mardi, 12 mai 2009

La Belle du Caire (Al-Qâhira al-jadîda) - Naguib Mahfouz - 1945

bibliotheca la belle du caire

1930, au Caire. La vie est dure pour de nombreux étudiants de l'Égypte de l'époque. Ma'moun Radwan, Ali Taha, Amed Badir, Mahgoub Abd el-Dayim et Ihsane Shehata sont quatre étudiants à éprouver cette dure réalité, et cela malgré leurs nombreux rêves et ambitions. Et c'est surtout difficile d'arriver à quoique que ce soit quand on est pas de bonne famille, et qu'aucun piston ne peut venir aider. La Belle Ihsane, va céder à la pression de sa famille, pauvre et sans scrupules, et du riche aristocrate Qasim bey Fahmi. Ali son fiancé essaye de se consoler tandis que Mahgoub prêt à tout pour s'élever socialement et gagner les faveurs de la Belle va lui, aussi accepter un marché de dupe et devenir le mari "de façade" de la Belle Ishane, tandis qu'elle restera la maîtresse du Bey.
Cette situation est-elle réellement tenable ? Tout est-il possible au nom de l'ascension sociale ?
La chute risque d'être dure..

Comme si souvent dans l'œuvre de l'écrivain égyptien Naguib Mahfouz, le roman La Belle du Caire se déroule dans la ville du Caire, une ville dont l'auteur connaît tous les recoins, ainsi que les us et coutumes de ses habitants (le titre traduit littéralement signifie 'Le Nouveau Caire'). Moins connu que la prestigieuse Trilogie du Caire, ce roman vaut pourtant parfaitement le détour. Naguib Mahfouz s'attaque ici avant tout à la corruption dans la société égyptienne et au sacrifice auquel les hommes consentent pour progresser dans cette société pourrie. Si le tout est typique de l'Egypte des années 1930, le roman n'a pourtant guère perdu de son intérêt de nos jours. De plus, s'il reste tout à fait contemporain, son sujet est parfaitement universel. De nombreux autres sujets sont abordés, des sujets notamment plus politiques, religieux et philosophiques. Et la force du récit, comme souvent chez Mahfouz, vient ici aussi des personnages, leur parfaites descriptions les rendant tellement vivants.

La Belle du Caire est un très beau roman de Naguib Mahfouz.

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Voir également:
- biographie et bibliographie de Naguib Mahfouz
- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), présentation
- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), citations

mercredi, 14 mai 2008

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni (Waqâ'i' hârat al-Za'farânî) - Gamal Ghitany - 1976

bibliotheca la mysterieuse affaire de l impasse zaafarani

L’impasse Zaafarâni d’un quartier populaire du Caire vit un peu recluse sur elle-même. Tous ses habitants se connaissent, se lient, s’apprécient, mais aussi s’épient, se jalousent, se disputent… bref tout le monde vit parfaitement ensemble, un peu comme partout, jusqu’au jour où l’impasse est frappée d’un mal étrange. En effet un jour tous les hommes se retrouvent sexuellement impuissants. Dans la semaine qui suit ils se font tous convoquer chez un énigmatique cheik qui proclame être responsable de cette épidémie, et ainsi, force les habitants à vivre selon les règles qu’il établira au jour le jour. Et il ambitionne d’étendre peu à peu l’influence de son sort dans le monde entier faisant des habitants de l’impasse les premiers d’une nouvelle doctrine qui marquera à jamais le monde entier. Les ménages se brisent et les relations entre les différents riverains deviennent de plus en plus tendues rendant la vie de ses habitants totalement impossible. A tout moment la ruelle s’enflamme pour des querelles ridicules. Et les femmes, de plus en plus désespérées, n'ont de cesse de démasquer le seul qui, aux dires du mystique, aurait été épargné. Osta Abdou le taxi, Takarli le proxénète, Tête-de-Radis le riche commerçant marié à la trop jeune et trop belle Farîda, Hassan Anwar le fonctionnaire envieux, le séduisant Atef ou le misérable Oweiss, débarqué à pied de son village du Saïd, sont désormais soumis à la même honte. Et dès lors Oumm Soheir, sett Bothaïna et les commères tiennent la dragée haute aux hommes, dont la supériorité ne tenait finalement que par leur virilité.

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni du romancier et nouvelliste égyptien Gamal Ghitany est un magnifique récit décrivant le microcosme d’une ruelle du Caire en proie à une immense catastrophe. Le roman fait évidemment penser à L’Impasse des deux Palais ((Bayn al-Qasrayn, 1956) de Naguib Mahfouz où tout se passe également dans une même ruelle. Mais Gamal Ghitany donne moins dans la poésie mais plutôt dans la farce et la satire sociale. De plus il laisse de côté la structure traditionnelle du roman pour fournir un texte qui assemble plus une multitude de rapport et d’écrits sur le sujet, dont des faux rapports de police, des dépêches d’agences de presse, extraits de memorandums. Et cela pour nous montrer une société opprimée par la collectivité et dans laquelle l’individu refoulé se trouve de plus en plus dépossédé de son propre destin. Ghitanyh illustre aussi cette Egypte des années 70 qui venait de perdre un Nasser au profit d’un Sadate plus capitaliste, et qui a vu les inégalités se creuser au sein de la population au profit d’un extrémisme religieux aussi farfelu que dangereux, illustré par le personnage du cheik.
Le tout est écrit dans une grande virtuosité de style et passionnera le lecteur d’un bout à l’autre, que ce soit par sa grande originalité, son humour, ses multiples personnages très réussis ou par son propos plus social.

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Extrait :

1

Ce samedi-là, premier jour de ce mois béni de chaabâne1, après avoir accompli la prière du soir à la mosquée al-Hussein, et assisté à la cérémonie religieuse organisée par la radiodiffusion à cette occasion, osta2 Abdou Morâd trancha un dilemme qui l’avait longuement tourmenté. Il se dirigea d’un pas rapide vers la chambre du cheikh Ateyya, sise au rez-de-chaussée du numéro 7, impasse Zaafarâni.

Osta Abdou exerce la profession de conducteur à la Compagnie des transports publics de la ville du Caire. Avant cela, il a travaillé comme chauffeur sur diverses voitures de location et, à ce titre, a occupé les emplois suivants :

a) En 1949, après sa démobilisation au lendemain de la guerre de Palestine, il conduit un taxi sur la liaison Le Caire-Alexandrie. Il s’agit d’une Ford modèle 1949, pouvant emmener sept passagers, qui appartient à un négociant en jute de Khoronfich répondant au nom de Hâgg1 Aboulyazîd. A la suite d’un différend avec ce dernier, Abdou perd son emploi.

b) Après trois mois d’inactivité, il reprend une place de chauffeur et conduit un taxi urbain opérant sur Le Caire ; dix années durant, il entretient de bons rapports avec le propriétaire du taxi, un généreux Hâgg à la tête d’une entreprise de plomberie. Celui-ci aime à évoquer comment la vie lui a souri, comment il a quitté son village du fin fond de la Haute-Egypte et parcouru la route à pied jusqu’au Caire. Dieu l’a comblé au point qu’il est devenu l’un des rares à assurer la commercialisation et l’installation d’éviers, baignoires et autres sanitaires. Il a alors pu acquérir un camion, ainsi que plusieurs voitures de location.

Osta Abdou apprécie cet emploi qui lui permet de rencontrer une multitude de gens différents et de bavarder avec eux. Il leur raconte souvent ses souvenirs de guerre, la dure bataille qu’il a dû livrer contre les juifs, dans une localité palestinienne appelée Majdal, et dont il a hérité une blessure au-dessous du genou. Il évoque ses sensations au moment où un débris de projectile lui a transpercé la peau, comment il a cru mourir, sa surprise de sentir ses membres lui répondre, son étonnement en reprenant connaissance. Une seule fois, il accepte de montrer sa blessure, lorsque deux jeunes gens qu’il transporte depuis Masr el-Guedida jusqu’à Saqiet Makki montrent de l’intérêt pour son histoire. Ils sympathisent rapidement, au point que l’un d’eux monte s’asseoir à côté de lui à l’avant du taxi ; cette marque d’égard lui fait grand plaisir.

c) En 1957, osta Abdou se fait embaucher par une des compagnies nationales d’autobus. Il est affecté à une ligne reliant midân1 el-Sakakîni à la Citadelle. Il ne rompt pas pour autant avec le métier de taxi avec lequel il renoue parfois à la fin de sa journée officielle.

Il ne sait plus exactement dans quelles circonstances il a rencontré sa future épouse setth Bothaïna, mais les riverains de l’impasse Zaafarâni avancent pour un fait établi qu’il l’a connue grâce au taxi. En prononçant ces mots, les commères baissent la voix et esquissent une moue de dégoût : "Donc, nulle famille à laquelle il se soit déclaré…" Elles évoquent aussi un autre aspect du passé de sett Bothaïna, à savoir le métier de danseuse qu’elle a exercé durant la Seconde Guerre mondiale, amassant ainsi une énorme fortune, évaluée à quelque quatre cents livres. C’est d’ailleurs cela qui a incité osta Abdou à l’épouser ; au moment du mariage, elle a pourvu elle-même à toute la garde-robe de son futur époux : un complet trois pièces, trois pantalons, cinq chemises, plusieurs paires de chaussettes et même des sous-vêtements. Certains – peu nombreux il est vrai – soutiennent qu’il l’a épousée avant la guerre de Palestine et répudiée à son retour, de sorte qu’il vivrait aujourd’hui avec elle dans le péché. Il est impossible qu’il l’ait répudiée, rétorquent d’autres, pour la bonne raison que selon leur contrat de mariage, c’est elle qui dispose du droit de répudiation.

Il n’est pas rare qu’elle le frappe, d’ailleurs on voit bien qu’elle le terrorise, il suffit de l’observer lorsqu’il rentre de son travail à la mi-journée, marchant la tête basse, d’un pas mesuré et silencieux, sans lever les yeux, comme s’il voulait traverser l’impasse sans se faire remarquer. Sur son chemin, il est quelquefois pris à partie par les gosses du quartier qui le poursuivent de leurs cris ou lui tirent la langue ; il ne les rabroue même pas, ne sollicite pas l’aide des autres riverains, jamais il n’a dénoncé l’un des garnements à ses parents.

En ce soir du premier chaabâne, osta Abdou ne rentra pas chez lui, poursuivant son chemin dans la ruelle, qui était en fait un cul-de-sac. Au fond de celle-ci, au numéro 7, se dressait un bâtiment dont l’escalier abritait le réduit occupé par le cheikh Ateyya. Osta Abdou pénétra dans la pièce, s’accroupit devant le cheikh dont la tête touchait presque le plafond voûté. Après avoir égrené le chapelet enroulé autour de son cou, le vieil homme lui demanda le motif – Dieu fasse qu’il s’agisse d’un bon présage – de sa visite.

Osta Abdou se mit à parler précipitamment, sans fioritures – comme le lui avait conseillé Bothaïna. Il expliqua que sa vie conjugale était en danger, qu’une catastrophe menaçait son foyer, qu’il ne savait plus que faire : depuis une semaine, il n’était plus en mesure de remplir ses devoirs conjugaux. Au moment d’épouser sa femme, avant que l’acte de mariage fût signé, elle l’avait interrogé : "Seras-tu en mesure d’arroser la terre chaque jour ?" Il avait hoché la tête en signe d’acquiescement, mais cela n’avait pas suffi à rassurer la future épouse, qui avait multiplié les questions pour éprouver sa sincérité. Durant toutes les années écoulées depuis lors, il ne l’avait délaissée que lorsqu’elle avait ses menstrues. Il suffisait qu’il laisse passer un seul jour sans l’honorer pour qu’elle tombe malade et se trouve prise de nausées.

Une semaine entière de privation représentait une épreuve terrible, d’ailleurs son état ne s’améliorait pas et son angoisse grandissait, au point qu’il hésitait longuement avant de se résoudre à rentrer à la maison. Il craignait qu’elle ne succombe à quelque tentation charnelle tant son tempérament était chaud, elle ne pourrait pas tenir encore bien longtemps. Il avait tenté des remèdes traditionnels, se procurant des herbes auprès de Hamzâoui l’herboriste, et avait même sollicité les conseils d’un vieux chauffeur de taxi qui avait roulé sa bosse dans le monde entier.

Les yeux du cheikh Ateyya s’allumèrent dans l’obscurité. Osta Abdou perçut comme un bruit de cartes battues, de chiffres marmonnés, d’invocations murmurées par une voix fluette ; il n’osait pas lever les yeux, mais le cheikh lui semblait de toute façon insensible à sa présence, tandis que se poursuivait l’énigmatique battage de cartes. D’une voix cassée par le désespoir, il soupira que s’il ne guérissait pas, elle n’hésiterait pas à le chasser de la maison. Après un moment de silence, le cheikh dit : "Reviens me voir ce vendredi, mais sois là avant le lever du soleil."

2

Sayyed effendi1 Takarli est fonctionnaire à la direction générale des Consignations ; on le voit souvent rentrer dans l’impasse en compagnie de messieurs bien mis, arborant d’élégantes lunettes, leurs chemises ornées de boutons de manchettes, leurs chaussures impeccablement cirées. On les aperçoit parfois munis de luxueuses serviettes noires dont le prix atteindrait, si l’on en croit certains riverains de Zaafarâni, vingt livres pièce. Leur apparition suscite de multiples interrogations : S’agit-il de membres de sa famille ? De relations influentes ? Il est clair que certains d’entre eux occupent des postes haut placés au sein de ministères ou d’administrations influentes, et les relations que Takarli entretient avec eux ont grandement facilité la vie des riverains.

Il n’a pas déçu les attentes de sett Waguîda lorsqu’elle lui a demandé d’intercéder en faveur de son fils Ismaïl. Celui-ci venait d’achever ses études primaires, et sa mère désirait le faire admettre dans un centre de formation professionnelle, afin qu’à l’issue d’un court stage, il sorte pourvu d’un métier et épargne à sa famille des dépenses ruineuses.

Il aide aussi les riverains à surmonter leurs soucis quotidiens ; lorsque la bouche d’égout déborde sous la pression des eaux usées, il passe un coup de téléphone, ce qui provoque aussitôt l’arrivée en nombre d’employés municipaux qui s’activent pour réparer les dommages et restituer à l’impasse toute sa propreté.

Quand Aleyya, la fille de sett Khadîga la Saïdeyya1, a été piquée par un scorpion, il l’a accompagnée à l’hôpital. Au retour, elle s’est émerveillée de sa façon de parler aux médecins, de s’adresser au personnel infirmier, on aurait dit un ministre ou un haut responsable. C’est le seul capable de faire rétablir l’électricité dans l’impasse quelques minutes seulement après l’interruption du courant. On commente volontiers la manière dont il compose le numéro de téléphone, l’intonation particulière avec laquelle il crie : "Allô !" C’est le seul qui puisse utiliser à toute heure le téléphone installé dans l’établissement de maître Dâtouri, le cafetier. Toutefois, malgré les nombreux services qu’il rend aux riverains de Zaafarâni, il ne les fréquente pas, nul n’a jamais été admis à visiter son appartement.

On affirme qu’il possède un réfrigérateur, un chauffe-eau et un magnétoscope. Aucune femme n’a jamais réussi à l’espionner, son appartement étant situé au dernier étage de l’immeuble d’Oumm2 Kawthar, c’est la cinquième maison à droite en entrant dans l’impasse ; face à elle on ne trouve que la maison à deux étages du Hâgg Abdel‘alîm ; l’appartement de Sayyed effendi est donc sans vis-à-vis.

En date du 4 août 1971, Oumm Soheir a fait part à sett Bothaïna d’une information importante : elle a vu Sayyed effendi arriver en compagnie d’un individu brun de peau, vêtu d’une gallabieh et coiffé d’un oqâl3 ; elle a imité ses expressions : "Eich, madri, akhi… Eh, qu’est-ce que j’en sais, mon frère !" avant d’esquisser une moue méprisante. Pour Bothaïna, Sayyed effendi est décidément un homme énigmatique… Qui plus est, sa jolie épouse persiste à ignorer les femmes de l’impasse. S’il lui arrive de se montrer quelques instants sur le balcon, elle n’adresse pas le moindre signe à ses voisines et affiche en permanence une expression de dégoût.

"Les maisons sont closes sur leurs secrets", soupire Oumm Soheir. "Si elle est si hautaine et ne daigne même pas saluer ses voisines, rétorque Bothaïna, qu’est-ce qui la retient dans l’impasse, pourquoi ne déménage-t-elle pas pour un quartier plus chic ? Au moins elle y trouverait des égales, des voisines avec qui échanger des visites."

Les femmes du quartier l’épient, elles ne perdent aucun de ses gestes lorsqu’elle apparaît sur le balcon pour suspendre le linge ou encore pour vider un seau : elle attend que les passants se soient éloignés avant d’en déverser le contenu dans l’impasse. A peine a-t-elle parcouru la dizaine de mètres séparant le seuil de la maison de l’entrée de l’impasse que les femmes s’empressent de commenter sa mise, essayant de deviner combien coûtent ses vêtements, chez qui elle les a fait confectionner.

Ses parfums capiteux et sa coiffure élaborée suscitent également un intérêt marqué. Sa taille haute, qui évoque une plante verte bien arrosée, et sa démarche preste éveillent l’admiration des observateurs. L’an dernier, Oweiss le mitron a juré qu’en allant récupérer des plateaux de farine chez Hassan effendi Anwar, il avait aperçu une voiture garée midân al-Hussein, avec à son bord Sayyed effendi et son épouse. La femme de Hassan effendi s’est alors souvenue de ce que lui avait rapporté son fils Hassanein : en rentrant du cinéma – il était tard – il avait vu le couple descendre d’une voiture rouge. Oweiss a rétorqué que, pour lui, la voiture était blanche. Elle a répété l’histoire à son mari mais il l’a rabrouée, ils vivent leur vie et n’ont que faire de savoir comment roule Sayyed effendi ou qui que ce soit. Il a d’ailleurs enjoint à son fils Hassanein de ne plus rapporter de telles histoires.

Quant à sett Oumm Nabîla, elle a écouté ces propos en gardant ses distances : elle n’aime pas se laisser aller aux commérages, de peur que l’ire divine ne retombe sur sa fille Nabîla, qui n’est toujours pas mariée. Néanmoins, elle n’a pu s’empêcher de formuler une remarque : un jour, elle a aperçu des bouteilles d’alcool vides au milieu des ballots d’ordures emportés par Abdou el-Wahâti le balayeur. Comme elle lui demandait d’où elles provenaient, il a répondu : "De chez Sayyed effendi." Pour elle, c’est un homme aux idées modernes, qui invite fréquemment ses connaissances à veiller chez lui. Les voisins n’ont jusqu’à présent jamais eu à s’en plaindre.

Certes, les incidents se sont multipliés à Zaafarâni ces derniers temps, mais d’une certaine manière, ils n’ont rien d’inhabituel par rapport à ce que l’impasse a toujours connu. Il arrive souvent que les riverains soient réveillés en pleine nuit par une dispute surgie dans un foyer voisin : un tel menace de se jeter par la fenêtre ou se met au balcon pour proférer des insultes – quand bien même leur destinataire se trouve à l’intérieur de l’appartement. Des familles sont notoirement coutumières du fait. Certains conflits sont connus de tous : ainsi des querelles à répétition entre Zannouba, l’infirmière, et son mari Omar – celui-ci a travaillé un temps comme receveur avant d’être licencié pour une raison demeurée inconnue –, des disputes de la famille d’Oumm Soheir, ou encore des insultes criées par la blanche Farîda à la figure de son mari Hussein Tête-de-Radis – scènes de ménage non dénuées de drôlerie et, à ce titre, très appréciées des riverains. Il faut dire qu’elles sont inoffensives, et prennent un tour comique lorsque Farîda se refuse aux entreprises de son nain de mari, au point qu’il finit par quitter le domicile conjugal en signe de protestation. Elle sort sur le balcon et lui tire la langue ou s’amuse à l’asperger d’eau. Cependant, il n’a pas plus tôt disparu derrière le premier virage qu’elle entame une conversation avec n’importe laquelle de ses voisines, comme si de rien n’était.

L’impasse redoute les colères de sett Bothaïna car cette dernière connaît une quantité insurpassable d’injures et d’expressions obscènes dont elle peut débiter des bordées entières en un rien de temps ; lorsqu’elle en vient aux mains avec une rivale, elle est capable de la terrasser et de rouer de coups de savate les parties les plus charnues de son anatomie.

Les riverains n’attendent pas qu’une querelle dégénère, souvent les voisins se rendent auprès de la famille en conflit, passent des heures à écouter les récriminations formulées à grands cris par chacun des adversaires. Il arrive que certains menacent de se suicider et, joignant le geste à la parole, entreprennent de s’asperger d’essence ou s’élancent pour se jeter par la fenêtre. Dans ces cas-là, c’est toute l’impasse qui accourt, des cris s’élèvent, et c’est ainsi que les secrets les plus intimes de Zaafarâni deviennent publics, sans que nul n’y trouve à redire.

Que des cris s’élèvent de l’appartement de Takarli, voilà qui était sans précédent. Dans les premiers instants, Dâtouri pensa que les voix provenaient de chez Qarqar le musicien, mais en tendant l’oreille, il trouva leur timbre inhabituel. Intrigué par cette sonorité si particulière, il ressentit un besoin irrépressible de mettre en branle son corps imposant et d’ouvrir la fenêtre afin d’en identifier la source. A son plus grand étonnement, cela venait de chez Takarli. Quant à Atef, le diplômé supérieur qui habitait au troisième étage de la même bâtisse et qui s’intéressait à Ekrâm, la femme de Takarli, il déclara qu’en entendant les cris et les bris de vaisselle, il s’était penché par l’auvent de la cour intérieure. De là, il pouvait distinguer le moindre mouvement dans l’immeuble.

Zaafarâni était habituellement plongée dans un lourd silence l’impasse était à l’écart des grandes voies de circulation fréquentées par les voitures ou les tramways, les enfants se réfugiaient dans les maisons dès la tombée de la nuit, leurs braillements cessaient et le vacarme cédait progressivement la place au silence. C’est pourquoi la voix de Takarli était bien audible : il dialoguait avec un personnage parlant avec précipitation. De ce fait, Atef ne put démêler ses propos, d’autant que l’homme s’exprimait dans un drôle de sabir ; voici certaines des répliques prononcées par Takarli au cours de ce dialogue : "Je ne suis pas responsable", "je ne rendrai pas un millième", "le tort est de votre côté". Le lendemain et le surlendemain, les disputes se répétèrent et on entendit de nouveaux éclats de voix provenant de chez Takarli. Le quatrième jour, Atef, maître Dâtouri, Hassanein – le fils de Hassan effendi Anwar –, ainsi qu’Oumm Soheir, tous purent entendre la voix douce et sanglotante d’Ekrâm murmurer : "J’ai beaucoup enduré… je ne peux plus supporter cela… je ne peux plus…"

3

Nom : Hussein el-Hârouni, alias Tête-de-Radis…

Profession : Epicier, remplit également l’office de messahharâti1 durant les nuits de ramadan, charge qu’il a héritée de son père.

Lieu de naissance : 3, impasse Zaafarâni.

Domicile actuel : 3, impasse Zaafarâni.

Signes particuliers : Mesure 127 centimètres, la tête se dresse au-dessus des épaules suivant un angle anormal, elle est effilée comme un sucre d’orge ou une tête de radis, les yeux sont arrondis comme des billes, avec des pupilles tombantes qui donnent à l’individu l’air d’être perpétuellement aux abois, les lèvres sont gonflées et il arrive qu’un fin filet de salive lui coule entre les commissures des lèvres et le menton.

État civil (extraits) : Aux derniers jours de décembre 1957, Hussein Tête-de-Radis s’est installé à la terrasse du café Dâtouri ; c’était une matinée ensoleillée, les rues étaient vides de passants. Une jeune fille claire de peau qui porte à la main une boîte de fer-blanc – par la suite, il a appris qu’elle allait faire des courses – s’est arrêtée à sa hauteur. Elle a adressé un sourire à une autre fille qui venait de la direction opposée, la complimentant sur sa robe et lui demandant qui était sa couturière. Tête-de-Radis a dû s’avancer légèrement pour regarder la jeune fille, il a pris le temps de bien l’observer, remarquant son teint clair et jusqu’aux petites taches de rousseur qui mouchetaient ses joues. Il s’est penché vers maître Dâtouri : "De qui donc est-ce la fille ?" Après un regard appuyé, le maallim1 a répliqué : "Tu veux l’épouser ?" Les narines de Tête-de-Radis se sont dilatées, il a resserré les lèvres sur l’embout du narghilé, et a secoué la tête rêveusement en priant à haute voix pour que ce vœu se réalise. Le maallim a alors consenti à livrer quelques informations : "Farîda – c’est son nom – est la fille du brigadier Hedqa, une bonne âme du quartier al-Hussein. Il n’a jamais fait de tort à quiconque et ne se drogue pas. Pourtant, il lui serait facile de se procurer gratuitement les substances interdites, puisqu’il est affecté au commissariat de Darb el-Ahmar dont dépend Châre‘2 el-Bâtneyya, cet endroit infesté de revendeurs de haschich et d’opium. Il est père de sept enfants : trois garçons et quatre filles." Dâtouri a ajouté que le père ne lui refuserait certainement pas une demande, au contraire, il verrait celle-ci d’un bon œil, Farîda étant son aînée. Le même jour, et avant que les démarches aient été entamées, Tête-de-Radis a grimpé précipitamment jusqu’à la terrasse de l’immeuble où sa mère Oumm el-Kheir et lui occupent ensemble une petite chambre.

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lundi, 08 octobre 2007

L'immeuble Yacoubian ('Imrat Yaqubyan) - Alaa El Aswany - 2004

bibliotheca l immeuble yacoubian

Au Caire, l'immeuble Yacoubian construit en 1934 l'actuelle rue Talaat Harb (nommé dans le roman par son ancien nom de Soliman Pacha) par le millionnaire arménien Hagop Yacoubian est un symbole de l'ère nassérienne, un véritable vestige d'une splendeur révolue, dont la façade cache mal la réalité contemporaine: une immense misère sociale et morale. Car depuis l'époque de sa construction, ses riches occupants ont pour beaucoup fui le pays lors des nationalisations pour laisser place à une classe sociale bien plus basse. Et petit à petit Alaa El Aswany nous dresse une formidable galerie de personnages des plus hétéroclites qui vivent dans et autour de l'immeuble Yacoubian, le véritable personnage principal du roman. On y retrouve Taha, le fils du concierge qui rêve de devenir mais qui par amertume va se lier à des islamistes, le journaliste Hatem qui vit mal son homosexualité, l'affairiste et politicien corrompu Azzam, le vieil aristocrate Zaki qui est descendant d'une riche famille déchue, la belle Boussaïna qui cherche à travailler honnêtement sans devoir subir l'harcèlement de son patron...

L'immeuble Yacoubian, publié pour la première fois en 2004, est le premier roman de l'écrivain Alaa el Aswany qui lui-même pratiquait le métier de dentiste dans le véritable immeuble Yacoubian. Le roman a immédiatement été un succès à travers le monde arabe, et peu après à travers le monde tout court. Et pour cause le roman est réellement une réussite.
Alaa el Aswany nous dresse à travers son roman un impressionnant portrait de la société égyptienne et arabe d'aujourd'hui en nous décrivant dans son microcosme de l'immeuble Yacoubian tous les maux qui minent cette société et cela en nous expliquant jusqu'aux racines mêmes de ces maux. Et cela il l'écrit dans un style romanesque classique semblable à celui des grands maîtres du réalisme social égyptien, dont par exemple le Prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz, auteur notamment de la Trilogie du Caire qui ne se déroule également que au sein d'un seul quartier. Et dans ce microcosme on voit les différentes classes s'affronter sans cesse et dans lequel les rapports, dont les rapports sexuels ressemblent plus à une métaphore de cette éternelle lutte des classes. Et Alaa el Aswany nous mène avec beaucoup de réalisme et d'objectivité, mais aussi avec tendresse et humour, à travers ce monde qui comme finalement partout est fait de petites et grandes misères, de joies, de conflits. Sans tabous aucuns le récit est d'une grande clairvoyance. Alaa el Aswany réussit là un véritable coup de maître.

L'immeuble Yacoubian est un véritable chef-d'oeuvre.

A lire absolument!

 

Extraits : premières lignes

Cent mètres à peine séparent le passage Bahlar où habite Zaki Dessouki de son bureau de l'immeuble Yacoubian, mais il met, tous les matins, une heure à les franchir car il lui faut saluer ses amis de la rue : les marchands de chaussures et leurs commis des deux sexes, les garçons de café, le personnel du cinéma, les habitués du magasin de café brésilien. Zaki bey connaît par leur nom jusqu'aux concierges, cireurs de souliers, mendiants et agents de la circulation. Il échange avec eux salutations et nouvelles. C'est un des plus anciens habitants de la rue Soliman-Pachas. Arrivé à la fin des années 1940, après ses études en France, il ne s'en est plus jamais éloigné. Pour les habitants de la rue, c'est un aimable personnage folklorique, vêtu été comme hiver d'un complet dont l'ampleur dissimule un corps maigre et chétif, une pochette soigneusement repassée et assortie à la couleur de la cravate dépassant de la poche de la veste, son fameux cigare à la bouche - du temps de sa splendeur, c'était un luxueux cigare cubain, maintenant il fume un mauvais spécimen local à l'odeur épouvantable et qui tire mal -, son visage ridé de vieillard, ses épaisses lunettes, ses fausses dents brillantes et ses cheveux teints en noir dont les rares mèches sont alignées de gauche à droite pour cacher un crâne dégarni. En un mot, Zaki Dessouki est un personnage de légende, ce qui rend sa présence attachante, et pas totalement réelle, comme s'il pouvait disparaître d'un moment à l'autre, comme si c'était un acteur qui jouait un rôle et dont on savait qu'une fois la représentation terminée il allait enlever ses vêtements de scène pour reprendre ses habits de tous les jours.

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mercredi, 09 mai 2007

Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz - 1956

bibliotheca impasse des deux palais

Tout commence au Caire pendant la Première Guerre mondiale dans le quartier de la rue nommée l'Impasse des deux palais. Ahmed Abd El Gawwad est un commerçant plutôt prospère et très réputé dans le quartier. Il est également connu pour ses nombreuses sorties et sa bonne compagnie. A la maison il est le père d'une famille composée de trois fils Yasine (21 ans) d’une première épouse répudiée, Fahmi en fin d’adolescence, et Kamal encore enfant et de deux filles Khadiga (20 ans) et Aïsha (16 ans). Sa femme est Amina, une brave et docile maîtresse de maison. Mais à domicile Ahmed Abd El Gawwad donne le visage d'un père tyrannique qui élève ses enfants en toute sévérité. Même s'il les aime tendrement, il ne le leur montrera jamais. Kamal, a un profond respect pour son père, mais du haut de ses 8 ans, la terreur n'est pas encore de mise. Fahmi, quant à lui, peut parler avec son père sans trop de problème, car il entre bientôt en faculté. Quant à Yasine il aimerait connaître son père autrement qu'à travers la peur et avoir la force de s'opposer de temps en temps à lui. Amina est une épouse totalement effacée devant lui:  elle le considère comme son seigneur et maître, se lève la nuit pour l'attendre derrière le moucharabieh afin de l'aider à se changer et à se mettre au lit. Sa vie se déroule tous les jours de la même manière, elle s'occupe des différentes tâches ménagères en alternance avec ses deux filles: Khadiga et Aïsha. Jamais elle ne sort de sa maison et jamais elle n élève la voix devant son  mari. Toute la famille vit d'ailleurs cloîtrée à l'intérieur de la maison. Seuls les garçons sont scolarisés et Yasine, qui a atteint l'âge adulte, est le seul à pouvoir sortir comme beau lui semble. Ainsi sont les traditions, et ainsi Ahmed Abd El Gawwad veut mener sa vie familiale. Mais son intransigeance va générer une révolte sourde, discrète et cependant efficace de la part de ses enfants. Pour Ahmed Abd El Gawwad tout semble figé ainsi ainsi dans le temps, mais finit quand même par bouger malgré lui. En effet dehors le monde est en ébullition, La Guerre mondiale fait rage, L'Egypte est en quête de son indépendance et les mœurs de la société égyptienne commencent petit à petit à évoluer. Ahmed Abd El Gawwad sera tiraillé entre de nombreux choix concernant sa vie: Aïsha est demandée en mariage avant sa sœur aînée, Yasine commence à faire des bêtises et veut également se marier, Fahmi participe à des manifestations estudiantines dirigées contre l'occupant britannique. Tous les choix que Ahmed Abd El Gawwad devra faire devront être en accord avec la pression sociale et religieuse qui s'exerce dans son pays et devra ainsi se débattre à travers toutes ces contradictions, y compris les siennes.

L'impasse des deux palais est le premier volet d’une immense et magnifique trilogie, dite la Trilogie du Caire, ayant pour sujet l'évolution d'une famille bourgeoise modeste dans l'entre-deux-guerres. Ce roman sera suivi par Le Palais du désir (Qasr al-Chawq, 1957) et Le jardin du passé (Al-Sukkariyya, 1957), les deux derniers volets traitant chacun d'une génération suivante de la même famille. Naguib Mahfouz nous y fait vivre l'intimité d'une famille musulmane entre 1917 et 1919, année de la révolution égyptienne, en nous décrivant avec beaucoup de réalisme et de sensibilité le quotidien de ces gens. Mais Mahfouz confronte également cette famille très traditionnelle aux chamboulements du monde extérieur, la révolution et à l'évolution des mœurs qui se prépare en Egypte. D'ailleurs le titre Bayn al-Qasrayn traduit de l'arabe mot à mot  signifie entre deux palais, ce qui outre le nom d'une rue est également une image de l'Egypte qui  à cette époque était en pleine transition entre deux états. Chaque personnage joue un rôle bien particulier face à ce qui se passe: Ahmed Abd El Gawwad est le personnage plus traditionaliste, Amina, sa femme effacée et soumise, Kamal voit le monde avec ses yeux d'enfants, Fahmi est militant politique, Yasine est le playboy qui ne s'intéresse qu'à peu de choses sauf lui-même, Khadiga la sérieuse et Aïsha est plus frivole. Le récit se concentre avant tout sur ce qui se passe dans le foyer à travers ses différentes crises, d'ailleurs lorsque les filles se marient et quittent la maison, elles deviennent secondaires au récit. Ahmed Abd El Gawwad en tant que père intransigeant est respecté et craint à la fois. Les enfants veulent lui plaire mais leur transgressions leur causent d'énormes remords surtout inspirés par la peur de décevoir leur père. Mahfouz fait avancer cette histoire que très lentement, il s'agît d'ailleurs plus d'une chronique familiale que d'un véritable roman à action. Les événements mineurs et majeurs se succèdent petit à petit et cela permet d'ailleurs de donner au lecteur une belle image de cette société orientale. Le style de Mahfouz est inimitable, tant dans la poésie de sa prose que dans la justesse des mots qu'il utilise et des descriptions qu'il fait.

L'impasse des deux palais est une oeuvre magistrale de cet auteur égyptien lauréat du Prix Nobel en 1988.

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Voir également:
- biographie et bibliographie de Naguib Mahfouz
- La Belle du Caire (Al-Qâhira al-jadîda) - Naguib Mahfouz (1945), présentation

- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), citations

jeudi, 31 août 2006

Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz - 1956 - citations

Toujours suite au décès hier, mercredi 30 août 2006, du grand écrivain égyptien Naguib Mahfouz à l'âge de 94, voici une série de citations toutes tirées de l'un de ses romans les plus célèbres: Impasse des deux Palais, premier volume de la Trilogie du Caire, paru en 1956 et traduit en français en 1987.

 

 

"Quand on a la foi, le coeur suffit à vous guider."



"Tous ceux qui débutent modestement ne finissent pas par arriver."



"Le sage ne doit pas s'entêter si la chance lui a fait grise mine."



"La vie est sage de nous tromper, car si elle nous disait dès le début ce qu'elle nous réserve, nous refuserions de naître."



"Que celui qui meurt d'amour meurt donc de chagrin, car il n'y a rien de bon à aimer sans mourir."



"L'homme est responsable de tout, pourvu qu'il le veuille."



"Le poète est parti, la radio a pris sa place."



"Si l'argent est le but de ceux qui se disputent le pouvoir, il n'y a pas de mal à ce qu'il soit aussi le but des malheureux électeurs."



"La patience est la clé de la délivrance."



"La réflexion est une arme à deux tranchants."



Extraits de Bayn al-Qasrayn 1956 (trad. française Impasse des deux palais, 1987). Volume I de La Trilogie du Caire

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Voir également:
- biographie et bibliographie de Naguib Mahfouz
- La Belle du Caire (Al-Qâhira al-jadîda) - Naguib Mahfouz (1945), présentation

- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), présentation

mercredi, 30 août 2006

Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988 - biographie et bibliographie

Annonce aujourd'hui du décès de Naguib Mahfouz, grand écrivain égyptien de langue arabe et lauréat du prix Nobel de littérature en 1988.

Naguib Mahfouz est souvent considéré comme le « père tutélaire » de la littérature égyptienne, à la fois pour son rôle d’animateur de la vie littéraire contemporaine, et parce qu’il a été parmi les premiers à adapter la langue arabe littéraire à la forme du roman, qui est un genre occidental. Avant lui, l’avant-garde littéraire était surtout poétique. Il y avait quelques précurseurs (comme Muhamad Husayn Haykal, auteur de Zainab, publié en 1914). Mais aucun ne s’est attaqué, avant lui, au réalisme social, avec de longs romans qui font revivre tout un univers, à la manière de Tolstoï ou de Dickens.

Il est né le 11 décembre 1911 dans une famille de la bourgeoisie cairote et fait des études de philosophie à l'université du Caire (alors université Fouad Ier). Il commence à écrire dès l'âge de 17 ans et publie ses premiers essais d’écriture dans les revues littéraires des années 1930.Il publie sa première nouvelle en 1939. Diplômé, il obtient un poste de fonctionnaire et décide de se consacrer à la réécriture romanesque de l’histoire de l’Égypte. Le relatif échec des premiers romans, situés dans l’Égypte pharaonique, et peut-être l’urgence du contexte de l’Égypte, durement affectée par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale l’amènent à renoncer à ce projet pour plonger dans l’histoire immédiate. Désormais, ses romans ont pour cadre Le Caire contemporain, dont il décrit les bouleversements sociaux dans une veine réaliste (Zuqâq al-midaqq trad. en français Passage des miracles, 1947; Bidâya wa-nihâya trad. en français Vienne la nuit, 1949).

Ses premiers romans écrits, Mahfouz ne connaît cependant toujours pas le succès. En 1952, après avoir achevé l’énorme roman de plus de quinze cents pages qui deviendra la Trilogie du Caire (Impasse des deux palais, 1956; Le Palais du désir, 1957; Le Jardin du passé, 1957), Mahfouz délaisse l’écriture romanesque pour le scénario - forme d’écriture moins noble mais mieux rémunérée. La Trilogie sera publiée en 1956-1957 lèvera et dera enfin reconnaître son auteur Avec cette saga familiale doublée d’une fresque historique de l’Égypte, de la révolution de 1919 aux dernières années de la monarchie, Mahfouz est en phase avec la nouvelle donne politique issue du changement de régime de 1952 et avec un mouvement littéraire et artistique qui privilégie le réalisme sous toutes ses formes.

Il s’en détourne pourtant avec son roman suivant, Awlad haretna, 1959 (trad. française Les fils de la médina), tournant dans sa carrière et dans l’histoire du roman arabe. Il y renoue en effet avec la riche tradition de la fiction allégorique pour développer une critique des dérives autoritaires du régime de Nasser, président de l'apoque de l'Egypte, et, au-delà, une réflexion pessimiste sur le pouvoir. Publié en feuilleton dans le quotidien Al-Ahram, ce roman est attaqué par les oulémas qui le jugent blasphématoire, puis frappé d’une interdiction officieuse de publication en Égypte (il sera publié à Beyrouth en 1967). En même temps, le scandale contribue à asseoir sa réputation et n’affecte pas sa carrière (il occupe alors, jusqu’à sa retraite en 1971, des fonctions de direction dans les appareils culturels étatiques). Il publie beaucoup : des nouvelles dans la presse, reprises en recueils, et près d’un roman par an, revenant au plus près d’un réalisme critique (Tharthara fawq al-Nîl trad. en français Dérives sur le Nil, 1966 ; Miramar, 1967) ou dissimulant son message dans des textes à clés (Al-Liss wa-l-kilâb trad. en français Le Voleur et les chiens, 1961 ; Al-Tarîq trad. en français La Quête, 1965). Ses grands romans réalistes sont adaptés au cinéma l’un après l’autre, ce qui lui donne accès à un public incomparablement plus vaste que celui de l’écrit.

Proche de jeunes écrivains - les Gamal Ghitany, Sonallah Ibrahim, Baha Taher, Ibrahim Aslan, Mohammed El Bisatie, etc. - Mahfouz reprendra volontiers à son compte, dans ses romans ultérieurs, leurs innovations esthétiques. Mais c’est lorsqu’il renoue avec sa source d’inspiration favorite, le vieux Caire de son enfance (Hikayât hârati-nâ trad. en français Récits de notre quartier, 1975 ; Malhamat al-harafîch trad. en français La Chanson des gueux, 1977), qu’il est au sommet de son art.

Demeuré fidèle tant à ses convictions politiques libérales qu’à sa conception de la littérature, il fait figure dans les années 1980 de maître respecté pour ses qualités morales et son apport massif au roman arabe, mais souvent contesté pour ses options politiques (notamment son soutien à la paix égypto-israélienne). Le prix Nobel qui lui est décerné en octobre 1988 va bousculer sa routine de retraité, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : ce prix, le premier attribué à un écrivain arabe, lui donne accès au marché mondial (ses traductions se comptent aujourd’hui par centaines, dans plusieurs dizaines de langues). Le pire : dans un contexte d’affrontement violent entre le pouvoir et la fraction radicale de l’opposition islamiste, mais aussi de raidissement moral et religieux qui touche peu ou prou toutes les couches de la société égyptienne, la polémique autour de Awlad haretna refait surface et Naguib Mahfouz survit miraculeusement à une tentative d’assassinat à l’arme blanche (octobre 1994) perpétrée par deux jeunes fanatiques islamistes.

Naguib Mahfouz, quasiment aveugle dans ses dernières années tout en continuant à dicter ses textes, a été hospitalisé le 16 juillet 2006 à l'hôpital de la Police du Caire pour une insuffisance rénale et une pneumonie. Il décèdera ce 30 août 2006

Au cours de sa carrière qui s'étend sur près de soixante ans, Naguib Mahfouz a publié plus de 50 romans et recueils de nouvelles.

- 'Abath al-aqdâr, roman 1939 (trad. française La Malédiction de Râ, 1998)
- Radôbîs, roman 1943 (trad. française L'Amante du pharaon, 2005)
- Kifâh Tîba (trad. française Le combat de Thèbes), roman 1944
- Al-Qâhira al-jadîda, roman 1945 (trad. française La Belle du Caire, 2000)
- Khân al-Khalîlî, roman 1946 (trad. française Le Cortège des vivants : Khan al-Khalili, 1999)
- Zuqâq al-midaqq, roman 1947 (trad. française Passage des Miracles, 1970)
- Hams al-junûn (trad. française Le murmure de la folie), nouvelles, 1947
- Al-Sarâb, roman 1948 (trad. française Chimères, 1992)
- Bidâya wa-nihâya, roman 1949 (trad. française Vienne la Nuit, 1996)
- La Trilogie du Caire : Volume I : Bayn al-Qasrayn, roman 1956 (trad. française Impasse des Deux-Palais, 1987)
- La Trilogie du Caire : Volume II : Qasr al-Chawq, roman 1957 (trad. française Le Palais du désir, 1987)
- La Trilogie du Caire : Volume III : Al-Sukkariyya, roman 1957 (trad. française Le Jardin du passé, 1989)
- Awlâd hâratinâ, roman 1959 (trad. française Les Fils de la médina, 1991)
- Al-Liss wa-l-kilâb, roman 1961 (trad. française Le voleur et les chiens, 1985)
- Al-Simmân wa-l-Kharîf (Les cailles et l'automne), roman 1962
- Dunya Allâh, nouvelles 1962 (trad. française Le Monde de Dieu, 2000)
- Al-Tarîq, roman 1964 (trad. française La Quête, 1997)
- Bayt sayyi' al-sum'a (trad. française Une maison mal famée), nouvelles 1965
- Al-Chahhâdh, roman 1965 trad. française Le Mendiant, 1997)
- Tharthara fawq al-Nîl, roman 1966 (trad. française Dérives sur le Nil, 1989)
- Mîrâmâr, roman 1968 (trad. française Miramar, 1990)
- Khammârat al-Qitt al-Aswad (trad. française Le cabaret du Chat Noir), nouvelles 1969
- Tahta al-Midhalla (trad. française Sous l'abri), nouvelles 1969
- Hikâya bi-lâ bidâya wa-lâ nihâya (trad. française Histoire sans commencement ni fin), nouvelles 1971
- Chahr al-'asal (trad. française La lune de miel), nouvelles 1971
- Al-Marâyâ, roman 1972 (trad. française Miroirs, 2001)
- Al-Hubb taht al-matar (trad. française L'Amour sous la pluie), nouvelles 1973
- Al-Jarîma (trad. française Le Crime), nouvelles 1973
- Al-Karnak (trad. française Karnak), nouvelles 1974
- Hikayât hârati-nâ, récits 1975 (trad. française Récits de notre quartier, 1988)
- Qalb al-Layl (trad. française Au cœur de la nuit), nouvelles 1975
- Hadrat al-muhtaram (trad. française Son Excellence), roman 1975
- Malhamat al-harafîch, roman 1977 (trad. française La Chanson des gueux, 1989)
- Al-Hubb fawq hadabat al-haram, nouvelles 1979 (trad. française L'Amour au pied des pyramides, 1997), 1979
- Al-Chaytan ya'izh (trad. française Satan prêche), 1979
- 'Asr al-hubb (trad. française Le temps de l'amour), 1980
- Afrah al-Qubba (trad. française Les noces de Qobba), 1981
- Layâli Alf Layla (trad. française Les Mille et Une Nuits, 1997), 1982
- Ra'aytu fi-mâ yarâ al-nâ'im (trad. française J'ai vu dans mon sommeil), nouvelles 1982
- Al-Bâqi min al-zaman Sâ'a (trad. française Heure H-1), nouvelles 1982
- Amâm al-'arch (trad. française Devant le trône), roman 1983
- Rihlat Ibn Fattouma (trad. française Le voyage d'Ibn Fattouma), roman 1983
- Al-Tanzhîm al-sirrî (trad. française L'organisation secrète), nouvelles 1984
- Al-'A'ich fî l-haqîqa, roman 1985 (trad. française Akhénaton le Renégat, 1998)
- Yawma qutil al-za'îm, roman 1985 (trad. française Le Jour de l'assassinat du leader, 1989)
- Hadîth al-sabâh wa-l-masâ', roman 1987 (trad. française Propos du matin et du soir, 2002)
- Sabâh al-ward, roman 1987 (trad. française Matin de roses, 1998)
- Quchtumar, roman 1988
- Al-Fajr al-kâdhib (trad. française L'Aube trompeuse), nouvelles 1989
- Asdâ' al-sîra al-dhâtiyya, récits 1996 (trad. française Echos d'une autobiographie, 2004)

Voir également:
- La Belle du Caire (Al-Qâhira al-jadîda) - Naguib Mahfouz (1945), présentation
- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), présentation
- La Trilogie du Caire: Volume I: Impasse des deux palais (Bayn al-Qasrayn) - Naguib Mahfouz (1956), citations