de l'excessive chaleur, dit don Fernando à Inès. Je vais me renfermer dans le coffre. Voici la clef de ta porte ; fais semblant de ne pas pouvoir ouvrir, tourne-la à contre-sens, jusqu'à ce que tu aies entendu le bruit que fera la serrure du coffre en se refermant.
Tout réussit à souhait ; don Blas crut à l'accident produit par l'extrême chaleur.
– Pauvre amie ! s'écria-t-il en lui faisant des excuses de l'avoir réveillée si brusquement.
Il la prit dans ses bras et la reporta sur son lit ; il l'accablait des plus tendres caresses, lorsqu'il aperçut le coffre.
– Qu'est ceci ? dit-il en fronçant le sourcil.
Tout son génie de directeur de police sembla se réveiller tout à coup.
– Ceci chez moi ! répéta-t-il cinq ou six fois pendant que dona Inès lui racontait les craintes de Sancha et l'histoire du coffre.
– Donnez-moi la clef, dit-il d'un air dur.
– Je n'ai pas voulu la recevoir, répondit Inès ; un de vos domestiques pouvait trouver cette clef. Mon refus de la prendre a semblé faire beaucoup de plaisir à Sancha.
– À la bonne heure ! s'écria don Blas ; mais j'ai ici dans la caisse de mes pistolets des moyens d'ouvrir toutes les serrures du monde.
Il alla au chevet du lit, ouvrit une caisse remplie d'armes, et se rapprocha du coffre avec un paquet de crochets anglais. Inès ouvrit les persiennes d'une fenêtre et se pencha sur l'appui de façon à pouvoir se jeter dans la rue au moment où don Blas aurait découvert Fernando. Mais l'excès de la haine que Fernando portait à don Blas lui avait rendu tout son sang-froid ; il eut l'idée de placer la pointe de son poignard derrière le pêne de la mauvaise serrure du coffre, et ce fut en vain que don Blas tordit ses crochets anglais.
– C'est singulier, dit don Blas en se relevant, ces crochets ne m'avaient jamais manqué. Ma chère Inès, notre promenade sera retardée ; je ne serais pas heureux, même auprès de toi, avec l'idée de ce coffre, qui peut-être est rempli de papiers criminels. Qui me dit que, pendant mon absence, l'évêque mon ennemi ne fera pas une descente chez moi, à l'aide de quelque ordre surpris au roi ? Je vais à mon bureau et reviens à l'instant avec un ouvrier qui réussira mieux que moi.
Il sortit. Dona Inès quitta la fenêtre pour fermer la porte. Ce fut en vain que don Fernando la supplia de prendre la fuite avec lui.
– Tu ne connais pas la vigilance du terrible don Blas, lui dit-elle ; il peut en quelques minutes correspondre avec ses agents à plusieurs lieues de Grenade. Que ne puis-je, en effet, m'enfuir avec toi et aller vivre en Angleterre ! Imagine-toi que cette vaste maison est visitée chaque jour jusque dans ses moindres recoins. Je vais cependant essayer de te cacher ; si tu m'aimes, sois prudent, car je ne te survivrais pas.
Leur entretien fut interrompu par un grand coup à la porte ; Fernando se plaça derrière la porte, son poignard à la main ; heureusement, ce n'était que Sancha ; on lui dit tout en deux mots.
– Mais, Madame, vous ne songez pas, en cachant don Fernando, que don Blas va trouver le coffre vide. Voyons, que pouvons-nous y mettre en si peu de temps ? Mais j'oublie dans mon trouble une bonne nouvelle : toute la ville est en émoi, et don Blas fort occupé. Don Pedro Ramos, le député aux Cortès, injurié par un volontaire royaliste au café de la Grande-Place, vient de le tuer à coup de poignard. Je viens de rencontrer don Blas au milieu de ses sbires, à la Porte del Sol. Cachez don Fernando, je vais chercher partout Zanga, qui viendra enlever le coffre où don Fernando se remettra. Mais aurons nous le temps nécessaire ? Transportez le coffre dans quelque autre pièce, afin d'avoir une première réponse à faire à don Blas, et qu'il ne vous poignarde pas de prime abord. Dites que c'est moi qui ai fait transporter le coffre et qui l'ai ouvert. Surtout ne nous faisons pas illusion : si don Blas revient avant moi, nous sommes tous morts !
Les conseils de Sancha ne touchèrent guère les amants ; ils transportèrent le coffre dans un passage obscur ; ils se firent l'histoire de leur vie depuis deux ans.
– Tu ne trouveras point de reproches chez ton amie, disait Inès à don Fernando ; je t'obéirai en tout : j'ai un pressentiment que notre vie ne sera pas longue. Tu n'as pas idée du peu de cas que don Blas fait de sa vie et de celle des autres ; il découvrira que je t'ai vu et me tuera... Que trouverai-je dans l'autre vie ? continua-t-elle après un moment de rêverie ; des châtiments éternels !
Puis elle se jeta au cou de Fernando.
– Je suis la plus heureuse des femmes, s'écria-t-elle. Si tu trouves quelque moyen pour nous revoir, fais-le moi dire par Sancha ; tu as une esclave qui s'appelle Inès.
Zanga ne revint qu'à la nuit ; il emporta le coffre, dans lequel Fernando s'était replacé : plusieurs fois, il fut interrogé par les patrouilles de sbires qui cherchaient partout le député libéral sans le trouver : on laissa toujours passer Zanga sur la réponse que le coffre qu'il portait appartenait à don Blas.
Zanga fut arrêté pour la dernière fois dans une rue solitaire qui longe le cimetière : elle est séparée du cimetière, qui est à douze ou quinze pieds-plus bas, par un mur à hauteur d'appui, contre lequel Zanga eut l'idée de se reposer. Pendant qu'il répondait aux sbires, le coffre portait sur le mur.
Zanga, que l'on avait chargé rapidement par crainte de retour de don Blas, avait pris le coffre de façon que don Fernando se trouvait avoir la tête en bas ; la douleur qu'éprouvait Fernando dans cette position devint insupportable ; il espérait arriver bientôt : quand il sentit le coffre immobile, il perdit patience ; un grand silence régnait dans la rue ; il calcula qu'il devait être au moins neuf heures du soir.
« Quelques ducats, pensa-t-il, m'assureront la discrétion de Zanga. »
Vaincu par la douleur, il lui dit très bas :
– Tourne le coffre dans un autre sens, je souffre horriblement ainsi.
Le portefaix, qui, à cette heure indue, ne se trouvait pas sans inquiétude contre le mur du cimetière, fut effrayé de cette voix si rapprochée de son oreille ; il crut entendre un revenant et s'enfuit à toutes jambes. Le coffre resta debout sur le parapet ; la douleur de don Fernando augmentait. Ne recevant point de réponse de Zanga, il comprit qu'on l'avait abandonné. Quel que pût être le danger, il résolut d'ouvrir le coffre ; il fit un mouvement violent qui le précipita dans le cimetière.
Étourdi de sa chute, don Fernando ne reprit connaissance qu'au bout de quelques instants ; il voyait les étoiles briller au-dessus de sa tête : la serrure du coffre avait cédé dans la chute, et il se trouva renversé sur la terre nouvellement remuée d'une tombe. Il songea au danger que pouvait courir Inès, cette pensée lui rendit toute sa force.
Son sang coulait, il était fort meurtri ; il parvint cependant à se lever, et bientôt après à marcher ; il eut quelque peine à escalader le mur du cimetière, et ensuite à gagner le logement de Sancha. En le voyant couvert de sang, Sancha crut qu'il avait été découvert par don Blas.
– Il faut avouer, lui dit-elle en riant, quand elle fut désabusée, que vous nous avez mis là dans de beaux draps !
Ils convinrent qu'il fallait à tout prix profiter de la nuit pour enlever le coffre tombé dans le cimetière.
– C'est fait de la vie de dona Inès et de la mienne, dit Sancha, si demain quelque espion de don Blas découvre ce maudit coffre.
– Sans doute il est taché de sang, reprit don Fernando.
Zanga était le seul homme qu'on pût employer.
Comme on parlait de lui, il frappa à la porte de Sancha, qui ne l'étonna pas peu en lui disant :
– Je sais tout ce que tu viens me conter. Tu as abandonné mon coffre ; il est tombé dans le cimetière avec toutes mes marchandises de contrebande ; quelle perte pour moi ! Voici maintenant ce qui va arriver : don Blas va t'interroger ce soir ou demain matin.
– Ah ! je suis perdu ! s'écria Zanga.
– Tu es sauvé si tu réponds qu'en sortant du palais de l'inquisition, tu as rapporté le coffre chez moi.
Zanga était tout fâché d'avoir compromis les marchandises de sa cousine ; mais il avait eu peur du revenant ; il avait peur de don Blas, il semblait hors d'état de comprendre les choses les plus simples. Sancha lui répétait longuement ses instructions sur la manière dont il devait répondre au directeur de la police pour ne compromettre personne
– Voici dix ducats pour toi, dit don Fernando, qui parut tout à coup ; mais, si tu ne dis pas exactement ce que t'a expliqué Sancha, tu ne mourras que par ce poignard.
– Et qui êtes-vous, seigneur ? dit Zanga.
– Un malheureux negro poursuivi par les volontaires royalistes.
Zanga était tout interdit ; sa peur redoubla quand il vit entrer deux des sbires de don Blas. L'un des sbires s'empara de lui et le conduisit à l'instant vers son chef.
L'autre venait simplement avertir Sancha qu'elle était demandée au palais de l'inquisition ; sa mission était moins sévère.
Sancha plaisanta avec lui, et l'engagea à goûter d'un excellent vin de Rancio. Elle voulait le faire jaser de façon à donner quelques indications à don Fernando, qui, du lieu où il était caché, pouvait tout entendre.
Le sbire raconta qu'en fuyant le revenant, Zanga était entré pâle comme la mort dans un cabaret, où il avait conté son aventure. Un des espions chargés de découvrir le negro, ou libéral, qui avait tué un royaliste, se trouvait dans ce cabaret, et avait couru faire son rapport à don Blas.
– Mais notre directeur, qui n'est pas gauche, ajouta le sbire, a dit tout de suite que la voix entendue par Zanga était celle du negro, caché dans le cimetière. Il m'a envoyé chercher le coffre, nous l'avons trouvé ouvert et taché de sang. Don Blas a paru fort surpris, et m'a envoyé ici. Partons.
« Inès et moi, nous sommes mortes, se disait Sancha en s'acheminant avec son sbire vers le palais de l'inquisition. Don Blas aura reconnu le coffre ; il sait en ce moment qu'un étranger s'est introduit chez lui. »
La nuit était fort noire ; Sancha eut un instant, l'idée de s'échapper.
« Mais non, se dit-elle, il serait infâme d'abandonner dona Inès qui est si naïve, et dans ce moment ne doit savoir que répondre. »
En arrivant au palais de l'inquisition, elle fut étonnée de ce qu'on la faisait monter au second étage, dans la chambre même d'Inès. Le lieu de la scène lui parut de sinistre augure. La chambre était fort éclairée.
Elle trouva dona Inès assise près d'une table, don Blas debout à ses côtés, le regard étincelant, et le coffre fatal ouvert devant eux. Il était couvert de sang. Au moment où elle entra, don Blas était occupé à interroger Zanga ; on le fit sortir à l'instant.
« Nous a-t-il trahies ? se dit Sancha. Aura-t-il compris ce que je lui ai dit de répondre ? La vie de dona Inès est entre ses mains. »
Elle regarda dona Inès pour la rassurer ; elle ne vit dans ses yeux que du calme et de la fermeté. Sancha en fut étonnée.
« Où cette femme si timide prend-elle tant de courage ? »
Dès les premiers mots de sa réponse aux questions de don Blas, Sancha remarqua que cet homme, ordinairement si maître de lui, était comme fou. Bientôt il se dit, se parlant à soi-même : « La chose est claire ! » Dona Inès entendit sans doute ce mot comme Sancha, car elle dit d'un air fort simple :
– Le grand nombre de bougies qui sont allumées dans cette chambre en fait une fournaise.
Et elle se rapprocha de la fenêtre.
Sancha savait quel avait été son projet quelques heures auparavant ; elle comprit ce mouvement. Aussitôt elle feignit une violente attaque de nerfs.
– Ces hommes veulent me tuer, s'écria-t-elle, parce que j'ai sauvé don Pedro Ramos.
Et elle saisit fortement Inès par le poignet.
Au milieu de l'égarement d'une attaque de nerfs, les demi-mots de Sancha disaient qu'un instant après que Zanga avait eu rapporté chez elle le coffre de ses marchandises, un homme tout sanglant s'était élancé dans sa chambre un poignard à la main.
– Je viens de tuer un volontaire royaliste, avait-il dit, les camarades du mort me cherchent. Si vous ne me secourez, je suis massacré sous vos yeux...
– Ah ! voyez ce sang sur ma main, s'écria Sancha comme hors d'elle-même, ils veulent me tuer !
– Continuez, dit don filas froidement.
– Don Ramos m'a dit : « Le prieur du couvent des Hiéronymites est mon oncle ; si je puis gagner son couvent, je suis sauvé. » J'étais tremblante ; il aperçoit le coffre ouvert, d'où j'achevais d'ôter mes tulles anglais. Tout à coup il arrache les paquets qui s'y trouvaient encore, il se place dans le coffre. « Fermez la serrure sur moi, s'écrie-t-il, et faites porter ce coffre au couvent des Hiéronymites sans perdre un moment. » Il me jette une poignée de ducats, les voilà ; c'est le prix d'une impiété, ils me font horreur...
– Trêve de mièvreries ! s'écria don Blas.
– J'avais peur qu'il ne me tuât si je n'obéissais, continua Sancha ; il tenait toujours dans sa main gauche le poignard dégouttant du sang du pauvre volontaire royaliste. J'ai eu peur, je l'avoue, j'ai fait appeler Zanga, qui a pris le coffre et l'a porté au couvent. J'avais...
– Pas un mot de plus, ou vous êtes morte, dit don Blas, qui devinait presque que Sancha voulait gagner du temps.
Sur un signe de don Blas, on va chercher Zanga. Sancha remarque que don Blas, ordinairement impassible, est hors de lui ; il a des doutes sur l'être que, depuis deux ans, il croyait fidèle. La chaleur semble accabler don Blas ; mais, au moment où il aperçoit Zanga, que les sbires ramènent, il se précipite sur lui et lui serre le bras avec fureur.
« Nous voici arrivés au moment fatal », se dit Sancha.
Cet homme va décider de la vie de dona Inès et de la mienne. Il m'est tout dévoué ; mais, ce soir, effrayé par le revenant et par le poignard de don Fernando, Dieu sait ce qu'il va dire !
Zanga, violemment secoué par don Blas, le regardait, les yeux effarés et sans répondre.
« Ah ! mon Dieu, pensa Sancha, on va lui faire prêter serment de dire la vérité, et il est si dévot, que jamais il ne voudra mentir. »
Par hasard, don Blas, qui ne se trouvait pas sur son tribunal, oublia de faire prêter serment au témoin. Enfin Zanga, éclairé par l'extrême danger, par les regards de Sancha, et par l'excès même de sa peur, se détermina à parler. Soit prudence ou trouble réel, son récit fut très embrouillé. Il disait qu'appelé par Sancha pour se charger de nouveau du coffre qu'il avait rapporté peu auparavant du palais de Monseigneur le directeur de la police, il l'avait trouvé beaucoup plus lourd. N'en pouvant plus de fatigue en passant près du mur du cimetière, il l'a appuyé sur le parapet. Une voix plaintive s'est fait entendre à son oreille : il s'est enfui.
Don Blas l'accablait de questions, mais paraissait lui même accablé de fatigue. À une heure avancée de la nuit, il suspendit l'interrogatoire pour le reprendre le lendemain matin. Zanga ne s'était point encore coupé. Sancha pria Inès de lui permettre d'occuper le cabinet près de sa chambre, où autrefois elle passait la nuit. Probablement don Blas n'entendit pas le peu de mots qui furent dits à ce sujet. Inès, qui tremblait pour don Fernando, alla trouver Sancha.
– Don Fernando est en sûreté ; mais, Madame, continua Sancha, votre vie et la mienne ne tiennent qu'à un fil. Don Blas a des soupçons. Demain matin, il va menacer sérieusement Zanga, et le faire parler par le moine qui confesse cet homme, et a tout empire sur lui. Le conte que j'ai fait n'était bon que pour parer au danger du premier moment.
– Eh bien, prends la fuite, ma chère Sancha, reprit Inès avec sa douceur ordinaire, et comme nullement émue du sort qui l'attendait dans peu d'heures. Laisse moi mourir seule. Je mourrai heureuse ; j'ai avec moi l'image de Fernando. La vie n'est pas trop pour payer le bonheur de l'avoir revu après deux ans. Je t'ordonne de me quitter à l'instant. Tu vas descendre dans la grande cour et te cacher près de la porte. Tu pourras te sauver, je l'espère. Je ne demande qu'une chose : remets cette croix de diamants à don Fernando, et dis-lui que je bénis en mourant l'idée qu'il a eue de revenir de Majorque.
À la pointe du jour, dés que l'angélus sonna, dona Inès éveilla son mari, pour lui dire qu'elle allait entendre la première messe au couvent des Clarisses. Quoiqu'il fût dans la maison, don Blas, qui ne lui répondit pas une syllabe, la fit accompagner par quatre de ses domestiques.
Arrivée dans l'église, Inès se plaça près de la grille des religieuses. Un instant après, les gardiens que don Blas avait donnés à sa femme virent les grilles s'ouvrir. Dona Inès entra dans la clôture. Elle déclara que, par un vœu secret, elle s'était faite religieuse et jamais ne sortirait du couvent. Don Blas vint réclamer sa femme ; mais l'abbesse avait déjà fait prévenir l'évêque. Ce prélat répondit avec un air paterne aux emportements de don Blas :
– Sans doute la très illustre dona Inès Bustos y Mosquera n'a nul droit de se vouer au Seigneur si elle est votre épouse légitime ; mais dona Inès craint qu'il n'y ait eu des nullités dans son mariage.
Peu de jours après, dona Inès, qui plaidait avec son mari, fut trouvée dans son lit percée de plusieurs coups de poignard ; et, à la suite d'une conspiration découverte par don Blas, le frère d'Inès et don Fernando viennent d'avoir la tête coupée sur la place de Grenade.
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Voir également :
- Le Rouge et Le Noir - Stendhal (1830), présentation et extrait
10:54 Écrit par Marc dans Stendhal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, espagne, romans d aventures, litterature francaise, stendhal |
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dimanche, 01 février 2009
Dojoji et autres nouvelles - Yukio Mishima - 1953-1966

Initialement parus dans le recueil La mort en été (1966), les quatre textes (Dojoji, Les Sept Ponts, Patriotisme et La Perle) de Dojoji et autres nouvelles de l'écrivain japonais Yukio Mishima nous font découvrir à la fois de nombreuses particularités de la société japonaise ainsi que les multiples facettes et talents de l'auteur. D'une étrange vente aux enchères dans une boutique d'antiquaire, au rituel sacrificiel du seppuku d'un officier, en passant par l'univers plein de superstition des geishas à la cérémonie du thé, Mishima étonne et bouleverse par ces quatre situations toujours tragiques, parfois en même temps comique. La nouvelle Patriotisme dans laquelle un jeune officier japonais, juste marié à une femme qu'il aime et dont il est aimé en retour, apprend que ses plus proches compagnons d'armes se sont mutinés contre l'armée impériale, et, qui de peur d'être chargé de leur exécution, décide de se donner la mort rituellement. Cette nouvelle prend une dimensionsupplémentaire en sachant que Mishima lui-même s'est tué de cette même façon et impressionne par le fait que tout est dit dès le début poussant le lecteur à suivre au pas les sinistres préparatifs de ce suicide. le sens de l'honneur est d'ailleurs également le sujet principal de la nouvelle La Perle, dans laquelle quelques amis se déchirent, chacune suspectant l'autred'avoir volée une perle égarée. mais dans toutes ces histoires on ressent l'admiration d'Yukio Mishima pour les rites et traditions de son pays, que ce soit le seppuku, les geishas ou autres.
Dojoji et autres nouvelles est un très beau recueil qui permet de facilement comprendre l'univers de Yukio Mishima.
19:15 Écrit par Marc dans Mishima, Yukio | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, litterature japonaise, recueil de nouvelles, romans de societe, yukio mishima |
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