vendredi, 16 décembre 2011
Rani, tome 1 : Bâtarde – Jean Van Hamme, Didier Alcante et Francis Vallès - 2009
1743. Alors que la France est sous le règne de Louis XV, l’Europe connaît une paix bien éphémère alors que se préparent les guerres de succession d’Autriche, dont les conséquences se répercuteront bien au-delà du vieux continent.
Dans le Massif central, le vieux Marquis Charles de Valcourt sent sa mort prochaine, et prépare ainsi sa succession entre son fils Philippe et sa fille Jolanne, née hors mariage d’une mère gouvernante. Les relations entre le père et le fils sont au plus mal, au point que le marquis souhaite déshériter Philippe au profit de sa demi-sœur. Mais le jeune homme, aveuglé d’ambitions, ne l’entend guère ainsi. Ainsi prépare-t-il un complot pour se débarrasser à la fois du père mourant et de Jolanne pour s’emparer de l’entièreté du magot.
Jolanne de Valcourt est une jeune femme, belle, ardente et fougueuse, placée au couvent par sa famille dans l’attente de son mariage. Lorsqu’elle revient en famille le piège de Philippe s’abat sur elle. Elle sera accusée de trahison et de meurtre. Sa vie bascule à jamais et elle est encore loin de s’imaginer les aventures qui l’attendent tout en la menant jusqu’au bout du monde.
Histoire, passions, aventures, complots, vengeances… tels sont les ingrédients de cette série en bande dessinée, débutée en 2009 et dont le nombre prévu de volumes est de 8. Le scénariste belge Jean Van Hamme, aidé par Didier Alcante, s’associe de nouveau au dessinateur Jean Vallès (les deux avaient collaborés précédemment à la série Les Maîtres de l’Orge (1992-2001)) pour nous fournir ce premier tome de ce qui une grande fresque historique, pleine d’aventures et de rebondissements, une histoire qui pour sûr passionnera les lecteurs pendant un on bout de temps.
Tout paraît bien prometteur, or, si les qualités d’écriture de Jean Van Hamme sont bien connues, celui-ci faute ici par un certain manque d’originalité. Tout semble être du déjà-vu, et tout développement est prévisible. Heureusement que la qualité de la narration, ainsi que la beauté des dessins, donnent l’envie au lecteur d’aller au-delà de ce premier tome.
Rani, tome 1 : Bâtarde de Van Hamme et Vallès représente une entrée en matière plutôt décevante pour cette série. Pourtant tout est là pour espérer du meilleur dans les tomes suivants.
A voir !
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Extrait : planche prise au hasard
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Présente édition : les éditions du Lombard, 13 novembre 2009, 48 pages
13:53 Écrit par Marc dans Alcante, Didier, BD, Vallès, Francis, Van Hamme, Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jean van hamme, didier alcante, francis valles, bd, bandes dessinées, litterature belge, litterature francaise, rani, batarde |
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mercredi, 31 août 2011
31 août 2011 - Décès de l’écrivain belge Marcel-André Adamek
L’écrivain belge André-Marcel Adamek est décédé ce mercredi matin des suites d’une longue maladie.
Romancier aux multiples facettes qui après avoir exercé de très multiples et variés métiers, Auteur de nombreux ouvrages, l'homme a décroché plusieurs récompenses, dont le prix Rossel, en 1974, pour Le fusil à pétales et lePrix Marcel Thiry pour La grande nuit (2003) et le Prix triénnal du roman de la Communeauté françasie pour L’oiseau des morts en 1997.
La liste de ses oeuvres est longue.
Retenons y encore le très beau Retour au village d’hiver, paru en 2002. Mon préféré !
Avec Marcel-André Adamek c’est un grand nom de la littérature francophone et belge qui disparaît, tout en laissant derrière lui une oeuvre qui restera encore pendant longtemps dans l’esprit de très nombreux lecteurs.
Voir également :
- L'oiseau des morts - André-Marcel Adamek (1997), présentation
- Retour au village d’hiver – André-Marcel Adamek - 2002
- La grande nuit – André-Marcel Adamek - 2003
22:32 Écrit par Marc dans Actualités, Adamek, André-Marcel | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : marcel-andre adamek, litterature belge, deces |
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mardi, 02 août 2011
La cellule 158 - Jean Tousseul - 1924
La cellule 158 est asiégée : il faut en déloger un pauvre bougre, Nicolas Planquet. Il vient d'assassiner son geôlier d'un coup de tranchet. Abruti par l'univers carcéral, Planquet est un de ces quelques personnages qui, au long des dix-neuf nouvelles du volume, font part de leur existence quotidienne, drames insidieux ou plus flagrants. Ouvriers, carriers, forçats, muets, étrangers... ces êtres portent sur leurs épaules les désastres du passé, les mensonges sociaux, l’isolement de la vie. Ils sont humains et humbles, ne crient pas pleur révolte, mais la font peser d’un silence tenace dans cette atmosphère funeste qui serre le coeur, car “il y a des soirs morbides où vous songez au sommeil tranquille, sans rêve, au fond de l’eau”.
Dix-neuf nouvelles, dont deux tableaux de début et de fin qui se miroitent, tel est le recueil La cellule 158 de Jean Tousseul, de son vrai nom Olivier Degée, grand auteur belge et wallon de la première moitié de vingtième siècle. Les textes sont forts et impressionnent mais force est de constater que ces écrits ont peut-être un peu mal survécu au temps, et cela malgré le fait que certaines, dont la nouvelle titre, gardent toute leur force.
Intéressant.
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Présente édition : Editions Labor / Espace Nord, 1990, 178 pages
16:26 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Tousseul, Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jean tousseul, litterature belge, recueil de nouvelles, cellule 158, la cellule 158 |
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samedi, 05 février 2011
“Werk” et “Nog” - Josse de Pauwe - 2001 et 2004
Sommige mensen zijn lief,' zeg ik, 'andere niet.'
'Ja,' zegt ze, 'sommige mensen zijn lief en de mama is een sommige mens.'
'Dat is waar,' zeg ik.
Het blijft weer een tijdje stil en dan vanuit het niets:
'... en papa is een slechte mens.'
Ik schrik van zoveel inzicht.
'Ah ja... papa is een slechte mens want papa heeft toch slechte ogen?'
Blij met deze uitleg, doe ik er een schep bovenop:
'Papa is ook een valse mens,' zeg ik, 'want papa heeft valse tanden.'
'Ja,' zegt ze, 'papa is een valse en een slechte mens... maar ook wel een beetje een sommige mens.'
Josse de Pauw, né en 1952, est à la fois un acteur, metteur en scène de théâtre et cinéaste belge néerlandophone. Après des débuts dans la troupe de théâtrre Radeis (1976) une riche carrière s’offrira à lui et qui sera tout aussi reconnue en Belgique qu’à l’international. Il jouera notamment dans des films tels que Crazy Love, Wait until Spring Bandini, Hombres Complicados de Dominique Deruddere, Toto Le Héros de Jaco Van Dormael et dans Sailors Don't Cry de Marc Didden. De nombreuses récompenses lui seront d’ailleurs attribués jusqu’à aujourd’hui.
Dès 2001 il fait publier un premier livre Werk qui sera suivi en 2004 par Nog (les deux titres pouvant se traduire en français par Travaux et Encore). Ces deux livres sont en fait des recueils de notes que l’artiste a fait durant plusieurs années, et on y trouve un peu de tout que ce soit des nouvelles de fiction, de la poésie, des extraits de journal de bord, des photos, des observations de la vie quotidienne, des réflexions sur la représentation théâtrale, des souvenirs de ses tournées avec la troupe Radeis, des rencontres avec certains artistes, des collaborations avezc d’autres... bref un peu de tout, toujours décrit avec une belle dose d’humour et d’inventivité. Tous ces textes se retrouvent ainsi offerts pêle-mêle dans ces deux volumes à un lecteur qui plongera avec le plus grand plaisir dans cet univers décalé qu’est celui de l’un des plus grands acteurs et réalisateurs belges flamands de notre époque.
Artiste flamand à la base, et cela malgré une carrière qui a outrepassée les frontières linguistiques et nationales de la Belgique, ces deux livres ont été publiés en néerlandais et il n’existe à ma connaissance encore aucune traduction. Une autre compilation de ces deux livres a été réalisée et publiée en français par les éditions Genèse sous le titre de Le Temps d'être.
Werk et Nog représentent une plongée dans l’univers du grand acteur et réalisateur qu’est Josse de Pauw, deux livres qui sont à découvrir !
Pour commander ces livres :
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Présentes éditions : éditions Houtekiet, 2001 et 2004
09:25 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Pauw, Josse de | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le temps d'être, josse de pauw, litterature belge, recueils, nouvelles, notes, reflexions, radeis, theatre, nog, werk, cinema |
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mardi, 01 février 2011
Le bal du diable - Nadine Monfils - 2008
Nina est une jeune femme avec tout l’avenir devant elle. Elle croque l’amour avec gourmandise n’hésitant pas à se laisser aller aux pires actes pour satisfaire ses envies. un jour pourtant tout va changer. Ses parents veulent qu’elle épouse quelqu’un, un vieux comte vivant dans un château. D’abord Nina se révolte, mais très vite, lorsqu’elle rencontre son promis, elle change d’avis et décide de se donner entièrement à lui. Elle ignore encore que ce comte n’est autre que le diable en personne et le château vers lequel il l’entraîne l’antichambre aux enfers. Nina va vite se rendre compte des dangers qu’elle encourt et doit coûte que coûte fuir les lieux. Mais alors qu’elle déambule dans ce vaste domaine elle découvre toute une population d’êtres, des nains, des fétichistes, des monstres, des personnages de cirque, des anges aux ailes de cuir... tous voués au plaisir charnel sous les ordres du comtes en personne. La fuite de Nina va se transformer en une véritable descente aux enfers du sexe...
Le bal du diable de l’écrivain belge Nadine Monfils est un superbe conte de fées évidemment, vous l’aurez compris, entièrement réservé à un public adulte. L’auteur recrée ici un univers merveilleux et surréaliste dans lequel se perd une jeune fille arrivant à vivre ses fantasmes les plus vénéneux. La littérature érotique a ses côtés positifs et souvent surtout ses côtés bien plus négatifs. Ici ce n’est guère le cas, et il faut dire que tout est assez réussi. Le conte fonctionne, l’histoire tient la route autour de personnages attachants et intrigants tout en donnant même un beau suspense qui tient jusqu’à la fin. Un certain humour est également omniprésent. L’auteur y joue de nombreux clichés et fantasmes, avec une imagination impressionnante.
Le bal du diable est un très beau roman du genre, un véritable conte de fées pour adultes. Bref, un texte à découvrir !
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LA MUSARDINE
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Présente édition : Editions La Musardine, 18 novembre 2010, 186 pages
11:28 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Monfils, Nadine | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nadine monfils, litterature belge, erotisme, libertinage, romans erotiques, romans pornographiques, romans libertins, le bal du diable, conte de fees, merveilleux, fantastique |
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dimanche, 30 janvier 2011
Au nom du sang versé - Pierre Simenon - 2010
Antoine Desmarsand est avocat à Hollywood spécialisé dans le cinéma. Il y mène une vie tranquille bien loin de son enfance en Suisse. Mais la mort de sa mère va le pousser à quitter la côte californienne pour revenir à Genève, où en compagnie de son frère et de sa soeur ils doivent accomplir leurs dernières obligations funéraires. Antoine n’appréciait pas trop sa mère. Dans la famille il y avait toujours un trouble entre elle et son mari, le père d’Antoine, décédé plus tôt. Les enfants n’ont jamais su ce qu’il en était. Hélas ils vont le découvrir bien malgré eux. Une brèche s’ouvre sur le passé trouble de cette famille, à première vue sans reproches. Le père ainsi que l’oncle d’Antoine n’étaient-ils pas résistants durant la Seconde Guerre mondiale ? Pour Antoine toutes ses certitudes commencent à vaciller. De plus il va découvrir que ces affaires n’ont pas été oubliés, d’autres personnes semblent également s’intéresser à ce passé et surtout à ce qu’il en reste aujourd’hui. De meurtres sont commis dans l’entourage d’Antoine qui ne voit d’autre solution que de faire la lumière sur tout cela.
Des coffres-forts secrets des banques privées aux ruelles mystérieuses de Cracovie, des banlieues parisiennes aux plaines du Texas, l’ombre du nazisme sévit encore et l’enquête d’Antoine se fera au péril de sa vie.
Au nom du sang versé est le premier roman de Pierre Simenon, fils du grand écrivain belge Georges Simenon, qui à l’instar du personnage qu’il met en scène a quitté la Suisse où il est née pour s’installer aux Etats-Unis pour faire avocat dans le milieu du cinéma. Ce n’est que sur le tard, la quarantaine passée que Pierre Simenon suit les traces de son père en écrivant cet excellent roman policier qu’est Au nom du sang versé, un roman écrit en américain mais publié pour la première fois dans sa version française. Si certains éléments autobiographiques existent, il ne faut toutefois pas les généraliser. Il s’agît bien d’un roman de fiction, un pur polar type thriller, rondement mené à travers l’histoire passée d’une famille, ses secrets enfouis et dont la révélation peut encore nuire aujourd’hui, bien des années plus tard. L’idée de base n’est pas bien originale, mais le traitement qu’en fait Pierre Simenon la rend tout simplement passionnante, mettant parfaitement en scène cette dette que l’on peut avoir envers le passé ainsi que la culpabilité que l’on peut en resentir, et comment on peut en vivre aujourd’hui. L’enquête mené par Antoine Desmarsand est passionnante. On sent à travers lui un personnage réel, vivant et attachant, pris dans quelque chose qui le dépasse après avoir ouvert les yeux sur un passé sur lequel il pensait avoir tiré un trait. Tout acte garde des conséquences pendant des années et Desmarsands devra en tirer les conséquences. Et à travers cette enquête Pierre Simenon mène son lecteur du Berlin en ruine de 1945 peu avant la capitulation allemande à la Suisse et ses coffre-forts remplis de secrets, en passant par les Amériques et la Pologne. Et tout cela sur une période de près de cinquante. L’intrigue est parfaitement montée et le suspense prend jusqu’au final. Le style est quant à lui efficace et agréable à lire. Peut-être un peu trop style thriller à l’américaine, ce qui est quelque peu dommage.
Au nom du sang versé de Pierre Simenon est un thriller passionnant sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de ses conséquences jusqu’à aujourd’hui.
A découvrir !
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Présente édition : traduit de l’américain par Anne Guitton et relu par Pierre Simenon, éditions J’ai Lu, 5 janvier 2011, 441 pages
17:47 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Simenon, Pierre | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre simenon, litterature belge, litterature americaine, thrillers, nazisme, seconde guerre mondiale, romans policiers, suisse |
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mardi, 18 janvier 2011
10 000 litres d’horreur pure : modeste contribution à une sous-culture - Thomas Gunzig, illustré par Blanquet - 2007
Tous avaient prévu de passer un beau weekend. En effet quoi de mieux que de passer quelques jours entre amis dans un chalet perdu en forêt en bord d’un lac pour se détendre après les examens.
Parmi eux il y a Patrice, le neveu de la propriétaire du chalet, un étudiant en chimie au physique ingrat, qui survit mal à ses multiples complexes. Son meilleur et d’ailleurs seul ami est Marc, un chic type amateur de tir à l’arbalète et amoureux d’Ivana, une étudiante en droit. Puis il y a JC, le gosse de riche prétentieux et égoïste, accompagnée de Kathy, une belle blonde attirée par les fringues et l’argent, une étudiante en psycho. Bref, cinq amis qui n’en sont pas vraiment mais qui vont tout de même tenter le tout pour se détendre.
Mais ce chalet cache quelque chose. Patrice n’y est plus retourné depuis qu’il était gosse, alors qu’il y avait passé un weekend avec ses parents et sa sœur handicapée. Le séjour vira au drame, sa sœur ayant disparu sans laisser de trace. Et depuis le chalet est abandonné, sa tante propriétaire des lieux étant depuis interné pour sa folie.
Mais pourquoi se soucier de toutes ces histoires du passé ? Mieux vaut profiter du bon temps.
Dès le premier soir pourtant les problèmes commencent. JC est attaqué par un inconnu, Kathy disparaît, Patrice et Ivana tombent sur d’étranges voisins alors que Marc découvre un immense sous-sol, une véritable caverne aux dimensions insoupçonnables juste sous le chalet.
Et l’horreur ne fait que commencer…
10 000 litres d’horreur pure : modeste contribution à une sous-culture de l’écrivain belge Thomas Gunzig est un incroyable roman d’horreur et de fantastique, un hommage vibrant à un sous-genre du cinéma que sont les slashers, films d’horreur américains typiques des années 1970 à 1990 dans lesquels des adolescents se font poursuivre par d’horribles et de monstrueux tueurs. Et il faut dire que cet hommage est bien réussi.
On se passionne à retrouver ces personnages si classiques tel le garçon complexé et introverti, l’autre très prétentieux et sûr de lui, la fille un peu pétasse qui se fait attaquer après sa première coucherie, le héros irréprochable mais pas plus aidé à s’en sortir, des personnages secondaires à frémir même s’ils sont à peine crédibles… Tous les ingrédients classiques pour rendre l’atmosphère bien lourde y sont aussi : le chalet abandonné, la nui noire, d’obscures secrets de famille, des monstres aux origines inconnues…
Tout est bien codé, référencé, en passant de l’horreur au gore le plus pur. Evidemment on s’attend à tout, c’est le problème de ce genre qui ne laisse guère plus de surprise sauf dans l’intensité des cruautés qu’il nous présente.
Cela se lit d’une traite. On s’amuse de ces aventures, on s’en inquiète… toute sorte de sentiments y passent dans cet hommage on ne peut plus réussi.
Avec 10 000 litres d’horreur pure : modeste contribution à une sous-culture Thomas Gunzig réussit à nous faire revivre un genre, celui des slashers, avec un talent incroyable. Un vibrant hommage et un réel plaisir de lecture.
A lire !
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Extrait : les deux premiers chapitres
1. Ed et Tina
Ed regardait par la fenêtre.
Il faisait beau.
Des rayons solaires descendaient à la verticale entre les branches.
Il avait mal à la tête.
Ed regardait les reflets de l’eau.
Il essayait de comprendre le mouvement des dessins. Mais ça allait trop vite.
C’est pour ça qu’il avait mal à la tête.
En bas, Tina était assise dans le fauteuil.
Elle regardait un jeu compliqué à la télévision.
Elle attendait son feuilleton.
Une histoire avec une vieille dame qui résout toutes sortes d’énigmes.
Et puis il y eut un bruit.
C’était le bruit.
Tina, devant son téléviseur, ferma les yeux. Elle ne voulait pas que ça recommence.
Chaque fois, c’était des ennuis. Des trucs à organiser, des trucs à gérer.
Mais quand elle les rouvrit, elle comprit que ça avait recommencé.
Ed était devant elle.
- Ça recommence. Il avait dit.
- Je sais. Elle avait répondu.
2. Patrice
Patrice attendait déjà depuis près d’une demi-heure quand les autres finirent par arriver. Patrice, cette demi-heure d’attente sur le parking, devant le vieux monospace Toyota fermé à clé, ça l’avait mis de mauvaise humeur et, quand les autres étaient arrivés, il avait eu envie de faire une remarque cinglante pour leur faire comprendre qu’il comptait pour quelque chose, qu’il n’était pas la « cinquième roue du carrosse » et qu’après tout c’était par sa tante qu’il avait eu le bungalow gratos. Mais Patrice devait pisser. Il devait tellement pisser que ça lui faisait mal. Alors, juste avant que les autres n’arrivent, il avait jeté un coup d’oeil au parking désert, il s’était dit que c’était fou comme une université pouvait avoir l’air morte un 1er juillet, et il avait pissé contre la roue du monospace.
Les autres étaient arrivés à ce moment : Kathy, Ivana, JC et Marc. C’était Kathy qui l’avait vu :
- Hééééé ! Y a Patrice qui pisse sur ta voiture ! JC, ce connard de futur kiné, s’était mis à hurler sur Patrice.
- Merde, t’es vraiment un gosse, tu peux pas te retenir dix minutes ! C’est dégueulasse, ça va sentir pendant tout le trajet.
Patrice avait vainement tenté de trouver quelque chose à dire. Il avait ouvert et fermé la bouche mais, à part un soupir souffreteux, aucun son n’en était sorti.
- Bon, ça va, c’est rien, on s’en fout. Avait dit Ivana.
Patrice s’était demandé si elle prenait sa défense parce qu’elle l’aimait bien ou parce qu’elle était en deuxième année de droit et que c’était une façon de s’entraîner à plaider. Patrice s’était dit que ce devait être la seconde solution: comment une fille comme Ivana pouvait-elle bien l’aimer ou simplement avoir envie de prendre sa défense ? Il était petit, il n’était pas vraiment gros, mais il était mal fichu, il portait des lunettes qui faisaient penser à celles du général Jaruzelski mais n’osait pas changer de modèle de crainte d’empirer les choses et, en plus, il faisait des études qui ne présentaient, aux yeux des filles, aucun intérêt particulier: la chimie. Pour une fille comme Kathy, la chimie c’était la science des bigleux en tablier, la science des produits qui sentent mauvais et qui piquent les yeux. Il aurait pu lui parler de la magie de l’électrolyse pendant des heures, ça n’aurait eu pour effet que de l’endormir.
Bref, Patrice n’avait fait aucune remarque. Il s’était tu. Il avait encaissé les remarques comme si c’était sa vocation de petit gros à lunettes.
- Alors, on y va ? Avait dit Kathy. Avec sa voix qu’un ingénieur du son pervers semblait avoir poussée dans les aigus.
Patrice ne la supportait pas. Elle était jolie. Très jolie. L’archétype de la jeune blonde de magazine. Elle était déjà en troisième année de psychologie et elle se prenait pour l’héritière de Freud mais elle avait autant de sensibilité qu’un tapir. C’était évident que son diplôme n’allait lui servir qu’à devenir «directrice des ressources humaines » dans une putain de boîte de pub. Une conne en tailleur qui allait faire chier son monde à longueur de semaine.
JC avait ouvert les portières et le coffre et s’était mis derrière le volant pendant que tout le monde s’installait. C’était bien lui ça, beau gars individualiste, gamin élevé dans les valeurs égoïstes d’une grande famille d’industriels, idolâtré par sa maman, programmé par son père pour être un « gagnant », champion junior de squash, toutes les filles à ses pieds et un avenir sans nuages de oisif qui s’ouvrait à lui. À côté de lui, Patrice se sentait nul et plus que nul: avec son physique, avec ses parents épiciers en faillite, avec son bête job dans la grande surface… Et au fond de lui, Patrice avait très envie de pouvoir coucher avec une fille comme Kathy. Il détestait ce désir qui lui nouait le ventre, mais il n’y pouvait rien. C’était comme ça. Il avait envie de cette tarte.
Ivana s’était assise à côté de lui. Il lui avait souri. Il devait faire très attention à Ivana. C’était typiquement le genre de fille dont il aurait pu tomber amoureux. Une beauté moins extravagante que Kathy, une beauté plus douce. Des cheveux châtains jusqu’aux épaules, une peau de lait, des yeux noisette… Patrice avait déjà été amoureux. Un bon millier de fois depuis son adolescence et chaque fois le scénario avait été le même. Il devenait le meilleur ami de la fille, à la fois son confident et sa mascotte. Il devait se farcir le récit détaillé des histoires de coeur et des histoires de fesses. Il devait entendre, sans sourciller, des phrases comme: « C’est génial d’avoir un ami comme toi, où tout est clair…» Et le soir, dans sa petite chambre au-dessus de l’épicerie de ses parents, il écoutait son coeur se briser. Un sale bruit…
En clair, il n’avait jamais conclu. Patrice était un puceau de vingt ans, aussi bourré de complexes qu’un éclair au chocolat peut être bourré de crème et il ne voyait aucune possibilité de sortir de cette situation qu’il considérait de plus en plus comme une malédiction.
Il aurait dû devenir quelqu’un d’autre.
Mais devenir quelqu’un d’autre, c’est quelque chose qui n’arrive pas. Il fallait qu’il accepte que sa vie serait un long et douloureux moment.
Après avoir passé un temps fou à essayer de trouver une place pour un grand fly-case, Marc fut le dernier à s’installer dans le monospace.
- C’est quoi, là-dedans ? Avait demandé JC.
- Mon arbalète
- Qu’est-ce que tu fous avec une arbalète ?
- Tu mets une cible contre un arbre et tu tires dessus… C’est comme le golf, si tu veux…
- Et tu tues des animaux aussi ? Avait demandé Kathy.
C’était Ivana qui avait répondu à sa place.
- Marc ne tuerait jamais un animal.
- Je suis membre de Greenpeace. Avait ajouté Marc. Le tir à l’arbalète c’est silencieux et relaxant.
Patrice avait fait une grimace. Marc… Il était… Atrocement sympathique… C’était d’ailleurs à lui qu’il avait parlé en premier du bungalow de sa tante et de la possibilité de passer quelques jours au vert après les examens. Et puis, tout s’était enchaîné: Marc avait trouvé que c’était une bonne idée, il en avait parlé à Ivana qui avait trouvé que ça leur ferait du bien. Marc en avait parlé à son « bon vieux copain de lycée », ce con de JC, qui avait insisté auprès de Kathy pour qu’elle vienne aussi. JC avait dû penser qu’une semaine comme ça, c’était une façon de s’encanailler auprès du petit peuple, qu’il allait pouvoir boire et fumer plus qu’il n’aurait jamais pu le faire dans un de ces hôtels chics où il avait l’habitude d’aller et que, dans le fond, c’était une façon de montrer à Kathy à quel point il était un type « à la cool ».
Et voilà comment Patrice avait été débordé par sa propre idée. Aujourd’hui, pareil à un nageur imprudent qui se rend compte qu’il ne pourra 17 jamais rejoindre la côte, il regrettait tout ça amèrement, mais c’était trop tard. Il devait juste attendre que ce week-end se passe, exactement de la même façon que l’on rentre dans un bain glacé : en serrant les dents.
- C’est parti ! Avait dit JC en démarrant. Et Patrice avait eu l’impression de se noyer...
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Présente édition : Editions Au Diable Vauvert, 30 août 2007, 247 pages
Voir également :
- Mort d’un parfait bilingue - Thomas Gunzig (2001), présentation
- Kuru - Thomas Gunzig (2005), présentation
12:12 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Gunzig, Thomas | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : 10 000 litres d'horreur pure, une modeste contribution a une sous-culture, thomas gunzig, horreur, fantastique, slashers, slasher, litterature belge |
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dimanche, 05 décembre 2010
Bruxelles Métropole, tome 2 : Ville Basse - Jean-François Di Giorgio et Pablo Santander - 2009
Le temps presse pour Mélina Grevesse, elle n’a plus que quelques jours pour sortir son frère de prison qui risque l apeine de mort accusé précédemment (tome 1) du meurtre de sa femme photographe. C’était pour le retrouver que Mélina avait quitté Londres pour Bruxelles, mais ce retour n’a pas été de tout repos. D’autant plus que le véritable meurtrier semble la guetter dans les rues sombres de la Ville basse de Bruxelles.
Mais que se cache-t-il derrière toute cette affaire ? Qui est ce meurtrier et quel est son dessein ? De plus tout semble tourner autour des activités de photographe de Léa, l’épouse assassinée. Mélina l’apprendra bien assez vite à ses dépens lorsqu’elle se voit kidnappée par le tueur et emmenée de force dans sa maison d’Ostende...
Bruxelles Métropole, tome 2 : Ville Basse de Jean-François Di Giorgio (scénario) et Pablo Santander (dessin) fait directement suite au premier tome Bruxelles Métropole : Ville Haute sorti près de deux ans avant. En lisant cette bande dessinée on se rend vite compte que le dénouement proposé valait bien l’attente. Alors que le premier tome servait plus à installer l’intrigue, ce deuxième nous fait explorer tous les tenants et aboutissants de l’histoire. Et comme pour le premier le scénario et le dessin sont toujours aussi impressionants, les lumières et couleurs sont parfaitement travaillées afin de donner une ambiance très particulière à l’histoire. On redécouvre aussi le Bruxelles de la fin de 19e siècle avec la Foire et la Gare du Midi, la Tour de Halle, l’esplanade du Mont des Arts; mais également la ville d’Ostende dans son charme d’antan.
Le succès des deux premiers volumes a convaincu l’éditeur de faire continuer cette série sur Bruxelles, un troisième tome est d’ailleurs sorti en 2010, et un quatrième est en préparation.
Bruxelles Métropole, tome 2 : Ville Basse confirme les qualités du tome précédent, au plus grand plaisir des amateurs.
A lire !
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Extrait : parmi les premières planches
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Présente édition : Editions Caravelle/Glénat, 8 juillet 2009, 48 pages
Voir également :
- Bruxelles Métropole, tome 1 : Ville Haute - Jean-François Di Giorgio et Pablo Santander (2007), présentation
15:18 Écrit par Marc dans BD, Di Giorgio, Jean-François, Santander, Pablo | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pablo santander, jean-francois di giorgio, litterature belge, bandes dessinées, bruxelles metropole, ville basse, thrillers, policier |
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jeudi, 25 novembre 2010
Le Carillonneur - Georges Rodenbach - 1897
Joris Bourluut est un jeune architecte amoureux de sa ville de Bruges et connué comme artiste restaurateur des anciennes maisons de la ville, remporte le concours de « carillonneur », celui qui fait sonner le carillon, ou plutôt les cloches dans les beffrois flamands. Ainsi tous les jours, il peut monter sur le beffroi, contempler sa ville bien-aimée et l’inonder du son majestueux de ses cloches. Etre carillonneur c’est un rêve qui s’accomplit pour Joris.
Le jeune architecte fréquente également un vieil antiquaire du nom de Van Hulle qui vit avec ses deux filles, Barbe et Godelieve. Autant l'une est acariâtre et tyrannique - dans ses veines, coule encore le sang espagnol - , autant la seconde est clame et silencieuse, une vraie Flamande. Godelieve a aimé Joris, mais pour ne pas abandonner son père qui ne peut vivre sans elle, elle renonce à son amour. De son côté, Joris, obsédé par les représentations érotiques qui ornent la grande cloche du beffroi, sent naître en lui une passion sensuelle pour Barbe qu'il épousera; mais le caractère violent de la jeune femme et ses crises nerveuses le rendent malheureux.
Alors que meurt le vieux Van Hulle, Godelieve vient habiter chez sa sœur. Pour Joris, malheureux en mariage, c’est enfin l’occasion de se rattraper, autant que Godelieve n’a elle non plus jamais oublié son ancien amour.
Mais cette romance adultère, sous les yeux de la terrible Barbe et de la prude et digne ville de Bruges, ne peut que finir en tragédie…
Après l’immense succès de son roman symboliste Bruges-La-Morte (1892), l’écrivain et poète belge Georges Rodenbach revient en 1896 avec Le Carillonneur, qui nous fait revivre, à travers une belle galerie de personnages, la ville de Bruges telle qu’elle était au XIXème siècle. On y découvre ainsi à travers l’intrigue les préoccupations de ses habitants, que ce soit celles d’un jeune architecte et carillonneur, d’un peintre, d’un antiquaire et bien d’autres, dans une ville magnifique en soi, mais quelque part morte dans son évolution. Ainsi Rodenbach y décrit aussi la naissance du nationalisme flamand, certains projets visant à redonner vie à la ville, sous le regard d’un homme amoureux du passé et qui n’arrive à s’y faire, d’autant plus qu’il est repris par ses problèmes sentimentaux entre deux sœurs.
Le rendu donné par Rodenbach est sublime et impressionnant. La Bruges du XIXème siècle reprend vie et forme dans l’esprit du lecteur tout aussi pris par les aventures de son héros.
Mais Le Carillonneur est aussi un texte ancien, par moments quelque peu mal vieilli, et où l’on retrouve souvent en excès ce qui fit les succès des livres de l’époque. D’ailleurs il est devenu difficile de nos jours de trouver ce livre en commerce, sinon chez des bouqinistes ou en format électronique.
Le Carillonneur de Georges Rodenbach est un très beau roman de la fin du XIXème siècle, un classique de la littérature belge. A découvrir, si ce n’est que pour redécouvrir le Bruges de l’époque : Bruges-La-Morte.
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Extrait : premier chapitre
La Grande Place de Bruges, ordinairement déserte, traversée par de rares passants, des enfants pauvres à la dérive, un peu de prêtres ou de béguines, s’imagea soudain de groupes indécis, d’îlots noirs tachant l’étendue grise. Des rassemblements se formaient.
On avait fixé pour le premier lundi d’octobre, à quatre heures, le concours de carillonneurs. La fonction de carillonneur de la ville se trouvait vacante par le décès du vieux Bavon De Vos, qui l’occupa avec honneur durant vingt années. Il y avait lieu d’y pourvoir aujourd’hui, selon la coutume, par un concours public, où le peuple serait, pour ainsi dire, appelé à décider lui-même en acclamant par avance le vainqueur. C’est pourquoi, on avait choisi le lundi, tout travail cessant à midi, ce jour-là de la semaine, qui de la sorte participait encore de la vacance du dimanche. Ainsi, le choix pourrait être vraiment populaire et unanime. N’était-il pas juste que le carillonneur fût élu ainsi ? Le carillon, en effet, est la musique du peuple. Ailleurs, dans les capitales ardentes, c’est le feu d’artifice qui constitue la fête publique, le don féerique dont s’exaltent les âmes. En ces Flandres méditatives, parmi les brumes humides et rebelles aux prestiges du feu, le carillon en tient lieu. C’est un feu d’artifice qu’on écoute. Gerbes, fusées, lueurs, mille étincelles de sons, dont l’air aussi se colore, pour des yeux visionnaires que l’ouïe avertit.
Donc, une foule s’agglomérait. De toutes les rues avoisinantes, la rue aux Laines, la rue Flamande, étaient venues des bandes qui s’annexaient sans cesse aux groupes antérieurs. Le soleil déclinait déjà, par ces journées abrégées du commencement de l’automne. Il en descendit jusque sur la place une lumière ambrée, plus douce d’être finissante. En face, le sombre bâtiment des Halles, son quadrilatère sévère, ses murs mystérieux, comme faits avec des pans de nuit, s’illuminèrent d’une patine chaude.
Quant au beffroi, qui surplombe, plus haut et surgi au-dessus des toits, il pouvait ainsi recevoir encore la pleine clarté du couchant, face à face avec lui. Il en apparaissait, sur la base noire, tout rose et comme fardé. La lumière courait, jouait, coulait. Elle modelait les colonnettes, l’arc ogival des fenêtres, les tourelles ajourées, tous les accidents de la pierre ; puis, ailleurs, ruisselait en nappes agiles, en claires étoffes de drapeaux. Elle en faisait plus mouvementée, et comme fluide, la tour massive qui, d’ordinaire, étage ses blocs obscurs où il y a des ténèbres, du sang, de la lie et de la poussière de siècles… Maintenant le couchant s’y mirait comme dans une eau ; et le cadran, à mi-hauteur, rond et tout en or, avait l’air du soleil lui-même, reflété !
La foule entière tenait les yeux braqués sur ce cadran, attendant l’heure, mais avec calme et presque en silence. Une foule est la somme de la faculté qui prédomine dans chacun. Or, dans chacun d’ici, la part du silence est la plus grande. Et puis on se tait volontiers quand on est dans l’attente.
Pourtant ceux de la ville et des faubourgs étaient accourus, les pauvres comme les riches, pour assister au concours. Les fenêtres étaient garnies de curieux, et aussi les gradins qui flanquent de fins escaliers les pignons de la Grande Place. Celle-ci apparaissait bariolée, joliment frémissante. Le lion en or de l’hôtel de Bouchoute étincelait, tandis que la vieille façade où il s’accroche carrait ses quatre étages, ses briques enluminées.
En face, le Palais du Gouverneur opposait ses lions de pierre, gardiens héraldiques du vieux style flamand, qui avait reconstruit là une belle harmonie de pierres grises, de vitraux glauques et de sveltes pinacles. Sur le palier de l’escalier gothique, se tenaient, couverts d’un dais cramoisi, le Gouverneur de la province, les échevins, en tenue officielle et chamarrures, afin d’honorer cette cérémonie liée aux plus antiques et chers souvenirs de la Flandre.
L’heure du concours approcha.
À coups sonores, le bourdon du beffroi ne cessait pas de sonner. C’était la cloche du Triomphe, celle des deuils, des gloires et des dimanches qui, fondue en 1680, habita là-haut depuis lors et dont le battement, comme celui d’un grand cœur rouge, marqua toutes les pulsations du temps dans les rouages de la tour. Depuis une heure, le bourdon annonçait aux horizons, convoquait. Brusquement les coups se ralentirent, s’espacèrent. Un grand silence. Les aiguilles du cadran qui se cherchent, se fuient tout le jour, s’ouvraient maintenant en compas. Encore une ou deux minutes et l’heure de quatre heures s’accomplissait. Alors, dans le vide du bourdon tu, une aubade indécise, un gazouillis, un éveil de nid chanta, vagues arpèges de mélodie.
La foule écouta ; quelques-uns croyaient que s’ouvrait déjà le concours ; mais ce n’était que le jeu mécanique du carillon, produit par le cylindre de cuivre soulevant les marteaux et qui agit comme dans le système des boîtes à musique. De plus, le carillon obéit aussi à un clavier et c’est ce jeu-ci qu’on allait bientôt entendre, quand les musiciens entreraient en lutte.
En attendant, le carillon joua automatiquement le prélude qui est habituel avant la sonnerie de chaque heure, broderie aérienne, bouquets de sons jetés en adieu au temps qui part. Car n’est-ce pas la raison même du carillon : faire un peu de joie pour atténuer la mélancolie de l’heure qui meurt ensuite ?
Quatre coups venaient de marteler l’horizon, des coups larges, graves, distants l’un de l’autre, irrémédiables, et qui semblaient clouer une croix dans l’air. Quatre heures ! C’était l’heure fixée pour le concours. La foule eut des remous. Une petite impatience se propagea…
Soudain, à la fenêtre à balcon des Halles, non loin de la console sculptée de feuillages et têtes de bélier, où songe la statue de la Vierge, cette même fenêtre où se proclamèrent de tout temps les lois, ordonnances, traités de paix et règlements de la commune, apparut un héraut d’armes vêtu de pourpre qui, dans un porte-voix, clama, déclara ouvert le concours de carillonneurs en la ville de Bruges, eut l’air de vaticiner à l’avenir.
La foule se tut, cargua toutes ses rumeurs.
Quelques-uns seulement savaient des détails : que les carillonneurs de Malines, d’Audenarde, d’Herenthals, étaient inscrits ; d’autres encore, qui peut-être se récuseraient ; sans compter l’imprévu, car on avait le droit de se faire inscrire jusqu’à la dernière minute.
Après la publication, du haut de la fenêtre à balcon, le bourdon sonna précipitamment trois coups, comme trois coups d’angélus. C’était l’annonce de l’entrée en lice d’un concurrent.
Aussitôt, en effet, le carillon s’ébranla, un peu confusément. Ce n’était plus le jeu automatique de tantôt. On sentait maintenant un jeu libre et capricieux, l’intervention d’un homme qui réveille les cloches une à une, les bouscule, les gourmande, les caresse, les conduit devant lui en troupeau. Le départ n’était point maladroit, mais une débandade suivit, une cloche eut l’air de tomber, d’autres s’enfuirent ou se refusèrent.
Un second morceau fut mieux exécuté, mais le choix en était malheureux : c’était un pot-pourri, des airs quelconques cousus ensemble habit d’arlequin, musique qui avait l’air de faire du trapèze au haut de la tour.
Le peuple n’y comprit rien et resta froid. De rares applaudissements éclatèrent, quand il cessa, firent une minute leur bruit de battoirs au bord de l’eau.
De nouveau, après un intervalle, le bourdon sonna ses trois coups d’angélus. Le second concurrent s’entendit. Il semblait posséder davantage le maniement de l’instrument, mais il essouffla vite les cloches à vouloir leur faire rendre les rugissements de La Marseillaise ou les bibliques mélopées du Godsave the Queen… Ici encore l’effet fut médiocre ; et le peuple, déçu, commençait à croire qu’on ne remplacerait jamais le vieux Bavon De Vos qui, tant d’années, avait fait sonner le carillon comme il convient.
L’épreuve suivante fut plus pénible. Le concurrent eut la malencontreuse idée de jouer des refrains d’opérettes et de cafés-concerts, d’un mouvement saccadé et preste. Les cloches sautaient, criaient, riaient comme chatouillées, trébuchaient, avaient l’air un peu ivres et folles. On aurait dit qu’elles relevaient leurs jupes de bronze, se déhanchaient en un cancan cynique. Le peuple fut d’abord surpris, puis se fâcha de ce qu’on faisait faire et dire à ses bonnes cloches séculaires. Il eut l’impression d’un sacrilège. Des huées montèrent vers la tour, en belles rafales…
Deux concurrents encore inscrits furent pris de peur alors, et renoncèrent. Le concours décidément avortait. Faudrait-il ajourner la nomination du nouveau carillonneur ? Auparavant, le héraut d’armes fut chargé de comparaître à nouveau et de demander s’il n’y avait plus personne qui désirât concourir.
Dès l’annonce faite, on entendit un cri, tandis qu’un geste s’ébauchait aux premiers rangs de la foule massée devant les Halles… Un instant après, la vieille porte faisait grincer ses gonds : un homme entra.
La foule frémit, s’inquiéta, colporta le bruit d’on ne sait quoi. Personne ne savait quelque chose. Qu’allait-il se passer ? Est-ce que le concours était fini ? On n’allait pas, sans doute, nommer un seul des concurrents entendus. Est-ce qu’un nouveau, par hasard, surgirait ? Chacun s’informait, se haussait, bousculait des voisins, regardait vers la fenêtre à balcon et les plates-formes du beffroi où on ne savait si c’étaient des silhouettes humaines ou des corbeaux qui se déplaçaient.
Bientôt le bourdon sonna encore une fois ses trois coups d’angélus, signe prémonitoire, salve traditionnelle, qui annonçait un nouveau carillonneur.
D’avoir attendu et désespéré, la foule écouta mieux, surtout que les cloches, cette fois, tintant doux, demandaient plus de silence. Cela préluda en sourdine, quelque chose de fondu où on ne distinguait plus des cloches alternant ou se mêlant, mais un concert de bronze unifié, comme très lointain et très âgé. Musique en rêve ! Elle ne venait pas de la tour, mais de bien plus loin, du fond du ciel et du fond des temps. Ce carillonneur-ci avait eu l’idée de jouer des noëls anciens, noëls flamands nés dans la race et qui sont des miroirs où elle se reconnaît. C’était très grave et un peu triste, comme tout ce qui a traversé des siècles. C’était très vieux, et pourtant compris des enfants. C’était très reculé, très vague, comme se passant aux confins du silence, et pourtant recueilli par chacun, descendu dans chacun. Les yeux de beaucoup se brouillèrent, sans qu’on sût si c’était de leurs larmes ou de ces gouttes de son, fines et grises, qui y entraient…
Le peuple entier tressaillit. Taciturne et réfléchi, il avait senti se dérouler dans l’air la trame obscure de son songe et l’aima de rester informulé.
Quand la série des vieux noëls cessa, la foule resta un moment en silence, comme si elle avait reconduit en pensée, dans l’Éternité, les bonnes aïeules que furent les cloches cette fois, venues leur chanter des histoires du passé et des contes embrouillés que chacun peut achever à sa guise…
Puis il y eut un départ de cris, une détente d’émotion, des ramifications de joie qui s’élancèrent, gagnèrent les étages, grimpèrent à la tour comme un lierre noir, vinrent assaillir le nouveau carillonneur.
Celui-ci s’était improvisé concurrent, par hasard, à la dernière minute. Navré de la médiocrité du concours, il monta tout à coup au beffroi, dans la chambre de verre, où il avait parfois visité son ami, le vieux Bavon De Vos. Est-ce lui maintenant qui allait le remplacer ?
Que faire ? Il s’agissait d’exécuter un second morceau. Les noëls, ç’avaient été les petites vieilles des chemins de l’histoire, les béguines à genoux au bord de l’air. Avec elles, le peuple qui attendait là-bas, tout en bas, s’en était retourné aux meilleurs temps de sa gloire, au cimetière de son passé… Il était prêt maintenant à l’héroïsme.
L’homme s’épongea le front, s’assit devant le clavier, troublant comme des orgues d’église, avec des pédales pour les grandes cloches, tandis que les petites sont actionnées par des tiges de fer montant des touches — sorte de métier à tisser de la musique !
Le carillon recommença à tinter. On entendit le chant du Lion de Flandre, un vieux chant populaire su par tous, anonyme comme la tour elle-même, comme tout ce qui résume une race. Les cloches séculaires rajeunirent, proclamèrent la vaillance et l’immortalité de la Flandre. C’était vraiment l’appel d’un lion dont la gueule, comme celui de l’Écriture, serait toute pleine d’abeilles. Jadis un lion de pierre héraldique surmontait le beffroi. Il sembla qu’il allait revenir avec ce chant aussi vieux que lui, et sortir du beffroi, comme d’un antre. Sur la Grande Place, dans le couchant qui enfiévrait ses derniers feux, le lion en or de l’hôtel de Bouchoute parut étinceler, vivre ; tandis qu’en face les lions de pierre de l’Hôtel provincial agrandirent leur ombre sur la foule. Flandre au lion ! C’était le cri de gloire des gildes et des corporations triomphantes. On le croyait décidément enfoui aux coffres bardés de fer où se conservaient les chartes et privilèges des anciens princes, dans une des salles de la tour… Et maintenant le chant ressuscitait : Flandre au lion ! un chant rythmique comme un peuple qui marche, scandé en mélopée, guerrier et humain à la fois, tel un visage dans une armure…
La foule écouta, haletante. On ne savait même plus si c’était le carillon qui tintait, et par quel miracle les quarante-neuf cloches du beffroi ne faisaient plus qu’un — chant d’un peuple unanime, où les clochettes argentines, les lourdes cloches oscillantes, les antiques bourdons, apparurent vraiment des enfants, des femmes en mantes, des soldats héroïques, s’en revenant vers la ville qu’on croyait morte. La foule ne s’y trompa point ; et, comme si elle voulait aller au-devant de ce cortège du passé, que le chant incarnait, elle entonna à son tour le noble hymne. Ce fut une contagion sur la Grande Place entière. Chaque bouche chanta. Le chant des hommes alla dans l’air à la rencontre du chant des cloches ; et l’âme de la Flandre plana, comme le soleil entre le ciel et la mer.
Une ivresse d’épopée avait soulevé un moment cette foule taciturne, habituée au silence, résignée à la désuétude de la ville, des canaux inertes, des rues grises, et qui dès longtemps goûtait la mélancolique douceur du renoncement. Pourtant un vieil héroïsme sommeillait dans la race, des étincelles habitaient l’inertie des pierres. Soudain le sang, dans toutes les veines, avait couru plus vite. L’enthousiasme éclata, instantané, universel, vibrant et fou, dès que la musique cessa. Cris, clameurs, mains levées, gestes chavirant au-dessus des têtes, appels, hourvari… Oh ! le merveilleux carillonneur ! Ç’avait été le héros providentiel des romans de chevalerie, arrivé le dernier sous une armure impénétrable, et qui est vainqueur du tournoi. Qui était-il, cet homme inattendu, qui avait surgi à la dernière minute, quand on croyait déjà le concours sans résultat, après la médiocre épreuve des premiers carillonneurs ? Quelques-uns seulement, les plus voisins de la tour, avaient pu l’apercevoir quand il s’engouffra sous la porte… Aucun ne le connaissait et n’avait transmis son identité.
Voici que le héraut d’armes, vêtu de pourpre, reparut à la fenêtre à balcon et, dans son porte-voix sonore, il cria : « Joris Borluut ! » C’était le nom du vainqueur.
Joris Borluut… Le nom tomba, dégringola de la tour sur les premiers rangs des assistants, puis ricocha, vola, s’envola, propagé de proche en proche, de vague en vague, comme une mouette sur la mer.
Quelques minutes après, la porte du bâtiment des Halles s’ouvrit large… C’était le héraut rouge, précédant l’homme dont le nom naissait à ce moment sur chaque bouche. Le héraut écarta la foule, fraya un passage pour conduire le carillonneur victorieux jusqu’à l’escalier du Palais où se tenaient les autorités de la ville qui lui donneraient l’investiture.
Tous reculèrent comme devant quelqu’un de plus grand qu’eux, comme devant l’évêque quand il porte, dans la procession, la relique du Saint-Sang.
Joris Borluut ! Et le nom continuait de voler sur la Grande Place, rebondissant, cogné aux façades, lancé aux fenêtres et jusque sur les pignons, répercuté à l’infini, déjà familier à tous comme s’il s’était écrit de lui-même dans l’air nu.
Cependant le vainqueur, arrivé sur le palier de l’escalier gothique, fut complimenté par le gouverneur, les échevins qui, ratifiant l’unanimité populaire, venaient de signer devant lui sa nomination à l’emploi de carillonneur de la ville. Puis ils lui remirent, comme prix de sa victoire et signe de sa charge, une clé ornementée de ferronnerie et de lourdes arabesques en cuivre, une clé solennelle comme une crosse. C’était la clé du beffroi où désormais il aurait le privilège d’entrer à sa guise comme s’il y habitait ou qu’il en fût le maître.
Or, le vainqueur, en recevant ce pittoresque don, pris soudain de la mélancolie qui suit toute fête, se sentit seul et inquiet d’on ne sait quoi. Ce fut comme s’il venait de prendre en main la clé de son tombeau.
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Présente édition : Editions L. Carteret, édition illustrée d'eaux fortes originales de Louis Titz, 1926, ~ 300 pages
Voir également :
- Bruges-La-Morte - Georges Rodenbach (1892) - présentation
- Les vies encloses - Georges Rodenbach (1896) - présentation
15:19 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Rodenbach, Georges | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bruges, georges rodenbach, litterature belge, le carillonneur |
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dimanche, 21 novembre 2010
Le valet de coeur - Paul Colize - 2010
Antoine Lagarde est un homme d’affaires à la vie finalement tout à fait normale. Il est divorcé et père d’un garçon de neuf ans qu’il adore. Il travaille dans sa propre société, un bureau de consultance, entre Paris et Bruxelles et accumule les succès professionnels. Sa vie sentimentale faite de conquêtes sans lendemains est certes un peu plus perturbée, mais tout va bien. Antoine Lagarde a également son vieux père, ancien ingénieur aujourd’hui retraité, qu’il va visiter tous les quinze jours.
Mais un beau jour en se rendant au domicile de son père, il retrouve celui-ci mort assassiné. La police pense à un cambriolage ayant mal tourné. C’est une explication simple, mais de toute façon aucun indice ne permet d’envisager autre chose. Qui voudrait tuer un vieux retraité qui vit en ermite depuis des années ? C’est alors que Antoine Lagarde découvre une carte à jouer à côté du cadavre. Sur le recto de la carte il y a un valet de pique, sur le verso un message énigmatique, un indice au sens encore inconnu. Lagarde tente de mener l’enquête mais il n’arrivera pas bien loin. Jusqu’au jour où il recevra un nouvel indice le menant droit vers un nouveau cadavre, un libraire assassiné sans raison apparente dans l’est de la France… avec à côté une nouvelle carte à jouer.
Le valet de coeur de l’auteur belge de polars Paul Colize est certainement l’un de ses romans les plus réussis et plus aboutis à ce jour. Pour moi ce roman représente une véritable découverte : celle d’un écrivain bourré de talent et dont tous les livres jusqu’à présent m’ont conquis. Le Valet de Coeur, paru en 2010 aux éditions Krakoen, est en fait une réédition de Quatre valets et une dame, son quatrième roman datant de 2005 et chroniqué en son temps sur ce blog, qui de plus à l’époque était édité par l’auteur lui-même. Depuis ce roman a trouvé une certaine reconnaissance, certes trop limitée par rapport à ce qu’il mérite, et surtout il a connu une suite autour du même personnage principal Antoine Lagarde en l’excellent Le Baiser de l’ombre (2010). Il semblerait même qu’une troisième aventure serait en cours de préparation.
Déjà lu en 2005, relu en cette année, je reprends donc ici en gros ma chronique écrite il y a cinq ans.
Donc qu’en est-il de roman : Dès les premières pages Paul Colize nous accroche avec son style à la fois fluide, vif et même drôle et corrosif à travers ce superbe thriller. L’auteur fait surtout preuve d’un immense talent de narration pour mener cette intrigue plutôt complexe et fort intéressante. Mais bien loin des thrillers conventionnels il s’agît ici d’une intrigue au long terme, loin des course-poursuites dans lesquelles tout se dénoue dans les vingt-quatre heures qui suivent l’événement déclencheur. Les indices ne s’imposent que lentement au personnage d’Antoine Lagarde, il se sent manipulé, le temps passe, parfois des mois entre deux événements, mais cela fait encore plus grandir l’intérêt alors que l’intrigue devient de plus en plus complexe et inattendue. Tout s’enchaîne admirablement, sans temps mort, laissant finalement peu de répit au lecteur qui au fil des pages est de plus en plus envoûté par la lecture. L’un des attraits principaux de ce roman, outre son intrigue, est le personnage principal et narrateur Antoine Lagarde, parfaitement construit et très attachant. On ressent bien la psychologie d’un homme, bien loin du super héros, engagé malgré lui dans un engrenage de meurtres et de violence, évoluant de façon à la fois réaliste et surprenante durant cette véritable descente aux enfers.
Le valet de coeur est un excellent polar plein de surprises, l’un de mes préférés du genre, de la part d’un écrivain, certes édité aujourd'hui dans une bonne maison d’édition, mais qui mérite encore à être bien plus reconnu.
A découvrir sans tarder.
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Extrait : premier chapitre
1. UNE MARE DE SANG
Le corps gisait dans une mare de sang.
La phrase toute faite.
Le genre de cliché qui m’a toujours énervé. Les journalistes manquent d’inspiration.
Parfois, il y a une variante.
Le cadavre était allongé dans une mare de sang.
La nuance est subtile.
Dans la version Un, on peut encore espérer ressusciter la victime.
Dans la Deux, c’en est terminé.
Définitivement.
Mais, le dénominateur commun, immuable et récurrent, c’est la mare de sang.
Comme si le corps humain contenait vingt ou trente litres d’hémoglobine.
Il est près de midi lorsque j’actionne le carillon.
Sonnette serait plus correct.
C’est un agaçant grésillement qui parvient à se faire maudire jusqu’au travers de la porte d’entrée.
Pas de réponse.
Ce qui n’a rien d’inquiétant en soi, mon père n’entend la sonnerie qu’une fois sur deux. Je farfouille dans ma poche à la recherche de la clé que j’ai gardée pour je ne sais quelle raison.
Peut-être pour une occasion telle que celle-ci.
Je pénètre dans le hall d’entrée.
Le couple de fêlés se précipite.
Le couple de fêlés, ce sont les épiciers espagnols qui occupent le rez-de-chaussée.
Lui est petit, très sec, la soixantaine rabougrie. Il a le profil d’un aigle, le nez surtout. Il porte en permanence un cache-poussière gris, assorti à la couleur de ses cheveux. Et de son teint.
Elle l’appelle Stacho, ou un truc du genre, je n’ai jamais compris pourquoi. Il s’appelle Alfonso.
Alfonso est un agité, incurable.
Il m’arrivait de l’observer à l’oeuvre, avec ses clients, quand j’habitais encore ici. Il me faisait penser à un acteur évoluant dans un film muet. Il courait comme un dératé d’un coin à l’autre de l’épicerie, à la recherche de l’article que le client venait de lui commander.
Ensuite, il entassait les marchandises sur un coin du comptoir, annonçait le prix après avoir rapidement fait une addition dans un minuscule bloc de papiers à l’aide d’un bout de crayon long de cinq centimètres, jetait le tout dans un sac en plastique qui portait fièrement son nom, marmonnait une vague formule de politesse pour signifier que les tractations étaient terminées et passait au client suivant.
Quand il y avait plus de trois personnes dans le magasin, il passait la tête par la porte de l’arrière-boutique qui donnait dans le petit vestibule
où je me trouve à présent et appelait sa femme au secours.
Il hurlait deux ou trois mots étranges dont je ne suis jamais parvenu à élucider la signification profonde.
Quelques fractions de seconde plus tard, elle arrivait à la rescousse en maugréant.
Pendant la période creuse, c'est-à-dire entre 14 et 15 heures, il virevoltait silencieusement dans l’épicerie, réordonnançant minutieusement dans les rayons les articles qui, durant le cycle de turbulence, s'étaient vus déplacés de quelques millimètres.
Même manège pour les fruits et les légumes et les fleurs, exposés religieusement à l’extérieur.
Sa femme est tout aussi petite que lui, si on ne tient pas compte de la permanente glauque qui la grandit d’une dizaine de centimètres.
Elle porte un tablier choisi dans la même collection que celui de Stacho, mais avec des fleurs, dans les nuances de bleu.
Alfonso l’appelle Momé, ce qui est, selon toute vraisemblance, la version hispanique de Maman et une manière de commémorer la naissance de leur fils unique qui doit avoir, à peu de choses près, le même âge que moi et qui a déserté le domicile parental le jour de sa majorité.
Il m’arrive de le croiser, lui aussi en visite de bonne conscience.
Momé est plus enveloppée que Stacho.
Considérablement.
Elle est aussi beaucoup plus zen que lui.
Avec ce qu’elle picole à longueur de journée, elle a de bonnes raisons d’être zen.
Il est à peine midi, mais elle me semble déjà particulièrement zen.
Lui me paraît normalement excité.
Nos contacts se sont notablement rafraîchis après l’incident du Boursin.
Un soir d’hiver, il tenta de me fourguer un Boursin au poivre dont la date limite de vente était dépassée de deux bonnes semaines.
Je l’avais constaté après coup, et étais redescendu pour lui témoigner ma surprise. Il m’avait rétorqué que cela ne présentait aucun risque notable et que lui-même consommait régulièrement des fromages dont la date de fraîcheur était amplement révolue.
J’avais tenu bon et m’étais fait rembourser mon achat.
Il y a de cela près de quinze ans, mais il m’en tient toujours rigueur.
C’est lui qui entame les pourparlers.
— Bonjour, Monsieur Lagarde, ça va à Paris ?
Il me pose invariablement la même question, à chacune de mes venues.
Je lui procure invariablement la même réponse.
— Ça va, ça va.
Il se contente généralement de cette précision.
Elle se faufile derrière lui et jette les yeux au plafond, ce qui veut dire qu’elle va me parler de mon père, établi au premier étage, précisément au-dessus de leur commerce.
— On ne l'a pas encore entendu, aujourd'hui.
Je ne sais si c’est une simple information ou si cela contient une menace voilée.
Le hall sent le poireau et la banane.
Au bout du hall, il y a une courette.
Dans la courette, ils ont fait construire un petit entrepôt en bois.
L’entrepôt, c’est ce qu’ils appellent pompeusement La Réserve.
Stacho, je vais chercher quelque chose dans la Réserve.
Je constate qu’elle cherche subrepticement à agripper le chambranle de la porte pour enrayer l’amorce d’un chancellement.
Elle est encore plus zen que d’habitude.
Lui rajoute.
— Hier, on l’a vu sortir, dans l’après-midi, comme d’habitude, mais depuis, on ne l’a plus entendu.
Ils guettent tous deux une réaction de ma part. Je décèle une parcelle d’inquiétude dans les yeux d’Alfonso.
Au fil du temps, il a construit un semblant d’amitié avec mon père.
Une relation empreinte de cette solidarité toute masculine qui permet de coaliser indifféremment un veuf inconsolable et le mari d’une alcoolo.
Je sais qu’il lui arrive de monter en cachette au premier étage pour fumer une cigarette en sa compagnie et profiter de cette escapade pour se plaindre des errements de son épouse.
Lorsque j’interroge mon père sur la teneur de leurs propos, il prend la tangente et m'explique qu’Alfonso, quoique fort aimable, le fatigue à remâcher inlassablement les mêmes doléances.
Je l’ai appris plus tard, c’est cette même opinion qu’avait arrêtée Alfonso concernant le discours de mon père. Postulat que je ne peux nullement mettre en doute, étant moi-même le confesseur bimensuel de ses plaintes chroniques.
L’arrêt de son activité professionnelle et son veuvage ont précipité sa prédisposition à l’hypocondrie, sombre tendance que ma mère parvenait, de son vivant, à contenir tant bien que mal dans des proportions acceptables.
Ainsi, il lui arrive de rester de longues minutes, immobile, avachi dans son canapé, les yeux dans le vague, tout à l’écoute de son corps.
Il évalue de la sorte la progression inexorable des microbes dans son organisme.
Lors de ma visite, il m’établit alors la liste des principaux symptômes apparus durant la quinzaine écoulée, me dresse le diagnostic qui en découle, dûment corroboré par la lecture d’un paragraphe dans le Larousse médical et clôt son théorème par un pronostic, toujours alarmiste, me détaillant l’évolution présumable du mal.
Comme je ne tiens pas à ce que le duo m’accompagne, je leur dis, en affectant la plus pure insouciance.
— Je lui demanderai de faire plus de bruit, à l’avenir.
Ma façon très courtoise de leur dire de se mêler de leurs affaires.
Je pose un pied sur la première marche de l’escalier pour leur signifier la fin de notre entrevue.
Il bat en retraite.
Elle pas.
— J’ai un double de la clé d’en haut, si vous voulez, il me l’a donnée au cas où.
Au cas où quoi ?
Elle revient déjà en brandissant une grosse clé accrochée à un porte-clé représentant Tintin.
Je me souviens du porte-clé. Je l’avais reçu d’un vague oncle et l’avais légué officieusement à mon père, peu avant mon mariage.
Je grimpe les deux volées d’escaliers.
Je suis devant la porte.
Je sens la présence de mes épiciers, en bas. Ils n’ont pas bougé et attendent vraisemblablement mon ouf de soulagement.
J’ai envie de leur crier d’aller bouffer leur fromage avarié et de me foutre la paix.
Je frappe à la porte.
Pas de réponse.
Je glisse la clé dans la serrure, manoeuvre inutile, la porte n’est pas verrouillée.
Ce qui est surprenant.
Les néons tremblotent nerveusement dans la cuisine.
Ce qui est encore plus surprenant.
Il est midi passé de quelques minutes. Le pâle soleil d’octobre transperce les voilages jaunis et inonde la pièce d’une lumière ambrée.
Une curieuse odeur rôde dans l’appartement.
Je sens fondre les muscles de mes jambes. Une ribambelle de fourmis s’attaque à mes tripes.
Je reconnais cette odeur.
J’appelle.
— Papa ?
Je sursaute, j’ai presque crié.
Mon cri ne résonne pas dans l’appartement, ce qui signifie qu’il n’est pas vide.
Je connais bien cet appartement, j’y ai vécu cinq années durant.
Quand je rentrais, le soir, je poussais la porte et lançais un Salut Lagarde qui me permettait d’estimer le nombre de personnes présentes.
Rien qu’en évaluant le retour sonore.
Et les odeurs qui ondoyaient.
J’entends Alfonso qui m’interpelle d’en bas.
— Tout va bien, Monsieur Lagarde ?
J’ai un sale pressentiment. Comme eux d’ailleurs. Ils connaissent mon père. Il n’y a pas plus prévisible que mon père. La porte qui s’ouvre, la porte qui se ferme, les pas, la chasse d’eau, la promenade de l’après-midi, tout est institué.
Je ne réponds pas.
Je pénètre dans sa chambre.
Je sens un poignard qui me transperce le flanc gauche. Un voile noir couvre mes yeux. Une secousse de 10.000 volts parcourt mes membres tandis que mes mains se mettent à trembler.
Il est là.
Mon père.
Mon père qui gît dans une mare de sang.
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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait
- La troisième vague (2009), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation
Présente édition : Editions Krakoen, 30 septembre 2010, 332 pages
11:32 Écrit par Marc dans Colize, Paul, Critiques littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le valet de coeur, paul colize, litterature belge, thrillers, romans policiers, antoine lagarde |
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