lundi, 11 janvier 2010

Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1848

bibliotheca les nuits blanches

Un jeune home solitaire et romanesque rencontre au hasard de ses pérégrinations à travers Saint-Pétersbourg, une fille éplorée : la belle et délicieuse Nastenka. Celle-ci pleure un amour qu’elle croit perdu, un ancien locataire de sa grand-mère avec qui elle serait partie s’il ne l’en avait pas dissuadée. Il lui a promis de partir et de revenir au bout d’un an, quand ses affaires seront réglés. Hélas un an vient de passer et il ne donne pas signe de vie. Le narrateur tombe amoureux de Nastenka dès les premiers instants de leur rencontre, elle le lui interdit cependant voulant faire de lui un ami et un confident. Et pendant quatre nuits, fou d’amour, il va tout faire pour rendre heureuse sa belle en lui retrouvant son ancien fiancé. A la quatrième nuit il n’en peut plus et déclare sa flamme à Nastenka, alors que le fiancé reste toujours introuvable. Les deux amoureux se précipitent dans les bras l’un de l’autre et restent enlacés durant toute la nuit. Le lendemain le narrateur reçoit cependant une lettre d’excuse de Nastenka : son fiancé est revenu et elle est partie avec lui.
 
Le roman Les nuits blanches, sous-titré Roman sentimental (Extraits des souvenirs d’un rêveur), de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski raconte une belle histoire d’amour qui grandit tel un rêve pour le narrateur avant de rechuter dans la dure réalité au bout de quatre nuits d’intense bonheur amoureux. Par ce roman qui prend souvent l’allure d’un conte, l’auteur tente de montrer à la fois la beauté et, surtout, la cruauté de l’amour. Le désarroi du narrateur à la fin du roman émeut réellement. A l’aide d’une écriture très poétique l’auteur porte le lecteur d’un coup à travers ce court et sublime roman, qui y entre tel qu’il entrerait dans un rêve.
 
Les nuits blanches est un magnifique roman sur l’amour du grand auteur russe qu’est Fédor Dostoïevski.
 
A lire !

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Extrait : premier chapitre
 
PREMIÈRE NUIT
 
La nuit était merveilleuse - une de ces nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement : Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? - et cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune !
 
En pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne. Je m’effrayais à l’idée que j’allais être seul. Depuis déjà trois jours, cette crainte germait en moi sans que je pusse me l’expliquer, et depuis trois jours j’errais à travers la ville, profondément triste, sans rien comprendre à ce qui se passait en moi. À Nevsky, au jardin, sur les quais, plus un seul visage de connaissance. Sans doute, pas un ne me connaît parmi ces visages de connaissance, mais moi je les connais tous et très particulièrement ; j’ai étudié ces physionomies, j’y sais lire leurs joies et leurs tristesses, et je les partage. Je me suis lié d’une étroite amitié (peu s’en faut du moins, car nous ne nous sommes jamais parlé) avec un petit vieillard que je rencontrais presque tous les jours, à une certaine heure, sur la Fontanka. Un vénérable petit vieillard, toujours occupé à discuter avec lui-même, la main gauche toujours agitée et, dans la droite, une longue canne à pomme d’or. Si quelque accident m’empêchait de me rendre à l’heure ordinaire à la Fontanka j’avais des remords, je me disais : Mon petit vieillard a le spleen. Aussi étions-nous vivement tentés de nous saluer, surtout quand nous nous trouvions tous deux dans de bonnes dispositions. Il n’y a pas longtemps, — nous avions passé deux jours entiers sans nous voir, — nous avons fait ensemble simultanément, le même geste pour saisir nos chapeaux. Mais nous nous sommes rappelé à temps que nous ne nous connaissions pas et nous avons échangé seulement un regard sympathique.
 
Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage. » Ou bien : « Comment va la santé ? Demain on me répare. » Ou bien : « J’ai failli brûler, Dieu ! que j’ai eu peur ! » etc. D’ailleurs, je ne les aime pas toutes également, j’ai mes préférences. Parmi mes grandes amies, j’en sais une qui a l’intention de faire, cet été, une cure chez l’architecte : je viendrai certainement tous les jours dans sa rue, exprès pour voir si on ne la soigne pas trop, car ces médecins-là !... Dieu la garde !
 
Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle. Un certain jour, ma pauvre amie me dit avec une inexprimable tristesse : « On me peint en jaune ! les brigands ! les barbares ! Ils n’épargnent rien, ni les colonnes, ni les balustrades... » et en effet mon amie jaunit comme un citron. On eût dit que la bile se répandait dans son corps ! Je n’eus plus le courage d’aller la voir, la pauvre jolie ainsi défigurée, ma pauvre amie peinte aux couleurs du Céleste Empire !…
 
Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.
 
Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ?pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ? Et je m’étonnais de remarquer, pour la première fois, la laideur de mes murs enfumés et du plafond où Matrena cultivait des toiles d’araignées avec grand succès. J’examinais mon mobilier, meuble par meuble, me demandant devant chacun : N’est-ce pas là qu’est le malheur ? (Car, en temps normal, il suffisait qu’une chaise fût placée autrement que la veille pour que je fusse hors de moi.) Puis je regardais par la fenêtre... Rien, nulle nouvelle cause d’ennui. J’imaginai d’appeler Matrena et de lui faire des reproches paternels au sujet de sa saleté en général et des toiles d’araignées en particulier ; mais elle me regarda avec stupéfaction et c’est tout ce que j’obtins d’elle ; elle sortit de la chambre sans me répondre un seul mot. Et les toiles d’araignées ne disparaîtront jamais.
 
C’est ce matin seulement que j’ai compris de quoi il s’agissait : hé ! hé ! mais... ils ont tous fichu le camp à la campagne !... (Passez-moi ce mot trivial, je ne suis pas en train de faire du grand style.) Oui, tout Pétersbourg est à la campagne... Et aussitôt chaque gentleman honorable, je veux dire d’extérieur comme il faut, qui passait en fiacre, se transformait à mes yeux en un estimable père de famille qui, après ses occupations ordinaires, s’en allait légèrement dans sa maison familiale, à la campagne. Tous les passants, depuis trois jours, avaient changé d’allure et tout en eux disait clairement : Nous ne sommes ici qu’en passant, et dans deux heures nous serons partis.
 
S’il s’ouvrait dans ma rue une fenêtre où d’abord avaient tambouriné de petits doigts blancs comme du sucre, puis d’où sortait une jolie tête de jeune fille qui appelait le marchand de fleurs, il ne me semblait pas du tout que la jeune fille prétendît se faire, avec ces fleurs, un printemps intime dans son appartement étouffant de Saint-Pétersbourg, cela signifiait au contraire : « Ces fleurs ! ah ! bientôt, j’irai les reporter dans les champs ! »
 
Plus encore, - car j’ai fait des progrès dans ma nouvelle découverte, - je sais déjà, rien qu’à l’aspect extérieur, discerner dans quelle villa telle personne demeure. Les habitants de Kamenni, des îles Aptekarsky ou de la route de Petergov, se distinguent par des manières recherchées, d’élégants costumes d’été et de jolies voitures. Les habitants de Pargolovo et au delà ont un caractère particulier de sagesse et de bonne tenue. Ceux des îles Krestovsky ont une imperturbable gaîté.
 
Rencontrais-je une procession de charretiers qui marchaient paresseusement, les guides dans leurs deux mains, auprès de leurs charrettes chargées de montagnes de meubles, tables, chaises, divans turcs et pas turcs, ustensiles de ménage, le tout terminé assez souvent par une cuisinière qui, assise au sommet du tas, couvait les biens de ses maîtres ; regardais-je glisser sur la Neva des bateaux eux aussi chargés de meubles : charrettes et bateaux se multipliaient à mes yeux, il me semblait que toute la ville s’en allait, que tout déménageait par caravanes, que la ville allait être déserte. J’en étais attristé, offensé. Car moi, je ne pouvais aller à la campagne ! J’étais pourtant prêt à partir avec chaque charrette, avec chaque monsieur un peu cossu qui louait une voiture. Mais pas un, pas un seul ne m’invitait. On eût dit que tous m’oubliaient, comme si j’étais pour eux un étranger !
 
Je marchais beaucoup, longtemps, de sorte que je finissais par ne plus savoir où j’étais, quand j’aperçus les fortifications. Immédiatement je me sentis joyeux. Je m’engageai à travers les champs et les prairies, je n’éprouvais aucune fatigue. Il me semblait même qu’un lourd fardeau tombait de mon âme. Tous les gens en carrosses me regardaient avec tant de sympathie qu’un peu plus ils m’auraient salué. Tous étaient contents, je ne sais pourquoi ; tous fumaient de beaux cigares. Moi j’étais heureux. Je me croyais tout à coup transporté en Italie, tant la nature m’étonnait, pauvre citadin à demi malade, à demi mort de l’atmosphère empoisonnée de la ville.
 
Il y a quelque chose d’ineffablement touchant dans notre campagne pétersbourgeoise, quand, au printemps, elle déploie soudain toute sa force, s’épanouit, se pare, s’enguirlande de fleurs. Elle me fait songer à ces jeunes filles languissantes, anémiées, qui n’excitent que la pitié, parfois l’indifférence, et brusquement, du jour au lendemain, deviennent inexprimablement merveilleuses de beauté : vous demeurez stupéfaits devant elles, vous demandant quelle puissance a mis ce feu inattendu dans ces yeux tristes et pensifs, qui a coloré d’un sang rose ces joues pâles naguère, qui a répandu cette passion sur ces traits qui n’avaient pas d’expression, pourquoi s’élèvent et s’abaissent si profondément ces jeunes seins ? Mon Dieu ! qui a pu donner à la pauvre fille cette force, cette soudaine plénitude de vie, cette beauté ? Qui a jeté cet éclair dans ce sourire ? Qui donc fait ainsi étinceler cette gaîté ? Vous regardez autour de vous, vous cherchez quelqu’un, vous devinez... Mais que les heures passent et peut-être demain retrouverez-vous le regard triste et pensif d’autrefois, le même visage pâle, les mêmes allures timides, effacées : c’est le sceau du chagrin, du repentir, c’est aussi le regret de l’épanouissement éphémère... et vous déplorez que cette beauté se soit fanée si vite : quoi ! vous n’avez pas même eu le temps de l’aimer !...
 
Je ne rentrai dans la ville qu’assez tard ; dix heures sonnaient. La route longeait le canal ; c’est un endroit désert à cette heure... Oui, je demeure dans la banlieue la plus reculée.
 
Je marchais en chantant. Quand je suis heureux je fredonne toujours. C’est, je crois, l’habitude des hommes qui, n’ayant ni amis ni camarades, ne savent avec qui partager un moment de joie.
 
Mais ce soir-là me réservait une aventure.
 
À l’écart, accoudée au parapet du canal, j’aperçus une femme. Elle semblait examiner attentivement l’eau trouble. Elle portait un charmant chapeau à fleurs jaunes et une coquette mantille noire.
 
« C’est une jeune fille et sûrement une brune, » pensai-je.
 
Elle semblait ne pas entendre mes pas et ne bougea point quand je passai auprès d’elle en retenant ma respiration et le cœur battant très fort.
 
« C’est étrange, pensai-je ; elle doit être très préoccupée. »
 
Et tout à coup je m’arrêtai, il me semblait avoir entendu des sanglots étouffés.
 
« Je ne me trompe pas, elle pleure. »
 
Un instant de silence, puis encore un sanglot. Mon Dieu ! mon cœur se serra. Je suis d’ordinaire très timide avec les femmes, mais dans un pareil moment !... — Je retournai sur mes pas, je m’approchai d’elle et j’aurais certainement prononcé le mot : « Madame, » si je ne m’étais rappelé à temps que ce mot est utilisé au moins dans mille circonstances analogues par tous nos romanciers mondains. Ce n’est que cela qui m’arrêta, et je cherchais un mot plus rare quand la jeune fille m’aperçut, se redressa et glissa vivement devant moi en longeant le canal. Je me mis aussitôt à la suivre. Mais elle s’en aperçut, quitta le quai, traversa la rue et prit le trottoir. Je n’osais traverser la rue à mon tour, mon cœur sautait dans ma poitrine comme un oiseau en cage. Heureusement le hasard me vint en aide.
 
Sur le trottoir où marchait l’inconnue et tout près d’elle surgit un monsieur en frac ; d’un âge « sérieux » : on n’eût pu dire, par exemple, que sa démarche aussi fût sérieuse. Il se dandinait en rasant prudemment les murs. La jeune fille filait droit comme une flèche, d’un pas à la fois précipité et peureux, comme font toutes les jeunes filles qui veulent éviter qu’on leur offre de les accompagner ; et certes, avec son allure mal assurée, le monsieur dont l’ombre se dandinait sur les murs n’eût pu la rejoindre s’il ne s’était brusquement mis à courir. Elle allait comme le vent, mais son persécuteur gagnait du terrain, il était déjà tout près d’elle, elle jeta un cri, et... Je remerciai la destinée pour l’excellent bâton que je tenais dans ma main droite. En un instant je fus de l’autre côté, le monsieur prit en considération l’argument irréfutable que je lui proposai, se tut, recula et, seulement quand nous l’eûmes distancé, se mit à protester en termes assez énergiques ; mais ses paroles se perdirent dans l’air.
 
- Prenez mon bras, dis-je à l’inconnue.
 
Elle passa silencieusement sous mon bras sa main tremblante encore de frayeur. Ô le monsieur inattendu ! Comme je le bénissais !
 
Je jetai un rapide regard sur elle. Elle était brune comme je l’avais deviné, et fort jolie. Ses yeux étaient encore mouillés de larmes, mais ses lèvres souriaient. Elle me regarda furtivement, rougit un peu et baissa les yeux.
 
- Vous voyez ! Pourquoi m’aviez-vous repoussé ? Si j’avais été là, rien ne serait arrivé...
 
- Mais je ne vous connaissais pas, je croyais que vous aussi...
 
- Me connaissez-vous davantage, maintenant ?
 
- Un peu. Par exemple, vous tremblez, pensez-vous que je ne sache pas pourquoi ?
 
- Oh ! vous avez deviné du premier coup ! m’écriai-je transporté de joie que la jeune fille fût si intelligente, car l’intelligence et la beauté vont très bien ensemble. - Oui, vous avez deviné à qui vous aviez affaire. C’est vrai, je suis timide avec les femmes. Je suis même plus ému maintenant que vous ne l’étiez, vous, quand ce monsieur vous a fait peur. C’est comme un rêve... Non, c’est plus qu’un rêve, car jamais, même en rêve, il ne m’arrive de parler à une femme.
 
- Que dites-vous ? Vraiment ?
 
- Oui. Si mon bras tremble, c’est que jamais encore une aussi jolie petite main ne s’y est appuyée. Je n’ai pas du tout l’habitude des femmes... J’ai toujours vécu seul. Aussi je ne sais pas leur parler. Peut-être bien vous ai-je déjà dit quelque sottise ; parlez franchement, vous le pouvez, je ne suis pas susceptible...
 
- Vous n’avez pas dit de sottise, pas du tout, au contraire, et puisque vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai qu’une telle timidité plaît aux femmes, et si vous voulez tout savoir je vous dirai encore qu’elle me plaît particulièrement. Aussi je vous permets de m’accompagner jusqu’à ma porte.
 
- Mais, dis-je étouffant de joie, vous m’en direz tant que je cesserai d’être timide et alors, adieu tous mes avantages...
 
- Des avantages ! Quels avantages ? Pourquoi faire ? Voilà qui n’est pas bien.
 
- Pardon... Mais comment voulez-vous que je ne désire pas...
 
- Plaire, n’est-ce pas ?
 
- Eh bien ! oui. Oui, soyez bonne, au nom de Dieu ! Écoutez. J’ai vingt-six ans et personne encore ne m’a aimé. Comment donc pourrais-je parler adroitement et à propos ? Pourtant il faut que je parle, j’ai envie de tout vous dire, à vous... Mon cœur crie, je ne puis me taire... Mais le croiriez-vous... pas une seule femme, jamais, jamais... et pas un ami ! et tous les jours je rêve qu’enfin je vais rencontrer quelqu’un, je rêve, je rêve... et si vous saviez combien de fois j’ai été amoureux de cette façon !
 
- Mais comment ? de qui ?
 
- De personne, idéalement. Ce sont des figures de femmes aperçues en rêve. Mes rêves sont des romans entiers. Oh ! vous ne me connaissez pas... Il est vrai, - et il ne se pouvait autrement, - j’ai rencontré deux ou trois femmes, mais quelles femmes ! Ah ! l’éternel pot-au-feu !... Mais vous ririez si je vous racontais que j’ai plusieurs fois fait le rêve que je parlais, dans la rue, à une dame du plus grand monde. Oui, dans la rue, tout simplement : la dame était seule et moi je lui parlais respectueusement, timidement, passionnément. Je lui disais : que je me perds dans la solitude, qu’il ne faut pas me renvoyer, que nulle femme ne m’aime, que c’est le devoir de la femme de ne pas repousser la prière d’un malheureux, que je lui demande tout au plus deux paroles de sœur, deux paroles compatissantes, qu’elle doit donc m’écouter, qu’elle peut rire de moi s’il lui plaît, mais qu’il faut qu’elle m’écoute, qu’il faut qu’elle me rende l’espérance que j’ai perdue... Deux paroles, seulement deux paroles et puis ne la revoir plus jamais !... Mais vous riez... Du reste ce que je dis est en effet très risible.
 
- Ne vous fâchez pas. Ce qui me fait rire, c’est que vous êtes votre propre ennemi. Si vous essayiez vous réussiriez peut-être, même si la scène se passait dans la rue. Plus c’est simple et plus c’est sûr. Pas une femme de cœur, pourvu qu’elle ne fût ni sotte ni, en ce moment même, de mauvaise humeur, n’oserait vous refuser les deux paroles que vous implorez. Pourtant, qui sait ? Peut-être vous prendrait-on pour un fou. J’ai jugé d’après moi, - car moi je sais bien comme vivent les gens sur la terre...
 
- Oh ! je vous remercie, m’écriai-je. Vous ne pouvez comprendre le bien que vous venez de me faire !
 
- Bon, bon... Mais dites-moi, à quoi avez-vous vu que je suis une femme avec laquelle... eh bien, une femme digne... digne... d’attention et d’amitié ? En un mot pas... pot-au-feu, comme vous dites ? Pourquoi vous êtes-vous décidé à vous approcher de moi ?
 
- Pourquoi ? Mais... vous étiez seule, ce monsieur trop entreprenant... il faisait nuit, convenez que c’était le devoir...
 
- Mais non, auparavant déjà, là, de l’autre côté, vous vouliez m’aborder...
 
- Là, de l’autre côté ?... Mais vraiment, je ne sais comment vous répondre, je crains... Savez-vous ? Je me sentais aujourd’hui très heureux. La marche, les chansons que je me suis rappelées, la campagne... jamais je ne me suis senti si bien. Voyez... cela m’a semblé peut-être... pardonnez-moi si je vous le rappelle, j’ai cru vous avoir entendu pleurer, et moi... je n’ai pu supporter cela, mon cœur s’est serré. Ô mon Dieu ! étais-je coupable d’avoir pour vous une pitié fraternelle !... Pouvais-je vous offenser en m’approchant de vous malgré moi ?
 
- Taisez-vous... dit la jeune fille en baissant les yeux et en me serrant la main. J’ai eu tort de parler de cela, mais je suis contente de ne pas m’être trompée sur vous... Eh bien, me voici chez moi. Il faut traverser cette petite ruelle et il n’y a plus que deux pas. Adieu. Merci.
 
- Alors, nous ne nous verrons plus jamais, c’est fini ?
 
- Voyez-vous ! dit en riant la jeune fille, vous ne vouliez d’abord que deux mots, et maintenant... Du reste, nous nous reverrons peut-être...
 
- Je viendrai ici demain... Oh ! pardon, je suis déjà exigeant.
 
- Oui, vous n’avez pas de patience, vous ordonnez presque...
 
- Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille... Cette place m’est déjà chère. - J’ai deux ou trois endroits pareils dans Pétersbourg. Dans l’un d’eux j’ai pleuré... d’un souvenir. Qui sait ? il y a dix minutes, vous aussi vous pleuriez peut-être pour quelque souvenir. Peut-être autrefois avez-vous été très heureuse ici ?
 
- Je viendrai peut-être aussi demain à dix heures, je vois que je ne peux plus vous le défendre... Mais, il ne faut pas venir ici. Ne pensez pas que je vous fixe un rendez-vous, je prévois seulement que j’aurai à venir ici pour mes affaires, mais... eh bien, franchement, je ne serai pas fâchée que vous y veniez aussi. D’abord je puis avoir encore des désagréments comme aujourd’hui, mais laissons cela... En un mot, je voudrais tout simplement vous voir... pour vous dire deux mots. N’allez pas me juger mal pour cela. Ne pensez pas que je donne si facilement des rendez-vous ; je ne vous aurais pas dit cela si... mais que cela reste un secret, c’est la condition...
 
- Une convention, dites tout de suite que c’est une condition ! je consens à tout, m’écriai-je transporté, à tout, je réponds de moi, je serai obéissant, respectueux... vous me connaissez.
 
- C’est précisément parce que je vous connais que je vous invite demain ; mais vous, prenez garde à cette autre condition tout à fait capitale (je vais vous parler franchement) : ne devenez pas amoureux de moi, cela ne se peut pas, je vous assure ; pour l’amitié je veux bien, voici ma main ; mais l’amour, non, je vous en prie.
 
- Je vous jure...
 
- Ne jurez pas, vous êtes inflammable comme la poudre... Ne m’en veuillez pas pour vous avoir dit cela, si vous saviez... Moi non plus je n’ai personne au monde à qui faire une confidence, demander un conseil ; vous, vous êtes une exception, je vous connais comme si nous étions des amis de vingt ans... n’est-ce pas que vous ne me trahirez pas ?
 
- Vous verrez ! Mais comment vivre encore tout ce grand jour ?
 
- Dormez bien, bonne nuit, et rappelez-vous que j’ai déjà confiance en vous. Dites, on n’a pas à rendre compte de tous ses sentiments, même d’une sympathie fraternelle ? C’est vous qui m’avez dit cela, et vous l’avez si bien dit que la pensée m’est venue aussitôt de me confier à vous et de vous dire...
 
- Quoi, mon Dieu ! dire quoi ?
 
- À demain ! que cela reste un secret jusqu’à demain ! Ça vaudra mieux pour vous ! Ça ressemblera mieux à un roman ! — Peut-être vous dirai-je demain... tout, et peut-être ne vous dirai-je rien ! Je veux d’abord causer avec vous, vous mieux connaître.
 
- Moi, déclarai-je avec décision, je vous raconterai demain toute mon histoire ! Mais quoi donc ? Quelque chose de merveilleux se passe en moi. Où suis-je donc ? mon Dieu ! Eh bien ! n’êtes-vous pas contente maintenant de ne pas vous être fâchée tout à l’heure, de ne pas m’avoir repoussé dès le premier mot ? En deux minutes vous m’avez rendu heureux pour toute la vie, oui heureux ! vous m’avez réconcilié avec moi-même ! vous avez peut-être éclairci tous mes doutes ! S’il me revient des instants semblables... Eh bien, je vous dirai demain tout, vous saurez tout, tout...
 
- Alors c’est vous qui commencerez ?

- Entendu.
 
- Au revoir !
 
- Au revoir !
 
Et nous nous séparâmes. J’errai toute la nuit, je ne pouvais me décider à rentrer...
 
« À demain ! »
 

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral

mercredi, 22 avril 2009

La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1876

bibliotheca la douce

L'argent ne permet pas de tout acheter. C'est l'affreux constat que fait un homme aisé en épousant une jeune fille pauvre en pensant lui épargner la misère. De là il gagne totale autorité sur elle. Mais hélas, alors que lui commence à développer des sentiments envers  son épouse, celle-ci ne fait que se réfugier dans le silence le plus total. Sauvée de la misère financière elle est plongée dans un désespoir sans fin. A un moment elle envisage même de tuer son époux, mais y renonce. Elle se résigne à son sort jusqu'au jour, où n'en pouvant plus, elle se précipite par la fenêtre, une icône à la main.

La Douce (en russe (Krotkaja, Krotokaïa ou Кроткая), ainsi parfois traduit sous le titre La femme douce, est un court roman de l'écrivain russe  Fédor Dostoïevski décrivant un mariage contre nature entre deux êtres qui de par leur situation de base ne peuvent s'aimer. Raconté du point de vue de l'époux le récit prend tour à tour la forme d'un monologue, d'un aveu ou d'une confession. Et ce récit raconté face au cadavre de la femme par cet époux qui tente de se justifier comme il peut prend toute sa dimension tragique dès les premières lignes. Le lecteur sait dès le départ que cela se terminera mal, et rien ne viendra empêcher cette lente et fatale déchéance sentimentale.

La Douce est une magnifique petite tragédie, assez peu connue, du célèbre écrivain russe Fédor Dostoïevski, et qui mérite amplement d'être découverte.

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Texte intégral :

Krotkaïa - La Douce

Récit fantastique
[1]

Traduction du russe par Ely Halpérine-Kaminsky


.... Et maintenant quelques mots sur ce récit.

Je l’ai qualifié de fantastique mais je le considère comme réel, au plus haut degré. La forme seule est en effet fantastique et il me semble nécessaire d’expliquer d’abord pourquoi.

Ce n’est point un conte ; ce ne sont point non plus de simples notes. Imaginez un mari en présence du cadavre de sa femme étendu sur une table. C’est quelques heures après le suicide de cette femme, qui s’est jetée par la fenêtre. Le mari est dans un trouble extrême et n’a pu encore rassembler ses pensées. Il marche à travers l’appartement et s’efforce d’élucider cet événement, « de concentrer ses pensées sur un point unique ». De plus c’est un hypocondriaque incurable, de ceux qui pensent à haute voix. Aussi se parle-t-il, se raconte-t-il à lui-même l’affaire et tâche-t-il de se l’expliquer. Malgré le semblant d’esprit de suite de ses paroles, il se contredit souvent, dans la logique et dans les sentiments. Et il se justifie, et il accuse sa femme ; il se perd dans des explications accessoires où l’on sent les rudesses de la pensée et du cœur, en même temps qu’un sentiment profond. Peu à peu le fait s’éclaircit effectivement pour lui et il réussit « à concentrer ses pensées sur un point unique ». La série des souvenirs qu’il provoque finit par l’amener inéluctablement a la vérité : cette vérité élève son esprit et son cœur. À la fin le ton même du récit s’éloigne du désordre du commencement. La vérité apparaît au malheureux claire et précise, du moins à ses yeux.

Voilà le thème. La durée de ce récit intermittent et embrouillé est, on le comprend, de plusieurs heures : il s’adresse tantôt à lui-même, tantôt à quelque auditeur invisible, ou à un juge. C’est ainsi d’ailleurs que les choses se passent réellement. Si un sténographe avait pu entendre cet homme et noter tout ce qu’il aurait dit, le récit serait peut-être plus inégal, moins travaillé que chez moi, mais, à ce qu’il me semble, l’ordre psychologique pourrait rester le même. C’est donc la supposition de notes sténographiques, mises ensuite par moi en ordre, que je considère dans ce conte comme fantastique. Dans une certaine mesure cette manière de procéder n’est point nouvelle en art : Victor Hugo, par exemple, dans son chef-d’œuvre Le dernier jour d’un condamné, a employé une méthode presque identique : quoiqu’il n’ait pas introduit un sténographe, il a admis une impossibilité plus grande encore en supposant au condamné à mort le loisir d’écrire les impressions de son dernier jour, et même celles de sa dernière heure, et plus encore celles de sa dernière minute. Mais si Victor Hugo n’avait pas préétabli cette supposition fantaisiste, cette œuvre qui est la plus réaliste, la plus vraie de toutes celles qu’il a données, n’existerait pas.


I

..... Maintenant qu’elle est ici, cela va encore : je m’approche et je la regarde à chaque instant ; mais demain ? on me la prendra, que ferai-je alors tout seul ? Elle est à présent dans cette chambre, étendue sur ces deux tables ; demain la bière sera prête, une bière blanche... ; blanche.... en gros de Naples..... du reste il ne s’agit pas de cela... Je marche, je marche toujours.... je veux comprendre. Voilà déjà six heures que je le veux et je ne puis parvenir à concentrer mes pensées sur un seul point. Mais c’est que je marche toujours, je marche, je marche..... Voilà comment c’est arrivé, procédons par ordre : Messieurs, je ne suis pas un romancier, vous le voyez, mais qu’est-ce que cela fait ? je vais tout raconter, comme je le comprends. Oh oui ! je comprends tout, trop bien, et c’est là mon malheur ?

Voilà..... si vous voulez savoir, c’est-à-dire si je commence par le commencement, elle venait tout simplement engager chez moi des effets pour publier dans le Golos [2] un avis par lequel elle faisait savoir qu’une gouvernante cherchant une place consentirait à s’expatrier, ou à donner des leçons à domicile etc., etc. C’était tout-à-fait au commencement, je ne la remarquai pas, elle venait comme les autres et tout allait pour elle comme pour les autres. Puis je commençai à la distinguer. Elle était mince, blonde, d’une taille au-dessus de la moyenne. Avec moi elle paraissait, gênée, comme honteuse ; je pense qu’elle devait être ainsi avec toutes les personnes qu’elle ne connaissait pas ; elle ne s’occupait certainement pas de moi ; elle devait voir en moi non point l’homme, mais l’usurier. Aussitôt l’argent reçu, elle s’en allait. Et toujours silencieuse. Les autres discutent, supplient, marchandent pour recevoir plus ; elle, non,.....ce qu’on lui donnait.....Il me semble que je m’embrouille... Ah oui ; ce sont ses gages qui éveillèrent mon attention tout d’abord : des boucles d’oreille en argent doré, un méchant petit médaillon : tout cela ne valait pas vingt kopecks. Elle le savait bien, mais on voyait à son air combien ces objets lui étaient précieux, et en effet c’était tout l’héritage paternel et maternel, je l’ai su après. Une seule fois je me suis permis de sourire en voyant ce qu’elle apportait.

C’est-à-dire.....voyez-vous, je ne fais jamais cela, j’ai avec mon public des manières de gentilhomme : peu de paroles, poli, sévère « sévère, sévère et encore sévère ». Mais une fois elle avait osé apporter le reste (c’est littéralement comme je vous le dis) le reste d’une camisole en peau de lièvre — je ne pus me contenir et je me laissai aller à lâcher une plaisanterie... Mon petit père, quelle rougeur ! ses yeux sont bleus, grands, pensifs, quel feu ils jetèrent ! Et pas un mot : elle prit sa guenille et sortit. C’est alors surtout que je la remarquai et je me mis à rêver un peu de ce côté..... c’est-à-dire précisément, d’une manière particulière..... Oui, je me rappelle encore une impression....., c’est-à-dire, si vous voulez, l’impression principale, la synthèse de tout : elle était terriblement jeune, si jeune, qu’on ne lui aurait pas donné plus de quatorze ans. Cependant elle avait alors seize ans moins trois mois. Au reste ce n’est pas cela que je voulais dire, ce n’est pas là qu’est la synthèse.

Elle revint le lendemain.

J’ai su depuis qu’elle était allée porter cette camisole chez Dobronravoff et chez Mozer, mais ils n’acceptent que de l’or, ils n’ont pas même voulu lui répondre. Moi, une fois, je lui ai pris un camée qui ne valait presque rien et, en y réfléchissant ensuite, j’ai été étonné d’avoir fait cela : je ne prends aussi que des objets d’or et d’argent et, à elle, j’ai pris un camée ? Pourquoi ? Ce fut ma seconde pensée ayant trait à elle, je me le rappelle.

La fois suivante, c’est-à-dire en revenant de chez Mozer, elle m’apporta un porte-cigare d’ambre, un bibelot comme-ci comme-ça, pour un amateur, mais qui pour moi ne valait rien, car chez nous il n’y a que l’or. Comme elle venait après l’échauffourée de la veille, je la reçus sévèrement.

Ma sévérité consiste à accueillir froidement les gens. Pourtant en lui remettant deux roubles, je ne me retins pas de lui dire d’un ton irrité : « c’est seulement pour vous ; Mozer ne vous prendra pas ces choses-là. » Et, je soulignais surtout les mots pour vous, précisément dans un certain sens. J’étais méchant. En entendant ce pour vous, elle rougit de nouveau, mais elle ne dit rien, elle ne jeta pas l’argent, elle l’emporta. — C’est que la misère ! Et comme elle rougit ! Je compris que je l’avais blessée. Et quant elle sortit, je me demandai tout-à-coup : « ce triomphe sur elle, vaut-il bien deux roubles ? » Hé, hé, hé ! Je me le rappelle, c’est justement cette question que je me posai : « Cela vaut-il deux roubles ? cela les vaut-il ? » Et tout en riant, je résolus la question dans le sens affirmatif. J’étais très gai alors. Mais je n’agissais pas à ce moment par suite d’un sentiment mauvais ; je le faisais exprès, avec intention ; je voulais l’éprouver, car quelques nouvelles pensées à son sujet surgirent inopinément dans mon cerveau. Ce fut la troisième fois qu’il me vint à propos d’elle des pensées particulières.

... Eh bien, c’est à partir de cet instant-là que ça a commencé. J’ai pris aussitôt des renseignements sur sa vie, sur sa situation et j’attendis impatiemment sa visite.

J’avais le pressentiment qu’elle reviendrait bientôt. En effet elle reparut et je lui parlai alors avec politesse et amabilité. J’ai été bien élevé et j’ai des formes..... Hum..... J’ai compris à cette époque qu’elle était bonne et douce. Les bons et les doux ne résistent pas longtemps, et, quoiqu’ils n’ouvrent pas volontiers leur cœur devant vous, il leur est impossible d’éviter une conversation. Ils sont sobres de réponses, mais ils répondent quand même, et plus vous allez, plus vous obtenez, si vous ne vous fatiguez pas. Mais on comprend que cette fois-là elle ne m’a rien donné à entendre. C’est après que j’ai su l’histoire du Golos et tout le reste. À cette époque elle s’annonçait de toutes ses forces dans les journaux : d’abord, cela va sans dire, c’était avec faste : « une gouvernante.... partirait aussi en province ; envoyer les conditions sous enveloppe » puis : « consentirait à tout ; donnerait des leçons, ou serait demoiselle de compagnie ; gérerait un intérieur, soignerait une malade, ferait des travaux de couture etc., etc. » Enfin tout ce qui est usité en pareil cas. Elle ne demandait pas tout cela à la fois, mais chaque nouvel avis accentuait la note et, à la fin, désespérée, elle ne sollicitait plus que du « travail pour du pain. » Non, elle ne trouva pas de place.

Je me décide alors à l’éprouver une dernière fois : je prends tout-à-coup le Golos du jour et je lui montre une annonce : « Une jeune personne, orpheline de père et de mère, cherche une place de gouvernante auprès de petits enfants, de préférence chez un veuf âgé. Peut aider dans le ménage ».

— Vous voyez, c’est une annonce de ce matin, et, ce soir, la personne trouvera certainement une place. Voilà comment il faut faire des annonces.

Elle rougit de nouveau, de nouveau ses yeux jetèrent des flammes ; elle tourna le dos et partit.

Cela me plut beaucoup. Du reste j’étais déjà sûr d’elle et je n’avais rien à craindre ; personne ne prendrait ses porte-cigares ; les porte-cigares d’ailleurs lui manquaient aussi. Elle reparut le troisième jour toute pâle et bouleversée. — Je compris qu’il était arrivé quelque chose chez elle, et en effet. Je vous dirai tout à l’heure ce qui était arrivé ; maintenant je vais seulement rapporter comment je me suis soudainement montré chic et comment j’ai gagné du prestige. C’est une idée qui me vint à l’improviste... Voici l’affaire.

Elle apporta une image de la Vierge (elle se décida à l’apporter)... Ah... écoutez ! écoutez. Cela commence, car jusqu’à présent je ne faisais que m’embrouiller... C’est que je veux tout me rappeler, chaque menu détail, chaque petit trait.....

Je veux toujours concentrer mes pensées et je ne puis y parvenir.....ah, voilà les petits détails, les petits traits.....

L’image de la Vierge..... La Vierge avec l’enfant Jésus ; une image de famille, vieille, la garniture en argent doré — « cela vaut.....six roubles cela vaut. » Je vois que l’image lui est très chère : elle engage tout, le cadre, la garniture. Je lui dis : Il vaut mieux laisser seulement la garniture ; l’image, vous pouvez la remporter ; ça ira bien sans cela.

— Est-ce que c’est défendu ?

— Non, ce n’est pas défendu, mais peut-être vous même.....

— Eh bien, dégarnissez.

— Savez-vous, je ne la dégarnirai pas ; je la mettrai par là avec les miennes — dis-je après réflexion — sous cette lampe d’image [3] (j’avais toujours cette lampe allumée, depuis l’installation de mon bureau d’engagements), et, puis prenez tout simplement dix roubles.

— Je n’ai pas besoin de dix roubles ; donnez m’en cinq ; je dégagerai sûrement.

— Vous ne voulez pas dix roubles. L’image vaut cela, ajoutai-je en remarquant de nouveau l’étincellement de ses yeux. Elle ne répondit pas. Je lui donnai cinq roubles.

— Il ne faut mépriser personne..... J’ai été moi-même dans une situation critique et pire encore, et si vous me voyez à présent une telle occupation... C’est qu’après tout ce que j’ai eu à souffrir.....

— Vous vous vengez de la société ! hein ? interrompit-elle tout-à-coup avec un sourire très ironique mais naïf aussi (c’était banal, car comme elle ne me portait aucun intérêt particulier, le mot n’avait guère le caractère d’une offense) Ah ! Ah ! ai-je pensé, voilà comme elle est, c’est une femme à caractère, une émancipée.

— Voyez-vous, continuai-je, moitié plaisant moitié sérieux : « Moi je suis une fraction de cette fraction de l’être qui veut faire le mal et qui fait le bien ».

Elle me regarda aussitôt, avec une attention où subsistait de la curiosité enfantine :

— Attendez ; quelle est cette pensée-là ? Où l’avez-vous prise ? j’ai entendu cela quelque part....

— Ne vous cassez pas la tête. C’est ainsi que Méphistophélès se présente à Faust. Avez-vous lu Faust ?

— Pas... attentivement.

— C’est-à-dire que vous ne l’avez pas lu. Il faut le lire. Je vois encore à vos lèvres un pli ironique. Ne me supposez pas, je vous en prie, assez peu de goût pour vouloir blanchir mon rôle d’usurier en me donnant pour un Méphistophélès. Un usurier est un usurier. C’est connu.

— Vous êtes étrange..... je ne voulais pas dire.....

Elle était sur le point de me dire qu’elle ne s’attendait pas à trouver en moi un lettré, elle ne le dit pas, et je compris qu’elle le pensait. Je l’avais vivement intriguée.

— Voyez-vous, remarquai-je, il n’est point de métier où l’on ne puisse faire le bien. Certes, je ne parle pas de moi. Moi, je ne fais, je suppose, que le mal, mais.....

— Certainement on peut faire le bien dans tous les états, répliqua-t-elle avec vivacité en cherchant à me pénétrer du regard. Oui, dans tous les états, lit-elle.

Oh, je me rappelle, je me rappelle tout ! Et, je veux le dire, elle avait cette jeunesse, cette jeunesse charmante qui, lorsqu’elle exprime une idée intelligente, profonde, laisse transparaître sur le visage un éclair de conviction naïve et sincère, et semble dire : voyez comme je comprends et pénètre en ce moment [4]. Et on ne peut pas dire que ce soit là de la fatuité, comme la nôtre, c’est le cas qu’elle fait elle-même de l’idée conçue, l’estime qu’elle a pour cette idée, la sincérité de la conviction, et elle pense que vous devez estimer cette idée au même degré. Oh la sincérité ! C’est par là qu’on subjugue. Et que c’était exquis chez elle !

Je me souviens, je n’ai rien oublié. Quand elle sortit, j’étais décidé. Le même jour j’ai pris mes derniers renseignements et j’ai connu en détail tout le reste de sa vie. Le passé, je le savais par Loukerïa, domestique de sa famille, que j’avais mise dans mes intérêts peu auparavant. Le fond de sa vie était si lamentable que je ne comprends pas comment, dans une pareille situation, elle avait pu garder la force de rire, la faculté de curiosité qu’elle a montrée en parlant de Méphistophélès. Mais, la jeunesse ! — C’est cela précisément que je pensais alors avec orgueil et joie, car je voyais de la noblesse d’âme dans ce fait que, bien qu’elle fût sur le bord d’un abîme, la grande pensée de Gœthe n’en étincelait pas moins à ses yeux. La jeunesse, même mal à propos, est toujours généreuse. Ce n’est que d’elle que je parle. Le point important est que déjà je la regardais comme mienne, que je ne doutais pas de ma puissance, et savez-vous que cela donne une volupté surhumaine de ne pas douter ?

Mais où vais-je ? Si je continue, je n’arriverai jamais à concentrer mes réflexions..... vite, vite, mon Dieu ! je m’égare, ce n’est pas cela !

II

Son histoire que j’ai pu connaître, je la résumerai en quelques mots. Son père et sa mère étaient morts depuis longtemps, trois ans avant qu’elle se mît à vivre chez ses tantes, femmes désordonnées, pour ne pas dire plus. L’une, veuve, chargée d’une nombreuse famille (six enfants plus jeunes les uns que les autres), l’autre vieille fille mauvaise. Toutes les deux mauvaises.


Son père, employé de l’état, simple commis, n’était que noble personnel [5] ; cela m’allait bien. Moi j’appartenais à une classe supérieure.

Ex-capitaine en second, d’un régiment à bel uniforme, noble héréditaire, indépendant, etc. Quant à ma maison de prêt sur gages, les tantes ne pouvaient la regarder que d’un bon œil. Trois ans de servitude chez ses tantes ! Et cependant elle trouva le moyen de passer ses examens, elle sut s’échapper de cet impitoyable besogne quotidienne pour passer des examens. Cela prouve qu’elle avait des aspirations nobles, élevées. Et moi, pourquoi voulais-je me marier ? D’ailleurs, il n’est pas question de moi...ce n’est pas de cela qu’il s’agit... Elle donnait des leçons aux enfants de la tante, raccommodait le linge, et même, malgré sa poitrine délicate, lavait les planchers. On la battait, on lui reprochait sa nourriture et, à la fin, les vieilles tentèrent de la vendre. Pouah ! Je passe sur les détails dégoûtants. Elle m’a tout raconté en détail depuis. Tout cela fut épié par un gros épicier du voisinage. Ce n’était pas un simple épicier, il possédait deux magasins. Ce négociant avait déjà fait fondre deux femmes : il en cherchait une troisième. Il crut avoir trouvé : « Douce, habituée à la misère, voilà une mère pour mes enfants », se dit-il.

Effectivement il avait des enfants. Il la rechercha en mariage et fit des ouvertures aux tantes... Et puis il avait cinquante ans. Elle fut terrifiée. C’est sur ces entrefaites qu’elle se mit à venir chez moi, afin de trouver l’argent nécessaire à des insertions dans le Golos. Elle demanda à ses tantes un peu de temps pour réfléchir. On lui en accorda, très peu. Mais on l’obsédait, on lui répétait ce refrain ; « Nous n’avons pas de quoi vivre nous-mêmes, ce n’est pas pour garder une bouche de plus à nourrir. » Je connaissais déjà toutes ces circonstances, mais ce n’est que ce matin là que je me suis décidé. Le soir, l’épicier apporte pour cinquante kopecks [6] de bonbons ; elle est avec lui. Moi, j’appelle Loukérïa de sa cuisine, et je lui demande de lui dire tout bas que je l’attends à la porte, que j’ai quelque chose de pressant à lui communiquer. J’étais très content de moi. En général, ce jour-là, j’étais terriblement content de moi.

À la porte cochère, devant Loukérïa, je lui déclarai, à elle déjà étonnée de mon appel, que j’avais l’honneur, et le bonheur... Ensuite, afin de lui expliquer ma manière d’agir, et pour éviter qu’elle s’étonnât de ces pourparlers devant une porte : « Vous avez affaire à un homme de bonne foi, qui sait où vous en êtes. » Et je ne mentais pas, j’étais de bonne foi. Mais laissons cela. Non seulement ma requête était exprimée en termes convenables, telle que devait l’adresser un homme bien élevé, mais elle était originale aussi, chose essentielle. Hé bien, est-ce donc une faute de le confesser ? Je veux me faire justice et je me la fais ; je dois plaider le pour et le contre, et je le plaide. Je me le suis rappelé après avec délices , quoique ce soit bête : Je lui avouais alors, sans honte, que j’avais peu de talents et une intelligence ordinaire, que je n’étais pas trop bon, que j’étais un égoïste bon marché, (je me rappelle ce mot, je l’avais préparé en route et j’en étais fort satisfait) et qu’il y avait peut-être en moi beaucoup de côtés désagréables, sous tous les rapports. Tout cela était débité avec une sorte d’orgueil. On sait comment on dit ces choses-là. Certes, je n’aurais pas eu le mauvais goût de commencer, après celle de mes défauts, la nomenclature de mes qualités, par exemple en disant : Si je n’ai pas ceci ou cela, j’ai au moins, ceci et cela. Je voyais qu’elle avait bien peur, mais je ne la ménageais pas ; tout au contraire, comme elle tremblait, j’appuyais davantage. Je lui dis carrément qu’elle ne mourrait pas de faim, mais qu’il ne fallait pas compter sur des toilettes, des soirées au théâtre ou au bal, sinon plus tard, peut-être, quand j’aurais atteint mon but. Ce ton sévère m’entraînait moi-même. J’ajoutai, comme incidemment, que si j’avais adopté ce métier de prêteur sur gages, c’était dans certaines circonstances, en vue d’un but particulier. J’avais le droit de parler ainsi : les circonstances et le but existaient réellement.

Attendez, messieurs ; j’ai été toute ma vie le premier à exécrer ce métier de prêteur sur gages, mais bien qu’il soit ridicule de se parler à soi-même mystérieusement, il est bien vrai que je me vengeais de la société. C’était vrai ! vrai ! vrai ! De sorte que, le matin où elle me raillait en supposant que je me vengeais de la société, c’était injuste de sa part. C’est que, voyez-vous, si je lui avais nettement répondu : « Hé bien, oui, je me venge de la société », elle aurait ri de moi, comme un autre matin, et ç’aurait été en effet fort risible. Mais, de la sorte, au moyen d’allusions vagues, en lançant une phrase mystérieuse, il se trouva possible de surexciter son imagination. D’ailleurs je ne craignais plus rien alors. Je savais bien que le gros épicier lui semblerait en tous cas plus méprisable que moi, et que, là, sous la porte cochère, j’avais l’air d’un sauveur ; j’en avais conscience. Ah, les bassesses, voilà ce dont on a aisément la conception !... Après tout, était-ce donc vraiment une bassesse ? Comment juger un homme en pareil cas ? Ne l’aimais-je pas déjà, alors ?

Attendez. Il va sans dire que je ne lui ai pas soufflé mot de mes bienfaits, au contraire ; oh ! au contraire : « C’est moi qui suis votre obligé et non vous mon obligée. » J’ai dit cela tout haut, sans pouvoir m’en empêcher. Et c’était peut-être bête, car je la vis froncer le sourcil. Mais en somme j’avais gagné la partie : Attendez encore... puisque je dois remuer toute cette boue, il me faut rappeler une dernière saleté, je me tenais droit, à cette porte, et il me montait au cerveau des fumées : « Tu es grand, élancé, bien élevé, et, enfin, sans fanfaronnade, d’une assez jolie figure ». Voilà ce qui me passait par la tête... Il va sans dire que, surplace, à la porte même, elle me répondit oui. Mais... mais je dois ajouter qu’elle réfléchit assez longtemps, avant de répondre oui. Elle était si pensive, si pensive, que j’eus le temps de lui dire : « hé bien ! » Et je ne pus même me passer de le lui dire avec un certain chic : « hé bien donc » avec un donc.

— Attendez, fit-elle, je réfléchirai.

Son visage mignon était si sérieux, si sérieux qu’on y lisait son âme. Et moi je me sentais offensé : « Est-ce possible, pensais-je, qu’elle hésite entre moi et l’épicier. » Ah, alors je ne comprenais pas encore ! je ne comprenais rien, rien du tout ! jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien compris ! Je me rappelle que, comme je m’en allais, Loukerïa, courut « après moi et me jeta rapidement : « Que Dieu vous le rende, Monsieur, vous prenez notre chère demoiselle, Mais ne le lui dites pas, elle est fière. »

Fière, soit, j’aime bien les petites fières, les fières sont surtout prisables quand on est certain de les avoir conquises, hé ? Oh bassesse, maladresse de l’homme ! Que j’étais satisfait de moi ! Imaginez-vous que, tandis qu’elle restait pensive sous la porte avant de me dire le oui, imaginez-vous que je lisais avec étonnement sur ses traits cette pensée : « Si j’ai le malheur à attendre des deux côtés, pourquoi ne choisirais-je pas de préférence le gros épicier afin que, dans ses ivresses, il me roue de coups jusqu’à me tuer.

Et, qu’en croyez-vous, ne pouvait-elle pas avoir une telle pensée ?

Oui, et maintenant je ne comprends rien du tout ! Je viens de dire qu’elle pouvait avoir cette pensée : Quel sera le pire des deux malheurs ? Qu’y a-t-il de plus mauvais à prendre, le marchand ou l’usurier de Goethe ? Voilà la question !... Quelle question ? Et tu ne comprends pas même cela, malheureux ! Voilà la réponse sur la table. Mais encore une fois, pour ce qui est de moi, je m’en moque... qu’importe, moi ?... Et au fait, suis-je pour quelque chose là-dedans, oui ou non ? Je ne puis répondre. Il vaut mieux aller me coucher, j’ai mal à la tête.


III

Je n’ai pas dormi. Comment aurais-je pu dormir ? le sang battait dans mes tempes avec furie. Je veux me replonger dans ces fanges. Quelle boue !..... De quelle boue aussi je l’ai tirée.... Elle aurait dû le sentir, juger mon acte à sa juste valeur !.....Plusieurs considérations m’ont amené à ce mariage : je songeais par exemple que j’avais quarante et un an et qu’elle en avait seize. Le sentiment de cette inégalité me charmait. C’était doux, très doux.

J’aurais voulu, toutefois, faire un mariage à l’anglaise, devant deux témoins seulement, dont Loukerïa, et monter ensuite en wagon, pour aller à Moscou peut-être, où j’avais justement affaire, et où je serais resté deux semaines. Elle s’y est opposée, elle ne l’a pas voulu et j’ai été obligé d’aller saluer ses tantes comme les parents qui me la donnaient. J’ai même fait à chacune de ces espèces un présent de cent roubles et j’en ai promis d’autres, sans lui en parler, afin de ne pas l’humilier par la bassesse de ces détails. Les tantes se sont faites tout sucre. On a discuté la dot : elle n’avait rien, presque littéralement rien, et elle ne voulut rien emporter. J’ai réussi à lui faire comprendre qu’il était impossible qu’il n’y eût aucune dot, et cette dot, c’est moi qui l’ai constituée, car qui l’aurait pu faire ? mais il ne s’agit pas de moi.....Je suis arrivé à lui faire accepter plusieurs de mes idées, afin qu’elle fût au courant, au moins. Je me suis même trop hâté, je crois. L’important est que, dès le début, malgré sa réserve, elle s’empressait autour de moi avec affection, venait chaque fois tendrement à ma rencontre et me racontait, toute transportée, en bredouillant (avec le délicieux balbutiement de l’innocence), son enfance, sa jeunesse, la maison paternelle, des anecdotes sur son père et sa mère. Je jetais de l’eau froide sur toute cette ivresse. C’était mon idée. Je répondais à ses transports par un silence, bienveillant, certes.....mais elle sentit vite la distance qui nous séparait et l’énigme qui était en moi. Et moi je faisais tout pour lui faire croire que j’étais une énigme ! c’est pour me poser en énigme que j’ai commis toutes ces sottises ! d’abord la sévérité : c’est avec mon air sévère que je l’ai amenée dans ma maison. Pendant le trajet, dans mon contentement, j’ai établi tout un système. Et ce système m’est venu tout seul à la pensée. Et je ne pouvais pas faire autrement, cette manière d’agir m’était imposée par une force irrésistible. Pourquoi me calomnierais-je, après tout ? C’était un système rationnel. Non, écoutez, si vous voulez juger un homme, faites-le en connaissance de cause.....Écoutez ;

Comment faut-il commencer ? car c’est très difficile. Entreprendre de se justifier, là naît la difficulté. Voyez-vous, la jeunesse méprise l’argent, par exemple, je prônai l’argent, je préconisai l’argent ; je le préconisai tant, tant, qu’elle finit par se taire. Elle ouvrait les yeux grand, écoutait, regardait et se taisait. La jeunesse est généreuse, n’est-ce pas ? du moins la bonne jeunesse est généreuse, et emportée, et sans grande tolérance ; si quelque chose ne lui va pas, aussitôt elle méprise. Moi, je voulais de la grandeur, je voulais qu’on inoculât au cœur même de la grandeur, qu’on l’inoculât aux mouvements même du cœur, n’est-ce pas ? je choisis un exemple banal : Comment pouvais-je concilier le prêt sur gages avec un semblable caractère ? Il va sans dire que je n’ai pas procédé par allusion directe, sans quoi j’aurais eu l’air de vouloir me justifier de mon usure. J’opérais par l’orgueil. Je laissais presque parler mon silence. Et je sais faire parler mon silence ; toute ma vie, je l’ai fait. J’ai vécu des drames dans mon silence. Ah, comme j’ai été malheureux. Tout le monde m’a jeté par dessus bord, jeté et oublié, et personne, personne ne s’en est douté ! Et voilà que tout-à-coup les seize ans de cette jeune femme surent recueillir, de la bouche de lâches, des détails sur moi, et elle s’imagina qu’elle connaissait tout. Et le secret, pourtant, était caché au fond de la conscience de l’homme ! Moi, je ne disais rien, surtout avec elle, je n’ai rien dit, rien jusqu’à hier..... Pourquoi n’ai-je rien dit ? Par orgueil. Je voulais qu’elle devinât, sans mon aide, et non d’après les racontars de quelques drôles ; je voulais qu’elle devinât elle-même cet homme et qu’elle le comprît ! En l’amenant dans ma maison, je voulais arriver à son entière estime, je voulais la voir s’incliner devant moi et prier sur mes souffrances..... je valais cela. Ah j’avais toujours mon orgueil ; toujours il me fallait tout où rien, et c’est parce que je ne suis pas un admetteur de demi-bonheurs, c’est parce que je voulais tout, que j’ai été forcé d’agir ainsi. Je me disais ; « mais devine donc et estime-moi ! » Car vous admettez que si je lui avais fourni des explications, si je les lui avais soufflées, si j’avais pris des détours, si je lui avais réclamé son estime, ç’aurait été comme lui demander l’aumône..... Du reste..... du reste, pourquoi revenir sur ces choses-là !

Stupide, stupide, cent fois stupide ! je lui exposai nettement, durement (oh oui, durement), en deux phrases, que la générosité de la jeunesse est une belle chose, mais qu’elle ne vaut pas un demi-kopeck. Et pourquoi ne vaut-elle rien, cette générosité de la jeunesse ? Parce qu’elle ne lui coûte pas cher, parce qu’elle la possède avant d’avoir vécu. Tous ces sentiments-là sont, pour ainsi dire, le propre des premières impressions de l’existence. Voyez-vous donc à la tâche. La générosité bon marché est facile. Donner sa vie, même, coûte si peu, il n’y a dans vos sacrifices que du sang qui bout et du débordement de forces. Vous n’avez soif que de la beauté de l’acte, dites-vous ? oh que non pas ! Choisissez donc un dévouement difficile, long, obscur, sans éclat, calomnié, où soit beaucoup de sacrifice et pas une gloire, oh ! vous qui rayonnez en vous-même, vous qu’on traite d’infâme, tandis que vous êtes le meilleur homme de la terre, hé bien, tentez cet héroïsme : Vous reculerez ! Et moi je suis resté sous le poids de cet héroïsme toute ma vie.....Elle batailla d’abord, avec acharnement ; puis elle en arriva par degrés au silence, au silence complet. Ses yeux seuls écoutaient, de plus en plus attentifs et grands, grands de terreur. Et... et, de plus, je vis poindre un sourire défiant, fermé, mauvais. C’est avec ce sourire-là que je l’ai amenée dans ma maison. Il est vrai qu’elle n’avait plus d’autre refuge.


IV

Qui a commencé le premier ?

Personne. Ça a commencé tout seul, dès le début. J’ai dit que je l’avais sévèrement accueillie chez moi ; cependant les premiers jours, je me suis adouci. Durant nos fiançailles je l’ai avertie qu’elle aurait à recevoir les objets mis en gages et à faire les prêts. Elle n’a élevé aucune objection (remarquez-le) ; même, elle s’est mise au travail avec ardeur.....

L’appartement et le mobilier n’ont pas été changés. Deux pièces, une grande salle divisée en deux par le comptoir, et une chambre, pour nous, qui servait de chambre à coucher. Le meuble était modeste, plus modeste encore que chez les tantes. Ma vitrine à images saintes avec sa lampe, se trouvait dans la salle où était le bureau ; dans l’autre pièce, ma bibliothèque, quelques livres, et aussi le secrétaire. Les clefs sur moi. Lit, chaises, tables. Je donnai encore à entendre à ma fiancée que les dépenses de la maison, c’est-à-dire la nourriture pour moi, pour elle et pour Loukérïa (j’avais pris cette dernière avec nous) ne devait pas dépasser un rouble par jour [7]. « Il me faut amasser trente mille roubles en trois ans, autrement ce ne serait pas gagner de l’argent. » Elle ne fit point résistance et j’augmentai de moi-même de trente kopecks nos frais de table. De même pour le théâtre. J’avais dit à ma fiancée que nous n’irions pas au théâtre et cependant je décidai ensuite que nous le ferions une fois par mois, et que nous nous payerions des places convenables, des fauteuils. Nous y sommes allés ensemble trois fois ; nous avons vu La Chasse au bonheur et la Périchole, il me semble... mais qu’importe, qu’importe..... Nous y allions sans nous parler, et sans parler nous revenions : Pourquoi, pourquoi ne nous être jamais rien dit ?

Dans les premiers temps il n’y a pas eu de discussion, et pourtant c’était déjà le silence.

Je me rappelle..... Elle me regardait à la dérobée, et moi, m’en apercevant, je redoublais de mutisme. C’est de moi, il est vrai, que venait le silence, et non d’elle.....Une ou deux fois elle fit la tentative de me serrer dans ses bras. Mais comme ces transports étaient maladifs, hystériques, et que je n’appréciais que des joies vraies, où il y eût de l’estime réciproque, j’accueillis froidement ces démonstrations. Et j’avais raison : le lendemain de chacun de ces élans, il y avait des brouilles, non pas précisément des brouilles, mais des accès de silence et, de sa part, des airs de plus en plus provocants.

« L’insoumission, la révolte », voilà ce qu’on voyait en elle. Seulement elle était impuissante. Oui, ce doux visage devenait de plus en plus provocant. Je commençais à lui paraître répugnant. Oh, j’ai étudié cela. Quant à être hors d’elle, certes elle l’était souvent.....Comment, par exemple, se fait-il qu’au sortir d’un taudis où elle lavait les planchers, elle se soit si vite dégoûtée d’un autre intérieur pauvre ?

Chez nous, voyez-vous, ce n’était pas de la pauvreté, c’était de l’économie, et quand il le fallait, j’admettais même du luxe, par exemple pour le linge, pour la tenue. J’avais toujours pensé qu’un mari soigné devait charmer une femme. Du reste elle n’avait rien contre la pauvreté, c’était contre l’avarice. « Nous avions certes chacun notre but et un caractère fort. » Elle refusa tout à coup, d’elle-même, de retourner au théâtre et le pli ironique de sa bouche se creusa davantage... Et, moi, mon silence augmentait, augmentait.....

Ne dois-je point me justifier ? Le point grave était l’affaire du prêt sur gages, n’est-ce pas ? Permettez, je savais qu’une femme, à seize ans, ne peut pas se résigner à une entière soumission envers un homme. La femme n’a pas d’originalité, c’est un axiome ; encore aujourd’hui c’est resté un axiome pour moi. Il n’importe qu’elle soit couchée là, dans cette chambre, une vérité est une vérité, et Stuart Mill lui-même n’y ferait rien. Et la femme qui aime, oh la femme qui aime ! même les vices, même les crimes d’un être aimé, elle les déifie. Cet être aimé ne saurait trouver pour ses propres fautes autant d’excuses qu’elle en trouvera. C’est généreux, mais ce n’est pas original. C’est ce manque d’originalité qui a perdu les femmes. Et qu’est-ce que ça prouve, je le répète, qu’elle soit là sur la table ? Est-ce donc original d’y être ? Oh ! oh !

Écoutez, j’étais alors presque convaincu de son amour, elle m’entourait, elle se jetait à mon cou, n’est-ce point parce qu’elle aimait ou voulait aimer ? Oui, c’est bien cela, elle désirait ardemment aimer, elle cherchait l’amour et, le mauvais de mon cas, c’était que je n’avais pas commis de crime qu’elle eût à glorifier. Vous dites : « usurier » et tous disent, usurier, et puis, après ? il y avait des raisons pour que l’un des plus généreux des hommes devînt usurier. Voyez-vous, messieurs, il y a des idées..... C’est-à-dire, voyez-vous, que si l’on exprime une certaine idée par des paroles, ce sera alors terriblement bête. J’aurais honte.....et pourquoi ? Pour rien. Parce que nous sommes tous de la drogue et que nous sommes incapables de supporter la vérité. Ou bien je ne sais plus..... je disais tout à l’heure « le plus généreux des hommes » ; il y a là de quoi rire, et pourtant c’est vrai, c’était vrai, c’est la vérité vraie. Oui, j’avais le droit alors de vouloir assurer mon avenir et de créer cette maison : « Vous m’avez repoussé, vous, les hommes ; vous m’avez chassé par vos silences méprisants ; à mes aspirations passionnées vous avez répondu par une offense mortelle pesant sur ma vie entière : j’avais donc le droit de construire un mur entre vous et moi, de rassembler ces trente raille roubles et de finir ma vie dans un coin, en Crimée, au bord de la Mer Noire, sur une montagne, au milieu des vignes, dans mes propriétés acquises au prix de ces trente mille roubles, et surtout loin de vous tous, sans amertume contre vous, avec un idéal dans l’âme, avec une femme aimante près du cœur, avec une famille, si Dieu l’avait permis, et en faisant du bien à mon prochain ». J’ai bien fait de garder tout cela pour moi, car qu’y aurait-il eu de plus stupide que de le lui raconter tout haut ? Et voilà la cause de mon orgueilleux silence, voilà pourquoi nous restions en face l’un de l’autre sans ouvrir la bouche. Qu’aurait-elle pu comprendre ? seize ans, la première jeunesse..... que pouvait-elle entendre à mes justifications, à mes souffrances ? Chez elle, de la droiture, l’ignorance de la vie, de jeunes convictions gratuites, l’aveuglement à courte vue d’un « cœur d’or »..... Le pire de tout, c’était la maison de prêt sur gages, voilà. (Y faisais-je donc tant de mal, dans cette maison et ne voyait-elle pas que je me contentais de gains modérés) ? Ah ! La vérité est terrible sur la terre ! ce charme, cette douceur céleste qu’elle avait, c’était une tyrannie, une tyrannie insupportable pour mon âme, une torture ! je me calomnierais, si j’omettais cela, ne l’aimais-je pas ? Pensez-vous que je ne l’aimais pas ? Qui peut dire que je ne l’aimais pas ? Ç’a été voyez-vous une ironie, une ironie perfide de la destinée et de la nature ! Nous sommes des maudits ; la vie humaine est universellement maudite ! La mienne plus que tout autre ! Moi, je comprends maintenant mon erreur !..... Il y avait des obscurités.....Non, tout était clair, mon projet était clair comme le ciel : « Me renfermer dans un silence sévère, orgueilleux, me refuser toute consolation morale. Souffrir en silence ». Et j’ai exécuté mon plan ; je ne me suis point menti à moi-même ! « Elle verra elle-même après, pensais-je, qu’il y avait ici de la générosité. Elle n’a pas su s’en apercevoir maintenant, mais quand elle le découvrira plus tard, si jamais elle le découvre, elle l’appréciera dix fois plus, et, tombant à genoux, elle joindra les mains ». Voilà quelle était mon idée. Mais justement j’ai oublié ou omis quelque chose. Je n’ai pu arriver à rien..... mais assez, assez..... À qui maintenant demander pardon ? c’est fini, fini.... Courage, homme ! garde ton orgueil : ce n’est pas toi qui es le coupable !

Et bien je vais dire la vérité, je ne craindrai pas de la contempler face à face : c’est elle qui a eu tort, c’est elle qui a eu tort !.....


V

Donc, les premières disputes vinrent de ce qu’elle voulut avoir, sans contrôle, le maniement de l’argent, et coter les objets apportés en gage à un trop haut prix. Elle daigna deux fois me quereller à ce sujet. Moi je ne voulus pas céder. C’est ici qu’apparut la veuve du capitaine.

Une antique veuve d’officier se présenta munie d’un médaillon qu’elle tenait de son mari. Un souvenir, vous comprenez. Je donnai trente roubles. La vieille se mit à geindre et à supplier qu’on lui gardât son gage. — Cela va sans dire que nous le gardions. Puis, cinq jours après, elle revient et demande à échanger le médaillon contre un bracelet valant à peine huit roubles. Je refuse, cela va sans dire. Il est probable qu’à ce moment elle vit quelque chose dans les yeux de ma femme, car elle vint en mon absence et l’échange se fit.

Je le sus le jour même : je parlai avec fermeté et j’employai le raisonnement. Elle était assise sur le lit, pendant mes représentations, elle regardait le plancher et y battait la mesure du bout du pied, geste qui lui était habituel ; son mauvais sourire errait sur ses lèvres. Je déclarai alors froidement, sans élever la voix, que l’argent était à moi, que j’avais le droit de voir la vie à ma façon. Je rappelai que le jour où je l’avais introduite dans mon existence, je ne lui avais rien caché.

Elle sauta brusquement sur ses pieds, toute tremblante et, imaginez-vous, dans sa fureur contre moi, elle se mit à trépigner. Une bête féroce. Un accès. Une bête féroce prise d’accès. L’étonnement me figea sur place. Je ne m’attendais pas à une telle incartade. Je ne perdis pas la tête et, derechef, d’une voix calme, je l’avertis que je lui retirais le droit de se mêler de ma maison. Elle me rit au nez, et quitta l’appartement. Elle n’avait pas le droit de sortir de chez moi, et d’aller sans moi nulle part. C’était un point convenu entre nous dès nos fiançailles. Je fermai mon bureau et m’en fus chez les tantes. J’avais rompu toutes relations avec elles depuis mon mariage ; nous n’allions pas chez elles, elles ne venaient pas chez moi. Il se trouva qu’elle était venue avant moi chez les tantes. Elles m’écoutèrent curieusement, se mirent à rire et me dirent : « C’est bien fait ». Je m’attendais à leurs railleries. J’achetai aussitôt pour cent roubles, vingt-cinq comptant, les bons offices de la plus jeune des tantes. Deux jours après, cette femme arrive chez moi et me dit : « Un officier, nommé Efimovitch, votre ancien camarade de régiment, est mêlé à tout ceci. » Je fus très étonné. Cet Efimovitch était l’homme qui m’avait fait le plus de mal dans l’armée. Un mois auparavant, sans aucune honte, il était venu deux fois à la maison, sous prétexte d’engager. Je me rappelai que, lors de ces visites, il s’était mis à rire avec elle. Je m’étais alors montré et, en raison de nos anciennes relations, je lui avais interdit de remettre les pieds chez moi. Je n’y avais rien vu de plus, je n’y avais vu que l’impudence de l’homme. Et la tante m’informe qu’ils ont déjà pris rendez-vous et que c’est une de ses amies, Julia Samsonovna, veuve d’un colonel, qui s’entremet. « C’est chez elle que va votre femme ».

J’abrège l’histoire. Cette affaire m’a coûté trois cents roubles. En quarante-huit heures nous conclûmes un marché par lequel il était entendu qu’on me cacherait dans une chambre voisine, derrière une porte, et que, le jour du premier rendez-vous, j’assisterais à l’entretien de ma femme et d’Efimovitch. La veille de ce jour-là, il y eût entre nous une scène courte, mais très significative pour moi. Elle rentra le soir, s’assit sur le lit, et me regarda ironiquement en battant la mesure avec son pied sur le tapis. L’idée me vint subitement que, dans ces derniers quinze jours, elle était entièrement hors de son caractère, on peut même dire que son caractère semblait retourné comme un gant : j’avais devant moi un être emporté, agressif, je ne veux pas dire éhonté, mais déséquilibré et assoiffé de désordre. Sa douceur naturelle la retenait pourtant encore. Quand une semblable nature arrive à la révolte, même si elle dépasse toute mesure, on sent bien l’effort chez elle, l’on sent qu’elle a de la peine à avoir raison de son honnêteté, de sa pudeur. Et c’est pour cela que de telles natures vont plus loin qu’il n’est permis, et qu’on n’en peut croire ses yeux en les voyant agir. Un être dépravé par habitude ira toujours plus doucement. Il fera pis, mais, grâce à la tenue et au respect des convenances, il aura la prétention de vous en imposer.

— Est-il vrai qu’on vous ait chassé du régiment, parce que vous avez eu peur de vous battre, me demanda-t-elle à brûle-pourpoint ? Et ses yeux étincelèrent.

— C’est vrai ; par décision de la réunion des officiers on m’a demandé ma démission que, d’ailleurs, j’étais déjà résolu à donner :

— On vous a chassé comme un lâche ?

— Oui, ils m’ont jugé lâche. Mais ce n’est pas par lâcheté que j’ai refusé de me battre ; c’est parce que je ne voulais pas obéir à des injonctions tyranniques et demander satisfaction quand je ne me sentais pas offensé. Sachez, ne pus-je m’empêcher d’ajouter, sachez que l’action de s’insurger contre une telle tyrannie, et en subir toutes les conséquences, demande plus de courage que n’importe quel duel.

Je n’ai pu retenir cette phrase, par où je me justifiais. Elle n’attendait que cela, elle n’espérait que cette nouvelle humiliation. Elle se mit à ricaner méchamment.

— Est-il vrai que pendant trois ans vous ayez battu les rues de Saint Pétersbourg en mendiant des kopecks, et que vous couchiez sous des billards ?

— J’ai couché aussi dans les maisons de refuge du Cennaïa [8]. Oui, c’est vrai. Il y a eu beaucoup d’ignominie dans ma vie après ma sortie du régiment, mais point de chutes honteuses. J’étais le premier à haïr mon genre d’existence. Ce n’était qu’une défaillance de ma volonté, de mon esprit, provoquée par ma situation désespérée. C’est le passé.....

— Maintenant, vous êtes un personnage, un financier ! Toujours l’allusion aux prêts sur gages. Mais j’ai pu me contenir. Je voyais qu’elle avait soif de m’humilier encore et je ne lui en ai plus fourni le prétexte. Bien à propos un client sonna et je passai dans le bureau. Une heure après, elle s’habilla tout à coup pour sortir, et, s’arrêtant devant moi, elle me dit :

— Vous ne m’aviez rien dit de tout cela avant notre mariage ? Je ne répondis pas et elle s’en alla.

Le lendemain, donc, j’étais dans cette chambre et j’écoutais derrière une porte l’arrêt de ma destinée. J’avais un revolver dans ma poche. Toute habillée, elle était assise devant une table et Efimovitch se tenait près d’elle et faisait des manières. Eh bien, il arriva, (c’est à mon honneur que je parle) il arriva ce que j’avais prévu, pressenti, sans avoir bien conscience que je le prévoyais. Je ne sais pas si je me fais comprendre.

Voilà ce qui arriva. Pendant une heure entière j’écoutai, et une heure entière j’assistai à la lutte de la plus noble des femmes avec un être léger, vicieux, stupide, à l’âme rampante. Et d’où vient, pensai-je, surpris, que cette naïve, douce et silencieuse créature sache ainsi combattre ? Le plus spirituel des auteurs de comédies de mœurs mondaines ne saurait écrire une pareille scène de raillerie innocente et de vice saintement bafoué par la vertu. Et quel éclat dans ses petites saillies, quelle finesse dans ses reparties vives, quelle vérité dans ses censures ! et en même temps quelle candeur virginale ! Ses déclarations d’amour, ses grands gestes, ses protestations la faisaient rire. Arrivé avec des intentions brutales, et n’attendant pas une semblable résistance, l’officier était écrasé. J’aurais pu croire que cette conduite masquait une simple coquetterie, la coquetterie d’une créature dépravée, mais spirituelle ; qui désirait seulement se faire valoir ; mais non ; la vérité resplendissait comme le soleil ; nul doute possible. Ce n’est que par haine fausse et violente pour moi que cette inexpérimentée avait pu se décider à accepter ce rendez-vous et, près du dénouement, ses yeux se dessillèrent. Elle n’était que troublée et cherchait seulement un moyen de m’offenser, mais, bien qu’engagée dans cette ordure, elle n’en put supporter le dérèglement. Est-ce cet être pur et sans tache en puissance d’idéal, que pouvait corrompre un Efimovitch, ou quelqu’autre de ces gandins du grand monde ? Il n’est arrivé qu’à faire rire de lui. La vérité a jailli de son âme et la colère lui a fait monter aux lèvres le sarcasme. Ce pitre, tout à fait ahuri à la fin, se tenait assis, l’air sombre, parlait par monosyllabes et je commençais à craindre qu’il ne l’outrageât point par basse vengeance. Et, disons-le encore à mon honneur, j’assistais à cette scène presque sans surprise, comme si je l’avais connue d’avance ; j’y allais comme à un spectacle ; j’y allais sans ajouter foi aux accusations, quoique j’eusse, il est vrai, un revolver. Et pouvais-je la supposer autre qu’elle même ? Pourquoi donc l’aimais-je ? Pourquoi en faisais-je cas ? Pourquoi l’avais-je épousée ? Ah certes, à ce moment, j’ai acquis la preuve bien certaine qu’elle me haïssait, mais aussi la conviction de son innocence. J’interrompis soudain la scène en ouvrant la porte. Efimovitch sursauta, je la pris par la main et je l’invitai à sortir avec moi. Efimovitch recouvra sa présence d’esprit et se mit à rire à gorge déployée :

— Ah, contre les droits sacrés de l’époux, lit-il, je ne puis rien, emmenez-là, emmenez-là ! Et souvenez-vous, me cria-t-il, que, bien qu’un galant homme ne doive point se battre avec vous, par considération pour Madame, je me tiendrai à votre disposition.....si toutefois vous vous y risquiez.....

— Vous entendez ? dis-je en la retenant un instant sur le seuil.

Puis, pas un mot jusqu’à la maison. Je la tenais par la main ; elle ne résistait pas, au contraire, elle paraissait stupéfiée, mais cela ne dura que jusqu’à notre arrivée au logis. Là elle s’assit sur une chaise et me regarda fixement. Elle était excessivement pâle. Cependant ses lèvres reprirent leur pli sarcastique, ses yeux leur assurance, leur froid et suprême défi. Elle s’attendait sérieusement à être tuée à coups de revolver. Silencieusement, je le sortis de ma poche et je le posai sur la table. Ses yeux allèrent du revolver à moi. (Notez que ce revolver lui était déjà connu, je le gardais tout chargé depuis l’ouverture de ma maison. À cette époque je m’étais décidé à n’avoir ni chien ni grand valet comme Mozer. Chez moi, c’est la cuisinière qui ouvre aux clients. Ceux qui exercent notre métier ne peuvent cependant se passer de défense ; j’avais donc toujours mon revolver chargé. Le premier jour de son installation chez moi, elle parut s’intéresser beaucoup à cette arme, elle me demanda de lui en expliquer le mécanisme et le maniement, je le fis, et, une fois, je dus la dissuader de tirer dans une cible. (Notez cela.) Sans m’occuper de ses attitudes fauves, je me couchai à demi habillé. J’étais très fatigué, il était près de onze heures du soir. Pendant une heure environ, elle resta à sa place, puis elle souffla la bougie et s’étendit sans se dévêtir sur le divan. C’était la première fois que nous ne couchions pas ensemble ; remarquez cela aussi.....


VI

Un terrible souvenir à présent.....

Je me réveillai le matin, entre sept et huit heures, je pense. Il faisait déjà presque jour dans la chambre. Je m’éveillai parfaitement tout de suite, je repris la conscience de moi-même et j’ouvris aussitôt les yeux. Elle était près de la table et tenait dans ses mains le revolver. Elle ne voyait pas que je regardais ; elle ne savait pas que j’étais éveillé et que je regardais. Tout à coup je la vois s’approcher de moi, l’arme à la main. Je ferme vivement les yeux et je feins de dormir profondément.

Elle vient près du lit et s’arrête devant moi. J’entendais tout. Bien que le silence fût absolu, j’entendais ce silence. À ce moment se produit une légère convulsion dans mon œil, et soudain, malgré moi, irrésistiblement, mes yeux s’ouvrirent... Elle me regarda fixement ; le canon était déjà près de ma tempe, nos regards se rencontrèrent..... ce ne fut qu’un éclair. Je me contraignis à refermer mes paupières et, rassemblant toutes les forces de ma volonté, je pris la résolution formelle de ne plus bouger, et de ne plus ouvrir les yeux, quoiqu’il arrivât.

Il peut se faire qu’un homme profondément endormi ouvre les yeux, qu’il soulève même un instant la tête et paraisse regarder dans la chambre, puis, un moment après, sans avoir repris : connaissance, il remet sa tête sur l’oreiller et s’endort inconscient. Quand j’avais rencontré son regard et senti l’arme près de ma tempe, j’avais reclos les paupières sans faire aucun autre mouvement, comme si j’étais dans un profond sommeil ; elle pouvait à la rigueur supposer que je dormais réellement, que je n’avais rien vu. D’autant plus qu’il était parfaitement improbable que, si j’avais vu et compris, je fermasse les yeux dans un tel moment.

Oui c’était improbable. Mais elle pouvait aussi deviner la vérité..... Cette idée illumina mon entendement à l’improviste, dans la seconde même. Oh quel tourbillon de pensées, de sensations envahit, en moins d’un moment, mon esprit. Et vive l’électricité de la pensée humaine ! Dans le cas, sentais-je, où elle aurait deviné la vérité, si elle sait que je ne dors pas, ma sérénité devant la mort lui impose, et sa main peut défaillir ; en présence d’une impression nouvelle et extraordinaire, elle peut s’arrêter dans l’exécution de son dessein. On sait que les gens placés dans un endroit élevé sont attirés vers l’abîme par une force irrésistible. Je pense que beaucoup de suicides et d’accidents ont été perpétrés par le seul fait que l’arme était déjà dans la main. C’est un abîme aussi, c’est une pente de quarante cinq degrés sur laquelle il est impossible de ne pas glisser. Quelque chose vous pousse à toucher la gâchette. Mais la croyance où elle pouvait être que j’avais tout vu, que je savais tout, qu’en silence j’attendais d’elle la mort, cette croyance était de nature à la retenir sur la pente.

Le silence se prolongeait. Je sentis près de mes cheveux l’attouchement froid du fer. Vous me demanderiez si j’espérais fermement y échapper, je vous répondrais, comme devant Dieu, que je n’avais plus aucune espérance. Peut-être une chance sur cent. Pourquoi alors attendais-je la mort ! Et moi je demanderai : que m’importait la vie, puisqu’un être qui m’était cher avait levé le fer sur moi. Je sentais de plus, de toutes les forces de mon être, qu’à cette minute, il s’agissait entre nous d’une lutte, d’un duel à mort, duel accepté par ce lâche de la veille, par ce même lâche que jadis l’on avait chassé d’un régiment ! Je sentais cela, et elle le savait si elle avait deviné que je ne dormais pas.

Peut-être tout cela n’est-il pas exact ; peut-être ne l’ai-je pas pensé alors, mais tout cela a dû être alors, sans que j’y pense, car, depuis, je n’ai fait qu’y penser toutes les heures de ma vie.

Vous me demanderez pourquoi je ne lui ai pas épargné un assassinat !

Ah ! mille fois, depuis, je me suis posé cette question, chaque fois qu’avec un froid dans le dos je me rappelais cet instant. C’est que mon âme nageait alors dans une morne désespérance. Je mourais moi-même, j’étais sur le bord de la tombe, comment aurais-je pu songer à en sauver une autre ? Et comment affirmer que j’aurais eu la volonté de sauver quelqu’un ? Qui sait ce que j’étais capable de concevoir en une pareille passe.

Cependant mon sang bouillait, le temps s’écoulait, le silence était funèbre. Elle ne quittait pas mon chevet, puis,.... à un moment donné.....je tressaillis d’espérance ! j’ouvris les yeux : elle avait quitté la chambre. Je me levai ; j’avais vaincu... elle était vaincue pour toujours ! J’allai au samowar [9] ; il était toujours dans la première pièce et c’était elle qui versait le thé ; je me mis à table et je pris en silence le verre qu’elle me tendit. Je laissai s’écouler cinq minutes avant de la regarder. Elle était affreusement pâle, plus pâle que la veille et elle me regardait. Et soudain..... et soudain..... voyant que je la regardais ainsi.... un sourire pâle glissa sur ses lèvres pâles, une question craintive dans ses yeux..... Elle doute encore, me dis-je, elle se demande : Sait-il, ou ne sait-il pas : a-t-il vu, ou n’a-t-il pas vu ! Je détournai les yeux d’un air indifférent. Après le thé, je sortis, j’allai au marché et j’achetai un lit en fer et un paravent. De retour chez moi, je fis mettre le lit, caché par le paravent, dans la chambre à coucher. Le lit était pour elle, mais je ne lui en parlai pas. Ce lit, sans autre langage, lui fit comprendre que j’avais tout vu, que je savais tout, que je n’avais pas de doute. Pendant la nuit, je laissai le revolver sur la table, comme de coutume. Le soir elle se coucha sans mot dire dans le nouveau lit. Notre mariage était dissous : (vaincue et non pardonnée.) Pendant la nuit, elle eut le délire. Le matin, une fièvre chaude se déclara. Elle resta alitée six semaines.


VII

Loukérïa vient de me déclarer qu’elle ne reste plus à mon service et qu’elle me quittera aussitôt après l’enterrement de sa maîtresse. J’ai voulu prier une heure, j’ai dû y renoncer au bout de cinq minutes : c’est que je pense à autre chose, je suis en proie à des idées maladives ; j’ai la tête malade. Alors, pourquoi prier ? ce serait péché ! Il est étrange aussi que je ne puisse pas dormir ; au milieu des plus grands chagrins, après les premières grandes secousses, on peut toujours dormir. Les condamnés à mort dorment, dit-on, très profondément, pendant leur dernière nuit. C’est nécessaire, d’ailleurs, c’est naturel ; sans cela les forces leur feraient défaut... Je me suis couché sur ce divan, mais je n’ai pu dormir.

Pendant les six semaines qu’a duré sa maladie, nous l’avons soignée, Loukérïa, une garde expérimentée de l’hôpital, dont je n’ai eu qu’à me louer, et moi. Je n’ai pas ménagé l’argent, je voulais même beaucoup dépenser pour elle ; j’ai payé à Schreder, le docteur que j’ai appelé, dix roubles par visite. Quand elle reprit connaissance, je commençai à moins me faire voir d’elle. Mais, du reste, pourquoi entré-je dans ces détails ? Quand elle fut tout à fait sur pied, elle s’installa paisiblement à l’écart, dans la chambre, à une table que je lui avais achetée..... Oui, c’est vrai, tous les deux nous gardions un silence absolu... Cependant nous nous mîmes à dire quelques mots, à propos, de choses insignifiantes. Moi, certes, j’avais soin de ne pas m’étendre, et je voyais que de son côté elle ne demandait qu’à ne dire que le strict nécessaire. Cela me semblait très naturel. « Elle est trop troublée, trop abattue, pensais-je, et il faut lui laisser le temps d’oublier, de se faire à sa situation. » De la sorte, nous nous taisions, mais à chaque instant je préparais mon attitude à venir. Je croyais qu’elle en faisait autant et c’était terriblement intéressant pour moi de deviner : à quoi pense-t-elle au moment présent ?

Je dois le répéter : personne ne sait ce que j’ai souffert et pleuré pendant sa maladie. Mais j’ai pleuré pour moi seul et, ces sanglots, je les ai cachés dans mon cœur, même devant Loukérïa. Je ne pouvais m’imaginer, je ne pouvais supposer qu’elle dût mourir sans avoir rien appris. Et quand le danger eut disparu, quand elle eut recouvré la santé, je me rappelle que je me suis tout à fait et très vite tranquillisé. Bien plus je résolus alors de remettre l’organisation de notre avenir à l’époque la plus éloignée possible et de laisser provisoirement tout en l’état. Oui, il m’arriva quelque chose d’étrange, de particulier (je ne puis le définir autrement) : j’avais vaincu, et la seule conscience de ce fait me suffisait parfaitement. C’est ainsi que se passa tout l’hiver. Oh ! pendant tout cet hiver, j’étais satisfait comme je ne l’avais jamais été !

Voyez-vous, une terrible circonstance a influé sur ma vie, jusqu’au moment de mon horrible aventure avec ma femme : ce qui m’oppressait chaque jour, chaque heure, c’était la perte de ma réputation, ma sortie du régiment. C’était la tyrannique injustice qui m’avait atteint. Il est vrai que mes camarades ne m’aimaient pas à cause de mon caractère taciturne et peut-être ridicule ; il arrive toujours que tout ce qui est en nous de noblesse, de secrète élévation, est trouvé ridicule par la foule des camarades. Personne ne m’a jamais aimé, même à l’école. Partout et toujours on m’a détesté. Loukérïa aussi ne pouvait me sentir. Au régiment, toutefois, un hasard avait été la seule cause de l’aversion que j’inspirais ; cette aversion avait tous les caractères d’une chose de hasard. Je le dis pour montrer que rien n’est plus offensant ; de moins supportable que d’être perdu par un hasard, par un fait qui aurait pu ne pas se produire, par le résultat d’un malheureux concours de circonstances qui auraient pu passer comme les nuages ; pour un être intelligent, c’est dégradant. Voilà ce qui m’était arrivé :

Au théâtre, pendant un entr’acte, j’étais sorti de ma place pour aller au buffet. Un certain officier de hussards, nommé A...ff, entra tout à coup et à haute voix, devant tous les officiers présents, se mit à raconter que le capitaine Bezoumtseff, de mon régiment, avait fait du scandale dans le corridor, et « qu’il paraissait être, saoul ». Là conversation ne continua pas sur ce sujet, malheureusement, car il n’était pas vrai que le capitaine Bezoumtseff fût ivre ; et le prétendu scandale n’en était pas un. Les officiers parlèrent d’autre chose et tout en resta là, mais, le lendemain, l’histoire courut le régiment et on dit que je m’étais trouvé seul de mon régiment au buffet quand A...ff avait parlé inconsidérément du capitaine Bezoumtseff, et que j’avais négligé d’arrêter A...ff par une observation. À quel propos l’aurais-je fait ? S’il y avait quelque chose de personnel entre Bezoumtseff et lui, c’était affaire à eux deux et je n’avais pas à m’en mêler. Cependant les officiers opinèrent que cette affaire n’était pas privée, qu’elle intéressait l’honneur du corps, et que, comme j’étais seul du régiment à ce buffet, j’avais montré aux officiers des autres régiments et au public alors présent qu’il pouvait y avoir dans notre régiment certains officiers peu chatouilleux à l’endroit de leur honneur et de celui du corps. Moi, je ne pouvais pas admettre cette interprétation. On me fit savoir qu’il m’était encore possible de tout réparer, si je consentais, quoi qu’il fût bien tard, à demander à A... ff des explications formelles. Je refusai et, comme j’étais très monté, je refusai avec hauteur. Je donnai aussitôt ma démission et voilà toute l’histoire. Je me retirai, fièrement, et cependant au fond j’étais très abattu. Je perdis toute force de volonté, toute intelligence. Justement à cette époque mon beau-frère perdit à Moscou tout son avoir et le mien avec. C’était peu de chose, mais cette perte me jeta sans un kopeck sur le pavé. J’aurais pu prendre un emploi civil, mais je ne le voulus pas. Après avoir porté un uniforme étincelant, je ne pouvais pas me montrer quelque part comme employé de chemin de fer. Alors honte pour honte, opprobre pour opprobre, je préférai tomber tout à fait bas ; le plus bas me sembla le meilleur, et je choisis le plus bas. Et puis trois ans de souvenirs sombres et même la maison de refuge. Il y a dix-huit mois mourut à Moscou une riche vieille, qui était ma marraine, et qui me coucha, entre autres, dans son testament, sans que je m’y attendisse, pour la somme de trois mille roubles. Je fis mes réflexions et sur l’heure mon avenir fut décidé. J’optai pour la caisse de prêts sur gages, sans faire amende honorable à l’humanité : de l’argent à gagner, puis un coin à acheter, puis — une nouvelle vie loin du passé, voilà quel était mon plan. Cependant ce passé sombre, ma réputation, mon honneur perdus pour toujours, m’ont écrasé à toute heure, à tout instant. Sur ces entrefaites je me mariai. Fut-ce par hasard ou non, je ne sais. En l’amenant dans ma maison, je croyais y amener un ami : j’avais bien besoin d’un ami. Je pensais toutefois qu’il fallait former peu à peu cet ami, le parachever, l’enlever de haute lutte même. Et comment aurais-je pu rien expliquer à cette jeune femme de seize ans, prévenue contre moi ? Comment aurais-je pu, par exemple, sans la fortuite aventure du revolver, lui prouver que je ne suis pas un lâche et lui démontrer l’injustice de l’accusation de lâcheté du régiment ? L’aventure du revolver est venue à propos. En restant impassible sous la menace du revolver, j’ai vengé tout le noir passé. Et quoique personne ne l’ait su, elle, elle l’a su, et c’en était assez pour moi, car elle était tout pour moi, toute mon espérance dans le rêve de mon avenir ! C’était le seul être que j’eusse formé pour moi et je n’avais rien à faire d’un autre côté, — et voilà que si elle avait tout appris, au moins il lui était prouvé aussi que c’était injustement qu’elle s’était ralliée à mes ennemis. Cette pensée me transportait. Je ne pouvais plus être un lâche, à ses yeux, mais seulement un homme étrange, et cette opinion chez elle, alors même, après tout ce qui s’était passé, ne me déplaisait point : étrangeté n’est pas vice, quelquefois, au contraire, elle séduit les caractères féminins. En un mot je remettais le dénouement à plus tard. Ce qui était arrivé suffisait pour assurer ma tranquillité et contenait assez de visions et de matériaux pour mes rêves. Voilà où se révèlent tous les inconvénients de ma faculté de rêve : pour moi les matériaux étaient en suffisante quantité, et pour elle, pensais-je, elle attendra.

Ainsi se passa tout l’hiver dans l’attente de quelque chose. J’aimais à la regarder furtivement quand elle était assise à sa table. Elle s’occupait de racommodages et, le soir, elle passait souvent son temps à lire des ouvrages qu’elle prenait dans ma bibliothèque. Le choix des livres qu’elle faisait dans ma bibliothèque témoignait aussi en ma faveur. Elle ne sortait presque jamais. Le soir, après dîner, je la menais tous les jours se promener et nous faisions un tour, nous gardions pendant ces promenades le plus absolu silence, comme toujours. J’essayais cependant de n’avoir pas l’air de ne rien dire et d’être comme en bonne intelligence, mais, comme je l’ai dit, nous n’avions pas pour cela de longues conversations. Chez moi, c’était volontaire, car je pensais qu’il fallait lui laisser le temps. Chose certainement étrange : presque pendant tout l’hiver je n’ai pas fait cette observation que, tandis que moi je me plaisais à la regarder à la dérobée, elle, je ne l’avais pas surprise une seule fois me regardant ! Je croyais à de la timidité de sa part. De plus elle semblait si douce dans cette timidité, si faible après sa maladie.....

Non, pensais-je, il vaut mieux attendre, et..... « et un beau jour elle reviendra à toi d’elle-même. »

Cette pensée me plongeait dans des ravissements ineffables. J’ajouterai une chose : quelquefois, comme à plaisir, je me montais l’imagination et artificiellement j’amenais mon esprit et mon âme au point de me persuader que je la détestais en quelque sorte. Il en fut ainsi quelque temps, mais ma haine ne put jamais mûrir, ni subsister en moi, et je sentais moi-même que cette haine n’était qu’une manière de feinte. Et même alors, quoique la rupture de notre union eût été parfaite par suite de l’acquisition du lit et du paravent, jamais, jamais je ne pus voir en elle une criminelle. Ce n’est pas que je jugeasse légèrement son crime, mais je voulais pardonner, dès le premier jour, même avant d’acheter ce lit. Le fait est extraordinaire chez moi, car je suis sévère sur la morale. Au contraire elle était, à mes yeux, si vaincue, si humiliée, si écrasée, que parfois j’avais grand pitié d’elle, quoique, après tout, l’idée de son humiliation me satisfît beaucoup. C’est l’idée de notre inégalité qui me souriait.

Il m’arriva cet hiver là de faire quelques bonnes actions avec intention. J’abandonnai deux créances et je prêtai sans gage à une pauvre femme. Et je n’en parlai pas à ma femme, je ne l’avais pas fait pour qu’elle le sût. Mais la bonne femme vint me remercier et se mit presque à mes genoux. C’est ainsi que le fait fut connu et il me sembla que ma femme l’apprit avec plaisir.

Cependant le printemps avançait, nous étions au milieu d’avril ; on avait enlevé les doubles fenêtres et le soleil mettait des nappes lumineuses dans le silence de nos chambres. Mais j’avais un bandeau sur les yeux, un bandeau qui m’aveuglait. Le fatal, le terrible bandeau ! Comment se lit-il qu’il tomba tout-à-coup et que je vis tout clairement et compris tout ? Fût-ce un hasard, ou bien le temps était-il venu ? Fut-ce un rayon de soleil de ce printemps qui éveilla en mon âme endormie la conjecture ? Un frisson passa un jour dans mes veines inertes, elles commencèrent à vibrer, à revivre pour secouer mon engourdissement et susciter mon diabolique orgueil. Je sursautai soudain sur place. Cela se fit tout à coup, d’ailleurs, à l’improviste. C’était un soir après dîner, vers cinq heures...


VIII

Avant tout, deux mots : Un mois auparavant, je fus frappé de son air étrange et pensif. Ce n’était que du silence, mais un silence pensif. Cette remarque fut soudaine aussi chez moi. Elle travaillait alors, courbée sur sa couture et ne voyait pas que je la regardais. Et je fus frappé alors de sa maigreur, de sa minceur, de la pâleur de son visage, de la blancheur de ses lèvres. Tout cela, son air pensif, me fit beaucoup d’effet. J’avais déjà remarqué chez elle une petite toux sèche, la nuit surtout. Je me levai sur le champ et j’allai chercher Schreder sans lui rien dire.

Shreder vint le lendemain. Elle fut fort surprise et se mit à regarder alternativement Shreder et moi.

— Mais, je ne suis pas malade, dit-elle avec un vague sourire.

Shreder ne parut pas prêter à cela grande attention (ces médecins ont quelquefois une légèreté pleine de morgue) ; il se borna à me dire, arrivé dans la pièce voisine, que c’était un reste de sa maladie et qu’il ne serait pas mauvais d’aller cet été à la mer, ou, si nous ne le pouvions pas, à la campagne. Enfin il ne dit rien, sinon qu’il y avait un peu de faiblesse ou quelque chose comme ça. Quand Shreder fut parti, elle me dit d’un air très sérieux :

— Mais, je me sens tout à fait, tout à fait bien portante.

Cependant, en disant cela ; elle rougit, comme si elle était honteuse. De la honte, oui. Oh ! maintenant, je comprends ; elle avait honte de voir en moi un mari, qui se souciait encore d’elle, comme un vrai mari. Mais je ne compris pas alors et j’attribuai cette rougeur à sa timidité. Le bandeau !

Or donc, un mois : après, vers cinq heures, dans une journée ensoleillée du mois d’avril, j’étais assis près de la caisse, et je finissais mes comptés. Tout à coup, je l’entends dans la chambre voisine, où elle était assise à sa table de travail, se mettre doucement à chanter.

Une pareille nouveauté me fit la plus vive impression et, aujourd’hui encore, je ne me rends pas bien compte du fait. Jusqu’à ce moment, je ne l’avais jamais entendue chanter. Si, peut-être, cependant, les premiers jours de son installation chez moi, quand nous étions encore d’humeur à nous amuser à tirer à la cible avec le revolver. Sa voix était à cette époque assez forte et sonore, un peu fausse, et cependant agréable et disant la santé. Et maintenant elle chantait d’une voix si faible..... Ce n’est pas que la chanson fût trop triste, c’était une romance quelconque, mais il y avait dans sa voix quelque chose de brisé, de cassé ; on eût dit qu’elle ne pouvait surmonter ce qui l’empêchait de sortir, on eût dit que c’était la chanson qui était malade. Elle chantait à mi-voix et tout à coup le son s’interrompit en s’élevant. Cette petite voix si pauvre s’arrêta comme une plainte. Elle toussotta et de nouveau, doucement, doucement, ténu, ténu, elle se reprit à chanter.....

Mes émotions prêtent à rire, on ne comprend pas les raisons de mon émotion ? Je ne la plaignais pas, c’était quelque chose de tout différent. D’abord, au moins au premier moment, je fus pris d’un étonnement étrange, effrayant, maladif et presque vindicatifs Elle chante, et devant moi encore ! A-t-elle oublié ? Qu’est-ce donc ? » Je restai tout bouleversé, puis je me levai, je pris mon chapeau et je sortis sans songer à ce que je faisais, probablement parce que Loukérïa m’avait apporté mon pardessus.

— Elle chante ! dis-je involontairement à Loukérïa. Cette fille ne comprit pas et me regarda d’un air ahuri. J’étais effectivement incompréhensible.

— Est-ce que c’est la première fois qu’elle chante ?

— Non, elle chante quelquefois quand vous n’êtes pas là, répondit Loukérïa.

Je me rappelle tout. Je m’avançai sur le palier, puis dans la rue, où je me mis à marcher sans savoir où j’allais. Je m’arrêtai au bout de la rue et je regardai devant moi. Des gens passaient, me bousculaient : je ne sentais rien. J’appelai une voiture et je me fis mener jusqu’au pont de la Police, sans savoir pourquoi. Puis je quittai la voiture brusquement en donnant vingt kopecks au cocher.

— Voilà pour ton dérangement, lui dis-je en riant d’un rire stupide. Mais je sentis en mon âme un transport soudain. Je retournai à la maison en hâtant le pas. Le son de la pauvre petite voix cassée me résonnait dans le cœur. La respiration me manquait. Le bandeau tombait, tombait de mes yeux. Si elle chantait ainsi en ma présence, c’est qu’elle avait oublié mon existence. Voilà ce qui était clair et terrible. C’est mon cœur qui sentait cela. Mais ce transport éclairait mon âme et surmontait ma terreur.

Ô ironie du sort ! Il n’y avait et ne pouvait y avoir en moi, durant cet hiver, quelque autre chose que ce transport, mais, moi-même, où étais-je tout cet hiver ? Étais-je auprès de mon âme ?

Je montai vivement l’escalier et je ne sais pas si je ne suis pas entré avec timidité. Je me rappelle seulement qu’il me sembla que le plancher oscillait et que je marchais sur la surface de l’eau d’une rivière. Je pénétrai dans la chambre. Elle était toujours assise à sa place, cousant la tête baissée, mais elle ne chantait plus. Elle me jeta un regard rapide et inattentif. Ce n’était pas un regard, mais un mouvement machinal et indifférent, comme on en a toujours à l’entrée d’une personne quelconque dans une pièce.

J’allai à elle tout droit et je me jetai sur une chaise comme un fou, tout à fait près d’elle. Je lui pris la main et je me rappelle lui avoir dit quelque chose... c’est-à-dire avoir voulu lui dire quelque chose, car je ne pouvais articuler nettement. Ma voix me trahissait, s’arrêtait dans mon gosier. Je ne savais que dire, la respiration me manquait.

— Causons... tu sais..... dis quelque chose, bégayai-je tout à coup stupidement. Peu m’importait l’intelligence en ce moment. Elle tressaillit de nouveau et recula tout effarée en me regardant en face. Mais soudain un étonnement sévère se marqua dans ses yeux. Oui, de l’étonnement, de la sévérité et de grands yeux. Cette sévérité, cet étonnement sévère m’attirèrent : « Alors c’est de l’amour, de l’amour encore » ? disait cet étonnement sans paroles.

Je lisais clairement en elle. Tout était bouleversé en moi. Je m’affaissai à ses pieds. Oui, je suis tombé à ses pieds. Elle se leva vivement, je la retins par les deux mains avec une force surhumaine.

Et je comprenais parfaitement ma situation désespérée, oh, je la comprenais ! Croiriez-vous cependant que tout bouillonnait en moi avec une telle force que je crus mourir ? J’embrassais ses pieds dans un accès d’ivresse bienheureuse, ou dans un bonheur sans fin, sans bornes, mais conscient de ma situation désespérée. Je pleurais, je disais des mots sans suite, je ne pouvais pas parler. La frayeur et l’étonnement furent remplacés, sur ses traits, par une pensée soucieuse, pleine d’interrogations et son regard était étrange, sauvage même, comme si elle se hâtait de comprendre quelque chose. Puis elle sourit. Elle marquait beaucoup de honte de me voir embrasser ses pieds, elle les retira. Je baisai aussitôt la terre à la place qu’ils quittaient. Elle le vit et commença à rire de honte (Vous savez, quand on rit de honte ?) Survint une crise d’hystérie ; je m’en aperçus à ses mains qui se mirent à trembler convulsivement. Je n’y fis pas attention et je continuai à balbutier que je l’aimais, que je ne me relèverais pas : « Donne que je baise ta robe, je resterais toute ma vie à genoux devant toi..... »

Je ne sais plus... je ne me rappelle pas, elle se mit à trembler, à sangloter. Un terrible accès d’hystérie se déclara. Je lui avais fait peur.

Je la portai sur son lit. Quand l’accès fut passé, je m’assis sur son lit. Elle, l’air très abattu, me prit les mains et me pria de me calmer : « Allons, ne vous tourmentez pas, calmez-vous ». Elle se reprit à pleurer. Je ne la quittai pas de toute la soirée. Je lui disais que je la mènerais aux bains de mer de Boulogne, tout de suite, dans quinze jours, que sa voix était brisée, que je l’avais bien entendu tout à l’heure, que je fermerais ma maison, que je la vendrais à Dobrourawoff, que nous commencerions une vie nouvelle, et à Boulogne, à Boulogne !

Elle écoutait, toujours craintive. Elle était de plus en plus effarée. Le principal pour moi n’était pas dans tout cela ; ce qu’il me fallait surtout, c’était rester à toute force à ses pieds, et baiser, baiser encore le sol où elle avait marché, me prosterner devant elle ! « Et je ne demanderai rien, rien de plus, répétais-je à chaque minute. Ne me réponds rien ! ne fais pas attention à moi. Permets-moi seulement de rester dans un coin à te regarder, à te regarder seulement. Fais de moi une chose à toi, ton chien..... »

Elle pleurait.......

— Moi qui espérais que vous me laisseriez vivre, comme cela ! fit-elle tout à coup malgré, elle, si malgré elle que peut-être elle ne s’aperçut pas qu’elle l’avait dit. Et pourtant c’était un mot capital, fatal, compréhensible au plus haut degré pour moi, dans cette soirée ! Ce fut comme un coup de couteau dans mon cœur ! Ce mot m’expliquait tout, et cependant elle était près de moi et j’espérais de toutes mes forces, j’étais très heureux. Oh je la fatiguai beaucoup, cette soirée-là, je m’en aperçus, mais j’espérais pouvoir tout changer à l’instant. Enfin, à la tombée de la nuit, elle s’affaiblit tout à fait et je lui persuadai de s’endormir, ce qu’elle fit aussitôt profondément.

Je m’attendais à du délire ; il y en eut en effet, mais peu. Toute la nuit je me levai, presque à chaque minute, et je m’approchai doucement d’elle pour la contempler. Je me tordais les mains en voyant cet être maladif sur ce pauvre lit de fer qui m’avait coûté trois roubles. Je me mettais à genoux sans oser baiser les pieds de l’endormie, contre sa volonté ; je commençais une prière, puis je me levais aussitôt. Loukérïa m’observait et sortait constamment de sa cuisine : j’allai la trouver et je lui dis d’aller se coucher, que le lendemain nous commencerions une nouvelle existence.

Et je le croyais aveuglément, follement, excessivement ! Oh ! cet enthousiasme, cet enthousiasme qui m’emplissait ! J’attendais seulement le lendemain. L’important était que je ne prévoyais aucun malheur malgré tous ces symptômes. Malgré le bandeau tombé, je n’avais pas de la situation une conscience entière, et longtemps, longtemps encore cette conscience me fit défaut ; jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à aujourd’hui même ! ! Et comment ma présence d’esprit pouvait-elle me revenir tout entière à ce moment-là : elle vivait encore à ce moment-là, elle était ici, devant moi, vivante, et moi devant elle. « Demain, pensais-je, elle s’éveillera, je lui dirai tout et elle comprendra tout. » Voilà mes réflexions d’alors, simples, claires, qui causaient mon enthousiasme !

La grosse affaire c’était le voyage à Boulogne. Je ne sais pas pourquoi, mais je croyais que Boulogne était tout, que Boulogne donnerait quelque chose de définitif. « À Boulogne, à Boulogne ! »..... J’attendais fébrilement le matin.


IX

Et il y a seulement quelques jours que c’est arrivé : cinq jours, seulement cinq jours. Mardi dernier ! Non, non, si elle avait attendu encore un peu de temps, un rien de temps..... j’aurais dissipé toute obscurité ! Ne s’était-elle pas tranquillisée déjà ? Le lendemain même elle me regardait avec un sourire, malgré ma confusion..... L’important, c’est que pendant tout ce temps, pendant ces cinq jours, il y avait chez elle un certain embarras, une certaine honte. Elle avait peur aussi, elle avait très peur. J’admets le fait et je ne me contredirai pas comme un fou, cette peur existait et comment n’aurait-elle pas existé ? Il y avait déjà si longtemps que nous étions éloignés l’un de l’autre, si séparés l’un de l’autre et, tout à coup, tout cela… Mais je ne prenais pas garde à sa frayeur, une espérance nouvelle luisait à mes yeux !..... Il est vrai, indubitablement vrai, que j’ai commis une faute. Il est même probable que j’en ai commis plusieurs. Quand nous nous sommes réveillés, dès le matin (c’était mercredi) j’ai commis une faute : je l’ai considérée tout de suite comme mon amie. C’était aller trop vite, beaucoup trop vite, mais j’avais besoin de me confesser, un besoin impérieux, il me fallait même plus qu’une confession ! J’allai si loin que je lui avouai des choses que je m’étais caché à moi-même toute ma vie. Je lui avouai aussi sans détour que tout cet hiver je n’avais pas douté de son amour pour moi. Je lui expliquai que l’établissement de ma maison de prêt n’avait été qu’une défaillance de ma volonté et de mon esprit, une œuvre à la fois de mortification et de vaine gloire. Je lui confessai que la scène du buffet du théâtre n’avait été qu’une lâcheté de mon caractère, de mon esprit défiant : c’était le décor de ce buffet qui m’avait impressionné. Voilà ce que je m’étais dit : « Comment en sortirai-je ? Ma sortie ne sera-t-elle pas ridicule ? » J’avais eu peur non pas d’un duel, mais du ridicule..... Ensuite je n’avais plus voulu en démordre. J’avais tourmenté tout le monde, depuis lors, à cause de cela, je ne l’avais épousée que pour la torturer.

En général je parlais presque constamment, comme dans le délire. Elle, elle me prenait les mains et me priait de m’arrêter : « Vous exagérez, disait-elle ; vous vous faites du mal. » Et ses larmes se reprenaient à couler presque par torrents ! Elle me priait toujours de ne pas continuer, de ne pas rappeler ces souvenirs.

Je ne faisais pas attention à ces prières, ou du moins pas assez attention : le printemps ! Boulogne ! Là le soleil, là notre nouveau soleil, c’est cela que je répétais sans cesse ! Je fermai ma maison, je passai mes affaires à Debrourawoff, j’allai même subitement jusqu’à lui proposer de tout donner aux pauvres, hormis les trois mille roubles héritées de ma marraine, avec lesquelles nous serions allés à Boulogne. Et puis, en revenant, nous aurions commencé une nouvelle vie de travail. Cela me parut entendu, car elle ne me répondit rien... elle sourit seulement. Je crois qu’elle avait souri par délicatesse, pour ne pas me chagriner. Je voyais, en effet, que je lui étais à charge ; ne croyez pas que j’étais assez sot, assez égoïste pour ne pas m’en apercevoir. Je voyais tout, jusqu’aux plus petits faits, je voyais, je savais mieux que personne ; tout mon désespoir s’étendait devant moi !

Je lui racontais constamment des détails sur elle et sur moi et aussi sur Loukérïa. Je lui racontais que j’avais pleuré... Oh ! je changeais de conversation, je tâchais aussi de ne pas trop comprendre certaines choses. Elle, elle s’animait quelquefois, une ou deux fois elle s’est animée, je me le rappelle ! Pourquoi prétendre que je ne regardais, que je ne voyais rien ? Si seulement cela n’était pas arrivé, tout se serait arrangé. Mais, elle-même, ne me racontait-elle pas, il y a trois jours, quand nous avons parlé de ses lectures, de ce qu’elle avait lu pendant l’hiver, ne riait-elle pas en me racontant la scène de Gil Blas et de l’archevêque de Grenade ? Et quel rire d’enfant, charmant, comme jadis lorsqu’elle était encore ma fiancée ! (Un moment encore, un moment !) Comme je me réjouissais ! Il m’étonnait beaucoup, d’ailleurs, l’incident à propos de l’archevêque : elle avait donc gardé pendant l’hiver assez de présence d’esprit et de bonne humeur pour rire à la lecture de ce chef-d’œuvre. Elle commençait à se tranquilliser complètement, à croire sérieusement que je la laisserais vivre comme cela : « Moi qui espérais que vous me laisseriez vivre comme cela » voilà ce qu’elle m’avait dit le mardi ! Oh quelle pensée d’enfant de dix ans ! Et elle croyait qu’en effet je la laisserais vivre comme cela : elle à sa table, moi à mon bureau, et ainsi de suite jusqu’à soixante ans. Et voilà tout à coup que je viens en mari, et il faut de l’amour au mari ! Malentendu ! Aveuglement !

J’avais le tort aussi de trop m’extasier en la regardant. J’aurais dû me contenir, car mes transports lui faisaient peur. Je me contenais, d’ailleurs, je ne lui baisais plus les pieds. Je n’ai pas une seule fois eu l’air de... enfin de lui faire voir que j’étais son mari. Cela ne me serait pas même venu à l’idée, je priais seulement ! Je ne pouvais pas ne rien dire absolument, me taire ! Je lui ai ouvert soudain tout mon cœur, en lui disant que sa conversation me ravissait, qu’elle était incomparablement plus instruite et plus développée que moi. Elle rougit beaucoup et, toute confuse, elle prétendit encore que j’exagérais. Alors, par bêtise, sans pouvoir me contenir, je lui dépeignis mon ravissement quand, derrière la porte, j’avais assisté à la lutte de son innocence aux prises avec ce drôle, combien son esprit, l’éclat de ses saillies, et tout à la fois sa naïveté enfantine m’avaient enchanté. Elle tressaillit, de la tête aux pieds et balbutia encore que j’exagérais. Mais soudainement son visage s’assombrit, elle cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, à chaudes larmes...

Alors je ne pus moi-même me contenir : je tombai une fois de plus à ses pieds, je baisai encore ses pieds et tout finit par une crise d’hystérie, comme le mardi précédent. C’était bien pire et, le lendemain...

Le lendemain ! Fou que je suis ! ce lendemain, c’est aujourd’hui, tout à l’heure !

Écoutez et suivez-moi bien : Quand nous nous sommes réunis pour prendre le thé (après l’accès que je viens de dire), sa tranquillité m’a frappé. Elle était tranquille ! Et moi, toute la nuit, j’avais frissonné de terreur en songeant aux rêves de la veille. Voilà, que tout à coup elle s’approche de moi, se place devant moi, joint les mains (c’était tout à l’heure !) et parle. Elle dit qu’elle est une criminelle, qu’elle le sait, que l’idée de son crime l’a torturée, tout l’hiver et la torture encore..... qu’elle apprécie ma générosité..... « Je serai pour vous une femme fidèle et je vous estimerai ». Ici je me dressai, et, comme un fou, je la pris dans mes bras ! Je l’embrassai, je couvris son visage et ses lèvres de baisers, comme un homme qui vient de retrouver sa femme après une longue absence. Et pourquoi l’ai-je quittée tout à l’heure ? Pendant deux heures ? C’était pour nos passeports..... Oh mon Dieu ! Si j’étais rentré cinq minutes plus tôt seulement, rien que cinq minutes..... Et cette foule à la porte cochère, tous ces yeux fixés sur moi..... Oh mon Dieu !.....

Loukérïa (oh ! maintenant je ne la laisserai pas partir, Loukérïa, pour rien au monde ; elle a été là tout l’hiver, elle pourra me raconter.....). Loukérïa dit que, quand j’ai eu quitté la maison et seulement une vingtaine de minutes avant mon retour, elle est entrée chez sa maîtresse pour lui demander quelque chose, je crois. Elle a remarqué que son image de la Vierge (l’image en question) avait été déplacée et posée, sur la table, comme si sa maîtresse venait de faire, sa prière.

— Qu’avez-vous ? maîtresse.

— Rien, Loukérïa ; va-t-en..... Attends, Loukérïa.

Elle s’approcha d’elle et l’embrassa.

— Êtes-vous heureuse, maîtresse ?

— Oui, Loukérïa.

— Le maître aurait dû venir depuis longtemps vous demander pardon, maîtresse ; Vous êtes réconciliés : que Dieu soit loué.

— C’est bien, Loukérïa. — Va, Loukérïa.

Et elle sourit d’un air étrange. Si étrange que Loukérïa revint dix minutes après pour voir ce qu’elle faisait :

« Elle se tenait contre le mur, près de la fenêtre, la tête appuyée sur sa main collée au mur. Elle restait comme cela pensive. Elle était si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue m’approcher et la regarder de l’autre pièce. Je la vois faire comme si elle souriait. Elle restait debout, en ayant l’air de réfléchir, et elle souriait. Je lui jette un dernier coup d’œil et je m’en vais sans faire de bruit, en pensant à ça. Mais voilà que j’entends tout à coup ouvrir la fenêtre. J’accours aussitôt et je lui dis : Il fait frais, maîtresse, vous allez prendre froid. Mais voilà que je l’aperçois debout sur la fenêtre, debout de toute sa longueur sur la fenêtre ouverte. Elle me tournait le dos et tenait à la main l’image de la Vierge. Le cœur me tourne et je crie : Maîtresse ! maîtresse ! Elle entend, elle fait le geste de retourner vers la chambre, mais elle ne se retourne pas, elle fait un pas en avant, serre l’image contre sa poitrine et se jette ! »

Je me rappelle seulement qu’elle était encore toute chaude quand je suis arrivé à la porte cochère. Et tout le monde me regardait. Tous parlaient avant mon arrivée ; on se tut en me voyant et on se rangea pour me laisser passer et.....elle était étendue à terre avec son image. Je me rappelle comme une ombre à travers laquelle je me suis avancé, et j’ai regardé longtemps. Et tout le monde m’entourait et me parlait sans que j’entendisse. Loukérïa était là, mais je ne la voyais pas ; Elle m’a dit m’avoir parlé. Je vois seulement encore la figure d’un bourgeois qui me répétait sans cesse : « Il lui est sorti de la bouche une boule de sang, Monsieur, une boule de sang ! » et il me montrait le sang sur le pavé, à la place. Il me semble avoir touché le sang avec le doigt. Cela fit une tache sur mon doigt, que je regardai. Cela, je me le rappelle. Et le bourgeois me disait toujours : « Une boule de sang, Monsieur, une boule de sang..... »

— Quoi, une boule de sang ! criai-je, dit-on, de toutes mes forces et je me jetai sur lui les mains levées.........

Oh sauvage ! sauvage !.... Malentendu ! invraisemblance ! impossibilité !


X

N’est-il pas vrai ? N’est-ce point invraisemblable ? — Ne peut-on dire que c’est impossible ? Pourquoi, pour quelle raison cette femme est-elle morte ?

Croyez-moi, je comprends, mais cependant le pourquoi de sa mort est tout de même une question. Elle a eu peur de : mon amour. Elle s’est sérieusement demandé : Faut-il accepter cette vie, ou non ? Elle n’a pu se décider, elle a mieux aimé mourir. Je sais, je sais qu’il n’y a pas tant à chercher : elle m’avait trop promis, elle a eu peur de ne pas pouvoir tenir. Il y a eu plusieurs circonstances tout à fait terribles.

Pourquoi est-elle morte ? voilà la question toujours, la question qui me brise le cerveau. Je l’aurais laissée vivre comme cela, comme elle disait, si elle avait voulu vivre comme cela. Elle ne l’a pas cru, voilà le fait..... Non, non, je me trompe, ce n’est pas cela. C’est probablement parce que, moi, il fallait m’aimer, honnêtement, avec son âme, et non comme elle aurait pu aimer l’épicier. Et comme elle était trop chaste, trop pure pour consentir à ne me donner qu’un amour digne de l’épicier, elle n’a pas voulu me tromper. Elle n’a pas voulu me tromper en me donnant pour un amour, une moitié d’amour, un quart d’amour. Trop grande honnêteté ! Et moi qui voulais lui inculquer de la grandeur d’âme, vous vous souvenez ? singulière pensée.

C’est très étrange. M’estimait-elle ? Je ne sais pas. Me méprisait-elle ou non ? Je ne crois pas qu’elle me méprisât. Il est très extraordinaire qu’il ne me soit pas venu à l’idée une seule fois, pendant tout l’hiver, qu’elle pouvait me mépriser. J’ai cru le contraire très fermement jusqu’au jour où elle m’a regardé avec un étonnement sévère. Oui, sévère. C’est alors que j’ai compris à l’instant qu’elle me méprisait. Je l’ai compris irrémédiablement et pour jamais. Ah ! elle pouvait bien me mépriser toute sa vie, pourvu qu’elle eût consenti à vivre ! Tout à l’heure encore, elle marchait, elle parlait ! Je ne puis comprendre comment elle a pu se jeter par la fenêtre ! Et comment même supposer cela cinq minutes avant ? J’ai appelé Loukérïa. Je ne me séparerai jamais de Loukérïa maintenant.

Ah nous aurions pu nous entendre encore ! Nous nous étions seulement beaucoup deshabitués l’un de l’autre pendant cet hiver... N’aurions-nous pas pu nous accoutumer de nouveau l’un à l’autre ? Pourquoi n’aurions-nous pas pu nous reprendre d’affection l’un pour l’autre et commencer une vie nouvelle ? Moi je suis généreux, elle l’est aussi : voilà un terrain de conciliation, quelques mots de plus, deux jours de plus et elle aurait tout compris.

Ce qui est malheureux, c’est que c’est un hasard, un simple, un grossier, un inerte hasard ! Voilà le malheur ! Cinq minutes trop tard... Si j’étais revenu cinq minutes plus tôt, cette impression momentanée se serait dissipée comme un nuage et n’aurait jamais repris son cerveau. Elle aurait fini par tout comprendre. Et maintenant de nouveau des pièces vides, de nouveau la solitude... Le balancier continue à battre ; ce n’est pas son affaire, à lui, il n’a point de regrets. Il n’a personne au monde..... voilà le malheur.

Je me promène, je me promène toujours. Je sais, je sais, ne me le soufflez pas : mon regret du hasard, des cinq minutes de retard, vous semble ridicule ? Mais l’évidence est là. Considérez une chose : Elle ne m’a pas seulement laissé écrit le mot : « n’accusez personne de ma mort » qui est usité en pareil cas. Ne pouvait-elle songer qu’on soupçonnerait peut-être Loukérïa ? Car enfin : « vous étiez seule avec elle, c’est donc vous qui l’avez poussée » voilà l’accusation possible. Au moins pouvait-on inquiéter Loukérïa injustement si quatre personnes ne s’étaient pas trouvées dans la cour pour la voir, son image à la main, au moment où elle se jetait. Mais c’est aussi un hasard qu’il se soit trouvé du monde pour la voir ! Non, tout ceci est venu d’un moment d’aberration ; une surprise, une tentation subite ! Et qu’est-ce que ça prouve qu’elle priât devant l’image ? Cela ne prouve point que ce fût en prévision de la mort. La durée de cet instant a peut-être seulement été de dix minutes. Elle n’a peut-être pris sa résolution qu’au moment où elle s’appuyait au mur, la tête dans sa main, en souriant. Une idée lui a passé par la tête, y a tourbillonné ; elle n’a pu y résister.

Il y a eu un malentendu évident, si vous voulez. Avec moi, on peut encore vivre.....Et si c’était réellement de l’anémie, simplement de l’anémie ? quelque épuisement d’énergie vitale ? Cet hiver l’avait trop épuisée ; voilà la cause...

Un retard ! ! !

Quelle maigreur dans cette bière ! Comme son nez semble pincé ! Les cils sont en forme de flèches. Et elle est tombée de manière à n’avoir rien de cassé, rien d’écrasé. Rien que cette « boule de sang ». Une cuillerée à dessert. La commotion intérieure. Étrange pensée : si on pouvait ne pas l’enterrer ? Car si on l’emporte, si..... Oh non, il est impossible qu’on l’emporte ! Ah, je sais bien qu’on doit l’emporter ; je ne suis pas fou et je ne délire pas. Au contraire, jamais ma pensée n’a été plus lucide. Mais comment alors ! comme autrefois ! personne ici, seul avec mes gages. Le délire, le délire, voilà le délire ! Je l’ai torturée jusqu’à la fin, voilà pourquoi elle est morte !

Que m’importent vos lois ? Que me font vos mœurs, vos usages, vos habitudes, votre gouvernement, votre religion ? Que votre magistrature me juge. Qu’on me traîne devant vos tribunaux, devant vos tribunaux publics et je dirai que je nie tout. Le juge criera : « silence, officier ». Et moi je lui crierai : « Quelle force as-tu pour que je t’obéisse ? Pourquoi votre sombre milieu a-t-il étouffé tout ce qui m’était cher ? À quoi me servent toutes vos lois maintenant ? Je les foule aux pieds ! Tout m’est égal ! »

Aveugle, aveugle ! Elle est morte, elle ne m’entend pas ! Tu ne sais pas dans quel paradis je t’aurais menée. J’avais les cieux dans mon âme, je les aurais répandus autour de toi ! tu ne m’aurais pas aimé ? hé bien qu’est-ce que ça fait ? nous aurions continué comme cela. Tu m’aurais parlé comme à un ami, cela aurait suffi pour nous rendre heureux, nous aurions ri ensemble joyeusement en nous regardant dans les yeux ; c’est comme cela que nous aurions vécu. Et si tu en avais aimé un autre, hé bien soit, soit ! Tu aurais été le voir, tu aurais ri avec lui et, moi, de l’autre côté de la rue, je t’aurais regardée.....Oh tout, tout, mais ouvre seulement les yeux ! Une fois, un instant ! un instant ! Tu me regarderais et, comme tout à l’heure, tu me jurerais d’être toujours ma femme fidèle ! D’un seul regard, cette fois, je te ferais tout fait comprendre.

Immobilité ! Ô nature inerte ! Les hommes sont seuls sur la terre, voilà le mal ! « Y a-t-il aux champs un homme vivant ? » s’écrie le chevalier russe [10]. Moi je crie aussi sans être le chevalier, et aucune voix ne me répond. On dit que le soleil vivifie l’univers. Le soleil se lève, regardez-le : n’est-ce point un mort ? Il n’y a que des morts. Tout est la mort. Les hommes sont seuls, environnés de silence. Voilà la terre ! « Hommes, aimez-vous les uns les autres. » Qui a dit cela ? Quel est ce commandement ? Le balancier continue à battre, insensible..... quel dégoût ! Deux heures du matin. Ses petites bottines l’attendent au pied de son petit lit... Quand on l’emportera demain, sérieusement, que deviendrai-je ?

Notes

1. Krotkaïa, la douce, la benine. Cette œuvre a été publiée dans Le Journal d’un écrivain dont Th. Dostoïewski était l’unique rédacteur. En quelques lignes qui précèdent la partie de l’avant-propos que nous traduisons, Dostoïewski s’excuse auprès de ses lecteurs de remplir un numéro entier avec ce récit au lieu et place de la matière ordinaire de sa revue. Il ajoute que l’idée de Krotkaïa l’a singulièrement hanté et qu’il a passé tout le mois à l’écrire.
2. Le Golos (la Voix) journal qui paraissait à Saint-Pétersbourg.
3. Il s’agit ici d’un usage russe qui consiste à laisser une lampe allumée au-dessus d’images pieuses.
4. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer, en traduisant ce passage d’une œuvre d’ailleurs si remarquable à d’autres égards, combien ses considérations de psychologie générale parfois mises par l’auteur dans la bouche du mari semblent déplacées, et peu vraisemblables en présence du cadavre de la femme.
5. Litchni dvorïanine, noblesse personnelle adhérente à la fonction et non transmissible.
6. Environ un franc vingt-cinq.
7. Deux francs cinquante.
8. Sorte de place, à Saint-Pétersbourg, sur laquelle se trouve l’entrée de maisons d’hospitalité de nuit.
9. Grosse théière en métal.
10. Citation des anciens livres de la Légende slave.

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - (1848), présentation et extrait

mardi, 21 octobre 2008

La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1847

bibliotheca la logeuse

Le jeune Ordynov est un noble sans le sou, menant une solitaire dédiée à ses études et sciences et à la recherche d'un logement de fortune. Son introversion, choisie au départ le rend de plus en plus malade et il est totalement dépassé par ses sentiments qu'il n'arrive pas à canaliser. Un jour sa vie bascule quand il rencontre dans la rue une jeune femme du nom de Catherine (ou Katérina, selon les traductions) et décide de la suivre. Arrivé à son logement il décide de peu à peu s'y imposer en tant que locataire. Catherine y vit avec un certain Mourine, un homme plus âgé et bien mystérieux, un vieillard étrange, moitié brigand, moitié saint qui, par la force de sa volonté, la tient enchaînée à lui. Mais la jeune femme, avide de liberté et d'amour, cherche en Ordynov un complice : elle lui conte son histoire, histoire compliquée faite d'héroïsme, de sang et d'élans mystiques. La passion s'empare peu à peu de ces deux êtres. Mais la jalousie de Mourine va peu à peu éloigner Ordynov de ce foyer. Son ami le commissaire Iaroslav Illitch lui racontera plus tard la véritable nature du couple Mourine-Catherine, nature dont Ordynov était loin de se douter.

Ecrit dans les années 1846-1847 et publié pour la première dans "Les Annales de Patrie" entre octobre et décembre 1947, La logeuse de l'écrivain russe Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski est un court roman qui reprend les thèmes essentiels chers à l'auteur: passion maladive, religion, errements de l'âme, ambiguités relationnelles, subtile analyse des tourments de l'âme humaine..., tous parfaitement imbriqués dans un récit qui pourtant n'atteint hélas guère la qualité des autres oeuvres, plus connues, de l'auteur. Avec uniquement ses trois à quatre personnages, le roman manque un peu de profondeur et d'étendue, sachant que généralement chez Dostoïevski l'intérêt provient généralement des personnages secondaires, ici absents. De plus l'histoire a quelque peu de mal à décoller et le lecteur n'accroche que très difficilement.

Même s'il ne fait pas partie des meilleurs, un intérêt réel subsiste cependant toujours comme dans tout livre de l'auteur, et cela principalement par son écriture.

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Extrait :

Première partie: Chapitre 1

Ordynov se décidait enfin à changer de logement. Sa logeuse, une femme âgée, très pauvre, veuve d’un fonctionnaire, avait dû, pour des raisons imprévues, quitter Saint-Pétersbourg et aller vivre chez des parents, dans un petit village, sans même attendre le premier du mois, date à laquelle expirait sa location. Le jeune homme, qui restait jusqu’au bout du terme, payé d’avance, songeait avec regret à ce logis qu’il allait devoir abandonner, et il en était triste. Cependant il était pauvre et son logement était cher. Le lendemain, après le départ de sa logeuse, il se coiffa de son bonnet et sortit regarder dans les petites ruelles de Pétersbourg les écriteaux collés aux portes cochères des maisons, s’arrêtant de préférence devant les immeubles les plus sombres et les plus populeux où il avait plus de chance de trouver la chambre qui lui convenait, chez de pauvres locataires.

Il y avait déjà un bon moment qu’il était absorbé dans sa recherche, quand, peu à peu, il se sentit envahi par des sensations neuves, presque inconnues. D’abord distraitement, négligemment, ensuite avec une vive attention, il regarda autour de lui. La foule et la vie de la rue, le bruit, le mouvement, la nouveauté des choses, toute cette activité, ce train-train de la vie courante qui ennuie depuis longtemps le Pétersbourgeois affairé, surmené, qui, toute sa vie, cherche en vain, et avec une dépense énorme d’énergie, la possibilité de trouver le calme, le repos dans un nid chaud acquis par son travail, son service ou d’autres moyens – toute cette prose, terre à terre, éveillait en Ordynov, au contraire, une sensation douce, joyeuse, presque enthousiaste. Ses joues pâles se couvrirent d’un léger incarnat, ses yeux brillèrent d’une nouvelle espérance, et, avec avidité, à larges bouffées, il aspira l’air froid et frais. Il se sentait extraordinairement léger.

Il avait toujours mené une vie calme, solitaire. Trois ans auparavant, il avait obtenu un grade scientifique et, devenu libre autant que possible, il était allé chez un vieillard que, jusqu’alors, il ne connaissait que de nom. Là on l’avait fait attendre longtemps, jusqu’à ce que le valet de pied en livrée eût daigné l’annoncer pour la deuxième fois. Enfin, il avait été introduit dans un salon haut, sombre, désert, inhospitalier, comme il y en a encore dans certaines vieilles demeures seigneuriales où la vie semble s’être figée. Dans le salon, il avait aperçu un vieillard à cheveux blancs, chamarré de décorations, l’ami et le collègue de feu son père et son tuteur. Le vieillard lui avait remis un peu d’argent. La somme était minime ; c’était ce qui restait de l’héritage de ses aïeux, vendu par autorité de justice, pour dettes. Ordynov avait pris cet argent d’un air indifférent, puis avait dit adieu pour toujours à son tuteur et était sorti dans la rue. Cet après-midi d’automne était froid et sombre. Le jeune homme était pensif et une tristesse immense déchirait son cœur. Une flamme brillait dans ses yeux ; il avait des frissons de fièvre. Il calculait, chemin faisant, qu’avec l’argent qu’il venait de recevoir il pourrait vivre deux ans, ou trois, quatre ans peut-être, s’il ne mangeait pas toujours à sa faim. La nuit vint ; la pluie commençait à tomber. Il loua le premier réduit qu’il trouva, et, une heure après, y était installé. Là, il s’enferma comme dans un cloître, renonça complètement au monde, et, deux ans plus tard, il était devenu tout à fait sauvage.

Il le devint sans le remarquer ; il ne pensait même pas qu’il y eut une autre vie bruyante, agitée, changeante, attirante et toujours, tôt ou tard, inévitable. À vrai dire, malgré lui, il avait entendu parler de cette vie, mais il l’ignorait et ne cherchait pas à la connaître. Son enfance avait été solitaire ; maintenant il était absorbé tout entier par la passion la plus profonde, la plus insatiable, par une de ces passions qui ne laissent pas aux êtres comme Ordynov la moindre possibilité pour une activité pratique, vitale. Cette passion c’était la Science. En attendant elle rongeait sa jeunesse d’un poison lent, délicieux ; elle troublait même le repos de ses nuits, et le privait de la nourriture saine et de l’air frais qui jamais ne pénétrait dans son réduit. Mais Ordynov, dans l’engouement de sa passion, ne voulait même pas le remarquer. Il était jeune, et, pour le moment, il ne demandait rien de plus. Sa passion le laissait enfant pour tout ce qui était de la vie extérieure, et le rendait incapable à jamais d’écarter les braves gens pour se faire une petite place parmi eux, le cas échéant. La science, entre certaines mains, est un capital ; la passion d’Ordynov était une arme tournée contre lui-même.

C’était moins la volonté nette et logique d’apprendre, de savoir, qui l’avait dirigé vers les études auxquelles il s’était adonné jusqu’à ce jour, qu’une sorte d’attirance inconsciente. Encore enfant, on le considérait comme un original, car il ne ressemblait en rien à ses camarades. Il n’avait pas connu ses parents. À cause de son caractère bizarre, de sa sauvagerie, il avait souffert beaucoup de la part de ses jeunes condisciples et cela l’avait rendu encore plus sombre, si bien que, peu à peu, il s’était écarté complètement des hommes pour se renfermer en lui-même.

Dans ses études solitaires, jamais, pas plus que maintenant, il n’y avait eu d’ordre, de système. C’était comme le premier élan, la première ardeur, la première fièvre de l’artiste. Il s’était créé un système à son usage. Il y avait réfléchi pendant des années, et en son âme se formait peu à peu l’image encore vague, amorphe, mais divinement belle de l’idée, incarnée dans une forme nouvelle, lumineuse. Et cette forme, en voulant se dégager de son âme, la faisait souffrir. Il en sentait timidement l’originalité, la vérité, la puissance. Sa créature voulait déjà vivre par elle-même, prendre une forme, s’y fortifier ; mais le terme de la gestation était encore loin, peut-être très loin, peut-être était-il inaccessible.

Maintenant Ordynov marchait dans les rues comme un étranger, comme un ermite sorti soudain de son désert de silence, dans la ville bruyante et mouvante. Tout lui paraissait neuf et curieux. Mais il était à tel point étranger à ce monde qui bouillonnait et s’agitait autour de lui, qu’il n’avait pas même l’idée de s’étonner de ses sensations bizarres. Il paraissait ne pas s’apercevoir de sa sauvagerie. Au contraire, un sentiment joyeux, une sorte d’ivresse, comme celle de l’affamé à qui, après un long jeûne, on donnerait à boire et à manger, naissait en lui. Il peut sembler étrange qu’un événement d’aussi mince importance qu’un changement de logis ait suffi à étourdir et à émouvoir un habitant de Pétersbourg, fût-ce Ordynov ; mais il faut dire que c’était peut-être la première fois qu’il sortait pour affaire. Il lui était de plus en plus agréable d’errer dans les rues, et il regardait tout en flâneur.

Fidèle, même maintenant, à son occupation habituelle, il lisait, dans le tableau qui se découvrait merveilleux devant lui, comme entre les lignes d’un livre. Tout le frappait. Il ne perdait pas une seule impression et, de son regard pensif, il scrutait les visages des passants, observait attentivement l’aspect de tout ce qui l’entourait, écoutait avec ravissement le langage populaire, comme s’il contrôlait surtout les conclusions nées dans le calme de ses nuits solitaires. Souvent, un détail le frappait, provoquant une idée, et, pour la première fois, il ressentit du dépit de s’être enseveli vivant dans sa cellule. Ici tout allait beaucoup plus vite, son pouls battait plus fort et plus rapidement. L’esprit, opprimé par l’isolement, stimulé seulement par l’effort exalté, travaillait maintenant avec rapidité, assurance et hardiesse. En outre, presque inconsciemment, il désirait s’introduire d’une façon quelconque dans cette vie étrangère pour lui ; car, jusqu’à ce jour, il ne la connaissait, ou plutôt ne la pressentait, que par l’instinct de l’artiste. Son cœur battait malgré lui de l’angoisse de l’amour et de la sympathie. Il examinait avec plus d’attention les gens qui passaient devant lui, mais tous étaient lointains, soucieux et pensifs… Peu à peu le sentiment d’Ordynov se dissipait. Déjà, la réalité l’oppressait et lui imposait une sorte de crainte et de respect. Cet assaut d’impressions jusqu’alors inconnues commençait à le fatiguer. Comme un malade qui se lève joyeusement de son lit pour la première fois, et retombe frappé par la lumière et le tourbillon éclatant de la vie, de même, Ordynov était étourdi et fatigué par le bruit et la vivacité des couleurs de la foule qui passait devant lui. La tristesse et l’angoisse le gagnaient. Il commençait à avoir peur pour toute sa vie, pour son activité, même pour l’avenir. Une pensée nouvelle tuait son calme ; tout à coup, il venait de se dire qu’il était seul, que personne ne l’aimait et que lui-même n’avait jamais eu l’occasion d’aimer quelqu’un. Quelques passants auxquels, par hasard, il avait adressé la parole en commençant sa promenade, l’avaient regardé d’une façon étrange, blessante. Il voyait qu’on le prenait pour un fou, ou du moins pour un original des plus singuliers, ce qui d’ailleurs était tout à fait juste. Alors il se souvint que tout le monde était gêné en sa présence, toujours ; dès son enfance, tous l’évitaient à cause de son caractère renfermé, obstiné, et la compassion qui, parfois, se manifestait en lui était pénible aux autres ou incomprise d’eux. Et de tout cela il avait souffert, étant enfant ; alors qu’il ne ressemblait à aucun enfant de son âge. Maintenant cela lui revenait et il constatait que, de tout temps, tous l’avaient abandonné et fui.

Sans se rendre compte comment il y était venu, Ordynov se trouva dans un quartier très éloigné du centre de Pétersbourg. Après un dîner très sommaire dans un petit débit, il recommença à errer par les rues, traversa des places et arriva ainsi à une sorte de chemin bordé de palissades jaunes et grises. Au lieu de riches constructions c’étaient maintenant de misérables masures et des bâtiments d’usines immenses, monstrueux, rouges, noircis, avec de hautes cheminées. Tout alentour était désert et vide ; tout avait l’air sombre et hostile ; cela semblait du moins à Ordynov. Le soir venait. Au bout d’une longue ruelle il arriva à la petite place de l’église paroissiale.

Il y entra distraitement. Le service venait de finir. L’église était presque vide. Deux vieilles femmes étaient agenouillées à l’entrée. Un sacristain, petit vieillard à cheveux blancs, éteignait les cierges. Les rayons du soleil couchant traversaient en un large flot le vitrail étroit de la coupole et éclairaient d’une lumière fulgurante l’un des autels. Mais leur éclat diminuait peu à peu, et plus l’obscurité s’épaississait à l’intérieur du temple, plus merveilleusement brillaient, par endroits, les icônes dorées, éclairées par la lumière vacillante des veilleuses et des cierges.

Saisi d’une profonde angoisse et d’un étrange sentiment d’oppression, Ordynov s’appuya contre la muraille dans le coin le plus sombre de l’église et s’abandonna pour un instant. Il se ressaisit quand les pas sourds, mesurés, de deux visiteurs retentirent sous les voûtes. Il leva les yeux et une curiosité inexprimable s’empara de lui à la vue des nouveaux venus. C’était un vieillard et une jeune femme. Le vieillard était de haute taille, droit et bien conservé, mais très maigre et d’une pâleur maladive. À son extérieur on pouvait le prendre pour un marchand d’une province lointaine. Il portait, déboutonné, un long caftan noir doublé de fourrure, évidemment un habit de fête, en dessous duquel paraissait un autre vêtement très long, soigneusement boutonné du haut en bas. Le cou était négligemment entouré d’un foulard rouge vif. Dans sa main, il tenait un bonnet de fourrure. Une longue et fine barbe grise tombait sur sa poitrine, et, sous des sourcils épais, brillait un regard fiévreux, hautain et profond.

La femme, qui pouvait avoir une vingtaine d’années, était merveilleusement belle. Elle avait une belle pelisse courte, bleue, doublée de fourrure rare. Sa tête était couverte d’un foulard de soie blanche attaché sous le menton. Elle marchait les yeux baissés : une gravité pensive, émanant de toute sa personne, se marquait nettement, tristement, sur le contour délicieux de son visage délicat aux lignes fines, douces et juvéniles.

Il y avait dans ce couple inattendu quelque chose d’étrange.

Le vieillard s’arrêta au milieu de l’église, s’inclina de tous côtés, bien que l’église fût complètement déserte. Sa compagne fit de même. Ensuite il la prit par le bras et l’amena devant une grande image de la Vierge, sous le vocable de laquelle était l’église, qui brillait près de l’autel dans l’éclat aveuglant des feux que reflétait son cadre d’or serti de pierres précieuses.

Le sacristain, qui restait seul dans l’église, salua le vieillard avec respect. Celui-ci lui répondit d’un signe de tête. La femme tomba à genoux devant l’icône. Le vieillard prit l’extrémité du voile attaché à l’icône et lui en couvrit la tête. Un sanglot sourd éclata dans l’église.

Ordynov était frappé de la solennité de toute cette scène, et impatient d’en voir la fin. Deux minutes après, la femme releva la tête, et la lumière vive du lampadaire éclaira de nouveau son charmant visage. Ordynov tressaillit et fit un pas en avant. Déjà elle tendait sa main au vieillard et tous deux sortirent lentement de l’église. Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune femme, des yeux bleus profonds, avec de longs cils qui se détachaient sur la blancheur de son visage et ombraient ses joues pâles. Un sourire éclairait ses lèvres, mais le visage portait la trace d’une terreur mystérieuse et enfantine. Elle se serrait timidement contre le vieillard et on voyait qu’elle tremblait toute d’émotion.

Frappé, fouetté par un sentiment inconnu, joyeux et tenace, Ordynov les suivit rapidement et, sur le parvis de l’église, leur coupa le chemin. Le vieillard le regarda d’un air hostile et sévère. Elle aussi jeta un regard sur lui, mais sans curiosité, distraitement, comme si une autre pensée lointaine l’absorbait.

Ordynov les suivit sans même s’en rendre compte. Il faisait déjà nuit. Le vieillard et la jeune femme entrèrent dans une grande rue large, sale, pleine de petites boutiques diverses, de dépôts de farine, d’auberges, et qui menait tout droit hors de la ville. Dans cette rue, ils prirent une longue ruelle étroite, fermée de chaque côté par des palissades et que terminait l’énorme mur noirci d’une grande maison de quatre étages, dont l’autre issue donnait sur une grande rue populeuse. Ils étaient déjà près de la maison quand le vieillard, soudain, se retourna et jeta un regard impatient sur Ordynov. Le jeune homme s’arrêta net, surpris lui-même de sa conduite. Le vieillard se retourna pour la seconde fois, comme pour s’assurer si la menace avait produit son effet. Ensuite ils entrèrent tous deux, lui et la jeune femme, dans la cour de la maison.

Ordynov revint sur ses pas pour rentrer chez lui. Il était de fort mauvaise humeur. Il s’en voulait d’avoir perdu ainsi toute une journée, de s’être fatigué sans raison et surtout d’avoir commis la sottise de prendre pour une sorte d’aventure un incident plus que banal.

Quelque dépit qu’il ait eu, le matin, de sa sauvagerie, toutefois son instinct le portait à fuir tout ce qui pouvait le distraire, le détourner, l’arracher de son monde intérieur, artistique. Maintenant, avec une certaine tristesse, un certain regret, il pensait à son coin tranquille ; puis il ressentit de l’angoisse ainsi que le souci d’une situation indécise, des démarches à faire, et, en même temps, il était irrité qu’une pareille misère pût l’occuper. Enfin, fatigué, incapable de lier deux idées, il arriva, très tard déjà, à son logis. Avec étonnement, il remarqua qu’il avait failli passer devant sa maison sans la reconnaître. Machinalement, en hochant la tête pour sa distraction qu’il attribuait à la fatigue, il monta l’escalier jusqu’à sa chambre, sous les toits. Il alluma une bougie. Une minute après, l’image de la femme sanglotant surgit, là, devant lui. Cette impression était si obsédante, si forte, son cœur lui retraçait avec un tel amour les traits doux et calmes de son visage empreint d’un attendrissement mystérieux et d’effroi, mouillé de larmes d’enthousiasme ou de repentir enfantins, que ses yeux se voilèrent, et il lui sembla que dans toutes ses veines coulait du feu. Mais la vision s’effaça vite. Après la surexcitation la réflexion vint, ensuite le dépit, puis une sorte de colère ; après quoi, épuisé de fatigue, sans se dévêtir, il s’enveloppa dans ses couvertures et se jeta sur son lit…

Ordynov s’éveilla assez tard dans la matinée ; il se sentait irrité, déprimé. Il s’habilla à la hâte en s’efforçant de penser à ses soucis quotidiens, et, une fois dehors, dirigea ses pas du côté opposé au chemin suivi la veille. Enfin il trouva une chambre, quelque part dans le logement d’un pauvre Allemand, nommé Spies, qui vivait là avec sa fille, Tinichen. Spies, après avoir reçu les arrhes, alla aussitôt décrocher l’écriteau suspendu à la porte cochère. Il avait loué à Ordynov surtout à cause de l’amour de celui-ci pour la science, car lui-même projetait de se mettre à l’étude très sérieusement. Ordynov prévint qu’il s’installerait le soir même. Il reprit le chemin de sa demeure, mais, réflexion faite, soudain, se dirigea du côté opposé. Le courage lui revenait ; il sourit même en pensant à sa curiosité. Dans son impatience, le chemin lui semblait extrêmement long. Enfin il arriva à l’église où il était entré la veille au soir. On chantait la messe. Il choisit un endroit d’où il pouvait voir presque tous les fidèles. Mais ceux qu’il cherchait n’étaient pas là. Après une longue attente il sortit, tout rougissant. S’entêtant à réprimer un sentiment qui l’envahissait malgré lui, il essayait de toutes ses forces de changer le cours de ses pensées. Ramené aux choses courantes de la vie, il s’avisa qu’il était temps de dîner, et, croyant en effet ressentir la faim, il entra dans le même débit où il avait mangé la veille. Il ne se souvenait pas, par la suite, comment il l’avait quitté.

Longtemps et sans idées nettes, il erra dans les rues et les ruelles populeuses ou désertes et enfin il arriva à un endroit écarté qui n’était déjà plus la ville et où s’étendait un champ jauni. Ce silence profond lui communiqua une impression qu’il n’avait pas éprouvée depuis longtemps, et il se ressaisit. C’était une de ces journées sèches et froides comme il y en à parfois à Pétersbourg, en octobre. Non loin de là il y avait une isba et, tout près, deux meules de foin. Un petit cheval, aux côtes saillantes, la tête baissée, la langue pendante, était là sans harnais, à côté d’un petit char à deux roues ; il semblait songer à quelque chose. Un chien, en grognant, rongeait un os près d’une roue brisée. Un enfant de trois ans, vêtu d’une simple chemise, tout en grattant sa tête blonde, regardait avec étonnement le citadin qui était là. Derrière l’isba commençaient les champs et les potagers. À l’horizon, la ligne noire de la forêt bordait le bleu du ciel ; du côté opposé s’amoncelaient des nuages neigeux qui semblaient chasser devant eux une bande d’oiseaux migrateurs, fuyant sans cris, sur le ciel. Tout était silencieux et d’une tristesse solennelle, comme en une sorte d’attente… Ordynov voulait aller plus loin, mais le désert commençait à l’oppresser. Il retourna dans la ville, où s’entendit tout à coup le bruit sourd des cloches appelant les fidèles au service vespéral. Il pressa le pas et se retrouva bientôt devant l’église qu’il connaissait si bien depuis la veille.

La femme inconnue était déjà là.

Elle était à genoux, à l’entrée même, parmi la foule des fidèles. Ordynov se fraya un chemin à travers les mendiants, les vieilles femmes en guenilles, les malades et les estropiés qui attendaient l’aumône à la porte de l’église, et il vint se mettre à genoux à côté de son inconnue. Leurs vêtements se touchaient. Il entendait le souffle haletant qui sortait de ses lèvres, qui chuchotaient une prière ardente. Les traits de son visage étaient, comme hier, bouleversés par un sentiment de piété infinie, et de nouveau ses larmes coulaient et séchaient sur ses joues brûlantes, comme pour les laver de quelque crime terrible. L’endroit où ils se trouvaient était tout à fait sombre. Par instants seulement, le vent qui rentrait par la vitre ouverte de la fenêtre étroite, agitait la flamme qui éclairait alors d’une lueur vacillante le visage de la jeune femme, dont chaque trait se gravant dans la mémoire d’Ordynov obscurcissait sa vue et lui martelait le cœur d’une douleur sourde, insupportable. Mais dans cette souffrance il y avait une jouissance indicible. Il n’y put tenir. Toute sa poitrine tremblait, et, en sanglotant, il inclina son front brûlant sur les dalles froides de l’église. Il n’entendait et ne sentait rien, sauf la douleur de son cœur qui se mourait dans une souffrance délicieuse.

Cette sensibilité extrême ainsi que cette pureté et cette faiblesse du sentiment étaient-elles développées par la solitude ? Cet élan du cœur se préparait-il dans le silence angoissant, étouffant, infini, des longues nuits sans sommeil, traversées par les aspirations inconscientes et les tressaillements de l’esprit impatient, ou tout simplement le moment était-il venu, était-ce la minute solennelle, fatale, inéluctable ? Il arrive que par une journée chaude, étouffante, tout à coup le ciel entier devient noir et l’orage éclate en pluie et en feu sur la terre assoiffée ; et l’orage attache des perles de pluie aux branches des arbres, fouette l’herbe des champs, écrase sur le sol les tendres fleurs, pour qu’après, aux premiers rayons du soleil, tout, revivant de nouveau, acclame le ciel et lui envoie son encens voluptueux et l’hymne de sa reconnaissance… Mais Ordynov ne pouvait maintenant se rendre compte de ce qui se passait en lui. À peine avait-il conscience d’être…

Le service prit fin sans même qu’il s’en aperçût, et il se retrouva suivant son inconnue à travers la foule qui s’amassait à la sortie. Par moments il rencontrait son regard étonné et clair. Arrêtée à chaque instant par la foule, elle se retourna vers lui plusieurs fois. Son étonnement semblait grandir de plus en plus ; puis tout d’un coup, son visage s’empourpra.

À ce moment, soudain, dans la foule, parut le vieillard de la veille. Il la prit par le bras. Ordynov rencontra de nouveau son regard mauvais et moqueur et une colère étrange, subite, le mordit au cœur. Les ayant perdus de vue dans l’obscurité, d’un effort violent, il s’élança en avant et sortit de l’église. Mais l’air frais du soir ne pouvait le rafraîchir. Sa respiration s’arrêtait, se faisant de plus en plus rare ; son cœur se mit à battre lentement et fortement, comme s’il voulait lui rompre la poitrine. Enfin il s’aperçut qu’il avait complètement perdu ses inconnus ; il ne les apercevait plus, ni dans la rue, ni dans la ruelle. Mais dans la tête d’Ordynov, venait de naître l’idée d’un plan hardi, bizarre, un de ces projets fous qui, en revanche, dans des cas pareils, aboutissent presque toujours.

Le lendemain, à huit heures du matin, il se rendit à la maison, du côté de la ruelle, et pénétra dans une petite cour étroite, sale et puante, qui était quelque chose comme la fosse à ordures de la maison.

Le portier occupé à quelque besogne dans la cour s’arrêta, le menton appuyé sur le manche de sa pelle, et regarda Ordynov de la tête aux pieds ; puis il lui demanda ce qu’il désirait.

Le portier était un jeune garçon de vingt-cinq ans, d’origine tatare, au visage vieilli, ridé, de petite taille.

- Je cherche un logement, répondit Ordynov nerveusement.

- Lequel ? demanda le portier avec un sourire. Il regardait Ordynov comme s’il connaissait toute son histoire.

- Je voudrais louer une chambre chez des locataires, dit Ordynov.

- Dans cette cour, il n’y en a pas, dit le portier, d’un air mystérieux.

- Et ici ?

- Ici non plus.

Le portier reprit sa pelle.

- Peut-être m’en cèdera-t-on une tout de même ? insista Ordynov en glissant dix kopecks au portier.

Le Tatar regarda Ordynov, empocha la pièce, reprit de nouveau sa pelle, et, après un court silence, répéta qu’il n’y avait rien à louer.

Mais déjà le jeune homme ne l’écoutait plus. Il montait sur les planches pourries, jetées à travers une large flaque d’eau, conduisant à la seule entrée qu’avait, dans cette cour, le pavillon noir, sale, comme noyé dans cette eau bourbeuse.

Au rez-de-chaussée du pavillon habitait un pauvre fabricant de cercueils. Ordynov passa devant son atelier et, par un escalier glissant, en colimaçon, il monta à l’étage supérieur. En tâtonnant dans l’obscurité il trouva une grosse porte mal équarrie, tourna le loquet et l’ouvrit. Il ne s’était pas trompé. Devant lui se tenait le vieillard qu’il connaissait et qui, fixement, avec un étonnement extrême, le regarda.

- Que veux-tu ? dit-il brièvement, presque chuchotant.

- Est-ce qu’il y a un logement ? demanda Ordynov, oubliant presque tout ce qu’il voulait dire. Derrière l’épaule du vieillard, il aperçut son inconnue.

Le vieux, sans répondre, se mit à refermer la porte en poussant avec elle Ordynov.

- Il y a une chambre, fit tout à coup la voix douce de la jeune femme.

Le vieillard lâcha la porte.

- J’ai besoin d’un coin, n’importe quoi, dit Ordynov en se précipitant dans le logement et s’adressant à la belle.

Mais il s’arrêta étonné, comme pétrifié, dès qu’il eut jeté un regard sur ses futurs logeurs. Devant ses yeux se déroulait une scène muette extraordinaire. Le vieux était pâle comme un mort, on eût dit qu’il se trouvait mal. Il regardait la femme d’un regard de plomb, immobile et pénétrant. Elle, d’abord, pâlit aussi, mais ensuite tout son sang afflua à son visage et ses yeux brillèrent étrangement. Elle conduisit Ordynov dans l’autre chambre.

Tout le logement se composait d’une pièce assez vaste, divisée par deux cloisons en trois parties. Du palier on entrait directement dans une antichambre étroite, sombre ; en face était la porte menant évidemment à la chambre des maîtres. À droite, c’était la chambre à louer. Elle était étroite et basse, avec deux petites fenêtres également très basses. Elle était tout encombrée d’objets divers, comme il y en a dans chaque logement. C’était pauvre, exigu, mais aussi propre que possible. Le mobilier consistait en une simple table de bois blanc, deux chaises très ordinaires et deux bancs étroits, placés de chaque côté de la pièce, le long du mur. Une grande icône ancienne, à couronne dorée, était appendue dans l’angle et, devant elle brûlait une veilleuse. Un énorme et grossier poêle russe donnait, par moitié, dans cette chambre et dans l’antichambre.

Évidemment trois personnes ne pouvaient vivre dans un pareil logement.

Ils commencèrent à marchander, mais sans suite dans les idées, et se comprenant à peine les uns les autres.

À deux pas de la femme, Ordynov entendait battre son cœur. Il voyait qu’elle tremblait toute d’émotion et même de peur. Enfin, on tomba d’accord. Le jeune homme déclara qu’il s’installerait tout de suite et regarda le patron. Le vieillard était debout devant la porte, toujours pâle, mais un sourire doux, même pensif, errait sur ses lèvres. Ayant rencontré le regard d’Ordynov, il fronça de nouveau les sourcils.

- As-tu un passeport ? demanda-t-il tout d’un coup d’une voix haute et brève, en ouvrant à Ordynov la porte de l’antichambre.

- Oui, répondit celui-ci un peu étonné.

- Qui es-tu ?

- Vassili Ordynov, gentilhomme. Je ne sers nulle part. Je m’occupe de mes affaires, dit-il sur le même ton que le vieux.

- Moi aussi, fit le vieillard. Mon nom est Ilia Mourine, bourgeois. Cela te suffit ? Va…

Une heure plus tard, Ordynov était dans son nouveau logement, non moins étonné du changement que l’Allemand, qui déjà commençait à craindre, avec sa Tinichen, que le nouveau locataire ne leur jouât un tour.

Ordynov, lui, ne comprenait pas comment tout cela était arrivé, et ne voulait pas le comprendre…

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Voir également :
- Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - (1848), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral

mardi, 07 octobre 2008

La dame de pique (Pikovaya dama) - Alexandre Pouchkine - 1833

bibliotheca la dame de pique

Une étrange histoire circule sur la vieille comtesse Anna Fedorovna. On raconte que, lorsque celle-ci était jeune, on lui aurait confié un secret lui permettant de gagner de manière infaillible aux cartes. Fasciné par les perspectives de richesse que pourrait lui amener ce pouvoir, Hermann, jeune officier du génie, use de tous ses charmes pour courtiser Lisaveta Ivanovna, jeune demoiselle de compagnie auprès de la comtesse, afin de pouvoir s'approcher de cette comtesse et lui soustraire son secret. Il finit par obtenir par la force un entretien avec la vielle femme. Mais celui-ci ne tourne pas comme prévu et la comtesse meurt. Disparue elle revient cependant hanter les rêves du jeune Hermann pour lui dévoiler son secret en échange d'une promesse. Rêve hallucinatoire ou réalité fantastique, Hermann plonge complètement dans le jeu quitte à s'y perdre à jamais.

La dame de pique est une nouvelle d'Alexandre Pouchkine écrite en 1833 et publiée en 1834, trois ans avant la mort de l'auteur. Cette magnifique nouvelle prend l'allure d'un conte fantastique, même si celui-ci n'est jamais confirmé. Le lecteur est accroché au destin tragique de Hermann et de la comtesse Anna Fedorovna, ainsi qu'aux autres personnages, tous d'une grande puissance. Le suspense est maintenu jusqu'au bout, d'ailleurs la fin reste ambigüe. Le tout est servi dans le riche et magnifique style d'écriture du grand écrivain russe, les traductions françaises de Prosper Mérimée et d'André Gide présentent tout autant de qualités.

La dame de pique sera adaptée à l'opéra sur une musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski et sur un livret signé par Modest Ilitch Tchaïkowski, le frère du compositeur.

Une nouvelle à lire !

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Texte intégral :

traduction de Prosper Mérimée

I

On jouait chez Naroumof, lieutenant aux gardes à cheval. Une longue nuit d’hiver s’était écoulée sans que personne s’en aperçût, et il était cinq heures du matin quand on servit le souper. Les gagnants se mirent à table avec grand appétit ; pour les autres, ils regardaient leurs assiettes vides. Peu à peu néanmoins, le vin de Champagne aidant, la conversation s’anima et devint générale.

« Qu’as-tu fait aujourd’hui, Sourine ? demanda le maître de la maison à un de ses camarades.

– Comme toujours, j’ai perdu. En vérité, je n’ai pas de chance. Je joue la mirandole ; vous savez si j’ai du sang-froid. Je suis un ponte impassible, jamais je ne change mon jeu, et je perds toujours !

– Comment ! Dans toute ta soirée, tu n’as pas essayé une fois de mettre sur le rouge ? En vérité ta fermeté me passe.

– Comment trouvez-vous Hermann ? dit un des convives en montrant un jeune officier du génie. De sa vie, ce garçon là n’a fait un paroli[1] ni touché une carte, et il nous regarde jouer jusqu’à cinq heures du matin.

– Le jeu m’intéresse, dit Hermann, mais je ne suis pas d’humeur à risquer le nécessaire pour gagner le superflu.

– Hermann est Allemand ; il est économe, voilà tout, s’écria Tomski ; mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est ma grand-mère, la comtesse Anna Fedotovna.

– Pourquoi cela ? lui demandèrent ses amis.

– N’avez-vous pas remarqué, reprit Tomski, qu’elle ne joue jamais ?

– En effet, dit Naroumof, une femme de quatre-vingts ans qui ne ponte pas, cela est extraordinaire.

– Vous ne savez pas le pourquoi ?

– Non. Est-ce qu’il y a une raison ?

– Oh ! bien, écoutez. Vous saurez que ma grand-mère, il y a quelque soixante ans, alla à Paris et y fit fureur. On courait après elle pour voir la Vénus moscovite*[2]. Richelieu lui fit la cour, et ma grand-mère prétend qu’il s’en fallut peu qu’elle ne l’obligeât par ses rigueurs à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, les femmes jouaient au pharaon. Un soir, au jeu de la cour, elle perdit sur parole, contre le duc d’Orléans, une somme très considérable. Rentrée chez elle, ma grand-mère ôta ses mouches, défit ses paniers, et dans ce costume tragique alla conter sa mésaventure à mon grand-père, en lui demandant de l’argent pour s’acquitter. Feu mon grand-père était une espèce d’intendant pour sa femme. Il la craignait comme le feu, mais le chiffre qu’on lui avoua le fit sauter au plancher ; il s’emporta, se mit à faire ses comptes, et prouva à ma grand-mère qu’en six mois elle avait dépensé un demi-million. Il lui dit nettement qu’il n’avait pas à Paris ses villages des gouvernements de Moskou et de Saratef, et conclut en refusant les subsides demandés. Vous imaginez bien la fureur de ma grand-mère. Elle lui donna un soufflet et fit lit à part cette nuit-là en témoignage de son indignation. Le lendemain elle revint à la charge. Pour la première fois de sa vie elle voulut bien condescendre à des raisonnements et des explications. C’est en vain qu’elle s’efforça de démontrer à son mari qu’il y a dettes et dettes, et qu’il n’y a pas d’apparence d’en user avec un prince comme avec un carrossier. Toute cette éloquence fut en pure perte, mon grand-père était inflexible. Ma grand-mère ne savait que devenir. Heureusement, elle connaissait un homme fort célèbre à cette époque. Vous avez entendu parler du comte de Saint-Germain, dont on débite tant de merveilles. Vous savez qu’il se donnait pour une manière de Juif errant, possesseur de l’élixir de vie et de la pierre philosophale. Quelques-uns se moquaient de lui comme d’un charlatan. Casanova, dans ses Mémoires, dit qu’il était espion. Quoi qu’il en soit, malgré le mystère de sa vie, Saint-Germain était recherché par la bonne compagnie et était vraiment un homme aimable. Encore aujourd’hui ma grand-mère a conservé pour lui une affection très vive, et elle se fâche tout rouge quand on n’en parle pas avec respect. Elle pensa qu’il pourrait lui avancer la somme dont elle avait besoin, et lui écrivit un billet pour le prier de passer chez elle. Le vieux thaumaturge accourut aussitôt et la trouva plongée dans le désespoir. En deux mots, elle le mit au fait, lui raconta son malheur et la cruauté de son mari, ajoutant qu’elle n’avait plus d’espoir que dans son amitié et son obligeance. Saint-Germain, après quelques instants de réflexion :

“Madame, dit-il, je pourrais facilement vous avancer l’argent qu’il vous faut ; mais je sais que vous n’auriez de repos qu’après me l’avoir remboursé, et je ne veux pas que vous sortiez d’un embarras pour vous jeter dans un autre. Il y a un moyen de vous acquitter. Il faut que vous regagniez cet argent…

– Mais, mon cher comte, répondit ma grand-mère, je vous l’ai déjà dit, je n’ai plus une pistole…

– Vous n’en avez pas besoin, reprit Saint-Germain : écoutez-moi seulement.” Alors il lui apprit un secret que chacun de vous, j’en suis sûr, payerait fort cher. »

Tous les jeunes officiers étaient attentifs. Tomski s’arrêta pour allumer une pipe, avala une bouffée de tabac et continua de la sorte :

« Le soir même, ma grand-mère alla à Versailles au Jeu de la reine*. Le duc d’Orléans tenait la banque. Ma grand-mère lui débita une petite histoire pour s’excuser de n’avoir pas encore acquitté sa dette, puis elle s’assit et se mit à ponter. Elle prit trois cartes : la première gagna ; elle doubla son enjeu sur la seconde, gagna encore, doubla sur la troisième ; bref, elle s’acquitta glorieusement.

– Pur hasard ! dit un des jeunes officiers.

– Quel conte ! s’écria Hermann.

– C’était donc des cartes préparées ? dit un troisième.

– Je ne le crois pas, répondit gravement Tomski.

– Comment ! s’écria Naroumof, tu as une grand-mère qui sait trois cartes gagnantes, et tu n’as pas encore su te les faire indiquer ?

– Ah ! c’est là le diable ! reprit Tomski. Elle avait quatre fils, dont mon père était un. Trois furent des joueurs déterminés, et pas un seul n’a pu lui tirer son secret, qui pourtant leur aurait fait grand bien et à moi aussi. Mais écoutez ce que m’a raconté mon oncle, le comte Ivan Ilitch, et j’ai sa parole d’honneur. Tchaplitzki – vous savez, celui qui est mort dans la misère après avoir mangé des millions –, un jour, dans sa jeunesse, perdit contre Zoritch environ trois cent mille roubles. Il était au désespoir. Ma grand-mère, qui n’était guère indulgente pour les fredaines des jeunes gens, je ne sais pourquoi, faisait exception à ses habitudes en faveur de Tchaplitzki : elle lui donna trois cartes à jouer l’une après l’autre, en exigeant sa parole de ne plus jouer ensuite de sa vie. Aussitôt Tchaplitzki alla trouver Zoritch et lui demanda sa revanche. Sur la première carte, il mit cinquante mille roubles. Il gagna, fit paroli ; en fin de compte, avec ses trois cartes, il s’acquitta et se trouva même en gain… Mais voilà six heures ! Ma foi, il est temps d’aller se coucher. »

Chacun vida son verre, et l’on se sépara.

II

La vieille comtesse Anna Fedotovna était dans son cabinet de toilette, assise devant une glace. Trois femmes de chambre l’entouraient : l’une lui présentait un pot de rouge, une autre une boîte d’épingles noires ; une troisième tenait un énorme bonnet de dentelles avec des rubans couleur de feu. La comtesse n’avait plus la moindre prétention à la beauté ; mais elle conservait les habitudes de sa jeunesse, s’habillait à la mode d’il y a cinquante ans, et mettait à sa toilette tout le temps et toute la pompe d’une petite maîtresse du siècle passé. Sa demoiselle de compagnie travaillait à un métier dans l’embrasure de la fenêtre.

« Bonjour, grand-maman*, dit un jeune officier en entrant dans le cabinet ; bonjour mademoiselle Lise. Grand-maman*, c’est une requête que je viens vous porter.

– Qu’est-ce que c’est, Paul ?

– Permettez-moi de vous présenter un de mes amis, et de vous demander pour lui une invitation à votre bal.

– Amène-le à mon bal, et tu me le présenteras là. As-tu été hier chez la princesse *** ?

– Assurément ; c’était délicieux ! On a dansé jusqu’à cinq heures. Mademoiselle Eletzki était à ravir.

– Ma foi, mon cher, tu n’es pas difficile. En fait de beauté, c’est sa grand-mère la princesse Daria Petrovna qu’il fallait voir ! Mais, dis donc, elle doit être bien vieille, la princesse Daria Petrovna ?

– Comment, vieille ! s’écria étourdiment Tomski, il y a sept ans qu’elle est morte ! »

La demoiselle de compagnie leva la tête et fit un signe au jeune officier. Il se rappela aussitôt que la consigne était de cacher à la comtesse la mort de ses contemporains. Il se mordit la langue ; mais d’ailleurs la comtesse garda le plus beau sang-froid en apprenant que sa vieille amie n’était plus de ce monde.

« Morte ? dit-elle ; tiens, je ne le savais pas. Nous avons été nommées ensemble demoiselles d’honneur, et quand nous fûmes présentées, l’impératrice… »

La vieille comtesse raconta pour la centième fois une anecdote de ses jeunes années.

« Paul, dit-elle en finissant, aide-moi à me lever. Lisanka, où est ma tabatière ? »

Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derrière un grand paravent pour achever sa toilette. Tomski demeurait en tête à tête avec la demoiselle de compagnie.

« Quel est ce monsieur que vous voulez présenter à madame ? demanda à voix basse Lisabeta Ivanovna.

– Naroumof. Vous le connaissez ?

– Non. Est-il militaire ?

– Oui.

– Dans le génie ?

– Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous qu’il était dans le génie ? » La demoiselle de compagnie sourit, mais ne répondit pas.

« Paul ! cria la comtesse de derrière son paravent, envoie-moi un roman nouveau, n’importe quoi ; seulement, vois-tu, pas dans le goût d’aujourd’hui.

– Comment vous le faut-il, grand-maman* ?

– Un roman où le héros n’étrangle ni père ni mère, et où il n’y ait pas de noyés. Rien ne me fait plus de peur que les noyés.

– Où trouver à présent un roman de cette espèce ? En voudriez-vous un russe ?

– Bah ! est-ce qu’il y a des romans russes ? Tu m’en enverras un ; n’est-ce pas, tu ne l’oublieras pas ?

– Je n’y manquerai pas. Adieu, grand-maman*, je suis bien pressé. Adieu, Lisabeta Ivanovna. Pourquoi donc vouliez-vous que Naroumof fût dans le génie ? »

Et Tomski sortit du cabinet de toilette. Lisabeta Ivanovna, restée seule, reprit sa tapisserie et s’assit dans l’embrasure de la fenêtre. Aussitôt, dans la rue, à l’angle d’une maison voisine, parut un jeune officier. Sa présence fit aussitôt rougir jusqu’aux oreilles la demoiselle de compagnie ; elle baissa la tête et la cacha presque sous son canevas. En ce moment, la comtesse rentra, complètement habillée.

« Lisanka, dit-elle, fais atteler ; nous allons faire un tour de promenade. »

Lisabeta se leva aussitôt et se mit à ranger sa tapisserie.

« Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Petite, es-tu sourde ? Va dire qu’on attelle tout de suite.

– J’y vais », répondit la demoiselle de compagnie. Et elle courut dans l’antichambre. Un domestique entra, apportant des livres de la part du prince Paul Alexandrovitch. « Bien des remerciements. – Lisanka ! Lisanka ! Où court-elle comme cela ?

– J’allais m’habiller, madame.

– Nous avons le temps, petite. Assieds-toi, prends le premier volume, et lis-moi. » La demoiselle de compagnie prit le livre et lut quelques lignes.

« Plus haut ! dit la comtesse. Qu’as-tu donc ? Est-ce que tu es enrouée ? Attends, approche-moi ce tabouret… Plus près… Bon. »

Lisabeta Ivanovna lut encore deux pages ; la comtesse bâilla.

« Jette cet ennuyeux livre, dit-elle ; quel fatras ! Renvoie cela au prince Paul, et fais-lui bien mes remerciements… Et cette voiture, est-ce qu’elle ne viendra pas ?

– La voici, répondit Lisabeta Ivanovna, en regardant par la fenêtre.

– Eh bien, tu n’es pas habillée ? Il faut donc toujours t’attendre ! C’est insupportable. »

Lisabeta courut à sa chambre. Elle y était depuis deux minutes à peine, que la comtesse sonnait de toute sa force ; ses trois femmes de chambre entraient par une porte et le valet de chambre par une autre.

« On ne m’entend donc pas, à ce qu’il paraît ! s’écria la comtesse. Qu’on aille dire à Lisabeta Ivanovna que je l’attends. »

Elle entrait en ce moment avec une robe de promenade et un chapeau.

« Enfin, mademoiselle ! dit la comtesse. Mais quelle toilette est-ce là ! Pourquoi cela ? À qui en veux-tu ? Voyons quel temps fait-il ? Il fait du vent, je crois.

– Non, Excellence, dit le valet de chambre. Au contraire, il fait bien doux.

– Vous ne savez jamais ce que vous dites. Ouvrez-moi le vasistas. Je le disais bien… Un vent affreux ! un froid glacial ! Qu’on dételle ! Lisanka, ma petite, nous ne sortirons pas. Ce n’était pas la peine de te faire si belle. »

« Quelle existence ! » se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet, Lisabeta Ivanovna était une bien malheureuse créature. « Il est amer, le pain de l’étranger, dit Dante ; elle est haute à franchir, la pierre de son seuil. » Mais qui pourrait dire les ennuis d’une pauvre demoiselle de compagnie auprès d’une vieille femme de qualité ? Pourtant la comtesse n’était pas méchante, mais elle avait tous les caprices d’une femme gâtée par le monde. Elle était avare, personnelle, égoïste, comme celle qui depuis longtemps avait cessé de jouer un rôle actif dans la société. Jamais elle ne manquait au bal ; et là, fardée, vêtue à la mode antique, elle se tenait dans un coin et semblait placée exprès pour servir d’épouvantail. Chacun, en entrant, allait lui faire un profond salut ; mais, la cérémonie terminée, personne ne lui adressait plus la parole. Elle recevait chez elle toute la ville, observant l’étiquette dans sa rigueur et ne pouvant mettre les noms sur les figures. Ses nombreux domestiques, engraissés et blanchis dans son antichambre, ne faisaient que ce qu’ils voulaient, et cependant tout chez elle était au pillage, comme si déjà la mort fût entrée dans sa maison. Lisabeta Ivanovna passait sa vie dans un supplice continuel. Elle servait le thé, et on lui reprochait le sucre gaspillé. Elle lisait des romans à la comtesse, qui la rendait responsable de toutes les sottises des auteurs. Elle accompagnait la noble dame dans ses promenades, et c’était à elle qu’on s’en prenait du mauvais pavé et du mauvais temps. Ses appointements, plus que modestes, n’étaient jamais régulièrement payés, et l’on exigeait qu’elle s’habillât comme tout le monde, c’est-à-dire comme fort peu de gens. Dans la société son rôle était aussi triste. Tous la connaissaient, personne ne la distinguait. Au bal, elle dansait, mais seulement lorsqu’on avait besoin d’un vis-à-vis. Les femmes venaient la prendre par la main et l’emmenaient hors du salon quand il fallait arranger quelque chose à leur toilette. Elle avait de l’amour-propre et sentait profondément la misère de sa position. Elle attendait avec impatience un libérateur pour briser ses chaînes ; mais les jeunes gens, prudents au milieu de leur étourderie affectée, se gardaient bien de l’honorer de leurs attentions, et cependant Lisabeta Ivanovna était cent fois plus jolie que ces demoiselles ou effrontées ou stupides qu’ils entouraient de leurs hommages. Plus d’une fois, quittant le luxe et l’ennui du salon, elle allait s’enfermer seule dans sa petite chambre meublée d’un vieux paravent, d’un tapis rapiécé, d’une commode, d’un petit miroir et d’un lit en bois peint ; là, elle pleurait tout à son aise, à la lueur d’une chandelle de suif dans un chandelier en laiton.

Une fois, c’était deux jours après la soirée chez Naroumof et une semaine avant la scène que nous venons d’esquisser, un matin, Lisabeta était assise à son métier devant la fenêtre, quand, promenant un regard distrait dans la rue, elle aperçut un officier du génie, immobile, les yeux fixés sur elle. Elle baissa la tête et se mit à son travail avec un redoublement d’application. Au bout de cinq minutes, elle regarda machinalement dans la rue, l’officier était à la même place. N’ayant pas l’habitude de coqueter avec les jeunes gens qui passaient sous ses fenêtres, elle demeura les yeux fixés sur son métier pendant près de deux heures, jusqu’à ce que l’on vînt l’avertir pour dîner. Alors il fallut se lever et ranger ses affaires, et pendant ce mouvement elle revit l’officier à la même place. Cela lui sembla fort étrange. Après le dîner, elle s’approcha de la fenêtre avec une certaine émotion, mais l’officier du génie n’était plus dans la rue. Elle cessa d’y penser.

Deux jours après, sur le point de monter en voiture avec la comtesse, elle le revit planté droit devant la porte, la figure à demi cachée par un collet de fourrure, mais ses yeux noirs étincelaient sous son chapeau. Lisabeta eut peur sans trop savoir pourquoi, et s’assit en tremblant dans la voiture.

De retour à la maison, elle courut à la fenêtre avec un battement de cœur ; l’officier était à sa place habituelle, fixant sur elle un regard ardent. Aussitôt elle se retira, mais brûlante de curiosité et en proie à un sentiment étrange qu’elle éprouvait pour la première fois.

Depuis lors, il ne se passa pas de jour que le jeune ingénieur ne vînt rôder sous sa fenêtre. Bientôt, entre elle et lui s’établit une connaissance muette. Assise à son métier, elle avait le sentiment de sa présence ; elle relevait la tête, et chaque jour le regardait plus longtemps. Le jeune homme semblait plein de reconnaissance pour cette innocente faveur : elle voyait avec ce regard profond et rapide de la jeunesse qu’une vive rougeur couvrait les joues pâles de l’officier, chaque fois que leurs yeux se rencontraient. Au bout d’une semaine, elle se prit à lui sourire.

Lorsque Tomski demanda à sa grand-mère la permission de lui présenter un de ses amis, le cœur de la pauvre fille battit bien fort, et, lorsqu’elle sut que Naroumof était dans les gardes à cheval, elle se repentit cruellement d’avoir compromis son secret en le livrant à un étourdi.

Hermann était le fils d’un Allemand établi en Russie, qui lui avait laissé un petit capital. Fermement résolu à conserver son indépendance, il s’était fait une loi de ne pas toucher à ses revenus, vivait de sa solde et ne se passait pas la moindre fantaisie. Il était peu communicatif, ambitieux, et sa réserve fournissait rarement à ses camarades l’occasion de s’amuser de ses dépens. Sous un calme d’emprunt il cachait des passions violentes, une imagination désordonnée, mais il était toujours maître de lui et avait su se préserver des égarements ordinaires de la jeunesse. Ainsi, né joueur, jamais il n’avait touché une carte, parce qu’il comprenait que sa position ne lui permettait pas (il le disait lui-même) de sacrifier le nécessaire dans l’espérance d’acquérir le superflu ; et cependant il passait des nuits entières devant un tapis vert, suivant avec une anxiété fébrile les chances rapides du jeu.

L’anecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frappé son imagination, et toute la nuit il ne fit qu’y penser. « Si pourtant, se disait-il le lendemain soir, en se promenant dans les rues de Pétersbourg, si la vieille comtesse me confiait son secret ? Si elle voulait seulement me dire trois cartes gagnantes !… Il faut que je me fasse présenter, que je gagne sa confiance, que je lui fasse la cour… Oui ! Elle a quatre-vingt-sept ans ! Elle peut mourir cette semaine, demain peut-être… D’ailleurs, cette histoire… Y a-t-il un mot de vrai là-dedans ? Non ; l’économie, la tempérance, le travail, voilà mes trois cartes gagnantes ! C’est avec elles que je doublerai, que je décuplerai mon capital. Ce sont elles qui m’assureront l’indépendance et le bien-être. »

Rêvant de la sorte, il se trouva dans une des grandes rues de Pétersbourg, devant une maison d’assez vieille architecture. La rue était encombrée de voitures, défilant une à une devant une façade splendidement illuminée. Il voyait sortir de chaque portière ouverte tantôt le petit pied d’une jeune femme, tantôt la botte à l’écuyère d’un général, cette fois un bas à jour, cette autre un soulier diplomatique.

Pelisses et manteaux passaient en procession devant un suisse gigantesque ; Hermann s’arrêta.

« À qui est cette maison ? demanda-t-il à un garde de nuit (boudoutchnik) rencogné dans sa guérite.

– À la comtesse ***. » C’était la grand-mère de Tomski. Hermann tressaillit. L’histoire des trois cartes se représenta à son imagination. Il se mit à tourner autour de la maison, pensant à la femme qui l’occupait, à sa richesse, à son pouvoir mystérieux. De retour enfin dans son taudis, il fut longtemps avant de s’endormir, et, lorsque le sommeil s’empara de ses sens, il vit danser devant ses yeux des cartes, un tapis vert, des tas de ducats et de billets de banque. Il se voyait faisant paroli sur paroli, gagnant toujours, empochant des piles de ducats et bourrant son portefeuille de billets. À son réveil, il soupira de ne plus trouver ses trésors fantastiques, et, pour se distraire, il alla de nouveau se promener par la ville. Bientôt il fut en face de la maison de la comtesse ***. Une force invincible l’entraînait. Il s’arrêta et regarda aux fenêtres. Derrière une vitre il aperçut une jeune tête avec de beaux cheveux noirs, penchée gracieusement sur un livre sans doute, ou sur un métier. La tête se releva ; il vit un frais visage et des yeux noirs. Cet instant-là décida de son sort.

III

Lisabeta Ivanovna ôtait son châle et son chapeau quand la comtesse l’envoya chercher. Elle venait de faire remettre les chevaux à la voiture. Tandis qu’à la porte de la rue deux laquais hissaient la vieille dame à grand-peine sur le marchepied, Lisabeta aperçut le jeune officier tout auprès d’elle ; elle sentit qu’il lui saisissait la main, la peur lui fit perdre la tête, et l’officier avait déjà disparu lui laissant un papier entre les doigts. Elle se hâta de le cacher dans son gant. Pendant toute la route, elle ne vit et n’entendit rien. En voiture, la comtesse avait l’habitude sans cesse de faire des questions :

« Qui est cet homme qui nous a saluées ? Comment s’appelle ce pont ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur cette enseigne ? »

Lisabeta répondait tout de travers, et se fit gronder par la comtesse.

« Qu’as-tu donc aujourd’hui, petite ? À quoi penses-tu donc ? Ou bien est-ce que tu ne m’entends pas ? Je ne grasseye pourtant pas, et je n’ai pas encore perdu la tête, hein ? »

Lisabeta ne l’écoutait pas. De retour à la maison, elle courut s’enfermer dans sa chambre et tira la lettre de son gant. Elle n’était pas cachetée, et par conséquent il était impossible de ne pas la lire. La lettre contenait des protestations d’amour. Elle était tendre, respectueuse, et mot pour mot traduite d’un roman allemand ; mais Lisabeta ne savait pas l’allemand, et en fut fort contente.

Seulement, elle se trouvait bien embarrassée. Pour la première fois de sa vie, elle avait un secret. Être en correspondance avec un jeune homme ! Sa témérité la faisait frémir. Elle se reprochait son imprudence, et ne savait quel parti prendre.

Cesser de travailler à la fenêtre, et, à force de froideur, dégoûter le jeune officier de sa poursuite, – lui renvoyer sa lettre, – lui répondre d’une manière ferme et décidée… À quoi se résoudre ? Elle n’avait ni amie ni conseiller ; elle se résolut à répondre.

Elle s’assit à sa table, prit du papier et une plume, et médita profondément. Plus d’une fois elle commença une phrase, puis déchira la feuille. Le billet était tantôt trop sec, tantôt il manquait d’une juste réserve. Enfin, à grand-peine, elle réussit à composer quelques lignes dont elle fut satisfaite :

« Je crois, écrivit-elle, que vos intentions sont celles d’un galant jeune homme, et que vous ne voudriez pas m’offenser par une conduite irréfléchie ; mais vous comprendrez que notre connaissance ne peut commencer de la sorte. Je vous renvoie votre lettre, et j’espère que vous ne me donnerez pas lieu de regretter mon imprudence. »

Le lendemain, aussitôt qu’elle aperçut Hermann, elle quitta son métier, passa dans le salon, ouvrit le vasistas, et jeta la lettre dans la rue, comptant bien que le jeune officier ne la laisserait pas s’égarer. En effet, Hermann la ramassa aussitôt, et entra dans une boutique de confiseur pour la lire. N’y trouvant rien de décourageant, il rentra chez lui assez content du début de son intrigue amoureuse.

Quelques jours après, une jeune personne aux yeux fort éveillés vint demander à parler à mademoiselle Lisabeta de la part d’une marchande de modes. Lisabeta ne la reçut pas sans inquiétude, prévoyant quelque mémoire arriéré ; mais sa surprise fut grande lorsqu’en ouvrant un papier qu’on lui remit elle reconnut l’écriture de Hermann.

« Vous vous trompez, mademoiselle, cette lettre n’est pas pour moi.

– Je vous demande bien pardon, répondit la modiste avec un sourire malin. Prenez donc la peine de la lire. » Lisabeta y jeta les yeux. Hermann demandait un entretien.

« C’est impossible ! s’écria-t-elle, effrayée et de la hardiesse de la demande et de la manière dont elle lui était transmise. Cette lettre n’est pas pour moi. »

Et elle la déchira en mille morceaux. « Si cette lettre n’est pas pour vous, mademoiselle, pourquoi la déchirez-vous ? reprit la modiste. Il fallait la renvoyer à la personne à qui elle était destinée.

– Mon Dieu ! ma bonne, excusez-moi, dit Lisabeta toute déconcertée ; ne m’apportez plus jamais de lettres, je vous en prie, et dites à celui qui vous envoie qu’il devrait rougir de son procédé. »

Mais Hermann n’était pas homme à lâcher prise. Chaque jour Lisabeta recevait une lettre nouvelle, arrivant tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Maintenant ce n’était plus des traductions de l’allemand qu’on lui envoyait. Hermann écrivait sous l’empire d’une passion violente, et parlait une langue qui était bien la sienne. Lisabeta ne put tenir contre ce torrent d’éloquence. Elle reçut les lettres de bonne grâce, et bientôt y répondit. Chaque jour, ses réponses devenaient plus longues et plus tendres. Enfin, elle lui jeta par la fenêtre le billet suivant :

« Aujourd’hui il y a bal chez l’ambassadeur de ***. La comtesse y va. Nous y resterons jusqu’à deux heures. Voici comment vous pourrez me voir sans témoins. Dès que la comtesse sera partie, vers onze heures, les gens ne manquent pas de s’éloigner. Il ne restera que le suisse dans le vestibule, et il est presque toujours endormi dans son tonneau. Entrez dès que onze heures sonneront, et aussitôt montez rapidement l’escalier. Si vous trouvez quelqu’un dans l’antichambre, vous demanderez si la comtesse est chez elle : on vous répondra qu’elle est sortie et alors il faudra bien se résigner à partir ; mais très probablement vous ne rencontrerez personne. Les femmes de la comtesse sont toutes ensemble dans une chambre éloignée. Arrivé dans l’antichambre, prenez à gauche, et allez tout droit devant vous jusqu’à ce que vous soyez dans la chambre à coucher de la comtesse. Là, derrière un grand paravent, vous trouverez deux portes : celle de droite ouvre dans un cabinet noir, celle de gauche donne dans un corridor au bout duquel est un petit escalier tournant ; il mène à ma chambre. »

Hermann frémissait, comme un tigre à l’affût, en attendant l’heure du rendez-vous. Dès dix heures, il était en faction devant la porte de la comtesse. Il faisait un temps affreux. Les vents étaient déchaînés, la neige tombait à larges flocons. Les réverbères ne jetaient qu’une lueur incertaine ; les rues étaient désertes. De temps en temps passait un fiacre fouettant une rosse maigre, et cherchant à découvrir un passant attardé. Couvert d’une mince redingote, Hermann ne sentait ni le vent ni la neige. Enfin parut la voiture de la comtesse. Il vit deux grands laquais prendre par-dessous les bras ce spectre cassé, et le déposer sur les coussins, bien empaqueté dans une énorme pelisse. Aussitôt après, enveloppée d’un petit manteau, la tête couronnée de fleurs naturelles, Lisabeta s’élança comme un trait dans la voiture. La portière se ferma, et la voiture roula sourdement sur la neige molle. Le suisse ferma la porte de la rue. Les fenêtres du premier étage devinrent sombres, le silence régna dans la maison. Hermann se promenait de long en large. Bientôt il s’approcha d’un réverbère, et regarda sa montre. Onze heures moins vingt minutes. Appuyé contre le réverbère, les yeux fixés sur l’aiguille, il comptait avec impatience les minutes qui restaient. À onze heures juste, Hermann montait les degrés, ouvrait la porte de la rue, entrait dans le vestibule, en ce moment fort éclairé. Ô bonheur ! point de suisse. D’un pas ferme et rapide, il franchit l’escalier en un clin d’œil, et se trouva dans l’antichambre. Là, devant une lampe, un valet de pied donnait étendu dans une vieille bergère toute crasseuse. Hermann passa prestement devant lui, et traversa la salle à manger et le salon, où il n’y avait pas de lumière ; la lampe de l’antichambre lui servait à se guider. Le voilà enfin dans la chambre à coucher. Devant l’armoire sainte, remplie de vieilles images, brûlait une lampe d’or. Des fauteuils dorés, des divans aux couleurs passées et aux coussins moelleux étaient disposés symétriquement le long des murailles tendues de soieries de la Chine. On remarquait d’abord deux grands portraits peints par madame Lebrun. L’un représentait un homme de quarante ans, gros et haut en couleur, en habit vert clair, avec une plaque sur la poitrine. Le second portrait était celui d’une jeune élégante, le nez aquilin, les cheveux relevés sur les tempes, avec de la poudre et une rose sur l’oreille. Dans tous les coins, on voyait des bergers en porcelaine de Saxe, des vases de toutes formes, des pendules de Leroy, des paniers, des éventails, et les mille joujoux à l’usage des dames, grandes découvertes du siècle dernier, contemporaines des ballons de Montgolfier et du magnétisme de Mesmer. Hermann passa derrière le paravent, qui cachait un petit lit en fer. Il aperçut les deux portes : à droite celle du cabinet noir, à gauche celle du corridor. Il ouvrit cette dernière, vit le petit escalier qui conduisait chez la pauvre demoiselle de compagnie ; puis il referma cette porte, et entra dans le cabinet noir.

Le temps s’écoulait lentement. Dans la maison, tout était tranquille. La pendule du salon sonna minuit, et le silence recommença. Hermann était debout, appuyé contre un poêle sans feu. Il était calme. Son cœur battait par pulsations bien égales, comme celui d’un homme déterminé à braver tous les dangers qui s’offriront à lui, parce qu’il les sait inévitables. Il entendit sonner une heure, puis deux heures ; puis bientôt après, le roulement lointain d’une voiture. Alors il se sentit ému malgré lui. La voiture approcha rapidement et s’arrêta. Grand bruit aussitôt de domestiques courant dans les escaliers, des voix confuses ; tous les appartements s’illuminent, et trois vieilles femmes de chambre entrent à la fois dans la chambre à coucher ; enfin paraît la comtesse, momie ambulante, qui se laisse tomber dans un grand fauteuil à la Voltaire. Hermann regardait par une fente. Il vit Lisabeta passer tout contre lui et il entendit son pas précipité dans le petit escalier tournant. Au fond du cœur, il sentit bien quelque chose comme un remords, mais cela passa. Son cœur redevint de pierre.

La comtesse se mit à se déshabiller devant un miroir. On lui ôta sa coiffure de roses et on sépara sa perruque poudrée de ses cheveux à elle, tout ras et tout blancs. Les épingles tombaient en pluie autour d’elle. Sa robe jaune, lamée d’argent, glissa jusqu’à ses pieds gonflés. Hermann assista malgré lui à tous les détails peu ragoûtants, d’une toilette de nuit ; enfin la comtesse demeura en peignoir et en bonnet de nuit. En ce costume plus convenable à son âge, elle était un peu moins effroyable.

Comme la plupart des vieilles gens, la comtesse était tourmentée par des insomnies. Après s’être déshabillée, elle fit rouler son fauteuil dans l’embrasure d’une fenêtre et congédia ses femmes. On éteignit les bougies, et la chambre ne fut plus éclairée que par la lampe qui brûlait devant les saintes images. La comtesse, toute jaune, toute ratatinée, les lèvres pendantes, se balançait doucement à droite et à gauche. Dans ses yeux ternes on lisait l’absence de la pensée ; et, en la regardant se brandiller ainsi, on eût dit qu’elle ne se mouvait pas par l’action de la volonté, mais par quelque mécanisme secret.

Tout à coup ce visage de mort changea d’expression. Les lèvres cessèrent de trembler, les yeux s’animèrent. Devant la comtesse, un inconnu venait de paraître : c’était Hermann.

« N’ayez pas peur, madame, dit Hermann à voix basse, mais en accentuant bien ses mots. Pour l’amour de Dieu, n’ayez pas peur. Je ne veux pas vous faire le moindre mal. Au contraire, c’est une grâce que je viens implorer de vous. »

La vieille le regardait en silence, comme si elle ne comprenait pas. Il crut qu’elle était sourde, et, se penchant à son oreille, il répéta son exorde. La comtesse continua à garder le silence.

« Vous pouvez, continua Hermann, assurer le bonheur de toute ma vie, et sans qu’il vous en coûte rien… Je sais que vous pouvez me dire trois cartes qui… »

Hermann s’arrêta. La comtesse comprit sans doute ce qu’on voulait d’elle ; peut-être cherchait-elle une réponse. Elle dit :

« C’était une plaisanterie… Je vous le jure, une plaisanterie.

– Non, madame, répliqua Hermann d’un ton colère. Souvenez-vous de Tchaplitzki, que vous fîtes gagner… »

La comtesse parut troublée. Un instant, ses traits exprimèrent une vive émotion, mais bientôt ils reprirent une immobilité stupide.

« Ne pouvez-vous pas, dit Hermann, m’indiquer trois cartes gagnantes ? »

La comtesse se taisait ; il continua :

« Pourquoi garder pour vous ce secret ? Pour vos petits-fils ? Ils sont riches sans cela. Ils ne savent pas le prix de l’argent. À quoi leur serviraient vos trois cartes ? Ce sont des débauchés. Celui qui ne sait pas garder son patrimoine mourra dans l’indigence, eût-il la science des démons à ses ordres. Je suis un homme rangé, moi ; je connais le prix de l’argent. Vos trois cartes ne seront pas perdues pour moi. Allons… »

Il s’arrêta, attendant une réponse en tremblant. La comtesse ne disait mot.

Hermann se mit à genoux.

« Si votre cœur a jamais connu l’amour, si vous vous rappelez ses douces extases, si vous avez jamais souri au cri d’un nouveau-né, si quelque sentiment humain a jamais fait battre votre cœur, je vous en supplie par l’amour d’un époux, d’un amant, d’une mère, par tout ce qu’il y a de saint dans la vie, ne rejetez pas ma prière. Révélez-moi votre secret ! Voyons ! Peut-être se lie-t-il à quelque péché terrible, à la perte de votre bonheur éternel ? N’auriez-vous pas fait quelque pacte diabolique ?… Pensez-y, vous êtes bien âgée, vous n’avez plus longtemps à vivre. Je suis prêt à prendre sur mon âme tous vos péchés, à en répondre seul devant Dieu ! Dites-moi votre secret ! Songez que le bonheur d’un homme se trouve entre vos mains, que non seulement moi, mais mes enfants, mes petits-enfants, nous bénirons tous votre mémoire et vous vénérerons comme une sainte. »

La vieille comtesse ne répondit pas un mot.

Hermann se releva.

« Maudite vieille, s’écria-t-il en grinçant des dents, je saurai bien te faire parler ! »

Et il tira un pistolet de sa poche. À la vue du pistolet, la comtesse, pour la seconde fois, montra une vive émotion. Sa tête branla plus fort, elle étendit ses mains comme pour écarter l’arme, puis, tout d’un coup, se renversant en arrière, elle demeura immobile.

« Allons ! Cessez de faire l’enfant, dit Hermann en lui saisissant la main. Je vous adjure pour la dernière fois. Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non ? »

La comtesse ne répondit pas. Hermann s’aperçut qu’elle était morte.

IV

Lisabeta Ivanovna était assise dans sa chambre, encore en toilette de bal, plongée dans une profonde méditation. De retour à la maison, elle s’était hâtée de congédier sa femme de chambre en lui disant qu’elle n’avait besoin de personne pour se déshabiller, et elle était montée dans son appartement, tremblant d’y trouver Hermann, désirant de même ne l’y pas trouver. Du premier coup d’œil elle s’assura de son absence et remercia le hasard qui avait fait manquer leur rendez-vous. Elle s’assit toute pensive, sans songer à changer de toilette, et se mit à repasser dans sa mémoire toutes les circonstances d’une liaison commencée depuis si peu de temps, et qui pourtant l’avait déjà menée si loin. Trois semaines s’étaient à peine écoulées depuis que de sa fenêtre elle avait aperçu le jeune officier, et déjà elle lui avait écrit, et il avait réussi à obtenir d’elle un rendez-vous la nuit. Elle savait son nom, voilà tout. Elle en avait reçu quantité de lettres, mais jamais il ne lui avait adressé la parole ; elle ne connaissait pas le son de sa voix. Jusqu’à ce soir-là même, chose étrange, elle n’avait jamais entendu parler de lui. Ce soir-là, Tomski, croyant s’apercevoir que la jeune princesse Pauline ***, auprès de laquelle il était fort assidu, coquetait, contre son habitude, avec un autre que lui, avait voulu s’en venger en faisant parade d’indifférence. Dans ce beau dessein, il avait invité Lisabeta pour une interminable mazurka. Il lui fit force plaisanteries sur sa partialité pour les officiers de l’armée du génie, et, tout en feignant d’en savoir beaucoup plus qu’il n’en disait, il arriva que quelques-unes de ses plaisanteries tombèrent si justes, que plus d’une fois Lisabeta put croire que son secret était découvert.

« Mais enfin, dit-elle en souriant, de qui tenez-vous tout cela ?

– D’un ami de l’officier que vous savez. D’un homme très original.

– Et quel est cet homme si original ?

– Il s’appelle Hermann. »

Elle ne répondit rien, mais elle sentit ses mains et ses pieds se glacer.

« Hermann est un héros de roman, continua Tomski. Il a le profil de Napoléon et l’âme de Méphistophélès. Je crois qu’il a au moins trois crimes sur la conscience. Comme vous êtes pâle !

– J’ai la migraine. Eh bien ! que vous a dit ce M. Hermann ? N’est-ce pas ainsi que vous l’appelez.

– Hermann est très mécontent de son ami, de l’officier du génie que vous connaissez. Il dit qu’à sa place il en userait autrement. Et puis, je parierais que Hermann a ses projets sur vous. Du moins, il paraît écouter avec un intérêt fort étrange les confidences de son ami…

– Et où m’a-t-il vue ?

– À l’église peut-être ; à la promenade, Dieu sait où, peut-être dans votre chambre pendant que vous dormiez. Il est capable de tout… »

En ce moment, trois dames s’avançant, selon les us de la mazurka, pour l’inviter à choisir entre oubli* ou regret*[3], interrompirent une conversation qui excitait douloureusement la curiosité de Lisabeta Ivanovna.

La dame qui, en vertu de ces infidélités que la mazurka autorise, venait d’être choisie par Tomski était la princesse Pauline. Il y eut entre eux une grande explication pendant les évolutions répétées que la figure les obligeait à faire et la conduite très lente jusqu’à la chaise de la dame. De retour auprès de sa danseuse, Tomski ne pensait plus ni à Hermann ni à Lisabeta Ivanovna. Elle essaya vainement de continuer la conversation, mais la mazurka finit et aussitôt après la vieille comtesse se leva pour sortir.

Les phrases mystérieuses de Tomski n’étaient autre chose que des platitudes à l’usage de la mazurka, mais elles étaient entrées profondément dans le cœur de la pauvre demoiselle de compagnie. Le portrait ébauché par Tomski lui parut d’une ressemblance frappante, et, grâce à son érudition romanesque, elle voyait dans le visage assez insignifiant de son adorateur de quoi la charmer et l’effrayer tout à la fois. Elle était assise les mains dégantées, les épaules nues ; sa tête parée de fleurs tombait sur sa poitrine, quand tout à coup la porte s’ouvrit, et Hermann entra. Elle tressaillit.

« Où étiez-vous ? lui demanda-t-elle toute tremblante.

– Dans la chambre à coucher de la comtesse, répondit Hermann. Je la quitte à l’instant : elle est morte.

– Bon Dieu !… Que dites-vous !

– Et je crains, continua-t-il, d’être cause de sa mort. » Lisabeta Ivanovna le regardait tout effarée, et la phrase de Tomski lui revint à la mémoire : « Il a au moins trois crimes sur la conscience ! » Hermann s’assit auprès de la fenêtre, et lui raconta tout. Elle l’écouta avec épouvante. Ainsi, ces lettres si passionnées, ces expressions brûlantes, cette poursuite si hardie, si obstinée, tout cela, l’amour ne l’avait pas inspiré. L’argent seul, voilà ce qui enflammait son âme. Elle qui n’avait que son cœur à lui offrir, pouvait-elle le rendre heureux ? Pauvre enfant ! Elle avait été l’instrument aveugle d’un voleur, du meurtrier de sa vieille bienfaitrice. Elle pleurait amèrement dans l’agonie de son repentir. Hermann la regardait en silence ; mais ni les larmes de l’infortunée ni sa beauté rendue plus touchante par la douleur ne pouvaient ébranler cette âme de fer. Il n’avait pas un remords en songeant à la mort de la comtesse. Une seule pensée le déchirait, c’était la perte irréparable du secret dont il avait attendu sa fortune.

« Mais vous êtes un monstre ! s’écria Lisabeta après un long silence.

– Je ne voulais pas la tuer, répondit-il froidement ; mon pistolet n’était pas chargé. »

Ils demeurèrent longtemps sans se parler, sans se regarder. Le jour venait, Lisabeta éteignit la chandelle qui brûlait dans la bobèche. La chambre s’éclaira d’une lumière blafarde. Elle essuya ses yeux noyés de pleurs, et les leva sur Hermann. Il était toujours près de la fenêtre, les bras croisés, fronçant le sourcil. Dans cette attitude, il lui rappela involontairement le portrait de Napoléon. Cette ressemblance l’accabla.

« Comment vous faire sortir d’ici ? lui dit-elle enfin. Je pensais à vous faire sortir par l’escalier dérobé, mais il faudrait passer par la chambre de la comtesse, et j’ai trop peur…

– Dites-moi seulement où je trouverai cet escalier dérobé ; j’irai bien seul. »

Elle se leva, chercha dans un tiroir une clé qu’elle remit à Hermann, en lui donnant tous les renseignements nécessaires. Hermann prit sa main glacée, déposa un baiser sur son front qu’elle baissait, il sortit.

Il descendit l’escalier tournant et entra dans la chambre de la comtesse. Elle était assise dans son fauteuil, toute raide ; les traits de son visage n’étaient point contractés. Il s’arrêta devant elle, et la contempla quelque temps comme pour s’assurer de l’effrayante réalité ; puis il entra dans le cabinet noir, et, en tâtant la tapisserie découvrit une petite porte qui ouvrait sur un escalier. En descendant, d’étranges idées lui vinrent en tête. « Par cet escalier, se disait-il, il y a quelque soixante ans, à pareille heure, sortant de cette chambre à coucher, en habit brodé, coiffé à l’oiseau royal*, serrant son chapeau à trois cornes contre sa poitrine, on aurait pu surprendre quelque galant, enterré depuis de longues années, et, aujourd’hui même, le cœur de sa vieille maîtresse a cessé de battre. »

Au bout de l’escalier, il trouva une autre porte que sa clé ouvrit. Il entra dans un corridor, et bientôt il gagna la rue.

V

Trois jours après cette nuit fatale, à neuf heures du matin, Hermann entrait dans le couvent de ***, où l’on devait rendre les derniers devoirs à la dépouille mortelle de la vieille comtesse. Il n’avait pas de remords, et cependant il ne pouvait se dissimuler qu’il était l’assassin de cette pauvre femme. N’ayant pas de foi, il avait, selon l’ordinaire, beaucoup de superstition. Persuadé que la comtesse morte pouvait exercer une maligne influence sur sa vie, il s’était imaginé qu’il apaiserait ses mânes en assistant à ses funérailles.

L’église était pleine de monde, et il eut beaucoup de peine à trouver place. Le corps était disposé sur un riche catafalque, sous un baldaquin de velours. La comtesse était couchée dans sa bière, les mains jointes sur la poitrine, avec une robe de satin blanc et des coiffes de dentelles. Autour du catafalque, la famille était réunie ; les domestiques en caftan noir, avec un nœud de rubans armoriés sur l’épaule, un cierge à la main ; les parents en grand deuil, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, personne ne pleurait ; les larmes eussent passé pour une affectation*. La comtesse était si vieille, que sa mort ne pouvait surprendre personne, et l’on s’était accoutumé depuis longtemps à la regarder comme déjà hors de ce monde. Un prédicateur célèbre prononça l’oraison funèbre. Dans quelques phrases simples et touchantes, il peignit le départ final du juste, qui a passé de longues années dans les préparatifs attendrissants d’une fin chrétienne. « L’ange de la mort l’a enlevée, dit l’orateur, au milieu de l’allégresse de ses pieuses méditations et dans l’attente du fiancé de minuit. »

Le service s’acheva dans le recueillement convenable. Alors les parents vinrent faire leurs derniers adieux à la défunte. Après eux, en longue procession, tous les invités à la cérémonie s’inclinèrent pour la dernière fois devant celle qui, depuis tant d’années, avait été un épouvantail pour leurs amusements. La maison de la comtesse s’avança la dernière. On remarquait une vieille gouvernante du même âge que la défunte, soutenue par deux femmes. Elle n’avait pas la force de s’agenouiller, mais des larmes coulèrent de ses yeux quand elle baisa la main de sa maîtresse.

À son tour, Hermann s’avança vers le cercueil. Il s’agenouilla un moment sur les dalles jonchées de branches de sapin. Puis il se leva, et, pâle comme la mort, il monta les degrés du catafalque et s’inclina… quand tout à coup il lui sembla que la morte le regardait d’un œil moqueur en clignant un œil. Hermann, d’un brusque mouvement se rejeta en arrière et tomba à la renverse. On s’empressa de le relever. Au même instant, sur le parvis de l’église, Lisabeta Ivanovna tombait sans connaissance. Cet épisode troubla pendant quelques minutes la pompe de la cérémonie funèbre ; les assistants chuchotaient, et un chambellan chafouin, proche parent de la défunte, murmura à l’oreille d’un Anglais qui se trouvait près de lui : « Ce jeune officier est un fils de la comtesse, de la main gauche, s’entend. » À quoi l’Anglais répondit : « Oh ! »

Toute la journée, Hermann fut en proie à un malaise extraordinaire. Dans le restaurant solitaire où il prenait ses repas, il but beaucoup contre son habitude, dans l’espoir de s’étourdir ; mais le vin ne fit qu’allumer son imagination et donner une activité nouvelle aux idées qui le préoccupaient. Il rentra chez lui de bonne heure, se jeta tout habillé sur son lit, et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Lorsqu’il se réveilla, il était nuit, la lune éclairait sa chambre. Il regarda l’heure ; il était trois heures moins un quart. Il n’avait plus envie de dormir. Il était assis sur son lit et pensait à la vieille comtesse.

En ce moment, quelqu’un dans la rue s’approcha de la fenêtre comme pour regarder dans sa chambre, et passa aussitôt. Hermann y fit à peine attention. Au bout d’une minute, il entendit ouvrir la porte de son antichambre. Il crut que son denschik[4], ivre selon son habitude, rentrait de quelque excursion nocturne ; mais bientôt il distingua un pas inconnu. Quelqu’un entrait en traînant doucement des pantoufles sur le parquet. La porte s’ouvrit, et une femme vêtue de blanc s’avança dans sa chambre. Hermann s’imagina que c’était sa vieille nourrice, et il se demanda ce qui pouvait l’amener à cette heure de la nuit ; mais la femme en blanc, traversant la chambre avec rapidité, fut en un moment au pied de son lit, et Hermann reconnut la comtesse !

« Je viens à toi contre ma volonté, dit-elle d’une voix ferme. Je suis contrainte d’exaucer ta prière. Trois-sept-as gagneront pour toi l’un après l’autre ; mais tu ne joueras pas plus d’une carte en vingt-quatre heures, et après, pendant toute ta vie, tu ne joueras plus ! Je te pardonne ma mort, pourvu que tu épouses ma demoiselle de compagnie, Lisabeta Ivanovna. »

À ces mots, elle se dirigea vers la porte et se retira en traînant encore ses pantoufles sur le parquet. Hermann l’entendit pousser la porte de l’antichambre, et vit un instant après une figure blanche passer dans la rue et s’arrêter devant la fenêtre comme pour le regarder.

Hermann demeura quelque temps tout abasourdi ; il se leva et entra dans l’antichambre. Son denschik, ivre comme à l’ordinaire, dormait couché sur le parquet. Il eut beaucoup de peine à le réveiller, et n’en put obtenir la moindre explication. La porte de l’antichambre était fermée à clé. Hermann rentra dans sa chambre et écrivit aussitôt toutes les circonstances de sa vision.

VI

Deux idées fixes ne peuvent exister à la fois dans le monde moral, de même que dans le monde physique deux corps ne peuvent occuper à la fois la même place. Trois-sept-as effacèrent bientôt dans l’imagination de Hermann le souvenir des derniers moments de la comtesse. Trois-sept-as ne lui sortaient plus de la tête et venaient à chaque instant sur ses lèvres. Rencontrait-il une jeune personne dans la rue :

« Quelle jolie taille ! disait-il ; elle ressemble à un trois de cœur. »

On lui demandait l’heure ; il répondait : « Sept de carreau moins un quart. »

Tout gros homme qu’il voyait lui rappelait un as. Trois-sept-as le suivaient en songe, et lui apparaissaient sous maintes formes étranges. Il voyait des trois s’épanouir comme des magnolia grandiflora. Des sept s’ouvraient en portes gothiques ; des as se montraient suspendus comme des araignées monstrueuses. Toutes ses pensées se concentraient vers un seul but : comment mettre à profit ce secret si chèrement acheté ? Il songeait à demander un congé pour voyager. À Paris, se disait-il, il découvrirait quelque maison de jeu où il ferait en trois coups sa fortune. Le hasard le tira bientôt d’embarras.

Il y avait à Moscou une société de joueurs riches, sous la présidence du célèbre Tchekalinski, qui avait passé toute sa vie à jouer, et qui avait amassé des millions, car il gagnait des billets de banque et ne perdait que de l’argent blanc. Sa maison magnifique, sa cuisine excellente, ses manières ouvertes, lui avaient fait de nombreux amis et lui attiraient la considération générale. Il vint à Pétersbourg. Aussitôt la jeunesse accourut dans ses salons, oubliant les bals pour les soirées de jeu et préférant les émotions du tapis vert aux séductions de la coquetterie. Hermann fut conduit chez Tchekalinski par Naroumof.

Ils traversèrent une longue enfilade de pièces remplies de serviteurs polis et empressés. Il y avait foule partout. Des généraux et des conseillers privés jouaient au whist. Des jeunes gens étaient étendus sur les divans, prenant des glaces et fumant de grandes pipes. Dans le salon principal, devant une longue table autour de laquelle se serraient une vingtaine de joueurs, le maître de la maison tenait une banque de pharaon. C’était un homme de soixante ans environ, d’une physionomie douce et noble, avec des cheveux blancs comme la neige. Sur son visage plein et fleuri, on lisait la bonne humeur et la bienveillance. Ses yeux brillaient d’un sourire perpétuel. Naroumof lui présenta Hermann. Aussitôt Tchekalinski lui tendit la main, lui dit qu’il était le bienvenu, qu’on ne faisait pas de cérémonies dans sa maison, et il se remit à tailler.

La taille dura longtemps ; on pontait sur plus de trente cartes. À chaque coup, Tchekalinski s’arrêtait pour laisser aux gagnants le temps de faire des paroli, payait, écoutait civilement les réclamations, et plus civilement encore faisait abattre les cornes qu’une main distraite s’était permise.

Enfin la taille finit ; Tchekalinski mêla les cartes et se prépara à en faire une nouvelle.

« Permettez-vous que je prenne une carte ? » dit Hermann allongeant la main par-dessus un gros homme qui obstruait tout un côté de la table.

Tchekalinski, en lui adressant un gracieux sourire, s’inclina poliment en signe d’acceptation. Naroumof complimenta en riant Hermann sur la fin de son austérité d’autrefois, et lui souhaita toute sorte de bonheur pour son début dans la carrière du jeu.

« Va ! dit Hermann après avoir écrit un chiffre sur le dos de sa carte.

– Combien ? demanda le banquier en clignant des yeux. Excusez, je ne vois pas.

– Quarante-sept mille roubles », dit Hermann. À ces mots, toutes les têtes se levèrent, tous les regards se dirigèrent sur Hermann.

« Il a perdu l’esprit », pensa Naroumof.

« Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, dit Tchekalinski avec son éternel sourire, que votre jeu est un peu fort. Jamais on ne ponte ici que deux cent soixante-quinze mille roubles sur le simple.

– Bon, dit Hermann ; mais faites-vous ma carte, oui ou non ? » Tchekalinski s’inclina en signe d’assentiment.

« Je voulais seulement vous faire observer, dit-il, que bien que je sois parfaitement sûr de mes amis, je ne puis tailler que devant de l’argent comptant. Je suis parfaitement convaincu que votre parole vaut de l’or ; cependant, pour l’ordre du jeu et la facilité des calculs, je vous serai obligé de mettre de l’argent sur votre carte. »

Hermann tira de sa poche un billet et le tendit à Tchekalinski, qui, après l’avoir examiné d’un clin d’œil, le posa sur la carte de Hermann.

Il tailla, à droite vint un dix, à gauche un trois. « Je gagne », dit Hermann en montrant sa carte. Un murmure d’étonnement circula parmi les joueurs. Un moment, les sourcils du banquier se contractèrent, mais aussitôt son sourire habituel reparut sur son visage. « Faut-il régler ? demanda-t-il au gagnant.

– Si vous avez cette bonté.» Tchekalinski tira des billets de banque de son portefeuille et paya aussitôt. Hermann empocha son gain et quitta la table. Naroumof n’en revenait pas. Hermann but un verre de limonade et rentra chez lui. Le lendemain au soir, il revint chez Tchekalinski, qui était encore à tailler. Hermann s’approcha de la table ; cette fois, les pontes s’empressèrent de lui faire une place. Tchekalinski s’inclina d’un air caressant. Hermann attendit une nouvelle taille, puis prit une carte sur laquelle il mit ses quarante-sept mille roubles et, en outre, le gain de la veille. Tchekalinski commença à tailler. Un valet sortit à droite, un sept à gauche. Hermann montra un sept. Il y eut un ah ! général. Tchekalinski était évidemment mal à son aise. Il compta quatre-vingt-quatorze mille roubles et les remit à Hermann, qui les prit avec le plus grand sang-froid, se leva et sortit aussitôt.

Il reparut le lendemain à l’heure accoutumée. Tout le monde l’attendait ; les généraux et les conseillers privés avaient laissé leur whist pour assister à un jeu si extraordinaire. Les jeunes officiers avaient quitté les divans, tous les gens de la maison se pressaient dans la salle. Tous entouraient Hermann. À son entrée, les autres joueurs cessèrent de ponter dans leur impatience de le voir aux prises avec le banquier qui, pâle, mais toujours souriant, le regardait s’approcher de la table et se disposer à jouer seul contre lui. Chacun d’eux défit à la fois un paquet de cartes. Hermann coupa ; puis il prit une carte et la couvrit d’un monceau de billets de banque. On eût dit les apprêts d’un duel. Un profond silence régnait dans la salle.

Tchekalinski commença à tailler ; ses mains tremblaient. À droite, on vit sortir une dame ; à gauche un as.

« L’as gagne, dit Hermann, et il découvrit sa carte.

– Votre dame a perdu », dit Tchekalinski d’un ton de voix mielleux.

Hermann tressaillit. Au lieu d’un as, il avait devant lui une dame de pique. Il n’en pouvait croire ses yeux, et ne comprenait pas comment il avait pu se méprendre de la sorte.

Les yeux attachés sur cette carte funeste, il lui sembla que la dame de pique clignait de l’œil et lui souriait d’un air railleur. Il reconnut avec horreur une ressemblance étrange entre cette dame de pique et la défunte comtesse…

« Maudite vieille ! » s’écria-t-il épouvanté. Tchekalinski, d’un coup de râteau, ramassa tout son gain. Hermann demeura longtemps immobile, anéanti. Quand enfin il quitta la table de jeu, il y eut un moment de causerie bruyante. Un fameux ponte ! disaient les joueurs. Tchekalinski mêla les cartes, et le jeu continua.

Conclusion

Hermann est devenu fou. Il est à l’hôpital d’Oboukhof, le n° 17. Il ne répond à aucune question qu’on lui adresse, mais on l’entend répéter sans cesse : trois-sept-as ! – trois-sept-dame !

Lisabeta Ivanovna vient d’épouser un jeune homme très aimable, fils de l’intendant de la défunte comtesse. Il a une bonne place, et c’est un garçon fort rangé. Lisabeta a pris chez elle une pauvre parente dont elle fait l’éducation.

Tomski a passé chef d’escadron. Il a épousé la princesse Pauline ***.

Notes

   1. Doubler la mise.
   2. Les mots ou expressions en italique et suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.
   3. Chacun de ces mots désigne une dame. Le cavalier en répète un au hasard et doit exécuter une figure avec la dame à qui appartient le mot choisi. [N.d.T.]
   4. Soldat, domestique d’un officier. [N.d.T.]

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mercredi, 10 septembre 2008

La Sonate à Kreutzer - Léon Tolstoï - 1889

bibliotheca la sonate a kreutzer

Lors d'un voyage en train, une conversation éclate dans un compartiment sur le mariage, le divorce et l'amour en général. Une dame suggère que le mariage ne doit plus être arrangé ou intéressé mais se baser uniquement sur un amour réel et pur. Pozdnychev, un autre voyageur du train, met en doute cette affirmation, notamment en interrogeant lma dame sur ce quveut dire un amour réel et pur. Car l'amour comme toute autre chose naît un jour pour disparaître un autre. Il commence alors à raconter son histoire, celle de son mariage au début heureux et qui rapidement se transforme en un véritable cauchemar. Et cela au point qu'il en arrive à tuer sa femme.

La Sonate à Kreutzer est un court roman de Léon Tolstoï publié en 1889 et traduit pour la première fois deux ans plus tard. Ce court roman est une véritable réussite  en raison de l'immense talent de l'auteur à décrire l'évolution du sentiment d'amour, mais aussi et surtout celui de la jalousie, de l'égoïsme, de l'orgueil et finalement de la haine chez un bourgeois qui va connaître un mariage à la fin bien tragique. L'amour se transforme rapidement en haine, les deux époux en ennemis jurés et c'est une véritable descente aux enfers qui se met en route. Et le récit par son sujet et par le parti pris de l'auteur fait bien mal. On se rend compte, aux propos à peine exagérés de Pozdnychev de toutes les difficultés pouvant exister dans un couple et rendant l'amour idéal semblant à un mirage bien éphémère. Tout est vain, sauf peut-être l'aigreur des sentiments humains. En effet, dès la sordide description du voyage de noces, le lecteur sent que tout va aller au plus mal. A cela s'ajoute la condition du narrateur, Pozdnychev, qui apparaît dans ses propos totalement déséquilibré, contradictoire et très ambigu au sujet des femmes et du mariage, sujet dans lequel il est à la fois mysogine, puritain et libertaire. Et d'ailleurs Tolstoï ne fait à aucun moment du récit de Pozdnychev preuve d'un quelconque espoir. Cela à un point que l'oeuvre a été largement censurée lors de sa sortie en Russie et aux Etats-Unis, où Tolstoï a même été traité de pervers moral. La musique, que Tolstoi d'ailleurs n'aimait guère, va jouer un grand rôle dans ce crime passionnel, notamment la Sonate pour violon et piano n° 9 en la majeur, aussi appelée la Sonate à Kreutzer, de Ludwig van Beethoven que joue l’un des protagonistes de l’ouvrage.

La Sonate à Kreutzer, qui marque par l'immense justesse de l'analyse des sentiments régnant au sein d'un couple, et cela malgré le fort pessimisme de l'auteur, est un classique essentiel de l'auteur.

A lire !

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Voir également :
- La mort d’Ivan Ilitch (Smert' Ivana Ilyicha) - Léon Tolstoï (1886), présentation

14:36 Écrit par Marc dans Tolstoï, Léon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romans psychologiques, litterature russe, leon tolstoi | |  Facebook | |  Imprimer | |

mercredi, 02 juillet 2008

La mort d’Ivan Ilitch (Smert' Ivana Ilyicha) - Léon Tolstoï - 1886

bibliotheca la mort d ivan ilitch

Ivan Ilitch est un bourgeois issu d'une bonne famille et qui, en homme intelligent, charmant et respectable doué de plus de d'une grande habileté dans ses relations avec les personnes influentes qui lui permettent de rapidement grimper l'hiérarchie du système soviétique russe. Son mariage avec Praskovia Fiódorovna Míjel, une femme de la noblesse, attrayante, intelligente et propriétaire d'un petit patrimoine, s'avère au début heureux mais est surtout le résultat de la convenance et du calcul. D'ailleurs les problèmes conjugaux ne tardent d'arriver et qui font qu'Ivan Ilitch se réfugie de plus en plus dans son travail où il maîtrise tout parfaitement.
Et finalement tout se passe bien jusqu'au jour où, âgé de 45 ans, Ivan Ilitch est rattrapé par la maladie qui va bouleverser son existence artificielle. Lui qui mettait un point d'honneur sur l'apparence, il commence à perdre tout contrôle en guettant l'arrivée des symptômes et en les cachant au début. Mais tout s'écroule lentement. Impossible de le soigner, et dans sa lente agonie, Ivan Ilitch procède à une remise en question hélas bien tardive qui lui permet de s'interroger sur ce qu'a été sa vie, ce qu'elle aurait dû être, ce qu'il aurait surtout fallu montrer.

La mort d'Ivan Ilitch (Smert' Ivana Ilyicha, Смерть Ивана Ильича) est une longue nouvelle de l'écrivain russe Léon Tolstoï qui paraît pour la première fois en 1886. Le sujet macabre de l'historie, la lente agonie d'un homme, marque directement le lecteur par son style mélangeant la description de nombreuses frivolités et le portrait de celui qui comprenant sa mort approcher, se découvre étonnamment égoïste et petit. Il prend vite conscience que son entourage qui l'admirait auparavant ne voit en lui plus que ses faiblesses. Mais Ivan Ilitch représente également l'homme lié aux apparences qui jusqu'au dernier souffle n'aura comme souci que son apparence en fonction des normes, usages et coutumes et sa remise en question apparaît vite comme vaine puisqu'elle ne tourne qu'autour de la vision qu'ont les autres de lui. Ivan Ilitch reste à jamais enfermé dans ses repères, totalement incapable d'en sortir rien qu'un instant. Léon Tolstoï nous présente cette nouvelle en trois grandes parties: la première décrivant la mort d'Ivan Ilitch vue par ses amis, la seconde décrivant sa vie, et la dernière son long cheminement vers la mort certaine. Le style est relevé, et Tolstoï utilise beaucoup l'ironie pour décrire la vie d'Ivan Ilitch qui ne s'avère au final qu'artificiel et sans valeur. Le cheminement psychologique du mourant et parfaitement rendu et toujours très poignant.

La mort d'Ivan Ilitch, grand classique de la littérature russe, est impressionnant récit sur la mort, la souffrance et la place de l'individu dans la société.

A lire !

15:29 Écrit par Marc dans Tolstoï, Léon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romans psychologiques, litterature russe, leon tolstoi | |  Facebook | |  Imprimer | |

INDEX - Russie

Dostoïevski, Fédor
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka, 1847), présentation et extrait
- Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи, 1848), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja, 1876), présentation et texte intégral
Pouchkine, Alexandre

- La dame de pique (Pikovaya dama, 1833), présentation et texte intégral
Tolstoï, Léon

- La mort d'Ivan Ilitch (Smert' Ivana Ilyicha, 1886), présentation
- La Sonate à Kreutzer (1889), présentation

 

15:26 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : russie, litterature russe | |  Facebook | |  Imprimer | |