vendredi, 13 octobre 2006

Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne - 1879

500millions

Le Français, le Docteur Sarrasin hérite d'une fortune de 525 millions de francs. Mais cet héritage est vite contesté par l'Allemand le Professeur Schultze, qui voue une immense haine envers Sarrasin et tous ses compatriotes français. Il est en effet l'auteur d'un mémoire intitulé Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents de dégénérescence héréditaire ? . Le tribunal prend l'affaire en mains et décide de diviser l'héritage en deux. Mais que faire de tant d'argent, qui au dix-neuvième siècle représentait une inimaginable? Mais les deux scientifiques ont chacun leur idée derrière la tête. Ils vont utiliser leur fortune afin de créer chacun une ville nouvelle, utopique vivant sur des principes encore jamais connus. Les deux décident de construire leur cité idéale aux Etats-Unis, dans l'Oregon plus précisément. Les deux villes qui émergent des plaines américaines sont très différentes, celle de Schultze, baptisée Stahlstadt (la cité d'acier), étant davantage une vaste usine d'armement qu'une ville, tandis que la ville française du nom original de Franceville est un exemple de développement urbain et social. Mais une certaine rivalité va se créer entre les deux modèles, particulièrement alimentée par Schultze qui planifie même la construction d'un immense canon ayant pour but de raser Franceville. Conscient de ce danger, Marcel, le courageux fiancé de la fille de Sarrasin, part espionner à Stahlstadt en tant que simple ouvrier mais ses talents le feront gravir l'échelle sociale de la ville, jusqu'à devenir le confident de Schultze, qui lui expliquera son projet de détruire Franceville avec son gigantesque canon.

 

Les 500 millions de la Bégum avait été à l'origine écrit par André Laurie (Paschal Grousset). L'éditeur Hetzel en avait racheté le manuscrit pour le confier à Jules Verne, qui le reprend à sa manière pour le publier en 1879. En 1879 que quelques années ont passé depuis que Bismarck avait mené l'Allemagne à la victoire sur la France de Napoléon III lors de la guerre franco-prusse de 1870-1871. A la suite de cette défaite, la France fut amputée de l'Alsace et la Lorraine. Verne prit part à cette guerre en tant que garde-côte au Crotoy. Ceci explique pourquoi les Allemands ont tous un très mauvais rôle dans ce roman. Cette haine anti-germanique se retrouve d'ailleurs souvent dans l’œuvre de Jules Verne. Il est rare de trouver un personnage allemand positif dans les romans de Verne. Le héros de ce roman, Marcel Bruckmann le fiancé de la fille de Sarrasin est d'ailleurs Alsacien. A part ces propos plutôt nationalistes et d'antigermanisme primaire fort dérangeants de nos jours, le roman reste assez simpliste et l'histoire est un peu décousue. L'idée de base de l'histoire est cependant plutôt originale, et les descriptions de Stahlstadt sont fort impressionnantes. Le tout est assez naïf et n'a que peu d'intérêt.


Les 500 millions de la Bégum est l'un d'être le meilleur livre de Jules Verne.

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Extrait: Chapitre V: La cité de l'acier

Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse américaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau. Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître
d'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.

Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.


Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le « désert rouge », à cause de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier »

Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait; mais l'homme a déployé tout à coup une énergie et une vigueur sans égales.


Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population de rudes travailleurs.

C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes.

Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.

Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.
Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les délais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.

En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot.

Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux.

Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la république des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée.

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Voir également:
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation

- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait

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