lundi, 19 octobre 2009

Le sommeil de l’esclave - Mahi Binebine - 1992

bibliotheca le sommeil de l esclave"Ce n'est pas pour panser les plaies du passé que je reviens aujourd'hui réveiller ta mémoire, le temps l'a déjà fait. Non, si je veux te conter ton histoire, c'est peut être, et seulement, pour trouver ma mémoire"

Retour sur une enfance par les nombreux personnages qui l’ont marqué, mais aussi évocation de la face cachée de la société traditionnelle marocaine, Le sommeil de l’esclave de l’écrivain et peintre marocain Mahi Binebine est tout cela à la fois. L’auteur-narrateur y revient dans la ville de son enfance, dans les années de la décolonisation pour y décrire toute une galerie de personnages des plus cocasses allant de Madame Kolomer, la veuve d’un sous-officier français qui s’accroche aux restes dérisoires de ses splendeurs passées, Milouda, la « mère blanche » et le Fqih, parents du narrateur et notables vénérés, le porteur d’eau, surnommé l’Allemand parce qu’il est albinos, et bien d’autres. Mais avant tout il y a aussi Dada, l’esclave noire achetée il y a bien longtemps aux hommes bleus qui l’avaient razziée avec s’on tout jeune frère. Dada qui s’enfonçait la tête dans le sable pour ne pas entendre les cris de l’enfant violé par le chef caravanier, Dada qui vit et rêve immergée dans les mots simples qui disent la terre, le feu, l’odeur du chèvrefeuille, le goût des graines de tournesol, Dada qui ne pourra que tuer l’enfant né des visites nocturnes du Fqih et qu’on veut lui arracher comme lui fut arraché autrefois son « P’tit frère ».

Ces souvenirs sont à la fois poignants et féroces, à l’image de la férocité de cette société qui se complait, jusqu’aux limites du ridicule dans, l’univers clos de son cocon étanche et dont le silence est le lot : la honte, le qu’en-dira-t-on, sa hantise. Et le tout est décrit avec force, mais aussi avec poésie. Et malgré l’horreur de certains faits, ce qui marque aussi est l’immense tendresse de l’auteur envers son petit monde.

Le sommeil de l’esclave est un très beau roman de l’écrivain Mahi Binebine.

A découvrir !

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Extrait :

Ce jour-là, Dada s’arrêta devant la fontaine. Du coin de l’œil elle inspecta les alentours : point de visage familier parmi les passants. Elle défit son fichu, libéra ses tresses et trempa rapidement sa tête dans le bassin. C’est alors qu’elle entendit le rire. ’Un rire coupant, derrière elle. L’esclave resta figée, puis se releva, tout doucement. Sa chevelure huilée dégoulinait sur son haïk ; l’eau ruisselant sur son dos refroidit d’un coup. Elle frissonna, resta sur le qui-vive, souffle coupé, jambes tremblantes comme ces funambules sur la corde raide un jour de cirque. M’bark riait encore lorsqu’elle se retourna :

- Mais qu’est-ce que tu fabriques là, Dada ?

Honteuse, l’esclave ne sut quoi répondre.

- Que je sache, ajouta-t-il, le bain n’est pas interdit aux esclaves. En tout cas, pas encore !

- C’est pas ça... Je ne peux pas y aller... Et puis c’est mon secret ! Les histoires de femmes ne regardent que les femmes !

Le porteur d’eau fit mine de s’en aller.

- Attends, M’bark ! Dis, sais-tu garder un secret ?

- Ma poubelle intérieure en est pleine, ma fille, si pleine que je les oublie !

- Jure-moi, M’bark, jure-moi qu’on ne s’est jamais rencontrés aujourd’hui !

- Allons, ne sois pas sotte... Nous sommes faits de la même pâte.

- Jure d’abord !

Le porteur d’eau comprit que, s’il voulait soutirer un mot à cette esclave, il lui faudrait sortir des tripes dieux et prophètes.

- Puissent mes pieds être brisés en mille morceaux si j’ai franchi le seuil de la ruelle depuis trois jours ! Ça te va ? Ou bien veux-tu qu’on arrondisse à une semaine ?

- M’bark, le maître me vole depuis longtemps...

- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Es-tu devenue folle ? On ne vole pas son bien ! Tu as été achetée, Dada, tu es une esclave et tu as la chance de ne pas l’ignorer, bien d’autres le sont sans le savoir !

- Ne m’embrouille pas, M’bark. Le maître me vole... je veux dire pendant mon sommeil.

- Tu as coûté fort cher, Dada ! Le sommeil est compris. En plus, il n’est pas de première main, ton sommeil !

- Tu parles comme les maîtres, M’bark.

- C’est parce que je dis vrai ! Les maîtres disent toujours vrai, c’est pour ça qu’ils sont maîtres. Mais parle, parle, soulage ton silence.

- Au début, ça me faisait mal, son corps est si lourd qu’il m’étouffait, mais je n’ai jamais crié.

- Il ne manquerait plus que ça ! Ah ! Ces esclaves ! A peine les laisse-t-on parler qu’ils veulent déjà crier ! Mais où va le monde ?

- Après, ça a été plus facile. J’ai dû prendre l’habitude... et même que je l’attendais ! Tu sais, j’étais triste quand il oubliait de venir, son odeur me manquait. La nuit il m’appelle « mon enfant ». Les maîtres sont si tendres la nuit.

- Par Allah, je ne t’ai pas rencontrée aujourd’hui ! C’est juré !

- Il Y a quelqu’un dans mon ventre. Au bain, ça risque de se voir. Quand elles se regardent, les femmes sont terribles. Celui-ci, on me le prendra pas. Non, on me reprendra pas P’tit frère !

- Dada, mon enfant, ton sommeil appartient â ton maître. Tes rêves, par contre... Oui, tes rêves t’appartiennent !

Même dans ses rêves, c’est eux que Dada voit. Eux, les maîtres. Pas plus loin que la veille, elle avait fait un rêve. Du sable. Il y en avait partout. La maisonnée marchait, le Fqih en tête, Milouda boitait, elle s’aidait d’une canne qui ne servait â rien. A quoi bon une canne dans le désert ? Cette pénible marche sur le sable finit par affaiblir la maîtresse, on l’abandonna en chemin. Dada, elle, portait un caftan jaune, des babouches brodées en fil de soie et avançait â son aise. Le Fqih se perdit â son tour - pourtant il était si beau -, elle ne sut comment. Ni où. Ni quand. Puis soudain, elle se retrouva seule devant le puits. Tout autour, l’argile demeurait humide comme au temps de son enfance ; elle lui rappelait toujours l’odeur de son père. Son père le paysan. Dada eut peur d’abîmer ses babouches, les enleva et marcha pieds nus. Elle s’approcha du puits, vit qu’il n’était pas profond. Dedans il y avait P’tit frère ; le petit fou…

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13:34 Écrit par Marc dans Binebine, Mahi | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : mahi binebine, litterature marocaine, maroc, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | |

dimanche, 28 décembre 2008

L'œuf du coq - Mohamed Zefzaf - 1984

bibliotheca l oeuf du coq

De Rahal, celui comblé par Dieu mais étudiant recalé, de Lahjja, juive convertie qui s'en est sortie, d'Omar, perdu et exclu, de Jiji éprise de Rahal, de Kenza... tous des destins d'exclus et de marginaux qui se croisent à Casablanca, métropole qui attre en son sein tous les délaissés, dont Mohamed Zefzaf dresse le portrait dans son roman L'oeuf du coq, consacré par le Prix Grand Atlas du Maroc. Chaque chapitre narré par une voix différente s'entremêlent tel dans un roman policier pour décrire de multiples petits détails de la vie quotidienne avec ses mesquineries, ses contraintes et ses arrangements qui mènent, poussés par la pauvreté, à la corruption et à la violence dans ce qui est finalement un portrait global de la situation sociale marocaine.

Mohamed Zefzaf a débuté sa carrière d'écrivain dans les années 60 pour devenir rapidement un nouvelliste consacré. Son roman L'œuf du coq est à ce jour son roman le plus célèbre et le plus abouti, le premier à avoir été traduit en français ainsi que dans d'autres langues.

L'oeuf du coq de Mohamed Zefzaf est un beau et poignant roman dressant nous dressant un portrait social unique du Maroc

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vendredi, 05 décembre 2008

Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun - 1978

bibliotheca moha le fou moha le sage

"Le rapport médical était formel: "M. Ahmed R. est décédé d'un arrêt cardiaque compliqué d'une atteinte méningée." La Ligue nationale des droits de l'homme publia un communiqué confirmant cette thèse. Elle reconnut cependant que le jeune homme "avait subi quelques sévices durant l'interrogatoire de la police". Elle exprima aussi "son émotion devant les circonstances du décès".

Un homme politique déclara à la presse étrangère: "Ici, ce n'est pas le Chili ou l'Argentine. On ne meurt pas sous la torture!""


Qu'importe les déclarations officielles. Un homme a été torturé. Pour résister à la douleur, pour triompher de la souffrance, il eut recours à un stratagème: se remémorer les plus beaux souvenirs de sa courte vie.

C'est sa parole qu'on entendra. Seul Moha saura la capter et la transmettre aux autres."

Très difficile de résumer ce roman de l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun dans lequel le fou Moha dénonce sur la place publique tous les torts de la société maghrébine. Il déchire des billets devant une banque, dénonce les sévices subies par une esclave noire employée dans une bonne famille ainsi que d'une domestique devenue muette. Il prend à part technocrates et psychiatres et converse avec d'autres fous, d'autres exclus.Tout cela pour finir arrêté, torturé et enterré. Mais sa parole pleine de vérité ne peut cesser d'exister.

Le personnage du fou, qui ose dire ce que tout le monde préfère voir taire, est un grand classique de la littérature de nombreuses cultures. Tahar Ben Jelloun, ici, l'utilise dans la culture marocaine afin de déclamer des vérités que personne d'autre qu'un fou n'oserait dire. Comme toujours c'est la tradition maghrébine et marocaine qui est visée, et cela dans toutes ses contradictions et hypocrisies. Comme souvent aussi chez Ben Jelloun ce roman se distingue par son style original et très cru, et son étrange montage, très peu linéaire, le rendant parfois fort incompréhensible. Et bien évidemment ce roman, comme beaucoup d'autres du même auteur, procura un immense plaisir littéraire au lecteur.

Moha le fou, Moha le sage est un roman plutôt complexe et guère facile d'accès, mais pourtant une véritable réussite pour ceux qui s'y aventureront.

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Voir également :
- Harrouda - Tahar Ben Jelloun (1973), présentation
- La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun (1976), présentation
- La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun (1977), présentation
- L'enfant de sable - Tahar Ben Jelloun (1985), présentation et extrait
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
- Le dernier ami - Tahar Ben Jelloun (2004), présentation
- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

lundi, 17 novembre 2008

Harrouda - Tahar Ben Jelloun - 1973

bibliotheca harrouda

Entre souvenirs et fantasmes le narrateur se rappelle d’Harrouda, prostituée déchue, qui a tant fait rêver les jeunes enfants, maîtresse de nombreux hommes, mais aussi de deux villes, de Fès, lieu de toutes les vertus et traditions, et Tanger, ville à l’opposée de la première. Harrouda, l’image d’une femme, de toutes les femmes, finalement liés au destin de ces deux villes.

Harrouda de l’auteur marocain Tahar Ben Jelloun sort en 1973 et est considéré comme son premier roman. L’axe central de ce roman-poème sont les souvenirs et fantasmes de l’enfant-narrateur entremêlés à plusieurs autres narrations autour du même thème. En effet ses cinq chapitres, ou plutôt récits, font naître plusieurs voix qui s’enchaînent et se mélangent en de nombreux fragments. Evidemment certains passages ont une allure plus conventionnelle, mais le roman reste définitivement hors norme que ce soit dans sa forme ou dans son style. Mais de par son originalité le roman en devient aussi assez difficile, dans le sens où on ne comprend pas toujours de quoi l’on parle. De plus l’auteur n’hésite pas à brouiller les interprétations par son écriture souvent bien complexe.
Concernant le contenu, comme à son habitude, Ben Jelloun s’attaque avant tout à la société marocaine, ses contradictions, ses hypocrisies, pour dénoncer l’image de la femme, certes tant adorée, mais aussi tant méprisée. Mais son pays il le décrit aussi par les destins de ces deux villes si opposées que sont Fès, la ville sainte, et Tanger, la ville de débauche. Le thème de la sexualité, également fort présent dans l’œuvre de l’auteur, tient ici aussi un rôle prépondérant.

Harrouda
de Tahar Ben Jelloun est certes un roman remarquable mais assez difficile d’accès.

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Voir également :
- La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun (1976), présentation
- Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun (1978), présentation
- La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun (1977), présentation
- L'enfant de sable - Tahar Ben Jelloun (1985), présentation et extrait
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
- Le dernier ami - Tahar Ben Jelloun (2004), présentation
- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

mardi, 14 octobre 2008

La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun - 1976

bibliotheca la reclusion solitaire"Restons ce corps cassé qui ne dit pas le malheur mais qui regarde le ciel et se souvient de la forêt décimée.

Nous sommes un pays déboisé de ses hommes. Des arbres arrachés à la terre, comptabilisés et envoyés au froid.

Quand nous arrivons en France, nos branches ne sont plus lourdes ; les feuilles sont légères; elles sont mortes. Nos racines sont sèches et nous n'avons pas soif.

Si je nous compare à un arbre, c'est parce que tout tend à mourir en nous et la sève ne coule plus.

Tout le monde trouve "normal" ce déboisement sélectif.

Mais que peut un arbre arraché à l'aube de sa vie ? Que peut un corps étranger dans une terre fatiguée ?"


L’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun tente de décrire dans La réclusion solitaire la misère à la fois psychologique et sociale des travailleurs immigrés, texte faisant suite à ses travaux universitaires en psychiatrie sociale sur La misère affective et sexuelle des travailleurs nord-africains en France, travaux qui débouchèrent également sur le livre La plus haute des solitudes, paru en 1977. Ben Jelloun décrit ici le portrait de l’un de ces travailleurs immigrés, et il le décrit de façon intérieure, s’identifiant parfaitement au personnage en donnant l’impression au lecteur de se trouver réellement dans la tête de cet immigré. Le récit prend la forme d’un aveu, voire d’une confession, et l’auteur y mêle plusieurs styles. Ce poignant récit garde toujours de son actualité, et s’il ne plaira, voire n’intéressera, guère à tout le monde, le style d’écriture et sa fine analyse psychologique en font un texte remarquable.

 

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Voir également :
- Harrouda – Tahar Ben Jelloun (1973), présentation
- La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun (1977), présentation

- Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun (1978), présentation
- L'enfant de sable - Tahar Ben Jelloun (1985), présentation et extrait
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
- Le dernier ami - Tahar Ben Jelloun (2004), présentation
- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

mercredi, 03 septembre 2008

Le temps des erreurs (Zemen El Akhtaa) - Mohamed Choukri - 1992

bibliotheca le temps des erreurs

Le temps des erreurs est la suite de Le Pain nu (1980), livre devenu culte et véritable classique de la littérature marocaine. Alors que dans le Pain nu (1980), Mohamed Choukri raconte son enfance faite de violence, de misère et de cruauté, ici il s’attache à l’adolescence et au début de l’âge adulte. C’est une période importante dans la vie de Choukri, car c’est à ce moment que le jeune garçon des rues qu’il était se rend pleinement compte que la liberté et son indépendance passe inévitablement par la connaissance et le savoir. En effet, à vingt ans passés, l’auteur décide de s’inscrire à l’école afin d’apprendre à lire et à écrire. Mais à cet âge-là rien n’est simple, surtout lorsqu’on est un marginal, et seule son immense volonté va le faire réussir.
Mais malgré sa réussite scolaire, c’est toujours la vie des rues et des bas-fonds qu’il retrouve, les prostituées, l’alcool et les drogues. Il ne survit qu’à l’aide de petits boulots. Mais malgré cela il persiste dans l’apprentissage : la découverte de la littérature et ses premiers essais d’écriture vont peu à peu faire de lui l’immense écrivain que l’on connaît.
Le temps des erreurs, les nécessaires, les revendiquées, est donc le livre de la libération intellectuelle, même si la vie de misère subsiste. Au moins Choukri commence à y voir la porte de sortie. De Larache à Tanger, le cheminement de l’auteur est raconté sous forme d’un véritable roman picaresque. La société marocaine, oppressante, pousse le narrateur à obéir à ses pulsions et à s'enfoncer dans la marginalité, et c'est une lutte à mort qu'il engage avec lui-même pour devenir ce qu'il a décidé d'être: un écrivain et un homme libre. Et pour cela il n’hésite pas à enfreindre tous les tabous et à porter en lui, finalement, toutes les souffrances de la société toute entière. Ce qui touche avant tout dans ce récit autobiographique, comme dans le Pain nu (1980) d’ailleurs, est l’immense sincérité de l’auteur, à la fois poignante et audacieuse.

Mohamed Choukri terminera son autobiographie par Visages (1996), véritable trilogie devenue culte aujourd’hui.

A lire !

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Voir également :
- Le Pain nu (Al-Khubz Al-Hâfî) - Mohamed Choukri - 1980

lundi, 18 août 2008

La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun - 1977

bibliotheca la plus haute des solitudes

Tahar Ben Jelloun, célèbre romancier et essayiste marocain, vint en France poursuivre ses études qui débouchèrent en 1975 sur une thèse en psychiatrie sociale sur La misère affective et sexuelle des travailleurs nord-africains en France, travail dont il tira un récit en prose poétique La Réclusion solitaire (1976) ainsi que l'essai La Plus Haute des solitudes (1977). Ce dernier deviendra d’ailleurs son premier best-seller. Mais attention, nous sommes bien loin ici d’un roman, genre qui fera la célébrité de Tahar Ben Jelloun. Il s’agît bien d’une étude qui reprend cas par cas les témoignages de nombreux travailleurs immigrés maghrébins présentant des problèmes sexuels et affectifs par rapport à leur mal-être généré par la solitude et le racisme dont ils sont victimes. Mais leur misère sexuelle leur est à la fois intrinsèque mais marque également l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes à la population locale.
Le texte est remarquable par son écriture limpide et claire, les témoignages sont crédibles, et parfaitement retranscrits. Le résultats de cette étude sont donnés ici de façon facilement compréhensible faisant de cette étude une lecture finalement bien agréable.

Un livre certes remarquable, mais qui n’intéressera pas tout le monde.

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Voir également :
- Harrouda – Tahar Ben Jelloun (1973), présentation

- La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun (1976), présentation

- Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun (1978), présentation
- L'enfant de sable - Tahar Ben Jelloun (1985), présentation et extrait
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
- Le dernier ami - Tahar Ben Jelloun (2004), présentation
- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

jeudi, 03 janvier 2008

L’inspecteur Ali – Driss Chraïbi - 1991

bibliotheca l inspecteur ali

Brahim Orourke est l’auteur de plusieurs romans dont une série policière à succès mettant en scène le célèbre personnage l’inspecteur Ali. Par ses écrits Brahim Orourke est devenu une véritable légende dans son pays d’origine dans lequel il est récemment retourné vivre accompagné de Fiona, sa femme écossaise, enceinte, et de ses enfants. Quand l’histoire débute on apprend que le couple va recevoir la visite des parents de Fiona, Jock et Susan, qui n’ont jamais auparavant fait de voyages au Maroc et qui donc en ressentent certaines appréhensions. Brahim Orourke, appréhendant certaines appréhensions de la part de ses beaux-parents, s’inquiète également. De plus que le moment est bien mal choisi. En effet Brahim Orourke décide de donner une nouvelle orientation assez radicale à sa carrière d’écrivain en voulant abandonner à jamais l’inspecteur Ali. Son but est d’écrire un roman politico-social, Le Second Passé simple, où il dénoncera les injustices que subit l’homme arabe dans le monde. Hélas il n’arrivera jamais à ses fins, et à force d’insister dans cette voie il finit par écrire un livre, pas celui espéré, mais plutôt une nouvelle aventure de l’inspecteur Ali qui réussira à reprendre le dessus sur l’écrivain.

L’inspecteur Ali est un bien étrange roman policier, d’ailleurs ce n’est pas vraiment un. Un policier, caractère récurrent dans l’œuvre de Driss Chraïbi, est mis en scène, mais ce dont il est question est plutôt son auteur, un écrivain marocain qui pourrait être le double parfait de Driss Chraïbi lui-même. Mais finalement il est bien difficile de cerner le sujet exact de ce livre, et peut-être que cela n’est pas si important que cela. Derrière cette mise en abîmes autour du personnage de l’écrivain, renforcée par l’avertissement qui ouvre le roman indiquant que le vrai auteur ne serait autre que l’inspecteur Ali lui-même, on ressent la volonté de Chraïbi d’écrire sur sa longue carrière bibliographique et de se poser une multitude de questions sur son devenir, son succès et sa motivation réelle d’écrire.
Mais il s’agît également du conflit orient-occident présent dans la famille même du personnage. Les références à son précédent roman Le Passé simple (1954) qui mettait en scène l'incompréhension et la rupture entre un père, ancré dans les traditions, et un fils, de retour après de longues études en Occident, sont nombreuses. L’auteur Brahim Orourke tentant même d’écrire une suite à ce roman. Ici, par contre, Driss Chraïbi semble voir une conciliation possible entre l’orient et l’occident, et cela principalement grâce aux personnages féminins du livre, un peu comme si les véritables coupables des conflits entre orient et occident n’étaient autres que les hommes et leur fierté culturelle.

Le roman est écrit avec énormément d’humour et de tendresse et donne l’occasion à Driss Chraïbi de dresser une irrésistible galerie de personnages et de situations. Malgré ses sujets plutôt intéressants et son style très vif et prenant, le lecteur se sentira cependant un peu perdu par la complexe construction du texte.

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Voir également :
- L’homme qui venait du passé - Driss Chraïbi (2004), présentation et extrait

lundi, 18 juin 2007

L’enfant de sable - Tahar Ben Jelloun - 1985

bibliotheca l enfant de sable

« L’enfant que tu mettras au monde sera un mâle, ce sera un homme, il s’appellera Ahmed même si c’est une fille ! »

Sur la place Jamâ-El-Fnâ à Marrakech, un conteur relate la troublante histoire d’Ahmed, huitième fille d’un couple qui faute d’héritier, décide de l’élever comme un garçon. En effet lors de la huitième grossesse de sa femme, le père décide de conjurer ce sort maudit qui ne fait lui donner que des filles. Il perçoit cela comme une disgrâce et décide de faire croire à tous que son huitième enfant sera un garçon. Il y croira lui-même si fort, que lui aussi ne verra qu’un fils dans les traits de sa fille. L’enfant va grandir en garçon et en découvrant petit à petit sa féminité il décidera de la cacher, ayant bien compris que dans cette société il valait bien mieux être de sexe masculin. Il ira même jusqu’à épouser une fille délaissée qui l’accompagnera dans sa chute vertigineuse avant qu’il ne disparaisse mystérieusement.
Le récit du conteur fait alors place à ceux de plusieurs spectateurs qui croient avoir reconnu la personne et plusieurs versions sont donnés sur le devenir de Ahmed. Mais selon tus les prétendus témoins, son destin ne pourra être que très chaotique et forcément tragique.

L'enfant de sable de l’écrivain marocain de langue française Tahar Ben Jelloun est un magnifique et très original roman mêlant brillamment contes et légendes à des sujets tabous (enfance saccagée, prostitution, machisme, l’homme-femme, la sexualité…) dans la société maghrébine et marocaine. L'enfant de sable a immédiatement été un grand succès et sa suite, La nuit sacrée (1987), dans laquelle Tahar Ben Jelloun donne la parole au personnage d’Ahmed pour que celui-ci donne sa propre version des faits, a obtenu le prix Goncourt 1987.
L’histoire commence admirablement dans la plus pure ambiance de la place Jamâ-El-Fnâ à Marrakech au rythme d’un conteur de rue. D’abord le récit suit le point de vue d'Ahmed raconté par le conteur prétendant se baser sur un manuscrit laissé par Ahmed lui-même. Ensuite la narration se démultiplie et devient assez chaotique tout en gardant cependant une certaine structure. Le résultat en est que le roman devient extrêmement vivant au dépit parfois du lecteur qui risque de s’y perdre un peu. Tahar Ben Jelloun aborde brillamment le sujet de la femme dans la société mais le roman est aussi un formidable conte philosophique sur la quête de l’identité. Et comme souvent dans son œuvre, Tahar Ben Jelloun y traite aussi de la sexualité et de la frustration qui y est souvent liée.
L’écriture est envoûtante et le roman est d’un bout à l’autre très prenant. Cependant toute la dernière partie du roman, la deuxième moitié, est parfois trop confuse et la fin laisse une certaine frustration au lecteur.

L’enfant de sable est un très original roman sur la condition féminine et la quête de son identité.

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Extrait :

Il y avait d'abord ce visage allongé par quelques rides verticales, telles des cicatrices creusées par de lointaines insomnies, un visage mal rasé, travaillé par le temps. La vie - quelle vie ? une étrange apparence faite d'oubli - avait dû le malmener, le contrarier ou même l'offusquer. On pouvait y lire ou deviner une profonde blessure qu'un geste maladroit de la main ou un regard appuyé, un œil scrutateur ou malintentionné suffisaient à rouvrir. Il évitait de s'exposer à la lumière crue et se cachait les yeux avec son bras. La lumière du jour, d'une lampe ou de la pleine lune lui faisait mal : elle le dénudait, pénétrait sous sa peau et y décelait la honte ou des larmes secrètes. Il la sentait passer sur son corps comme une flamme qui brûlerait ses masque, une lame qui lui retirerait lentement le voile de chair qui maintenait entre lui et les autres la distance nécessaire. Que serait-il en effet si cet espace qui le séparait et le protégeait des autres venait à s'annuler ? Il serait projeté nu et sans défenses entre les mains de ceux qui n'avaient cessé de le poursuivre de leur curiosité, de leur méfiance et même d'une haine tenace; ils s'accommodaient mal du silence et de l'intelligence d'une figure qui les dérangeait par sa seule présence autoritaire et énigmatique.

La lumière le déshabillait. Le bruit le perturbait. Depuis qu'il s'était retiré dans cette chambre haute, voisine de la terrasse, il ne supportait plus le monde extérieur avec lequel il communiquait une fois par jour en ouvrant la porte à Malika, la bonne qui lui apportait la nourriture, le courrier et un bol de fleur d'oranger. Il aimait bien cette vieille femme qui faisait partie de la famille. Discrète et douce, elle ne lui posait jamais de questions mais une complicité devait les rapprocher.

Le bruit. Celui des voix aiguës ou blafardes. Celui des rires vulgaires, des chants lancinants des radios. Celui des seaux d'eau versés dans la cour. Celui des enfants torturant un chat aveugle ou un chien à trois pattes perdu dans ces ruelles où les bêtes et les fous se font piéger. Le bruit des plaintes et lamentations des mendiants. Le bruit strident de l'appel à la prière mal enregistré et qu'un haut-parleur émet cinq fois par jour. Ce n'était plus un appel à la prière mais une incitation à l'émeute. Le bruit de toutes les voix et clameurs montant de la ville et restant suspendues là, juste au-dessus de sa chambre, le que le vent les disperse ou en atténue la force.

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Voir également :
- Harrouda – Tahar Ben Jelloun (1973), présentation

- La réclusion solitaire - Tahar Ben Jelloun (1976), présentation

- La plus haute des solitudes - Tahar Ben Jelloun (1977), présentation

- Moha le fou, Moha le sage - Tahar Ben Jelloun (1978), présentation
- L'homme rompu - Tahar Ben Jelloun (1994), présentation
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- Don Quichotte à Tanger - Tahar Ben Jelloun (2005), présentation

jeudi, 04 janvier 2007

Le pain nu (al-khubz al-hâfî) – Mohamed Choukri - 1980

bibliotheca le pain nu

Roman autobiographique où l’auteur raconte son enfance marquée par la misère et l’exil.
Le récit commence dans les années 1940 quand Mohamed Choukri, alors âgé de sept ans suit sa famille qui quitte le Rif, leur région d’origine, pour échapper à la famine et à la misère. Ils s’installent à Tanger. Son père, un déserteur de la légion espagnole, est un homme alcoolique, violent et haï par toute la famille. Un jour, celui-ci tue son fils, le frère de Mohamed, dans un accès de violence. Mohamed Choukri détestera tellement son père au point de totalement l’effacer de sa vie, allant même jusqu’à oublier son nom.
La misère va hélas continuer pour Mohamed et les siens. A cause de la misère, sa famille replie bagage et part pour Tétouan, puis Tanger et enfin Oran. Mohamed Choukri va petit à petit se distancer de sa famille et devenir un sans domicile. Il survit à l'aide de petits métiers, serviteur dans une famille française dans le rif algérien, ou guide pour marins arrivant à Tanger, il apprend l'espagnol et vit déjà dans un milieu peuplé de prostituées, de petits et grands voleurs.

Le pain nu dont le titre arabe est al-khubz al-hâfî fut d'abord publié en anglais, dans une adaptation faite par Paul Bowles sous le titre For Bread Alone (1973), puis traduit en France par l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun, où il paraît en 1980. Cette autobiographie a vite été un immense succès international. Dans son pays d’origine il restera cependant interdit de publication jusqu’en l’an 2000. Cette censure, décidée en 1983 et, semble-t-il, recommandée par les dignitaires religieux et politiques, était motivée par les nombreuses références à la prise de drogue et d’alcool de l’auteur ainsi que des descriptions crues de ses multiples expériences sexuelles (prostitution, pédophilie, expériences homosexuelles, …). De plus, sur les dires de Mohamed Choukri lui-même, la critique du père n’avait pas été acceptée, le père étant reconnu comme quasiment sacré dans sa culture (extrait d’un entretien de Mohamed Choukri dans Le Matin du Sahara en 1999).
Sa publication n’a de plus pas été aidée dans le monde arabe par une édition bien trop conformiste. Tout cela n’a cependant pas empêché Le pain nu de devenir un roman phare de la littérature marocaine et lui-même d’être considéré comme l’un des auteurs les plus emblématiques du pays. La censure a finalement été levée en 2000. Il faudra attendre ce moment pour que le roman soit publié pour la première fois en langue arabe trois ans avant le décès de son auteur à l’âge de soixante-huit ans.
Dans Le pain nu, Mohamed Choukri ne cesse de nous fasciner en nous racontant sa jeunesse picaresque de façon très directe et sans détours. C'est un témoignage bouleversant qui permet à chaque lecteur de plonger dans un univers très dur parfois mais malheureusement réel. Le style est brusque et souvent choquant. Mohamed Choukri n’avait jamais la chance d’avoir une vie familiale dite normale. Cette enfance volée sera d’ailleurs le sujet principal de ce roman. Il n’avait pas accès à l’école. Son éducation se faisait parmi les voyous, les drogués et les prostituées. D’ailleurs Mohamed Choukri n’a appris à lire et à écrire qu’à l’âge de vingt-et-un ans suite à une rencontre avec l’écrivain américain Paul Bowles, qui vivait à ce moment-là à Tanger et qui traduira d’ailleurs plus tard son autobiographie. Durant son enfance il n’a sans cesse été exploité, principalement par son père mais aussi par certains employeurs, à un point qu’il dira considérer le vol comme légitime dans la tribu des salauds.

Alors que dans Le pain nu, Mohamed Choukri nous conte avant tout son enfance et adolescence marquée par la misère et l’exil, il terminera son autobiographie dans deux autres livres : Le temps des erreurs (1994) et Visages (1996).

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Voir également :
- Le temps des erreurs (Zemen El Akhtaa) - Mohamed Choukri - 1992