lundi, 21 février 2011
Des étonnantes aventures de Renart et de son compère Ysengrin - 2010
Gentes dames et mes seigneurs, je vais vous conter maintenant ces étonnantes aventures qui arrivèrent, il y a fort longtemps, à ce fieffé Renart. Vous apprendrez par ce premier livre comment le goupil, qui savait beaucoup de ruses, commit tant de farces et de larcins qu'il en rendit presque fou son compère, le loup Ysengrin, mais aussi, tous ceux qui croisèrent son chemin...
Qui ne connaît pas ces merveilleux contes médiévaux et repris sans cesse depuis, qui mettent en scène ce rusé goupil dénommé Renart et son compère le loup Ysengrin.
Les éditions Alzabane, sous la direction de Jean-Sébastien Blanck, rééditent en 2010 sept de ces histoires, les plus drôles, les accompagnant des magnifiques illustrations du dessinateur belge Jonathan Bousmar. Ce dernier a pris soin de donner un style quelque peu d’antan à ses illustrations tout en leur donnant un sens burlesque et un détail comique des plus appréciables. Et il faut reconnaître que l’objet final est d’une rare beauté : plus de 50 peintures, une reliure dure, des pages aux tranches dorés, un marque-page... une véritable réussite qui donne envie de se replonger dans ces vieux contes qui n’ont pas encore perdus de leur force.
A découvrir !
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Extraits : Vidéos promotionnelle et extraits de planches
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Présente édition : Editions Alzabane, 5 octobre 2010, 128 pages
11:59 Écrit par Marc dans Critiques littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : renart, ysengrin, romans jeunesse, contes, contes pour enfants, le roman de renart, renart et ysengrin |
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jeudi, 12 août 2010
Soudain dans la forêt profonde - Amos Oz - 2005
Quelque part au bout du monde, dans une vallée profonde et sombre, survit un village dans la tristesse et la morosité. On dit que le village est maudit. En effet il a été abandonné par tous les animaux. Plus de chants d’oiseaux, plus de poissons dans les rivières, plus de vaches dans les prés… La faute en est attribué à un monstre mystérieux nommé Nehi qui, dès la nuit tombée, viendrait prendre toute vie qu’il trouve. Ainsi les villageois se barricadent chez eux durant toute la nuit. Les enfants connaissent bien l’histoire et se gardent bien de sortir. Mais surtout un immense silence pèse sur le village : personne ne veut se souvenir de la vie d’avant, ni des animaux disparus. Seule Emmanuela, l’institutrice du village, tente d’enseigner aux élèves à quoi ressemblent ces animaux.
Un jour, pourtant, deux enfants, poussés par la curiosité, partent en forêt pour élucider ce mystère. Grande et inattendue sera leur surprise…
Soudain dans la forêt profonde de l’écrivain israélien Amos Oz est un magnifique comte pour enfants, et pour adultes, sur l’exil et l’exclusion, ainsi que sur les vertus de l’innocence, le pouvoir de la mémoire et de la parole. En effet tout le mystère se base sur une exclusion, amplifié par les non-dits qui ne font qu’obscurcir davantage la réalité, malgré le travail de l’enseignante tentant coûte que coûte de sauvegarder cette mémoire, seule capable de ranimer le village en poussant deux enfants à la curiosité. Ce texte simple est d’une beauté rare, la lecture en est très agréable et son message clair et fort, et cela malgré son évidence.
Soudain dans la forêt profonde est un magnifique petit conte qui ravira autant les petits que les grands.
A découvrir !
A noter que si la version de poche ci présnete ne manque pas d’intérêt, il peut s’avérer préférable d’acquérir l’une des versions brochés et illustrés.
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Présente édition : Editions Folio, 7 février 2008, 125 pages
13:08 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Oz, Amos | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : soudain dans la foret profonde, amos oz, litterature israelienne, romans jeunesse, contes |
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mardi, 02 mars 2010
La Belle aux oranges (Appelsinpiken) - Jostein Gaarder - 2003

Georg a perdu son père alors qu'il n'était âgé que de quatre ans. Et des souvenirs de cet homme il ne lui en reste aucun. Evidemment il existe quelques photos ou vidéos pour lui rappeler l'existence de cet homme, mais rien de bien vivant. Aujourd'hui Georg a quinze ans. Il mène une vie ordinaire d'adolescent auprès de sa mère et de son beau-père, et cela jusqu'au jour où on lui remet une lettre mystérieuse, écrite onze ans plus tôt par son père. Il s'agît en fait d'une lettre d'adieu dans laquelle son père lui contera l'histoire d'une rencontre, celle d'une mystérieuse fille envoûtante qu'il appellera la Belle aux oranges.
L'écrivain et philosophe norvégien Jostein Gaarder est principalement connu pour son roman philosophique Le Monde de Sophie (Sofies verden) paru en 1991 et qui a connu depuis un succès mondial. Souvent cantonné à ce seul et au combien excellent roman on en oublie parfois que Gaarder a écrit bien d'autres romans tous assez exceptionnels en leur genre.
La Belle aux oranges paraît ainsi en 2003, et on y retrouve le ton poétique et tendre, toujours teinté d'un questionnement philosophique. Ici le personnage de Georg reçoit une lettre post-mortem de son père, qui va le bouleverser et changer à jamais sa vie. Son père y conte une histoire vécue tout à fait extraordinaire afin de lui montrant comment sa vie ressemblait à un conte de fées, dans le but d'ainsi pousser son fils à avoir la même vision des choses et d'apprécier la magie de chaque instant de la vie. Alors que Georg semble se laisser vivre de façon passive, son père par sa lettre tardive, lui apprendra tout simplement d'être heureux de vivre au jour le jour. Et ainsi le roman se construit autour de Georg et son évolution au fur et à mesure qu'il progresse dans la lecture de la longue lettre de son père, les deux récits se voyant ainsi savamment entremêlés. Le lecteur se retrouve plongé dans cet univers poétique et, à la suite de Georg, se met lui aussi à réfléchir sur le sens de la vie.
La Belle aux oranges est un véritable hymne à l'amour et à la vie, toujours intelligent et drôle, et qui plaira au plus large public qu'il soit jeune ou adulte.
Une petite merveille à découvrir au plus vite !
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Présente édition : traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, éditions Points, 11 février 2010, 200 pages
19:08 Écrit par Marc dans Gaarder, Jostein | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jostein gaarder, litterature norvegienne, romans philosophiques, romans initiatiques, contes |
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mardi, 16 février 2010
L'histoire sans fin (Die unendliche Geschichte) - Michael Ende -1979

Bastien Balthasar Bux est un garçon de douze, orphelin de mère et élevé par un père toujours absent et effacé. Pour échapper à sa vie morne et solitaire il s'évade dans son imaginaire en inventant par l'esprit une multitude de choses. Un jour, alors qu'il est pourchassé par des camarades de classe, pour qui Bastien est le souffre-douleur idéal, il se réfugie dans un magasin de livres antiques. Sous une impulsion autant inattendue qu'incontrôlée, Bastien dérobe y dérobe un livre étrange intitulé L'Histoire sans fin. Le libraire l'avait pourtant prévenu : ce livre est dangereux. Bastien ne peut résister et se lance dans sa lecture. L'histoire raconte une drôle d'histoire se déroulant dans un monde imaginaire du nom de Pays Fantastique, une terre peuplée d'elfes, de fées, de princesses et de monstres en tous genres. Mais le Pays Fantastique est rongé d'un mal étrange, voyant peu à peu s'effacer de nombreux de ses éléments dans un Néant mystérieux. Sa disparition complète est proche. Un héros du nom d'Atréju est nommé par la Petite Impératrice, souveraine incontestée de ce merveilleux pays, pour accomplir une grande quête: trouver un remède afin de sauver leur monde. Bastien est complètement happé par le livre qu'il n'arrive plus à relâcher, et cela au point, qu'il y est propulsé, en passant carrément de l'autre côté du miroir pour entrer dans l'histoire, l'histoire sans fin...
L'Histoire sans fin de l'écrivain allemand Michael Ende a été publié pour la première fois en 1979 et a depuis connu un succès sans fin : lu et relu par des enfants et adolescents du monde entier et adapté plusieurs fois, que ce soit au cinéma ou à la télévision. Initialement classé en tant que roman pour la jeunesse, ce roman a réussi à également conquérir un public bien plus adulte, par sa grande richesse et l'imagination débordante dont fait preuve l'auteur. Le roman est également classé dans le genre de la fantasy mais va bien au-delà de cela : si l'histoire reprend des éléments classique du genre, il aborde bien plus le pouvoir immense de l'imagination et de la lecture, thèmes pour lesquelles ce roman est un véritable plaidoyer. D'ailleurs cette terre imaginaire qu'est le Pays Fantastique est créé par les rêves et l'imagination des hommes et, l'héros Atréju le découvrira bien assez vite, il est détruit aujourd'hui par le Néant car les hommes ne rêvent plus. Et Bastien, comme dans tout bon roman initiatique se verra transformé, non pas en se faisant à la réalité mais en apprenant à exploiter son imaginaire.
Le lecteur suit avec grand plaisir ces aventures fantastiques, et comme Bastien, il est de plus pris dans l'histoire, une histoire sans fin, car bien au-delà du texte présent, tout peut être imaginé comme suites possible ou histoires secondaires. L'auteur lance d'ailleurs à de multiples reprises de nombreuses pistes pour de quelconques continuités, notamment en utilisant fréquemment l'expression "Ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois". De plus, Atréju accepte de terminer les histoires commencées par Bastien au pays fantastique pour lui permettre de rentrer dans le monde des humains.
Pour le lecteur l'effet sera pratiquement le même que pour Bastien, le livre, en tout cas dans sa version originale, en mettant en place une savante mise en abîme afin que le lecteur s'identifie le plus possible au héros. Ainsi, le livre que lit Bastien peut être facilement assimilé à celui que tient le lecteur en main : même titre, même couverture, même mise en page en deux couleurs différenciant ainsi ce qui se passe dans le monde réel et ce qui se passe dans le Pays Fantastique, et quelque part le même pouvoir de transporter le lecteur vers un autre univers dont on reviendra changé. Hélas toutes ces particularités ne sont pas toujours respectés par toutes les éditions, dont notamment la couverture ainsi que l'impression en deux couleurs différentes.
L'histoire sans fin comporte encore bien d'autres astuces que l'on ne découvre qu'au fur et à mesure des relectures, tel par exemple le fait qu'il comporte 26 chapitres se déroulant dans le Pays Fantastique, dont le premier commence par la lettre A, le deuxième par la lettre B et ainsi de suite jusqu'au dernier qui commence par la lettre Z. Le prologue, dont le titre est "Livres d'occasion", écrit à l'envers (image de la vitrine de l'antiquaire vue de l'intérieur du magasin) a une importance particulière dans l'histoire, déjà par l'introduction qu'il fait, mais aussi du fait qu'il est aussi présent dans le livre relu par le vieillard de la montagne errante, ce qui signifie que ce dernier lit et écrit non pas le livre dérobé par Bastien mais bien celui que le lecteur a entre ses mains. Il est à noter aussi que le nom de l'auteur "Ende" signifie "fin" en allemand.
L'adaptation cinématographique la plus célèbre aujourd'hui reste celle de Wolfgang Peterson datant de 1984, celle-ci ne réussit toutefois guère à rendre la densité et la complexité du roman original.
L'histoire sans fin est un roman pas comme les autres, unique et merveilleux à plus d'un titre, et qui emporte le lecteur par un foisonnement impressionnant d'histoires fantastiques et palpitantes, toujours original et très astucieux, posant une réflexion profonde sur le pouvoir et la place de l'imagination et du rêve en chacun de nous. Un roman parfait pour la jeunesse, mais aussi pour un public plus âgé.
Un roman à lire et à relire... sans fin.
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Présente édition : Editions Livre de Poche, 1 mars 2008, 497 pages
19:00 Écrit par Marc dans Ende, Michael | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, michael ende, litterature allemande, romans jeunesse, fantasy, fantastique, histoire sans fin |
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mercredi, 24 juin 2009
Point de lendemain - Dominique Vivant Denon - 1777-1812

"J'aimais éperdument la comtesse de *** ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes."
Narré à la première personne, le conte Point de lendemain met en scène les premières aventures amoureuses d'un jeune homme ignorant toutes les subtilités de l'amour et du monde aristocratique qu'il découvre peu à peu en se faisant manipuler par madame de T..., une aristocrate bien établie, lors d'un jeu de séduction. Il découvre ainsi les jeux de l'amour et du libertinage, ses codes et ses règles, dans une société préservée qui cultive à plein les loisir et l'art du plaisir, pour tomber peu à peu dans une liaison amoureuse qui ne connaîtra hélas point de lendemain...
Point de lendemain du graveur, écrivain et diplomate français Dominique Vivant Denon est un exemple classique de la littérature libertine mettant en scène un jeu de séduction décrit dans tous ses détails et mécanismes. On y voit la manipulation faite par les paroles mais aussi par les lieux et objets, tel les décors ou ameublement érotiques et luxuriants, des ambiances d'alcôve, des jardins à l'écart et des pièces secrètes. Le style vif de Vivant Denon, toujours étincelant et somptueux, réussit de plus par de multiples contradictions à mettre en scène l'ingénuité et la fougue du jeune narrateur. Souvent classé comme un conte érotique, cet aspect du texte a cependant bien perdu depuis.
La version de 1812 est celle généralement publiée de nos jours. Par contre celle de 1777 diffère dès la première phrase qui met en scène un narrateur bien moins ingénu et beaucoup plus aguerri et cynique : "La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus." Ainsi le contexte global du conte change et la relation décrite par après s'en trouve bien changée.
Point de lendemain est un magnifique conte libertin mettant en scène de façon admirable les jeux de la séduction.
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Textes intégraux (version 1812 suivie de celle de 1777) :
Version de 1812
La lettre tue, et l’esprit vivifie.
E.U.S.P.[1]
J'aimais éperdument la comtesse de *** ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle était amie de madame de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra, madame de T... avait des principes de décence, auxquels elle était scrupuleusement attachée.
Un jour que j'allais attendre la comtesse dans sa loge, je m'entends appeler de la loge voisine. N'était-ce pas encore la décente madame de T... ? « Quoi ! déjà ! me dit-on. Quel désœuvrement ! Venez donc près de moi. » J'étais loin de m'attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d'extraordinaire. On va vite avec l'imagination des femmes, et dans ce moment, celle de madame de T... fut singulièrement inspirée. « Il faut, me dit-elle, que je vous sauve le ridicule d'une pareille solitude ; puisque vous voilà, il faut ... l'idée est excellente. Il semble qu'une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir ? Ils seraient vains, je vous en avertis ; point de questions, point de résistance... appelez mes gens. Vous êtes charmant. » Je me prosterne... on me presse de descendre, j'obéis. « Allez chez monsieur, dit-on à un domestique ; avertissez qu'il ne rentrera pas ce soir... » Puis on lui parle à l'oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots, l'opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l'on fait semblant d'écouter. A peine le premier acte est-il fini, que le même domestique rapporte un billet à madame de T..., en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, et je suis déjà hors de la ville avant d'avoir pu m'informer de ce qu'on voulait faire de moi.
Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n'avais bien su qu'elle était femme à grandes passions, et que dans l'instant même elle avait une inclination, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j'aurais été tenté de me croire en bonne fortune. Elle connaissait également la situation de mon cœur, car la comtesse de *** était, comme je l'ai déjà dit, l'amie intime de madame de T... Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j'attendis les événements. Nous relayâmes, et repartîmes comme l'éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d'instance jusqu'où me mènerait cette plaisanterie. « Elle vous mènera dans un très beau séjour ; mais devinez où ? oh ! je vous le donne en mille... chez mon mari. Le connaissez-vous ?
— Pas du tout.
— Je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d'aller le trouver.
— Oui ; mais, s'il vous plaît, que ferai-je là, moi ? à quoi puis-je y être bon ?
— Ce sont mes affaires. J'ai craint l'ennui d'un tête-à-tête ; vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir.
— Prendre le jour d'un raccommodement pour me présenter, cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence. Ajoutez à cela l'air d'embarras qu'on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois dans la démarche que vous allez faire.
— Ah ! point de morale, je vous en conjure ; vous manquez l'objet de votre emploi. Il faut m'amuser, me distraire, et non me prêcher. »
Je la vis si décidée, que je pris le parti de l'être autant qu'elle. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très gais.
Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur et répandait un demi-jour très voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière ; le mouvement de la voiture faisait que le visage de madame de T... et le mien s'entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main, et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les objets se brouillaient à mes yeux, lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement, et qu'on se rejeta au fond du carrosse. « Votre projet, dit-on après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l'imprudence de ma démarche ? » Je fus embarrassé de la question. « Des projets... avec vous... quelle duperie ! vous les verriez venir de trop loin ; mais un hasard, une surprise... cela se pardonne.
— Vous avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble. »
Nous en étions là, sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l'avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d'une réconciliation que pour des raisons de famille. La bienséance amène cependant M. de T... jusqu'à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent, et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence, car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait à ranimer les ressources d'un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l'admiration. La déesse s'empresse de faire les honneurs du temple, et d'en recevoir les compliments. «Vous ne voyez rien ; il faut que je vous mène à l'appartement de monsieur.
— Madame, il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.
— Ah ! ah ! » dit-elle.
À souper, ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise d'offrir à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond : « Madame, il y a trois ans que je suis au lait.
— Ah ! ah ! » dit-elle encore.
Qu'on se peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver ensemble !
Le souper finit. J'imaginais que nous nous coucherions de bonne heure ; mais je n'imaginais bien que pour le mari. En entrant dans le salon : « Je vous sais gré, madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d'amener monsieur. Vous avez jugé que j'étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé, car je me retire. » Puis, se tournant de mon côté, il ajouta d'un air ironique : « Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de mes excuses auprès de madame ». Il nous quitta.
Nous nous regardâmes, et pour nous distraire de toutes réflexions, madame de T... me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe ; elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d'essor à l'imagination. Le château ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine, et ses sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme de ce beau lieu.
Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d'abord : elle était couverte d'arbres épais. On s'était remis de l'espèce de persiflage qu'on venait d'essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s'attirent, j'en faisais à mon tour, elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Il y avait longtemps que nous marchions. Elle m'avait d'abord donné son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l'empêchait presque de poser à terre. L'attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente ; on s'y assied sans changer d'attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l'éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs. « Eh ! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, avec moins d'effroi ? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous. » Peut-être voulait-elle être contrariée ; je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu'il était impossible que nous puissions jamais nous être autre chose que ce que nous étions alors. « J'appréhendais cependant, lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût effrayé votre esprit.
— Je ne m'alarme pas si aisément.
— Je crains cependant qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.
— Que faut-il pour vous rassurer ?
— Vous ne devinez pas ?
— Je souhaite d'être éclaircie.
— J'ai besoin d'être sûr que vous me pardonnez.
— Et pour cela il faudrait... ?
— Que vous m'accordassiez ici ce baiser que le hasard...
— Je le veux bien : vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. »
On voulut prévenir les illusions, et j'eus le baiser.
Il en est des baisers comme des confidences : ils s'attirent, ils s'accélèrent, ils s'échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plus tôt donné, qu'un second le suivit, puis un autre : ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient ; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s'échapper. Le silence survint ; on l'entendit (car on entend quelquefois le silence) : il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. « Il faut rentrer, dit-elle, l'air du soir ne nous vaut rien.
— Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.
— Oui, je suis moins susceptible qu'une autre ; mais n'importe, rentrons.
— C'est par égard pour moi, sans doute... vous voulez me défendre contre le danger des impressions d'une telle promenade... et des suites qu'elle pourrait avoir pour moi seul.
— C'est donner de la délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... mais rentrons, je l'exige. »
Propos gauches, qu'il faut passer à deux êtres qui s'efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu'ils ont à dire. Elle me força de reprendre le chemin du château.
Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu'elle se faisait, si c'était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j'avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée ; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l'un de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui ni à quoi nous en prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre en droit de rien exiger, de rien demander : nous n'avions pas seulement la ressource d'un reproche. Qu'une querelle nous aurait soulagés ! mais où la prendre ? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.
Nous touchions à la porte, lorsqu'enfin madame de T... parla. « Je suis peu contente de vous... après la confiance que je vous ai montrée, il est mal... si mal de ne m'en accorder aucune ! Voyez si depuis que nous sommes ensemble vous m'avez dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu'on aime ! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C'était bien le moins que j'eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué de vous priver d'elle.
— N'ai-je pas le même reproche à vous faire, et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si au lieu de me rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus convenable, d'un choix...
— Je vous arrête... songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons à vous : où en êtes-vous avec mon amie ? vous rend-on bien heureux ? Ah ! je crains le contraire : cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement à vous ! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peut-être.
— Eh ! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier ?
— Epargnez-vous la feinte ; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son espèce sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu'une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie ; mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement : n'êtes-vous pas souvent la victime de cet étrange caractère ? Parlez, parlez.
— Mais, madame, vous vouliez rentrer... et l'air...
— Il a changé. »
Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher, sans que je m'aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu'elle venait de me dire de l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle me disait de la maîtresse qu'elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l'heure, tout cela me troublait ; j'étais tour à tour emporté par l'amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J'étais d'ailleurs trop ému pour me rendre compte de ce que j'éprouvais. Tandis que j'étais en proie à des mouvements si confus, elle avait continué de parler, et toujours de la comtesse. Mon silence paraissait confirmer tout ce qu'il lui plaisait d'en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.
« Comme elle est fine, disait-elle ! qu'elle a de grâces ! Une perfidie dans sa bouche prend l'air d'une saillie ; une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon ; toujours aimable ; rarement tendre,et jamais vraie ; galante par caractère, prude par système ; vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe : c'est un Protée pour les formes, c'est une Grâce pour les manières : elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu jouer de rôles ! Entre nous, que de dupes l'environnent ! Comme elle s'est moquée du baron !... que de tours elle a faits au marquis ! Lorsqu'elle vous prit, c'était pour distraire deux rivaux trop imprudents, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés ; ils avaient eu le temps de l'observer ; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola ; et vous fûtes contents tous quatre. Ah ! qu'une femme adroite a d'empire sur vous ! et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et n'y met rien du sien ! » Madame de T... accompagna cette dernière phrase d'un soupir très significatif. C'était le coup de maître.
Je sentis qu'on venait de m'ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu'on y mettait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l'être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s'adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l'espoir l'avait fait naître. On parut fâchée de m'avoir affligé, et de s'être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.
Je ne concevais rien à tout ce que j'entendais. Nous enfilions la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu'il était impossible d'entrevoir le terme du voyage. Au milieu de nos raisonnements métaphysiques, on me fit apercevoir, au bout d'une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détailla sa situation, son ameublement. Quel dommage de n'en pas avoir la clef ! Tout en causant, nous en approchions. Il se trouva ouvert ; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l'obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D'ailleurs, je savais combien était charmant l'objet qui allait l'embellir.
Nous frémîmes en entrant. C'était un sanctuaire, et c'était celui de l'Amour. Il s'empara de nous ; nos genoux fléchirent ; nos bras défaillants s'enlacèrent, et ne pouvant nous soutenir, nous allâmes tomber sur un canapé qui occupait une partie du temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d'une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondit dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur. On voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient : il en naissait une de chacun de nos baisers.
Devenue moins tumultueuse, l'ivresse de nos sens ne nous laissait cependant point encore l'usage de la voix. Nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée. Madame de T... se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait, et se calmait à mes caresses ; elle s'affligeait, se consolait, et demandait de l'amour pour tout ce que l'amour venait de lui ravir.
Cet amour, qui l'effrayait un instant avant, la rassurait dans celui-ci. Si, d'un côté, on veut donner ce qu'on a laissé prendre, on veut, de l'autre, recevoir ce qui fut dérobé, et de part et d'autre, on se hâte d'obtenir une seconde victoire pour s'assurer de sa conquête.
Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes avec plus de détail ce qui nous était échappé. Trop ardent, on est moins délicat. On court à la jouissance en confondant toutes les délices qui la précèdent ; on arrache un nœud, on déchire une gaze ; partout la volupté marque sa trace, et bientôt l'idole ressemble à la victime.
Plus calmes, nous trouvâmes l'air plus pur, plus frais. Nous n'avions pas entendu que la rivière, dont les flots baignent les murs du pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d'accord avec la palpitation de nos cœurs. L'obscurité était trop grande pour laisser distinguer aucun objet ; mais à travers le crêpe transparent d'une belle nuit d'été, notre imagination faisait d'une île qui était devant notre pavillon un lieu enchanté. La rivière nous paraissait couverte d'amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n'ont été si peuplées d'amants, que nous en peuplions l'autre rive. Il n'y avait pour nous dans la nature que des couples heureux, et il n'y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions défié Psyché et l'Amour. J'étais aussi jeune que lui ; je trouvais madame de T... aussi charmante qu'elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de l'amour me l'éclairait pour les yeux de l'âme, et le plus sûr des sens confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses cherchent les caresses ; elles s'appellent plus tendrement. On ne veut plus qu'une faveur soit ravie. Si l'on diffère, c'est raffinement. Le refus est timide et n'est qu'un tendre soin. On désire, on ne voudrait pas : c'est l'hommage qui plaît... le désir flatte... L'âme en est exaltée... On adore... On ne cédera point... On a cédé.
« Ah ! me dit-elle avec voix céleste, sortons de ce dangereux séjour ; sans cesse les désirs s'y reproduisent, et l'on est sans force pour leur résister. » Elle m'entraîne.
Nous nous éloignons à regret ; elle tournait souvent le tête ; une flamme divine semblait briller sur le parvis. « Tu l'as consacré pour moi, me disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi ? Comme tu sais aimer ! Qu'elle est heureuse !
— Qui donc, m'écriai-je avec étonnement ? Ah ! si je dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter envie ? »
Nous passâmes devant le banc de gazon, nous nous y arrêtâmes involontairement et avec une émotion muette. « Quel espace immense, me dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter ! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu'à peine puis-je me rappeler d'avoir pu vous résister.
— Eh bien ! lui dis-je, verrai-je se dissiper ici le charme dont mon imagination s'était remplie là-bas ? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal ?
— En est-il qui puisse te l'être encore quand je suis avec toi ?
— Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci que je viens d'être heureux dans l'autre. L'amour veut des gages multipliés ; il croit n'avoir rien obtenu tant qu'il lui reste à obtenir.
— Encore... Non, je ne puis permettre... Non, jamais... »
Et après un long silence : « Mais tu m'aimes donc bien ! »
Je prie le lecteur de se souvenir que j'ai vingt ans. Cependant la conversation changea d'objet : elle devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l'amour, l'analyser, en séparer le moral, le réduire au simple, et prouver que les faveurs n'étaient que du plaisir ; qu'il n'y avait d'engagement (philosophiquement parlant) que ceux que l'on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. « Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l'attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse ! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer... quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement... et puis, au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés. »
Nous sommes tellement machines (et j'en rougis) qu'au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait avant la scène qui venait de se passer, j'étais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes ; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l'amour de la liberté.
« La belle nuit, me disait-elle ! les beaux lieux ! Il y a huit ans que je les avais quittés ; mais ils n'ont rien perdu de leur charme ; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté. Nous n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il pas vrai ? Le château en recèle un plus charmant encore ; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu'il touche. » Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n'être que ce que l'on voudrait. Je protestai que j'étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. « Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée, de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n'est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime à croire que vous étiez de bonne foi ; mais l'empire de l'habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout. J'ai d'ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi ? que pourriez-vous désirer ? et que devient-on avec une femme, sans le désir et l'espérance ! Je vous ai tout prodigué : à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l'ivresse, vous abandonnent à la sévérité des réflexions. A propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari ? assez maussade, n'est-il pas vrai ? Le régime n'est point aimable. Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage : il prendrait de l'humeur. Dès qu'il viendra du monde (et sans doute il en viendra)... D'ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder... Vous vous souvenez de l'air de monsieur, hier en nous quittant ?... » Elle vit l'impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite : « Il était plus gai lorsqu'il fit arranger avec tant de recherche le cabinet dont je vous parlais tout à l'heure. C'était avant mon mariage. Il tient à mon appartement. Il n'a jamais été pour moi qu'un témoignage... des ressources artificielles dont M. de T... avait besoin pour fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme ».
C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. « Il tient à votre appartement, lui dis-je ; quel plaisir d'y venger vos attraits offensés ! de leur y restituer les vols qu'on leur a faits ! » On trouva ceci d'un meilleur ton. « Ah ! lui dis-je, si j'étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l'habitude...
— Si vous me promettiez d'être sage ? » dit-elle en m'interrompant.
Il faut l'avouer, je ne me sentais pas toute la ferveur, toute la dévotion qu'il fallait pour visiter ce nouveau temple ; mais j'avais beaucoup de curiosité : ce n'était plus madame de T... que je désirais, c'était le cabinet.
Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes ; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues; enfin nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. « Qu'allez-vous faire de moi, lui dis-je ? que voulez-vous que je devienne ? me renverrez-vous seul ainsi dans l'obscurité ? m'exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre ? » Cette raison lui parut sans réplique. « Vous me promettez donc...
— Tout... tout au monde ».
On reçut mon serment. Nous ouvrîmes doucement la porte ; nous trouvâmes deux femmes endormies, l'une jeune, l'autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On lui parla à l'oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète, artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. J'offris de remplir l'office de la femme qui dormait. On accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s'échappaient en boucles flottantes ; on y ajouta seulement une rose que j'avais cueillie dans le jardin, et que je tenais encore par distraction ; une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n'y avait pas un nœud à toute cette parure ; je trouvai madame de T... plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l'émail de ses dents et rendait son sourire plus voluptueux, des rougeurs éparses ça et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient la jouissance. Enfin, elle me parut plus séduisante encore que mon imagination ne se l'était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s'ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.
Près d'entrer, on m'arrêta : « Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n'avoir jamais vu, ni même soupçonné l'asile où vous allez être introduit. Point d'étourderie ; je suis tranquille sur le reste.
— La discrétion est la première des vertus ; on lui doit bien des instants de bonheur ».
Tout cela avait l'air d'une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d'un prosélyte que l'on éprouve avant la célébration des grands mystères... « Mais votre comtesse, me dit-elle en s'arrêtant... ». J'allais répliquer ; les portes s'ouvrirent : l'admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi ; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l'enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j'étais entré. Je ne vis qu'un bosquet aérien qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien ; enfin je me trouvai dans une vaste cage de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints, que, répétés, ils produisaient l'illusion de tout ce qu'ils représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière ; une lueur douce et céleste pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d'être plus ou moins aperçu ; des cassolettes exhalaient de délicieux parfums ; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d'une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillage ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement ; d'un autre côté, on voyait la statue de l'Amour distribuant des couronnes ; devant cette statue était un autel, sur lequel brillait une flamme ; au bas de cet autel étaient une coupe, des couronnes et des guirlandes ; un temple d'une architecture légère achevait d'orner ce côté : vis-à-vis était une grotte sombre ; le dieu du mystère veillait à l'entrée ; le parquet, couvert d'un tapis pluché, imitait le gazon. Au plafond, des génies suspendaient des guirlandes, et du côté qui répondait aux portiques était un dais sous lequel s'accumulait une quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des amours.
Ce fut là que la reine de ce lieu alla se jeter nonchalamment. Je tombai à ses pieds ; elle se pencha vers moi, elle me tendit les bras, et dans l'instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d'amants heureux.
Les désirs se reproduisent par leurs images. « Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne ? si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs ? Pourriez-vous y prononcer un refus ?
— Et vos serments, me répondit-elle en se levant.
— J'étais un mortel quand je les fis, vous m'avez fait un dieu : vous adorer, voilà mon seul serment.
— Venez, me dit-elle, l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse, venez... »
En même temps, elle s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous franchi l'entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes, mollement, renversés sur un monceau de coussins. L'obscurité régnait avec le silence dans ce nouveau sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l'Amour. Elle pris une couronne qu'elle posa sur ma tête, et soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, elle me dit : « Eh bien ! aimeriez-vous jamais la comtesse autant que moi ? » J'allais répondre, lorsque la confidente, en entrant précipitamment, me dit : « Sortez bien vite, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château ».
Tout s'évanouit avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d'avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner mon appartement ; mais où l'aller chercher ? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu'à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d'une promenade du matin.
La fraîcheur et l'air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d'une nature enchantée, je ne vis qu'une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre ; je respirais enfin. je n'eus rien de plus pressé alors que de me demander si j'étais l'amant de celle que je venais de quitter, et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra que je pourrais me faire une telle question ? moi qui croyais savoir qu'elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le marquis de..., moi qui me croyais tellement épris de la comtesse, qu'il devait m'être impossible de lui devenir infidèle ! Quoi ! hier ! madame de T... ! Est-il bien vrai ? aurait-elle rompu avec le marquis ? m'a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir ? Quelle aventure ! quelle nuit ! Je ne savais si je ne rêvais pas encore ; je doutais, puis j'étais persuadé, convaincu, et puis je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j'entendis du bruit près de moi : je levai les yeux, me les frottai, je ne pouvais croire... c'était... qui ?... le marquis. « Tu ne m'attendais pas si matin, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! comment cela s'est-il passé ?
— Tu savais donc que j'étais ici, lui demandai-je ?
— Oui, vraiment : on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage ? le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule ? quand te renvoie-t-on ? J'ai pourvu à tout ; je t'amène une bonne chaise qui sera à tes ordres : c'est à charge d'autant. Il fallait un écuyer à madame de T..., tu lui en as servi, tu l'as amusée sur la route ; c'est tout ce qu'elle voulait, et ma reconnaissance...
— Oh ! non, non, je sers avec générosité, et dans cette occasion, madame de T... pourrait te dire que j'y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance ».
Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation. « Pourquoi venir si tôt, dis-je ? Il me semble qu'il eût été plus prudent...
— Tout est prévu ; c'est le hasard qui semble me conduire ici : je suis censé revenir d'une campagne voisine. Madame de T... ne t'a donc pas mis au fait ? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.
— Elle avait sans doute ses raisons, et peut-être si elle eût parlé n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.
— Cela, mon cher, a donc été bien plaisant ? Conte-moi les détails... conte donc.
— Ah !... un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une comédie, et bien que je sois pour quelque chose dans la pièce...
— Tu n'avais pas le beau rôle.
— Va, va, rassure-toi, il n'y a point de mauvais rôle pour de bons acteurs.
— J'entends ; tu t'en es bien tiré.
— Merveilleusement.
— Et madame de T... ?
— Sublime ! Elle a tous les genres.
— Conçois-tu qu'on ait pu fixer cette femme-là ? Cela m'a donné de la peine ; mais j'ai amené son caractère au point que c'est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.
— Fort bien !
— C'est mon talent, à moi : toute son inconstance n'était que frivolité, dérèglement d'imagination ; il fallait s'emparer de cette âme-là.
— Cest le bon parti.
— N'est-il pas vrai ? Tu n'as pas d'idée de son attachement pour moi.. Au fait, elle est charmante, tu en conviendras. Entre nous, je ne lui connais qu'un défaut : c'est que la nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits. Elle fait tout naître, tout sentir, et elle n'éprouve rien : c'est un marbre.
— Il faut t'en croire, car moi je ne puis... Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari : vraiment, c'est à s'y tromper, et si je n'eusse pas soupé hier avec le véritable...
— A propos, a-t-il été bien bon ?
— Jamais on n'a été plus mari que cela.
— Oh ! la bonne aventure ! Mais tu n'en ris pas assez, à mon gré. Tu ne sens donc pas tout le comique de ton rôle ? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges ; qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons ; j'ai de l'impatience d'en rire avec madame de T... Il doit faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais de bonne heure. Décemment, il faudrait commencer par le mari. Viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t'a donc bien pris pour un amant ?
— Tu jugeras de mes succès par la réception qu'on va me faire. Il est neuf heures : allons de ce pas chez monsieur ».
Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m'y amena : la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet de chambre qui dormait dans un fauteuil ; une bougie expirait près de lui. En s'éveillant au bruit, il présenta étourdiment ma robe de chambre au marquis, en lui faisant quelques reproches sur l'heure à laquelle il rentrait. J'étais sur les épines ; mais le marquis était si disposé à s'abuser, qu'il ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnais mes ordres pour mon départ à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez monsieur. On s'imagine bien qui fut accueilli : ce ne fut pas moi ; c'était dans l'ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s'arrêter. On voulut le conduire chez madame, dans l'espérance qu'elle le déterminerait. Quant à moi, on n'osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu pour douter que l'air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le marquis m'offrit sa chaise ; je l'acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contents. Je voulais cependant voir encore madame de T... : c'était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d'en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T... : « Cela n'est-il pas admirable ! Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire ? Au vrai, c'est un fort galant homme, et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme ». Personne n'était plus que moi pénétré de cette vérité. « Quelque plaisant que soit cela, mon cher, motus ; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret ne saurait être en de meilleures mains.
— Crois, mon ami, qu'elle compte sur moi, et, tu le vois, son sommeil n'en est point troublé. — Oh ! il faut convenir que tu n'as pas ton second pour endormir une femme.
— Et un mari, mon cher, un amant même au besoin ».
On avertit enfin qu'on pouvait entrer chez madame de T... : nous nous y rendîmes.
« Je vous annonce, madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis.
— Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d'avoir senti le chagrin que cela m'aurait donné ».
lle nous examinait l'un et l'autre ; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu'il le fallait pour me consoler, et sans se dégrader à mes yeux. Elle adressa à l'autre des propos tendres, à moi d'honnêtes et décents ; badina, et ne plaisanta point. « Madame, dit le marquis, il a fini son rôle aussi bien qu'il l'avait commencé ». Elle répondit gravement : « J'étais sûre du succès de tous ceux que l'on confierait à monsieur ». Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari. Elle me regarda, m'approuva, et ne rit point. « Pour moi, dit le marquis, qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci : c'est un ami que nous nous sommes fait, madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance...
— Eh ! monsieur, dit madame de T..., brisons là-dessus, et croyez que je sens tout ce que je dois à monsieur ».
On annonça M. de T..., et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T... m'avait persiflé et me renvoyait ; mon ami le dupait et se moquait de moi ; je le lui rendais, tout en admirant madame de T..., qui nous jouait tous, sans rien perdre de la dignité de son caractère.
Après avoir joui quelques instants de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais, madame de T... me suivit, feignant de vouloir me donner une commission. « Adieu, monsieur ; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle ; celle qui en est l'objet en est digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle, plus tendre, plus délicat et plus sensible. Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant... Ne me brouillez pas avec la comtesse ». Elle me serra la main, et me quitta.
Je montai dans la voiture qui m'attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n'en trouvai point.
1. Épitre de saint Paul aux Corinthiens (II, 3, 6).
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Version de 1777
La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus. J’y réussis et lui tournai la tête : c’est ce que je demandais. Elle était amie de Mme de T*** qui me lorgnait depuis quelque temps, et semblait avoir de grands desseins sur ma personne. Elle y mettait de la suite, se trouvait partout où j’étais, et menaçait de m’aimer à la folie, sans cependant que cela prît sur sa dignité et sur son goût pour les décences; car, comme on le verra, elle y était scrupuleusement attachée.
Un jour que j’allais attendre la Comtesse dans sa loge à l’Opéra, j’arrivai de si bonne heure, que j’en avais honte : on n’avait pas commencé. À peine entrais-je, je m’entends appeler de la loge d’à côté. N’était-ce pas encore la décente Mme de T*** ! « Quoi! déjà, me dit-on, quel désœuvrement! Venez donc près de moi. » J’étais loin de m’attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d’extraordinaire. On va vite avec l’imagination des femmes; et dans ce moment, celle de Mme de T*** fut singulièrement inspirée. « Il faut, me dit-elle, que je vous sauve du ridicule d’une pareille solitude; il faut… l’idée est excellente; et, puisque vous voilà, rien de plus simple que d’en passer ma fantaisie. Il semble qu’une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir? Ils seraient vains, je vous en avertis : je vous enlève. Laissez-vous conduire, point de question, point de résistance… Abandonnez-vous à la Providence; appelez mes gens. Vous êtes un homme unique, délicieux. » Je me prosterne… On me presse de descendre, j’obéis. J’appelle, on arrive. « Allez chez Monsieur, dit-on à un domestique; avertissez qu’il ne rentrera point ce soir… » Puis on lui parle à l’oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots; l’Opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l’on fait semblant d’écouter. À peine le premier acte est-il fini, qu’on apporte un billet à Mme de T***, en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, donne ses ordres, et je suis déjà hors de la ville, avant d’avoir pu m’informer de ce qu’on voulait faire de moi.
Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n’avais bien su qu’elle était femme à grande passion, et que dans l’instant même elle avait une inclination bien reconnue, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j’aurais été tenté de me croire en bonne fortune : elle était également instruite de la situation de mon cœur; car la Comtesse de *** était, comme je l’ai déjà dit, l’amie intime de Mme de T***. Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j’attendis les événements. Nous relayâmes et repartîmes comme l’éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d’instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie. « Elle vous mènera dans un très beau séjour; mais devinez où ? je vous le donne en mille… Chez mon mari. Le connaissez-vous?
— Pas du tout.
— Eh bien, moi, je le connais un peu; et je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela s’arrange, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller le trouver.
— Oui; mais, s’il vous plaît, que ferai-je là, moi? À quoi puis-je être bon!
— Ce sont mes affaires. J’ai craint l’ennui d’un tête-à-tête; vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir.
— Prendre le jour d’un raccommodement pour me présenter! cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence, si à vingt-cinq ans on pouvait l’être. Ajoutez à cela l’air d’embarras qu’on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois à la démarche où vous vous engagez.
— Ah, point de morale, je vous en conjure; vous manquez l’objet de votre emploi. Il faut m’amuser, me distraire, et non me prêcher. »
Je la vis si décidée, que je pris le parti de l’être tout au moins autant qu’elle. Je me mis à rire de mon personnage. Nous devînmes très gais, et je finis par trouver qu’elle avait raison.
Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur d’un demi-jour très voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière; le mouvement de la voiture faisait que le visage de Mme de T*** et le mien s’entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main; et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa de moi brusquement, et qu’on se rejeta au fond du carrosse. « Votre projet, dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche? » Je fus embarrassé de la question. « Des projets… avec vous… quelle duperie! Vous les verriez venir de trop loin : mais un hasard, une surprise… cela se pardonne.
— Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble? »
Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l’avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du Maître, qui était rétive à l’exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d’une réconciliation que pour des raisons de famille. La bienséance l’amena cependant jusqu’à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence; car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s’étudiait à ranimer les ressources d’un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La Déesse s’empresse de faire les honneurs du Temple, et d’en recevoir les compliments. « Vous ne voyez rien, me dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de Monsieur.
— Eh! Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait défaire.
— Ah! ah! » dit-elle, en songeant à autre chose.
Je pensai éclater de rire, en la voyant si bien au courant de ce qui se passait chez elle. À souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise encore d’offrir à Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond : « Madame, il y a trois ans que je suis au lait.
— Ah! ah! » répondit-elle encore.
Qu’on se peigne une conversation entre trois êtres, si étonnés de se trouver ensemble!
Le souper finit. J’imaginais que nous nous coucherions de bonne heure; mais je n’imaginais bien que pour le mari. En rentrant dans le salon : « Je vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener Monsieur. Vous avez jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé; car je me retire. » Puis, se tournant de mon côté, d’un air assez ironique : « Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de faire ma paix avec Madame. » Alors il nous quitta.
Nous nous regardâmes, et pour se distraire des idées que cette retraite occasionnait, Mme de T*** me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe : elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d’essor à l’imagination. Le château, ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine, qui les bornait par son cours, dont les sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme du lieu.
Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d’abord : elle était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’espèce de persiflage qu’on venait d’essuyer, et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes, plus intéressantes. Il y avait longtemps que nous marchions. Elle m’avait d’abord donné son bras, ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l’empêchait presque de poser à terre. L’attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente; on s’y assied sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme et de ses douceurs. « Eh! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, surtout avec moins d’effroi? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous. » Peut-être voulait-elle être contrariée; je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu’il était comme impossible que nous pussions jamais nous être autre chose que ce que nous nous étions alors. « J’appréhendais cependant que la surprise de tantôt n’eût effrayé votre esprit.
— Oh! je ne m’alarme pas si aisément.
— Je crains cependant qu’elle ne vous ait laissé quelques nuages.
— Que faut-il donc pour vous rassurer?
— Vous le pouvez.
— Eh! comment?
— Vous ne devinez pas?
— Mais je souhaite d’être éclaircie.
— J’ai besoin d’être sûr que vous me pardonniez.
— Pour cela, que faut-il?
— M’accorder franchement, à l’heure même, ce baiser surpris tantôt par le hasard, et qui a paru vous effaroucher.
— Que ne parliez-vous : je le veux bien; vous seriez trop fier, si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains. »
On voulut prévenir mes illusions; j’eus le baiser.
Il en est des baisers comme des confidences, ils s’attirent, ils s’accélèrent, ils s’échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plutôt donné, qu’un second le suivit, puis un autre; ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper. Le silence vint, on l’entendit (car on entend quelquefois le silence), il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. « Il faut rentrer, dit-elle; l’air du soir ne vous vaut rien.
— Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.
— Oui… je suis moins susceptible qu’une autre; mais, n’importe, rentrons.
— C’est par égard pour moi, sans doute… Vous… vous voulez me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade, et des suites fatales qu’elle pourrait avoir pour moi seul?
— C’est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela… Mais rentrons, je l’exige. » (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu’ils ont à dire.)
Elle me força à reprendre le chemin du château.
Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène aussi agréablement commencée; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander : nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. De sorte que tous nos sentiments restaient renfermés et contraints au fond de nos cœurs. Qu’une querelle m’aurait soulagé! mais où la prendre? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.
Nous étions à la porte fatale, lorsque enfin Mme de T*** parla : « Je ne suis guère contente de vous… Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m’en accorder aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m’avez dit un mot de la Comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C’était bien le moins que j’eusse pour vous cette complaisance, après avoir risqué de vous priver d’elle.
— N’ai-je pas le même reproche à vous faire, et n’auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d’une réconciliation avec un mari, vous m’aviez parlé d’un choix plus convenable, d’un choix...
— Damon… Je vous arrête… songez qu’un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences… Revenons. Où en êtes-vous avec la Comtesse? Vous rend-on bien heureux? Ah! je crains le contraire : cela m’afflige; je m’intéresse si tendrement à vous! Oui, Monsieur, je m’y intéresse… plus que vous ne pensez peut-être.
— Eh! pourquoi donc, Madame, vouloir croire avec le public ce qu’il s’amuse à grossir, à circonstancier, l’inimitié de la Comtesse avec moi?
— Épargnez-vous la feinte; je sais sur votre compte tout ce que l’on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l’accuser de coquetterie; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une coquette. Parlez-moi franchement : n’êtes-vous pas souvent la victime de ce genre de caractère? Parlez, parlez.
— Mais, Madame, vous vouliez rentrer… et l’air…
— Il a changé. »
Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher, sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’Amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de la Maîtresse qu’elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, la situation, l’heure, tout cela me troublait; j’étais tour à tour emporté par l’amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J’étais d’ailleurs trop ému pour me faire un plan, et prendre de certaines résolutions. Tandis que j’étais en proie à des mouvements si étranges, elle avait toujours continué de parler, et toujours de la Comtesse; et mon silence avait paru confirmer tout ce qu’il lui plaisait d’en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.
« Comme elle est fine, disait-elle, qu’elle a de grâces! Une perfidie entre ses mains prend l’air d’une gaieté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d’abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie; galante par caractère, prude par système, vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe, c’est un Protée pour les formes, c’est une Grâce pour les manières; elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu faire de personnages! Entre nous, que de dupes l’environnent! Comme elle s’est moquée du Baron!… Que de tours elle a joués au Marquis! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire deux rivaux trop imprudents, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés, ils avaient eu le temps de l’observer; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola, et vous fûtes contents tous quatre. Ah! qu’une femme adroite a d’empire sur vous! Et qu’elle est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout, et n’y met jamais du sien! » Mme de T*** accompagna cette dernière phrase d’un soupir très intelligent, et fait pour être décisif. C’était le coup de maître.
Je sentis qu’on venait de m’ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu’on y mettait. Je fus frappé de la vérité du portrait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l’être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s’adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l’espoir l’avait causé. On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.
Je ne concevais rien à tout ce que j’entendais. Nous suivions, sans nous en douter, la grande route du sentiment, et la reprenions de si haut, qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Après beaucoup d’écarts, presque méthodiques, on me fit apercevoir, au bout d’une terrasse, un pavillon qui avait été le témoin des plus doux moments. On me détaillait sa situation, son ameublement. Quel dommage de n’en avoir pas la clef! Tout en causant, nous approchions. Il se trouva ouvert; il ne lui manquait plus que la clarté du jour. Mais l’obscurité pouvait aussi lui prêter quelques charmes. D’ailleurs, je savais combien était charmant l’objet qui devait l’embellir.
Nous frémîmes en entrant : c’était un Sanctuaire, et c’était celui de l’Amour! Il s’empara de nous, nos genoux fléchirent. Il ne nous resta de force que celle que donne ce Dieu. Nos bras défaillants s’enlacèrent, et nous allâmes tomber, sans le moindre projet, sur un canapé qui occupait une partie du Temple. La lune se couchait, et le dernier de ses rayons emporta bientôt le voile d’une pudeur qui, je crois, devenait importune. Tout se confondait dans les ténèbres. La main qui voulait me repousser sentait battre mon cœur; on voulait me fuir, on retombait plus attendrie. Nos âmes se rencontraient, se multipliaient; il en naissait une de chacun de nos baisers… Quand l’ivresse de nos sens nous eut rendus à nous-mêmes, nous ne pouvions retrouver l’usage de la voix, et nous nous entretenions dans le silence par le langage de la pensée. Elle se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses; elle s’affligeait, se consolait et demandait de l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir.
Cet amour, qui l’effrayait dans un autre instant, la rassurait dans celui-ci. Si d’un côté on veut donner ce qu’on a laissé prendre, on veut de l’autre recevoir ce qu’on a dérobé; et, de part et d’autre, on se hâte d’obtenir une seconde victoire, pour s’assurer de sa conquête.
Tout ceci avait été un peu brusqué. Nous sentîmes notre faute. Nous reprîmes ce qui nous était échappé, avec plus de détail. Trop ardent, on est moins délicat. On court à la jouissance, en confondant toutes les délices qui la précèdent. On arrache un nœud, on déchire une gaze. Partout la volupté marque sa trace, et bientôt l’idole ressemble à la victime.
Plus calmes, l’air nous parut plus pur, plus frais. Nous n’avions pas entendu que la rivière, qui baignait les murs du pavillon, rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec la tendre palpitation de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer aucun objet; mais, à travers le crêpe transparent d’une belle nuit d’été, notre imagination faisait, d’une île qui était devant notre pavillon, un lieu enchanté. La rivière nous paraissait couverte d’Amours qui se jouaient dans les flots. Jamais les forêts de Gnide n’ont été si peuplées d’Amants que nous en peuplions l’autre rive. Il n’y avait pour nous dans la Nature que des couples heureux, et il n’y en avait point de plus heureux que nous. Nous aurions défié Psyché et l’Amour. J’étais aussi jeune que lui; elle me paraissait aussi charmante qu’elle. Plus abandonnée, elle me sembla plus ravissante encore. Chaque moment me livrait une beauté. Le flambeau de l’Amour me l’éclairait pour les yeux de l’âme, et le plus sûr des sens confirmait mon bonheur. Quand la crainte est bannie, les caresses cherchent les caresses. Elles se confondent plus tendrement : on ne veut plus qu’une faveur soit ravie. Si l’on diffère, c’est raffinement. Le refus est timide, et n’est qu’un tendre soin. On désire, on ne voudrait pas; c’est l’hommage qui plaît… le désir flatte… l’âme est exaltée… on adore… on ne cédera point… on a cédé.
« Ah! me dit-elle, avec un son de voix céleste, sortons de ce dangereux séjour; sans cesse les désirs s’y reproduisent, et l’on est sans force pour leur résister. » Elle m’entraîne.
Nous nous éloignons à regret; elle tournait souvent la tête; une flamme divine semblait briller sur le parvis. « Tu l’as consacré pour moi, me disait-elle. Qui saurait jamais y plaire comme toi? Comme tu sais aimer! qu’elle est heureuse!
— Qui donc? m’écriai-je avec étonnement. Ah! si je dispense le bonheur, à quel être dans la nature pouvez-vous porter envie! »
Nous passâmes devant le banc de gazon, et nous nous arrêtâmes involontairement et avec une de ces émotions muettes, qui signifient beaucoup. « Quel espace immense, me dit-elle alors, entre ce lieu-ci et le pavillon que nous venons de quitter! Mon âme est si pleine de mon bonheur, qu’à peine puis-je me rappeler que j’ai pu vous résister. » Je ne sentis point d’abord tout ce que ces mots renfermaient d’obligeant, et à quoi leur sens m’engageait. « Eh bien, lui dis-je, verrai-je se dissiper tout le charme dont mon imagination était remplie là-bas? Ce lieu me sera-t-il toujours fatal?
— En est-il qui puisse te l’être encore quand je suis avec toi ?
— Oui, sans doute, puisque je suis aussi malheureux dans celui-ci, que je viens d’être heureux dans l’autre. L’amour vrai veut des gages multipliés; il croit n’avoir rien obtenu tant qu’il lui reste quelque chose à obtenir.
— Encore… Non, je ne puis permettre… Non, jamais… »
Et elle me faisait toutes ces défenses-là d’un ton à n’être point obéie : ce que j’interprétais en perfection.
Je prie le lecteur de se ressouvenir que j’ai à peine vingt-cinq ans, et que les faits de cet âge n’engagent personne. Cependant la conversation changea d’objet; elle devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, l’analyser, en séparer le moral, le réduire au simple, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir; qu’il n’y avait d’engagements réels (philosophiquement parlant) que ceux que l’on contractait avec le Public, en le laissant pénétrer dans nos secrets, et en commettant avec lui quelques indiscrétions. « Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l’attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur ignoré de toute la nature ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer. Quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement… et puis, au fait, du plaisir, sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés d’usage. »
Nous sommes tellement machines (et j’en rougis), qu’au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait, avant la scène qui venait de se passer, j’entrais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l’amour de la liberté.
« La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux! Il y a huit ans que je les avais quittés; mais ils n’ont rien perdu de leurs charmes; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté. Nous n’oublierons jamais ce cabinet, n’est-il pas vrai? Le château en recèle un plus charmant encore; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout ce qu’il voit, et qui brise tout ce qu’il touche. » Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n’être que ce que l’on voudrait. Je protestai que j’étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. Mme de T*** aimait mieux les raisons que la raison. « Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la Comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. Vous vous êtes conduit aussi décemment qu’il soit possible. La nouveauté pique, vous m’avez trouvée aimable, et j’aime à croire que vous étiez de bonne foi; mais l’empire de l’habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n’ai pas ce qu’il faut pour en venir à bout. J’ai d’ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi? Que pourriez-vous désirer? Et que devient-on avec une femme, sans le désir et l’espérance ? Je vous ai tout prodigué : à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l’ivresse, nous abandonnent à la sévérité des réflexions. À propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari? assez maussade, n’est-il pas vrai? Le régime n’est point aimable; je ne crois pas qu’il vous ait vu de sang-froid : notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage; il prendrait de l’humeur... Dès qu’il viendra du monde (et sans doute il en viendra)… D’ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder… Vous vous souvenez de l’air de Monsieur, hier en nous quittant ?… » Elle vit l’impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite : « Il était plus gai, lorsqu’il fit arranger avec tant de recherche, le cabinet dont je vous parlais tout à l’heure. C’était avant mon mariage; il tient à mon appartement. Il n’a jamais été pour moi qu’un témoignage… des ressources artificielles dont M. de T*** avait besoin de fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme. »
C’est ainsi que par intervalle elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. « Il tient à votre appartement, lui dis-je; quel plaisir d’y venger vos attraits offensés, de leur y restituer les vols qu’on leur a faits! » On trouva ceci d’un meilleur ton. « Ah! lui dis-je, si j’étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l’habitude… » Elle saisit, avec une intelligence très prompte, ce que je voulais dire; et plus surprise que fâchée, elle reprit : « Si vous me promettiez d’être sage… » Il faut l’avouer, je ne me sentais pas encore toute la ferveur, toute la dévotion qu’il fallait pour visiter les saints lieux; mais j’avais beaucoup de curiosité; ce n’était plus Mme de T*** que je désirais; c’était le cabinet. Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues; enfin, nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. « Qu’allez-vous faire de moi ? lui dis-je, que voulez-vous que je devienne? Me renverrez-vous ainsi seul dans l’obscurité? M’exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre? »
Cette raison lui parut sans réplique. « Vous me promettez donc…
— Tout… tout au monde. »
On reçut mon serment avec l’espérance, bien entendu, que j’étais encore très capable d’être parjure. Nous ouvrîmes doucement la porte : nous trouvâmes deux femmes endormies; l’une jeune, l’autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance; ce fut elle qu’on éveilla. On lui parla à l’oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. Moi, je m’offris à remplir l’office de la femme qui dormait : on accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s’échappèrent en boucles flottantes. On y ajouta seulement une rose que j’avais cueillie dans le jardin et que je tenais encore par distraction; une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n’y avait pas un nœud à toute cette parure; je trouvai Mme de T*** plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l’émail de ses dents, et rendait son sourire plus voluptueux. Des rougeurs éparses çà et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m’en rappelaient la jouissance. Enfin elle me parut, à la lumière, plus séduisante encore que mon imagination ne se l’était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s’ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.
Près d’entrer, on m’arrêta : « Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n’avoir jamais vu, ni même soupçonné l’asile où vous allez être introduit. Point d’étourderie; je suis tranquille sur le reste.
— La discrétion est ma vertu favorite; on lui doit bien des instants de bonheur. »
Tout cela avait l’air d’une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d’un jeune prosélyte que l’on éprouve avant la célébration des grands mystères. « Mais votre Comtesse », me dit-elle en s’arrêtant… J’allais répliquer; les portes s’ouvrirent : l’admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l’enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j’étais entré. Je ne vis plus qu’un bosquet aérien, qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien; enfin je me trouvai comme dans une vaste cage entièrement de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints, qu’elles produisaient l’illusion de tout ce qu’elles représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière. Une lueur douce et céleste y pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d’être plus ou moins aperçu. Des cassolettes exhalaient les plus agréables parfums; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d’une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillages ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement. D’un autre côté, on voyait la statue de l’Amour distribuant des couronnes; devant cette statue était un autel sur lequel on voyait briller une flamme; au bas de cet autel, une coupe, des couronnes et des guirlandes. Un temple d’une architecture légère achevait d’orner ce côté : vis-à-vis était une grotte sombre. Le Dieu du mystère veillait à l’entrée. Le parquet, couvert d’un tapis pluché, imitait un épais gazon. Au haut du plafond, des Amours suspendaient des guirlandes qui se jouaient négligemment. Le quatrième côté, qui répondait aux portiques, était un dais sous lequel s’accumulait une quantité de carreaux, avec un baldaquin soutenu par des Amours.
Ce fut là qu’alla se jeter nonchalamment la Reine de ce lieu. Je tombai à ses pieds : elle se pencha vers moi, elle tendit les bras, et dans l’instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d’amants heureux.
Les désirs se reproduisent par leur image. « Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne? Si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs? pourriez-vous y prononcer un refus?
— Et vos serments, me répondit-elle, en se levant.
— J’étais un mortel quand je les fis; vous m’avez fait un Dieu : vous adorer, voilà mon seul serment.
— Venez, me dit-elle, l’ombre du mystère doit cacher ma faiblesse; venez… »
En même temps elle s’approcha de la grotte. À peine en avions-nous franchi l’entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes mollement renversés sur un monceau de coussins. L’obscurité régnait avec le silence dans ce sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations; ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l’Amour. Nous sortîmes de la grotte pour aller lui porter notre hommage. La scène avait changé. Au lieu du Temple et de la statue de l’Amour, c’était celle du Dieu des Jardins. (Le même ressort qui nous avait fait entrer dans la grotte avait produit ce changement, en retournant la figure de l’Amour, et en renversant l’autel.) Nous avions aussi quelques grâces à rendre à ce nouveau Dieu. Nous marchâmes à son Temple, et il put lire dans mes yeux que j’étais digne encore de me le rendre propice. La Déesse prit une couronne qu’elle me posa sur la tête, et me présenta une coupe, où je bus à pleins flots le nectar des Dieux.
« Hé bien », me dit, après quelques moments, la Fée de ce séjour, en soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, « aimerez-vous jamais la Comtesse autant que moi?
— J’avais oublié, lui répondis-je, que je dusse jamais retourner sur la terre. »
Elle sourit, fit un signe, et tout disparut... « Sortez bien vite, me dit en entrant la confidente, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château. »
Tout m’échappe avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d’avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner ma chambre; mais où l’aller prendre? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu’à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d’une promenade du matin. La fraîcheur et l’air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble, et se suivre avec ordre : je respirais. Je n’eus rien de plus pressé alors que de me demander si j’étais l’amant de celle que je venais de quitter; et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m’eût dit hier à l’Opéra que je pourrais aujourd’hui me faire cette question-là? Moi, qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le Marquis de ***, moi, qui me croyais tellement épris de la Comtesse, qu’il devait m’être impossible de lui devenir infidèle! Quoi! hier! Mme de T*** est-il bien vrai? Aurait-elle rompu avec le Marquis? m’a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir? Quelle aventure! quelle nuit! et je m’interrogeais pour savoir si je ne rêvais pas encore. Je m’étais assis, et, ne cessant de raisonner avec moi-même, je ne savais trop à quoi me fixer; je soupçonnais, je doutais, puis j’étais persuadé, convaincu, et puis, je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j’entendis du bruit près de moi; je levai les yeux, me les frottai; je ne pouvais croire… c’était… qui ?… le Marquis. « Tu ne m’attendais pas si matin, n’est-il pas vrai? Eh bien, comment cela s’est-il passé ?
— Tu savais donc que j’étais ici? lui demandai-je.
— Oui vraiment; on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage ? le Mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule? quand te renvoie-t-on? J’ai pourvu à tout; je t’amène une bonne chaise qui sera à tes ordres. C’est à charge d’autant. Il fallait un Écuyer à Mme de T***, tu lui en as servi, tu l’as amusée sur la route; c’est tout ce qu’elle voulait, et ma reconnaissance…
— Oh! non, non, je sers avec générosité; et dans cette occasion, Mme de T*** pourrait te dire que j’y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de ta reconnaissance. »
Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l’instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation, et me donnait envie de rire. Au fait, il était difficile de ne pas trouver très plaisant tout ce qui s’était passé. « Mais, pourquoi venir si tôt? dis-je au Marquis : il me semble qu’il eût été plus prudent…
— Tout est prévu : c’est le hasard qui semble me conduire ici; je suis censé revenir d’une campagne voisine. Mme de T*** ne t’a donc pas mis au fait? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.
— Elle avait sans doute ses raisons, et peut-être, si elle eût parlé, n’aurais-je pas joué si bien mon personnage?
— Cela, mon cher, a donc été bien plaisant? Conte-moi tous les détails… conte donc.
— Ah!… un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une Comédie, et, bien que je sois pour quelque chose dans la Pièce…
— Tu n’avais pas le beau rôle.
— Va, va, rassure-toi; il n’y a point de mauvais rôles pour de bons Acteurs.
— J’entends : tu t’en es bien tiré.
— Merveilleusement!
— Et Mme de T*** ?
— Sublime! elle a tous les genres.
— Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là? Cela m’a donné de la peine; mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.
— C’est bien voir les choses.
— C’est mon talent à moi; toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement d’imagination : il fallait s’emparer de cette âme-là.
— C’est le bon parti.
— N’est-il pas vrai? Tu n’as pas d’idée de la force de son attachement pour moi : au fait, elle est charmante, tu seras forcé d’en convenir. Entre nous, je ne lui connais qu’un défaut, c’est que la Nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits; elle fait tout naître, tout sentir, et elle n’éprouve rien, c’est un marbre.
— Il faut t’en croire sur ta parole, car moi, je ne puis… Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari : vraiment, c’est à s’y tromper, et si je n’eusse pas soupé hier avec le véritable…
— À propos, a-t-il été bien bon?
— Jamais on n’a été plus mari que cela.
— Oh! la bonne aventure! Mais tu n’en ris pas assez à mon gré! Tu ne sens donc pas tout le comique de ce qui t’arrive? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges, qu’il s’y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons; j’ai de l’impatience d’en rire avec Mme de T***. Il doit faire jour chez elle; j’ai dit que j’arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le mari; viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t’a donc bien pris pour un amant?
— Tu jugeras de mes succès par la réception qu’on va me faire. Il est neuf heures; allons de ce pas chez Monsieur. »
Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m’y amena; la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet de chambre qui dormait dans un fauteuil. Une bougie expirait près de lui. En s’éveillant au bruit, il présente étourdiment ma robe de chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur l’heure à laquelle il rentrait : j’étais sur les épines. Mais le Marquis était si disposé à s’abuser, qu’il ne vit rien en lui qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnai mes ordres, pour mon départ, à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez Monsieur. Vous imaginez bien qui fut accueilli? ce ne fut pas moi, c’est dans l’ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s’arrêter. On voulut le conduire chez Madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait. Quant à moi, on n’osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu, pour douter que l’air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le Marquis m’offrit sa chaise, je l’acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contents. Je voulais cependant voir encore Mme de T***; c’était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d’en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T*** : « Cela n’est-il pas admirable? Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c’est un fort galant homme, et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison, et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme. » (Personne n’était plus que moi pénétré de cette vérité.) « Quelque plaisant que cela soit, mon cher, motus; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à Mme de T*** que son secret ne saurait être en de meilleures mains.
— Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi, et tu le vois, son sommeil n’en est point troublé.
— Oh! il faut convenir que tu n’as pas ton second pour endormir une femme.
— Et un Mari, mon cher, un Amant même au besoin. »
On avertit enfin qu’on pouvait entrer chez Mme de T***. Nous nous y rendîmes avec empressement.
« Je vous annonce, Madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis.
— Je tremblais, me dit Mme de T*** que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait fait. »
Elle nous examinait l’un et l’autre; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du Marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler, sans se dégrader à mes yeux; adressa à l’autre des propos tendres, à moi d’honnêtes et décents; elle badina, et ne plaisanta point. « Madame, dit le Marquis, il a fini son rôle aussi bien qu’il l’avait commencé. » Elle répondit gravement : « J’étais sûre du succès de tous ceux qu’on confierait à Monsieur. » Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari; elle me regarda, m’approuva, et ne rit point. « Pour moi, dit le Marquis qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci : c’est un ami que nous nous sommes fait, Madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance…
— Eh! Monsieur, dit Mme de T***, brisons là-dessus, et croyez que j’ai senti tout ce que je dois à Monsieur. »
On annonça M. de T***, et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T*** m’avait persiflé et me renvoyait; mon ami le dupait et se moquait de moi; je le lui rendais, tout en admirant Mme de T***, qui nous jouait tous, sans perdre rien de la dignité de son caractère.
Après avoir joui quelques instants de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais, Mme de T*** me suivit, feignant de vouloir me donner une commission. « Adieu, Monsieur, je vous dois bien des plaisirs; mais je vous ai payé d’un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle, et celle qui en est l’objet en est digne : si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle plus tendre, plus délicat et plus sensible. Adieu! encore une fois : vous êtes charmant… Ne me brouillez pas avec la Comtesse. » Elle me serra la main, et me quitta.
Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et… je n’en trouvai point.
par M.D.G.O.D.R
20:43 Écrit par Marc dans Vivant Denon, Dominique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dominique vivant denon, litterature francaise, romans erotiques, romans libertins, contes |
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mardi, 23 juin 2009
L’homme qui plantait des arbres - Jean Giono - 1953

Lors d’une de ses nombreuses promenades en Haute-Provence, Jean Giono rencontre un jour dans une région quasi désertique un berger des plus extraordinaires qui passe son temps dans sa solitude à planter des arbres, des milliers d’arbres. Les graines qu’il sème ne germent pas toujours, mais inlassablement il continue son travail en vue de réaliser son rêve : transformer ce pays aride en une terre pleine de vie… Et au fil des ans, lorsque Jean Giono revient sans cesse sur ces terres il voit peu à peu les changements s’opérer.
L’homme qui plantait des arbres de l’écrivain français est une magnifique nouvelle s’adressant à tout public et véhiculant une magnifique leçon sur comment de simples gestes effectués avec amour et respect, et cela avec patience et détermination, peuvent avoir des répercussions très positives sur notre environnement pendant de longues années. L’aspect écologiste très marqué étonne pour l’époque d’écriture du texte, aspect qui intervient d’ailleurs aussi dans d’autres textes de Jean Giono. Précise et simple le lecteur est vite conquis par la générosité qui se dégage du récit et qui se présente en véritable hymne à la nature.
Un magnifique livre ! A lire absolument !
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Texte intégral :
Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.
Il y a environ une quarantaine d'années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.
Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau ; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu'à Die ; à l'ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.
C'était, au moment où j'entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d'altitude. Il n'y poussait que des lavandes sauvages.
Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d'un squelette de village abandonné. Je n'avais plus d'eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu'il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puit. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.
C'était un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d'un fauve dérangé dans son repas.
Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n'avais toujours pas trouvé d'eau et rien ne pouvait me donner l'espoir d'en trouver. C'était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d'un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C'était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau - excellente - d'un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.
Cet homme parlait peu. C'est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C'était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n'habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l'on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu'il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.
Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé ; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu'il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.
Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu'il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.
Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là ; le village le plus proche était encore à plus d'une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l'on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d'une rudesse excessive, aussi bien l'été que l'hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L'ambition irraisonnée s'y démesure, dans le désir continu de s'échapper de cet endroit.
Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l'église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.
Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l'un après l'autre avec beaucoup d'attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l'aider. Il me dit que c'était son affaire. En effet : voyant le soin qu'il mettait à ce travail, je n'insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s'arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l'impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m'était pas absolument obligatoire, mais j'étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d'eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
Je remarquai qu'en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d'environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l'endroit où je me tenais. J'eus peur qu'il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c'était sa route et il m'invita à l'accompagner si je n'avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l'endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c'était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s'en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.
Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d'insistance dans mes questions puisqu'il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu'il y a d'impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n'y avait rien auparavant.
C'est à ce moment là que je me souciai de l'âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s'appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s'était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d'arbres. Il ajouta que, n'ayant pas d'occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.
Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l'avenir en fonction de moi-même et d'une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d'autres que ces dix mille seraient comme une goutte d'eau dans la mer.
Il étudiait déjà, d'ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faînes. Les sujets qu'il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
Nous nous séparâmes le lendemain.
L'année d'après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d'infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n'avait pas marqué en moi : je l'avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.
Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d'une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d'air pur. C'est sans idée préconçue - sauf celle-là - que je repris le chemin de ces contrées désertes.
Le pays n'avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j'aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m'étais remis à penser à ce berger planteur d'arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace ».
J'avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d'Elzéar Bouffier, d'autant que, lorsqu'on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu'à mourir. Il n'était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s'était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d'arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s'était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.
Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J'étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l'âme de cet homme - sans moyens techniques - on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction.
Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m'arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l'âge où ils étaient à la merci des rongeurs ; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l'œuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d'admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c'est-à-dire de 1915, de l'époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu'il y avait de l'humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.
La création avait l'air, d'ailleurs, de s'opérer en chaînes. Il ne s'en souciait pas ; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l'eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d'homme, avaient toujours été à sec. C'était la plus formidable opération de réaction qu'il m'ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l'eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j'ai parlé au début de mon récit s'étaient construits sur les emplacements d'anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d'avoir recours à des citernes pour avoir un peu d'eau.
Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l'eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.
Mais la transformation s'opérait si lentement qu'elle entrait dans l'habitude sans provoquer d'étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l'avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C'est pourquoi personne ne touchait à l'œuvre de cet homme. Si on l'avait soupçonné, on l'aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?
A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d'un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l'ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n'ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l'adversité ; que, pour assurer la victoire d'une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L'an d'après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.
Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu'il s'exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l'habitude de parler. Ou, peut-être, n'en voyait-il pas la nécessité ?
En 1933, il reçut la visite d'un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l'ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C'était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu'on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s'éviter le trajet d'aller-retour - car il avait alors soixante-quinze ans - il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu'il fit l'année d'après.
En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la « forêt naturelle ». Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l'État et interdire qu'on vienne y charbonner. Car il était impossible de n'être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.
J'avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d'après, nous allâmes tous les deux à la recherche d'Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l'endroit où avait eu lieu l'inspection.
Ce capitaine forestier n'était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J'offris les quelques œufs que j'avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.
Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913 : le désert... Le travail paisible et régulier, l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C'était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres.
Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d'ici paraissait devoir convenir. Il n'insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d'une heure de marche - l'idée ayant fait son chemin en lui - il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d'être heureux ! »
C'est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu'ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.
L'œuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n'avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l'entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l'abandonna. Le berger n'avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.
J'ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J'avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes dernières promenades. Il me semblait aussi que l'itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J'eus besoin d'un nom de village pour conclure que j'étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.
En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l'état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d'eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s'agissait pour eux que d'attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.
Tout était changé. L'air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m'accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d'odeurs. Un bruit semblable à celui de l'eau venait des hauteurs : c'était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j'entendis le vrai bruit de l'eau coulant dans un bassin. Je vis qu'on avait fait une fontaine, qu'elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d'elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d'une résurrection.
Par ailleurs, Vergons portait les traces d'un travail pour l'entreprise duquel l'espoir était nécessaire. L'espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C'était désormais un endroit où l'on avait envie d'habiter.
A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n'avait pas permis l'épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flancs abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d'orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.
Il n'a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d'aisance. Sur l'emplacement des ruines que j'avais vues en 1913, s'élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d'érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s'est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l'esprit d'aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l'ancienne population, méconnaissable depuis qu'elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.
Quand je réfléchis qu'un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu'il a fallu de constance dans la grandeur d'âme et d'acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d'un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu.
Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l'hospice de Banon.
15:24 Écrit par Marc dans Giono, Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature francaise, contes, jean giono, fables, ecologie |
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mercredi, 21 janvier 2009
Petit Bodiel et autres contes de la savane - Amadou Hampâté Bâ - 1977

Il était une fois..., il y a très longtemps... quelque part au fin fond de l'Afrique, au pays des baobabs géants aux branches cuivrées, vivait une famille de lièvres, les Bodiel, dans laquelle grandit Petit Bodiel, un petit lièvre paresseux et gourmand qui qui ne pense qu'à dormir et à regarder les femelles lièvres de baigner. Pourtant ce n'est pas d'ambition ou d'intelligence qu'il manque: en effet afin de devenir le roi de la savane, il demande à Dieu de lui accorder la ruse et ses pouvoirs miraculeux...
Petit Bodiel et autres contes de la savane est un très beau recueil de contes et de nouvelles de l'écrivain, poète et conteur malien Amadou Hampâté Bâ, plus connu pour son combat au sein de l'UNESCO dès 1960 en faveur du sauvetage des traditions orales africaines, au sujet desquelles il lança cette célèbre phrase : En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Le style est celui, inimitable et typique, des contes de l'Afrique centrale qui fait ici découvrir une multitude de contes et de légendes, qui ravira petits et grands, et représentent un véritable trésor verbal, pour Amadou Hampâté Bâ, une part de la mémoire de son pays. Le recueil commence par le conte peul Petit Bodiel, texte datant de 1977, aussi le plus long, et parfait représentant des textes qui vont suivre.
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Extrait : premier chapitre
Chapitre premier
Petit Bodiel (Conte peul)
Il y a très longtemps, dans le Sano, pays des baobabs géants aux troncs et branches cuivrés, vivait une famille de lièvres appelée Famille Bodiel1.
Papa et Maman Bodiel étaient de braves travailleurs. Ils peinaient sans relâche et sans murmure du matin au soir. Chaque fin de journée les voyait revenir chargés de vivres variés : pain de singe2, fruits de rônier, jujubes jaunes, fruits bien mûrs de la savane, autant de bonnes choses pour la subsistance de la famille.
Quant à Petit Bodiel, il était, hélas ! le modèle des mauvais petits. Jamais il ne voulut rien faire, sinon l'imbécile, dormir et redormir. Il ne sortait de sa couche qu'au moment où le soleil montait au zénith et lui plongeait dans le ventre les flèches aiguës de ses rayons ardents. Et quand il se levait ainsi malgré lui, c'était pour aller, en guise de bonjour, demander à sa mère de quoi garnir son estomac solide et malencontreusement toujours vide.
Petit Bodiel n'était pas aussi sot qu'il était paresseux. C'est pourquoi cette andouillette s'arrangeait chaque fois pour ne pas se rendre chez sa mère quand son père y était. Papa Bodiel, en effet, n'était ni commode ni complaisant. Il avait pour son fils, toujours occupé à des riens, plus de clystères de coups de pied3 que d'affectueuses tapes paternelles.
Petit Bodiel n'était pas simplement un « cul de plomb », quelqu'un qui ne fait jamais rien. En plus il était dégoûtant, et faisait constamment pipi dans sa couche. Mais, comme toutes les mamans de la terre, Maman Bodiel écoutait la voix profonde de ses entrailles et fermait les yeux sur les défauts de son fils gourmand et goinfre.
Elle cherchait entre terre et ciel des excuses pour sa ventrée vaurienne. Elle l'excusait de pisser dans sa couche et de ne jamais rien faire, sinon, de temps en temps, aller se tapir dans les touffes de vétiver4, cachette d'où il pouvait contempler les jouvencelles qui, toutes nues, s'abandonnaient aux joies de la baignade.
Tous les êtres ont un sort commun, celui de finir par mourir, et souvent sans y être préparés. Ce qui doit arriver à tout être allait arriver à Papa Bodiel. Règle sans exception !
Une nuit, très fatigué, il se coucha. Son âme, qui s'était échappée de son corps durant son sommeil pour converser avec la Nuit, fut enlevée par cette belle et mystérieuse femme, drapée d'un manteau noir serti d'étoiles.
Au matin l'aurore jaillit des ombres. Mais le visage de Papa Bodiel resta sombre. Ce père, grand travailleur, était mort. Paix à son âme laborieuse et honnête ! Il laissait une veuve sans ressources qui vaillent et un fils qui n'était savant qu'en anatomies de belles filles...
La Tradition est parfois injuste5. Elle s'en prend à la maman d'un vaurien, et non au vaurien lui-même. C'est ainsi que la maman de Petit Bodiel devint la risée de son village.
Dendi Bani Kono le Tantale, cousin germain de Bani Kono la Cigogne, revêtit ses beaux boubous blanc et noir. En quelques grandes enjambées facilitées par ses longues échasses, il se rendit chez Maman Bodiel. « Je viens, lui dit-il, te conseiller de sévir contre ton fils. Il y va de ta réputation. S'il ne se corrige pas, tu auras, par sa faute, des surprises désagréables avec tes voisins. Sache, ma chère amie, qu'un parent qui laisse son enfant dans le dos devenir une hache6 risque tôt ou tard de voir celle-ci lui tomber sur les talons et lui couper les tendons... »
Maman Bodiel n'apprécia nullement la mise en garde de Tantale. La mère n'est-elle pas toujours la première à découvrir les défauts de son enfant, et la dernière à les publier... ? « De quoi se mêle Tantale..., susurra le coeur de Maman Bodiel à son oreille maternelle. Il faut que Tante Araignée de la Mélancolie7 l'ait piqué cette nuit, pour qu'il s'agite si violemment à propos d'un cas qui ne regarde que ton fils et toi... »
Cependant, la voix de la raison pure intervint et murmura doucement à l'intelligence objective de Maman Bodiel :
« Par le Roi du Ciel, par la Reine des Terres, par le Prince des Océans ! Maman Bodiel, fais taire tes sentiments maternels et prête oreille aux conseils désintéressés d'un ami avisé et direct ! Quand bien même remplirais-tu les plus grands silos et greniers pour ton enfant vaurien, s'il ne change pas son état d'âme il n'en vaudra pas davantage. »
Maman Bodiel réfléchit longuement. Elle se dit :
« Une voix étrangère pourrait me tromper, mais celle qui vient de mon tréfonds ne saurait le faire. Je dois, je veux, il faut que je fasse taire mon coeur de mère et ferme mes oreilles maternelles ! »
Joignant pensée, parole et action, Maman Bodiel se précipita dans la chambrée de son fils. Elle se saisit du dormeur invétéré par l'une de ses pattes postérieures. Elle le traîna jusqu'au pied du baobab sacré, à la manière dont les fils d'Adam traînent les cadavres d'animaux en état de putréfaction avancée8.
Là, Maman Bodiel s'assit sur son arrière-train. Elle demanda impérativement à son fils d'en faire tout autant. Alors, face à face, les yeux maternels plongeant dans les yeux filiaux, Maman Bodiel dit :
« Petit Bodiel ! Tu n'es plus un bébé. Dans trois lunes, tu vas atteindre ta majorité. Tu seras désormais responsable de toi vis-à-vis de toi-même et vis-à-vis des autres.
« Quand Guéno l'Eternel9 te jeta dans l'océan de mon ventre par l'entremise du lance-pierre de ton père, je tressaillis de joie. Quand, sans danger, les os de mon bassin s'écartèrent pour te mettre au monde, j'exultai de plaisir. En te voyant grandir, mes espoirs s'élevèrent plus haut que le chaume des bambous géants.
« Je pensais que tu serais un roi de la brousse, que tu disputerais le commandement de la savane au couple habillé de couleur fauve... Je pensais que la touffe de ta queue aurait raison de la crinière du despote à la grosse tête, Grand Frère Lion Korodiara, qui ravage les troupeaux de zèbres, casse le cou des antilopes et s'abreuve du sang de la girafe dont il confond le long col avec son aiguière10.
« Mais non ! Voilà que tu ne fais et sembles ne vouloir faire toute ta vie que bâiller, dormir, te réveiller, manger, digérer, pisser et péter ! Tu sues et produis de tels bruits, avec une telle incontinence, que Donzelle Nyâlal l'Aigrette, bien que fille de “soyons charitables11”, m'a lancé l'autre jour cette apostrophe : “Eh, Maman Bodiel ! Ton fils n'a-t-il d'autre orifice que son anus ?” Après m'avoir ainsi insultée à travers toi, elle s'en est allée, laissant flotter au vent les plus minces de ses duvets pour mieux se moquer de moi.
« Ton père est mort. Ce qu'il avait de plus gros sur le coeur, c'était d'avoir mis au monde un vaurien qui ne vaut et ne va rien valoir.
« Ngirja le petit Phacochère est de ton âge, mais il sait déjà se servir de son groin et déterre à longueur de journée de quoi se nourrir.
« Diaraden le petit Lionceau est de ta classe. Il fait de véritables prouesses. Sa mère en est heureuse et son âme est en liesse.
« Dawangel-baadi, le petit singe Cynocéphale12, aboie à se faire passer pour un chien de roi. Il sait cueillir des fruits mûrs.
« Quant à toi, rien de rien ! Si tu ne changes pas – et je désespère que tu puisses changer un jour – je te maudirai face au soleil levant et face au soleil couchant ! Je te renierai un jour de pleine lune13 !
« Tu n'as été pour moi qu'une source d'inquiétudes quotidiennes. Cela ne saurait durer davantage ! J'ai décidé de me séparer de toi, comme on se sépare d'un tesson de canari brisé14. Tu iras vivre où tu voudras et comme tu voudras, mais tu n'empuantiras plus ma demeure !... »
Petit Bodiel, contrit on ne peut plus, demanda à sa mère un délai de quelques lunes pour se corriger.
« Et comment vas-tu faire pour te corriger ? Je voudrais bien le savoir pour en avoir le coeur net.
— Maman ! Je ne t'ai jamais dit que je me suis ménagé l'utile amitié de Yendou, le vieux fourmilier Oryctérope. Je lui ai régulièrement procuré des fourmis. C'est le seul travail que j'accomplis de mes mains. Je m'en vais demander à ce sorcier, mon vieil ami, de m'aider à me corriger. »
Petit Bodiel ramassa beaucoup de fourmis. Il alla les donner au Vieil Oryctérope et lui conta ce dont il était menacé par sa mère.
Quand l'Oryctérope eut fini d'avaler les fourmis, il dit :
« Cette pitance délicieuse vaut bien un talisman porte-bonheur ! Je m'en vais, mon petit ami, te tirer l'épine du pied. Je vais te munir d'un gris-gris merveilleux. Sèche tes larmes ! Fais-moi confiance ! D'ici à quelques semaines, ta mère sera satisfaite de toi.
« Guéno t'a donné une taille minuscule. Il faut, pour compenser, qu'il te rende plus malin. Je n'irai pas jusqu'à te donner le conseil d'être malhonnête, mais puisque tu es faible, tu dois être astucieux...
« Jusqu'ici, Petit Bodiel, à part le ramasseur de fourmis que tu as été pour moi, tu ne fus guère héros qu'à regarder croupes fermes et seins arrondis des baigneuses. Il faut de la femme, certes, mais non au point que ton sexe prenne constamment la place de ton cerveau ! Sinon, le feu de l'amour débridé dévorera le chaume de ta respectabilité, et tu risques d'être soit humilié, soit malheureux.
« Andi Yari le Sage15 a dit : “Pour l'homme, la femme est un puits sans fond... Pour la femme, l'homme est un fût qui se perd dans la nue... Jamais ils ne peuvent parvenir à la limite l'un de l'autre. Ils sont telles deux énigmes qui se regardent, se parlent et se complètent, sans cesser de se contester. Ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre, mais ne peuvent vivre ensemble sans heurts ni éclats. Avec la femme rien ne marche, mais sans la femme, tout serait foutu !”
« Mais finissons-en avec cette question des hommes et des femmes, et examinons comment chasser de ton corps la paresse qui y a élu domicile. »
Yendou le Vieil Oryctérope était un éminent géomancien. Peut-on être grand magicien et ne pas savoir manipuler les 96 esprits qui habitent les 16 demeures où sont scellés les secrets d'hier, d'aujourd'hui et de demain ? C'est impensable.
Pour le vieux fourmilier, il s'agissait de savoir si les affaires de Petit Bodiel allaient prospérer et si tout se terminerait bien. Il dressa un thème selon la géomancie enseignée par le maître Tchien-Mansa, puis il interpréta les points qui occupaient les maisons une, deux et sept. Tout y était masculin, donc positif et favorable.
Yendou confectionna alors un merveilleux gris-gris. Il l'offrit à Petit Bodiel en présence de l'effraie, cousine du hibou, qui servit de témoin sacramentel.
« Prends ceci, dit-il à Petit Bodiel, et porte-le suspendu à ton cou. Chaque fois que tu éprouveras le besoin de réfléchir, de secourir ou d'être secouru, serre-le entre tes incisives et formule tes voeux. Ils seront exaucés en un battement de paupières. »
Armé de son gris-gris-fait-tout, Petit Bodiel s'en retourna auprès de sa mère.
Il entra dans sa chambrée personnelle. Il prit son gris-gris entre ses incisives, le serra et dit : « Ô Allawalam bâ lôbbo, Bon papa Bon Dieu16 ! Fais que je ne pisse plus dans ma couche ! Rends mon anus aphone et que l'on n'entende plus sa voix enrouée qui pue et me fait honte !
« Fais que je devienne un vaillant Petit Bodiel et que je fasse le bonheur de ma mère, au point que feu mon père s'en trémoussera de plaisir dans sa tombe et qu'il y rira de joie à en emplir sa bouche de la poussière de sa sépulture ! Amen ! »
Et Petit Bodiel passa la première nuit de sa vie durant laquelle il ne ronfla ni ne pissa... Miracle ! Sa mère eut beau tendre l'oreille, elle ne perçut rien d'insolite, rien de nauséabond. Pas de rot, pas de pet, pas de hoquet... pas de grincement de dents s'entrechoquant... pas de respiration stridente ni cornante... Aucune des flatuosités qui chahutaient toutes les nuits dans le ventre et l'appareil respiratoire de Petit Bodiel ne s'y bringuebala cette nuit-là. Ce fut la nuit où les organes de Petit Bodiel, peut-être fatigués, semblèrent hiberner pour la première fois...
Petit Bodiel aurait-il vraiment changé ?
Il faut avoir un esprit rétrograde et inconvenant pour douter des pouvoirs d'un gris-gris confectionné selon le modèle sacré dont le prototype est gardé par Allawalam dans la salle spéciale des « Caissettes à Transformation17 ». N'est-ce pas dans cette salle que s'opère le miracle du fil enroulé en hélice18 ? Celui qui réussirait à jeter un regard par le hublot discret que seuls les appelés peuvent découvrir verrait 56 graines de fonio se changer en 32 germens de riz19... Miracle de la vie et de la métamorphose des êtres !
Petit Bodiel, à la plus grande joie de sa maman, n'attendit pas que les flèches ardentes du soleil viennent le réveiller. Dès que le muezzin de la gent ailée, Alfa le Coq, eut farfouillé dans ses vêtements composés d'un camail, de deux couvertures claires, de remiges et de lancettes20, et signalé, par des cris soulignés d'applaudissements d'ailes, l'apparition de l'aurore, Petit Bodiel s'était levé promptement. Il était déjà bien debout sur ses quatre pattes. Sa mère le trouva en train de faire du feu pour le petit déjeuner !
Il ne fallait pas plus de preuves, pour convaincre celle qui ne demandait qu'à l'être, que le changement survenu en son fils était radical.
De joie, Maman Bodiel se précipita sur son fils et, malgré son poids, le souleva comme un fétu de paille. Elle le porta dans son dos, tout comme lorsqu'il était bébé Bodiel. Mais lorsqu'elle sentit, quelques instants après, les joints de sa colonne vertébrale se desserrer, vite elle déposa son fardeau à terre en le couvrant de baisers.
Maman Bodiel était heureuse, à la manière de toute maman découvrant son fils dans les meilleures conditions d'âme et d'esprit.
Quand le soleil eut atteint le sommet des crânes, Petit Bodiel se dit : « C'est l'heure où tous les diables et génies regagnent leur cité à l'ombre des arbres. Je vais en profiter pour les surprendre et accomplir ce que mon vieil ami Yendou l'Oryctérope m'a recommandé. »
Petit Bodiel se rendit à proximité de l'ombre du Grand Tamarinier bossu. C'était un arbre plus vieux que Nabi Moussa (le Prophète Moïse)21 de 33 ans, 33 mois, 33 jours et 33 clignements d'oeil. Là, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il dit :
« Papa Bon Dieu Allawalam ! Déchire le voile d'entre moi et le monde des génies et des diables22 ! Que mes yeux les perçoivent ! Que mes oreilles les entendent ! Mais que les diables restent sourds et qu'ils demeurent aveugles ! Que moi je garde mon secret, tout en pénétrant le leur ! »
A l'instant même, le voile qui masquait les diables à la vue des non-diables tomba. Petit Bodiel vit Tchangol Tchardi, une rivière en argent fondu, sourdre du tronc du tamarinier et aller se perdre dans les entrailles de la terre. Il vit Lamdjinni23, le Roi des diables et des génies, se baigner dans cette rivière. Il avait un corps humain surmonté d'une tête de chat huppé. Sa tête était munie de deux cornes, et son torse doté d'une poitrine de femme. Son postérieur était muni d'une queue de lion. Il était nu, sans sexe. Sa peau était couleur d'indigo.
De sa bouche et des dix doigts de ses mains sortaient des flammes qui éclairaient comme le soleil en plein midi d'été. Chacun des mouvements de son corps était détonateur d'un cataclysme : tantôt c'était du tonnerre, tantôt un tremblement de terre, tantôt une éruption volcanique, une inondation ou des tourbillons de vent. Autant de phénomènes propres à désoler la terre, à y semer la famine, la maladie et la mort.
Sur les conseils de Yendou le Vieil Oryctérope, Petit Bodiel devait s'arranger pour surprendre Lamdjinni, Roi et « Maître du couteau24 » des diables, en train de se baigner dans la rivière d'argent. Si cette chance lui était donnée, il devait en profiter pour tremper son gris-gris dans le fleuve avant que le Roi eût fini de se laver. Ce qu'il fit...
Ainsi trempé, aucun sortilège sur terre ne pourrait plus anéantir la puissance du gris-gris. Petit Bodiel savait dès lors qu'il pourrait, sans danger, demander n'importe quoi à n'importe qui, y compris Allawalam lui-même...
Dans la cité des diables – car c'était ni plus ni moins ce que Petit Bodiel avait découvert –, il vit des génies de toutes espèces et de toutes formes. Certains avaient l'aspect de paisibles vieillards à visage humain ; mais il en était d'autres dont le corps était celui d'un âne surmonté d'une tête de lion, ou d'un bélier avec une tête d'autruche, ou encore d'une poule avec une tête de grenouille... En un mot, c'était le royaume de l'hybridité extravagante, résultat d'accouplements qui se faisaient au petit bonheur et à qui mieux mieux entre animaux, oiseaux, poissons et hommes...
Une telle promiscuité ne pouvait pas ne pas provoquer le courroux d'Allawalam, qui a créé les règnes afin que les mâles de chaque espèce aillent avec les femelles de même nature, et non pour que des humains aillent avec des animaux, ou des génies avec des grenouilles !
Après sa visite de la cité des diables, Petit Bodiel se dit : « Il faut que mon cerveau travaille pour rattraper le temps considérable que j'ai perdu, à faire et à refaire ce dont je vous épargne le rappel, par égard pour vos oreilles et vos narines ! »
Son gris-gris entre les dents, Petit Bodiel commanda à son cerveau, à son coeur et à ses entrailles de travailler. Ils travaillèrent tous, dur et bien.
Le résultat fut qu'ils suggérèrent à Petit Bodiel d'aller voir Allawalam lui-même pour lui demander des aptitudes à la ruse, afin de pouvoir faire comme au royaume des fils d'Adam, où les plus rusés deviennent rois, exploitent les autres et les asservissent.
Petit Bodiel vint mettre sa mère au courant de son projet.
Maman Bodiel en fut émue jusque dans sa moelle épinière. Elle fut prise d'un frisson dû à la peur et à l'étonnement, mais aussi et surtout à l'orgueil maternel réveillé par l'idée du grand exploit qu'allait accomplir son fils – tant il est vrai que toute maman dont le fils s'apprête à réaliser des prodiges et à devenir le grand coq du village s'enorgueillirait sans même le vouloir...
Aussi Maman Bodiel, bien que son petit lui eût expressément recommandé de tenir son voyage secret, ne sut-elle tenir ses lèvres closes... Elle se rendit chez Nagara-Ara la Vieille Anesse, et lui dit entre deux sourires :
« Ô ma chère amie ! Peux-tu m'avancer quelques mesures de mil ?
— Pour quoi faire, Maman Bodiel ? demanda Nagara-Ara la Vieille Anesse.
— Un mien parent très proche va entreprendre un long voyage. Il lui faudrait une bonne quantité de couscous pour la route.
— Qui est-ce ? Et où va-t-il ? demanda Nagara-Ara, devenue subitement curieuse et fouinarde.
— Je ne puis te le dire, ce n'est point mon secret...
— Tu crois que je suis une bavarde ? Apprends, mon amie, que je suis une Yanaandé, une tombe, quant aux confidences que l'on me fait. Je sais que celui qui divulgue facilement les secrets qu'on lui confie risque de voir la malédiction lui dilater les artères et une tumeur maligne lui obstruer la circulation du sang. C'est la mort... »
Maman Bodiel fit semblant d'être rassurée. Elle dit à Nagara-Ara :
« De peur que les vents n'emportent et ne sèment partout ce que je m'en vais te confier, prête-moi l'oreille de ton coeur. »
Nagara-Ara tendit sa grande oreille gauche. Maman Bodiel dit alors, à voix très basse :
« Mon fils va se rendre chez Papa Bon Dieu Allawallam ! »
A peine Maman Bodiel eut-elle quitté Nagara-Ara que celle-ci s'en fut trouver Gôlowo-pôli le Perroquet, crieur public des oiseaux. Elle l'informa, comme nouvelle du jour, du prochain voyage de Petit Bodiel chez Allawalam ; mais elle lui recommanda de garder pour lui ce secret, car c'était un « secret de tombe sacrée », un secret que l'on ne doit jamais violer.
Perroquet monta très haut dans les branches. Il oublia que la nouvelle du voyage de Petit Bodiel lui était donnée à titre strictement confidentiel et personnel, donc à ne pas propager. Au lieu de l'avaler, il la garda dans sa bouche.
Gôlowo-pôli le Perroquet était le nouvelliste de la jungle. Il voulut informer son public des événements portés à la connaissance de son intelligence. Habituellement, les nouvelles lui pénétraient par les oreilles et allaient s'emmagasiner dans une cavité de son coeur, d'où, comme dans la digestion de certains mammifères ruminants, elles remontaient ensuite pour se répandre au-dehors en passant par sa bouche.
Malencontreusement, cette fois-ci la nouvelle du voyage de Petit Bodiel emplissait encore la bouche de Perroquet, par où elle était entrée en tant que secret de tombe sacrée. Quand les nouvelles à publier voulurent sortir par cette issue, elles bousculèrent celle qui obstruait leur passage. Ainsi la nouvelle du voyage de Petit Bodiel, que Perroquet devait garder au fin fond de son coeur, tomba-t-elle au-dehors comme tomberait un oeuf pondu entre terre et ciel par une femelle surprise et étourdie par la douleur !
La nouvelle se répandit partout, si bien qu'avant midi il n'y avait plus, dans le bosquet, un seul être vivant qui ne connût le projet téméraire de Petit Bodiel. Certains ne se gênaient pas pour ricaner. « Evidemment, disaient-ils, quand celui qui jamais ne sort, sort, ce ne peut être que pour rendre visite à Allawalam lui-même, ou à Inna-Bone, Mère de la calamité ! Petit Bodiel croit-il que la demeure d'Allawalam est à dix coudées, neuf phalanges, deux phalangines et une phalangette de chez sa maman ? Sa surprise risque d'être vertigineuse !... »
Par cette rumeur, Maman Bodiel découvrit avec une surprise désagréable que Nagara-Ara avait parlé. Elle se rendit chez l'indiscrète Vieille Anesse et lui adressa de véhéments reproches. Pour toute réponse, Nagara-Ara se mit à braire bruyamment et à ruer de toute la force de ses pattes postérieures. Maman Bodiel fut obligée de se garer pour éviter les coups distribués en l'air et dans sa direction. Alors elle entendit la ganache, mâchoires ouvertes, lèvres retroussées, dents à nu, oreilles collées, lui dire : « Si ton secret pouvait rester enfermé dans un coeur, pourquoi l'as-tu sorti du tien ? Ô Maman Bodiel, apprends que les confidences ont le naturel d'une épouse volage ! Elles sont constamment en abandon de domicile conjugal, parce qu'elles n'aiment pas la monotonie, fût-elle luxueuse et agréable. »
De retour chez elle, Maman Bodiel ne savait plus comment regarder son fils. Les rôles étaient renversés...
Mais, « oeil soigné pour oeil soigné », Petit Bodiel, au lieu de se vexer et de gronder sa mère, consola celle qui l'avait tant consolé. Il lui dit d'une voix douce :
« Ton indiscrétion, si c'en était une, va me servir énormément. Elle va constituer une grande propagande en ma faveur. Même si je l'avais demandée, je n'aurais jamais obtenu une telle propagande de la part de nos concitoyens.
« Ici-bas, ma mère, il faut tirer leçon et profit de toutes les situations. C'est le meilleur remède contre dépression et prostration, qu'elles soient dues à une cause morale ou physique. Savoir souffrir guérit sa souffrance, même aiguë.
« Maintenant que l'on connaît mon intention, tous les yeux, y compris ceux des jouvencelles que j'aime et des jouvenceaux qui me haïssent, vont se tourner vers moi comme vers une cible parce que j'ai un objectif élevé. Je serai désormais tel le croissant d'une nouvelle lune, et n'en serai que fort flatté. Mais je voudrais briller davantage encore. Il faut que je réussisse, que le monde parle de moi et en bien, pour effacer tout le mal qu'il a dit de moi depuis tant d'hivernages qui ont lessivé bien des lunes25... »
Son sac de couscous et sa gourde d'eau en calebassier battant en bandoulière sur ses deux flancs, Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents. Il fit travailler son cerveau. Son noble viscère travailla et lui dit :
« Ramasse trois paniers de sauterelles bien grasses, et porte-les à Kîkala Doutai le Vieux Vautour. Il niche dans les branches du caïlcédrat planté au milieu du Lac vert.
— Où est le Lac vert ?
— Va fouiller dans l'éboulis buissonneux, non loin de la Mare aux Caïmans que tu connais. Tu y trouveras Bawel le Cigogneau, que Chat Sauvage a blessé. Celui-ci l'aurait dévoré si Cobra n'était survenu à temps pour piquer et tuer Chat Sauvage.
« Recueille Bawel le Cigogneau, et soigne-le. Quand sa mère Bawal la Cigogne, qui le cherche partout en claquant du bec, sera à portée de ta voix, hèle-la et rends-lui son petit. En récompense de ton sauvetage, Bawal la Cigogne, qui est un grand géographe et une infatigable exploratrice des continents, te conduira au Lac vert. Des terres et des mers, sauf celles qui n'existent pas, Bawal la Cigogne connaît tout, et tout connaît Bawal la Cigogne. »
Bawel le Cigogneau fut retrouvé et soigné par Petit Bodiel. Quand Bawal la Cigogne récupéra son rejeton, c'est de gaieté de coeur qu'elle conduisit Petit Bodiel au Lac vert, en témoignage de sa reconnaissance.
*
Ce lac était une merveille d'Allawalam ! Ses eaux, vertes le matin et blanches à midi, étaient jaune d'or le soir. Au centre du lac se trouvait un îlot aussi circulaire qu'un rond de paille de laitière peule. Il était tapissé d'un sable aussi fin que de la farine tamisée et de couleur brune à reflets dorés.
Au milieu de l'îlot s'élevait un immense caïlcédrat dont la cime semblait gauler les étoiles. Dans le houppier de ce caïlcédrat nichait Kîkala Doutai le Vieux Vautour...
Guiré le Rat palmiste, qui montait la garde, fut le premier à apercevoir Petit Bodiel. Il grimpa vite prévenir Kîkala Doutai de la visite qu'il allait recevoir. Vieux Vautour fit semblant de dormir, et il ne répondit point quand Petit Bodiel lui adressa le salut d'usage que tout nouvel arrivant doit au domicilié.
Petit Bodiel déchargea ses paniers pleins de sauterelles grasses, que Koumba-Kooba le Gnou, premier-né des antilopes du « pays de la droite26 », avait transportés gracieusement pour lui.
Pour remercier Koumba-Kooba du service rendu, Petit Bodiel prit son gris-gris entre ses dents, puis il demanda à Allawalam de grossir la tête du Gnou et d'y faire pousser deux cornes en croissant de lune. Il demanda aussi que son garrot fût rehaussé. Le tout fut accompli à l'instant même ! Grosse tête, cornes recourbées, garrot rehaussé, il n'en fallait pas plus pour donner à Koumba-Kooba une prestance de prince, dont il avait besoin pour être élu Roi des ruminants à poil ras !
Koumba-Kooba le Gnou s'en retourna, laissant Petit Bodiel, à côté de ses paniers pleins de sauterelles, prêt à attendre le bon plaisir de Vieux Vautour à la tête chauve et au col dénudé de toute plume.
Petit Bodiel attendit toute la journée et une partie de la nuit. Il n'avait pas somnolé le jour, il ne sommeilla pas la nuit.
Quelques instants avant que l'aurore n'incendiât l'orient, Vieux Vautour appela tout doucement : « Petit Bodiel ! Petit Bodiel ! », comme s'il semblait avoir peur de réveiller les feuilles assoupies du grand arbre.
Petit Bodiel répondit : « Me voilà, Grand-Père, prêt à exécuter toutes tes volontés, comme un esclave soumis et heureux de sa servitude ! »
A ce moment, Djeri-tchewngou le Serval, cousin de Chat Sauvage, miaula... Kîkala le Vieux Vautour garda un moment le silence. Puis il dit :
« Pauvre chat ! Il est si fier de sa robe de fourrure blanche sertie de noir que, chaque nuit, il va au rendez-vous avec la Lune. Et lorsqu'il lui arrive de se disputer avec cette amante, il se met en travers de sa route et intercepte son éclat. Il suce la lumière de la lune comme le vampire suce le sang d'un animal. La Lune s'attriste, brunit et disparaît derrière un voile sombre que lui prête le firmament27.
« La Terre est plongée dans l'obscurité. Les fils d'Adam prennent grande peur, car ils la considèrent comme un signe de la fin du monde. On dit alors que “le chat s'est saisi de la Lune”. Hommes, femmes et enfants sortent dans les rues, habillés de haillons ou d'une manière baroque : culottes à la place des boubous, hommes habillés en femmes, femmes habillées en hommes, et ainsi de suite... Ils tapent sur tout ce qui peut créer un vacarme d'enfer en activité. Quelques vieilles femmes pilent de l'eau dans un mortier... Tout cela afin de prouver à Allawalam que les hommes sont devenus imbéciles, qu'il devrait avoir pour eux de la compassion et prolonger les jours de leur habitat, la Planète Terre, en obligeant le méchant chat à lâcher prise. »
Mais laissons Djeri-tchewngou le Serval aller à son rendez-vous, et prêtons l'oreille à la conversation de Petit Bodiel avec Kîkala Doutal le Vieux Vautour...
« Que me veux-tu, Petit Bodiel ?
— Le plus grand bien, Grand-Père. La preuve en est que je t'apporte trois paniers de sauterelles bien grasses pour ton déjeuner et ton dîner.
— Comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour capturer tant de sauterelles munies d'ailes solides ?
— J'ai emprunté pour une semaine le grand filet à menus poissons de l'Aigle pêcheur, roi des Lacs noirs. Je l'étendis comme il faut sur le passage d'un grand vol de Tenké, ces criquets-sauterelles qui se font appeler “pèlerins” alors qu'ils ne vont jamais aux lieux saints. Quand leur Reine ordonna à ses colonnes d'aller piller les récoltes, elles foncèrent tête baissée parce qu'elles allaient contre le soleil. Aveuglées par les rayons, elles ne virent pas le filet blanc qui les attendait, ouvert comme une caverne. Les Tenké s'engouffrèrent dans la panse du filet en se cognant les uns contre les autres. Sous le coup de leur entrechoc, ils y restèrent engourdis et pantelants. Mon filet rempli, je n'eus qu'à joindre les bords et charger ma proie que je viens t'offrir comme étrennes de nouvel an.
— Merci, Petit Bodiel, de m'avoir apporté une couvée considérable de ces dévastateurs nuisibles ! Que dois-je faire en échange pour toi ?
— Rien de particulier, Grand-Père, sinon me bénir pour que l'année qui va naître soit pour moi le point de départ d'une ère de prospérité et d'heureux longs voyages.
— A part cela, qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir, Petit Bodiel ?
— Je n'ose me prononcer... Je me rends compte, par avance, de l'extravagance de mon désir...
— Courage, Petit Bodiel ! Il faut oser, car l'audace est souvent un gage de succès sur cette terre où la filouterie est chose courante.
— Puisque tu m'encourages, je n'aurai plus d'inquiétudes de conscience. Ta grande délicatesse vient d'alléger mon coeur des douze grains qui lui pesaient dessus. Grand-Père, j'ai décidé de rendre une visite respectueuse à Allawalam. Mais il me faut ton concours. Toi seul pourras me porter sur tes puissantes ailes de la Terre au Ciel où réside Allawalam le Magnanime. »
Kîkala Doutal le Vieux Vautour, qui tenait alors, pressée dans son bec, une sauterelle enceinte dont quelques oeufs sortaient par l'orifice postérieur, ouvrit son bec et laissa tomber sa bouchée. Il regarda Petit Bodiel avec un visage convulsé. Il s'exclama en haaladouté, le plus pur langage des rapaces les plus âpres à poursuivre leur proie :
« Petit, Petit Bodiel ! Qu'as-tu bu de si enivrant pour vouloir aller chez Allawalam ?
— J'ai bu de la vigueur. Elle me fut versée par un esprit serviteur de Yendou le Vieil Oryctérope. Depuis, je me sens aussi fougueux qu'un pur-sang de la race chevaline de couleur bai brun. Il faut que je monte chez Allawalam ! »
La colère enfla Vieux Vautour :
« Tu mériterais, Petit Bodiel, qu'on introduise dans ton orifice occidental28, pour te châtier, un bois cylindrique perforant ! »
Voyant où il voulait en venir, Petit Bodiel serra vite son gris-gris entre les dents et dit tout bas : « Il faut que Kîkala obéisse comme un enfant ! » Et tout haut :
« Mon bon vieux chauve, obéis, sinon ton caïlcédrat deviendra un bûcher et tu y rôtiras. »
Kîkala le Vieux Vautour se sentit comme pris de vertige. Une chaleur étouffante lui monta à la tête. Il s'écria :
« Desserre tes dents, Petit Bodiel ! Rengaine ton gris-gris ! Je suis d'accord, d'accord ! Je vois que ta mère, pour te mettre au monde, a été saillie par un diable au lieu d'un Bodiel mâle de garenne ! »
Une fois délivré des sortilèges du gris-gris, Kîkala promit de transporter Petit Bodiel. Il pencha la tête, une fois à droite une fois à gauche, en regardant de bas en haut. C'était sa façon astronomique de mesurer la distance qui sépare la terre du ciel.
Petit Bodiel, sentant le Vieux Vautour à sa merci, devint plus arrogant. Il lui cria sans ménagement :
« Allons, vieux chauve ! Sors ce que tu as en tête, et surtout garde-toi de dire ce qui serait contraire à mon attente ! »
Méprisant, Kîkala répliqua :
« Je peux te faire avaler la mort d'une gorgée. Je ne le ferai point par respect pour le pacte qui me lie à tous les esprits serviteurs du gris-gris que tu tiens de mon commensal en initiation, notre supérieur Yendou l'Oryctérope.
— Au nom de ce gris-gris, je te conjure, Kîkala Doutai, de me dire le fond de ta pensée.
— Eh bien, Petit Bodiel, je ne puis te véhiculer que jusqu'au premier étage du ciel. Mon atmosphère s'arrête là.
— Mène-moi à cet endroit du ciel, nous serons quittes. »
Vieux Vautour vint s'aplatir aux pieds de Petit Bodiel, tout comme une cane en chaleur qui sollicite les faveurs de son mâle. Il dit :
« Monte, car je ne suis plus qu'une monture docile vouée à tes services.
— Excuse ma rudesse impolie, dit Petit Bodiel, car je suis né malheureux. Mon enfance et ma jeunesse pesèrent d'un poids lourd. La fureur avec laquelle les gens médisaient de moi ont rendu ma mère moribonde. Et moi, le plus malheureux des enfants, je suis un aigri. »
Vieux Vautour pardonna. Et il s'envola dans les airs. Il pénétra dans la plaine dite « Ecorces de nuages ». Il y évolua avec l'aisance et l'adresse d'un voilier bien piloté. Il émergea des filaments de particules d'eau solidifiées entre terre et ciel, sans entrechats ni chavirements.
Il pénétra alors dans la plaine des « Pures Voiles blanchâtres ». Petit Bodiel put contempler une multitude de Mares de lumière, pareilles aux grands carrés blancs dont se drapent les femmes sages et les filles innocentes aux pays pieux du soleil levant.
Kîkala le Vieux Vautour franchit ce lieu avec une grande rapidité. Il ne donna pas à Petit Bodiel le temps de bien étudier la raison de tant de nimbes fluides.
Dans la plaine dite « Plaine de moutons », les flocons de nuages faisaient des rides qui rendaient le vol difficile et cahoteux.
Ainsi nos deux voyageurs, le chevauché et le chevauchant, traversèrent-ils à la suite douze plaines de nuages variés et autant de dépressions célestes.
Brusquement, Kîkala Doutal le Vieux Vautour n'avança plus que péniblement. Il battait de l'aile... il allait tomber... Catastrophe !
Petit Bodiel prit son gris-gris sauveur entre les dents. Il invoqua les forces. Aussitôt un gros « Paquet de fumée » s'éleva on ne sait d'où. Il monta vers les tombants. Il les enveloppa. Mais hélas, si le gros Paquet de fumée fut un filet solide pour retenir Petit Bodiel, ce ne fut qu'un panier percé pour Kîkala le Vieux Vautour ! Le vieil oiseau continua sa chute verticale vers la terre. Seul Allawalam pourrait dire s'il s'y est rompu en pièces détachées ou s'il s'y est posé en pièces soudées et en douceur.
Le tort de Vieux Vautour fut d'avoir dépassé le premier étage céleste. Et pourtant, il ne l'avait fait que de la longueur de la phalangette d'un bébé guenon d'un jour. Cela avait suffi pour qu'il fût éjecté par les forces gardiennes des limites.
Nul ne peut impunément se permettre d'aller d'un ciel à l'autre sans y être appelé et guidé par une force cicérone, une force qui vous dirige.
La fumée monta, monta sans s'arrêter jusqu'à la calotte du deuxième étage céleste. Subitement, elle se mit à se dissoudre. Elle aussi, sans faire attention, avait pénétré dans la sphère du troisième étage de la longueur d'une phalangette du petit doigt d'un bébé guenon d'un jour. Que les êtres peuvent être distraits !...
Ce que voyant, Petit Bodiel se mit à mordre rageusement dans son gris-gris. Aussitôt une grande lumière déchira la nue. Elle se déversa vers Petit Bodiel. Heureusement pour lui, celui-ci n'avait plus une goutte de peur ni d'inquiétude. Il n'en avait ni dans le cerveau ni dans les veines. Aussi sauta-t-il promptement dans le faisceau de lueurs que le flux de lumière venait de former et de disposer si providentiellement à portée de son saut.
Petit Bodiel se trouva à califourchon sur un rayon blanc en forme de comète, muni d'une queue aux couleurs de l'arc-en-ciel. Bien assis dans la lumière ascendante, il se mit à chanter :
L'imprudence de Vieux Vautour
allait me coûter la vie,
elle allait me précipiter dans l'abîme.
C'est Vautour qui y tomba.
Il y tomba seul, la tête en avant.
Son corps transperça les flots des ténèbres.
Est-il parmi les vivants ? Parmi les trépassés ?
Allawalam est le plus savant...
Quant à moi j'ai crié,
la fumée est venue à mon secours.
Je l'ai chevauchée.
Elle fit le cerf-volant.
Mon poids ne brisa pas sa carcasse légère.
Mais la fumée elle aussi dépassa
les limites de sa sphère.
Ce qui arriva au Vautour point ne l'épargna.
Elle fondit comme neige.
Plus que de la neige,
elle fondit comme un mirage.
Mon âme, qui vivait de maux sur la terre,
vivra désormais de lumière dans les cieux !
Au mot « lumière », Petit Bodiel se trouva déposé devant une entrée lumineuse. Sa voûte en archivolte était ornée de sept bandeaux peints en couleurs variées.
La lumière qui avait véhiculé Petit Bodiel s'évanouit devant les lumières multicolores de l'entrée du troisième étage du ciel. Là est le foyer de la Puissance sans bornes d'Allawalam l'Inaccessible...
D'instinct, Petit Bodiel frappa trois coups à ce qui semblait être un battant de porte. Un petit coup pour les minéraux, un coup moyen pour les végétaux et un grand coup pour les animaux.
« Qui va là ? » s'écria une voix.
Sans tonner, elle faisait tout de même si peur que le plus brave en aurait eu froid dans les os. Mais Petit Bodiel n'eut pas peur. Il répondit d'une voix claire et posée :
« Je suis un être minuscule de la petite terre égarée dans l'espace comme une chèvre perdue dans un désert de dunes mouvantes. J'appartiens à la race des terrassiers oreillards, de la tribu des lièvres rongeurs. Comme mon père et ma mère, j'ai pour nom de famille Bodiel. Nous n'avons pas de prénom. Mon sobriquet est Koumba Keleeté, “Koumba le Rusé”.
— Qui cherches-tu ? interrogea la voix.
— Je viens rendre une visite respectueuse à Allawalam. Je viens lui présenter une revendication de bon aloi.
— Quelle est ta doléance ?
— Es-tu Allawalam ?
— Une question n'est pas la réponse à une question, mais une complication du dialogue, dont elle détourne le cours droit en méandre. »
Petit Bodiel répondit :
« Mon père est mort. Ma mère est sans ressources et sans forces. L'âge pèse sur ses membres au point de les faire trembler. La mort a pris ma mère en filature. Elle n'aura de cesse que le jour où elle la fera trépasser. Je viens demander de la ruse à Allawalam, afin de venir en aide à ma mère avant son trépas.
« Maintenant que j'ai répondu à ta question, belle et grave voix, dis-moi si je suis à la bonne adresse, chez Allawalam ? Ma mère m'a dit que c'est lui qui m'a créé et fait de moi un dégoûtant petit pisseur dans sa couche.
« C'est lui qui créa mon bon vieil ami Yendou l'Oryctérope. Il lui donna un groin et de grandes oreilles, mais aussi la science d'excellents gris-gris. Avec sa queue charnue à la base et dont l'extrémité est pointue comme une pique, Yendou le fourmilier déterre les secrets du sein de la terre.
— Oui, petit oreillard de la famille des rongeurs ! Tu es bien à la porte par laquelle coule la Miséricorde d'Allawalam.
— Puis-je formuler d'ici des voeux à son intention ? Les entendra-t-il ?
— Bien sûr, Petit Bodiel ! Formule-les.
— Allawalam, je suis venu avec, caché dans mon coeur, le désir d'être rusé. Ne me laisse pas retourner sur terre sans emplir mon esprit de la ruse fine, extraite des meilleures mines de ton omniscience. Ouvre-moi les portes de la Demeure de la ruse contrôlée. Daigne que j'y entre et m'abreuve à sa source limpide et abondante.
« Allawalam, prête une oreille compatissante et complaisante à ma demande de ruse ! Ma mère fut jusqu'ici malheureuse de me voir naître vaurien. Mon père en est mort de chagrin. C'est dire combien je suis misérable et malheureux.
« Allawalam, donne-moi une ruse sans alliage ! Que je devienne plus rusé que les fils d'Adam et des animaux ! Enfin, que je sois plus rusé que la ruse elle-même !...
— Petit Bodiel, es-tu fils légitime de tes parents également Bodiel ?
— Oui, Allawalam ! Je suis fils légitime. Mon père et ma mère ont été régulièrement unis. C'est notre officiant orang-outang qui a noué leur mariage. Il en fit un gros enlacement bien serré. Au prix des mille indispositions que compte un voyage dans la jungle, le gros homme des bois a expressément affronté les étapes Orient-Occident pour venir bénir les mariés qui devaient me mettre au monde. Il a copieusement craché sur leur crâne et dans les paumes incurvées de leurs mains29.
— A quoi emploieras-tu la ruse que tu demandes ?
— Ma mère veut que je travaille. Or Allawalam m'a oublié, ou tout au moins négligé, quand il distribuait aux animaux de la vigueur de membres. Je fais partie de ceux dont les forces sont inexistantes. J'en suis tari, tout desséché ! Cet état accable ma mère. Elle en pleure le jour et ne s'en console point la nuit. Elle a maudit à la face du soleil le jour de ma conception et à la face de la lune et des étoiles l'heure fatidique de ma mise au monde.
« La richesse et les pouvoirs élèvent les coeurs. Or, la ruse est un piège perfectionné pour les capturer sur la terre que nous habitons.
« Ma mère m'a donné un délai d'une lune, diminuée d'une nuit et de deux journées, pour changer. Si ce délai passe sans que j'aie changé, ma mère ne sera plus ma mère !
« Voix ! A qui que tu appartiennes, dis à Allawalam d'avoir pitié de moi et de me donner un chef-d'oeuvre de ruse, une ruse qui assaisonnera mes mensonges à les rendre plus mélodieux aux oreilles de mes victimes qu'un luth accompagné de la jeune et douce voix d'une jouvencelle experte en harmonie.
« Seule la ruse pourra guérir le mal de paresse dont mes membres sont affectés. Voix charitable, dis à Allawalam que
le temps presse,
ma mère sera implacable.
Il faut qu'Allawalam
soit magnanime et diligent,
sinon je suis perdu sans recours,
pour le toujours des toujours. »
Une douce brise fredonna un air frais dont les ornements sont inconnus des Terriens, qu'ils soient volants, pédestres ou nageurs. La douceur de cette voix aérienne fit taire la voix caverneuse qui s'entretenait avec Petit Bodiel et le tenait en haleine. La roulade de voix de la brise, qui n'était qu'un tremblement continu, se fit intelligible. Elle dit :
« Petit Bodiel, j'assécherai tes larmes. Je vais te donner sur l'heure et à l'instant une ruse mâle30. Toutes les autres ruses, même celles que Satan a volées au ciel, seront de maigres ruses, des ruses femelles que la tienne saillira à volonté.
— Louange à toi, Allawalam ! Tu viens de sauver mon bonheur ! »
La voix dit :
« Petit Bodiel ! Retourne sur la terre avec, dans ta tête, le plus grand chef-d'oeuvre de ruse neuve, capable de limer toutes les autres ruses. Les ruses des Rois, qui asservissent leurs semblables en leur faisant croire qu'ils les défendront contre la misère et le malheur, ne seront plus que des avortons de ruses, tout juste bonnes pour la cour découverte des affaires. »
En entendant ces paroles censées émaner d'Allawalam lui-même, le coeur de Petit Bodiel se dilata de joie. Et bien qu'il ne fût qu'un mineur que quelques lunes encore séparaient de sa majorité, son cerveau devint plus solide que celui d'un adulte de plusieurs milliers d'années d'expérience en roueries.
Quand Allawalam éleva ainsi Petit Bodiel à la dignité de « Maître des Ruses », celui-ci devint si rusé que les artifices du ciel se cachèrent pour ne pas le rencontrer. Ils redoutaient d'être roulés par le nouveau Grand Maître des Ruses...
Petit Bodiel, ex-cul de plomb, visita tous les coins du troisième étage du ciel, puis il se prépara à redescendre sur la terre. Pour monter, il s'était servi de Kîkala Doutal le Vieux Vautour, du Paquet de fumée et du Rayon de lumière. Mais quel serait son véhicule pour descendre ?
Petit Bodiel ne devait point rester longtemps embarrassé. Son gris-gris ! Oui, bien sûr, son gris-gris ! Il le serra entre ses dents. Le gris-gris déclencha son cerveau. Celui-ci regorgea alors d'intelligence et de ruse pour plusieurs milliers d'années de travail. La mise en marche de son nouvel appareil cérébral nécessita un effort plus considérable que de coutume, mais le cerveau de Petit Bodiel finit par fonctionner à plein rendement.
Contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire lorsqu'on déploie une grande activité, au lieu de suer à grosses gouttes, Petit Bodiel se mit à produire de la suie par tous les pores de sa peau, comme un furoncle dégage du pus. Sous l'accumulation de cette suie, il se sentit lesté petit à petit, et finalement il pesa si lourd qu'il creva le toit du troisième étage du ciel. Son corps roula dans l'espace avec le poids d'un obus lancé à la vitesse d'un bolide.
Petit Bodiel pensa un moment qu'il était tombé dans le traquenard de quelques méchants diables tapis dans les recoins du ciel. Il était en train d'approfondir cette pensée quand il tomba, à la manière d'un météorite pierreux, dans un immense lac peuplé de poissons en forme de demi-lune.
« Où suis-je ? » questionna-t-il, une fois remonté de la profondeur où l'avait précipité son poids. Une voix répondit :
« Nous sommes un peuple aquatique du deuxième ciel. On nous nomme Ndiyam-Leydi : “ Eau-Terre ”. Allawalam nous a dotés d'un moyen secret qui nous permet de vivre une partie de l'année dans l'eau et l'autre partie dans la vase.
« Nous sommes chargés de piloter les nuages qui viennent s'abreuver ici. C'est également nous qui crevons l'estomac des mêmes nuages pour que se répande en pluie, là où il faut, l'eau qu'ils contiennent. Cette pluie nous sert de véhicule pour atterrir en douceur dans les marais où nous nous reproduisons.
« Quand l'eau est asséchée, notre corps – c'est là le grand secret de notre existence – sue une substance visqueuse qui finit par l'envelopper. Ainsi protégés, nous vivons de longues lunes chaudes dans la vase, comme nous avons vécu dans l'eau tempérée. »
Petit Bodiel comprit, sans avoir trop à réfléchir, que si Vautour, Fumée et Feu remontent vers le ciel, en revanche l'Eau, emblème de la Miséricorde, scelle en elle le secret de la vie et est par excellence l'élément descendant. Elle est donc le véhicule Ciel-Terre.
Petit Bodiel se lia d'amitié avec le Roi des poissons Eau-Terre. Il réussit à se faire engager dans leurs légions. En tant qu'ami du Roi, il fut versé dans la première cohorte chargée du pilotage difficile de Waabili, la grande caravane de gros nuages noirs précédés de tonnerre chargé d'éclairs, et qui a pour mission de déverser sur la terre morte de soif la première pluie de l'année.
Le gris-gris de Petit Bodiel lui suggéra de demander le commandement de la section chargée de verser son eau dans le fleuve.
Waabili s'ébranla. Elle éclata en une rafale qui ne dura qu'un petit moment, mais suffisant pour tout mettre en désordre sur la terre. Tous les êtres vivants se garèrent. La colonne d'eau tourbillonna. Elle tomba en grosses gouttes rapides, d'abord espacées comme des combattants allant à l'assaut d'une forteresse, puis fines et serrées comme des grains de sable.
Petit Bodiel arriva à terre avec le « ventre » de son armée vertigineuse – autrement dit son centre31. Il chuta dans la mare Andi-Yari. C'est dans cette mare que les plus industrieuses des bêtes sauvages viennent boire une fois par an pour recharger leur sac à malice.
*
Petit Bodiel était redevenu un habitant de la terre. La terre serait désormais son champ d'action, il y planterait les graines des roueries rénovées qui emplissent son cerveau.
Il chercha quelqu'un auprès de qui s'informer de l'état des choses sur la terre depuis son départ. Il n'aperçut qu'un animal bizarre, inconnu de lui car il venait d'être créé depuis tout juste une lune de temps plus une phalange, une phalangine, une phalangette et deux clins d'oeil. Cet animal n'existait pas auparavant sur la terre – la preuve en est qu'il ne figure dans aucune nomenclature des bêtes des villes ni des champs.
Pour se garantir contre cet être si neuf qu'il n'avait pas encore subi sa première toilette ni craché à terre sa première salive, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il s'écria, à l'intention de l'animal insolite :
« Ehééé !... Toi, là-bas ! Vite, viens ici ! Je suis El Hadj Koumba Keleeté32. Je reviens du troisième ciel. C'est dans ce haut lieu que réside la “Miséricorde cornue33” d'Allawalam. Le génie Aljouma surveille le lieu. Il est doté de cinq têtes, sept bras, neuf oreilles et un pied.
« En vertu des pouvoirs de mon gris-gris, confirmés par les pouvoirs haut-haut d'Allawalam, je te somme, ô animal étranger et tout neuf, de me dire qui tu es et comment on t'appelle, de décliner tes nom, prénom, pseudonyme et sobriquet, et cela sans tarder ni tergiverser !
— Je suis “Kala-Renti-Tout-Mélangé”. J'appartiens à la grande race des Mélangés. J'ai des mamelles, mais je suis pondeur d'oeufs que je couve. J'allaite mes poussins après leur éclosion. J'ai un bec cornu et un pelage épineux. Je vis de fourmis et de termites. On m'a prénommé Kala-Renti. Je n'ai point de nom parce que...
— Assez comme ça ! Je vois qui tu es. Mais dis-moi comment s'appelle ta mère.
— Elle s'appelle Tchedow, Femme légère.
— Et ton père ?
— De grâce, El Hadj Koumba Keleeté, ne me torture pas davantage avec la question de père ! J'ai failli ne pas avoir de mère, et tu veux m'embêter avec le luxe d'un père !
— Je vois, fit Petit Bodiel. Tu es chèvre, poule, canard, porc-épic. Il ne te manque plus que d'être cochon, lion et panthère. Tu es tout sans être rien. D'ailleurs ton nom, “Kala-Renti-Tout-Mélangé”, dit éloquemment quel animal complexe tu es.
« En outre, il y a ce que tu as, mais que tu caches. Ta “porte occidentale” est percée d'un cloaque. C'est un orifice unique, diamétralement opposé à ta “porte orientale”. Si tu ne voulais pas de ces expressions voilées et polies, en termes vulgaires je dirais : ton anus et ta bouche, et en parler polisson je dirais ton suçoir34.
« Moi, Petit Bodiel, je faisais pipi dans ma couche. L'atmosphère de ma chambrée était... tu devines ma pensée. C'est pour te dire que je comprends la gêne dans laquelle tu vis par le fait de la complexité de cette partie de ton corps. Que tes tuyaux urinaires, tes canaux intestinaux, tes voies génitales aboutissent tous à une même rigole d'évacuation... ce ne peut être qu'odoriférant. Alors sauve qui peut !
« Mais venons-en à ma proposition. Tu vas épier les allées et venues de l'éléphant, et aussi de l'hippopotame. Tu viendras toujours me dire où ils sont exactement. En reconnaissance de tes services, je demanderai à Allawalam, dont je suis le Représentant mandaté et même patenté sur la terre, d'envisager une révision des incommodes anomalies congénitales de ton corps. Il faut que tu deviennes un nouvel animal, avec un nom nouveau et un statut clair. »
Pendant que Petit Bodiel faisait ainsi marcher Kala-Renti, le petit singe Mandrill, avec son litham facial35 bleu et rouge, pinçait les cordes de sa guitare. Il jouait, pour la circonstance, un air de moquerie. Il riait à en contracter son ventre et sa figure enlaidie par la forme de sa bouche mal bâclée.
Kala-Renti, élevé par Petit Bodiel au triste grade d'Espion des « deux gros gibiers » qu'étaient l'hippopotame et l'éléphant, partit en mission. Quant à Petit Bodiel, il alla se coucher sur le dos sous un grand balanza dont la frondaison formait un immense parapluie.
En attendant le retour de son émissaire, Petit Bodiel se mit à deviser avec lui-même. Il levait et abaissait tour à tour ses quatre pattes comme s'il prenait le ciel à témoin ou s'applaudissait lui-même.
« Il faut, se disait-il, que je fasse travailler, et à merci, les deux plus “grosses viandes” de mon pays. Je leur apprendrai que la valeur des animaux ne réside pas dans leur envergure physique et moins encore dans leur poids, mais bien dans la force de leur intelligence. C'est cette dernière faculté qui, en eux, se développe et crée. C'est elle la parcelle qu'Allawalam a logée en eux pour leur permettre de se perfectionner et de réaliser leur destinée. »
Pendant ce temps, Kala-Renti avait repéré et l'hippopotame et l'éléphant. Il vint en informer Petit Bodiel. Celui-ci s'en fut trouver l'hippopotame :
« Bonjour, Oncle Hippopotame ! Allawalam, que j'ai rencontré il y a trois jours, m'a chargé d'une commission pour toi. Il te salue “bien bon” et te fait savoir par moi sa satisfaction totale de ta manière de brouter l'herbe et de patauger dans les marais.
— Où as-tu rencontré la voix d'Allawalam, petit menteur aux lèvres en rasoir36, fainéant de sa mère, maudit de son père !... »
Au lieu de se fâcher, Petit Bodiel répondit avec assurance :
« Oui, je suis tout cela, et en plus je suis rongeur et fils de rongeur. Il n'empêche que j'ai rencontré la voix d'Allawalam au troisième ciel. Sache, Oncle Hippopotame, qu'Allawalam n'a que faire ni de notre force, ni de notre naissance. Ce sont là des états éphémères et transitoires qui n'influencent pas ses décisions. Il reçoit qui il veut. Il peut mettre la force de la baleine dans les annelets d'un lombric. Il couronne qui il veut. C'est ainsi qu'il m'a reçu et doté d'une grande force physique et d'une puissance magique qui peut faire bouger les montagnes et fondre le sable. Je n'ai plus peur de me mesurer à aucune grosse viande, même à toi, ô Poutchoundiyam-Cheval d'eau, ni à Oncle Éléphant, animal de bât de la Reine des Génies, ni à la Baleine37, cette tombe mobile d'un Envoyé d'Allawalam.
« Je viens te proposer, pour éprouver ma force, de cultiver avec moi un champ de céréales. Étant donné ta qualité de noctambule, tu travailleras la nuit, du coucher au lever du soleil, et moi je travaillerai le jour, du lever au coucher du même soleil. Nous partagerons la récolte. Si tu acceptes ma proposition, je te soufflerai un secret te concernant, que j'ai surpris au ciel. »
L'hippopotame dit :
« Accepté sans refus ! »
Petit Bodiel reprit :
« Allawalam a envisagé la modification de la sculpture de tes lèvres et de la forme de ta tête, de manière que cette dernière soit aussi jolie que celle du Cheval-Génie pur sang des océans38.
« En ma présence, Allawalam a entrepris la modification de certains nez et têtes mal formés. Il a même fini de remodeler la tête du Poisson-Cheval. A cause de la laideur de sa tête, le pauvre vivait caché dans les algues pour échapper à la moquerie acerbe des autres poissons peu charitables. »
L'hippopotame hennit de joie et dit :
« Je voudrais qu'Allawalam me donne des lèvres moins épaisses, un nez moins épaté et surtout des oreilles mieux proportionnées à ma taille, pour mieux souligner mon envergure. »
Petit Bodiel s'écria :
« Oui, Hippopotame ! Allawalam n'a rien à me refuser. J'intercéderai en ta faveur. Tu seras parmi les premiers servis. En plus de ce que tu as demandé, tu auras – c'est moi qui vais le demander pour toi – une peau aussi lisse que celle de la biche des dunes sablonneuses. Et elle n'en sera pas moins aussi dure que du fer trempé.
« Tu auras également une queue préhensile pour saisir et punir les impertinents konkon, korokoro et poliyo, ces fretins qui se plaisent à te pincer les fesses pour te taquiner. Oh, je sais, les enfants du siècle sont polissons ! »
L'hippopotame hennit encore de plaisir, mais cette fois-ci pour s'enfoncer dans les flots. « Accepté ! Accepté ! disait-il. Je commencerai mon travail demain au coucher du soleil, c'est promis à la manière des fils d'Adam nobles ! »
Petit Bodiel frotta ses pattes antérieures l'une contre l'autre, en signe de satisfaction... Il avait défoncé la pupille de sa cible ! Il avait fait mouche !
Il se dit à lui-même : « Ne perdons pas un clignement de paupières. Nous nous sommes fait la main. Pendant qu'elle est encore chaude, allons vite trouver un partenaire à cette grosse viande aux lèvres aussi charnues qu'une cuisse de mouton de case à sa troisième année d'engraissement. »
Sur l'heure, Petit Bodiel s'en fut trouver Oncle Éléphant. C'était un vieil éléphant, devenu solitaire depuis la mort de sa femelle tuée au cours d'une battue organisée par les belliqueux fils d'Adam, ces grands tueurs !
« Bonjour, Oncle Éléphant !
— Bonjour, Petit Bodiel ! D'où viens-tu comme ça, et où t'en vas-tu ? s'informa machinalement le vieux solitaire.
— Je viens de chez Allawalam. Il m'a chargé de te porter son salut et de témoigner de la grande marque de sa sollicitude pour toi.
— Le salut de qui ?... barrit l'éléphant.
— Le salut d'Allawalam ! insista Petit Bodiel, avec une assurance qui fit perdre à l'éléphant son aplomb.
— Et comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour escalader le ciel ?
— J'ai utilisé les ailes de Vieux Vautour, l'épaisseur d'un Paquet de fumée, et finalement un Rayon de lumière. C'est Rayon de lumière qui m'a déposé au seuil où j'ai perçu de mes oreilles, comme mes yeux te voient en ce moment, la voix qui me parla au nom d'Allawalam. Je crois bien que c'était la voix d'Allawalam. Elle était grave, mélodieuse, en même temps terrifiante à épouvanter et douce à bercer un enfant énervé. Elle avait à la fois du chaud et du frais, mêlés à une mélodie inouïe qui ferait verser des larmes même à Ngoudda, le méchant crocodile à la queue écourtée !
— Pourquoi es-tu allé jusque chez Allawalam ? questionna l'éléphant ahuri.
— Pour lui demander de la force physique et de l'intelligence.
— Et qu'en est-il advenu ?
— Allawalam a été très large pour moi. Il s'est servi d'une trompe spéciale pour souffler dans mes pores des paroles-forces. Et depuis, il ne tient qu'à moi de déraciner les plus gros arbres. D'ailleurs, c'est pour me mettre à l'épreuve que je viens te proposer de cultiver un champ en compétition avec moi. Ainsi tu te rendras compte par toi-même qu'Allawalam ne m'a point leurré.
« Si tu acceptes ma proposition, toi tu travailleras le jour et moi la nuit, parce que ma moelle ne se charge de force que par la lumière de la lune ou des étoiles, et à défaut des deux par l'obscurité de la nuit. Nous partagerons la récolte. En plus, j'invoquerai notre association pour plaider ta cause auprès d'Allawalam. Il m'écoutera. Il n'a plus rien à me refuser.
— Pour obtenir ou sauvegarder quoi ? demanda l'éléphant.
— En effet, je te dois à titre confidentiel une information que j'allais étourdiment oublier : Allawalam a envisagé, lors de l'apparition du dernier halo solaire, de procéder à la réforme de certaines parties corporelles disgracieuses des vertébrés de la terre. Tu es cité nommément pour la diminution du volume et du poids de tes incisives supérieures, la modification des pavillons de tes oreilles, le raffinement de ta peau, et je crois aussi qu'il est question de ta trompe. On la voudrait plus souple, plus préhensile et moins rugueuse.
« Il va sans dire que tout cela ne sera entrepris qu'après les prochaines récoltes de céréales. La saison des pluies se prête mal aux travaux envisagés. Les plaies pourrissent vite quand il pleut. »
L'éléphant, émerveillé et transporté, en vint aux confidences. Il demanda doucement à Petit Bodiel :
« Est-ce qu'Allawalam a envisagé quelques modifications dans le corps de mon cousin l'Éléphant de mer ?
— Oui. Quand j'étais dans les galeries des forges d'Allawalam, j'ai ouï des ouvriers dire qu'il allait falloir allonger un peu plus le cou de ton cousin et ajouter au pavillon de ses oreilles ce qu'on diminuera des tiennes. Mais en revanche – et c'est là où je ferai jouer mes relations en ta faveur – on préconise de diminuer la fourrure du mouton à laine pour t'en couvrir le corps. Ainsi ta peau sera plus douce au toucher et ta future compagne en sera enchantée.
— Ma future compagne ! s'exclama le vieil éléphant.
— Bien sûr ! Allawalam prépare une demoiselle éléphant pour réchauffer tes vieux jours. Et elle exige une peau lisse. »
Comme Petit Bodiel, tout en parlant, n'oubliait jamais de mordre dans son gris-gris, l'éléphant se trouva ensorcelé. Il accepta tout le dire de Petit Bodiel, les yeux grandement ouverts et la trompe en l'air, comme s'il jurait allégeance à son Roi.
Au lever du soleil, Oncle Éléphant se mit au travail en chantant.
Sa trompe était une défricheuse merveilleuse. Il ne ménagea rien de ses forces. Il se mit à arracher rageusement arbres, herbes et herbacées. Il laboura une bien grande surface entre le lever et le coucher du soleil. Il essuya sa sueur et rentra chez lui.
Quand la température des eaux du fleuve baissa, Hippopotame sut que le soleil avait rétracté ses flammes à la manière dont les félins rentrent leurs griffes. Il remonta des profondeurs en déplaçant une lourde charge d'eau qui créa des vagues, lesquelles allèrent se briser contre la berge qu'elles dégradèrent une fois de plus.
Oncle Hippopotame, tout en soufflant l'air de ses poumons, remonta sur la rive après s'être empêtré plusieurs fois dans la vase qui en tapissait le bord. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, étendue à perte de vue, la surface cultivée qu'il crut être le fruit d'une journée de labeur de Petit Bodiel !
« Vraiment ! Il faut qu'Allawalam lui-même ait prêté son bras à Petit Bodiel pour qu'il abatte tant de travail en une journée ! Mais si Petit Bodiel a reçu d'Allawalam une grande force physique, Allawalam ne m'en a pas frustré totalement. Je le prouverai à la tâche. »
Avec acharnement, et mû par le désir d'épater Petit Bodiel, Hippopotame se mit à l'ouvrage. Il arracha, défricha, piocha si bien et si profondément qu'il faillit mettre les entrailles stériles de la terre à fleur de ses lèvres.
Le lendemain, l'éléphant revint. Il constata qu'il avait affaire à un partenaire redoutable. Il se demanda si des esprits nocturnes n'aidaient pas Petit Bodiel – il se ravisa en se rappelant qu'Allawalam avait soufflé de la force dans sa moelle.
En quelques jours, un immense champ de céréales, ou « lougan », était admirablement préparé. L'éléphant était satisfait de sa collaboration avec Petit Bodiel. L'hippopotame ne tarissait pas d'éloges pour son nouvel associé.
Petit Bodiel, lui, ne cessait de se tordre de rire pour avoir ainsi roulé les deux plus grosses viandes de la brousse : le lourd éléphant et le massif hippopotame. Il serra son gris-gris entre les dents : « Allawalam ! Allawalam !... Il faut que ça dure jusqu'au bout, sans faille ni amoindrissement... »
Pour le moment, seul Baba-Honioldou le Limaçon, enroulé dans sa case en spirale, avait une parfaite connaissance de la scène. Il voulut éventer le secret à son voisin Mabéré, le petit oiseau granivore. Mais Mabéré, trop fier de son dos brun et de sa poitrine rouge, au lieu d'écouter les autres, s'étourdissait dans les branches à force de s'écouter chanter ses propres louanges. Il était sourd à toutes paroles et musiques autres que les siennes propres.
Ainsi allèrent les affaires d'Oncle Éléphant, Oncle Hippopotame et Petit Bodiel jusqu'à la récolte.
Les épis de mil et de maïs, les gousses d'arachide et de haricots furent ramassés et rassemblés en tas. Quand la récolte fut totalement réunie, Petit Bodiel se dit : « Ce n'est pas tout d'avoir fait trimer ces deux grosses viandes. Encore faut-il que leur travail ne leur revienne pas et que je me l'approprie. Je prendrai tout ! Je ne leur laisserai que des yeux rouges pour pleurer leur peine perdue ! »
Petit Bodiel mordit dans son gris-gris. Son gris-gris rendit son cerveau docile et fertile. Il lui fit faire du bon travail...
Lesté d'une inspiration exempte de toute morale, Petit Bodiel, d'un pied léger, gagna le bord du fleuve. Il y trouva l'hippopotame, les narines à fleur de l'eau. Il était en train d'engouffrer dans ses poumons une grande provision d'air en vue d'une longue et profonde plongée.
« Bonjour, Oncle Hippopotame ! salua Petit Bodiel. As-tu passé la journée en paix ? demanda-t-il en affectant d'être respectueux.
— En paix, en paix seulement ! répondit l'hippopotame. Et toi, as-tu passé la nuit en paix après les rudes efforts de la journée ?
— Certes oui, Oncle Hippopotame. J'ai passé une excellente nuit. Pour me délasser, ma mère m'a enduit tout le corps d'huile de sésame, et elle m'a massé une bonne partie de la nuit.
— Alors, Petit Bodiel, es-tu content de notre travail en commun ?
— Oui, certainement ! Je le suis on ne peut plus ! A propos de notre récolte, je viens te faire une proposition.
— Quelle est ta proposition, Petit Bodiel ?
— Je voudrais savoir lequel de nous deux est le plus fort. Le travail ne nous a pas suffisamment départagés. Nous avons labouré, semé, sarclé et récolté, sans qu'aucun de nous puisse dire qui a battu l'autre. Ma proposition pourrait te paraître audacieuse, mais tant pis ! Je suis prêt à courir des risques, même plus grands encore, pourvu que je sois irréfutablement fixé.
— Fixé sur quoi ?
— Sur qui est le plus fort de nous deux.
— Et quelle est ta proposition ? Parle sans crainte. Mon oreille est bien disposée pour t'écouter favorablement.
— Voilà. J'ai décidé une joute entre nous deux. Tu resteras au bord du fleuve en tenant le bout d'une corde, et moi j'irai en haute brousse où je tiendrai l'autre bout de la corde. Nous nous tirerons l'un vers l'autre. Le plus fort d'entre nous traînera l'autre, jusque dans l'eau si c'est toi, jusque dans la forêt si c'est moi. Le gagnant gardera toute la récolte. »
Le pari fut conclu. Tous les vertébrés aquatiques furent désignés pour servir de témoins.
Cousin Toncono-Koundal, qui niche dans les roseaux, fut choisi comme arbitre. C'est lui qui devait donner le signal de la compétition. Petit Bodiel, avant de quitter la rive, le regarda du coin de l'oeil et dit à son intention :
« Espèce de bec en pelle aplatie ! Je t'en ferai voir du joli... Je te recommanderai non pas à Allawalam, mais aux nuages de poussière que les jouteurs ne manqueront pas de soulever. Tu en seras si saupoudré que la production annuelle en savon de cette année ne suffirait pas à te nettoyer... »
Petit Bodiel donna à Hippopotame le bout d'un câble fait en fibres de baobab mêlées avec d'autres lianes bien solides. Ce gros cordage avait été tissé par toute une colonie d'orangs-outangs, de gorilles et de chimpanzés. Les noeuds du cordage, au nombre de 333, avaient été travaillés par de vieux singes Macaques, venus expressément du Soleil levant pour ce travail d'art de singe.
En montant au ciel, Petit Bodiel avait pu embrasser d'un coup d'oeil tous les pays du monde dispersés sur la face de la terre. Il savait où recruter les ouvriers qu'il lui fallait. Il avait un moyen merveilleux et mystérieux d'envoyer sa pensée et de se faire comprendre des destinataires choisis.
Le gris-gris donné par Yendou le Vieil Oryctérope, puis la ruse dont Allawalam l'avait doté abondamment avaient fait de lui le plus grand Kouwôwo, ou « faiseur », de son temps.
Il savait quand, comment et où faire ce qu'il décidait de faire. Aucune heure favorable ne survenait avant de s'être annoncée à Petit Bodiel. De même, aucun moment néfaste ne manquait de se signaler à lui afin qu'il le sût et agisse à temps.
En ayant terminé avec l'oncle « à la lèvre en chair de gigot de mouton » – autre sobriquet de l'hippopotame – Petit Bodiel s'en alla en haute brousse, à la rencontre de l'éléphant.
Le « petit oreillard » ne trouva point le « grand oreillard » dans la prairie où, habituellement, il venait prendre ses repas. Petit Bodiel se mit à courir un peu partout, non sans quelque inquiétude. Il mit longtemps à s'apercevoir qu'il avait oublié de recourir à son merveilleux gris-gris. Aussitôt, voilà le bon gris-gris dans la bouche de Petit Bodiel, placé entre ses « broyeuses » tel un cure-dent.
L'effet merveilleux du talisman ne se fit point attendre. Le cerveau de Petit Bodiel travailla. Il se mit en rapport avec la force du gris-gris. L'idée lui fut suggérée de charger Samba-Djoubbel de retrouver le « grand oreillard ».
Samba-Djoubbel est un oiseau menu dont le crâne est garni d'une huppe érectile faite de barbelures en excroissances cutanées. Il fut très facile à Petit Bodiel de le repérer, son plumage jaune et rouge trahissant sa présence au premier coup d'oeil. Il le héla :
« Samba-Djoubbel ! Ohé, volatile habillé comme un prince ! Viens me dire où se trouve le vieil oreillard, père d'incisives pesantes. En récompense, je te recommanderai à Allawalam. Il augmentera ta taille et la beauté de ton vêtement. Il te donnera en outre une compagne affectueuse. Viens vite ! Viens, mon joli, et puisses-tu vivre l'âge d'un crocodile de sable ! »
Samba-Djoubbel, flatté et intéressé, répondit :
« Le vieil oreillard est allé assister une femelle de sa tribu entrée en travail ce matin à l'aube. »
Puis il ajouta :
« Puisque tu es si bien avec Allawalam, il a dû te confier quelques articles du savoir secret... ?
— Certainement, Samba-Djoubbel !
— Eh bien, pour être sûr que tu es véridique, dis-moi, Petit Bodiel, combien dure la gestation de l'Éléphant femelle...
— Vingt et une lunes au minimum et vingt-deux au maximum. »
Convaincu de la science de Petit Bodiel, Samba-Djoubbel se rendit à tire-d'aile auprès du Vieil Éléphant : « Un envoyé spécial d'Allawalam t'attend chez toi », lui dit-il.
Vieil Éléphant se dépêcha vers celui qu'il considérait comme un élu du ciel et qu'il ne fallait ni contrarier ni faire attendre.
« Oncle Éléphant, dit Petit Bodiel, tu allais tarder ! Je suis venu te faire une proposition. » Il répéta alors textuellement ce qu'il avait dit à l'hippopotame.
« Accepté ! » dit l'éléphant.
Sur ce, Petit Bodiel donna l'autre bout du câble que nous connaissons à l'éléphant. Puis il alla se placer à égale distance des deux tireurs, et donna le signal en poussant un grand cri.
L'hippopotame et l'éléphant se mirent à tirer sur le câble qui les unissait, chacun croyant avoir affaire à Petit Bodiel.
Cousin Toncono-Koundal alla se percher sur une branche du grand caïlcédrat pour bien voir qui traînerait son partenaire.
Petit Bodiel, tapi dans un bosquet, criait : « Ariooo ! hoooo ! », et les deux bêtes tiraient à perdre haleine. Le câble était aussi solide que du fil de fer forgé par Dawda (David), le Patron des forges39.
L'hippopotame, calé contre les berges du fleuve, et l'éléphant fixé derrière un monticule de granit tirèrent si fort qu'ils réduisirent en terre rase berges et monticules. A force d'aller et de revenir en se roulant et enroulant tout sur son passage, le câble se fraya une route large de six coudées.
La lutte dura jusqu'au moment où le soleil atteignit le milieu du ciel. Chacun des deux compétiteurs finit par se demander s'il avait vraiment affaire à Petit Bodiel. Pour en avoir le coeur net, ils eurent la même idée : y aller voir !
Ils marchèrent l'un vers l'autre. Finalement, Éléphant et Hippopotame se trouvèrent longue trompe contre lèvres lippues. Ils s'écrièrent :
« Est-ce à toi que j'avais affaire, alors que je croyais m'escrimer contre ce galopin de Petit Bodiel ? »
Les deux grosses bêtes s'expliquèrent leur mésaventure. Ils s'en mordirent la patte de dépit !
« Allons ramasser notre récolte, fruit de notre peine. Nous aurons cela pour nous consoler... »
Hélas ! Ils trouvèrent une fois de plus que le petit industrieux les avait roulés. Il avait emporté toute la récolte dans une cachette sûre que les deux « grosses viandes » ne trouvèrent pas.
Les deux victimes se concertèrent. Elles décidèrent que Petit Bodiel ne brouterait plus l'herbe de la prairie, ni ne boirait au fleuve, sous peine d'être tué sans pitié ! Tous les animaux marchants, rampants, volants et nageants furent avertis de la décision prise par les deux grands maîtres des zones inondées et exondées.
Partout on ne parlait plus que de la ruse malicieuse dont Petit Bodiel avait usé pour faire travailler les deux lourdauds de la jungle. Des becs de toutes formes et dimensions, des gueules et museaux de tous gabarits, sortaient des cris admiratifs pour Petit Bodiel et moqueurs pour les deux masses à peau épaisse – ce qui n'était point fait pour arranger les choses entre Petit Bodiel et ses deux victimes...
Les deux bernés condamnèrent à mort Petit Bodiel. Force fut pour celui-ci de se cacher. Il ne pouvait plus aller dans la prairie sinon la nuit, ni au fleuve sinon aux moments où l'ardeur des rayons solaires faisait bouillir l'eau et obligeait Hippopotame à s'enfoncer dans les grandes profondeurs des poches d'eau.
Cette vie ne pouvait durer. Il fallait bien que Petit Bodiel, d'une manière ou d'une autre, sortît de l'impasse. Que faire ?
Allawalam et le gris-gris de l'Oryctérope n'étaient-ils pas là pour le tirer de tout mauvais pas, même le plus désespéré ?
Petit Bodiel se mit sur son arrière-train. Il serra son gris-gris entre ses dents, puis il invoqua Allawalam 33 fois un lundi soir et 33 fois dans la journée d'un vendredi. Une grande lumière jaillit du troisième étage céleste et illumina son cerveau, qui se mit à travailler avec une intensité accrue. Petit Bodiel eut alors une inspiration géniale...
Il se procura la peau d'un gros chat de brousse mort de la gale, et en enveloppa son corps. L'odeur de la peau pourrie attira une nuée de mouches.
Ainsi puant et couvert de mouches, il se dirigea vers la prairie surveillée par Oncle Éléphant. Il marchait en inclinant son corps d'un côté plus que de l'autre. Il versait des larmes, il gémissait... Tous les cinq pas il appelait sourdement au secours, broutait péniblement quelques petites herbes...
Il n'était là que depuis un court moment quand Oncle Éléphant apparut, les oreilles déployées en éventail, les défenses en l'air. Il lui cria :
« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, Petit Bodiel, que je vois ici. Espèce de lapiné conçu un jour sombre et néfaste par un couple maudit !... La chance de vivre peut-elle t'avoir abandonné au point d'ignorer que l'Hippopotame et moi avons arrêté ta mort irrévocable et sommes à l'affût depuis plusieurs lunes pour te forcer et te broyer sans pitié ?
— Ô Oncle Éléphant..., gémit Petit Bodiel.
— Garde-toi de vouloir deviser ! répondit l'Éléphant. Tu n'en auras d'ailleurs pas le temps, car je vais m'emparer de toi et te serrer entre deux branches. Tu mourras entre terre et ciel sans qu'aucune force puisse venir te délivrer. Plus jamais tu ne mystifieras personne sur cette terre !
— Oncle Éléphant ! Prends garde, en voulant punir un fourbe-fripon, d'assassiner une innocente également victime de celui qui t'a dupé.
— Que veux-tu insinuer ? N'es-tu pas Petit Bodiel ?
— Par Dieu, Oncle Éléphant ! Serre-moi entre tes mâchoires ou l'étau que tu voudras et autant de fois que tu le voudras, fais-moi périr de mille morts violentes si le coeur t'en dit, mais de grâce ne prononce pas en ma présence le nom de Petit Bodiel ! Je lui dois l'état dans lequel je me trouve. C'est lui qui m'a ainsi métamorphosé. C'est lui la cause de mon malheur.
« J'étais une belle gazelle des steppes, allaitant allégrement son faon mignon. Voici quelques semaines, j'ai surpris Petit Bodiel en train de paître dans la prairie, alors que l'accès lui en avait été interdit par toi. Je l'ai interpellé. J'ai voulu l'arrêter pour te l'amener.
« Ce que voyant, Petit Bodiel serra un machin diabolique entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles dressées en pinacles de forteresse. Il s'écria : “O Allawalam ! En vertu de notre convention secrète, ignorée même des esprits gardiens de ton Trône, transforme à l'heure et à l'instant cette gazelle impertinente en un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau, de telle sorte qu'elle attire sur elle le jour une nuée de mouches et la nuit une nuée de moustiques pour lui sucer le sang et l'agacer sans relâche !”
« Immédiatement, j'entendis mes oreilles bourdonner, puis je perdis connaissance. En me réveillant, je me trouvai métamorphosée telle que tu me vois. Je ne suis plus ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Je ne suis qu'un puant sans nom ! »
L'éléphant fut pris de pitié pour la gazelle enchantée. Il éprouva une grande peur à l'idée que Petit Bodiel, par ses sortilèges et avec la connivence du Ciel, pourrait le métamorphoser, lui une chair si massive, en quelque menue tortue de petite mare, s'il essayait de l'attraper.
Oncle Éléphant rabattit les pavillons de ses oreilles. Il ramena sa trompe entre ses membres antérieurs. Il s'écria :
« Pauvre gazelle ! Broute tranquillement, et va en paix ! Et surtout ne donne pas mon adresse à l'enchanteur ! »
Le lendemain, Petit Bodiel se dépouilla de la peau qu'il avait endossée. Il se présenta à visage découvert en chantant ses propres louanges :
En même temps que le soleil,
moi, Bodiel Koumba Keleeté, je me lève.
Comme lui je brille,
j'aveugle l'ennemi qui me regarde,
je brise ses os comme une poterie.
Ma gloire est grande !
Je la tiens d'Allawalam.
Je connais un secret qui peut faire bondir
les monts de leur socle
et les cours d'eau de leur lit.
A la porte du Seigneur je me suis présenté.
Je fus son hôte, il me traita bien.
Il fit de ma langue un fer à feu.
Quand je la cogne contre le silex de mes dents,
ma bouche s'enflamme,
je crache du feu qui incendie la plaine
et fait périr mes ennemis de mort violente.
Ils seront rôtis comme agneaux de fête...
Je suis Petit Bodiel, c'est vrai,
mais ma langue pique
comme une couleuvre venimeuse.
Je n'ai pour les oreilles de mes ennemis
que de funestes nouvelles.
S'ils me croisent,
ils seront réduits en poussière
ou transformés en tortues vivant de pourriture.
Je suis Petit Bodiel !
Qui me cherche me trouve !
Quand Oncle Éléphant entendit Petit Bodiel déclamer, il s'arma de tout son courage et s'écria :
« Est-ce bien toi, galopin, qui viens pénétrer dans la prairie qui t'est interdite pour le reste de tes jours ?
— Est-ce à moi, Petit Bodiel, grand favori d'Allawalam, que s'adresse une si irrévérencieuse et mauvaise parole ? Je m'en vais en appeler à la face d'Allawalam. »
Joignant l'action à la parole, Petit Bodiel serra son gris-gris entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train, leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles et s'écria : « Ô Allawalam !... »
L'Éléphant revit en imagination l'aspect hideux de la gazelle métamorphosée par la malédiction de Petit Bodiel. Il se troubla :
« Ô Petit Bodiel ! Tais-toi ! Je sais que l'oreille d'Allawalam est trop proche de ta bouche. Ne lui demande rien ni pour ni contre moi !
— Tu m'as offensé. Il me faut une réparation, repartit Petit Bodiel.
— Eh bien, garde la récolte que tu nous as prise et désormais viens paître à volonté partout où tu voudras.
— J'accepte, car justice est faite. »
Ainsi débarrassé de l'Éléphant, Petit Bodiel n'attendit pas plus longtemps pour entreprendre sa dernière mystification, celle de l'Hippopotame qui monte la garde au bord du fleuve.
Il revêtit la même peau de chat. Et boitant, gémissant, se mouchant, toussotant, il se dirigea cahin-caha vers le fleuve.
Quand il fut sur la berge, il voulut descendre pour boire. L'Hippopotame, qui veillait, ouvrit une gueule qui avait tout l'air d'une caverne hérissée de gros pieux pointus. Il dit, en jetant au loin un jet d'eau qui se brisa avec fracas contre le mur de la berge :
« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, fils maudit de son père, Petit Bodiel de malheur, que je vois ici devant moi ! Espèce de petit chenapan né d'une rouée lapine, laquelle pour t'engendrer fut saillie une nuit néfaste, toute d'obscurité, par un malin lapin rebelle à la bienséance...
— Par l'animal à une corne sur le front, monture des génies vengeurs des frustrés et des victimes, je t'en conjure, Oncle Hippopotame, ne me confonds pas avec la source de mon malheur !
« J'étais une belle gazelle aux gros yeux doux comme une jouvencelle des îles enchantées. Je bramais dans les plaines où poussent les plantes délicieuses à climat sec. Je vivais heureuse sur les dunes qui ondulent dans les sables blancs. Ma voix était si agréable qu'à l'entendre les zébus s'arrêtaient de ruminer, les zèbres cessaient d'allaiter, les geckos tombaient des branches malgré leurs doigts adhésifs, les rapaces diurnes et nocturnes cessaient de poursuivre leur proie.
« Mais hélas, par un jour rouge du lever au coucher du soleil, je surpris pour mon malheur, pour la tristesse de mon père et la peine de ma mère, le calamiteux Petit Bodiel ! Il tentait de s'approcher du fleuve. Mourant de soif, il cherchait à boire. Je commis l'imprudence de lui crier tout haut : “Malheur à toi, canaille de Petit Bodiel !... Je m'emparerai de toi pour te livrer à Oncle Hippopotame qui te cherche. Il enfoncera ton corps pervers dans la vase pourrie des tréfonds du fleuve. D'un coup de son immense pied il damera ton corps comme le gros pilon plat tasse la terre. Ta poussière pétrie ira se confondre avec celle de tes ancêtres qui ont péri dans l'inondation de Toufan le déluge !”
« A peine avais-je proféré ces menaces que Petit Bodiel jeta son diabolique machin entre ses dents et leva son postérieur en l'air. Il lâcha un pet pestilentiel. Puis il s'assit sur son arrière-train, leva ses deux pattes antérieures à la hauteur de ses deux oreilles dressées en pinacles de forteresse et s'écria presque impérativement, en pointant ses doigts vers le ciel : “Allawalam, je suis offensé ! Venge-moi en vertu de la convention secrète qui me lie à toi, ou je dénonce notre contrat et divulgue le secret que tu m'as confié. Allawalam, prête-moi ton oreille afin que je te dise ce que je voudrais que tu fasses, sans diminution ni retardement !”
« Puis Petit Bodiel continua : “Une insolente gazelle des plaines vient de m'offenser grossièrement, sans égards pour mon alliance avec toi. Allawalam, fais d'elle un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau ! Attire sur elle une nuée de mouches pour sucer son sang ! Perturbe sa marche...”
« Dès que Petit Bodiel eut fini cette invocation, celui qu'il appelait Allawalam, trop puissant mais trop complaisant pour lui, lança une lueur qui me jeta dans un profond sommeil. Ma respiration fut suspendue. J'étouffai. Il me semblait avoir été précipitée dans une marmite d'eau bouillante. Je vis comme en un rêve une vieille femme aux mamelles si longues et si maigres qu'elles lui arrivaient sur les genoux. Armée d'une sorte de pelle en bois hérissée d'aiguilles, cette femme se mit à me tourner et me retourner dans l'eau bouillante avec cette pelle chaude et piquante. Je souffris mille morts avant de fondre dans cette eau, qui se solidifia et devint une pâte épaisse et puante.
« Je me réveillai enfin de ce que je croyais n'être qu'un cauchemar provoqué par le diable. Mais je me découvris transformée et toute rabougrie. J'avais cessé d'être une belle gazelle pour devenir mi-chat mi-lièvre, ce que tu vois de tes deux yeux, ô Oncle Hippopotame : ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Mon mignon faon se meurt derrière moi. Il n'a plus sa mère... »
L'hippopotame fut pris de pitié pour la pauvre petite bête qu'il avait devant lui. « Pardonne ma méprise, lui dit-il. Bois tout ton soûl et va-t'en en paix. »
Le faux Petit Bodiel but, se lava et prit congé de l'hippopotame en lui souhaitant ardemment que Dieu ne le mette jamais sur le chemin de Petit Bodiel le calamiteux.
« Que Dieu t'entende ! » s'exclama l'hippopotame, qui se dit à lui-même : « Quant à nous, enfonçons-nous plus profondément, avant que ne vienne sur nous le calamiteux fils de la guigne jaune... »
L'hippopotame s'enfonça en laissant un bout de son nez hors de l'eau. La curiosité lui faisait affronter le péril de Petit Bodiel. Il voulait le voir pour en avoir le coeur net.
A quelques pas de là, Petit Bodiel se débarrassa de la peau qui le recouvrait et lui donnait l'aspect d'un chat galeux. Il se mit à chanter la chanson que nous connaissons déjà.
L'hippopotame, partagé entre la fanfaronnade et une peur mortelle, risqua néanmoins quelques mots :
« N'est-ce pas toi, Petit Bodiel, qui as roulé l'éléphant et moi-même et volé toute notre récolte ?
— Malheur à toi, lèvres lippues, baderne épaisse, lourdaud de sa mère ! répliqua Petit Bodiel. Je te réserve un sort des plus malheureux. » Et, jetant son gris-gris entre ses dents, il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures, mais avant qu'elles n'aient atteint la hauteur de ses oreilles déjà pointées vers le ciel, l'hippopotame s'écria :
« Arrête, Petit Bodiel, arrête ! Je t'en conjure par Allawalam lui-même, ne lui dis rien ! Bois à satiété ! Garde la récolte ! Va-t'en en paix, et laisse-moi en paix ! »
Petit Bodiel but à sa soif, puis remonta la berge. Il se retourna juste au moment où les flots engloutissaient l'hippopotame. Alors il dit en riant :
« Quand on est le moins fort, il faut, pour vivre sur cette terre, être le plus astucieux. Je viens de prouver que je le suis. Donc je vivrai bien !... »
Après s'être ainsi congratulé lui-même, Petit Bodiel partit au galop en chantant :
Oiseaux des champs, je suis Petit Bodiel,
vainqueur d'un grand tournoi !
Mon esprit a dominé
ceux des deux plus grosses viandes de la brousse.
Je viens de leur arracher la récolte
d'un immense champ que je n'ai ni semé ni sarclé.
J'ai vidé leur grange.
Les deux gros n'y ont trouvé
qu'une farine de poussière.
Le feu de la colère a brûlé leur coeur.
Ils décrétèrent ma mort
comme s'ils étaient Allawalam lui-même !
Les lueurs de ma ruse les ont aveuglés.
Je ne suis pas mort, mais eux furent roulés.
Devant leur face menaçante
ma ruse ne chancela point,
mes bras ne vacillèrent point,
ma raison ne resta pas en suspens.
J'ai sauté par-dessus la mort
qu'ils avaient lancée contre moi.
Mes menaces les ébranlèrent.
Ils me cédèrent la récolte
contre le salut de leur âme.
Quels imbéciles sont ces deux gros !
Quel esprit rusé ne suis-je pas moi-même !
Petit Bodiel, très content de lui-même et satisfait du grand tour joué aux deux grosses bêtes, alla trouver sa mère. Il lui conta son aventure et s'en vanta démesurément. Sa mère baissa la tête et dit :
« Je suis à la fois heureuse et triste. Heureuse de voir que tu as changé, mais triste de voir que, monté jusqu'au parvis de la demeure d'Allawalam, la ruse fut tout ce que tu trouvas de mieux à demander à Celui qui pouvait te donner la sagesse.
— Je crois avoir été sage en t'écoutant, toi ma mère. Cela me suffisait. Car en vérité, quant à être circonspect avec les autres ou réglé dans mes moeurs, les exemples que j'ai autour de moi ne m'y encouragent pas. Je vais vivre à ma guise. Je m'affranchirai des convenances sociales éphémères.
« Je suis désormais un gros propriétaire de graines. Je vais commencer par donner une grande libation à tous les animaux de la forêt.
— Pourquoi dépenserais-tu une si grande partie de la récolte ?
— Pour me faire un nom et me faire désigner comme Roi. Il faut acheter les gens. Il faut les corrompre ou les compromettre. C'est la vie... N'espérais-tu pas que je disputerais un jour le commandement au Grand Frère Broussard ?
— Mon fils, je n'avais dit cela que comme amuse-bouche. Car le commandement gagné par la ruse se perd par la brutalité.
— Ma mère, tout est ruse sur cette terre. Elle seule compte et opère efficacement par les temps que nous vivons, et cela depuis que l'homme est devenu Roi de la Terre.
« Quelle est, crois-tu ma mère, la source de la grande force du bipède fils d'Adam, force qui lui a permis de dominer, domestiquer et asservir quelques-uns des nôtres ? N'est-ce pas la ruse ? C'est par elle que le boeuf, le mouton, la chèvre, le cheval, l'âne, le chien, le chat, le canard, le pigeon, la pintade, etc., furent réduits à l'esclavage. Ils transportent le fils d'Adam. Celui-ci boit le lait des uns, mange la chair des autres, charge ses faix sur le dos d'autres encore. N'est-ce pas par ruse qu'il creuse un trou dans lequel tombent nos grands carnassiers, qu'il peut ensuite capturer ?
« Je vais, ma mère, me servir de la même ruse pour me faire élire Roi de la Jungle et suzerain du fils d'Adam lui-même.
— J'ai désiré que tu travailles, ô mon fils ! Mais, par le lait que j'ai sucé de ma mère, je n'ai jamais souhaité pour toi une ambition qui te pousserait à vouloir marcher à l'amble à la manière de la girafe ! Il faut que tu saches, mon fils, que tu es né Bodiel. Tu ne seras jamais ni girafe ni autruche.
« La fougue avec laquelle je te vois désirer le commandement te ruinera. Laisse le commandement te forcer ; Allawalam t'aidera alors à bien gérer ton État. Dans le cas contraire, le commandement sera à ton cou comme un lourd carcan de fer hérissé de piquants. Il s'échauffera à chaque lever du soleil pour te brûler et te piquer. »
Mais Petit Bodiel était sûr de sa ruse. Il était convaincu de l'efficacité de son gris-gris, ce qui lui fit dire orgueilleusement à sa mère :
« J'ai fait mes preuves. Mon ascension au ciel et mon action sur Oncle Hippopotame et Oncle Éléphant ne suffisent-elles pas à te convaincre ? Ces deux grosses bêtes seront mes grands appuis. Ils seront les premiers à me choisir. Je serai Roi ! Je n'ai nullement peur d'être confondu par un échec.
« Si l'hippopotame et l'éléphant me désignaient – et ils me désigneront –, qui oserait me refuser leur choix ?
— Tout compte fait, mon fils, conclut Maman Bodiel, ma bénédiction ne sera pas avec toi si tu veux employer toute ta grande récolte pour te faire couronner Roi. Je préférerais te voir l'utiliser à autre chose. »
Petit Bodiel se rebella contre ces sages conseils. Il méprisa sa mère. Il lui « manqua40 ».
Il fit venir Souni la Civette auprès de lui :
« Mon ami Chat Odoriférant, lui dit-il, de tous les mammifères carnivores tu es celui qui porte une des plus belles robes. La tienne est la plus remarquée des belles femmes de toutes les races. Tu es un être choisi par Allawalam. La preuve en est que la “porte occidentale”de tout animal est une véritable fosse d'aisance, tandis qu'Allawalam t'a doté d'un “anal” qui sécrète un parfum naturel. Tu répands partout une suave odeur.
« Je voudrais que tu acceptes de te charger de transmettre mon invitation à tous les fils de la jungle : mammifères, oiseaux et insectes. Je les invite à une libation qui durera les sept premiers jours de la septième lune. Celle-ci apparaîtra dans deux semaines. Il va falloir que tu ailles vite !
— Pourquoi invites-tu tous les nés de la jungle ?
— Je ne veux rien te cacher, mon ami Souni. Je veux les enivrer et profiter de leur ivresse pour me faire désigner Roi par eux.
« Mais il y a deux tribus d'insectes que je n'inviterai pas : les fourmis et les termites. Je ne les aime pas. Je n'ai nullement besoin d'eux, parce qu'ils ne peuvent rien m'apporter. D'ailleurs, pour moi, ce sont des cadavres vivants. Ils sont constamment sous terre comme dans leur tombe.
« Il faut commencer par les abeilles. C'est un peuple organisé. Elles travaillent beaucoup. Elles m'apporteront beaucoup de larmes sucrées des fleurs et de sueur miellée des fruits mûrs, dont j'ai besoin pour préparer l'hydromel spécial que je compte servir aux plus nobles des mammifères tels que lion, panthère, etc. Les autres boiront du kondjam, de la bière de mil.
« Je remplirai leur estomac de ces liquides, qui ont la vertu de renverser la tête après avoir tourmenté le cerveau. Je tournerai leur esprit. Une fois soûls, ils manqueront de discernement et de respect envers les bonnes moeurs et la vérité. Ils me désigneront comme Roi. Je les commanderai ! Je les dresserai ! Allez, mon bon Souni ! »
Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents et dit :
« Il faut, Allawalam, que devant moi le lion superbe courbe la tête, qu'il soit réduit à l'impuissance comme s'il était jeté dans une fosse !... Que l'éléphant continue à me croire capable de le transformer en un cochonnet pestiféré ! Que tous les grands de la jungle soient abrutis au point de me croire capable de faire rétrograder le soleil parvenu à son zénith !
« Qu'une foudre barbare tombe sur ceux qui seront hostiles à mes ordres et n'approuveront pas mes idées. Et que moi je reste ferme !
« Allawalam, tue les vieillards intempestifs ! Paralyse les jeunes fougueux qui parlent à contre-temps !
« Fais, ô Allawalam, que je sois l'idole vivante devant laquelle tous les habitants de la jungle s'agenouillent, yeux clos et tête baissée.
« Pour tout dire, Allawalam, je voudrais que nous soyons deux à nous partager l'éternité et la puissance. Tu seras au ciel et moi sur la terre... Amen ! »
Lori-Kinal, l'oiseau toucan au gros nez, entendit la prière de Petit Bodiel. Il claqua son énorme bec, et s'indigna :
« Non seulement Petit Bodiel désobéit à sa mère, mais il ose se comparer à Allawalam lui-même ! Guinal le Marabout, qui vit de grenouilles, a dit dans son prône : “Les fils qui désobéissent à leur mère et les êtres qui se comparent à Allawalam tombent dans les ténèbres. Ils mourront dans la détresse à cause de leur révolte.” Quand Petit Bodiel obéissait à sa mère, les portes les plus closes lui furent facilement ouvertes. Allawalam le sauva de toute angoisse. Il mit ses soucis en pièces. Il brisa toutes ses difficultés. Petit Bodiel devint feu contre ce qui était fer, et fer contre ce qui était pierre...
« Mais s'il veut devenir Roi, et, plus que Roi, le rival d'Allawalam lui-même au lieu de se faire une gloire de le louer, alors Petit Bodiel se prostitue ! Il s'enfoncera dans l'iniquité. J'ai grand-peur pour lui... »
Petit Bodiel entendit cette longue réflexion de Lori-Kinal.
« F... le camp ! s'écria-t-il. Ôte-toi de mes yeux afin que mes oreilles n'entendent plus ce que ta voix maussade émet. Allawalam a bien fait de t'affliger d'une énorme paire de lèvres pointues qu'il n'oublia pas de surmonter d'une proéminence calleuse pour rendre difficile ta respiration. Je l'en remercie.
« Va-t'en, ou je te ferai piquer par Gueddel-bone, le Petit Lézard venimeux issu d'un oeuf pondu par un coq noir et couvé par un crapaud rouge au fond du puits de la calamité !
« Les perdrix et les cailles des prairies m'ont mis en garde contre les mauvais sentiments que tu nourris pour moi. Ah ! Lori-Kinal ! Je ne sais pas ce qui me retient de demander, en vertu de l'alliance secrète scellée au troisième ciel qui m'unit à Allawalam, que tu sois métamorphosé en bousier ! Ainsi tu ne vivrais plus que des matières évacuées du corps des autres. »
Lori-Kinal répondit :
« Foule aux pieds mes conseils, enfonce dans la boue ceux donnés par ta mère, donne-moi même un coup de pied pour complément de correction, mais rappelle-toi ma mise en garde contre le désir immodéré de vouloir commander les autres par le truchement de la ruse et uniquement par le truchement de la ruse. »
Petit Bodiel allait lancer Gueddel-bone contre Lori-Kinal quand celui-ci s'envola à tire-d'aile, plongeant entre terre et ciel comme une planchette dans les flux et reflux des vagues d'un fleuve agité.
Quant à Souni, par le fait exceptionnel qu'aucune odeur désagréable ne sortait d'aucun endroit de son corps, il lui fut bien aisé d'approcher tous les animaux. Tous aimaient humer sa senteur. Il était leur encensoir vivant et ambulant... En plus, il parlait bien. Il ne trouva donc auprès des habitants de la jungle, des herbivores aux carnassiers, qu'oreilles bien disposées à l'écouter. Il obtint de tous une réponse favorable. Tout le monde serait à la fête de libation que voulait donner Petit Bodiel !
Les coléoptères Gallâ-fendouré promirent de donner de l'air à ceux qui, l'hydromel leur montant à la tête, auraient trop chaud – n'oublions pas que cette tribu d'insectes est celle dont les membres sont munis d'antennes à lamelles pouvant être déployées en éventail...
Petit Bodiel fut informé par Souni des bonnes dispositions de toute la faune à son égard.
Il entraîna Souni jusque chez sa mère. Là, il déclara avec goguenardise à celle à qui il devait le jour :
« Vieille femelle édentée, veuve de feu mon père ! Écoute Souni, mon envoyé spécial auprès des masses de la jungle. Il va te faire le compte rendu de ses entrevues.
— Sache, Maman Bodiel, déclara Souni, très convaincu et cherchant à convaincre, que tous les animaux, même le Rapide de haute brousse, Grand Roi des rapaces qui ne déjeune et ne dîne qu'avec la chair fraîche des petits lièvres Bodjoy, seront de la fête. »
Maman Bodiel se convulsa. Elle se trémoussa d'inquiétude. Elle dit :
« Ô mon fils ! Quand bien même un Bodiel verrait pousser deux cornes à la place de ses deux grandes oreilles, je ne voudrais pas qu'il se mette en travers de la route du Grand Rapace. L'adage dit bien : “Celui qui te tue pour vivre mourrait si tu ne mourais pour le nourrir.” Il est dit aussi : “Ce que voit une personne expérimentée par la vie tout en restant assise au pied d'un caïlcédrat, une jeune personne inexpérimentée mais pleine d'enthousiasme ne saurait le voir, même si elle se trouvait dans le houppier du même caïlcédrat.”
« Ecoute ta maman que je suis, et décommande ta fête. Tout cela sent trop bon au départ pour ne pas sentir mauvais à l'arrivée. Abandonne ton ambition de devenir Roi de la jungle ! Les bipèdes tête noire fils d'Adam ne sont en constantes tribulations que parce que chacune de leurs tribus veut avoir toute la vérité pour elle et commander les autres.
« Demeure le petit malin du bosquet, jouant aux uns et aux autres des tours et des tours...
— Je maintiens ma fête », décida Petit Bodiel.
Puis, se tournant vers Souni, il lui dit :
« Va tout de suite trouver Lambâdi le Roi des Singes, et dis-lui ceci :
« Au nom des pouvoirs qu'il tient d'Allawalam, Petit Bodiel, qui représente Allawalam sur la terre, vous charge d'ordonner à tous les clans des onguiculés, singes de toutes les tribus, de se rendre à la Grotte des Aigrettes. Ils y trouveront les céréales nécessaires à la préparation de l'hydromel et de la bière de mil que Petit Bodiel doit servir à ses invités dans quelques jours.
« Les abeilles de la jungle y apporteront toute la récolte des larmes sucrées des fleurs et de la sueur miellée des fruits mûrs. Ces liquides doux serviront à préparer les boissons des festivités. »
Souni partit au galop. Ce que voyant, Maman Bodiel dit assez haut pour être entendue de son entêté de fils :
« Pourvu que cela soit vrai et dure plus longtemps que les féeries d'un lever de soleil ou d'un coucher de soleil d'été !... »
*
Pendant que Petit Bodiel donnait des ordres en narguant sa mère, Allawalam trouva qu'il avait cessé d'être un enfant obéissant à sa mère et reconnaissant envers son Bienfaiteur – en l'occurrence Allawalam lui-même. Petit Bodiel, tout comme Vieux Vautour et Paquet de fumée, venait de dépasser la limite permise...
Allawalam dit :
« Toute réalité comporte deux aspects qui constituent à eux deux sa totalité, mais l'un est plus fort que l'autre. Nous n'avons donné à Petit Bodiel que le “Dou” de la ruse. Il ignore que nous avons gardé par- devers nous l'autre aspect, le “Da”. Or, c'est avec le “Da” de la ruse que nous exerçons notre châtiment en surprenant nos rebelles et nos ingrats qui font mauvais usage du “Dou”. »
Allawalam donna ordre à son serviteur Kâdime, dont la monture était Yarara le Zéphyr, de descendre sur terre pour confondre Petit Bodiel et le punir de son orgueil.
Kâdime enfourcha Yarara, qui se mit à galoper. Il pénétra le corps des animaux de la jungle par les narines et déclencha en eux un lourd sommeil. Tous dormirent profondément. Tous étaient devenus inconscients, à l'exception de deux tribus : celle des Fourmis et celle des Termites, que Petit Bodiel avait inconsidérément écartées.
Aussi son gris-gris ne put-il exercer sur elles son pouvoir enchanteur. Ces deux tribus constituèrent, en la circonstance, le « Da » de la ruse contre Petit Bodiel...
Kâdime se rendit à Bangal, où réside Lam-Modjou, le Roi des Termites.
« Bonjour, Roi des Termites !
— Bonjour, Étranger mâle ! répondit le Roi.
— Comment vont les vôtres à Bangal et dépendances ?
— Ils vont bien, Dieu merci ! Et les vôtres ?
— Les miens vont bien. Je suis un hôte qu'Allawalam t'envoie sans préavis, pour éprouver ta bonté.
— Ce n'est là qu'une épreuve agréable. Je la subirai avec joie. Mes captifs, mes guerriers, et plus haut qu'eux mon épouse Inna-Modjou Mère des Termites, qui règne sur notre tribu, ainsi que moi-même son premier servant, serons tes domestiques prêts à te servir, et tes hôtes prêts à tout partager avec toi, à l'exception de nos femmes.
— Pourquoi pas vos femmes ?
— Parce que cette coutume n'a pas cours ici chez nous. Elle se pratique sur l'autre flanc de la Montagne rouge. Là-bas, refuser ses faveurs à la femme de son hôte, que l'hôte lui-même met sur votre couche, serait une injure grossière. Il s'ensuivrait une explication qui pourrait être sanglante... »
Kâdime fut présenté à Inna-Modjou, Reine Mère des Termites. Elle le questionna :
« D'où viens-tu ? Comment t'appelles-tu ? Qui t'envoie ?
— Je viens de Kamou, le Ciel, où j'habite au troisième étage. Je m'appelle Kâdime. Je suis un messager d'Allawalam.
— De quoi vis-tu ?
— Je vis de bonnes paroles. »
La Reine se pencha sur l'oreille de son époux, et lui commanda : « Demande à notre hôte s'il connaît les Nyamata Mange-Termites.
— Ô Kâdime ! Connais-tu les Nyamata Mange-Termites ?
— Certainement ! répondit Kâdime. Je vous conseille vivement de vous méfier de leurs hordes. Ce sont vos ennemis héréditaires. Ils ne chercheront par tous les moyens qu'à s'introduire dans vos galeries pour dévorer vos bébés. Je n'en dirai pas autant des Yidi-Modjou, tribu amie de la vôtre. Celle-ci est prête à mourir pour vous défendre contre les Nyamata. »
La Reine, satisfaite de la réponse de Kâdime, donna ordre de le recevoir honorablement et de le bien traiter, avec tous les égards dus aux missionnés d'Allawalam.
« Je vous remercie de votre hospitalité, dit Kâdime, mais je ne suis pas venu pour séjourner. Je suis venu juste pour vous ordonner de la part d'Allawalam d'avoir à transférer dans vos galeries cette nuit même la moitié des céréales que Petit Bodiel a volées à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame. »
Sous le commandement de Lam-Modjou, époux de la Reine Mère, toute l'armée des Termites s'ébranla. Les adultes sexués dotés d'ailes furent placés en avant-garde, les amazones armées de pièces buccales piqueuses au centre ; les ouvriers et manoeuvres de la Cité fermaient la marche.
Kâdime prit congé du Roi des Termites. Il enfourcha sa monture Yarara le Zéphyr jusqu'au pays des Fourmis Korondolli. Il entra dans leur Cité capitale. Il y emprunta des galeries tortueuses sous des dômes de brindilles d'herbes et de plantes frêles.
A un carrefour, il vit une multitude de fourmis venir déposer leurs ailes en guise de deuil. C'étaient de jeunes femelles qui venaient de convoler avec leur époux pour la première fois. Chacune d'elles roulait de droite à gauche son abdomen rond et mobile, et baissait son appareil buccal avant de dire : « Je suis omnivore. J'ai connu mon époux et j'ai conçu de ses oeuvres. Il est tombé au champ d'honneur de l'amour. J'apporte ses ailes et les miennes, car je dois désormais mener une vie souterraine et ne plus connaître aucun mâle. Le reste de ma vie consistera à mettre au monde les petits que j'ai conçus en une fois de mon mari. »
Kâdime assistait de loin à cette cérémonie. Il restait rêveur, quand il entendit une sentinelle crier à un convoi de captifs de guerre qu'une expédition ramenait avec bruit : « Ne passez surtout pas par la galerie qui mène à l'étage d'Inna Korondolli, la Reine Mère des Fourmis ! »
Ce qu'entendant, Kâdime éperonna Yarara, sa cavale éthérique. Elle s'engouffra dans la galerie interdite et le mena chez la Reine Mère.
« Qui es-tu pour forcer ainsi ma porte ? s'écria Inna Korondolli, surprise par la présence d'un visiteur inconnu qu'elle n'attendait pas.
— Je suis Kâdime. J'ai été dépêché auprès de toi par Allawalam.
— Sois le bienvenu, ô Kâdime ! Nous sommes reconnaissantes à Allawalam de nous avoir dotées d'une organisation sociale plus solide et plus judicieuse que celle des grosses viandes. Et que nous veut Allawalam ?
— Allawalam vous ordonne, dès cette nuit, de sortir tout votre peuple. Avant demain à la nuit, il faudrait que la moitié de la récolte que Petit Bodiel a volée à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame soit transférée de la Grotte des Aigrettes dans les greniers souterrains de Hondoldé, votre résidence.
— Entendre l'ordre d'Allawalam, c'est y obéir ! répliqua respectueusement la Reine. Mon peuple ne te dira pas “reviens une autre fois”. L'ordre sera exécuté avant que tu ne partes d'ici. Kâdime, tu passeras la nuit dans mes appartements personnels.
« J'attends le retour des mâles, partis en expédition, pour tenir en ta présence un conseil de travail et dresser un plan d'opération.
« Pendant que nous y sommes, dis-moi, ô Kâdime, ce que tu veux manger cette nuit et demain.
— Merci, Inna Korondolli, Mère des Fourmis !... Mais chez Allawalam, je ne vis pas d'aliments, seulement de bonnes paroles et de pensées pures.
— Qu'à cela ne tienne ! Nous t'en servirons amplement. Nos moeurs alimentaires sont très variées. Tu dîneras et déjeuneras de chants pieux de Guidamala, notre veilleur, qui niche dans les branches de l'arbre planté à l'entrée de notre Cité. »
Les mâles ailés revinrent. La Reine Mère tint son conseil en présence de Kâdime, rassasié des chants pieux de Guidamala.
Afo Korondolli, fils aîné de la Reine, était le chef de l'armée. Sa mère lui fit part de l'ordre d'Allawalam. Afo fit alors venir ses Courriers. Ils étaient au nombre de quarante fois quatre-vingts, plus une fois dix, plus une fois quatre. Il les envoya dire aux rois des 6 666 tribus Korondolli ceci :
« Avant la nuit de demain, il faudrait que la moitié de la récolte déposée par Petit Bodiel dans la Grotte des Aigrettes soit entièrement transférée dans les galeries étagées de la Résidence royale Hondoldé. Allawalam attribue à votre cité cette récolte mal acquise par Petit Bodiel.
« Petit Bodiel n'a eu pour sa mère aucune parole de tendresse ni de consolation. Il sera désormais dans une Jamma, une nuit sans fin, lui et tous ceux qui descendront de lui jusqu'à la fin des fins ! »
Après avoir donné les ordres nécessaires, Afo Korondolli fit visiter à Kâdime la cité Hondoldé. Kâdime fut émerveillé de découvrir, sur cette terre qu'il croyait un séjour d'ignorants en perdition, une organisation sociale qui n'avait rien à envier à celle des pléiades d'esprits célestes !
Les ouvrières de la Cité, telles les jeunes filles devenues dames, s'étaient elles aussi dépouillées de leurs ailes, non en signe de deuil mais afin de mieux travailler. Elles reçurent l'ordre, et en quelques instants elles déplacèrent oeufs, bébés, larves et demoiselles nymphes emmaillotées, pour faire place aux graines.
Tout le monde fut mobilisé, à l'exception de la Reine et des princesses en état de grossesse.
Des chemins menant de la cité Hondoldé à la Grotte des Aigrettes furent aménagés. Tout travail autre que le transport des graines de la récolte volée par Petit Bodiel fut suspendu. Les pucerons, prisonniers de guerre employés à la transformation de la sève, comme ceux qui étaient chargés de la culture dans les zones fraîches et humides de Hondoldé, tous furent dirigés sur la Grotte des Aigrettes.
Les travailleurs étaient plusieurs milliers de fois mille multipliés par mille !
Avant la fin de la nuit, toute la récolte était transférée soit dans les magasins souterrains de Bangal, la Capitale des Termites Modjou, et dans ceux de Hondoldé, chef-lieu des États des Fourmis Korondolli.
Le lendemain matin, après leur long sommeil, les Bâdi, singes de toutes espèces, se rendirent à la Grotte des Aigrettes afin de préparer l'hydromel commandé par Petit Bodiel. Ils n'y trouvèrent qu'une farine de poussière parsemée de traces de pattes de fourmis et de termites.
Ils attendirent le convoi des abeilles, qui devaient apporter des larmes sucrées de fleurs et de la sueur miellée de fruits. En fait d'abeilles, les singes reçurent une poussière aveuglante de grains microscopiques de fleurs mâles que Yarara le Zéphyr, cavale de Kâdime, avait éparpillés au vent en traversant la forêt.
Qu'était-il arrivé aux abeilles pour qu'elles fussent empêchées d'être au rendez-vous ?
Kâdime, au dernier moment, s'était aperçu que les singes Bâdi pouvaient, avec des larmes sucrées de fleurs, de la sueur miellée de fruits mûrs et même des fruits, fabriquer un hydromel spécial et de la bière kondjam. Il prit alors sur lui la décision de détruire les abeilles. Il commanda à sa cavale éthérique Yarara de souffler sur celles-ci un frimas engourdissant. De toutes les ouvertures du corps de Yarara sortit un brouillard épais et froid. Ce brouillard, en tombant sur les abeilles, les glaça.
Kâdime ordonna au Roi des Lézards de sortir ses bataillons et d'aller, entre un jour et une nuit, détruire toutes les abeilles alliées de Petit Bodiel. Armés de leurs langues étirables et fourchues et de leurs longues queues, les colonnes de lézards se portèrent contre les tribus d'abeilles.
Ils éprouvaient une grande peur. Ils s'attendaient en effet à une guerre meurtrière, car ils savaient que les abeilles sont des amazones intrépides et organisées dont le derrière est armé d'une flèche venimeuse et protractile.
Lorsqu'ils découvrirent tout l'univers des abeilles engourdi, ils ne purent en croire leurs paupières mobiles. Il fallut leur intimer trois fois de suite l'ordre d'attaquer pour qu'enfin ils foncent sur les abeilles. Il y eut un corps à corps – mais entendons-nous, non pas le corps à corps de deux guerriers s'affrontant énergiquement, mais celui d'un avalé et d'un avaleur. Ce fut la scène de « tape avec ta queue et avale sans façon ». Ce que les lézards croyaient devoir être la mort était en train de devenir un « morga-moda », un dîner de goinfres !
Les lézards se servirent de leurs queues pour casser, déchirer et réduire en miettes alvéoles de nymphes, cases d'ouvrières et cellules royales. Ils avalèrent sans résistance aucune faux bourdons et ouvrières, larves et nymphes. Ils ne quittèrent les lieux qu'après avoir cassé tous les oeufs en magasin et, pour tout dire, s'être comportés exactement comme se comportent les fils d'Adam en pays conquis.
Telle était la cause qui empêcha les abeilles de venir à leur rendez-vous.
Lam-Bâdi le Roi des Singes était un vieil et gros orang-outang. Il fut très contrarié d'avoir déplacé pour rien toutes les tribus de sa race. Celles-ci n'avaient-elles pas, au prix des nombreuses indispositions que comporte un voyage dans la jungle, tenu à être exactes au rendez-vous donné par Petit Bodiel ?
Démorou le Chimpanzé, vieux de plusieurs décennies, était le « Maître de couteau rituel », donc le Grand Devin des singes Bâdi. Il jugea bon de procéder à une divination en vue de connaître l'origine de cette mésaventure survenue à leur affaire, et déterminer les sacrifices à opérer pour conjurer le mal, si mal il y avait.
Il traça sur la terre des signes bizarres imitant vaguement feuilles, brins de paille, branches, racines et silhouettes d'animaux dans diverses postures. Il se mit à sauter d'une figure à l'autre en combinant entrechats, cloche-pied, sauts périlleux, tout en voltigeant entre les branches du gros arbre sous lequel il s'était installé pour faire son travail divinatoire.
Quand il eut fini ses acrobaties, il se mit à pousser des cris allant de l'aboiement du chien au rugissement du lion. Il conseilla le sauve-qui-peut car, déclara-t-il, « Kamou le Ciel est en colère contre Petit Bodiel et tous les amis de Petit Bodiel ! »
Les singes Bâdi n'attendirent pas une seconde recommandation. Ils se débandèrent comme une armée en déroute. La plante de leurs pieds se mit à user les venelles des bosquets. Ils criaient : « Seuls les insensés resteront attachés à Petit Bodiel, puisque Allawalam est contre lui ! »
Renard-Lapin, appelé Soundou-Bodiel, était posté non loin de la Grotte des Aigrettes. C'était un ami très fidèle de Petit Bodiel. Il conçut une aversion profonde pour les Bâdi qui s'en retournaient chez eux sans en aviser Petit Bodiel, alors que celui-ci les croyait en train de lui préparer son hydromel. Il courut comme un dératé jusqu'au logis de son ami, qu'il trouva aux prises avec sa mère. En le voyant, Petit Bodiel s'écria :
« Enfin, voilà l'ami sûr qui vient me donner de bonnes nouvelles. Elles prouveront à ma mère édentée que ma fête sera un succès total ! »
Soundou-Bodiel remua ses grandes oreilles sur sa petite tête en guise de désapprobation. Il baissa vers la terre son museau pointu en signe de tristesse, puis il souleva sa queue fourrée et dit :
« J'en jure par ma queue levée vers le ciel, j'ai vu de mes yeux et la Grotte des Aigrettes et les tribus de singes qui devaient préparer l'hydromel de la fête...
— Dis vite ce que tu as à dire, l'interrompit Petit Bodiel, mais de grâce, mon ami, garde-toi d'annoncer un malheur à la veille d'une rencontre joyeuse que je donne à tous les habitants de la jungle, moins deux tribus cadavres que je déteste : les fourmis et les termites.
— La vérité est dure, reprit Soundou-Bodiel. Elle est tel l'excrément de la hyène, qui ne blanchit que desséché par le temps. La vérité n'apparaît claire qu'avec le temps.
— Qu'est-ce que cela veut dire, Soundou-Bodiel ?
— Cela veut dire que tout est f... ! Dans la Grotte des Aigrettes, il n'y a que farine de poussière et traces de fourmis et de termites. Les singes ont rejoint leur pays sans crier gare. Je suis venu te le dire afin que tu ne sois pas surpris. »
Petit Bodiel éclata de rire. Il bouscula sa mère qui allait intervenir :
« Tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi. Vous allez voir comment je vais traiter les rebelles à mes ordres. Ils ne me trahiront plus jamais ! »
Petit Bodiel courut dans sa chambrée. Il chercha vainement son gris-gris qui n'était plus là où il était certain de l'avoir déposé. Le gris-gris avait glissé et était tombé par terre. Or c'était la chose qui ne devait jamais arriver. Toucher la poussière était l'interdit cardinal du gris-gris. Les termites Modjou l'avaient rongé. A la place de ce qui avait été un gros gris-gris, il n'y avait plus qu'un tas de miettes. Petit Bodiel se rendit compte du grand malheur qui venait de le frapper de tous les côtés à la fois.
Une voix terrible se fit entendre :
« Petit Bodiel ! Tu seras humilié comme tu as humilié ta mère !
« La jungle ne sera plus emplie que de tes ennemis. Tu seras réduit à entrer dans des terriers pour échapper à la colère de ceux que tu as roulés et de ceux envers qui tu ne pourras pas tenir ta promesse audacieuse. Tu ne te déplaceras plus qu'en courant et en sautant d'un bosquet à un autre. Tu es condamné à te cacher dans la poussière et dans les touffes de vétiver ! »
Maman Bodiel se jeta à terre. Chacune des deux parties charnues de son derrière se mit à trembler. Elle demanda grâce pour son petit. Les mères sont ainsi faites...
Mais hélas, il y a des moments où Allawalam est terrible et implacable. Il punit durement toute hauteur orgueilleuse. La foudre ne brise-t-elle pas la cime des caïlcédrats et des baobabs ? N'émousse-t-elle pas les pics qui menacent le ciel de leurs aiguilles ?
Le jour fixé pour l'invitation arriva. Toutes les ethnies de la jungle se rendirent à la Plaine des fêtes. Elles n'y trouvèrent ni hydromel, ni kondjam, ni nourriture, et moins encore Petit Bodiel lui-même ! Elles décidèrent alors solennellement la mort de Petit Bodiel. Le chien fut chargé de l'exécution de la sentence.
C'est en raison de cette sentence que, depuis lors, Petit Bodiel et ses descendants ne se déplacent qu'en courant et en sautant.
Allawalam donna néanmoins à Petit Bodiel et aux siens de grandes oreilles toujours dressées afin de percevoir de loin les bruits annonciateurs du danger et se garer à temps.
*
La sagesse et l'honnêteté avaient été, pour Petit Bodiel, un chemin escarpé. Il l'avait évité. Il préféra emprunter le chemin facile et descendant de la ruse, qui finalement le mena à un gouffre.
*
UN BON AMI, UNE BONNE MERE, UNE BONNE EPOUSE ET LA SAGESSE SONT DES DONS PROVIDENTIELS QU'ALLAWALAM N'ACCORDE PAS EN GRANDE QUANTITE, PARCE QU'ILS PROCURENT LE REPOS. OR NOTRE TERRE N'EST PAS UN SEJOUR DE TOUT REPOS...
1 Bodiel : «lièvre» en peul, (pluriel : bodjoy).
2 Fruit du baobab.
3 «Série de coups de pied» (argot militaire).
4 Graminacée aux racines aphrodisiaques.
5 La Tradition africaine considère que tout ce que l'homme est, et tout ce qu'il a, il le doit une fois à son père, mais deux fois à sa mère. On juge la mère beaucoup plus responsable que le père des qualités ou des défauts de l'enfant.
6 Expression qui signifie «trop gâter son enfant» (on sait que les mamans africaines portent leur enfant sur leur dos).
7 Nom donné à une araignée dont la piqûre provoque des accès de mélancolie ou d'humeur violente.
8 Manière infamante de traîner quelqu'un en le tirant par une jambe, à la façon dont on tire les cadavres d'animaux.
9 Gueno : Dieu suprême des Peuls, appelé «l'Éternel».
10 Le lion étant considéré comme le roi des animaux, la tradition lui attribue les mêmes ustensiles qu'à un roi : ici la carafe à long col appelée «aiguière», surtout en usage chez les Arabes.
11 Expression qui désigne «le vice qu'on ne saurait nommer». Il s'agit donc ici d'une «fille de mauvaise vie».
12 Petit singe aboyeur.
13 C'est le reniement le plus grave, celui sur lequel on ne revient pas.
14 Canari : marmite de terre cuite.
15 Nom d'un sage mythique peul.
16 Allawalam : «mien Dieu». Baa loobbo : «Bon Papa».
17 Les causes des transformations possibles sont considérées comme gardées dans des caissettes, elles-mêmes conservées dans une salle spéciale du royaume d'Allawalam.
18 Fil ou cordelette chargé de vertus magiques, dont se servent les opérateurs. Certains utilisent du fil noué, d'autres du fil enroulé en hélice, en spirale, etc.
19 Germen : ensemble des organes de reproduction d'un être. Il s'agit ici de germes et de chiffres initiatiques ayant une signification très précise.
20 Parties des plumes du coq.
21 La référence au temps lointain du Prophète Moïse (Moussa) indique une très grande ancienneté.
22 En peul les djinn (mot d'origine arabe) désignent les esprits du monde invisible, qu'on appelle aussi «génies». Ils peuvent être bons ou mauvais.
23 Littéralement «roi (lamido, diminutif lam) des djinn».
24 Le plus élevé des grades initiatiques opératoires.
25 L'hivernage est la saison annuelle des pluies. Une «lune» désigne le mois lunaire (28 à 30 jours).
26 Pays mythique des contes initiatiques.
27 Tout ce passage, et le paragraphe suivant, correspondent au rituel de l'éclipse où l'on dit que «le chat a attrapé la Lune».
28 Les ouvertures du corps sont appelées «portes». La porte orientale est la bouche, la porte occidentale l'anus.
29 La salive, en Afrique traditionnelle comme en Islam, est considérée comme chargée de la puissance spirituelle des paroles prononcées. Elle accompagne donc souvent les gestes de bénédiction ou les rites de guérison.
30 Une qualité mâle est une qualité forte, qui prédomine sur les autres.
31 Chez les Peuls, le centre d'une armée s'appelle reedou, le ventre.
32 Koumba Keleeté : sobriquet peul pour désigner le lièvre. El Hadj est le titre honorifique et pieux donné aux musulmans qui reviennent du Pèlerinage.
33 «Cornue» : indication de force et de noblesse; c'est la Miséricorde par excellence.
34 Terme populaire quelque peu argotique pour désigner la bouche.
35 Voile facial.
36 «Menteur aux lèvres en rasoir» ou «en canif» signifie un fieffé menteur.
37 Littéralement liinga-yuunus («tombe de Jonas»).
38 Dans les contes, l'hippopotame est toujours jaloux du cheval.
39 La Tradition considère le Prophète David (Dawda) comme le patron des forges et des forgerons.
40 Expression africaine courante signifiant : manquer de respect, offenser.
16:06 Écrit par Marc dans Hampâté Bâ, Amadou | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : mali, afrique, contes, nouvelles, peul, petit bodiel, amadou hampate ba, litterature malienne |
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dimanche, 04 janvier 2009
Dialogues avec Satan - Jean-Luc Coudray - 2008

Or, une après-midi, en poussant ma porte, j’aperçus, allongé sur mon canapé, le corps orange d’un homme entièrement nu. Il exhibait, dans la posture vulnérable du sommeil, une musculature puissante adoucie d’une fine toison. En m’approchant, je découvris deux cornes et deux sabots. Ma connaissance des saintes images m’aida à penser qu’il s’agissait de Lucifer.
J’en déduisis que les fables du Moyen Âge étaient vraies et que je devais désormais, pour mieux comprendre le monde, accepter l’existence des lutins, fantômes et autres êtres marginaux.
Le temps que j’assimile ce point de vue, le diable s’éveilla et me fixa sans étonnement.
“Qui êtes-vous ? demandai-je pour obliger le démon à décliner son identité.
- Lucifer.” répondit-il simplement.
“Pourquoi êtes-vous là ?
- Pour vous parler de votre avenir.” me dit-il.
Je vis qu’il s’était préparé du thé. Il se versa une tasse qu’il but par roucoulements.
“Asseyez-vous.” dit le démon.
C'est ainsi que débarque le diable dans la vie monotone et pépère d'un français moyen vivant peinard dans une banlieue tranquille. Son but est de convaincre son hôte de l'intérêt de l'enfer, tellement mieux selon lui que le paradis. Et pour cela il ne va pas utiliser la ruse qui lui est si coutumière, mais une franche conversation durant laquelle il n'hésite pas à se mettre à nu. Mais de bavardages en débats philosophiques et métaphysiques, le démon, peu à peu, va transformer son hôte, l'homme simple et sans soucis qui se pique au jeu, en un ambitieux recherchant le bonheur à tout prix. Car plus l'homme croit avoir le dessus, comme cela arrivera souvent au fil de ces dialogues, plus il s'en approche, et l'enfer n'est jamais bien loin.
Entre poésie et débat philosophique l'écrivain français Jean-Luc Coudray nous sert un conte surprenant, plein d'humour et qui nous fera revoir notre conception des choses de la vie. Le lecteur suit avec beaucoup de plaisir l'évolution du narrateur qui grâce à ou à cause de Satan se transforme peu à peu. Et de la vie tranquille qu'il menait jusque là il va commencer une vie bien plus passionnante, plus vivante qu'il n'en a jamais connu. Le récit de Jean-Luc Coudray, très réussi dans son ensemble, souffre hélas de certains passages un peu vides et moins convaincants.
Dialogues avec Satan est un roman dans son ensemble fort surprenant et très réussi.
Un roman à découvrir !
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Extrait :
Chapitre XIII
Lucie me téléphona le lendemain pour un entretien sur l’état de nos relations. Elle vint à deux heures et s’assit en face de
moi.
“ Hier, tu as précipité notre goûter pour me presser vers la sortie. J’exige des explications.” dit-elle.
Lui avouer que le diable avait réussi à orienter ma libido sur de plates images commerciales eut été maladroit. J’inventai alors une excuse.
“ Je devais simplement me libérer pour recevoir Lucifer.”
Je compris au mouvement de son visage que je n’avais pas choisi le bon mensonge.
“ Nous y sommes, dit-elle. Satan prend de plus en plus de place dans ta vie. Avec lui, tu discutes sans fin de choses métaphysiques. Je n’ai pas ses compétences. Comment pourrais-je rivaliser avec le Prince des Ténèbres ?
- Le diable n’est pas une femme, lui dis-je.
- Comment? s’écria-t-elle. Tu réduis notre relation au pur intérêt sexuel ? ”
Elle quitta le fauteuil qu’utilisait habituellement Satan et se hâta vers la sortie. Je lui barrai la route.
“ Mes conversations avec Satan ne sont pas privées, lui dis-je. Tu peux y participer.”
Les yeux de Lucie brillèrent.
“ C’est vrai? dit-elle. Alors, convoque-le!”
Je composai le numéro infernal.
“ Il arrive.” annonçai-je.
Quand on frappa, ce fut Lucie qui ouvrit. Lucifer se présenta sous une forme particulièrement herculéenne. Elle l’invita à s’asseoir.
“ Un thé ? dit-elle en rougeoyant.
- Avec plaisir.” dit-il.
Lucie s’assit à côté de moi et contempla Lucifer. Sa peau rayonnait doucement. Ses muscles semblaient dotés d’une vie propre. Satan exhalait un souffle chaud délicatement épicé. Son corps exhibait une fermeté exemplaire. Je trouvai cependant sa silhouette olympique ridiculisée par les cornes et les sabots. Tel ne semblait pas être l’avis de Lucie qui redoublait d’attention envers notre invité.
“ Des petits gâteaux ? demanda Lucie.
- Oui, mais pas trop car je suis au régime.” dit Satan.
Elle lui servit des sablés biologiques qui venaient de mon placard. Le diable les goba comme des insectes.
“ Où en êtes-vous de votre vie ? lui demanda Satan.
- Je suis étudiante, dit Lucie.
- Cela ne m’intéresse pas, dit le diable. Où en est votre rapport avec Dieu ?
- Je ne crois pas en son existence, dit Lucie.
- La belle affaire ! dit Satan. Et d’où vient alors la vie ?
- Du hasard, dit Lucie.
- Le hasard n’est qu’un mot qui recouvre notre ignorance, dit Belzébuth. Il n’y a pas de crime sans coupable et Dieu est responsable de la souffrance humaine.
- N’est-ce pas le diable qui est responsable de la souffrance humaine ? lança Lucie.
- N’est-ce pas Dieu qui a créé le diable ? ” répondit Lucifer.
Lucie considéra l’humanoïde.
“ Si Dieu existe, affirma-t-elle, alors la plus grande liberté de l’homme est d’arriver à le contempler.
- La plus grande liberté de l’homme, reprit le diable, est de pouvoir contempler Dieu et de rester indifférent.”
Lucie admira cette faculté de Satan. Je pris alors la parole.
“ Satan ne supporte pas le feu divin. C’est pourquoi il s’enferme dans la pénombre infernale. En vérité, Satan mime Dieu par un dérisoire théâtre, tentant de reproduire par les braises ce qu’il n’a pas la possibilité de contempler.
- Mensonge ! J’ai vu Dieu ! hurla Satan.
- Alors, à quoi ressemble-t-il? demandaije.
- À une mère universelle, dit Lucifer. Pour éviter la fusion et la confusion avec la Mère divine, il faut un tiers qui joue le rôle de père. Voilà pourquoi je suis là.”
En disant ces mots, il bomba son torse rugueux. L’étirement de sa peau exacerba ses différents tons de rouge qui s’unirent en un seul cri. Lucie ne put s’empêcher de tâter son poil. Elle trouva Belzébuth rudasse. Puis la main de mon amie prit connaissance des abdominaux lucifériens et les découvrit inflexibles. Enfin, elle remonta vers les pectoraux pour leur découvrir la dureté du marbre.
Elle se tourna vers moi, comme pour comparer ma médiocrité ordinaire avec la radicalité satanique, puis interrogea Lucifer sur son apparence de chèvre.
“ Je ne fais ni l’ange ni la bête, dit Satan. Voilà pourquoi j’ai la double représentation.”
Lucie contourna le démon et regarda ses fesses. Elles débordaient d’une tendre animalité. Lucie palpa les muscles de son dos et les sentit bien cuits. Puis sous mes yeux incrédules, elle commença à caresser le diable.
Obligé de me taire pour ne pas révéler au démon une faiblesse personnelle, je vis les mains de mon amie descendre et monter le long de la peau victorieuse. Satan trembla de désir. Lucie fit le tour de la bête, l’entoura de ses maternités, dégrossit la résistance de ses muscles, induisit des frissons, lança des roues libres, dégagea des espaces désaffectés.
Belzébuth ne sut que faire. Il tenta de s’extraire mais déjà les mains de Lucie s’approchaient de la touffe génitale. Le ventre d’acier se détendit, révéla un ballonnement enfantin, accepta quelques hoquets.
Puis au moment où les doigts féminins pénétrèrent la broussaille sexuelle, Satan se précipita dans la cheminée et disparut par l’ouverture.
“ Que s’est-il passé ? demandai-je.
- Il ne voulait pas perdre sa maîtrise.” dit Lucie.
Elle me fit alors basculer sur le canapé afin de renverser mes défenses. En acceptant ce risque, je lui prouvai ma moralité.
14:33 Écrit par Marc dans Coudray, Jean-Luc | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, fantastique, romans philosophiques, litterature francaise, contes philosophiques, jean-luc coudray |
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mardi, 30 décembre 2008
Ma'rûf le savetier, un conte des Mille et Une Nuits - 1996

Ma'rûf est un pauvre savetier du Caire craignant Dieu et surtout son épouse Fatima la mégère. Celle-ci ne perd d'ailleurs pas la moindre occasion de l'embêter et lorsqu'il ose protester elle le traîner devant les tribunaux du caïd. N'en pouvant plus, et lorsqu'un soir il rencontre un génie, il lui demande de le transporter loin de là, à mille lieues de tous ses embêtements. Le génie exécute les ordres et voilà une nouvelle vie qui se présente à lui. Sur conseil d'un ami, une ancienne connaissance du Caire, il se fait passer pour un riche représentant, emprunte de l'argent pour le redistribuer aux pauvres et se fait bien voir de tout le monde. Sa réputation ne cesse d'augmenter jusqu'à arriver aux oreilles du sultan duquel il épousera même la fille. Mais tout cela se base sur un mensonge et les nombreux commerçants commencent à réclamer leur dû. Empêtré dans les soucis, Ma'rûf n'a d'autre solution que de fuir la ville en espérant un revirement de fortune, qui d'ailleurs ne tardera pas d'arriver sous la forme d'un génie...
Ma'rûf le savetier est le dernier des contes poétiques et féeriques que raconte la belle Shahrâzâd dans Les Mille et Une Nuits dans la traduction de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, traduction parue en 1996 qui reprend pour la première fois en français la totalité des 1205 poèmes contenus dans l'édition de Boulaq. Ce récit se déroule d'ailleurs entre les nuits 989 et 1001. Les éditions Gallimard republient ce conte indépendamment et pour cause, ce conte, contrairement à beaucoup d'autres, se suffit à lui-même et reprend sur une centaine de pages une grande partie des thèmes récurrents qui caractérisent Les Mille et Une Nuits, comme par exemple les génies exaucant des vœux, les pauvres devenus riches qui conquissent le cœur de belles princesses, ... et évidemment tout se termine pour le mieux à la fin. Et le tout est comme d'habitude raconté dans un style naïf qui caractérise si bien ce genre de contes qui peuvent à la fois se lire par un public adulte et plus jeune.
14:57 Écrit par Marc dans Collectif | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : contes, nouvelles, fantastique, les mille et une nuits |
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mercredi, 24 décembre 2008
Un chant de Noël (A Christmas Carol) - Charles Dickens - 1843

La veille De Noël. un vieillard riche, acariâtre et avare dénommé Ebenezer Scrooge se prépare à son Noël, un jour de solitude pour lui et qui ne sera dédié qu'à son travail et à sa fortune. Et c'est la même chose tous les ans, surtout depuis la mort de son associé Jacob Marley. mais contre toute attente ce Noël-ci sera bien différent : en effet durant le nuit il reçoit la visite d'un fantôme en qui il reconnaît Marley. Celui-ci est venu pour lui dire que son comportement ne pourra le rendre heureux et qu'au contraire il enfonce tous ses proches dans la misère avec lui. Or Scrooge ne veut rien entendre. Il reçoit alors la visite successive de trois fantômes incarnant le Noël passé, présent et futur qui lui feront comprendre toute l'importance de sa situation et qu'il ne trouvera la paix qu'en se consacrant un peu plus autres.
Un Chant de Noël dont le titre exact est Un chant de Noël en prose: une histoire de fantômes pour Noël (A Christmas Carol in Prose, Being a Ghost Story of Christmas) est également édité en français sous les titres Cantique de Noël, Chanson de Noël ou encore Conte de Noël.
Ce conte a été écrit par l'écrivain britannique en 1843, à l'origine pour rembourser une dette, et est devenu depuis l'histoire de Noël la plus célèbre et la plus racontée, incarnant parfaitement l'esprit de Noël tel qu'on le conçoit de nos jours (fête familiale, pensées envers les autres, cadeaux, ...). Dès sa première publication le 19 décembre 1843, dans une édition illustrée par John Leech, le succès fut tel que plus de six mille copies se vendirent en une semaine (quantité énorme pour l'époque. La célébrité de ce texte est telle qu'on ne compte plus les multiples adaptations faites au cinéma ou à la télévision et les nombreuses références culturelles existant de partout.
Le texte en soi est une œuvre plutôt classique de l'auteur. On y retrouve outre beaucoup de bons sentiments bien gentils sur l'amour, l'amitié et el sens de la famille, également une forte critique sociale de l'époque victorienne, comme dans la plupart des textes de Dickens. La prose de l'auteur est relevée et une forte poésie s'en dégage. Le lecteur d'aujourd'hui ne sera hélas guère surpris des développement de l'intrigue, tant tout cela a été revisité depuis dans de multiples autres oeuvres.
Un Chant de Noël de Charles Dickens est un grand classique de la littérature incarnant au mieux l'esprit de Noël. Une lecture idéale pour tout public en ces jours de fête.
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Extrait : premier chapitre
I. Le spectre de Marley
Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l'ombre d'un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l'entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l'avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plut d'apposer sa signature.
Le vieux Marley était aussi mort qu'un clou de porte.
Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu'il y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J'aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et mes mains profanes n'iront pas toucher à l'arche sainte ; autrement le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec énergie que Marley était aussi mort qu'un clou de porte.
Scrooge savait-il qu'il fût mort ? Sans contredits. Comment aurait-il pu en être autrement ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien d'années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi son convoi. Quoiqu'à dire vrai il ne fût pas si terriblement bouleversé par ce triste événement, qu'il ne se montrât un habile homme d'affaires le jour même des funérailles et qu'il ne l'eût solennisé par un marché des plus avantageux. La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Marley était mort : ce point est hors de doute, et ceci doit être parfaitement compris ; autrement l'histoire que je vais raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. Si nous n'étions bien convaincus que le père d'Hamlet est mort, avant que la pièce commence, il ne serait pas plus étrange de le voir rôder la nuit, par un vent d'est, sur les remparts de sa ville, que de voir tout autre monsieur d'un âge mûr se promener mal à propos au milieu des ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la bise, comme serait, par exemple, le cimetière de Saint-Paul, simplement pour frapper d'étonnement l'esprit faible de son fils.
Scrooge n'effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin : Scrooge et Marley. La maison de commerce était connue sous la raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des affaires l'appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court ; mais il répondait également à l'un et à l'autre nom ; pour lui c'était tout un.
Oh ! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme Scrooge ! Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l'acier n'a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa joue, rendait sa démarche raide et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors par le son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas d'un degré à Noël. La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d'influence sur Scrooge. Les ardeurs de l'été ne pouvaient le réchauffer, et l'hiver le plus rigoureux ne parvenait pas à le refroidir. Aucun souffle de vent n'était plus âpre que lui. Jamais neige en tombant n'alla plus droit à son but, jamais pluie battante ne fut plus inexorable. Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur lui ; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne pouvaient se vanter d'avoir sur lui qu'un avantage : elles tombaient souvent « avec profusion ». Scrooge ne connut jamais ce mot.
Personne ne l'arrêta jamais dans la rue pour lui dire d'un air satisfait : « Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous ? Quand viendrez-vous me voir ? » Aucun mendiant n'implorait de lui le plus léger secours, aucun enfant ne lui demandait l'heure. On ne vit jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule fois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel endroit. Les chiens d'aveugles eux-mêmes semblaient le connaître, et, quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres sous les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la queue comme pour dire : « Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut pas d'oeil du tout qu'un mauvais oeil ! » Mais qu'importait à Scrooge. C'était là précisément ce qu'il voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins de la vie fréquentés par la foule, en avertissant les passants par un écriteau qu'ils eussent à se tenir à distance, c'était pour Scrooge du vrai nanan, comme disent les petits gourmands.
Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l'année, la veille de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son comptoir. Il faisait un froid vif et perçant, le temps était brumeux, Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors, dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit, se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le trottoir, pour les réchauffer. Trois heures seulement venaient de sonner aux horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque nuit. Il n'avait pas fait clair de tout le jour, et les lumières qui paraissaient derrière les fenêtres des comptoirs voisins ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres qui s'étalaient sur le fond noirâtre d'un air épais et en quelque sorte palpable. Le brouillard pénétrait dans l'intérieur des maisons par toutes les fentes et les trous de serrure ; au dehors il était si dense, que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons d'en face ne paraissaient plus que comme des fantômes. À voir les nuages sombres s'abaisser de plus en plus et répandre sur tous les objets une obscurité profonde, on aurait pu croire que la nature était venue s'établir tout près de là pour y exploiter une brasserie montée sur une vaste échelle.
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pût avoir l'oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais celui du commis était beaucoup plus petit encore : on aurait dit qu'il n'y avait qu'un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l'augmenter, car Scrooge gardait la botte à charbon dans sa chambre, et, toutes les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne manquait pas de lui déclarer qu'il serait forcé de le quitter. C'est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait de se réchauffer à la chandelle ; mais, comme ce n'était pas un homme de grande imaginative, ses efforts demeurèrent superflus.
« Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde ! », cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement que l'autre n'avait pas eu le temps de le voir.
« Bah ! dit Scrooge, sottise ! »
Il s'était tellement échauffé dans sa marche raide par ce temps de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu'il en était tout en feu ; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux étincelaient, et la vapeur de son haleine était encore toute fumante.
« Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n'est pas là ce que vous voulez dire, sans doute !
- Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d'être gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous êtes déjà bien assez pauvre !
- Allons, allons ! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous d'être triste ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos chiffres moroses ? Vous êtes déjà bien assez riche !
- Bah ! » dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n'avait pas une meilleure réponse prête ; et son bah ! fut suivi de l'autre mot : sottise !
« Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, riposta le neveu.
- Et comment ne pas l'être, repartit l'oncle lorsqu'on vit dans un monde de fous tel que celui-ci ? Un gai Noël ! Au diable vos gais Noëls ! Qu'est-ce que Noël, si ce n'est une époque où il vous faut payer l'échéance de vos billets, souvent sans avoir d'argent ? un jour où vous vous trouvez plus vieux d'une année et pas plus riche d'une heure ? un jour où, la balance de vos livres établie, vous reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun des articles qui s'y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit ? Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d'un air indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre pouding et enterré avec une branche de houx au travers du cœur. C'est comme ça.
- Mon oncle ! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Noël.
- Mon neveu ! reprit l'oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon, et laissez-moi le fêter à la mienne.
- Fêter Noël ! répéta le neveu de Scrooge ; mais vous ne le fêtez pas, mon oncle.
- Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous faire ! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien !
- Il y a quantité de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu retirer quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit dit le neveu ; Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de Noël, quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à son nom sacré et à sa divine origine, si l'on peut les mettre de côté en songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier de l'année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs cœurs et voir dans les gens au-dessous d'eux de vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de créatures marchant vers un autre but. C'est pourquoi, mon oncle, quoiqu'il n'ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d'or ou d'argent, je crois que Noël m'a fait vraiment du bien et qu'il m'en fera encore ; aussi je répète Vive Noël ! »
Le commis, dans sa citerne, applaudit involontairement ; mais, s'apercevant à l'instant même qu'il venait de commettre une inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu'en éteindre pour toujours la dernière apparence d'étincelle. « Que j'entende encore le moindre bruit de votre côté, dit Scrooge, et vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en vérité un orateur distingué. Je m'étonne que vous n'entriez pas au parlement.
- Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez nous. » Scrooge dit qu'il voudrait le voir au... oui, en vérité, il le dit. Il prononça le mot tout entier, et dit qu'il aimerait mieux le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui plaît.)
« Mais pourquoi ? s'écria son neveu... Pourquoi ?
- Pourquoi vous êtes-vous marié ? demanda Scrooge.
- Parce que j'aimais celle qui est devenue ma femme.
- Parce que vous l'avez ! grommela Scrooge, comme si c'était la plus grosse sottise du monde après le gai Noël. Bonsoir !
- Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon mariage. Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir maintenant ?
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Je ne désire rien de vous ; je ne vous demande rien. Pourquoi ne serions-nous pas amis ?
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous voir si résolu. Nous n'avons jamais eu rien l'un contre l'autre, au moins de mon côté. Mais j'ai fait cette tentative pour honorer Noël, et je garderai ma bonne humeur de Noël jusqu'au bout. Ainsi, un gai Noël, mon oncle !
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Et je vous souhaite aussi la bonne année !
- Bonsoir, » répéta Scrooge.
Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de mécontentement. Il s'arrêta à la porte d'entrée pour faire ses souhaits de bonne année au commis, qui, bien que gelé, était néanmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui rendit cordialement.
«Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l'entendit de sa place : mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des enfants, parlant d'un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux Petites-Maisons. »
Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu le Scrooge, avait introduit deux autres personnes. C'étaient deux messieurs de bonne mine, d'une figure avenante, qui se tenaient en ce moment, chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des registres et des papiers, et le saluèrent.
« Scrooge et Marley, je crois ? dit l'un d'eux en consultant sa liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j'ai le plaisir de parler ?
- M. Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a juste sept ans qu'il est mort, cette nuit même.
- Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée par son associé survivant, » dit l'étranger en présentant ses pouvoirs pour quêter.
Elle l'était certainement ; car les deux associés se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge fronça le sourcil, hocha la tête et rendit au visiteur ses certificats.
« À cette époque joyeuse de l'année, monsieur Scrooge, dit celui-ci en prenant une plume, il est plus désirable encore que d'habitude que nous puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et les indigents qui souffrent énormément dans la saison où nous sommes. Il y en a des milliers qui manquent du plus strict nécessaire, et des centaines de mille qui n'ont pas à se donner le plus léger bien-être.
- N'y a-t-il pas des prisons ? demanda Scrooge.
- Oh ! en très grand nombre, dit l'étranger, laissant retomber sa plume.
- Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont- elles plus en activité ?
- Pardon, monsieur, répondit l'autre ; et plût à Dieu qu'elles ne le fussent pas !
- Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en pleine vigueur, alors ? dit Scrooge.
- Toujours ; et ils ont fort à faire tous les deux.
- Oh ! j'avais craint, d'après ce que vous me disiez d'abord, que quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d'apprendre le contraire, dit Scrooge.
- Persuadés qu'elles ne peuvent guère fournir une satisfaction chrétienne du corps et de l'âme à la multitude, quelques-uns d'entre nous s'efforcent de réunir une petite somme pour acheter aux pauvres un peu de viande et de bière, avec du charbon pour se chauffer. Nous choisissons cette époque, parce que c'est, de toute l'année, le temps où le besoin se fait le plus vivement sentir, et où l'abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous inscrirai-je ?
- Pour rien ! répondit Scrooge.
- Vous désirez garder l'anonymât.
- Je désire qu'on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir. J'aide à soutenir les établissements dont je vous parlais tout à l'heure ; ils coûtent assez cher : ceux qui ne se trouvent pas bien ailleurs n'ont qu'à y aller.
- Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d'autres qui aimeraient mieux mourir.
- S'ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très bien de suivre cette idée et de diminuer l'excédent de la population. Au reste, excusez-moi ; je ne connais pas tout ça.
- Mais il vous serait facile de le connaître, fit observer l'étranger.
- Ce n'est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs. »
Voyant clairement qu'il serait inutile de poursuivre leur requête, les deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au travail, de plus en plus content de lui, et d'une humeur plus enjouée qu'à son ordinaire.
Cependant le brouillard et l'obscurité s'épaississaient tellement, que l'on voyait des gens courir çà et là par les rues avec des torches allumées, offrant leurs services aux cochers, pour marcher devant les chevaux et les guider dans leur chemin. L'antique tour d'une église, dont la vieille cloche renfrognée avait toujours l'air de regarder Scrooge curieusement à son bureau par une fenêtre gothique pratiquée dans le mur, devint invisible et sonna les heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des vibrations tremblantes et prolongées, comme si ses dents eussent claqué là-haut dans sa tête gelée. Le froid devint intense dans la rue même. Au coin de la cour, quelques ouvriers, occupés à réparer les conduits du gaz, avaient allumé un énorme brasier, autour duquel se pressaient une foule d'hommes et d'enfants déguenillés, se chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme avec un air de ravissement. Le robinet de la fontaine était délaissé et les eaux refoulées qui s'étaient congelées tout autour de lui formaient comme un cadre de glace misanthropique, qui faisait horreur à voir.
Les lumières brillantes des magasins, où les branches et les baies de houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés derrière les fenêtres, jetaient sur les visages pâles des passants un reflet rougeâtre. Les boutiques de marchands de volailles et d'épiciers étaient devenues comme un décor splendide, un glorieux spectacle, qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pensée de négoce et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe inusité. Le lord-maire, dans sa puissante forteresse de Mansion-House, donnait ses ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante sommeliers pour fêter Noël, comme doit le faire la maison d'un lord-maire ; et même le petit tailleur qu'il avait condamné, le lundi précédent, à une amende de cinq schellings pour s'être laissé arrêter dans les rues, ivre et faisant un tapage infernal, préparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain tandis que sa maigre moitié sortait, avec son maigre nourrisson dans les bras, pour aller acheter à la boucherie le morceau de bœuf indispensable.
Cependant le brouillard redouble, le froid redouble ! un froid vif, âpre, pénétrant. Si le bon saint Dunstan avait seulement pincé le nez du diable avec un temps pareil, au lieu de se servir de ses armes familières, c'est pour le coup que le malin esprit n'aurait pas manqué de pousser des hurlements. Le propriétaire d'un jeune nez, petit, rongé, mâché par le froid affamé, comme les os sont rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de Scrooge pour le régaler d'un chant de Noël ; mais au premier mot de
Dieu vous aide, mon gai monsieur !
Que rien ne trouble votre cœur !
Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur s'enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et aux frimas qui semblèrent s'y précipiter vers Scrooge par sympathie.
Enfin l'heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de son tabouret d'un air bourru, paraissant donner ainsi le signal tacite du départ au commis qui attendait dans la citerne et qui, éteignant aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tête.
« Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose ? dit Scrooge. - Si cela vous convenait, monsieur.
- Cela ne me convient nullement, et ce n'est point juste. Si je vous retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous croiriez lésé, j'en suis sûr. » Le commis sourit légèrement.
« Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme lésé, moi, si je vous paye une journée pour ne rien faire. »
Le commis fit observer que cela n'arrivait qu'une fois l'an.
« Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d'un homme tous les 20 décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu'au menton. Mais je suppose qu'il vous faut la journée tout entière ; tâchez au moins de m'en dédommager en venant de bonne heure après-demain matin. »
Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir fut fermé en un clin d'oeil, et le commis, les deux bouts de son cache-nez blanc pendant jusqu'au bas de sa veste (car il n'élevait pas ses prétentions jusqu'à porter une redingote), se mit à glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de Cornhill, à la suite d'une bande de gamins, en l'honneur de la veille de Noël, et, se dirigeant ensuite vers sa demeure à Camden-Town, à y arriva toujours courant de toutes ses forces pour jouer à colin-maillard.
Scrooge prit son triste dîner dans la taverne où il mangeait d'ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charmé le reste de la soirée en parcourant son livre de comptes, il alla chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occupé autrefois par feu son associé. C'était une enfilade de chambres obscures qui faisaient partie d'un vieux bâtiment sombre, situé à l'extrémité d'une ruelle où il avait si peu de raison d'être, qu'on ne pouvait s'empêcher de croire qu'il était venu se blottir là un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à cache-cache avec d'autres maisons et ne s'était plus ensuite souvenu de son chemin. Il était alors assez vieux et assez triste, car personne n'y habitait, excepté Scrooge, tous les autres appartements étant loués, pour servir de comptoirs ou de bureaux. La cour était si obscure, que Scrooge lui-même, quoiqu'il en connût parfaitement chaque pavé, fut obligé de tâtonner avec les mains. Le brouillard et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte sombre de la maison, qu'il semblait que le génie de l'hiver se tînt assis sur le seuil, absorbé dans ses tristes méditations.
Le fait est qu'il n'y avait absolument rien de particulier dans le marteau de la porte, sinon qu'il était trop gros ; le fait est encore que Scrooge l'avait vu soir et matin, chaque jour, depuis qu'il demeurait en ce lieu ; qu'en outre Scrooge possédait aussi peu de ce qu'on appelle imagination qu'aucun habitant de la Cité de Londres, y compris même, je crains d'être un peu téméraire, la corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se mettre dans l'esprit que Scrooge n'avait pas pensé une seule fois à Marley, depuis qu'il avait, cette après-midi même, fait mention de la mort de son ancien associé, laquelle remontait à sept ans. Qu'on m'explique alors, si on le peut, comment il se fit que Scrooge, au moment où il mit la clef dans la serrure, vit dans le marteau, sans avoir prononcé aucune parole magique pour le transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley.
Oui, vraiment, la figure de Marley ! Ce n'était pas une ombre impénétrable comme les autres objets de la cour, elle paraissait au contraire entourée d'une lueur sinistre, semblable à un homard avarié dans une cave obscure. Son expression n'avait rien qui rappelât la colère ou la férocité, mais elle regardait Scrooge comme Marley avait coutume de le faire, avec des lunettes de spectre relevées sur son front de revenant. La chevelure était curieusement soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude, et, quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient parfaitement immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la rendaient horrible ; mais l'horreur qu'éprouvait Scrooge à sa vue ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutôt de lui-même et ne tenait pas à l'expression de la physionomie du défunt. Lorsqu'il eût considéré fixement ce phénomène, il n'y trouva plus qu'un marteau.
Dire qu'il ne tressaillit pas ou qu'il ne ressentit point une impression terrible à laquelle il avait été étranger depuis son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la main sur la clef, qu'il avait lâchée d'abord, la tourna brusquement, entra et alluma sa chandelle.
Il s'arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte, et commença par regarder avec précaution derrière elle comme s'il se fût presque attendu à être épouvanté par la vue de la queue effilée de Marley s'avançant jusque dans le vestibule. Mais il n'y avait rien derrière la porte, excepté les écrous et les vis qui y fixaient le marteau ; ce que voyant, il dit : « Bah ! bah ! » en la poussant avec violence.
Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa partie dans ce concert d'échos. Scrooge n'était pas homme à se laisser effrayer par des échos. Il ferma solidement la porte, traversa le vestibule et monta l'escalier, prenant le temps d'ajuster sa chandelle, chemin faisant.
Vous parlez des bons vieux escaliers d'autrefois par où l'on aurait fait monter facilement un carrosse à six chevaux ou le cortège d'un petit acte du parlement ; mais moi, je vous dis que celui de Scrooge était bien autre chose ; vous auriez pu y faire monter un corbillard, en le prenant dans sa plus grande largeur, la barre d'appui contre le mur, et la portière du côte de la rampe, et c'eût été chose facile : il y avait bien assez de place pour cela et plus encore qu'il n'en fallait. Voilà peut-être pourquoi Scrooge crut voir marcher devant lui, dans l'obscurité, un convoi funèbre. Une demi-douzaine des becs de gaz de la rue auraient eu peine à éclairer suffisamment le vestibule ; vous pouvez donc supposer qu'il y faisait joliment sombre avec la chandelle de Scrooge.
Il montait toujours, ne s'en souciant pas plus que de rien du tout. L'obscurité ne coûte pas cher, c'est pour cela que Scrooge ne la détestait pas. Mais, avant de fermer sa lourde porte, il parcourut les pièces de son appartement pour voir si tout était en ordre. C'était peut-être un souvenir inquiet de la mystérieuse figure qui lui trottait dans la tête.
Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras, tout se trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa ; un petit feu dans la grille ; la cuiller et la tasse prêtes ; et sur le feu la petite casserole d'eau de gruau (car Scrooge avait un rhume de cerveau). Personne sous son lit, personne dans le cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras comme d'habitude : un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers à poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon. Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s'enferma à double tour, ce qui n'était point son habitude. Ainsi garanti de toute surprise, il ôta sa cravate mit sa robe de chambre, ses pantoufles et son bonnet de nuit, et s'assit devant le feu pour prendre son gruau.
C'était, en vérité, un très petit feu, si peu que rien pour une nuit si froide. Il fut obligé de s'asseoir tout près et de le couver en quelque sorte, avant de pouvoir extraire la moindre sensation de chaleur d'un feu si mesquin qu'il aurait tenu dans la main. Le foyer ancien avait été construit, il y a longtemps, par quelque marchand hollandais, et garni tout autour de plaques flamandes sur lesquelles on avait représenté des scènes de l'Écriture. Il y avait des Caïn et des Abel, des filles de Pharaon, des reines de Saba, des messagers angéliques descendant au travers des airs sur des nuages semblables à des lits de plume, des Abraham, des Balthazar, des apôtres s'embarquant dans des bateaux en forme de saucières, des centaines de figures capables de distraire sa pensée ; et cependant ce visage de Marley, mort depuis sept ans, venait, comme la baguette de l'ancien prophète, absorber tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies eût commencé par être un cadre vide avec le pouvoir de représenter sur sa surface unie quelques formes composées des fragments épars des pensées de Scrooge, chaque carreau aurait offert une copie de la tête du vieux Marley. « Sottise ! », dit Scrooge ; et il se mit à marcher dans la chambre de long en large.
Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la tête dans son fauteuil, son regard s'arrêta par hasard sur une sonnette hors de service, suspendue dans la chambre et qui, pour quelque dessein depuis longtemps oublié, communiquait avec une pièce située au dernier étage de la maison. Ce fut avec une extrême surprise, avec une terreur étrange, inexplicable, qu'au moment où il la regardait, il vit cette sonnette commencer à se mettre en mouvement. Elle s'agita d'abord si doucement, qu'à peine rendit-elle un son ; mais bientôt elle sonna à double carillon, et toutes les autres sonnettes de la maison se mirent de la partie.
Cela ne dura peut-être qu'une demi-minute ou une minute au plus, mais cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu'une heure. Les sonnettes s'arrêtèrent comme elles avaient commencé, toutes en même temps. Leur bruit fut remplacé par un choc de ferrailles venant de profondeurs souterraines, comme si quelqu'un traînait une lourde chaîne sur les tonneaux, dans la cave du marchand de vin. Scrooge se souvint alors d'avoir ouï dire que, dans les maisons hantées par les revenants, ils traînaient toujours des chaînes après eux.
La porte de la cave s'ouvrit avec un horrible fracas, et alors il entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée, puis monter l'escalier, et enfin s'avancer directement vers sa porte.
« Sottise encore que tout cela ! dit Scrooge ; je ne veux pas y croire. » Il changea cependant de couleur lorsque, sans le moindre temps d'arrêt, le spectre traversa la porte massive et, pénétrant dans la chambre, passa devant ses yeux. Au moment où il entrait, la flamme mourante se releva comme pour crier : « Je le reconnais ! c'est le spectre de Marley ! », puis elle retomba.
Le même visage, absolument le même : Marley avec sa queue effilée, son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les glands de soie se balançaient en mesure avec sa queue, les pans de son habit et son toupet. La chaîne qu'il traînait était passée autour de sa ceinture ; elle était longue, tournait autour de lui comme une queue, et était faite (car Scrooge la considéra de près) de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps était transparent, si bien que Scrooge, en l'observant et regardant à travers son gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par derrière à la taille de son habit.
Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n'avait pas d'entrailles, mais il ne l'avait jamais cru jusqu'alors.
Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pût traverser le fantôme d'outre en outre, quoiqu'il le vît là debout devant lui, quoiqu'il sentit l'influence glaciale de ses yeux glacés par la mort, quoiqu'il remarquât jusqu'au tissu du foulard plié qui lui couvrait la tête, en passant sous son menton, et auquel il n'avait point pris garde auparavant, il refusait encore de croire et luttait contre le témoignage de ses sens.
« Que veut dire ceci ? demanda Scrooge, caustique et froid comme toujours. Que désirez-vous de moi ?
- Beaucoup de choses ! »
C'est la voix de Marley, plus de doute à cet égard.
« Qui êtes-vous ?
- Demandez-moi qui j'étais.
- Qui étiez-vous alors ? dit Scrooge, élevant la voix. Vous êtes bien puriste... pour une ombre.
- De mon vivant j'étais votre associé, Jacob Marley.
- Pouvez-vous... pouvez-vous vous asseoir ? demanda Scrooge en le regardant d'un air de doute.
- Je le puis.
- Alors faites-le. »
Scrooge fit cette question parce qu'il ne savait pas si un spectre aussi transparent pouvait se trouver dans la condition voulue pour prendre un siège, et il sentait que, si par hasard la chose était impossible, il le réduirait à la nécessité d'une explication embarrassante. Mais le fantôme s'assit en face de lui, de l'autre côté de la cheminée, comme s'il ne faisait que cela toute la journée.
« Vous ne croyez pas en moi ? fit observer le spectre.
- Non, dit Scrooge.
- Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le témoignage de vos sens ?
- Je ne sais trop, répondit Scrooge.
- Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
- Parce que, répondit Scrooge, la moindre chose suffit pour les affecter. Il suffit d'un léger dérangement dans l'estomac pour les rendre trompeurs ; et vous pourriez bien n'être au bout du compte qu'une tranche de bœuf mal digérée, une demi-cuillerée de moutarde, un morceau de fromage, un fragment de pomme de terre mal cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous sentez plus la bierre que la bière. »
Scrooge n'était pas trop dans l'habitude de faire des calembours, et il se sentait alors réellement, au fond du cœur, fort peu disposé à faire le plaisant. La vérité est qu'il essayait ce badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait frissonner jusque dans la moelle des os.
Demeurer assis, même pour un moment, ses regards arrêtés sur ces yeux fixes, vitreux, c'était là, Scrooge le sentait bien, une épreuve diabolique. Il y avait aussi quelque chose de vraiment terrible dans cette atmosphère infernale dont le spectre était environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-même, mais elle n'était pas moins réelle ; car, quoique le spectre restât assis, parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les glands de ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur chaude qui s'exhale d'un four. « Voyez-vous ce cure-dent ? dit Scrooge, retournant vivement à la charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant , ne fût-ce que pour une seconde, détourner de lui le regard du spectre, froid comme un marbre.
- Oui, répondit le fantôme.
- Mais vous ne le regardez seulement pas, objecta Scrooge.
- Cela ne m'empêche pas de le voir, dit le spectre.
- Eh bien ! reprit Scrooge, je n'ai qu'à l'avaler, et le reste de mes jours je serai persécuté par une légion de lutins, tous de ma propre création. Sottise, je vous dis... sottise ! »
A ce mot le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne avec un bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se cramponna à sa chaise pour s'empêcher de tomber en défaillance. Mais combien redoubla son horreur lorsque le fantôme, ôtant le bandage qui entourait sa tête, comme s'il était trop chaud pour le garder dans l'intérieur, de l'appartement, sa mâchoire inférieure retomba sur sa poitrine.
Scrooge se jeta à genoux et se cacha le visage dans ses mains.
« Miséricorde ! s'écria-t-il. Épouvantable apparition ! ... pourquoi venez-vous me tourmenter ?
- Ame mondaine et terrestre ! répliqua le spectre ; croyez-vous en moi ou n'y croyez-vous pas ?
- J'y crois, dit Scrooge ; il le faut bien. Mais pourquoi les esprits se promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me trouver ?
- C'est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que son âme renfermée au dedans de lui se mêle à ses semblables et voyage de tous côtés ; si elle ne le fait pendant la vie, elle est condamnée à le faire après la mort. Elle est obligée d'errer par le monde... (oh ! malheureux que je suis ! ).... et doit être témoin inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre pour les faire servir à son bonheur ! »
Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains fantastiques.
« Vous êtes enchaîné ? demanda Scrooge tremblant ; dites-moi pourquoi.
- Je porte la chaîne que j'ai forgée pendant ma vie, répondit le fantôme. C'est moi qui l'ai faite anneau par anneau, mètre par mètre ; c'est moi qui l'ai suspendue autour de mon corps, librement et de ma propre volonté, comme je la porterai toujours de mon plein gré. Est-ce que le modèle vous en paraît étrange ? »
Scrooge tremblait de plus en plus.
« Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et la longueur du câble énorme que vous traînez vous-même ? Il était exactement aussi long et aussi pesant que cette chaîne que vous voyez, il y a aujourd'hui sept veilles de Noël. Vous y avez travaillé depuis. C'est une bonne chaîne à présent ! »
Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s'attendant à se trouver lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante brasses de câbles de fer ; mais il ne vit rien.
« Jacob, dit-il d'un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-moi encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.
- Je n'ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les consolations viennent d'ailleurs, Ebenezer Scrooge ; elles sont apportées par d'autres ministres à d'autres espèces d'hommes que vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce que je voudrais. Je n'ai plus que très peu de temps à ma disposition. Je ne puis me reposer, je ne puis m'arrêter, je ne puis séjourner nulle part. Mon esprit ne s'écarta jamais guère au-delà de notre comptoir ; vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dépassa jamais les étroites limites de notre bureau de change ; et voilà pourquoi, maintenant, il me reste à faire tant de pénibles voyages. »
C'était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les goussets de son pantalon toutes les fois qu'il devenait pensif. Réfléchissant à ce qu'avait dit le fantôme, il prit la même attitude, mais sans lever les yeux et toujours agenouillé.
« Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, fit observer Scrooge en véritable homme d'affaires, quoique avec humilité et déférence,
- En retard ! répéta le spectre.
- Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce temps-là.
- Tout ce temps-là, dit le spectre... ni trêve ni repos, l'incessante torture du remords.
- Vous voyagez vite ? demanda Scrooge.
- Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme.
- Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans », reprit Scrooge.
Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et produisit avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du monde de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne.
« Oh ! captif, enchaîné, chargé de fers ! s'écria-t-il, pour avoir oublié que chaque homme doit s'associer, pour sa part, au grand travail de l'humanité, prescrit par l'Être suprême, et en perpétuer le progrès, car cette terre doit passer dans l'éternité avant que le bien dont elle est susceptible soit entièrement développé : pour avoir oublié que l'immensité de nos regrets ne pourra pas compenser les occasions manquées dans notre vie ! et cependant c'est ce que j'ai fait : oh ! oui, malheureusement, c'est ce que j'ai fait !
- Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en affaires, Jacob, balbutia Scrooge, qui commençait en ce moment à faire un retour sur lui-même.
- Les affaires ! s'écria le fantôme en se tordant de nouveau les mains. C'est l'humanité qui était mon affaire ; c'est le bien général qui était mon affaire ; c'est la charité, la miséricorde, la tolérance et la bienveillance ; c'est tout cela qui était mon affaire. Les opérations de mon commerce n'étaient qu'une goutte d'eau dans le vaste océan de mes affaires. »
Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta lourdement à terre.
« C'est à cette époque de l'année expirante, dit le spectre, que je souffre le plus. Pourquoi ai-je alors traversé la foule de mes semblables toujours les yeux baissés vers les choses de la terre, sans les lever jamais vers cette étoile bénie qui conduisit les mages à une pauvre demeure ? N'y avait-il donc pas de pauvres demeures aussi vers lesquelles sa lumière aurait pu me conduire ? »
Scrooge était très effrayé d'entendre le spectre continuer sur ce ton, et il commençait à trembler de tous ses membres.
« Écoutez-moi, s'écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé.
- J'écoute, dit Scrooge ; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de rhétorique, Jacob, je vous en prie.
- Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme que vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis mainte et mainte fois à vos côtés en restant invisible. »
Ce n'était pas une idée agréable. Scrooge fut saisi de frissons et essuya la sueur qui découlait de son front.
« Et ce n'est pas mon moindre supplice, continua le spectre... je suis ici ce soir pour vous avertir qu'il vous reste encore une chance et un espoir d'échapper à ma destinée, une chance et un espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.
- Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.
- Vous allez être hanté par trois esprits », ajouta le spectre.
La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du fantôme lui-même.
« Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob ? demanda-t-il d'une voix défaillante.
- Oui.
- Je... je... crois que j'aimerais mieux qu'il n'en fût rien, dit Scrooge.
- Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer d'éviter mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier demain quand l'horloge sonnera une heure.
- Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir, Jacob ? insinua Scrooge.
- Attendez le second à la même heure la nuit d'après, et le troisième la nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura cessé de vibrer. Ne comptez pas me revoir, mais, dans votre propre intérêt, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de se passer entre nous. »
- Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa mentonnière sur la table et l'attacha autour de sa tête comme auparavant. Scrooge le comprit au bruit sec que firent ses dents lorsque les deux mâchoires furent réunies l'une à l'autre par le bandage. Alors il se hasarda à lever les yeux et aperçut son visiteur surnaturel, debout devant lui, portant sa chaîne roulée autour de son bras.
L'apparition s'éloigna en marchant à reculons ; à chaque pas qu'elle faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que, quand le spectre l'eût atteinte, elle était toute grande ouverte. Il fit signe à Scrooge d'approcher ; celui-ci obéit. Lorsqu'ils furent à deux pas l'un de l'autre, l'ombre de Marley leva la main et l'avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge s'arrêta, non pas tant par obéissance que par surprise et par crainte ; car, au moment où le fantôme leva la main, il entendit des bruits confus dans l'air, des sons incohérents de lamentation et de désespoir, des plaintes d'une inexprimable tristesse, des voix de regrets et de remords. Le spectre, ayant un moment prêté l'oreille, se joignit à ce chœur lugubre et s'évanouit au sein de la nuit pâle et sombre. Scrooge suivit l'ombre jusqu'à la fenêtre, et, dans sa curiosité haletante, il regarda par la croisée.
L'air était rempli de fantômes errant çà et là, comme des âmes en peine, exhalant, à mesure qu'ils passaient, de profonds gémissements.
Chacun d'eux traînait une chaîne comme le spectre de Marley ; quelques-uns, en petit nombre (c'étaient peut-être des cabinets de ministres complices d'une même politique), étaient enchaînés ensemble ; aucun n'était libre. Plusieurs avaient été, pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait été intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, à la cheville duquel était attaché un monstrueux anneau de fer et qui se lamentait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse femme avec son enfant qu'il voyait au-dessous de lui sur le seuil d'une porte. Le supplice de tous ces spectres consistait évidemment en ce qu'ils s'efforçaient, mais trop tard, d'intervenir dans les affaires humaines, pour y faire quelque bien ; ils en avaient pour jamais perdu le pouvoir.
Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre ? Scrooge n'en put rien savoir, mais et les ombres et leurs voix s'éteignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu'elle avait été lorsqu'il était rentré chez lui.
Il ferma la fenêtre : il examina soigneusement la porte par laquelle était entré le fantôme. Elle était fermée à double tour, comme il l'avait fermée de ses propres mains ; les verrous n'étaient point dérangés. Il essaya de dire : « Sottise ! », mais il s'arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand besoin de repos, soit par suite de l'émotion qu'il avait éprouvée, des fatigues de la journée, de cet aperçu du monde invisible, ou de la triste conversation du spectre, soit à cause de l'heure avancée, il alla droit à son lit, sans même se déshabiller, et s'endormit aussitôt.
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Voir également :
- Oliver Twist - Charles Dickens (1838), présentation et extrait
- De grandes espérances (Great Expectations) - Charles Dickens (1860-1861), présentation
10:39 Écrit par Marc dans Dickens, Charles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, fantastique, charles dickens, litterature britannique, noel |
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