jeudi, 17 février 2011

Anatomie d’un instant (Anatomía de un instante) - Javier Cercas - 2009

javier cercas, 23f, 23 fevrier 2003, essias politiques, essais historiques, Espagne, anatomie d'un instant, litterature espagnoleDébut années 1980, l’Espagne est une jeune démocratie qui se relève avec beaucoup de peines de plusieurs décennies de dictature franquiste. Mais le pays est loin d’être stable. Des attentats ont lieu, ainsi que des soulèvements populaires. Affaibli, le chef du gouvernement, Adolfo Suarez, démissionne et le Parlement est réuni le 23 février 1981 pour l’investiture du nouveau président. C’est alors que, sous les yeux des caméras, font irruption dans l’hémicycle des militaires sommant tous de se coucher à terre et tirant des coups de feu en l’air. Les images ne seront diffusés que le lendemain, à Madrid, comme ailleurs en Espagne, personne ne se doute encore que le pays est en train de sombrer à nouveau dans la dictature. Toutefois ce coup d’état avortera quelques jours plus tard, le roi refusant de s’allier aux militaires.

Dans Anatomie d’un instant, paru en 2009, l’écrivain Javier Cercas avait à l’époque été terriblement choqué par ces images, le premier coup d’état à être entièrement retransmis, et revient aujourd’hui sur ces événements en analysant cette crise avec une minutie rare, nous livrant ainsi une véritable anatomie d’un instant durant lequel tout aurait pu changer du tout au tout. D’ailleurs le fait que l’Espagne ait réussi à passer outre cet instant a démontré qu’en ce 23 février 1981 la démocratie espagnole est véritablement née pour s’inscrire dans la durée. Et cet instant l’auteur ne va jamais cesser de l’interroger, de l'interpréter dans tous les sens, tout en revoyant continuellement ces images filmés.
Mais l’auteur va conférer une analyse double à son texte, la première considérant avec précision l’état politique de l’Espagne, son évolution qui a permis ce coup d’état, décrit en tous détails et son évolution par après, et une deuxième bien plus personnelle et émotionnelle dans laquelle l’auteur se met lui-même en scène, lui fils de la démocratie par rapport à son père qui n’a surtout connu que la dictature.

Le résultat de cette Anatomie d’un instant est un texte d’une force incroyable, un portrait édifiant de cette Espagne libre naissante, vue et conté par l’un des tous grands auteurs espagnols contemporains.

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Présente édition : traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksander Grujicic, éditions Actes Sud, 28 août 2010, 427 pages

mardi, 03 février 2009

Le coffre et le revenant - Stendhal - 1837

bibliotheca le coffre et le revenant

Poussé à l'exil par l'effrayant Don Blas, maître de la police de Grenade qui convoite Inès, sa promise, Don Fernando de Cueva revient après quelques années pour pénétrer dans la demeure d'Inès et la ravir à son monstre de mari pour gagner l'Angleterre et enfin pouvoir vivre leur amour.

La nouvelle Le coffre et le revenant, sous-titrée Aventure en Espagne, de l'écrivain français Henri Beyle dit Stendhal raconte une histoire somme toute assez banale d'amour véritable empêché puis reconquis après de nombreuses aventures. L'originalité provient plus des personnages, aux comportements pas si romantiques que cela, donnant parfois l'aspect de véritables anti-héros. Un certain suspense est maintenu jusqu'à la fin et fait passer certaines longueurs un peu plus pénibles. Le style très classique de Stendhal est somptueux.

Le coffre et le revenant est une belle histoire d'amour de Stendhal se situant dans une Espagne en proie à toutes les passions.

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Texte intégral :

Par une belle matinée du mois de mai 182., don Blas Bustos y Mosquera, suivi de douze cavaliers, entrait dans le village d'Alcolote, à une lieue de Grenade. À son approche, les paysans rentraient précipitamment dans leurs maisons et fermaient leurs portes. Les femmes regardaient avec terreur par un petit coin de leurs fenêtres ce terrible directeur de la police de Grenade. Le ciel a puni sa cruauté en mettant sur sa figure l'empreinte de son âme. C'est un homme de six pieds de haut, noir, et d'une effrayante maigreur ; il n'est que directeur de la police, mais l'évêque de Grenade lui-même et le gouverneur tremblent devant lui. Durant cette guerre sublime contre Napoléon, qui, aux yeux de la postérité, placera les Espagnols du dix-neuvième siècle avant tous les autres peuples de l'Europe, et leur donnera le second rang après les Français, don Blas fut l'un des plus fameux chefs de guérillas. Quand sa troupe n'avait pas tué au moins un Français dans la journée, il ne couchait pas dans un lit : c'était un vœu.

Au retour de Ferdinand, on l'envoya aux galères de Ceuta, où il a passé huit années dans la plus horrible misère. On l'accusait d'avoir été capucin dans sa jeunesse, et d'avoir jeté le froc aux orties. Ensuite il rentra en grâce, on ne sait comment. Don Blas est célèbre maintenant par son silence ; jamais il ne parle. Autrefois les sarcasmes qu'il adressait à ses prisonniers de guerre avant de les faire pendre lui avaient acquis une sorte de réputation d'esprit : on répétait ses plaisanteries dans toutes les armées espagnoles.

Don Blas s'avançait lentement dans la rue d'Alcolote, regardant de côté et d'autre les maisons avec ses yeux de lynx. Comme il passait devant l'église on sonna une messe ; il se précipita de cheval plutôt qu'il n'en descendit, et on le vit s'agenouiller auprès de l'autel. Quatre de ses gendarmes se mirent à genoux autour de sa chaise ; ils le regardèrent, il n'y avait déjà plus de dévotion dans ses yeux. Son oeil sinistre était fixé sur un jeune homme d'une tournure fort distinguée qui priait dévotement à quelques pas de lui.

« Quoi ! se disait don Blas, un homme qui, suivant les apparences, appartient aux premières classes de la société n'est pas connu de moi ! Il n'a pas paru à Grenade depuis que j'y suis ! Il se cache. » Don Blas se pencha vers un de ses gendarmes, et donna l'ordre d'arrêter le jeune homme dès qu'il serait hors de l'église. Aux derniers mots de la messe, il se hâta de sortir lui-même, et alla s'établir dans la grande salle de l'auberge d'Alcolote. Bientôt parut le jeune homme étonné.

– Votre nom ?

– Don Fernando de la Cueva.

L'humeur sinistre de don Blas fut augmentée, parce qu'il remarqua, en le voyant de près, que don Fernando avait la plus jolie figure ; il était blond, et, malgré la mauvaise passe où il se trouvait, l'expression de ses traits était fort douce. Don Blas regardait le jeune homme en rêvant.

– Quel emploi aviez-vous sous les Cortès ? dit-il enfin.

– J'étais au collège de Séville en 1823 ; j'avais alors quinze ans, car je n'en ai que dix-neuf aujourd'hui.

– Comment vivez-vous ?

Le jeune homme parut irrité de la grossièreté de la question ; il se résigna et dit :

– Mon père, brigadier des armées de don Carlos Cuarto (que Dieu bénisse la mémoire de ce bon roi !) m'a laissé un petit domaine près de ce village ; il me rapporte douze mille réaux (trois mille francs) ; je le cultive de mes propres mains avec trois domestiques.

– Qui vous sont fort dévoués sans doute. Excellent noyau de guérilla, dit don Blas avec un sourire amer.

« En prison et au secret ! » ajouta-t-il en s'en allant, et laissant le prisonnier au milieu de ses gens.

Quelques moments après, don Blas déjeunait.

« Six mois de prison, pensait-il, me feront justice de ces belles couleurs et de cet air de fraîcheur et de contentement insolent. »

Le cavalier en sentinelle à la porte de la salle à manger haussa vivement sa carabine. Il l'appuyait par travers contre la poitrine d'un vieillard qui cherchait à entrer dans la salle à la suite d'un aide de cuisine apportant un plat. Don Blas courut à la porte ; derrière le vieillard, il vit une jeune fille qui lui fit oublier don Fernando.

– Il est cruel qu'on ne me donne pas le temps de prendre mes repas, dit-il au vieillard ; entrez cependant, expliquez-vous.

Don Blas ne pouvait se lasser de regarder la jeune fille ; il trouvait sur son front et dans ses yeux cette expression d'innocence et de piété céleste qui brille dans les belles madones de l'école italienne. Don Blas n'écoutait pas le vieillard et ne continuait pas son déjeuner. Enfin il sortit de sa rêverie ; le vieillard répétait pour la troisième ou quatrième fois les raisons qui devaient faire rendre la liberté à don Fernando de la Cueva, qui était depuis longtemps le fiancé de sa fille Inès ici présente, et allait l'épouser le dimanche suivant. À ce mot, les yeux du terrible directeur de police brillèrent. d'un éclat si extraordinaire, qu'ils firent peur à Inès et même à son père.

– Nous avons toujours vécu dans la crainte de Dieu et sommes de vieux chrétiens, continua celui-ci ; ma race est antique, mais je suis pauvre, et don Fernando est un bon parti pour ma fille. Jamais je n'exerçai de place du temps des Français, ni avant, ni depuis.

Don Blas ne sortait point de son silence farouche.

– J'appartiens à la plus ancienne noblesse du royaume de Grenade, reprit le vieillard ; et, avant la révolution, ajouta-t-il en soupirant, j'aurais coupé les oreilles à un moine insolent qui ne m'eût pas répondu quand je lui parle.

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes. La timide Inès tira de son sein un petit chapelet qui avait touché la robe de la madone del pilar, et ses jolies mains en serraient la croix avec un mouvement convulsif. Les yeux du terrible don Blas s'attachèrent sur ces mains. Il remarquait ensuite la taille bien prise, quoique un peu forte de la jeune Inès.

« Ses traits pourraient être plus réguliers, pensa-t-il ; mais cette grâce céleste, je ne l'ai jamais vue qu'à elle. »

– Et vous vous appelez don Jaime Arregui ? dit-il enfin au vieillard.

– C'est mon nom, répondit don Jaime en assurant sa position.

– Âgé de soixante et dix ans ?

– De soixante-neuf seulement.

– C'est vous, dit don Blas en se déridant visiblement ; je vous cherche depuis longtemps. Le roi notre seigneur a daigné vous accorder une pension annuelle de quatre mille réaux (mille francs). J'ai chez moi, à Grenade, deux années échues de ce royal bienfait, que je vous remettrai demain à midi. Je vous ferai voir que mon père était un riche laboureur de la vieille Castille, vieux chrétien comme vous, et que jamais je ne fus moine. Ainsi l'injure que vous m'avez adressée tombe à faux.

Le vieux gentilhomme n'osa manquer au rendez-vous.

Il était veuf, et n'avait chez lui que sa fille Inès. Avant de partir pour Grenade il la conduisit chez le curé du village, et fit ses dispositions comme si jamais il ne devait la revoir. Il trouva don Blas Bustos fort paré ; il portait un grand cordon par-dessus son habit. Don Jaime lui trouva l'air poli d'un vieux soldat qui veut faire le bon et sourit à tout propos et hors de propos.

S'il eût osé, don Jaime eût refusé les huit mille réaux que don Blas lui remit ; il ne put se défendre de dîner avec lui. Après le repas, le terrible directeur de police lui fit lire tous ses brevets, son extrait de baptême, et même un acte de notoriété, au moyen duquel il était sorti des galères, et qui prouvait que jamais il n'avait été moine.

Don Jaime craignait toujours quelque mauvaise plaisanterie.

– J'ai donc quarante-trois ans, lui dit enfin don Blas, une place honorable qui me vaut cinquante mille réaux. J'ai un revenu de mille onces sur la banque de Naples. Je vous demande en mariage votre fille dona Inès Arregui.

Don Jaime pâlit. Il y eut un moment de silence. Don Blas reprit :

– Je ne vous cacherai pas que don Fernando de la Cueva se trouve compromis dans une fâcheuse affaire. Le ministre de la police le fait chercher, il s'agit pour lui de la garotte (manière d'étrangler employée pour les nobles) ou tout au moins des galères. J'y ai été huit années, et je puis vous assurer que c'est un vilain séjour. (En disant ces mots il s'approcha de l'oreille du vieillard.) D'ici à quinze jours ou trois semaines, je recevrai probablement du ministre l'ordre de faire transférer don Fernando de la prison d'Alcolote à celle de Grenade. Cet ordre sera exécuté fort tard dans la soirée ; si don Fernando profite de la nuit pour s'échapper, je fermerai les yeux, par considération pour l'amitié dont vous l'honorez. Qu'il aille passer un an ou deux à Majorque, par exemple, personne ne lui dira plus haut que son nom.

Le vieux gentilhomme ne répondit point, il était atterré, et eut beaucoup de peine à regagner son village.

L'argent qu'il avait reçu lui faisait horreur.

« Est-ce donc, se disait-il, le prix du sang de mon ami don Fernando, du fiancé de mon Inès ? »

En arrivant au presbytère, il se jeta dans les bras d'Inès :

– Ma fille, s'écria-t-il, le moine veut t'épouser !

Bientôt Inès sécha ses larmes et demanda la permission d'aller consulter le curé, qui était dans l'église, à son confessionnal. Malgré l'insensibilité de son âge et de son état, le curé pleura. Le résultat de la consultation fut qu'il fallait se résoudre à épouser don Blas, ou dans la nuit prendre la fuite. Dona Inès et son père devaient essayer de gagner Gibraltar et s'embarquer pour l'Angleterre.

– Et de quoi y vivrons-nous ? dit Inès.

– Vous pourriez vendre votre maison et le jardin.

– Qui l'achètera ? dit la jeune fille fondant en larmes.

– J'ai des économies, dit le curé, qui peuvent monter à cinq mille réaux ; je vous les donne, ma fille, et de grand cœur, si vous ne croyez pas pouvoir faire votre salut en épousant don Blas Bustos.

Quinze jours après tous les sbires de Grenade, en grande tenue, entouraient l'église si sombre de Saint Dominique. À peine si en plein midi on y voit à se conduire. Mais, ce jour-là, personne autre que les invités n'osait y entrer.

À une chapelle latérale éclairée par des centaines de cierges, et dont la lumière traversait les ombrés de l'église comme une voie de feu, on voyait de loin un homme à genoux sur les marches de l'autel ; il était plus grand de toute la tête que ce qui l'entourait. Cette tête était penchée d'un air pieux, et ses bras maigres croisés sur sa poitrine. Il se releva bientôt, et montra un habit chargé de décorations, il donnait la main à une jeune fille dont la démarche légère et jeune faisait un étrange contraste avec sa gravité.

Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune épouse ; l'expression de ses traits et la douceur angélique qu'ils conservaient malgré son chagrin frappèrent le peuple quand elle monta en carrosse à la porte de l'église.

Il faut avouer que, depuis son mariage, don Blas fut moins féroce ; les exécutions devinrent plus rares. Au lieu de faire fusiller les condamnés par derrière, ils furent simplement pendus. Il permit souvent aux condamnés d'embrasser leur famille avant d'aller à la mort. Un jour, il dit à sa femme, qu'il aimait avec fureur :

– Je suis jaloux de Sancha.

C'était la sœur de lait et l'amie d'Inès. Elle avait vécu chez don Jaime sous le nom de femme de chambre de sa fille, et c'est en cette qualité qu'elle l'avait suivie dans le palais qu'Inès était venue habiter à Grenade.

– Quand je m'éloigne de vous, Inès, poursuivit don Blas, vous restez à parler seule avec Sancha. Elle est gentille, elle vous fait rire ; moi, je ne suis qu'un vieux soldat chargé de fonctions sévères ; je me rends justice, je suis peu aimable. Cette Sancha avec sa physionomie riante doit me faire paraître à vos yeux plus vieux de moitié. Tenez, voilà la clef de ma caisse, donnez-lui tout l'argent que vous voudrez, tout celui qui est dans ma caisse si cela vous plaît, mais qu'elle parte, qu'elle s'en aille, que je ne la voie plus !

Le soir, en rentrant de son bureau, la première personne que vit don Blas fut Sancha, occupée de sa besogne comme à l'ordinaire. Son premier mouvement fut de fureur ; il s'approcha rapidement de Sancha, qui leva les yeux et le regarda ferme, avec ce regard espagnol, mélange si singulier de crainte, de courage et de haie. Au bout d'un moment, don Blas sourit.

– Ma chère Sancha, lui dit-il, dona Inès vous a-t-elle dit que je vous donne dix mille réaux ?

– Je n'accepte de cadeaux que de ma maîtresse, répondit-elle, toujours les yeux attachés sur lui.

Don Bustos entra chez sa femme.

– La prison de Torre-Vieja, lui dit-elle, combien contient-elle de prisonniers en ce moment ?

– Trente-deux dans les cachots et deux cent soixante, je crois, dans les étages supérieurs.

– Donnez-leur la liberté, dit Inès, et je me sépare de la seule amie que j'aie au monde.

– Ce que vous m'ordonnez est hors de mon pouvoir, répondit don Blas.

Et de toute la soirée il n'ajouta pas un mot. Inès, travaillant près de sa lampe, le voyait rougir et pâlir tour à tour ; elle quitta son ouvrage et se mit à dire son chapelet.

Le lendemain, même silence. La nuit d'après, un incendie éclata dans la prison de Torre-Vieja. Deux prisonniers périrent. Mais, malgré toute la surveillance du directeur de la police et de ses gendarmes, tous les autres parvinrent à s'échapper.

Inès ne dit pas un mot à don Blas, ni lui à elle. Le jour suivant, en rentrant chez lui, don Blas ne vit plus Sancha, il se jeta dans les bras d'Inès.

Dix-huit mois avaient passé depuis l'incendie de Torre Vieja, lorsqu'un voyageur couvert de poussière descendit de cheval devant la plus mauvaise auberge du bourg de la Zuia, situé dans les montagnes à une lieue au midi de Grenade, tandis que Alcolote est au nord.

Cette banlieue de Grenade forme comme une oasis enchantée au milieu des plaines brûlées de l'Andalousie.

C'est le plus beau pays de l'Espagne. Mais le voyageur venait-il guidé par la seule curiosité ? À son costume, on l'eût pris pour un Catalan. Son passe-port, délivré à Majorque, était, en effet, visé à Barcelone, où il avait débarqué. Le maître de cette mauvaise auberge était fort pauvre. En lui remettant son passe-port, qui portait le nom de don Pablo Rodil, le voyageur catalan le regarda.

– Oui, seigneur voyageur, lui dit l'hôte, j'avertirai votre Seigneurie dans le cas où la police de Grenade la ferait demander.

Le voyageur dit qu'il voulait voir ce pays si beau ; il sortait une heure avant le lever du soleil et ne rentrait qu'à midi, par la plus grande chaleur, quand tout le monde est à dîner ou à faire la sieste.

Don Fernando allait passer des heures entières sur une colline couverte de jeunes lièges. Il voyait, de là, l'ancien palais de l'inquisition de Grenade, habité maintenant par don Blas et par Inès. Ses yeux ne pouvaient se détacher des murs noircis de ce palais, qui s'élevait comme un géant au milieu des maisons de la ville. En quittant Majorque, don Fernando s'était promis de ne pas entrer dans Grenade. Un jour il ne put résister à un transport qui le saisit ; il alla passer dans la rue étroite sur laquelle s'élevait la haute façade du palais de l'inquisition. Il entra dans la boutique d'un artisan, et trouva un prétexte pour s'y arrêter et pour parler. L'artisan lui montra les fenêtres de l'appartement de dona Inès. Ces fenêtres étaient à un second étage fort élevé.

Au moment de la sieste, don Fernando reprit le chemin de la Zuia, le cœur dévoré par toutes les fureurs de la jalousie. Il eût voulu poignarder Inès et se tuer ensuite.

« Caractère faible et lâche, se répétait-il avec rage, elle est capable de l'aimer, si elle se figure que tel est son devoir ! »

Au détour d'une rue, il rencontra Sancha.

– Ah ! mon amie ! s'écria-t-il sans faire semblant de lui parler. Je m'appelle don Pablo Rodil, je loge à l'auberge de l'Ange, à la Zuia. Demain, à l'angélus du soir, peux-tu te trouver auprès de la grande église ?

– J'y serai, dit Sancha sans le regarder.

Le lendemain à la nuit, don Fernando aperçut Sancha et marcha sans mot dire vers son auberge ; elle entra sans être vue. Fernando ferma la porte.

– Eh bien ? lui dit-il les larmes aux yeux.

– Je ne suis plus à son service, lui répondit Sancha. Voici dix-huit mois qu'elle m'a renvoyée sans sujet, sans explication. Ma foi, je crois qu'elle aime don Blas.

– Elle aime don Blas ! s'écria don Fernando en séchant ses larmes, cela me manquait.

– Quand elle me renvoya, reprit Sancha, je me jetai à ses pieds, la suppliant de m'apprendre la cause de ma disgrâce. Elle me répondit froidement : « Mon mari le veut. » Pas un mot avec ! Vous l'avez vue fort pieuse ; maintenant, sa vie n'est qu'une prière continuelle.

Pour faire sa cour au parti régnant, don Blas avait obtenu qu'une moitié du palais de l'inquisition, où il habitait, serait donnée à des religieuses clarisses. Ces dames s'y étaient établies, et venaient d'achever leur église. Dona Inès y passait sa vie. Dès que don Blas sortait de la maison, on était sûr de la voir à genoux devant l'autel de l'Adoration perpétuelle.

– Elle aime don Blas ! reprit don Fernando.

– La veille de ma disgrâce, reprit Sancha, dona Inès me parlait.

– Est-elle gaie ? interrompit don Fernando.

– Non pas gaie, mais d'une humeur égale et douce, bien différente de ce que vous l'avez connue ; elle n'a plus ces moments de vivacité et de folie, comme disait le curé.

– L'infâme ! s'écria don Fernando, en se promenant à grands pas dans la chambre. Voilà comme elle tient ses serments ! voilà comme elle m'aimait ! pas même de tristesse ! et moi...

– Ainsi que je le disais à Votre Seigneurie, reprit Sancha, la veille de ma disgrâce, dona Inès me parlait avec amitié, avec bonté, comme autrefois à Alcolote. Le lendemain, un mon mari le veut fut tout ce qu'elle trouva à me dire, en me remettant un papier signé d'elle, qui m'assure une bonne pension de huit cents réaux.

– Eh ! donne-moi ce papier, dit don Fernando.

Il couvrit de baisers la signature d'Inès.

– Et parlait-elle de moi ?

– Jamais, répondit Sancha, et tellement jamais que devant moi, le vieux don Jaime lui a fait une fois le reproche d'avoir oublié un voisin aussi aimable. Elle pâlit, et ne répondit pas. Dès qu'elle eut reconduit son père jusqu'à la porte, elle courut s'enfermer dans la chapelle.

– Je suis un sot, voilà tout, s'écria don Fernando. Que je vais la haïr ! N'en parlons plus... Il est heureux pour moi d'être entré dans Grenade, mille fois plus heureux de t'avoir rencontrée... Et toi, que fais-tu ?

– Je suis établie marchande au petit village d'Albaracen, à une demi-lieue de Grenade. Je tiens, ajouta-t-elle en baissant la voix, de belles marchandises anglaises, que m'apportent les contrebandiers des Alpujarres. J'ai dans mes malles pour plus de dix mille réaux de marchandises de prix. Je suis heureuse.

– J'entends, dit don Fernando ; tu as un amant parmi les braves des monts Alpujarres. Je ne te reverrai jamais. Tiens, porte cette montre en mémoire de moi.

Sancha s'en allait ; il la retint.

– Si je me présentais devant elle ? dit-il.

– Elle vous fuirait, dût-elle se jeter par la fenêtre. Prenez garde, dit Sancha en revenant près de don Fernando, quelque déguisement que vous puissiez prendre, huit ou dix espions qui rôdent sans cesse autour de la maison vous arrêteraient.

Fernando, honteux de sa faiblesse, n'ajouta pas un mot. Il venait de prendre la résolution de repartir le lendemain pour Majorque.

Huit jours après, il passa par hasard dans le village d'Albaracen. Les brigands venaient d'arrêter le capitaine général O'Donnel, qu'ils avaient tenu une heure durant couché à plat ventre dans la boue. Don Fernando vit Sancha qui courait d'un air affairé.

– Je n'ai pas le temps de vous parler, lui dit-elle ; venez chez moi.

La boutique de Sancha était fermée ; elle s'empressait de placer ses étoffes anglaises dans un grand coffre de chêne noir.

– Nous serons peut-être attaqués ici cette nuit, dit-elle à don Fernando. Le chef de ces brigands est ennemi personnel d'un contrebandier qui est mon ami. Cette boutique serait la première pillée. J'arrive de Grenade ; je viens d'obtenir de dona Inès, qui après tout, est une bien bonne femme, la permission de déposer mes marchandises les plus précieuses dans sa chambre. Don Blas ne verra pas ce coffre, qui est plein de contrebande ; si par malheur il le voit, dona Inès trouvera une excuse.

Elle se hâtait d'arranger ses tulles et ses châles. Don Fernando la regardait faire : tout à coup il se précipite sur le coffre, jette dehors les tulles et les châles, et se met à leur place.

– Êtes-vous fou ? dit Sancha effrayée.

– Tiens, voici cinquante onces ; mais que le ciel m'anéantisse si je sors de ce coffre avant d'être dans le palais de l'inquisition à Grenade ! Je veux la voir.

Quoi que Sancha pût dire dans sa frayeur, don Fernando ne l'écouta pas.

Comme elle parlait encore, entra Zanga, un portefaix, cousin de Sancha, qui devait porter le coffre à Grenade, sur son mulet. Au bruit qu'il avait fait en entrant, don Fernando s'était hâté de tirer sur lui le couvercle du coffre. À tout hasard, Sancha le ferma à clef. Il était plus imprudent de le laisser ouvert.

Vers les onze heures du matin, un jour du mois de juin, don Fernando fit son entrée dans Grenade, porté dans un coffre ; il était sur le point d'étouffer. On arriva au palais de l'inquisition. Au temps que Zanga employa à monter l'escalier, don Fernando espéra qu'on plaçait le coffre au second étage, et peut-être même dans la chambre d'Inès.

Quand on eut refermé les portes, et qu'il n'entendit plus aucun bruit, il essaya, à l'aide de son poignard, de faire céder le pêne de la serrure du coffre. Il réussit. À son inexprimable joie, il était, en effet, dans la chambre d'Inès. Il aperçut des vêtements de femme ; il reconnut près du lit un crucifix qui jadis était dans sa petite chambre à Alcolote. Une fois, après une querelle violente elle l'avait conduit dans sa chambre et sur ce crucifix lui avait juré un amour éternel.

La chaleur était extrême, et la chambre fort obscure.

Les persiennes étaient fermées, ainsi que de grands rideaux de la plus légère mousseline des Indes, drapés fort bas. Le profond silence était à peine troublé par le bruit d'un petit jet d'eau qui, s'élevant à quelques pieds, dans un coin de la chambre, retombait dans sa coquille de marbre noir.

Le bruit si faible de ce petit jet d'eau faisait tressaillir don Fernando qui avait donné vingt preuves dans sa vie de la plus audacieuse bravoure. Il était loin de trouver dans la chambre d'Inès ce bonheur parfait qu'il avait rêvé si souvent à Majorque, en pensant aux moyens de s'y introduire. Exilé, malheureux, séparé des siens, un amour passionné, et rendu presque fou par la durée et malheur, donnait tout le caractère de don Fernando.

Dans ce moment, la crainte de déplaire à cette Inès qu'il connaissait si chaste et si timide, était le seul sentiment de don Fernando. J'aurais honte de l'avouer, si je n'espérais que le lecteur a quelque connaissance du caractère singulier et passionné des gens du Midi, don Fernando fut sur le point de s'évanouir quand, peu après que deux heures eurent sonné à l'horloge du couvent, il entendit, au milieu du silence profond, des pas légers monter l'escalier de marbre. Bientôt ils s'approchèrent de la porte. Il reconnut la démarche d'Inès ; et, n'osant affronter le premier moment d'indignation d'une personne si attachée à ses devoirs, il se cacha dans le coffre.

La chaleur était accablante, l'obscurité profonde. Inès se plaça sur son lit ; et bientôt à la tranquillité de sa respiration, don Fernando comprit qu'elle dormait. Alors seulement, il osa s'approcher du lit ; il vit cette Inès, qui depuis tant d'années était sa seule pensée. Seule, abandonnée à lui dans l'innocence de son sommeil, elle lui fit peur. Ce singulier sentiment fut augmenté quand il s'aperçut que, depuis deux ans qu'il ne l'avait vue, ses traits avaient pris une empreinte de dignité froide qu'il ne leur connaissait pas.

Peu à peu cependant le bonheur de la revoir pénétra dans son âme ; le demi-désordre d'une toilette d'été faisait un si charmant contraste avec cet air de dignité presque sévère !

Il comprit que la première idée d'Inès en le voyant serait de s'enfuir. Il alla fermer la porte et en prit la clef.

Enfin arriva cet instant qui allait décider de tout son avenir. Inès fit quelques mouvements, elle était sur le point de s'éveiller : il eut l'inspiration d'aller se mettre à genoux devant le crucifix qui à Alcolote était dans la chambre d'Inès. En ouvrant des veux encore appesantis par le sommeil, Inès eut l'idée que Fernando venait de mourir au loin, et que son image qu'elle voyait devant le crucifix était une vision.

Elle resta immobile, droite devant son lit, et les mains jointes.

– Pauvre malheureux ! dit-elle d'une voix tremblante et presque étouffée.

Don Fernando, toujours à genoux et à demi tourné pour la regarder, lui montrait le crucifix ; mais, dans son trouble, il fit un mouvement. Inès, tout à fait réveillée, comprit la vérité, et s'enfuit à la porte, qu'elle trouva fermée.

– Quelle audace ! s'écria-t-elle. Sortez, don Fernando !

Elle s'enfuit dans le coin le plus éloigné de la chambre, vers le petit jet d'eau.

– N'approchez pas, n'approchez pas, répétait-elle d'une voix convulsive ; sortez !

Tout l'éclat de la plus pure vertu brillait dans ses yeux.

– Non, je ne sortirai pas avant que tu m'aies entendu. Depuis deux ans, je n'ai pu t'oublier ; nuit et jour, j'ai ton image devant les yeux. Ne m'as-tu pas juré devant cette croix qu'à jamais tu serais à moi ?

– Sortez ! lui répéta-t-elle avec fureur, ou je vais appeler, et vous et moi allons être égorgés.

Elle courut à une sonnette, mais don Fernando y fut avant elle et la serra dans ses bras. Don Fernando était tremblant ; Inès s'en aperçut fort bien, et perdit toute la force qu'elle prenait dans sa colère.

Don Fernando ne se laissa plus dominer par les pensées d'amour et de volupté, et fut tout à son devoir.

Il était plus tremblant qu'Inès car il sentait qu'il venait d'agir envers elle comme un ennemi ; mais il ne trouva ni colère ni emportement.

– Tu veux donc la mort de mon âme immortelle ? lui dit Inès. Mais, au moins, crois une chose, c'est que je t'adore et que je n'ai jamais aimé que toi. Il ne s'est pas écoulé une minute de l'abominable vie que je mène depuis mon mariage, pendant laquelle je n'aie songé à toi. C'était un péché exécrable : j'ai tout fait pour t'oublier, mais en vain. N'aie pas horreur de mon impiété, mon Fernando : le croiras-tu ? ce saint crucifix que tu vois là, à côté de mon lit, bien souvent ne me présente plus l'image de ce Sauveur qui doit nous juger ; il ne me rappelle que les serments que je t'ai faits en étendant la main vers lui dans ma petite chambre d'Alcolote. Ah ! nous sommes damnés, irrémissiblement damnés, Fernando ! s'écria-t-elle avec transport ; soyons du moins bien heureux pendant le peu de jours qui nous reste à vivre.

Ce langage ôta toute crainte à don Fernando ; le bonheur commença pour lui.

– Quoi ! tu me pardonnes ? tu m'aimes encore ?...

Les heures fuyaient rapidement, le jour baissait déjà ; Fernando lui raconta l'inspiration soudaine qui lui était venue le matin à la vue du coffre. Ils furent tirés de leur ravissement par un grand bruit qui se fit vers la porte de la chambre. C'était don Blas qui venait chercher sa femme pour la promenade du soir.

– Dis que tu t'es trouvée mal à cause de l'excessive chaleur, dit don Fernando à Inès. Je vais me renfermer dans le coffre. Voici la clef de ta porte ; fais semblant de ne pas pouvoir ouvrir, tourne-la à contre-sens, jusqu'à ce que tu aies entendu le bruit que fera la serrure du coffre en se refermant.

Tout réussit à souhait ; don Blas crut à l'accident produit par l'extrême chaleur.

– Pauvre amie ! s'écria-t-il en lui faisant des excuses de l'avoir réveillée si brusquement.

Il la prit dans ses bras et la reporta sur son lit ; il l'accablait des plus tendres caresses, lorsqu'il aperçut le coffre.

– Qu'est ceci ? dit-il en fronçant le sourcil.

Tout son génie de directeur de police sembla se réveiller tout à coup.

– Ceci chez moi ! répéta-t-il cinq ou six fois pendant que dona Inès lui racontait les craintes de Sancha et l'histoire du coffre.

– Donnez-moi la clef, dit-il d'un air dur.

– Je n'ai pas voulu la recevoir, répondit Inès ; un de vos domestiques pouvait trouver cette clef. Mon refus de la prendre a semblé faire beaucoup de plaisir à Sancha.

– À la bonne heure ! s'écria don Blas ; mais j'ai ici dans la caisse de mes pistolets des moyens d'ouvrir toutes les serrures du monde.

Il alla au chevet du lit, ouvrit une caisse remplie d'armes, et se rapprocha du coffre avec un paquet de crochets anglais. Inès ouvrit les persiennes d'une fenêtre et se pencha sur l'appui de façon à pouvoir se jeter dans la rue au moment où don Blas aurait découvert Fernando. Mais l'excès de la haine que Fernando portait à don Blas lui avait rendu tout son sang-froid ; il eut l'idée de placer la pointe de son poignard derrière le pêne de la mauvaise serrure du coffre, et ce fut en vain que don Blas tordit ses crochets anglais.

– C'est singulier, dit don Blas en se relevant, ces crochets ne m'avaient jamais manqué. Ma chère Inès, notre promenade sera retardée ; je ne serais pas heureux, même auprès de toi, avec l'idée de ce coffre, qui peut-être est rempli de papiers criminels. Qui me dit que, pendant mon absence, l'évêque mon ennemi ne fera pas une descente chez moi, à l'aide de quelque ordre surpris au roi ? Je vais à mon bureau et reviens à l'instant avec un ouvrier qui réussira mieux que moi.

Il sortit. Dona Inès quitta la fenêtre pour fermer la porte. Ce fut en vain que don Fernando la supplia de prendre la fuite avec lui.

– Tu ne connais pas la vigilance du terrible don Blas, lui dit-elle ; il peut en quelques minutes correspondre avec ses agents à plusieurs lieues de Grenade. Que ne puis-je, en effet, m'enfuir avec toi et aller vivre en Angleterre ! Imagine-toi que cette vaste maison est visitée chaque jour jusque dans ses moindres recoins. Je vais cependant essayer de te cacher ; si tu m'aimes, sois prudent, car je ne te survivrais pas.

Leur entretien fut interrompu par un grand coup à la porte ; Fernando se plaça derrière la porte, son poignard à la main ; heureusement, ce n'était que Sancha ; on lui dit tout en deux mots.

– Mais, Madame, vous ne songez pas, en cachant don Fernando, que don Blas va trouver le coffre vide. Voyons, que pouvons-nous y mettre en si peu de temps ? Mais j'oublie dans mon trouble une bonne nouvelle : toute la ville est en émoi, et don Blas fort occupé. Don Pedro Ramos, le député aux Cortès, injurié par un volontaire royaliste au café de la Grande-Place, vient de le tuer à coup de poignard. Je viens de rencontrer don Blas au milieu de ses sbires, à la Porte del Sol. Cachez don Fernando, je vais chercher partout Zanga, qui viendra enlever le coffre où don Fernando se remettra. Mais aurons nous le temps nécessaire ? Transportez le coffre dans quelque autre pièce, afin d'avoir une première réponse à faire à don Blas, et qu'il ne vous poignarde pas de prime abord. Dites que c'est moi qui ai fait transporter le coffre et qui l'ai ouvert. Surtout ne nous faisons pas illusion : si don Blas revient avant moi, nous sommes tous morts !

Les conseils de Sancha ne touchèrent guère les amants ; ils transportèrent le coffre dans un passage obscur ; ils se firent l'histoire de leur vie depuis deux ans.

– Tu ne trouveras point de reproches chez ton amie, disait Inès à don Fernando ; je t'obéirai en tout : j'ai un pressentiment que notre vie ne sera pas longue. Tu n'as pas idée du peu de cas que don Blas fait de sa vie et de celle des autres ; il découvrira que je t'ai vu et me tuera... Que trouverai-je dans l'autre vie ? continua-t-elle après un moment de rêverie ; des châtiments éternels !

Puis elle se jeta au cou de Fernando.

– Je suis la plus heureuse des femmes, s'écria-t-elle. Si tu trouves quelque moyen pour nous revoir, fais-le moi dire par Sancha ; tu as une esclave qui s'appelle Inès.

Zanga ne revint qu'à la nuit ; il emporta le coffre, dans lequel Fernando s'était replacé : plusieurs fois, il fut interrogé par les patrouilles de sbires qui cherchaient partout le député libéral sans le trouver : on laissa toujours passer Zanga sur la réponse que le coffre qu'il portait appartenait à don Blas.

Zanga fut arrêté pour la dernière fois dans une rue solitaire qui longe le cimetière : elle est séparée du cimetière, qui est à douze ou quinze pieds-plus bas, par un mur à hauteur d'appui, contre lequel Zanga eut l'idée de se reposer. Pendant qu'il répondait aux sbires, le coffre portait sur le mur.

Zanga, que l'on avait chargé rapidement par crainte de retour de don Blas, avait pris le coffre de façon que don Fernando se trouvait avoir la tête en bas ; la douleur qu'éprouvait Fernando dans cette position devint insupportable ; il espérait arriver bientôt : quand il sentit le coffre immobile, il perdit patience ; un grand silence régnait dans la rue ; il calcula qu'il devait être au moins neuf heures du soir.

« Quelques ducats, pensa-t-il, m'assureront la discrétion de Zanga. »

Vaincu par la douleur, il lui dit très bas :

– Tourne le coffre dans un autre sens, je souffre horriblement ainsi.

Le portefaix, qui, à cette heure indue, ne se trouvait pas sans inquiétude contre le mur du cimetière, fut effrayé de cette voix si rapprochée de son oreille ; il crut entendre un revenant et s'enfuit à toutes jambes. Le coffre resta debout sur le parapet ; la douleur de don Fernando augmentait. Ne recevant point de réponse de Zanga, il comprit qu'on l'avait abandonné. Quel que pût être le danger, il résolut d'ouvrir le coffre ; il fit un mouvement violent qui le précipita dans le cimetière.

Étourdi de sa chute, don Fernando ne reprit connaissance qu'au bout de quelques instants ; il voyait les étoiles briller au-dessus de sa tête : la serrure du coffre avait cédé dans la chute, et il se trouva renversé sur la terre nouvellement remuée d'une tombe. Il songea au danger que pouvait courir Inès, cette pensée lui rendit toute sa force.

Son sang coulait, il était fort meurtri ; il parvint cependant à se lever, et bientôt après à marcher ; il eut quelque peine à escalader le mur du cimetière, et ensuite à gagner le logement de Sancha. En le voyant couvert de sang, Sancha crut qu'il avait été découvert par don Blas.

– Il faut avouer, lui dit-elle en riant, quand elle fut désabusée, que vous nous avez mis là dans de beaux draps !

Ils convinrent qu'il fallait à tout prix profiter de la nuit pour enlever le coffre tombé dans le cimetière.

– C'est fait de la vie de dona Inès et de la mienne, dit Sancha, si demain quelque espion de don Blas découvre ce maudit coffre.

– Sans doute il est taché de sang, reprit don Fernando.

Zanga était le seul homme qu'on pût employer.

Comme on parlait de lui, il frappa à la porte de Sancha, qui ne l'étonna pas peu en lui disant :

– Je sais tout ce que tu viens me conter. Tu as abandonné mon coffre ; il est tombé dans le cimetière avec toutes mes marchandises de contrebande ; quelle perte pour moi ! Voici maintenant ce qui va arriver : don Blas va t'interroger ce soir ou demain matin.

– Ah ! je suis perdu ! s'écria Zanga.

– Tu es sauvé si tu réponds qu'en sortant du palais de l'inquisition, tu as rapporté le coffre chez moi.

Zanga était tout fâché d'avoir compromis les marchandises de sa cousine ; mais il avait eu peur du revenant ; il avait peur de don Blas, il semblait hors d'état de comprendre les choses les plus simples. Sancha lui répétait longuement ses instructions sur la manière dont il devait répondre au directeur de la police pour ne compromettre personne

– Voici dix ducats pour toi, dit don Fernando, qui parut tout à coup ; mais, si tu ne dis pas exactement ce que t'a expliqué Sancha, tu ne mourras que par ce poignard.

– Et qui êtes-vous, seigneur ? dit Zanga.

– Un malheureux negro poursuivi par les volontaires royalistes.

Zanga était tout interdit ; sa peur redoubla quand il vit entrer deux des sbires de don Blas. L'un des sbires s'empara de lui et le conduisit à l'instant vers son chef.

L'autre venait simplement avertir Sancha qu'elle était demandée au palais de l'inquisition ; sa mission était moins sévère.

Sancha plaisanta avec lui, et l'engagea à goûter d'un excellent vin de Rancio. Elle voulait le faire jaser de façon à donner quelques indications à don Fernando, qui, du lieu où il était caché, pouvait tout entendre.

Le sbire raconta qu'en fuyant le revenant, Zanga était entré pâle comme la mort dans un cabaret, où il avait conté son aventure. Un des espions chargés de découvrir le negro, ou libéral, qui avait tué un royaliste, se trouvait dans ce cabaret, et avait couru faire son rapport à don Blas.

– Mais notre directeur, qui n'est pas gauche, ajouta le sbire, a dit tout de suite que la voix entendue par Zanga était celle du negro, caché dans le cimetière. Il m'a envoyé chercher le coffre, nous l'avons trouvé ouvert et taché de sang. Don Blas a paru fort surpris, et m'a envoyé ici. Partons.

« Inès et moi, nous sommes mortes, se disait Sancha en s'acheminant avec son sbire vers le palais de l'inquisition. Don Blas aura reconnu le coffre ; il sait en ce moment qu'un étranger s'est introduit chez lui. »

La nuit était fort noire ; Sancha eut un instant, l'idée de s'échapper.

« Mais non, se dit-elle, il serait infâme d'abandonner dona Inès qui est si naïve, et dans ce moment ne doit savoir que répondre. »

En arrivant au palais de l'inquisition, elle fut étonnée de ce qu'on la faisait monter au second étage, dans la chambre même d'Inès. Le lieu de la scène lui parut de sinistre augure. La chambre était fort éclairée.

Elle trouva dona Inès assise près d'une table, don Blas debout à ses côtés, le regard étincelant, et le coffre fatal ouvert devant eux. Il était couvert de sang. Au moment où elle entra, don Blas était occupé à interroger Zanga ; on le fit sortir à l'instant.

« Nous a-t-il trahies ? se dit Sancha. Aura-t-il compris ce que je lui ai dit de répondre ? La vie de dona Inès est entre ses mains. »

Elle regarda dona Inès pour la rassurer ; elle ne vit dans ses yeux que du calme et de la fermeté. Sancha en fut étonnée.

« Où cette femme si timide prend-elle tant de courage ? »

Dès les premiers mots de sa réponse aux questions de don Blas, Sancha remarqua que cet homme, ordinairement si maître de lui, était comme fou. Bientôt il se dit, se parlant à soi-même : « La chose est claire ! » Dona Inès entendit sans doute ce mot comme Sancha, car elle dit d'un air fort simple :

– Le grand nombre de bougies qui sont allumées dans cette chambre en fait une fournaise.

Et elle se rapprocha de la fenêtre.

Sancha savait quel avait été son projet quelques heures auparavant ; elle comprit ce mouvement. Aussitôt elle feignit une violente attaque de nerfs.

– Ces hommes veulent me tuer, s'écria-t-elle, parce que j'ai sauvé don Pedro Ramos.

Et elle saisit fortement Inès par le poignet.

Au milieu de l'égarement d'une attaque de nerfs, les demi-mots de Sancha disaient qu'un instant après que Zanga avait eu rapporté chez elle le coffre de ses marchandises, un homme tout sanglant s'était élancé dans sa chambre un poignard à la main.

– Je viens de tuer un volontaire royaliste, avait-il dit, les camarades du mort me cherchent. Si vous ne me secourez, je suis massacré sous vos yeux...

– Ah ! voyez ce sang sur ma main, s'écria Sancha comme hors d'elle-même, ils veulent me tuer !

– Continuez, dit don filas froidement.

– Don Ramos m'a dit : « Le prieur du couvent des Hiéronymites est mon oncle ; si je puis gagner son couvent, je suis sauvé. » J'étais tremblante ; il aperçoit le coffre ouvert, d'où j'achevais d'ôter mes tulles anglais. Tout à coup il arrache les paquets qui s'y trouvaient encore, il se place dans le coffre. « Fermez la serrure sur moi, s'écrie-t-il, et faites porter ce coffre au couvent des Hiéronymites sans perdre un moment. » Il me jette une poignée de ducats, les voilà ; c'est le prix d'une impiété, ils me font horreur...

– Trêve de mièvreries ! s'écria don Blas.

– J'avais peur qu'il ne me tuât si je n'obéissais, continua Sancha ; il tenait toujours dans sa main gauche le poignard dégouttant du sang du pauvre volontaire royaliste. J'ai eu peur, je l'avoue, j'ai fait appeler Zanga, qui a pris le coffre et l'a porté au couvent. J'avais...

– Pas un mot de plus, ou vous êtes morte, dit don Blas, qui devinait presque que Sancha voulait gagner du temps.

Sur un signe de don Blas, on va chercher Zanga. Sancha remarque que don Blas, ordinairement impassible, est hors de lui ; il a des doutes sur l'être que, depuis deux ans, il croyait fidèle. La chaleur semble accabler don Blas ; mais, au moment où il aperçoit Zanga, que les sbires ramènent, il se précipite sur lui et lui serre le bras avec fureur.

« Nous voici arrivés au moment fatal », se dit Sancha.

Cet homme va décider de la vie de dona Inès et de la mienne. Il m'est tout dévoué ; mais, ce soir, effrayé par le revenant et par le poignard de don Fernando, Dieu sait ce qu'il va dire !

Zanga, violemment secoué par don Blas, le regardait, les yeux effarés et sans répondre.

« Ah ! mon Dieu, pensa Sancha, on va lui faire prêter serment de dire la vérité, et il est si dévot, que jamais il ne voudra mentir. »

Par hasard, don Blas, qui ne se trouvait pas sur son tribunal, oublia de faire prêter serment au témoin. Enfin Zanga, éclairé par l'extrême danger, par les regards de Sancha, et par l'excès même de sa peur, se détermina à parler. Soit prudence ou trouble réel, son récit fut très embrouillé. Il disait qu'appelé par Sancha pour se charger de nouveau du coffre qu'il avait rapporté peu auparavant du palais de Monseigneur le directeur de la police, il l'avait trouvé beaucoup plus lourd. N'en pouvant plus de fatigue en passant près du mur du cimetière, il l'a appuyé sur le parapet. Une voix plaintive s'est fait entendre à son oreille : il s'est enfui.

Don Blas l'accablait de questions, mais paraissait lui même accablé de fatigue. À une heure avancée de la nuit, il suspendit l'interrogatoire pour le reprendre le lendemain matin. Zanga ne s'était point encore coupé. Sancha pria Inès de lui permettre d'occuper le cabinet près de sa chambre, où autrefois elle passait la nuit. Probablement don Blas n'entendit pas le peu de mots qui furent dits à ce sujet. Inès, qui tremblait pour don Fernando, alla trouver Sancha.

– Don Fernando est en sûreté ; mais, Madame, continua Sancha, votre vie et la mienne ne tiennent qu'à un fil. Don Blas a des soupçons. Demain matin, il va menacer sérieusement Zanga, et le faire parler par le moine qui confesse cet homme, et a tout empire sur lui. Le conte que j'ai fait n'était bon que pour parer au danger du premier moment.

– Eh bien, prends la fuite, ma chère Sancha, reprit Inès avec sa douceur ordinaire, et comme nullement émue du sort qui l'attendait dans peu d'heures. Laisse moi mourir seule. Je mourrai heureuse ; j'ai avec moi l'image de Fernando. La vie n'est pas trop pour payer le bonheur de l'avoir revu après deux ans. Je t'ordonne de me quitter à l'instant. Tu vas descendre dans la grande cour et te cacher près de la porte. Tu pourras te sauver, je l'espère. Je ne demande qu'une chose : remets cette croix de diamants à don Fernando, et dis-lui que je bénis en mourant l'idée qu'il a eue de revenir de Majorque.

À la pointe du jour, dés que l'angélus sonna, dona Inès éveilla son mari, pour lui dire qu'elle allait entendre la première messe au couvent des Clarisses. Quoiqu'il fût dans la maison, don Blas, qui ne lui répondit pas une syllabe, la fit accompagner par quatre de ses domestiques.

Arrivée dans l'église, Inès se plaça près de la grille des religieuses. Un instant après, les gardiens que don Blas avait donnés à sa femme virent les grilles s'ouvrir. Dona Inès entra dans la clôture. Elle déclara que, par un vœu secret, elle s'était faite religieuse et jamais ne sortirait du couvent. Don Blas vint réclamer sa femme ; mais l'abbesse avait déjà fait prévenir l'évêque. Ce prélat répondit avec un air paterne aux emportements de don Blas :

– Sans doute la très illustre dona Inès Bustos y Mosquera n'a nul droit de se vouer au Seigneur si elle est votre épouse légitime ; mais dona Inès craint qu'il n'y ait eu des nullités dans son mariage.

Peu de jours après, dona Inès, qui plaidait avec son mari, fut trouvée dans son lit percée de plusieurs coups de poignard ; et, à la suite d'une conspiration découverte par don Blas, le frère d'Inès et don Fernando viennent d'avoir la tête coupée sur la place de Grenade.

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Voir également :
- Le Rouge et Le Noir - Stendhal (1830), présentation et extrait

10:54 Écrit par Marc dans Stendhal | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles, espagne, romans d aventures, litterature francaise, stendhal | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 17 novembre 2005

INDEX - Espagne

Cercas, Javier
- Anatomie d'un instant (Anatomía de un instante, 2009), présentation
Corominas, Enrique
- Dorian Gray (2011), présentation et extraits
Mendoza, Eduardo
- Le mystère de la crypte ensorcelée (El Misterio de la cripta embrujada, 1979), présentation
Perez-Reverte, Arturo

- Le maître d'escrime (El maestro de esgrima, 1988), présentation
- Le tableau du Maître flamand (La tabla de Flandes, 1990), présentation
-
Le Club Dumas ou l'ombre de Richelieu (El Club Dumas, 1993), présentation

- La peau du tambour (La piel del tambor, 1995), présentation et extrait
- Le Capitaine Alatriste (El capitàn Alatriste, 1996), présentation
Somoza, José-Carlos
- La dame N°13 (La dama número trece, 2003), présentation

Torres-Blandina, Alberto
- Carte du labyrinthe (Mapa desplegable del laberinto, 2010), présentation






00:12 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espagne, litterature espagnole | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!