vendredi, 21 octobre 2011
Une ville flottante - Jules Verne - 1871
Une ville flottante de Jules Verne, paru en 1871, nous conte la traversée mouvementée et riche en péripéties de l’Atlantique, reliant Liverpool à New York, sur un immense paquebot, le Great Eastern, un navire si immense que l’auteur le compare à une véritable ville. Le narrateur, émerveillé par la technologie en oeuvre va découvrir peu à peu une société éphémère et être impliqué dans une sombre intrigue de vengeance. Son voyage s’arrêtera au bord des chutes du Niagara au dénouement de l’intrigue.
Jules Verne s’inspira pour ce roman d’un voyage qu’il effectua lui-même avant de faire paraître ce texte dans le Journal des Débats du 9 août au 6 septembre 1870 sous forme de feuilleton, avant qu’un volume ne paraisse une année par après.
Pour Jules Verne l’intérêt du roman réside évidemment dans son admiration de la technologie de l’époque rêvant à un meilleur encore en lieu et forme d’un navire gigantesque. Le texte fortement descriptif se voit ajouté d’une intrigue passionnelle avec guère d’intérêt et ne semblant servir que de prétexte. Une fin, où l’on découvre le narrateur parcourir les Etats-Unis vers les chutes du Niagara est même carrément inutile. Mais bien sûr il faut replacer ce texte dans le contexte de son époque, un temps où les reportages télé n’existaient pas et que Jules Verne propose à vrai dire plus ce qui semble être un documentaire fantasmé qu’un roman accrochant son lecteur.
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Extrait : Premier chapitre
I
Le 18 mars 1867, j’arrivais à Liverpool. Le Great Eastern devait partir quelques jours après pour New York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage d’amateur, rien de plus. Une traversée de l’Atlantique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je comptais visiter le North-Amérique, mais accessoirement. Le Great Eastern d’abord. Le pays célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steamship est un chef-d’œuvre de construction navale. C’est plus qu’un vaisseau, c’est une ville flottante, un morceau de comté, détaché du sol anglais, qui, après avoir traversé la mer, va se souder au continent américain. Je me figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa lutte contre les vents qu’elle défie, son audace devant la mer impuissante, son indifférence à la lame, sa stabilité au milieu de cet élément qui secoue comme des chaloupes les Warriors et les Solférinos. Mais mon imagination s’était arrêtée en deçà. Toutes ces choses, je les vis pendant cette traversée, et bien d’autres encore qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le Great Eastern n’est pas seulement une machine nautique, si c’est un microcosme et s’il emporte un monde avec lui, un observateur ne s’étonnera pas d’y rencontrer, comme sur un plus grand théâtre, tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes.
En quittant la gare, je me rendis à l’hôtel Adelphi. Le départ du Great Eastern était annoncé pour le 20 mars. Désirant suivre les derniers préparatifs, je fis demander au capitaine Anderson, commandant du steamship, la permission de m’installer immédiatement à bord. Il m’y autorisa fort obligeamment.
Le lendemain, je descendis vers les bassins qui forment une double lisière de docks sur les rives de la Mersey. Les ponts tournants me permirent d’atteindre le quai de New-Prince, sorte de radeau mobile qui suit les mouvements de la marée. C’est une place d’embarquement pour les nombreux boats qui font le service de Birkenhead, annexe de Liverpool, située sur la rive gauche de la Mersey.
Cette Mersey, comme la Tamise, n’est qu’une insignifiante rivière, indigne du nom de fleuve, bien qu’elle se jette à la mer. C’est une vaste dépression du sol, remplie d’eau, un véritable trou que sa profondeur rend propre à recevoir des navires du plus fort tonnage. Tel le Great Eastern, auquel la plupart des autres ports du monde sont rigoureusement interdits. Grâce à cette disposition naturelle, ces ruisseaux de la Tamise et de la Mersey ont vu se fonder presque à leur embouchure, deux immenses villes de commerce, Londres et Liverpool; de même et à peu près pour des considérations identiques, Glasgow sur la rivière Clyde.
À la cale de New-Prince chauffait un tender, petit bateau à vapeur, affecté au service du Great Eastern. Je m’installai sur le pont, déjà encombré d’ouvriers et de manœuvres qui se rendaient à bord du steamship. Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour Victoria, le tender largua ses amarres et suivit à grande vitesse le flot montant de la Mersey.
À peine avait-il débordé que j’aperçus sur la cale un jeune homme de grande taille, ayant cette physionomie aristocratique qui distingue l’officier anglais. Je crus reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à l’armée des Indes, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. Je l’aurais su. D’ailleurs Mac Elwin était un garçon gai, insouciant, un joyeux camarade, et celui-ci, s’il offrait à mes yeux les traits de mon ami, semblait triste et comme accablé d’une secrète douleur. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le temps de l’observer avec plus d’attention, car le tender s’éloignait rapidement, et l’impression fondée sur cette ressemblance s’effaça bientôt dans mon esprit.
Le Great Eastern était mouillé à peu près à trois milles en amont, à la hauteur des premières maisons de Liverpool. Du quai de New-Prince, on ne pouvait l’apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière que j’entrevis sa masse imposante. On eût dit une sorte d’îlot à demi estompé dans les brumes. Il se présentait par l’avant, ayant évité au flot; mais bientôt le tender prit du tour et le steamship se montra dans toute sa longueur. Il me parut ce qu’il était énorme ! Trois ou quatre « charbonniers », accostés à ses flancs, lui versaient par ses sabords percés au-dessus de la ligne de flottaison leur chargement de houille. Près du Great Eastern, ces trois-mâts ressemblaient à des barques. Leurs cheminées n’atteignaient même pas la première ligne des hublots évidés dans sa coque; leurs barres de perroquet ne dépassaient pas ses pavois. Le géant aurait pu hisser ces navires sur son portemanteau en guise de chaloupes à vapeur.
Cependant le tender s’approchait; il passa sous l’étrave droite du Great Eastern, dont les chaînes se tendaient violemment sous la poussée du flot; puis, le rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui serpentait sur ses flancs. Dans cette position, le pont du tender affleurait seulement la ligne de flottaison du steamship, cette ligne qu’il devait atteindre en pleine charge, et qui émergeait encore de deux mètres.
Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et gravissaient ces nombreux étages de marches qui se terminaient à la coupée du navire. Moi, la tête renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste qui regarde un édifice élevé, je contemplais les roues du Great Eastern.
Vues de côté, ces roues paraissaient maigres, émaciées, bien que la longueur de leurs pales fût de quatre mètres; mais, de face, elles avaient un aspect monumental. Leur élégante armature, la disposition du solide moyeu, point d’appui de tout le système, les étrésillons entrecroisés, destinés à maintenir l’écartement de la triple jante, cette auréole de rayons rouges, ce mécanisme à demi perdu dans l’ombre des larges tambours qui coiffaient l’appareil, tout cet ensemble frappait l’esprit et évoquait l’idée de quelque puissance farouche et mystérieuse.
Avec quelle énergie ces pales de bois, si vigoureusement boulonnées, devaient battre les eaux que le flux brisait en ce moment contre elles ! Quels bouillonnements des nappes liquides, quand ce puissant engin les frappait coup sur coup ! Quels tonnerres engouffrés dans cette caverne des tambours, lorsque le Great Eastern marchait à toute vapeur sous la poussée de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de diamètre et cent soixante-six pieds de circonférence, pesant quatre-vingt-dix tonneaux et donnant onze tours à la minute !
Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le pied sur les marches de fer cannelées, et, quelques instants après, je franchissais la coupée du steamship.
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Voir également :
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
22:06 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Verne, Jules | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jules verne, les voyages extraordinaires, le great eastern, litterature francaise, une ville flottante |
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lundi, 13 décembre 2010
L’île à hélice - Jules Verne - 1895
Le quatuor concertant, orchestre français composé par le violoncelliste Sébastien Zorn, les violons Frascolin et Yvernès et l’alto Pinchinat, alors qu’ils sont en route pour donner un concert à San Diego en Californie, se voient enlevés sur Standard Island, une immense île artificielle conçue afin que les riches milliardaires yankees puissent y vivre entre eux bien loin des tracas du Nouveau et l’Ancien Contient. Et afin de bénéficier continuellement du meilleur des climats l’île, propulsée par d’immenses hélices, ne cesse de traverser le Pacifique au plus grand bonheur de ses résidents. Standard Island ne manque de rien, tout le luxe imaginable y est, et le confort est apporté par des installations électriques futuristes. Pour se connecter au monde, une réseau d’immenses tuyaux a été installé au fond de l’océan, afin de rester continuellement connecté au monde extérieur. Hélas la seule chose qui leur manque est la musique jouée par un orchestre, d’où la présence forcée du quatuor français. Un contrat qu’ils ne peuvent refuser leur est proposé, et voici les quatre français embarqués pour un an sur l’ile à hélice.
Ainsi voyagent-ils au gré des pérégrinations de l’île, profitant de cette construction idyllique.
Mais une utopie ne peut subsister indéfiniment face aux dangers du monde, malgré les dollars de ses riches habitants, et l’île à hélice devra faire face à bien nombreux dangers. Des fauves l’abordent, des fauves l’envahissent… et des dissensions politiques finiront par y mettre une fin tragique.
L’île à hélice de Jules Verne est d’abord paru en 1895 dans le Magasin d'Éducation et de Récréation du 1er janvier au 15 décembre, puis en volume dès le 21 novembre avant d’être publié en tant que roman. Il y imagine la construction d’une utopie, une île à hélice, sur laquelle ne vivraient que des milliardaires. Dès le départ, à l’instar de ce modeste quatuor de musiciens victime des caprices de ces milliardaires, Jules Verne se lance dans une critique violente contre le capitalisme et son arrogance en décrivant comment un progrès technique, qui aurait pu intéresser le plus grand, est finalement détourné pour ne servir que le confort d’une certaine classe. Et cette critique se renforce, alors qu’au gré des pérégrinations de l’île à travers le Pacifique, sa population est mise en contraste avec le naturel des îles abordées et de leurs populations plus primitives. Mais aussi utopique que puisse être Standard Island celle-ci ne survivra pas face à la nature humaine, cherchant continuellement à se regrouper en clans adverses, ici en Babordais et Tribordais, pour se disputer sur tout et rien.Comme à son habitude Jules Verne en profite pour étaler tout son savoir sur les régions traversés par l’île, lui-même n’ayant pas été à l’Océan Pacifique mais informé par de nombreux récits de voyage de l’époque. Il nous fait ainsi découvrir ces îles paradisiaques que sont l’archipel hawaïien, les îles Fidji, les îles Sandwich et bien d’autres.
Ce roman, contrairement aux autres de l’auteur, manque hélas cruellement d’action et d’intrigue. Les descriptions sont longues et nombreuses, et ce n’est que vers la fin que l’action commence à réellement se mettre en place.
Il n’empêche que L’île à hélice séduit grâce à son humour bon enfant, ses personnages attachants… et nul autre que Jules Verne pour nous conter les magnificences de notre Terre.
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Extrait : premier chapitre
Le Quatuor Concertant
Lorsqu’un voyage commence mal, il est rare qu’il finisse bien. Tout au moins, est-ce une opinion qu’auraient le droit de soutenir quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En effet, le coach, dans lequel ils avaient dû prendre place à la dernière station du rail-road, vient de verser brusquement contre le talus de la route.
«Personne de blessé?… demande le premier, qui s’est lestement redressé sur ses jambes.
– J’en suis quitte pour une égratignure! répond le second, en essuyant sa joue zébrée par un éclat de verre.
– Moi pour une écorchure!» réplique le troisième, dont le mollet perd quelques gouttes de sang.
Tout cela peu grave, en somme.
«Et mon violoncelle?… s’écrie le quatrième. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à mon violoncelle!»
Par bonheur, les étuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les deux violons, ni l’alto, n’ont souffert du choc, et c’est à peine s’il sera nécessaire de les remettre au diapason. Des instruments de bonne marque, n’est-il pas vrai?
«Maudit chemin de fer qui nous a laissés en détresse à moitié route!… reprend l’un.
– Maudite voiture qui nous a chavirés en pleine campagne déserte!… riposte l’autre.
– Juste au moment où la nuit commence à se faire!… ajoute le troisième.
– Heureusement, notre concert n’est annoncé que pour après-demain!» observe le quatrième.
Puis, diverses réparties cocasses de s’échanger entre ces artistes, qui ont pris gaiement leur mésaventure. Et l’un d’eux, suivant une habitude invétérée, empruntant ses calembredaines aux locutions de la musique, de dire:
«En attendant, voilà notre coach mi sur le do!
– Pinchinat! crie l’un de ses compagnons.
– Et mon opinion, continue Pinchinat, c’est qu’il y a un peu tropd’accidents à la, clef!
– Te tairas-tu?…
– Et que nous ferons bien de transposer nos morceaux dans un autre coach!» ose ajouter Pinchinat.
Oui! un peu trop d’accidents, en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder à l’apprendre.
Tous ces propos ont été tenus en français. Mais ils auraient pu l’être en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott et de Cooper comme sa propre langue, grâce à de nombreuses pérégrinations au milieu des pays d’origine anglo-saxonne. Aussi est-ce en cette langue qu’ils viennent interpeller le conducteur du coach.
Le brave homme a le plus souffert, ayant été précipité de son siège à l’instant où s’est brisé l’essieu de l’avant-train. Toutefois, cela se réduit à diverses contusions moins graves que douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d’une foulure. De là, nécessité de lui trouver quelque mode de transport jusqu’au prochain village.
C’est miracle, en vérité, que l’accident n’ait provoqué mort d’homme. La route sinue à travers une contrée montagneuse, rasant des précipices profonds, bordée en maints endroits de torrents tumultueux, coupée de gués malaisément praticables Si l’avant-train se fût rompu quelques pas en aval, nul doute que le véhicule eût roulé sur les roches de ces abîmes, et peut-être personne n’aurait-il survécu à la catastrophe.
Quoi qu’il en soit, le coach est hors d’usage. Un des deux chevaux, dont la tête a heurté une pierre aiguë, râle sur le sol. L’autre est assez grièvement blessé à la hanche. Donc, plus de voiture et plus d’attelage.
En somme, la mauvaise chance ne les aura guère épargnés, ces quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux accident en vingt-quatre heures… et, à moins qu’on ne soit philosophe…
A cette époque, San-Francisco, la capitale de l’État, est en communication directe par voie ferrée avec San-Diégo, située presque à la frontière de la vieille province californienne. C’est vers cette importante ville, où ils doivent donner le surlendemain un concert très annoncé et très attendu, que se dirigeaient les quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train n’était guère qu’à une cinquantaine de milles de San-Diégo, lorsqu’un premier contretemps s’est produit.
Oui, contretemps! comme le dit le plus jovial de la troupe, et l’on voudra bien tolérer cette expression de la part d’un ancien lauréat de solfège.
Et s’il y a eu une halte forcée à la station de Paschal, c’est que la voie avait été emportée par une crue soudaine sur une longueur de trois à quatre milles. Impossible d’aller reprendre le rail-road à deux milles au delà, le transbordement n’ayant pas encore été organisé, car l’accident ne datait que de quelques heures.
Il a fallu choisir: ou attendre que la voie fût redevenue praticable, ou prendre, à la prochaine bourgade, une voiture quelconque pour San-Diégo.
C’est à cette dernière solution que s’est arrêté le quatuor. Dans un village voisin, on a découvert une sorte de vieux landau sonnant la ferraille, mangé des mites, pas du tout confortable. On a fait prix avec le louager, on a amorcé le conducteur par la promesse d’un bon pourboire, on est parti avec les instruments sans les bagages. Il était environ deux heures de l’après-midi, et, jusqu’à sept heures du soir, le voyage s’est accompli sans trop de difficultés ni trop de fatigues. Mais voici qu’un deuxième contretemps vient de se produire: versement du coach, et si malencontreux qu’il est impossible de se servir dudit coach pour continuer la route.
Et le quatuor se trouve à une bonne vingtaine de milles de San-Diégo!
Aussi, pourquoi quatre musiciens, Français de nationalité, et, qui plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurés à travers ces régions invraisemblables de la Basse-Californie?
Pourquoi?… Nous allons le dire sommairement, et peindre de quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste distributeur de rôles, allait introduire parmi les personnages de cette extraordinaire histoire.
Dans le cours de cette année-là, – nous ne saurions la préciser à trente ans près, – les États-Unis d’Amérique ont doublé le nombre des étoiles du pavillon fédératif. Ils sont dans l’entier épanouissement de leur puissance industrielle et commerciale, après s’être annexé le Dominion et Canada jusqu’aux dernières limites de la mer polaire, les provinces mexicaines, guatémaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes jusqu’au canal de Panama. En même temps, le sentiment de l’art s’est développé chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs productions se limitent à un chiffre restreint dans le domaine du beau, si leur génie national se montre encore un peu rebelle en matière de peinture, de sculpture et de musique, du moins le goût des belles œuvres s’est-il universellement répandu chez eux. A force d’acheter au poids de l’or les tableaux des maîtres anciens et modernes pour composer des galeries privées ou publiques, à force d’engager à des prix formidables les artistes lyriques ou dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils se sont infusé le sens des belles et nobles choses qui leur avait manqué si longtemps.
En ce qui concerne la musique, c’est à l’audition des Meyerbeer, des Halévy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des Massé, des Saint-Saëns, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle, que se sont d’abord passionnés les dilettanti du nouveau continent. Puis, peu à peu, ils sont venus à la compréhension de l’œuvre plus pénétrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers les sources de cet art sublime, qui s’épanchait à pleins bords au cours de XVIIIe siècle. Après les opéras, les drames lyriques, après les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites d’orchestre. Et, précisément, à l’heure où nous parlons, la sonate fait fureur chez les divers États de l’Union. On la paierait volontiers à tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars la noire, cinq dollars la croche.
C’est alors que, connaissant cet extrême engouement, quatre instrumentistes de grande valeur eurent l’idée d’aller demander le succès et la fortune aux États-Unis d’Amérique. Quatre bons camarades, anciens élèves du Conservatoire, très connus à Paris, très appréciés aux auditions de ce qu’on appelle «la musique de chambre», jusqu’alors peu répandue dans le Nord-Amérique. Avec quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment profond, ils interprétaient les œuvres de Mozart, de Beethoven, de Mendelsohn, d’Haydn, de Chopin, écrites pour quatre instruments à cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle! Rien de bruyant, n’est-il pas vrai, rien qui dénotât le métier, mais quelle exécution irréprochable, quelle incomparable virtuosité! Le succès de ce quatuor est d’autant plus explicable qu’à cette époque on commençait à sa fatiguer des formidables orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit qu’un ébranlement artistement combiné des ondes sonores, soit. Encore ne faut-il pas déchaîner ces ondes en tempêtes assourdissantes.
Bref, nos quatre instrumentistes résolurent d’initier les Américains aux douces et ineffables jouissances de la musique de chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et, pendant ces deux dernières années, les dilettanti yankees ne leur ménagèrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matinées ou soirées musicales furent extrêmement suivies. Le Quatuor Concertant – ainsi les désignait-on, – pouvait à peine suffire aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fête, pas de réunion, pas de raout, pas de five o’clock, pas de garden-partys même qui eussent mérité d’être signalés à l’attention publique. A cet engouement, ledit quatuor avait empoché de fortes sommes, lesquelles, si elles se fussent accumulées dans les coffres de la Banque de New-York, auraient constitué déjà un joli capital. Mais pourquoi ne point l’avouer? Ils dépensent largement, nos Parisiens américanisés! Ils ne songent guère à thésauriser, ces princes de l’archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris goût à cette existence d’aventures, assurés de rencontrer partout et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York à San-Francisco, de Québec à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Écosse au Texas, enfin quelque peu bohèmes, – de cette Bohême de la jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la plus enviable, la plus aimée province de notre vieille France!
Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les présenter individuellement et nommément à ceux de nos lecteurs qui n’ont jamais eu et n’auront même jamais le plaisir de les entendre.
Yvernès, – premier violon, – trente-deux ans, taille au-dessus de la moyenne, ayant eu l’esprit de rester maigre, cheveux blonds aux pointes bouclées, figure glabre, grands yeux noirs, mains longues, faites pour se développer démesurément sur la touche de son Guarnérius, attitude élégante, aimant à se draper dans un manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de soie à haute forme, un peu poseur peut-être, et, à coup sûr, le plus insoucieux de la bande, le moins préoccupé des questions d’intérêt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir.
Frascolin, – deuxième violon, – trente ans, petit avec une tendance à l’obésité, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de barbe, tête forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et marqué de rouge à l’endroit où portent les pinces de son lorgnon de myope à monture d’or dont il ne saurait se passer, bon garçon, obligeant, serviable, acceptant les corvées pour en décharger ses compagnons, tenant la comptabilité du quatuor, prêchant l’économie et n’étant jamais écouté, pas du tout envieux des succès de son camarade Yvernès, n’ayant point l’ambition de s’élever jusqu’au pupitre du violon solo, excellent milicien d’ailleurs, – et alors revêtu d’un ample cache-poussière par-dessus son costume de voyage.
Pinchinat, – alto, que l’on traite généralement de «Son Altesse», vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus folâtre aussi, un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entière, tête fine, yeux spirituels toujours en éveil, chevelure tirant sur le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents blanches et acérées, indécrottable amateur de calembredaines et calembours, prêt à l’attaque comme à la riposte, la cervelle en perpétuel emballement, ce qu’il attribue à la lecture des diverses clés d’utqu’exigé son instrument, – «un vrai trousseau de ménagère», disait-il, – d’une bonne humeur inaltérable, se plaisant aux farces sans s’arrêter aux désagréments qu’elles pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois réprimandé, morigéné, «attrapé» par le chef du Quatuor Concertant.
Car il y a un chef, le violoncelliste Sébastien Zorn, chef par son talent, chef aussi par son âge, – cinquante-cinq ans, petit, boulot, resté blond, les cheveux abondants et ramenés en accroche-cœurs sur les tempes, la moustache hérissée se perdant dans le fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique cuite, les yeux luisant à travers les lentilles de ses lunettes qu’il double d’un lorgnon lorsqu’il déchiffre, les mains potelées, la droite, accoutumée aux mouvements ondulatoires de l’archet, ornée de grosses bagues à l’annulaire et au petit doigt.
Nous pensons que ce léger crayon suffit à peindre l’homme et l’artiste. Mais ce n’est pas impunément que, pendant une quarantaine d’années, on a tenu une boîte sonore entre ses genoux. On s’en ressent toute sa vie, et le caractère en est influencé. La plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le verbe haut, la parole débordante, non sans esprit d’ailleurs. Et tel est bien Sébastien Zorn, auquel Yvernès, Frascolin, Pinchinat ont très volontiers abandonné la direction de leurs tournées musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s’y entend. Habitués à ses façons impérieuses, ils en rient lorsqu’elles «dépassent la mesure», – ce qui est regrettable chez un exécutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux Pinchinat. La composition des programmes, la direction des itinéraires, la correspondance avec les imprésarios, c’est à lui que sont dévolues ces occupations multiples qui permettent à son tempérament agressif de se manifester en mille circonstances. Où il n’intervenait pas, c’était dans la question des recettes, dans le maniement de la caisse sociale, confiée aux soins du deuxième violon et premier comptable, le minutieux et méticuleux Frascolin.
Le quatuor est maintenant présenté, comme il l’eût été sur le devant d’une estrade. On connaît les types, sinon très originaux, du moins très distincts qui le composent. Que le lecteur permette aux incidents de cette singulière histoire de se dérouler: il verra quelle figure sont appelés à y faire ces quatre Parisiens, lesquels, après avoir recueilli tant de bravos à travers les États de la Confédération américaine, allaient être transportés… Mais n’anticipons pas, «ne pressons pas le mouvement!» s’écrierait Son Altesse, et ayons patience.
Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir, sur une route déserte de la Basse-Californie, près des débris de leur «voiture versée» – musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si Frascolin, Yvernès et lui ont pris philosophiquement leur parti de l’aventure, si elle leur a même inspiré quelques plaisanteries de métier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l’occasion de se livrer à un accès de colère. Que voulez-vous? Le violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dît, du sang sous les ongles. Aussi Yvernès prétend-il qu’il descend de la lignée des Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l’antiquité.
Pour ne point l’oublier, mentionnons que si Sébastien Zorn est bilieux, Yvernès flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d’une surabondante jovialité, – tous, excellents camarades, éprouvent les uns pour les autres une amitié de frères. Ils se sentent réunis par un lien que nulle discussion d’intérêt ou d’amour-propre n’aurait pu rompre, par une communauté de goûts puisés à la même source. Leurs cœurs, comme ces instruments de bonne fabrication, tiennent toujours l’accord.
Tandis que Sébastien Zorn peste, en palpant l’étui de son violoncelle pour s’assurer qu’il est sain et sauf, Frascolin s’approche du conducteur:
«Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu’allons-nous faire, s’il vous plaît?
– Ce que l’on fait, répond l’homme, quand on n’a plus ni chevaux ni voiture… attendre…
– Attendre qu’il en vienne! s’écrie Pinchinat. Et s’il n’en doit pas venir…
– On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique n’abandonne jamais.
– Où?… rugit Sébastien Zorn, qui se démenait fiévreusement sur la route.
– Où il y en a! réplique le conducteur.
– Hé! dites donc, l’homme au coach, reprend le violoncelliste d’une voix qui monte peu à peu vers les hauts registres, est-ce que c’est répondre, cela! Comment… voilà un maladroit qui nous verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente de dire: «Tirez-vous delà comme vous pourrez!…»
Entraîné par sa loquacité naturelle, Sébastien Zorn commence à se répandre en une interminable série d’objurgations à tout le moins inutiles, lorsque Frascolin l’interrompt par ces mots:
«Laisse-moi faire, mon vieux Zorn.»
Puis, s’adressant de nouveau au conducteur:
«Où sommes-nous, mon ami?…
– A cinq milles de Freschal.
– Une station de railway?…
– Non… un village près de la côte.
– Et y trouverons-nous une voiture?…
– Une voiture… point… peut-être une charrette…
– Une charrette à bœufs, comme au temps des rois mérovingiens! s’écrie Pinchinat.
– Qu’importé! dit Frascolin.
– Eh! reprend Sébastien Zorn, demande-lui plutôt s’il existe une auberge dans ce trou de Freschal… J’en ai assez de courir la nuit…
– Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque à Freschal?…
– Oui… l’auberge où nous devions relayer.
– Et pour rencontrer ce village, il n’y a qu’à suivre la grande route?…
– Tout droit.
– Partons! clame le violoncelliste.
– Mais, ce brave homme, il serait cruel de l’abandonner là… en détresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez-vous pas… en vous aidant…
– Impossible! répond le conducteur. D’ailleurs, je préfère rester ici… avec mon coach… Quand le jour sera revenu, je verrai à me sortir de là…
– Une fois à Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous envoyer du secours…
– Oui… l’aubergiste me connaît bien, et il ne me laissera pas dans l’embarras…
– Partons-nous?… s’écrie le violoncelliste, qui vient de redresser l’étui de son instrument.
– A l’instant, réplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main pour déposer notre conducteur le long du talus…»
En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il ne peut se servir de ses jambes fort endommagées, Pinchinat et Frascolin le soulèvent, le transportent, l’adossent contre les racines d’un gros arbre dont les basses branches forment en retombant un berceau de verdure.
«Partons-nous?… hurle Sébastien Zorn une troisième fois, après avoir assujetti l’étui sur son dos, au moyen d’une double courroie disposée ad hoc.
– Voilà qui est fait,» dit Frascolin.
Puis, s’adressant à l’homme:
«Ainsi, c’est bien entendu… l’aubergiste de Freschal vous enverra du secours… Jusque là, vous n’avez besoin de rien, n’est-ce pas, mon ami?…
– Si… répond le conducteur, d’un bon coup de gin, s’il en reste dans vos gourdes.»
La gourde de Pinchinat est encore pleine, et Son Altesse en fait volontiers le sacrifice.
«Avec cela, mon bonhomme, dit-il, vous n’aurez pas froid cette nuit… à l’intérieur!»
Une dernière objurgation du violoncelliste décide ses compagnons à se mettre en route. Il est heureux que leurs bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d’avoir été chargés sur le coach. S’ils arrivent à San-Diégo avec quelque retard, du moins nos musiciens n’auront pas la peine de les transporter jusqu’au village de Freschal. C’est assez des boîtes à violon, et, surtout, c’est trop de l’étui à violoncelle. Il est vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se sépare jamais de son instrument, – pas plus qu’un soldat de ses armes ou un limaçon de sa coquille.
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Présente édition : Editions Alphée, 17 mars 2005, 639 pages
Voir également :
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
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mardi, 05 mai 2009
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne - 1864

Le professeur Otto Lidenbrock, éminent géologue et naturaliste, vit paisiblement à Hambourg en compagnie de son neveu Axel et de sa nièce Graüben, où il partage son temps entre son laboratoire et ses cours à l'université. Tout va pour le mieux pour ce petit monde, jusqu'au jour où tout bascule. Amateur de vieux livres, le professeur s'achète un jour le manuscrit original d'une saga islandaise, l’Heims-Kringla, écrite par Snorre Turleson au XIIe siècle. Quelle n'est pas sa surprise lorsqu'il y découvre, inséré entre deux pages, un vieux parechemin codé, rédigé en caractères runiques. Pris par la curiosité le professeur se passionne pour ce cryptogramme qu'il finit par déchiffrer et identifier : il s’agit d’un message d'un certain Arne Saknussemm, un alchimiste du XVIe siècle. Celui-ci affirme avoir découvert un passage vers le centre de la Terre, via le volcan Sneffels en Islande.
Sans un instant de répit, le professeur, accompagné de son neveu Axel, part pour l'Islande, en route pour le voyage le plus fabuleux que l'on puisse imaginer. Mais outre les innombrables merveilles se présentant à leurs yeux, les deux allemands devront également affronter une multitude de dangers afin d'atteindre leur but.
Voyage au centre de la Terre de l'écrivain français Jules Verne sort en 1864 et, comme à son habitude, livre un texte flamboyant, habile mélange de données scientifiques de l'époque (bien lointaines de celles généralement admises aujourd'hui), d'extrapolations osées et d'aventure. Et comme souvent chez Jules Verne qui voyait en ses textes, principalement dans les Voyages Extraordinaires, de véritables outils pédagogiques, ce roman se concentre principalement sur certaines sciences plus que d'autres, notamment ici la jeune science qu'est la cryptologie, encore très peu développée au XIXème siècle, et les deux sciences de la pléontologie et de la géologie, sciences en plein essor à l'époque. D'un point de vue scientifique il est étonnant de voir la correlation qui est faite entre le voyage vers le centre de la terre qui est faite par les héros du roman et le voyage dans le temps que ceux-ci rencontrent finalement, les descriptions de l'intérieur devenant peu à peu celles de l'époque de préhistorique et bien avant cela. Le roman est aujourd'hui devenu l'un des plus célèbres de l'écrivain, et il s'agit aussi de l'un de ses meilleurs. Il est toutefois à noter que Jules Verne s'y concentre principalement à la description du voyage, l'intrigue autour des personnages n'étant que bien peu développée.
Le roman a été adapté plusieurs fois au cinéma. On se souviendra principalement de l'adaptation américaine datant de 1957 et réalisée par Henry Levin avec l'acteur James Mason dans le rôle principal.
Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, grand classique de la littérature d'aventure, est un roman exceptionnel, qui n'a pas perdu de sa force aujourd'hui en laissant son lecteur toujours aussi rêveur.
Incontournable !
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Extrait : les deux premiers chapitres
Chapitre I
Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de König-strasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.
La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
« Bon, me dis-je, s’il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.
- Déjà M. Lidenbrock ! s’écria la bonne Marthe stupéfaite, en entre-bâillant la porte de la salle à manger.
- Oui, Marthe ; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, car il n’est pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à Saint-Michel.
- Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il ?
- Il nous le dira vraisemblablement.
- Le voilà ! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison. »
Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.
Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des professeurs, c’est ce que mon caractère un peu indécis ne me permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds ; de grands pieds firent craquer l’escalier de bois, et le maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite aussitôt dans son cabinet de travail.
Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes :
« Axel, suis-moi ! »
Je n’avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait déjà avec un vif accent d’impatience :
« Eh bien ! tu n’es pas encore ici ? »
Je m’élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.
Otto Lidenbrock n’était pas un méchant homme, j’en conviens volontiers ; mais, à moins de changements improbables, il mourra dans la peau d’un terrible original.
Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère une fois ou deux. Non point qu’il se préoccupât d’avoir des élèves assidus à ses leçons, ni du degré d’attention qu’ils lui accordaient, ni du succès qu’ils pouvaient obtenir par la suite ; ces détails ne l’inquiétaient guère. Il professait « subjectivement », suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les autres. C’était un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.
Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.
Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d’une extrême facilité de prononciation, sinon dans l’intimité, au moins quand il parlait en public, et c’est un défaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses démonstrations au Johannæum, souvent le professeur s’arrêtait court ; il luttait contre un mot récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique d’un juron. De là, grande colère.
Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques, semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations qui écorcheraient les lèvres d’un poète. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu’on se trouve en présence des cristallisations rhomboédriques, des résines rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone, il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.
Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de mon oncle, et on, en abusait, et on l’attendait aux passages dangereux, et il se mettait en fureur, et l’on riait, ce qui n’est pas de bon goût, même pour des Allemands. S’il y avait donc toujours grande affluence d’auditeurs aux cours de Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout pour se dérider aux belles colères du professeur !
Quoi qu’il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était un véritable savant. Bien qu’il cassât parfois ses échantillons à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue l’œil du minéralogiste. Avec son marteau, sa pointe d’acier, son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d’acide nitrique, c’était un homme très fort. À la cassure, à l’aspect, à la dureté, à la fusibilité, au son, à l’odeur, au goût d’un minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six cents espèces que la science compte aujourd’hui.
Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette science lui devait d’assez belles découvertes, et, en 1853, il avait paru à Leipzig un Traité de Cristallographie transcendante, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.
Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée minéralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse collection d’une renommée européenne.
Voilà donc le personnage qui m’interpellait avec tant d’impatience. Représentez-vous un homme grand, maigre, d’une santé de fer, et d’un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes années de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse derrière des lunettes considérables ; son nez, long et mince, ressemblait à une lame affilée ; les méchants prétendaient même qu’il était aimanté et qu’il attirait la limaille de fer. Pure calomnie ; il n’attirait que le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir.
Quand j’aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées mathématiques d’une demi-toise, et si je dis qu’en marchant il tenait ses poings solidement fermés, signe d’un tempérament impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand de sa compagnie.
Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé ; elle donnait sur l’un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de Hambourg que l’incendie de 1842 a heureusement respecté.
La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux passants ; elle portait son toit incliné sur l’oreille, comme la casquette d’un étudiant de la Tugendbund ; l’aplomb de ses lignes laissait à désirer ; mais, en somme, elle se tenait bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré dans la façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à travers les vitraux des fenêtres.
Mon oncle ne laissait pas d’être riche pour un professeur allemand. La maison lui appartenait en toute propriété, contenant et contenu. Le contenu, c’était sa filleule Graüben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma double qualité de neveu et d’orphelin, je devins son aide-préparateur dans ses expériences.
J’avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques ; j’avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m’ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux.
En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car, tout en s’y prenant d’une façon un peu brutale, celui-ci ne m’en aimait pas moins. Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et il était plus pressé que nature.
Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur croissance.
Avec un pareil original, il n’y avait qu’à obéir. Je me précipitai donc dans son cabinet.
Chapitre II
Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du règne minéral s’y trouvaient étiquetés avec l’ordre le plus parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux inflammables, métalliques et lithoïdes.
Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique ! Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je m’étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces tourbes ! Et les bitumes, les résines, les sels organiques qu’il fallait préserver du moindre atome de poussière ! Et ces métaux, depuis le fer jusqu’à l’or, dont la valeur relative disparaissait devant l’égalité absolue des spécimens scientifiques ! Et toutes ces pierres qui eussent suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé !
Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui dans son large fauteuil garni de velours d’Utrecht, et tenait entre les mains un livre qu’il considérait avec la plus profonde admiration.
« Quel livre ! quel livre ! » s’écriait-il.
Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était aussi bibliomane à ses moments perdus ; mais un bouquin n’avait de prix à ses yeux qu’à la condition d’être introuvable, ou tout au moins illisible.
« Eh bien ! me dit-il, tu ne vois donc pas ? Mais c’est un trésor inestimable que j’ai rencontré ce matin en furetant dans la boutique du juif Hevelius.
- Magnifique ! » répondis-je avec un enthousiasme de commande.
En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les plats semblaient faits d’un veau grossier, un bouquin jaunâtre auquel pendait un signet décoloré ?
Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient pas.
« Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses ; est-ce assez beau ? Oui, c’est admirable ! Et quelle reliure ! Ce livre s’ouvre-t-il facilement ? Oui, car il reste ouvert à n’importe quelle page ! Mais se ferme-t-il bien ? Oui, car la couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n’offre pas une seule brisure après sept cents ans d’existence ! Ah ! voilà une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers ! »
En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l’interroger sur son contenu, bien que cela ne m’intéressât aucunement.
« Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume ? demandai-je avec un empressement trop enthousiaste pour n’être pas feint.
- Cet ouvrage ! répondit mon oncle en s’animant, c’est l’Heims-Kringla de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du douzième siècle ; c’est la Chronique des princes norvégiens qui régnèrent en Islande.
- Vraiment ! m’écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c’est une traduction en langue allemande ?
- Bon ! riposta vivement le professeur, une traduction ! Et qu’en ferais-je de ta traduction ! Qui se soucie de ta traduction ! Ceci est l’ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de mots !
- Comme l’allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.
- Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules ; mais avec cette différence que la langue islandaise admet les trois genres comme le grec et décline les noms propres comme le latin !
- Ah ! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les caractères de ce livre sont-ils beaux ?
- Des caractères ! qui te parle de caractères, malheureux Axel ! Il s’agit bien de caractères ! Ah ! tu prends cela pour un imprimé ! Mais, ignorant, c’est un manuscrit, et un manuscrit runique !…
- Runique ?
- Oui ! Vas-tu me demander maintenant de t’expliquer ce mot ?
- Je m’en garderai bien, » répliquai-je avec l’accent d’un homme blessé dans son amour-propre.
Mais mon oncle continua de plus belle, et m’instruisit, malgré moi, de choses que je ne tenais guère à savoir.
« Les runes, reprit-il, étaient des caractères d’écriture usités autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent inventés par Odin lui-même ! Mais regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont sortis de l’imagination d’un dieu ! »
Ma foi, faute de réplique, j’allais me prosterner, genre de réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l’avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint détourner le cours de la conversation.
Ce fut l’apparition d’un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et tomba à terre.
Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile à comprendre. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d’avoir un haut prix à ses yeux.
« Qu’est-ce que cela ? » s’écria-t-il.
Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel s’allongeaient, en lignes transversales, des caractères de grimoire.
En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du dix-neuvième siècle :

Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de caractères ; puis il dit en relevant ses lunettes :
« C’est du runique ; ces types sont absolument identiques à ceux du manuscrit de Snorre Turleson ! Mais… qu’est-ce que cela peut signifier ? »
Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon oncle n’y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses doigts qui commençaient à s’agiter terriblement.
« C’est pourtant du vieil islandais ! » murmurait-il entre ses dents.
Et le professeur Lidenbrock devait bien s’y connaître, car il passait pour être un véritable polyglotte. Non pas qu’il parlât couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne part.
Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à toute l’impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la cheminée.
Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant :
« La soupe est servie.
- Au diable la soupe, s’écria mon oncle, et celle qui l’a faite, et ceux qui la mangeront ! »
Marthe s’enfuit ; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.
J’attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C’était la première fois, à ma connaissance, qu’il manquait à la solennité du dîner. Et quel dîner, cependant ! une soupe au persil, une omelette au jambon relevée d’oseille à la muscade, une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le tout arrosé d’un joli vin de la Moselle.
Voilà ce qu’un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi, en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui, et même pour moi. Ce que je fis en conscience.
« Je n’ai jamais vu chose pareille ! disait la bonne Marthe en servant. M. Lidenbrock qui n’est pas à table !
- C’est à ne pas le croire.
- Cela présage quelque événement grave ! » reprenait la vieille servante en hochant la tête.
Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.
J’en étais à ma dernière crevette, lorsqu’une voix retentissante m’arracha aux voluptés du dessert. Je ne fis qu’un bond de la salle dans le cabinet.
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vendredi, 17 octobre 2008
Le Tour du monde en quatre-vingts jours - Jules Verne - 1872

Londres, 2 octobre 1872, comme tous les jours le gentleman anglais Phileas Fogg se rend au Reform Club pour jouer au bridge et lire quelques journaux en compagnie d'autres personnes de la haute société britannique. En feuilletant un journal, il apprend qu'il est possible d'accomplir le tour du monde en 80 jours. En effet, un article du Morning-Chronicle affirme qu’avec l’ouverture d’une nouvelle section de chemin de fer en Inde, il est désormais possible de faire le tour de la Terre en 80 jours. Une vive discussion débute alors à ce sujet conduisant Phileas Fogg, pleinement confiant en les dires du journaliste, de parier 20.000 livres avec ses collègues s'il réussit lui-même à réaliser ce tour du monde en maximum 80 jours. Il quitte Londres directement en compagnie de son valet Jean Passepartout le 2 octobre à 20h45 et doit être revenu à son club au plus tard 80 jours après, soit le 21 décembre à 20h45 au plus tard.
Mais le voyage va être semé d’embûches et de contretemps. Surtout que le policier Fix croit que Phileas Fogg, utilisant son voyage comme prétexte, tente au fait de quitter la Grande-Bretagne avec un magot obtenu suite à un vol dans une banque. Fix demande l'envoi d'un mandat et se met à la poursuite de Fogg, et cela dans l'unique but de le retarder dans l'une des nombreuses colonnies britanniques traversées par le voyageur. Et outre les efforts de la police, Phileas Fogg sera également victime des nombreux imprévus qui se présentent à tout voyage.
Le Tour du monde en quatre-vingts jours est certainement le roman le plus célèbre et le plus emblématique de l'écrivain français Jules Verne. On y retrouve à la fois de nombreuses aventures à travers le monde, sujet de la série des Voyages Extraordinaires de l'éditeur Hetzel, les progrès scientifiques et technologiques, surtout au niveau des moyens de transport, qui vont permettre cet incroyable voyage. Les personnages sont, comme généralement chez Jules Verne, caricaturés en fonction de leur nationalité, opposant principalement le très british Phileas Fogg au débrouillard français Passepartout. Et comme souvent une belle leçon de géographie est donnée par l'intrigue et par son dénouement à la fin sur le principe et le fonctionnement des fuseaux horaires : en effet si finalement Phileas Fogg parvient à tenir son pari c'est qu'en voyageant vers l'est il gagne sans s'en apercevoir un jour sur le calendrier en traversant le Pacifique. Edgar Poe avait déjà tiré parti de cette situation dans une nouvelle intitulée La semaine des trois dimanches (A Succession of Sundays, 1841). Jules Verne la cite dans une communication sur le thème des méridiens et du calendrier, publiée en avril 1873 par la Société de géographie de Paris. La question était de savoir où se situait la ligne de changement de date, le méridien où d'un côté, nous sommmes aujourd'hui, et de l'autre, encore hier. Et au XXe siècle, l'écrivain italien Umberto Eco a également utilisé cette curiosité dans son roman L'Île du jour d'avant (L'isola del giorno prima, 1994) qui raconte l'histoire d'un homme qui fait naufrage sur une île du Pacifique située à la longitude exacte qui sépare hier d'aujourd'hui sur la Terre.
Le roman est une véritable réussite: c'est entraînant, fort divertissant, intéressant à de nombreux points de vue. Le style est efficace et toujours simple, ce qui rend la lecture idéale pour un public plus jeune. Certains éléments sont un peu naïfs, mais le lecteur se prend facilement à la lecture.
Le succès du roman au fil des années a été tel que de très nombreuses adaptations cinématiographiques ou théâtrales ont été réalisées. A noter notamment l'adaptation internationale au grand écran faite en 1956 de Michael Anderson avec l'acteur britannique David Niven dans le rôle de Phileas Fogg.
Le Tour du monde en quatre-vingts jours est un incontournable classique de la littérature française.
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Extrait : les quatre premiers chapitres
Chapitre I : Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s'acceptent réciproquement l'un comme maître, l'autre comme domestique
En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens - maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 -, était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.
A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen de la haute société anglaise.
On disait qu'il ressemblait à Byron - par la tête, car il était irréprochable quant aux pieds -, mais un Byron à moustaches et à favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.
Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l'Institution royale de la Grande-Bretagne, ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution des Artisans, ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire de l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciences réunis, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la Société de l'Armonica jusqu'à la Société entomologique, fondée principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.
A qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert. De là une certaine « surface », due à ce que ses chèques étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur.
Ce Phileas Fogg était-il riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre. En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement.
En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination, mécontente, cherchait au-delà.
Avait-il voyagé ? C'était probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parût avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les vraies probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout, - en esprit, tout au moins.
Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années, Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur de le connaître un peu plus que les autres attestaient que - si ce n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club - personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère.
On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, - ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes, - ni parents ni amis, - ce qui est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant, dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement, d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves ; c'étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et de cinnamome ; c'était enfin la glace du club - glace venue à grands frais des lacs d'Amérique - qui entretenait ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.
Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut convenir que l'excentricité a du bon !
La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné son congé à James Forster - ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six -, et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.
Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille de la pendule, - appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.
En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.
James Forster, le congédié, apparut.
« Le nouveau domestique », dit-il,
Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.
« Vous êtes Français et vous vous nommez John ? lui demanda Phileas Fogg.
- Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon, monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...
- Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?
- Oui, monsieur.
- Bien. Quelle heure avez-vous ?
- Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.
- Vous retardez, dit Mr. Fogg.
- Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.
- Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service. »
Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter une parole.
Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois : c'était son nouveau maître qui sortait ; puis une seconde fois : c'était son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.
Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.
Chapitre II - Où Passepartout est convaincu qu'il a enfin trouvé son maître idéal.
« Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître ! »
Il convient de dire ici que les « bonshommes » de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole.
Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futur maître. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent « le repos dans l'action », faculté commune à tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupière immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg était l'exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement à « l'expression de ses pieds et de ses mains », car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût s'attacher.
Passepartout n'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sont que d'impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules d'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il pût lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquité connaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était coiffé.
De dire si le caractère expansif de ce garçon s'accorderait avec celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il fallait à son maître ? On ne le verrait qu'à l'user. Après avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d'aventures ou coureur de pays, - ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans les « oysters-rooms » d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître, risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont l'existence était si régulière, qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans les circonstances que l'on sait.
Passepartout - onze heures et demie étant sonnées - se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairée et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements de l'entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même instant, la même seconde.
« Cela me va, cela me va ! » se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la pendule. C'était le programme du service quotidien. Il comprenait - depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club - tous les détails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit - heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman -, tout était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer ce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.
Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée et de sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait être le temple du désordre à l'époque de l'illustre mais dissipé Sheridan -, ameublement confortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l'une consacrée aux lettres, l'autre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction défendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques.
Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement :
«Cela me va ! voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique ! »
Chapître III - Où s'engage une conversation qui pourra coûter cher à Phileas Fogg.
Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par l'automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvert l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un poisson bouilli relevé d'une « reading sauce » de premier choix, d'un roastbeef écarlate agrémenté de condiments « mushroom », d'un gâteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester, le tout arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli pour l'office du Reform-Club.
A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit le Times non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq, et celle du Standard - qui lui succéda - dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplit dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de « royal british sauce ».
A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et s'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.
Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur entrée et s'approchaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille. C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés joueurs de whist : l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre, - personnages riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres les sommités de l'industrie et de la finance.
« Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ?
- Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.
- J'espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports d'embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de leur échapper.
- Mais on a donc le signalement du voleur ? demanda Andrew Stuart.
- D'abord, ce n'est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.
- Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs) ?
- Non, répondit Gauthier Ralph.
- C'est donc un industriel ? dit John Sullivan.
- Le Morning Chronicle assure que c'est un gentleman. »
Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps, Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre.
A qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment même, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.
Mais il convient de faire observer ici - ce qui rend le fait plus explicable - que cet admirable établissement de « Bank of England » paraît se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point d'invalides, point de grillages ! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci : Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot, l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du « drawing-office », sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des « détectives », choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. quelques bons esprits - et Gauthier Ralph était du nombre - se croyaient donc fondés à espérer que le voleur n'échapperait pas.
Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et dans toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question, d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.
L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus belle.
« Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme !
- Allons donc ! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier.
- Par exemple !
- Où voulez-vous qu'il aille ?
- Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.
- Elle l'était autrefois... », dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis : « A vous de couper, monsieur », ajouta-t-il en présentant les cartes à Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant :
« Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué, par hasard ?
- Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides.
- Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur !
- A vous de jouer, monsieur Stuart ! » dit Phileas Fogg.
Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée :
« Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois...
- En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
- En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le « Great-Indian peninsular railway », et voici le calcul établi par le Morning Chronicle :
De Londres à Suez par le Mont-Cenis et
Brindisi, railways et paquebots................. 7 jours
De Suez à Bombay, paquebot................... 13 -
De Bombay à Calcutta, railway.................. 3 -
De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot.13 -
De Hong-Kong à Yokohama (Japon),
paquebot............................................... 6 -
De Yokohama à San Francisco, paquebot. 22 -
De San Francisco New York, railroad........ 7 -
De New York à Londres, paquebot et
railway.................................................. 9 -
---------
Total...................................................... 80 jours
- Oui, quatre-vingts jours ! s'écria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
- Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.
- Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s'écria Andrew Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs !
- Tout compris », répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : « Deux atouts maîtres. »
Andrew Stuart, à qui c'était le tour de « faire », ramassa les cartes en disant :
« Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...
- Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.
- Je voudrais bien vous y voir.
- Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.
- Le Ciel m'en préserve ! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
- Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
- Eh bien, faites-le donc !
- Le tour du monde en quatre-vingts jours ?
- Oui.
- Je le veux bien.
- Quand ?
- Tout de suite.
- C'est de la folie ! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
- Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne. »
Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table :
« Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres !...
- Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
- Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.
- Soit ! » dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues :
« J'ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers...
- Vingt mille livres ! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre !
- L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
- Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps !
- Un minimum bien employé suffit à tout.
- Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer !
- Je sauterai mathématiquement.
- C'est une plaisanterie !
- Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
- Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être entendus.
- Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
- Ce soir même ? demanda Stuart.
- Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. - Voici un chèque de pareille somme. »
Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille livres - la moitié de sa fortune - que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.
« Je suis toujours prêt ! » répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes :
« Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart. »
Chapitre IV - Dans lequel Phileas Fogg stupéfie Passepartout, son domestique.
A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis.
Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela :
« Passepartout. »
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce n'était pas l'heure.
« Passepartout », reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
« C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
- Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
- Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. »
Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il avait mal entendu.
« Monsieur se déplace ? demanda-t-il.
- Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »
Passepartout, l'oeil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
« Le tour du monde ! murmura-t-il.
- En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
- Mais les malles ?... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche
- Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez. »
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays :
« Ah ! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille !... »
Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à un fou ? Non... C'était une plaisanterie ? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors !
A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître ; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw's continental railway steam transit and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.
« Vous n'avez rien oublié ? demanda-t-il.
- Rien, monsieur.
- Mon mackintosh et ma couverture ?
- Les voici.
- Bien, prenez ce sac. »
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
« Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). »
Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.
A huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante :
« Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée ! »
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son coeur.
Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club.
« Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un passeport que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.
- Oh ! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman !
- Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.
- Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu ?... fit observer Andrew Stuart.
- Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs. »
A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir !
« Qu'avez-vous ? demanda Mr. Fogg.
- Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai oublié...
- Quoi ?
- D'éteindre le bec de gaz de ma chambre !
- Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! »
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Voir également :
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
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mercredi, 11 juin 2008
Maître du monde - Jules Verne - 1904

Le volcan le Great-Eyry en Caroline du Nord donne tous les signes d'une éruption prochaine. L'agent de police John Strock se voit confier la mission de gravir et d'inspecter le volcan. D'ailleurs personne n'a encore mis les pieds sur ce mont, d'étranges accidents semblent vouloir empêcher l'homme d'en percer les mystères. Et Strock, comme ses prédécesseurs, va échouer dans sa tentative d'ascension. Il est très vite rappelé à Washington, sans même avoir pu percer le mystère du Great-Eyry. En effet une nouvelle mission l'attend, trois véhicules prodigieux sont aperçus à trois endroits différents: l'un volant comme un oiseau géant, l'autre sous-marin effrayant les navires et le dernier roulant à une vitesse bien supérieure à toutes les voitures existantes. Ces différents véhicules se ressemblent pourtant. Et la question se pose de qui en est le propriétaire et dans quel but celui-ci a construit ces mystérieux engins. Plus tard un message parvient de la part du propriétaire de ces véhicules: celui-ci, à l'aide de sa technologie si supérieure vient en effet de se proclamer le Maître du monde et compte définitivement soumettre les états du monde à sa volonté. Pour John Strock il n'y a plus de temps à perdre pour démasquer et arrêter cet homme, véritable danger pour le monde.
Maître du monde sort en 1904 et fait suite au roman Robur le Conquérant (1885). En effet ce roman décrit la suite des aventures du savant et aventurier Robur, toutefois le roman garde parfaitement son indépendance et peut être lu sans avoir lu le premier. De plus avoir lu Robur le Conquérant (1885) peut même être gênant dans la mesure où le lecteur comprend dès les premières pages ce qui se passe à l'encontre du policier Strock qui reste dans le noir jusqu'à la fin.
Le roman de Jules Verne n'a eu que très peu de succès lors de sa sortie, et il faut le dire, il ne figure guère parmi les plus réussis de l'auteur. Tout commence pourtant bien, de nombreuses idées sont présentes, mais cela évolue assez mal vers la seconde moitié du roman en une enquête policière et course-poursuite très invraisemblable. Rien n'est réellement développé, tout est plat et ne présente pas la moindre originalité dans l'œuvre de cet auteur pourtant si imaginatif. D'ailleurs ce roman n'a jamais été réellement achevé, la fin étant totalement bâclée.
Maître du monde est certes l'un des derniers romans de Jules Verne mais aussi l'un des moins réussis. Seuls les inconditionnels de l'auteur y trouveront un quelconque intérêt.
Extrait : premier chapitre
I. Ce qui se passe dans le pays.
Si ce système orographique, le plus considérable de cette partie de l’Amérique du Nord, se dresse sur une longueur d’environ neuf cents milles, soit seize cents kilomètres, il ne dépasse pas six mille pieds en moyenne altitude et son point culminant est marqué par le mont Washington1.
Or, justement, à l’appui de cette dernière éventualité, certains symptômes récemment observés trahissaient par la production de vapeurs l’action d’un travail plutonique. Une fois même, les paysans, occupés dans la campagne, avaient entendu de sourdes et inexplicables rumeurs.
Des gerbes de flammes étaient apparues de nuit.
Des vapeurs sortaient de l’intérieur du Great-Eyry, et, lorsque le vent les eut rabattues vers l’est, elles laissèrent sur le sol des traînées de cendre ou de suie. Enfin, au milieu des ténèbres, ces flammes blafardes, réverbérées par les nuages des basses zones, avaient répandu sur le district une sinistre clarté.
« C’est un tremblement de terre !…
– C’est une éruption !…
– D’où vient-elle ?
« L’éruption !… l’éruption !… »
Voir également :
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
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vendredi, 02 février 2007
Kéraban-le-Têtu – Jules Verne - 1883

Un riche burgeois et commerçant turc, fier et avare comme nul autre, rencontre à Istanbul son ami Van Mitten, un commerçant en tabac néerlandais, accompagné de son valet Bruno. Voulant les inviter chez lui à Scutari (Uçkudar aujourd’hui) de l’autre côté du Bosphore, on l’avertit que les autorités viennent d’instaurer une taxe destinée à toute personne voulant traverser ce détroit qui sépare le continent européen de l’Asie et qui relie la mer Noire à la mer de Marmara. Trop avare pour payer cette taxe valant 10 paras (soit quelques centimes) et trop fier pour se soumettre aux autorités Kéraban décide afin de rentrer chez lui de contourner toute la mer Noire. Ils devront traverser le delta du Danube, passer par Odessa, parcourir la Crimée, de par les monts Caucase (mont Elbrouz et Mont Kazbek) etc. et tout cela pour se retrouver au quasi moins point qu’à l’arrivée. Mais ce voyage connaîtra maintes péripéties, et nos trois voyageurs auront bien du mal à parvenir au bout de ce voyage semé d’embûches. De plus de nombreuses personnes ont intérêt à ce que ce voyage n’aboutisse jamais, surtout que certains aimeraient empêcher le mariage qui se prépare au retour de Kéraban entre son neveu, Ahmet, et la belle Amasia.
Et tout cela pour économiser quelques sous.
Jules Verne imagine ici dans ce roman paru le 6 septembre 1883 un formidable voyage autour de la mer Noire en utilisant la particularité géographique de la ville d’Istanbul qui s’étend sur deux continents aux bords d’une mer fermée. Kéraban-le-Têtu est un beau roman d’aventure plutôt classique de la part de Jules Verne et qui entre bien dans la série des Voyages Extraordinaires. Comme l’idée de départ, le récit se poursuit avec beaucoup d’humour et cela surtout dû au personnage très comique de Kéraban. On dénote cependant également certains éléments plus dérangeants, dont une certaine misogynie.
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Extrait :
IV
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.
Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.
Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de yéménis, jambes nues, bras nus.
Si le caïdji du seigneur Kéraban, - c'était celui qui le conduisait à Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin, - si ce caïdji fut mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à l'échelle.
Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.
Le seigneur Kéraban s'arrêta.
« Qu'y a-t-il donc ? » demanda-t-il.
Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule, composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.
« Encore quelque proclamation inique, sans doute ! » murmura le seigneur Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours.
Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant :
« Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impôt sera passible de prison et d'amende.
« Fait au palais, ce 16 présent mois
« Signé : LE MUCHIR. »
Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, équivalant environ à cinq centimes de France par tête.
« Bon ! un nouvel impôt ! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.
- Dix paras ! Le prix d'une demi-tasse de café ! » répondit un autre.
Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kéraban s'avança vers lui.
« Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore ?
- Par arrêté du Muchir », répondit le chef de police.
Puis, il ajouta :
« Quoi ! C'est le riche Kéraban qui réclame ?…
- Oui, le riche Kéraban !
- Et vous allez bien, seigneur Kéraban !
- Très bien… aussi bien que les impôts ! - Ainsi, cet arrêté est exécutoire ?…
- Sans doute… depuis sa proclamation.
- Et si je veux me rendre ce soir… à Scutari… dans mon caïque, ainsi que j'ai l'habitude de le faire ?…
- Vous payerez dix paras.
- Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir ?…
- Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kéraban !
- Vraiment ?
- Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos ! murmura Nizib à Bruno.
- Il faudra bien qu'il cède !
- Lui ! Vous ne le connaissez guère ! »
Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, où l'irritation commençait à percer :
« Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien…
- Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète que vous avez le moyen de payer !
- Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de même !
- Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer !
- Il passera sans payer !
- Non !
- Si !
- Ami Kéraban… dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes.
- Laissez-moi tranquille, Van Mitten ! répondit Kéraban avec l'accent de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire ! On ne doit pas s'y soumettre ! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore !
- Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hésité à le faire ! répondit le chef de police.
- Nous allons voir ! s'écria Kéraban.
- Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.
- Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib !
- Ce sera quarante paras… dit le chef de police.
- Quarante coups de bâton ! » s'écria le seigneur Kéraban, dont l'irritation était au comble.
Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.
« Laissez-moi ! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me touche, même du bout du doigt ! Je passerai, par Allah ! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche !
- Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir !
- J'irai à Scutari !
- Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement….
- Vous croyez ? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez ?… Eh bien, j'irai à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas…
- Vraiment !
- Quand je devrais… oui !… quand je devrais faire le tour de la mer Noire.
- Sept cents lieues pour économiser dix paras ! s'écria le chef de police, en haussant les épaules.
- Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para !
- Mais, mon ami… dit Van Mitten.
- Encore une fois, laissez-moi tranquille !… répondit Kéraban, en repoussant son intervention.
- Bon ! Le voilà emballé ! se dit Bruno.
- Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt !
- Nous verrons bien ! riposta le chef de police.
- C'est tout vu ! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, et je partirai dès ce soir !
- Diable ! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui pourrait déranger notre plan !
- En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le mariage en passant !…
- Mais !… dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami Kéraban dû faire une telle folie.
- Laissez-moi, vous dis-je !
- Et le mariage de votre neveu Ahmet ?
- Il s'agit bien de mariage ! »
Scarpante, prenant alors Yarhud à part :
« Il n'y a pas une heure à perdre !
- En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople. »
Puis tous deux se retirèrent.
En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers son serviteur.
« Nizib ? dit-il.
- Mon maître ?
- Suis-moi au comptoir !
- Au comptoir ! répondit Nizib.
- Vous aussi, Van Mitten ! ajouta Kéraban.
- Moi ?
- Et vous également, Bruno.
- Que je…
- Nous partirons tous ensemble.
- Hein ! fit Bruno, qui dressa l'oreille.
- Oui ! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à Van Mitten, et, par Allah ! vous dînerez à Scutari… à notre retour !
- Mais ce ne sera pas avant ?… répondit le Hollandais, tout interloqué de la proposition.
- Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans ! répliqua Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner !
- Il aura le temps de refroidir ! murmura Bruno.
- Permettez, ami Kéraban…
- Je ne permets rien, Van Mitten. Venez ! »
Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.
« Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme ! dit Van Mitten à Bruno.
- Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice ?
- Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à Rotterdam !
- Mais…
- Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre !
- Voilà une complication !
- Partons, » dit le seigneur Kéraban.
Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire narquois était bien fait pour l'exaspérer :
« Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore !
- Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si curieux voyage ! répondit le chef de police.
- Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour ! répondit le seigneur Kéraban.
- Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur…
- Eh bien ?…
- Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à Constantinople, à moins de dix paras par tête !
- Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche ! »
Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe à Bruno et à Nizib de les suivre ; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la défense de ses droits.
A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager des abstinences de cette longue journée.
Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. Rôtisseries de toute espèce, yaourt, de lait caillé, kaimak, sorte de crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.
Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées par la réverbération des eaux.
Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot turc et de deux mots arabes : « Allah, hoekk kébir ! » (Dieu, Dieu grand !)
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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
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- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
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vendredi, 13 octobre 2006
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne - 1879

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Extrait: Chapitre V: La cité de l'acier
Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau. Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.
Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le « désert rouge », à cause de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier »
Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait; mais l'homme a déployé tout à coup une énergie et une vigueur sans égales.
C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.
Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.
En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot.
Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.
Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la république des Etats-Unis.
En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée.
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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
14:48 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Verne, Jules | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : les 500 millions de la bégum, jules verne, litterature francaise, romans d aventures, science-fiction, les voyages extraordinaires |
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vendredi, 07 juillet 2006
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne - 1868
Lord et Lady Glenarvan, alors qu’ils naviguent avec leur équipage sur le voilier le Duncan, découvrent à l’intérieur de l’estomac d’un requin qu’ils viennent de pêcher une bouteille contenant un message de désespoir, écrit en trois langues, envoyé par un certain Capitaine Grant. Le message est hélas fort abîmé dû à l’humidité et certains mots sont illisibles. Il ressort cependant que la Capitaine Grant a fait naufrage quelque part sur le 37e parallèle. Après avoir retrouvé les enfants du disparu, les Glenarvan embarquent à bord de leur voilier pour retrouver le naufragé. Mais dû au manque d’informations, ils seront amenés à faire un tour du monde le long du 37e parallèle en passant par l’Amérique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, où après avoir échappé à des anthropophages ils retrouveront le Capitaine. En route ils feront la connaissance du professeur français Jacques Paganel (qui s’est embarqué par erreur et à l’insu de tous sur le mauvais navire) qui leur viendra en aide grâce à son immense savoir géographique et historique des pays visités.
Les enfants du Capitaine Grant est un magnifique roman d'aventures, parfois un peu long mais plein de rebondissements.
Il est à noter que plusieurs des personnages de ce roman, dont le méchant Ayrton, reviennent dans L’Ile mystérieuse (1874).
Le roman a été adapté plusieurs fois à l'écran, dont en 1962 par les studios Walt Disney : Les Enfants du capitaine Grant (In Search of the Castaways) de Robert Stevenson avec Maurice Chevalier et George Sanders.
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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
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vendredi, 09 juin 2006
Robur le Conquérant - Jules Verne - 1885

Pour Robur le Conquérant Jules Verne réutilise la même structure de roman que celle utilisée précédemment dans Vingt mille lieues sous les mers (1869). Un grand mystère plane dans les airs, mais dès le début le lecteur aura deviné qu'il va s'agir d'un phénomène scientifique ou technologique qu'il faudra élucider. Ici aussi, derrière ce mystère se cachera un mystérieux personnage, en avance sur son temps, à bord d'un vaisseau extraordinaire (la ressemblance au Capitaine Nemo et au Nautilus est évidente). Et toujours pareil, les héros seront menés contre leur gré dans un tour du monde, cette fois non pas au fond des mers, mais haut dans le ciel. Le personnage de Robur est plutôt un anti-héros, aucun lecteur ne s'identifiera réellement à lui. Pourtant Robur aura raison sur toute la ligne, et ce sera lui qui en quelque sorte l'emportera. Par cet anti-héros Jules Verne essaie de nous transmettre une inquiétude, celle du progrès scientifique et technique mis entre les mauvaises mains, càd. au service de la destruction et du profit personnel. Mais Jules Verne en profite également pour critiquer l'attitude de certains scientifiques à l'esprit pas si ouvert que cela.
Mais somme toute, Robur le Conquérant reste un roman plutôt classique des Voyages Extraordinaires et pas forcément le meilleur. Le personnage de Robur reviendra dans le roman Maître du Monde (1904) qui constitue en quelque sorte une suite à ce roman.
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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
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vendredi, 26 mai 2006
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne - 1869

Jules Verne nous propose ici un merveilleux voyage à travers les fonds sous-marins, un monde qui à l'époque était totalement inconnu de l'homme, malgré qu'il occupe plus de 70% de notre planète. Publié en 1869, Vingt mille lieues sous les mers constitue le roman de référence de l’œuvre de Jules Verne, et en particulier des Voyages Extraordinaires. Jules Verne nous décrit une aventure passionante pleine de rebondissements mais aussi d'émerveillements et très riche d'enseignements. On apprend à connaître à connaître le mystérieux et mythique capitaine Nemo et de son sous-marin le Nautilus, noms qui font toujours référence aujourd'hui. Mais Vingt mille lieues sous les mers est aussi une fable écologique, portant une réflexion sur les relations qu'entretient l'homme moderne avec son milieu. Ici l'homme moderne est plongé dans un univers qui lui totalement inconnu et il devra y survivre.
Il est à noter que le capitaine Nemo à bord du Nautilus refera une dernière apparition dans l'oeuvre de Jules Verne dans le roman L'île mystérieuse (1874) où l'on assiste à sa fin.
Vingt mille lieues sous les mers a été souvent porté au cinéma, que ce soit en tant que film ou dessin animé. L'adaptation la plus célèbre est certainement le film 20,000 Leagues Under the Sea réalisée par Richard Fleischer pour les studios Disney avec comme acteurs James Mason, Paul Lukas, Peter Lorre et Kirk Douglas.
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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
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- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
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- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait
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