mardi, 29 septembre 2009

Le Coffret: A l'aube de la Dictature Universelle - Stéphane Beau - 2009

bibliotheca le coffret

"Le coffret ne payait pas de mine. Trente centimètres de long, vingt de hauteur, autant en profondeur. En pin naturel, sans aucune fioriture. Le cadenas qui le fermait datait d’au moins une cinquantaine d’années, du temps où l’usage des clefs n’avait pas encore été aboli..."

Les livres n'existent plus depuis des années, relégués depuis 2063. De tout façon ils ne servaient à rien, et même, pouvaient être nuisibles au lecteur par leur propos souvent dégradants et incompréhensibles. Quelle surprise alors pour Nathanaël de trouver dans son grenier un vieux coffret contenant justement des livres. Au total 7 livres. Parmi ceux-ci Par-delà le Bien et le Mal d'un certain Nietzsche, Le Traité du Rebelle d'Ernst Jünger, Walden d'un dénommé Thoreau, Combat pour l'individu de Georges Palante, une sélection des Essais de Montaigne, et Malaise dans la civilisation de Sigmund Freud.. puis un dernier intitulé: A l'aube de la Dictature Universelle. L'auteur de ce dernier livre, contrairement aux précédents, ne lui est par contre pas inconnu. Il s'agît de Jean Crill, son grand-père, qui eut dans le passé de nombreux problèmes avec la justice qui mirent en danger l'entièreté de sa famille. S'il n'y avait pas eu ce dernier livre, Nathanaël aurait certainement tout jeté à la poubelle, mais en savoir plus sur son grand-père le pousse à regarder ces livres de plus près. il consulte d'abord l'Encyclopédie Académique, source unique et officielle de l'information, mais ne trouve rien concernant les différents auteurs ou livre. Il s'étonne de voir tout ce savoir perdu et commence à lire. D'abord le Nietzsche qui lui ouvre les yeux sur la société et surtout le texte de son grand-père qui lui fait comprendre la vérité sur ce qui lui est arrivé, et aussi à ce monde.
Pris par son enthousiasme Nathanaël en oublie une chose fondamentale : les livres sont interdits, et quiconque y contrevient risque de devoir en payer les conséquences.

Le Coffret : A l'aube de la Dictature Universelle est le premier roman de l'écrivain français Stéphane Beau, un grand amoureux des livres et initiateur en 2007 d'une revue intitulée Le Grognard, revue fortement inspirée par ses glorieuses aînées de la fin du 19e siècle (La Plume, Le Mercure de France, La Revue Blanche…), revue dans les colonnes de laquelle les proses d’autrefois se mêlent aux textes d’aujourd’hui.
En grand amoureux des livres, le sujet de son premier roman est justement le livre et son importance pour chacun. Le tout est présenté dans un roman qui prend au genre de la science-fiction pour décrire la redécouverte des livres et des idées qui y sont véhiculés par un jeune homme vivant dans une société où ceux-ci ont été bannis. Cela fait évidemment penser de suite au roman dystopique Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury, qui décrivit déjà par l'interdiction des livres ce même type de société : déshumanisée, machiavélique et qui finalement échoue au bonheur parfait. Si les motivations et les idées principales sont les mêmes dans les deux romans, peut-être un peu plus actualisés dans le plus récent, le traitement fait par Stéphane Beau est toutefois bien différent. Comme Montag dans Fahrenheit 451 Nathanaël commence à découvrir les livres et leur importance avant de se mettre en danger pour finalement tenter de s'y échapper. Dans Le Coffret l'accent est plus mis sur les livres en soi, comme l'atteste déjà la belle couverture des Editions du Petit Pavé, réalisée à l'image des livres anciens. La liste des six livres trouvés par Nathanaël n'est pas choisie par hasard et constitue pratiquement le guide de l'évolution du personnage et de l'intrigue, le véritable fil conducteur, et cela aidé de multiples extraits et citations des différentes œuvres. C'est finalement comme si l'histoire racontée ne servait qu'à mettre en valeur ces différents textes. Le septième livre, celui de son grand-père, sert plus d'initiateur et de toile de fond à l'intrigue permettant de mieux comprendre la dystopie mise en place par l'auteur ainsi que sa genèse dans une société très proche de la nôtre, soumise à la culture de masse et à un nivellement vers le bas de tout chose culturelle ou intellectuelle.
Et Stéphane Beau réussit à parfaitement à faire passer ses idées, cela dans un style simple et concis, pour donnant un texte poignant et un véritable pamphlet en faveur de la lecture et de la réflexion.

Un livre à découvrir !

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Voir également :
Les en dehors : La liberté pour horizon - Stéphane Beau (2011), présentation

20:34 Écrit par Marc dans Beau, Stéphane | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : dystopie, lecture, litterature francaise, stephane beau | |  Facebook | |  Imprimer | |

dimanche, 24 juin 2007

Les Fils de l’homme (The Children of Men) - P. D. James - 1992

bibliotheca les fils de l homme

« Ce matin, 1er janvier 2021, trois minutes après minuit, le dernier humain né sur terre s'est fait tué au cours d'une rixe dans une banlieue de Buenos Aires, à l'âge de vingt-cinq ans, deux mois et douze jours. »

En l’an 2021, l’humanité est en train de mourir suite à une stérilité qui s’est propagée dans le monde entier. Cela fait un quart de siècle (depuis l’année Oméga) qu’aucun bébé n’a vu le jour. Tous les hommes sont envahis par le désespoir, les vieillards sont poussés au suicide alors que les plus jeunes s’accroche à une forme de normalité sous l’autorité du dictateur Xan Lyppiatt. Théo Faron, le narrateur, est historien à l’université d’Oxford et cousin de Xan Lyppiatt. C’est à ce titre qu’un jour il est contacté par un groupe clandestin qui veut défier le pouvoir en place. Ce groupe détient un immense secret qui va changer toute l’humanité. Julian, l’une de leurs meneuses, serait en effet enceinte.

L’écrivain britannique Phyllis Dorothy James, plus connue sous le pseudonyme de P. D. James, est devenue surtout célèbre grâce à ses romans policiers qui tous sont devenus des best-sellers. En 1992 elle se lance cependant dans le genre de la science-fiction pour publier Les Fils de l’homme, un roman plutôt atypique et réussi du genre. Ce roman dystopique se centre sur un groupuscule de résistants qui refusent de se sombrer dans le climat de désespoir d’une Grande-Bretagne en voie de dépeuplement, sentiment de désespoir d’ailleurs entretenu par le pouvoir en place. Le roman vaut d’ailleurs avant tout pour les descriptions de cette fin de l’humanité, cette atmosphère sinistre dans un monde où l’homme ne connaît plus d’avenir. L’histoire est tour à tour racontée à la troisième personne ou alors via le journal intime de Theo Faron. Si l’ambiance est bien rendue, l’intrigue met cependant du temps à démarrer et souffre de passages un peu longs qui n’apportent que peu à l’action.

Ce roman a été adapté au cinéma en 2006 sous le même titre par le réalisateur Alfonso Cuaron avec Clive Owen et Julianne Moore dans les rôles principaux.

Les Fils de l’homme est un roman plutôt atypique du genre et qui mérite d’être découvert.

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mardi, 15 mai 2007

Fahrenheit 451 - Ray Bradbury - 1953

bibliotheca fahrenheit 451

FAHRENHEIT 451: température à laquelle le papier s'enflamme et se consume.

Dans un futur proche la société est dirigée par un régime totalitaire. La censure prévaut sur tout, les livres sont interdits et toute idée critique est réprimée. L'être humain doit être le plus passif possible, toute autre chose est prescrite. Guy Montag est pompier, l'un des plus talentueux et chevronnés de son équipe. Son rôle n'est pas d'éteindre les feux mais de les allumer: son but est de brûler les livres que lui et son service trouvent. Un soir en rentrant chez lui il rencontre une jolie jeune fille, une voisine, qui se met à lui poser des questions diverses sur lui et son environnement. Ces questions qui lui semblent au début plutôt farfelues vont commencer à le faire réfléchir et à semer le doute dans son esprit resté trop longtemps passif. D'autres événements vont encore l'ébranler, jusqu'à le pousser à se soulever contre la société dans laquelle il vit.


Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction dystopique écrit par l'écrivain américain Ray Bradbury et publié en 1953. C'est déjà en 1951 que Bradbury publie une nouvelle ayant pour titre The Fireman (Le pompier en français) dans le magazine Galaxy Science Fiction et qui servira de base au roman qui sortira deux ans plus tard. Le succès du roman sera immédiat, faisant de Fahrenheit 451 l'un des plus gros succès du genre, que ce soit d'un point de vue critique ou publique. De par la société qu'il décrit dans son roman Ray Bradbury s'attaque à la fois aux autodafés commis dans l'Allemagne nazie, la suppression de livres et l'enfermement d'auteurs dans l'Union soviétique stalinienne et les conséquences totalitaires du Maccarthysme aux Etats-Unis qui mettra fin aux débuts des années cinquante à la carrière de nombreux écrivains et cinéastes, souvent amis de Bradbury, pour avoir eu des pensées communistes.  Plus dans l'actualité, ce roman dénonce aussi les conséquences de notre société en progrès, une société de consommation parfaite d'un point de vue matérielle où la pensée est détruite par l'afflux de trop nombreuses informations inutiles (p. ex. publicités) et où tout va de plus en plus vite sans laisser le temps à quiconque de réfléchir. C'est l'abrutissement des masses et l'endoctrinement à un conformisme bidon. Comme les héros du roman qui une fois rentrés chez eux ne font que s'abrutir devant des écrans de télévision diffusant des divertissements sans le moindre intérêt. Bradbury montre comment cette société se déshumanise de plus en plus et comment les valeurs humaines sombrent de plus en plus. Montag et son épouse, Mildred, ne se souviennent même plus de leur première rencontre. L'individualisme est à son paroxysme, les gens ne communiquant plus entre eux, si ce n'est que pour dire des choses sans le moindre intérêt. Et l'intelligence est ce qui sombre le plus, les gens se contentent de l’opinion officielle (le régime vend tout et n'importe quoi à la population, y compris des guerres nucléaires que tout le monde accepte sans réagir) et même les plus hauts placés, comme Beatty, ne comprennent pas ce qu’ils disent, puisque d’après eux, la culture et le dialogue se résument à un échange de citations.

Fahrenheit 451 est un roman d'anticipation terriblement pessimiste qui est toujours parfaitement d'actualité de nos jours. L'écriture, comme dans d'autres oeuvres de Bradbury, est très poétique et toujours très simple ce qui rend la lecture très agréable. Et même s'il s'agît de science-fiction, l'auteur ne se perd pas dans des descriptions techniques ou scientifiques, le monde décrit étant volontairement très proche du notre.

Le roman Fahrenheit 451 a été adapté avec beaucoup de succès au cinéma en 1966 par le réalisateur français Francois Truffaut avec Oskar Werner, Julie Christie, Cyril Cusack et Anton Diffring dans les rôles principaux.

Fahrenheit 451 est un véritable chef-d'œuvre qui malgré le temps passé est toujours d’actualité. Un roman d’anticipation unique en son genre et que tout le monde devrait lu.

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Extrait :

PREMIÈRE PARTIE : Le foyer et la salamandre

Quel plaisir d'incendier !

Quel plaisir extraordinaire c'était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer.

Les poings serrés sur l'embout de cuivre, armé de ce python géant qui crachait son venin de pétrole sur le monde, il sentait le sang battre à ses tempes, et ses mains devenaient celles d'un prodigieux chef d'orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonisées de l'Histoire.

Son casque symbolique numéroté 451 sur sa tête massive, une flamme orange dans les yeux à la pensée de ce qui allait se produire, il actionna l'igniteur d'une chiquenaude et la maison décolla dans un feu vorace qui embrasa le ciel du soir de rouge, de jaune et de noir.

Comme à la parade, il avança dans une nuée de lucioles. Il aurait surtout voulu, conformément à la vieille plaisanterie, plonger dans le brasier une boule de guimauve piquée au bout d'un bâton, tandis que les livres, comme autant de pigeons battant des ailes, mouraient sur le seuil et la pelouse de la maison.

Tandis que les livres s'envolaient en tourbillons d'étincelles avant d'être emportés par un vent noir de suie.

Montag arbora le sourire féroce de tous les nommes roussis et repoussés par les flammes.

Il savait qu'à son retour à la caserne il lancerait un clin d’œil à son reflet dans la glace, à ce nègre de music-hall passé au bouchon brûlé. Plus tard, au bord du sommeil, dans le noir, il sentirait ce sourire farouche toujours prisonnier des muscles de son visage. Jamais il ne le quittait, ce sourire, jamais au grand jamais, autant qu'il s'en souvînt.

Il accrocha son casque noir cloporte et le lustra, suspendit avec soin son blouson ignifugé, se doucha avec volupté, puis, sifflotant, les mains dans les poches, traversa l'étage supérieur de la caserne et se laissa tomber dans le trou. Au dernier instant, au bord de la catastrophe, il retira les mains de ses poches et freina sa chute en agrippant le mât de cuivre. Il s'immobilisa dans un crissement, les talons à deux centimètres du sol de béton.

Il sortit de la caserne et enfila la rue aux couleurs de minuit en direction du métro. Sous la pression de l'air comprimé, la rame fila sans bruit le long de son conduit souterrain lubrifié et le déposa dans une grande bouffée d'air chaud sur les carreaux crémeux de l'escalier mécanique qui débouchait sur la banlieue.

Toujours sifflotant, il se laissa emporter dans le calme de l'air nocturne. Il se dirigea vers l'angle de la rue, sans penser à rien de particulier. Avant d'atteindre le coin, pourtant, il ralentit comme si un souffle de vent s'était levé de nulle part, comme s'il s'était entendu appeler par son nom.

Les nuits précédentes. alors qu'il regagnait sa maison sous le ciel étoilé, il avait éprouvé une sensation des plus bizarres à cet endroit précis, là où le trottoir tournait. Au moment d'obliquer, il avait eu l'impression d'une présence. L'air débordait d'un calme étrange, comme si quelqu'un avait attendu là, tranquillement, et, un instant avant son arrivée, s'était changé en ombre pour le laisser passer. Peut-être ses narines décelaient-elles un léger parfum, peut-être le dessus de ses mains, la peau de son visage sentaient-ils la température s'élever à cet endroit où la présence de quelqu'un pouvait, l'espace d'un instant, réchauffer l'air ambiant de quelques degrés. Inutile de chercher à comprendre. Chaque fois qu'il tournait cet angle, il ne voyait que la courbe blanche et déserte du trottoir - à l'exception d'une nuit, peut-être, où quelque chose avait fugitivement traversé une pelouse et s'était évanoui avant qu'il ait pu ajuster son regard ou dire un mot.

Mais ce soir-là, il ralentit jusqu'à pratiquement s'arrêter. Son mental, se projetant pour lui par-delà l'angle, avait perçu un souffle à peine audible. Un bruit de respiration ? Ou l'air était-il comprimé par la seule présence de quelqu'un qui se tenait là dans le plus profond silence, aux aguets ?

Il tourna l'angle.

Les feuilles d'automne voletaient au ras du trottoir baigné de lune, donnant l'impression que la jeune fille qui s'y déplaçait, comme fixée sur un tapis roulant, se laissait emporter par le mouvement du vent et des feuilles. La tête à demi penchée vers le sol, elle regardait ses chaussures rompre le tourbillon des feuilles. Elle avait un visage menu, d'un blanc laiteux, et il s'en dégageait une espèce d'avidité sereine, d'inlassable curiosité pour tout ce qui l'entourait. Son expression suggérait une vague surprise ; ses yeux sombres se fixaient sur le monde avec une telle intensité que nul mouvement ne leur échappait. Sa robe blanche froufroutait. Il crut presque entendre le balancement de ses mains tandis qu'elle avançait, puis ce son infime, l'éclair blanc de son visage qui se tournait au moment où elle découvrit, planté au milieu du trottoir, tout près, un homme qui attendait.

Au-dessus d'eux les arbres laissèrent bruyamment tomber leur pluie sèche. La jeune fille s'arrêta, au bord, semblait-il, d'un mouvement de recul dû à sa surprise, mais il n'en fut rien ; immobile, elle fixait sur Montag des yeux si noirs, si brillants, si pleins de vie qu'il eut l'impression d'avoir dit quelque chose d'extraordinaire. Mais il savait que ses lèvres n'avaient bougé que pour lancer un vague salut, et lorsqu'il la vit comme hypnotisée par la salamandre sur son bras et le cercle au phénix sur sa poitrine, il reprit la parole.

« Mais bien sûr, dit-il, vous êtes nouvelle dans le voisinage, n'est-ce pas ?

- Et vous devez être... » Elle détacha ses yeux des insignes professionnels. « ... le pompier. » Sa voix s'éteignit.

« Vous avez dit ça d'une drôle de voix.

- Je... je l'aurais deviné les yeux fermés, dit-elle posément.

- Ah... l'odeur du pétrole ? Ma femme s'en plaint tout le temps, dit-il en riant.

Impossible de la faire disparaître complètement.

- Effectivement », fit-elle, intimidée.

Il avait l'impression qu'elle tournait autour de lui, l'examinant sur toutes les coutures, le secouait calmement, vidait ses poches, sans qu'elle eût à effectuer le moindre mouvement.

« Le pétrole, dit-il pour rompre le silence qui se prolongeait, ce n'est rien qu'un parfum pour moi.

- Vraiment ?.

- Absolument. Pourquoi pas ? »

Elle s'accorda un instant de réflexion. « Je ne sais pas. » Elle regarda le trottoir dans la direction de leurs maisons. « Ça ne vous dérange pas si je m'en retourne avec vous ? Je m'appelle Clarisse McClellan.

- Clarisse. Guy Montag. Allons-y. Qu'est-ce que vous fabriquez dehors à une heure aussi tardive ? Quel âge avez-vous ? »

Ils avançaient sur le trottoir argenté dans la nuit où soufflaient à la fois le chaud et le frais. Un soupçon d'abricots et de fraises fraîchement cueillis flottait dans l'air ; il regarda autour de lui et se rendit compte que c'était absolument impossible à une époque aussi avancée de l'année.

Il n'y avait plus maintenant que la jeune fille marchant à ses côtés, le visage brillant comme neige dans le clair de lune, et il savait qu'elle réfléchissait à ses questions, cherchant les meilleures réponses à lui donner.

« Eh bien, dit-elle, j'ai dix-sept ans et je suis folle. Mon oncle affirme que les deux vont toujours ensemble. Lorsqu'on te demande ton âge, m'a-t-il dit, réponds toujours que tu as dix-sept ans et que tu es folle. N'est-ce pas agréable de se promener à cette heure de la nuit ? J'aime humer les choses, regarder les choses, et il m'arrive de rester toute la nuit debout, à marcher et de regarder le soleil se lever. »

Ils firent quelques pas en silence et elle déclara enfin, pensive : « Vous savez, je n'ai pas du tout peur de vous. »

La phrase le surprit. « Pourquoi auriez-vous peur ?

- Tant de gens ont peur. Peur des pompiers, je veux dire. Mais vous n'êtes qu'un homme, après tout... »

Il se vit dans les yeux de la jeune fille, suspendu au sein de deux gouttes d'eau claire étincelantes, sombre et minuscule, rendu dans les moindres détails, jusqu'aux plis aux commissures des lèvres, qui étaient là avec tout le reste, comme si ces yeux, fragments jumeaux d'ambre violet, avaient le pouvoir de l'emprisonner et de le conserver dans son intégralité. Son visage, désormais tourné vers lui, était un bloc de cristal laiteux, fragile, d'où sourdait une lueur douce et continue. Ce n'était pas la lumière hystérique de l'électricité mais... quoi ? La flamme étrangement reposante, rare et délicatement attentionnée de la bougie. Un jour, quand il était enfant, lors d'une panne d'électricité, sa mère avait trouvé et allumé une grande bougie et il avait connu une heure trop brève de redécouverte, d'illumination de l'espace telle que celui-ci perdait ses vastes dimensions et se resserrait douillettement autour d'eux, mère et fils, seuls, transformés, nourrissant l'espoir que le courant ne reviendrait pas trop vite...

« Vous permettez que je vous pose une question ? dit alors Clarisse McClellan.

Depuis combien de temps êtes-vous pompier ?

- Depuis l'âge de vingt ans. Ça fait dix ans.

- Vous arrive-t-il de lire les livres que vous brûlez ? » Il éclata de rire. « C'est contre la loi !

- Ah oui, c'est vrai.

- C'est un chouette boulot. Le lundi, brûle Millay, le mercredi Whiteman, le vendredi Faulkner, réduis-les en cendres, et puis brûle les cendres. C'est notre slogan officiel. »

Ils firent quelques mètres et la jeune fille demanda « C'est vrai qu'autrefois les pompiers éteignaient le feu au lieu de l'allumer ?

- Non. Les maisons ont toujours été ignifugées, croyez-moi.

- Bizarre. J'ai entendu dire qu'autrefois il était courant que les maisons prennent feu par accident et qu'on avait besoin de pompiers pour éteindre les incendies. »

Il s'esclaffa.

Elle lui jeta un bref coup d’œil. « Pourquoi riez-vous ?

- Je ne sais pas. » Il se remit à rire et s'arrêta. « Pourquoi cette question ?

- Vous riez quand je n'ai rien dit de drôle et vous répondez tout de suite. Vous ne prenez jamais le temps de réfléchir à la question que je vous ai posée. »

Il s'arrêta de marcher. « Vous alors, vous êtes un sacré numéro, dit-il en la dévisageant. Vous ne savez donc pas ce que c'est que le respect ?

- Je ne cherche pas à vous insulter. C'est simplement que j'aime un peu trop observer les gens, je crois.

- Et ça, ça ne vous dit rien ? » Il tapota le 451 cousu sur sa manche couleur de charbon.

« Si », murmura-t-elle. Elle pressa le pas. « Avez-vous déjà regardé les jet cars foncer sur les boulevards par là-bas ?

- Vous changez de sujet !

- Il m'arrive de penser que les conducteurs ne savent pas ce que c'est que l'herbe, les fleurs, parce qu'ils ne laissent jamais leurs yeux s'attarder dessus. Prenez un conducteur et montrez-lui le flou qui l'entoure. Si c'est vert, il dira : "Tiens, voilà de l'herbe !" Si c'est rose : "Voilà un jardin de roses !" Les taches blanches, ce sont des maisons. Les marron, des vaches. Un jour mon oncle s'est avisé de conduire lentement sur une autoroute. Il roulait à soixante-dix à l'heure ; il a eu droit à deux jours de prison. C'est drôle, non ? Et triste aussi, vous ne trouvez pas ?

- Vous pensez trop, dit Montag, mal à l'aise.

- Je regarde rarement les murs-écrans et je ne vais guère aux courses ou dans les Parcs d'Attractions. Alors j'ai beaucoup de temps à consacrer aux idées biscornues, je crois. Vous avez vu les panneaux d'affichage de soixante mètres de long en dehors de la ville? Saviez-vous qu'avant ils ne faisaient que six mètres de long ? Mais avec la vitesse croissante des voitures il a fallu étirer la publicité pour qu'elle puisse garder son effet.

- J'ignorais ça ! s'exclama Montag avec un rire sec.

- Je parie que je sais autre chose que vous ignorez. Il y a de la rosée sur l'herbe le matin. »

Voilà qu'il ne se rappelait plus s'il savait cela ou non, et il en éprouva une vive irritation.

« Et si vous regardez bien... » Elle leva la tête vers le ciel. « ... on distingue le visage d'un bonhomme dans la lune. »

Il y avait longtemps qu'il n'avait pas regardé de ce côté-là.

Le reste du trajet se passa en silence, silence pensif pour elle, silence crispé et gêné pour lui, du fond duquel il lui lançait des regards accusateurs. Ils atteignirent la maison de Clarisse ; toutes les fenêtres étaient illuminées.

« Qu'est-ce qui se passe ? » Montag n'avait jamais vu une telle débauche d'éclairage dans une maison.

« Oh, simplement mon père, ma mère et mon oncle qui sont là en train de bavarder. C'est comme de se promener à pied, sauf que c'est plus rare. Mon oncle a été arrêté une autre fois - je ne vous ai pas raconté ? - parce qu'il allait à pied. Oh, nous sommes des gens très bizarres.

- Mais de quoi parlez-vous donc ? »

Elle répondit par un éclat de rire. « Bonsoir ! » Elle s'engagea dans l'allée. Puis elle parut se souvenir de quelque chose, revint sur ses pas et posa sur lui un regard plein d'étonnement et de curiosité. « Est-ce que vous êtes heureux ? fit-elle.

- Est-ce que je suis quoi ? » s'écria-t-il.

Mais elle était déjà repartie - courant dans le clair de lune. Sa porte d'entrée se referma doucement.

« Heureux ! Elle est bien bonne, celle-là. »

Il cessa de rire.

Il introduisit sa main dans le gant identificateur de sa porte d'entrée et lui laissa reconnaître son contact. La porte coulissa.

Bien sûr que je suis heureux. Qu'est-ce qu'elle s'imagine ? Que je ne le suis pas ? demanda-t-il aux pièces silencieuses. Il s'arrêta pour lever les yeux vers la grille du climatiseur dans le couloir et se rappela soudain que quelque chose était caché derrière cette grille, quelque chose qui, en cet instant, semblait l'observer.

Il s'empressa de détourner les yeux.

Étrange rencontre par une nuit étrange. Il ne se souvenait de rien de semblable, à l'exception d'un après-midi, il y avait de cela un an, où il avait rencontré dans le parc un vieil homme avec qui il avait parlé...

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Voir également:
- Chroniques martiennes (The Martian Chronicles) - Ray Bradbury (1950), présentation et extraits

16:21 Écrit par Marc dans Bradbury, Ray | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : ray bradbury, litterature americaine, science-fiction, dystopie | |  Facebook | |  Imprimer | |

lundi, 16 octobre 2006

Battle Royale - Koushun Takami - 2000

battleroyale

Extrait de L'Encyclopédie de la Grande Asie
Programme [program] n.m. :
[...]
4. Depuis 1947, simulation de combat exécutée à des fins de défense nationale par les forces terrestres d'intervention rapide de notre Nation. (Nom officiel : « Expérimentation militaire du Programme 68 ».) Chaque année, cinquante classes de troisième choisies au hasard parmi l'ensemble des collèges du pays y participent. Le déroulement de l'expérience est très simple en lui-même : laisser se battre entre eux les élèves d'une classe jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un seul survivant, l'objectif étant de recueillir diverses données statistiques sur le temps mis par le champion à exterminer le reste de la classe ; le Programme constitue à ce titre un élément essentiel de notre souveraineté nationale et de la politique de défense de notre pays. Le survivant de chaque classe (appelé le/la champion/ne) gagne le droit de vivre aux frais de l'État jusqu'à sa mort, ainsi qu'un autographe authentique de la main de Sa Grandeur le Reichsführer en personne. Le 317e Reichsführer prononça le fameux "discours d'avril" pour condamner les agitations formentées par de dangereux extrémistes qui tentèrent d'empêcher la mise en place du Programme lors de ses premières éditions.


De nos jours. Le Japon fait partie de la Grande République d’Asie, dirigé par un régime totalitaire et fasciste en conflit avec les Amériques. Arbitrairement et de la manière la plus absurde qui soit, une classe de troisième est tirée au sort chaque année pour faire partie du Programme. Le but en est de confiner les élèves dans un endroit isolé, ici une île, en leur passant un collier explosif autour du cou qui les empêche de s’enfuir et leur donnant à chacun une arme différente allant du pistolet mitrailleur à la serpe ou le couteau de boucher, et de les obliger à s’entre-tuer jusqu’au dernier. Si durant douze heures d’affilée personne ne se fait tuer, la totalité des élèves sera exécutée. Le but officiel de cette expérience est de collecter des statistiques militaires.
C’est ce qui va arriver à la Classe de 3e B du collège municipal de Shiroiwa, dont les 42 élèves se feront kidnapper durant la nuit et seront isolés sur une île, dont la localisation reste secrète, avec chacun son arme, de quoi se nourrir et de boire, et comme seule échappatoire être le dernier survivant. Face à ce Programme, les différents élèves vont réagir différemment. Certains vont jouer le jeu, poussé par la peur, le désespoir, mais aussi parfois le cynisme et un plaisir malsain. D’autres se terrent dans un trou paralysés par la peur. Et puis finalement certains essaient de s’allier afin de trouver un moyen d‘éviter le carnage. Mais comment réagir dans un contexte où l’on ne peut avoir confiance en personne et dans lequel la mort ou le meurtre reste la seule solution. Une course contre la mort s'engage donc, durant laquelle chaque élève devra faire face à ses amis d'hier, et accepter sa nature profonde.

Battle Royale, publié en 2000 au Japon, est vite devenu un best-selle au pays du soleil levant, pour être ensuite adapté au cinéma, un film qui connaîtra un succès mondial, et puis adapté en manga. Bref, ce roman de Koushun Takami est un véritable phénomène, une œuvre culte. Et il est vrai que Battle Royale ne manque pas de qualités. Dans un style manga et à partir d’une trame finalement assez simple, rappelant beaucoup Sa Majesté des mouches (Lord of the flies, 1954) de William Golding, et d’un contexte dystopique, voire uchronique minimaliste, Koushun Takami développe un récit nerveux au style rentre-dedans et dans un rythme effrené, qui nous guide à travers ce massacre organisé où bien peu d’élèves survivront. Chacun des quarante-deux élèves est bien décrit. On ressent parfaitement ce que chacun d’entre eux ressent. On comprend bien leur psychologie, aidé aussi par l’évocation rapide du passé de chacun, et on s’attache très facilement à chacun d’entre eux. Beaucoup des protagonistes appartiennent à des modèles plutôt typiques : le rebelle, le dur à cuire au grand cœur ; le bricoleur/informaticien de génie, le tueur psychopathe invincible, la fillette apeurée ; la manipulatrice au charme mortel ; le loup solitaire surdoué etc… mais cela n’enlève rien à cette galerie de portraits, finalement très complète de jeunes adolescents. L’auteur nous donne ainsi une belle description de la vie et des méandres psychologiques des adolescents et adolescentes japonaises (rejet des traditions, amours contrariés, …). De plus, même s’il fait appel à plus de quarante protagonistes, ce qui est énorme pour un roman, l’auteur arrive à parfaitement les faire évoluer sans trop nous embrouiller. Il est également surprenant de voir la fluidité avec laquelle s’enchaînent les différents chapitres. Le lecteur accrochera bien vite. Une carte est même fournie au lecteur afin de mieux suivre les différents participants au Programme. Evidemment lorsqu’on avance dans la lecture, la surprise du début s’estompe assez vite, mais l’auteur arrive cependant à rendre le roman intéressant jusqu’à la fin en bien gérant les différentes situations qui peuvent se rencontrer dans ce genre de scénario. Mais il s’agît aussi d’un roman très gore, ultra-violent, où la violence ne reste cependant pas gratuite. Les scènes de tueries sont fort impressionnantes et risquent de heurter certaines âmes sensibles. Certains défauts cependant subsistent. De nombreux éléments de l’histoire sont plutôt prévisibles, et on regrette que l’auteur n’ait pas réussi à pousser encore plus le contexte politico-historique et satirique de cette histoire. L’auteur via cette Grande République d’Asie s’attaque à des valeurs essentielles de la culture japonaise : la notion d’enfant-roi, le culture du travail, la soumission aveugle à l’autorité et l’inévitable chute d’un système qui s’est déjà écroulé, même si ses principaux promoteurs en piétinent les ruines en feignant sa présence.

Ce roman a donc été adapté au cinéma en 2000 sous la direction de Kinji Fukasaku, avec Takeshi Kitano dans l’un des rôles principaux. Pour ceux qui ont aimé le film, la lecture du roman s’impose.

La lecture de Battle Royale est indispensable pour tous les amateurs de manga, et peut également ravir et surprendre un certain nombre d’autres. Moi ne tout cas, j’ai adoré !

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