mardi, 17 juin 2008

Une étude en rouge (A Study in Scarlet) - Arthur Conan Doyle - 1887

bibliotheca une etude en rouge

Londres, 1881. L’ancien médecin de l’armée britannique le Dr Watson, récemment de retour d’Afghanistan où il a été blessé, cherche un colocataire afin de pouvoir réduire ses coûts si élevées dans la capitale. Un de ses amis lui présente alors un autre jeune homme également cherchant à partager un loyer. Toutefois le Dr Watson est prévenu : cet homme est plutôt étrange et mystérieux. D’ailleurs il passe son temps à faire des recherches dans le laboratoire de l’hôtpital sans que quiconque ne sache réellement sur quel sujet il travaille. Les deux hommes emménagent ensemble et la cohabitation se passe bien même si le Dr Watson reste intrigué par les activités de son colocataire. De quoi s’occupe-t-il ? Comment gagne t-il sa vie ? Le mystère se perce le jour où deux inspecteurs de Scotland Yard viennent demander conseil à ce mystérieux personnage, car en effet, le colocataire du Dr Watson s’avère être un talentueux détective et son nom n’est autre que Sherlock Holmes.
Un crime étrange est présenté au grand détective. En effet au n°3 de Lauriston Garden, près de Londres, dans une maison aide, un homme est trouvé mort. Assassiné ? Aucune blessure apparente ne permet de le dire, en dépit des taches de sang qui maculent la pièce alentour. Sur le mur, griffonnée à la hâte, une inscription : Rache ! Vengeance ! Sherlock Holmes se rend sur place pour enquêter, suivi par un Dr Watson stupéfait, qui ne le lâchera plus d’une semelle afin d’en retranscrire les multiples enquêtes et aventures.

Une étude en rouge, parfois également intitulé Un crime étrange, de l’écrivain britannique Arthur Conan Doyle est le roman qui fait débuter les aventures de l’un des personnages fictifs les plus célèbres au monde : le détective privé Sherlock Holmes. Dans ce court roman, le lecteur apprendra comment s’est déroulé la première rencontre entre le Dr Watson et Sherlock Holmes, ainsi que leur première affaire commune. Sherlock Holmes doit beaucoup au docteur Joseph Bell, professeur en chirurgie, dont les déductions étonnantes sur les patients et leurs maladies impressionnaient Doyle, mais aussi à d’autres personnages littéraires dont Auguste Dupin, créé par l’écrivain américaine Edgar Alan Poe, et l’enquêteur Lecoq qui apparaît pour la première fois dans L’affaire Lerouge d’Emile Gaboriau. Arthur Conan Doyle fait d’ailleurs référer Sherlock Holmes à ces deux autres emblèmes du roman policier, et de façon plutôt ironique et sarcastique. Et le succès sera immense, et la carrière d’Arthur Conan Doyle, enfin lancée, mais à jamais attachée à la figure de Sherlock Holmes qui apparaîtra dans quatre romans au total et dans 56 nouvelles (et cela sans compter les nombreux romans d’autres écrivains qui reprennent le personnage de Sherlock Holmes.
Le roman en soi est en quelques sorte divisé en deux parties : une première où le Dr Watson rencontre Sherlock Holmes, et une seconde où est présenté le meurtre en question ainsi que sa résolution. La première est de loin la plus intéressante de par sa signification. La suite est, aux yeux du lecteur d’aujourd’hui, bien trop classique et ne présentera que peu d’intérêt. Le roman manque d’ailleurs un peu de charme et d’atmosphère par rapport aux nombreux autres romans et nouvelles mettant en scène Sherlock Holmes.

Une étude en rouge reste toutefois une lecture bien agréable et, de plus, un passage obligé pour se lancer dans les aventures de Sherlock Holmes.

A lire !

Extrait : les deux premières chapitres

PREMIÈRE PARTIE


Rédigée d’après les souvenirs personnels


de John Watson


EX-MÉDECIN DE L’ARMÉE ANGLAISE


-

CHAPITRE I


Sherlock Holmes

Ce fut en 1878 que je subis devant l’Université de Londres ma thèse de docteur en médecine. Après avoir complété mes études à Netley – pour me conformer aux prescriptions imposées aux médecins qui veulent faire leur carrière dans l’armée, – je fus définitivement attaché, en qualité d’aide-major, au 5e fusiliers de Northumberland. Ce corps était alors aux Indes, et, avant que j’aie pu le rejoindre, la seconde campagne contre l’Afghanistan était entamée. En débarquant a Bombay, j’appris que mon régiment avait déjà traversé les défilés de la frontière et se trouvait au cœur même du pays ennemi. Je me joignis à plusieurs officiers dont la situation était analogue à la mienne, et nous parvînmes à atteindre sans encombre la ville de Candahar ; j’y retrouvai mon régiment et le jour même j’entrai dans mes nouvelles fonctions.

Des distinctions, des grades, tel fut pour un grand nombre le bilan de la campagne qui s’ouvrait alors ; pour moi je n’en recueillis que déboires et malheurs.

Une permutation d’office m’ayant fait passer aux Berkshires, ce fut avec ce corps que je pris part à la fatale bataille de Maiwand ; j’y fus blessé à l’épaule par un de ces petits boulets que lancent les tromblons Jezaïl. L’os de la clavicule était brisé, l’artère voisine froissée et j’allais tomber entre les mains des féroces Ghazis quand le dévouement et le courage de mon ordonnance Murray me sauvèrent la vie ; il réussit à me jeter en travers d’un cheval de bât et me ramena ainsi sain et sauf dans les lignes anglaises.

Brisé par la souffrance, affaibli par les fatigues et les privations de toutes sortes, je fis partie d’un long convoi de blessés et fus dirigé sur l’hôpital central de Peshawur. Là, mes forces commencèrent bientôt à renaître et j’allais déjà assez bien pour me promener à travers les salles et même pour m’étendre au soleil sous une véranda, lorsque je fus terrassé par la fièvre typhoïde, ce terrible fléau de nos possessions indiennes. Après avoir passé plusieurs mois entre la vie et la mort, j’entrai enfin en convalescence; mais j’étais si amaigri et si faible qu’à la suite d’une consultation les médecins décidèrent de me renvoyer en Angleterre, sans perdre un instant. En conséquence, je pris passage à bord du transport l’Orontes, et un mois plus tard je débarquais à Portsmouth, avec, il est vrai, une santé à tout jamais ruinée, mais muni, en revanche, d’un congé octroyé par notre bon et paternel gouvernement pour me permettre de travailler pendant neuf mois consécutifs à récupérer mes forces disparues.

Sans feu ni lieu, libre comme l’air - ou plutôt aussi libre qu’on peut l’être lorsqu’on possède pour toute fortune 14 fr. 35 de rente par jour, - je n’eus naturellement qu’une idée, celle de gagner Londres, ce vaste réceptacle vers lequel converge, irrésistiblement entraînée par tous les déversoirs de l’Empire Britannique, la foule des gens qui n’ont dans la vie ni emploi fixe, ni but déterminé.

Je plantai d’abord mes pénates dans un petit hôtel du Strand et pendant quelque temps j’y menai une vie aussi désœuvrée que monotone ; tout en entamant notablement mes pauvres économies.

Bientôt même l’état de mes finances devint si inquiétant qu’il me parut indispensable de choisir entre les deux partis suivants : ou quitter la capitale et chercher à la campagne quelque trou pour y végéter tristement, ou changer totalement mon genre d’existence. Ce fut a cette dernière alternative que je m’arrêtai ; pour commencer je résolus de quitter l’hôtel et de m’établir dans un domicile moins brillant comme apparence, mais plus économique.

Le jour même oh j’avais pris cette décision, je me trouvais au Criterion bar lorsque je sentis quelqu’un me frapper sur l’épaule, et en me retournant, je reconnus le jeune Stamford que j’avais eu comme assistant à l’hôpital de Barts. La vue d’une figure de connaissance, pour tout homme qui se sent profondément isolé au milieu de l’infernal brouhaha de Londres, est certainement la chose du monde la plus réconfortante. Jamais cependant Stamford n’avait été pour moi ce qu’on appelle un véritable copain, mais à ce moment je fraternisai avec lui de la façon la plus enthousiaste, et lui-même de son côté sembla ravi de la rencontre. Dans l’exubérance de ma joie, je l’invitai à déjeuner chez Holborn et un instant après nous montions en fiacre pour nous y rendre.

Pendant que là voiture roulait dans les rues, tumultueuses de Londres : « Quelle diable de vie avez-vous bien pu mener, Watson ? » me demanda mon compagnon en me dévisageant avec un étonnement non déguisé. « Vous êtes maigre comme un coucou et noir comme une taupe. »

En quelques mots, je le mis au courant de mes aventuras et j’en avais à peine terminé le récit quand nous arrivâmes à la porte du restaurant.

« Pauvre garçon, me dit Stamford sur un ton de commisération, et maintenant où en êtes-vous ?

- Pour le moment je suis a la recherche d’un logement et par là même d’un problème, le problème consistant à dénicher pour un prix raisonnable un appartement suffisamment confortable.

- Étrange, murmura-t-il, Vous êtes la seconde personne aujourd’hui qui me tienne identiquement le même langage.

- Et quelle est la première ?

- Un garçon qui vient à l’hôpital travailler dans le laboratoire de chimie. Il se plaignait ce matin devant moi de ne pouvoir trouver un ami pour partager avec lui un charmant appartement qu’il avait été visiter, mais dont le loyer dépassait ses moyens.

- Bon Dieu ! m’écriai-je, s’il désire vraiment trouver quelqu’un qui partage avec lui et l’appartement et le loyer, je suis son homme. Je préfère de beaucoup loger avec un camarade que vivre tout seul. »

Le jeune Stamford me regarda par-dessus son verre d’une façon singulière. « Vous ne connaissez pas encore Sherlock Holmes, me dit-il ; peut-être ne tiendrez-vous pas à l’avoir toujours pour compagnon.

- Pourquoi ? A-t-on quelque chose à lui reprocher ?

- Oh ! ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Seulement il est quelque peu original, un véritable fanatique par rapport à certains genres de sciences. Cependant parce que j’en connais, il paraît être un très brave garçon.

- Un étudiant en médecine, sans doute ?

- Non, et même je n’ai aucune idée de ce qu’il a l’intention de faire. IlI est, dit-on, très fort en anatomie et tout à fait de premier ordre en chimie ; mais jamais, que je sache, il n’a suivi régulièrement les cours de médecine. Il étudie d’une façon très décousue, excentrique même ; et, sans s’astreindre aux connaissances que tout le monde cherche à acquérir, il en a amassé une foule d’autres, de quoi certainement étonner tous ses professeurs.

- Ne lui avez-vous jamais demandé à quelle carrière il se destinait?

- Non certes, car ce n’est pas un homme qu’on puisse faire causer facilement, quoiqu’à l’occasion, et si la fantaisie lui en prend, il sache être assez communicatif.

- Je serais bien aise de le rencontrer, dis-je. Si je dois habiter avec quelqu’un, je préférerais que ce fût avec un homme studieux et d’habitudes tranquilles. Je ne suis pas encore assez fort, voyez-vous, pour supporter beaucoup de bruit ou d’agitation, et d’ailleurs j’ai eu assez de tout cela en Afghanistan pour en être rassasié jusqu’à la fin de mes jours. Comment faire pour rencontrer votre ami ?

- Il est bien probablement au laboratoire, répliqua Stamford ; ou bien il n’y met pas les pieds pendant des semaines entières, ou bien il y travaille du matin jusqu’au soir. Si vous voulez, nous prendrons une voiture après déjeuner et nous irons jusque-là.

- Parfaitement », répondis-je, et là-dessus nous nous mîmes à parler d’autre chose.

En nous rendant à l’hôpital, Stamford me donna encore quelques détails sur mon futur compagnon.

- « Il ne faut pas m’en vouloir, commença-t-il, si vous ne vous entendez pas avec l’individu en question ; je ne le connais guère que pour l’avoir rencontré de temps à autre au laboratoire. C’est vous qui avez eu l’idée de cet arrangement, ne m’en rendez donc pas responsable.

- Si nous ne nous entendons pas, repris-je, il sera facile de nous séparer. Cependant, Stamford, ajoutai-je, en le regardant fixement, il me semble, que vous ayez des raisons spéciales pour vous laver les mains de tout ce qui pourrait advenir. Y a-t-il vraiment quelque chose a craindra du caractère de cet homme ? Allons, parlez franchement et ne soyez pas aussi cachotier.»

Stamford se mit a rire, « C’est qu’il n’est pas facile d’exprimer ce qui est inexprimable, dit-il. Ce Holmes s’est, pour mon goût, un pou trop identifié avec la science elle-même, et je crois que cela doit amener fatalement à l’insensibilité la plus complète. Ainsi, je m’imagine qu’il serait parfaitement capable d’administrer à un ami une petite pincée de la substance toxique la plus récemment découverte, non par méchanceté, vous m’entendez bien, mais simplement, étant donné son esprit chercheur, pour se rendre exactement compte de la façon dont ce poison opère. Cependant, je dois dire pour être juste, et cela avec la conviction la plus entière, qu’il tenterait tout aussi bien l’expérience sur lui-même. Il semble avoir la rage d’approfondir ce qu’il étudie de façon à tout résumer dans des formules d’une exactitude mathématique.

- Et je trouve qu’il a bien raison.

- D’accord, mais on peut pousser cette qualité jusqu’à l’exagération ; ainsi quand on en arrive à prendre un bâton pour en battre les sujets anatomiques déposés sur la table de dissection, cela peut paraître au moins étrange.

- Que me racontez-vous là ?

- La pure vérité ; il a fait cela un jour ; c’était, paraît-il, pour se rendre compte des effets ainsi produits sur les cadavres, et cela je l’ai vu, de mes yeux vu.

- Cependant, vous dites que ce n’est pas un étudiant en médecine ?

- Non, - Dieu seul sait quel est le but de ses éludes…. Mais nous voici arrivés et vous allez pouvoir vous former vous-même une opinion à son sujet. »

Tout en parlant, nous tournions dans une petite ruelle et nous franchissions une porte bâtarde percée dans une aile du grand hôpital. C’était pour moi un terrain familier et je n’avais pas besoin de guide pour gravir les degrés de pierre du vaste escalier à l’aspect si glacial, et pour trouver mon chemin dans ces longs corridors, aux murs blanchis à la chaux, où s’ouvraient ça et là des portes peintes en brun foncé.

Vers l’extrémité du bâtiment s’embranchait un passage bas et voûté qui conduisait au laboratoire de chimie. Qu’on se figura une énorme pièce, fort élevée, tapissée du haut en bas d’innombrables flacons. Partout de larges tables, très basses, semées comme au hasard, et sur ces tables, au milieu des cornues et des éprouvettes, de petites lampes Bunsen, à la flamme bleuâtre, jetant des lueurs vacillantes.

Dans cette salle, et tout au fond, un seul étudiant, penché sur une table, complètement absorbé par son travail. Au bruit de nos pas, il leva vivement la tête, bondit vers nous en poussant un cri de triomphe et en agitant sous le nez de mon compagnon l’éprouvette qu’il tenait à la main. « Le voilà, le voilà, s’écria-t-il, il est trouvé le réactif qui arrive à précipiter l’hœmoglobine, le seul, l’unique ! »

Vraiment il aurait découvert une mine d’or qu’il n’aurait pas pu manifester une joie plus exubérante.

« Docteur Watson, Monsieur Sherlock Holmes », prononça Stamford en nous présentant l’un à l’autre.

« Comment vous portez-vous ? » me dit aussitôt Holmes, avec rondeur et en me donnant une poignée de main dont l’énergie me révéla une force musculaire que je n’aurais pu soupçonner à première vue. « Ah ! ah ! je vois que vous revenez d’Afghanistan.

- Comment diable pouvez-vous le savoir ? demandai-je abasourdi.

- Peu importe, répliqua-t-il on se souriant à lui-même. L’hœmoglobine et son réactif, voilà pour le moment la grande affaire. Je ne doute pas que vous ne saisissiez toute l’importance de ma découverte ?

- Évidemment, répondis-je, elle présente un certain intérêt au point de vue chimique, mais au point de vue pratique….

- Comment, monsieur, mais, sous le rapport médico-légal, c’est précisément la découverte la plus pratique qui ait été faite depuis des années. Ne voyez-vous pas que cela nous donne une méthode infaillible pour reconnaître les taches faites par le sang humain. Venez par ici - et, dans son empressement, il me saisit par la manche et m’entraîna vers la table où il venait de travailler. - D’abord procurons-nous du sang frais, dit-il ; - et, se donnant un léger coup de bistouri ou milieu du doigt, il recueillit dans un petit tube une goutte de son sang, - Maintenant, je verse cette simple goutte dans un litre d’eau. Vous voyez que l’eau conserve absolument l’apparence qu’elle avait auparavant. La proportion de sang ne doit guère excéder un millionième, et cependant je ne doute pas que nous n’obtenions la réaction caractéristique. »

Tout en parlant, il jeta d’abord dans le récipient quelques cristaux blancs, puis y versa quelques gouttes d’un liquide transparent. En un instant, le tout prit une teinte acajou foncé et un précipité de couleur brunâtre se forma au fond du bocal.

« Ha ! ha ! » s’écria-t-il en battant des mains avec l’air transporté d’un enfant auquel on présente un joujou nouveau. « Qu’est-ce que vous en pensez ?

- Il me semble que voilà un réactif d’une rare sensibilité, remarquai-je.

- Merveilleux ! c’est merveilleux ! Autrefois, avec le gaïac, on n’obtenait que difficilement quelques résultats et encore bien incertains. Il en était de même lorsqu’on soumettait les globules de sang à l’analyse microscopique ; celle-ci perdait toute valeur pour peu que le sang fût vieux de quelques heures. Mon réactif, au contraire, se comporte aussi bien avec du sang vieux qu’avec du sang frais ; ah ! s’il avait été connu plus tôt, des centaines d’hommes qui se promènent tranquillement sur la surface du globe, auraient depuis longtemps subi le châtiment dû à leurs crimes.

- Vraiment, murmurai-je.

- Mais oui ; nous touchons là au point capital d’un grand nombre de causes judiciaires. Un homme n’est souvent soupçonné d’un crime que plusieurs mois après l’avoir commis ; on examine son linge ou ses vêtements, on y découvre des taches rougeâtres ; d’où proviennent-elles ? de sang, de boue, de rouille ou simplement du jus d’un fruit ? Voilà où plus d’un expert a perdu son latin, et pourquoi ? Parce qu’on ne possédait pas de réactif infaillible. Mais maintenant nous avons le réactif de Sherlock Holmes et l’incertitude ne sera plus possible. »

Pendant qu’il parlait, ses yeux étincelaient ; lorsqu’il eut fini, mettant la main sûr son cœur, il s’inclina profondément, comme pour remercier une foule imaginaire de ses applaudissements.

« Recevez tous mes compliments, lui dis-je, confondu de cet enthousiasme extraordinaire.

- N’avons-nous pas eu l’année dernière encore le cas de von Rischoff de Francfort ? Il aurait certainement été pendu, si mon réactif avait existé. Et Mason de Bradford, et le célèbre Müller, et Lefèvre de Montpellier, et Samson de la Nouvelle-Orléans,… Je pourrais citer plus de vingt cas analogues.

- Mais vous êtes un répertoire vivant de tous les crimes, s’écria Stamford en riant ; publiez donc là-dessus un mémoire et intitulez-le : Nouvelles annales judiciaires du temps passé.

- Cela pourrait être bien intéressant », murmura Sherlock Holmes, tout en collant un petit morceau de taffetas à l’endroit où il s’était piqué le doigt, puis me montrant sa main avec un sourire : « Je suis obligé d’être prudent, dit-il, je manipule tant de poisons…. » Je vis alors que cette main était déjà couturée d’autres morceaux de taffetas et toute brûlée par de violents acides.

« Mais ce n’est pas tout cela, interrompit Stamford en s’asseyent sur un escabeau et en m’en poussant un autre avec son pied, nous sommes venus ici pour parler d’affaires sérieuses. Mon ami que voici cherche une installation, et, comme je vous ai entendu vous plaindre de ne pas trouver de camarade pour cohabiter avec vous, j’ai cru bien faire en vous réunissant. »

Sherlock Holmes parut ravi à l’idée de partager son logement avec moi : « J’ai un appartement en vue, me dit-il, il est situé Baker Street, et nous irait comme un gant…. Mais j’espère que vous ne craignez pas l’odeur d’un tabac très fort ?

- Je ne fume moi-même que du tabac de matelot, répondis-je.

- Bon, dit-il. Maintenant, je vous préviens que je suis toujours entouré d’ingrédients chimiques et que je me livre quelquefois à des expériences ; cela vous contrarierait-il ?

- En aucune façon.

- Voyons, laissez-moi chercher quels sont mes autres vices rédhibitoires…. Ah ! j’ai de temps en temps des humeurs noires qui durent plusieurs jours et pendant lesquelles je n’ouvre pas la bouche. Il ne faudra pas croire pour cela que je boude ; vous n’aurez qu’à me laisser tranquille et je reviendrai bien vite à mon état normal. Maintenant, à votre tour ; qu’avez-vous à confesser ? Voyez-vous, il vaut mieux que deux individus connaissent mutuellement tous leurs défauts avant de se mettre à vivre en commun. »

Cet interrogatoire contradictoire me fit sourire : « Je possède un petit chien bull, dis-je, puis mes nerfs ont été récemment si ébranlés que je ne puis supporter le bruit et le tapage ; enfin je me lève aux heures les plus invraisemblables et je suis affreusement paresseux. Je possède, il est vrai, un autre jeu de défauts quand je suis bien portant, mais, pour le quart d’heure, voilà quels sont chez moi les principaux.

- Par tapage, voulez-vous parler aussi du violon ? demanda Holmes avec inquiétude.

- Cela dépend de l’exécutant, répondis-je ; entendre bien jouer du violon, est un plaisir des dieux, mais si on en racle….

- Parfait alors, s’écria-t-il gaiement ; en ce cas l’affaire me semble conclue, à condition, bien entendu, que l’appartement vous plaise.

- Quand le visiterons-nous ?

- Venez me prendre ici demain à midi, nous irons le voir ensemble.

- Convenu, dis-je en lui serrant la main ; à demain, à midi précis. »

Nous le laissâmes, Stamford et moi, en train de continuer ses expériences chimiques et nous reprîmes ensemble le chemin de mon hôtel.

« À propos, fis-je tout à coup en m’arrêtant et en me retournant vers mon compagnon, comment diable a-t-il pu savoir que j’avais été en Afghanistan ? »

Stamford sourit d’un air énigmatique. « C’est précisément là une de ses bizarreries ; bien des gens se demandent comment il arrive à découvrir du premier coup les choses les mieux cachées.

- Oh ! du mystère alors, m’écriai-je, en me frottant les mains, cela devient palpitant. Je vous suis vraiment bien reconnaissant de m’avoir fait faire connaissance avec un pareil personnage. La véritable manière d’étudier l’humanité consiste, vous le savez, à étudier successivement les différentes individualités.

- Eh bien, étudiez celle-ci, répliqua Stamford en me disant adieu. Seulement je vous avertis que vous vous heurtez à un problème qui n’est pas facile à déchiffrer, et je parierais bien que le bonhomme en apprendra vite plus long sur vous que vous n’en saurez sur lui. Sur ce, bonsoir.

- Au revoir », répondis-je, et je continuai mon chemin tout en flânant, réellement intrigué par ma nouvelle connaissance.

CHAPITRE II

Où l’on voit que la déduction peut devenir une vraie science.

Le lendemain, après nous être retrouvés au rendez-vous convenu, nous nous rendîmes, Sherlock Holmes et moi, au numéro 221 de Baker Street, pour visiter le logement dont il avait été question. Il se composait de deux chambres à coucher très confortables et d’un grand salon bien aéré, élégamment meublé et éclairé par deux larges fenêtres. L’ensemble était si séduisant et le prix si modique - du moment où nous en payions chacun la moitié - que l’affaire fut conclue sur-le-champ. Comme nous pouvions entrer immédiatement en jouissance, je transportai le soir même toutes mes affaires dans notre nouvel appartement et le lendemain matin je vis, arriver Sherlock Holmes avec un assez grand nombre de malles et de caisses. Pendant deux ou trois jours nous fûmes uniquement occupés à déballer tous nos bibelots et à les disposer de manière à les mettre le mieux possible en valeur. Ces arrangements préliminaires terminés, nous commençâmes à nous sentir installés et à nous familiariser avec notre nouveau domicile.

Holmes n’était certainement pas un homme difficile à vivre ; calme d’allures, régulier dans ses habitudes, il se couchait rarement après dix heures du soir et chaque matin, en me levant, je constatais invariablement qu’il avait déjà décampé après avoir pris son déjeuner. Parfois il passait la journée dans le laboratoire de chimie, parfois dans la salle de dissection, ou bien encore il faisait de longues promenades dont l’objectif semblait toujours être les quartiers les plus misérables de la ville. Rien ne peut donner une idée de son activité lorsqu’il était dans une période agissante ; mais, au bout de quelque temps, la réaction se produisait et pendant des jours entiers il restait depuis le matin jusqu’au soir étendu sur un canapé du salon, sans, pour ainsi dire, prononcer une parole ou remuer un membre. Dans ces moments-là, ses yeux prenaient une expression si rêveuse et si vague que je l’aurais certainement soupçonné de se livrer à l’usage d’un stupéfiant quelconque, si sa sobriété exemplaire et la moralité parfaite de sa vie n’eussent protesté contre une semblable supposition.

Les semaines se succédaient et je sentais ma curiosité devenir de jour en jour plus vive à l’endroit du but qu’il pouvait bien donner a son existence. Tout son extérieur, d’ailleurs, était fait pour impressionner à première vue l’individu le moins observateur. D’une taille élevée - il avait plus de cinq pieds et demi, - sa maigreur le faisait paraître bien plus grand encore. Ses yeux étaient vifs et perçants - excepté pendant ces périodes de torpeur dont j’ai parlé plus haut, - et son nez, mince et recourbé comme le bec d’un oiseau de proie, donnait à son visage une expression décidée, jointe à un air de pénétration remarquable. La forme carrée et proéminente de son menton contribuait aussi à dénoter chez lui une puissance de volonté peu commune. Ses mains étaient constamment couvertes de taches d’encre et de brûlures produites par les acides chimiques ; et cependant il avait une adresse extraordinaire dans les doigts, ainsi que j’ai pu m’en convaincre souvent en le voyant manier ses fragiles instruments de physique.

Quand bien même le lecteur devrait m’accuser d’avoir les instincts de curiosité d’une vieille portière, j’avouerai que cet homme, m’intriguait terriblement et que bien des fois j’ai essayé de percer le mystère dont il semblait vouloir s’entourer. Cependant avant de me juger trop sévèrement qu’on veuille bien se rappeler combien ma vie sans but était dépourvue de tout intérêt. Ma santé ne me permettait mettait de sortir que par des temps exceptionnellement favorables et je ne possédais pas un ami à qui la pensée ait pu venir de passer quelques instants avec moi et de rompre ainsi la monotonie d’une existence qui me pesait tous les jours davantage. Aussi je saisis avidement cette occasion d’occuper la majeure partie de mon temps en cherchant à soulever les voiles mystérieux dont s’enveloppait mon compagnon.

Décidément il n’étudiait pas la médecine. Lui-même, en réponse à une question posée par moi, avait confirmé les dires de Stamford à ce sujet. Il ne semblait pas non plus subordonner ses lectures à une méthode quelconque lui permettant, soit de faire des progrès dans une science déterminée, soit de s’ouvrir un chemin particulier dans le domaine de l’érudition. Et cependant son zèle pour certaines études était vraiment remarquable ; ses connaissances, qui sortaient de toutes les limites convenues, étaient si vastes et si approfondies que plus d’une fois les remarques faites par lui m’ont causé une réelle stupéfaction. « Sûrement, pensais-je, pas un homme n’est capable de travailler autant et d’acquérir sur certains pointe une instruction aussi précise s’il ne se propose à lui-même un but bien défini. Car les gens qui lisent sans apporter à leurs lectures un véritable esprit de suite ne peuvent que bien rarement arriver à coordonner ce qu’ils ont appris. Personne enfin ne consentirait à se surcharger le cerveau d’une foule de connaissances secondaires sans avoir, pour agir ainsi, les raisons les plus fortes. »

À côté de tout cela son ignorance en certaines choses était aussi remarquable que son savoir. En fait de littérature contemporaine, aussi bien qu’en philosophie ou en politique, il était nul, ou à peu près. Je me souviens qu’ayant cité un jour Thomas Carlyle devant lui, il me demanda de la façon la plus naïve quel nom je venais de prononcer là et ce que ce personnage avait bien pu faire. Mais le jour où ma surprise fut portée à son comble, ce fut celui où je découvris, par hasard, qu’il était parfaitement ignorant de la théorie de Copernic et qu’il ne connaissait même pas l’explication du système solaire. Qu’il y eût en plein xixe siècle, un être civilisé ne sachant pas que la terre tourne autour du soleil, cela me parut si extraordinaire que je ne pouvais y croire.

« Vous semblez étonné, me dit-il en souriant de mon air stupéfait. Mais soyez tranquille, maintenant que je le sais, je ferai tous mes efforts pour l’oublier.

- Pour l’oublier !

- Vous allez le comprendre. Dans le premier âge, le cerveau humain me représente un grenier vide, le devoir de chacun est de le meubler à son gré. S’agit-il d’un imbécile ? Il emmagasinera toutes les matières les plus encombrantes de telle façon que les connaissances qui lui seraient le plus utiles s’entasseront a la porte sans pouvoir entrer ; ou bien, en mettant tout au mieux, une fois entrées, elles se trouveront tellement enchevêtrées au milieu d’une foule d’autres qu’elles ne seront plus à la portée de sa main, lorsque l’occasion viendra pour lui de s’en servir. Tout au contraire, l’artisan industrieux apporte le plus grand soin à la manière dont il meuble son grenier. Il ne veut y loger que les instruments qui peuvent lui être utiles dans son travail ; seulement de ceux-ci a-t-il au moins un vaste assortiment toujours rangé dans l’ordre le plus parfait. C’est une erreur de penser que ce petit grenier ait des murs élastiques qui puissent se dilater à volonté. Croyez-le bien, il vient un temps où pour chaque chose nouvelle que vous apprenez, vous en oubliez une que vous saviez précédemment. Il est donc de toute importance de ne pas emmagasiner un bagage inutile qui vienne gêner celui qui doit réellement vous servir.

- Mais le système solaire…, commençai-je en manière de protestation.

- Que diable cela peut-il bien me faire ! interrompit-il avec impatience ; vous dites que la terre tourne autour du soleil ; qu’elle tourne autour de la lune si cela lui fait plaisir, mais, pour mon compte, je m’en moque, et mes travaux ne s’en ressentiront guère ! »

J’étais sur le point de lui demander en quoi pouvaient bien consister ses travaux, lorsque je compris en le regardant que ma question serait parfaitement intempestive. Cependant je me pris à méditer sur cette conversation et je cherchai à en tirer quelques conclusions. N’avait-il pas dit qu’il se refusait à acquérir toute connaissance qui ne serait pas en relation directe avec son but ? En conséquence, celles qu’il possédait ne pouvaient que lui être utiles. J’énumérai donc en moi-même les différents sujets sur lesquels il m’avait paru exceptionnellement ferré et je pris même un crayon pour en dresser une liste exacte.

Je ne pus m’empêcher de sourire en relisant le document que j’étais arrivé à rédiger ainsi.

Le voici :

Résumé du savoir de Sherlock Holmes.

1° En littérature. Connaissances nulles.

2° En philosophie. -

3° En astronomie. -

4° En politique. Connaissances très médiocres.

5° En botanique. Connaissances variables. Très ferré sur tout ce qui concerne la belladone, l’opium et les poisons en général, complètement ignorant en horticulture pratique.

6° En géologie. Connaissances renfermées dans certaines limites bien définies ; discerne à première vue les différents terrains les uns des autres : me montre après ses promenades les taches de boue de son pantalon et m’explique comment leur couleur et leur consistance lui permettent de reconnaître dans quelle partie de Londres chacune a été faite.

7° En chimie. Connaissance approfondie.

8° En anatomie. Connaissances très grandes, mais acquises sans aucune méthode.

9° En littérature sensationnelle. Érudition incroyable selon toute apparence pas une abomination n’a été perpétrée dans le courant du siècle, sans qu’il en ait connaissance.

10°Joue bien du violon.

11°Est très fort à la canne, à la boxe et à l’épée.

12°A une bonne connaissance pratique de la loi anglaise.

Mais à peine ce travail terminé, je le jetai au feu avec dépit. « Décidément, pensai-je, plutôt que de chercher où peut mener un tel amalgame de connaissances et quelle est la carrière dans laquelle elles peuvent être utiles, mieux vaut y renoncer tout de suite. »

J’ai mentionné tout à l’heure le talent d’Holmes comme violoniste. Certes il était très réel, très remarquable même ; mais cet original le manifestait d’une façon aussi excentrique que le reste. Qu’il fût capable d’exécuter des morceaux d’une difficulté reconnue, cela était hors de doute, puisqu’à ma requête il m’avait souvent joué des romances de Mendelssohn et d’autres mélodies célèbres. Cependant, lorsqu’il était livré à lui-même, il était bien rare de l’entendre, soit faire de la vraie musique, soit même chercher à se rappeler un air connu. En revanche, il s’étendait volontiers le soir dans son fauteuil et, posant son violon sur ses genoux, se mettait à en gratter les cordes, les yeux fermés. Parfois il obtenait ainsi une mélopée douce et mélancolique, parfois les notes se succédaient joyeuses et vibrantes dans un mode tout à fait fantastique. C’était pour lui une manière de répondre à ses pensées intimes ; mais cette musique avait-elle pour but de surexciter ses facultés intellectuelles, ou naissait-elle simplement d’un caprice momentané ? c’est-ce que je ne pouvais déterminer.

J’aurais été bien un droit de me révolter contre ces soli exaspérants, si, d’ordinaire, il n’avait terminé la séance en jouant toute une série de mes airs préférés, voulant sans doute par là me donner une légère compensation pour l’épreuve à laquelle ma patience avait été mise auparavant.

Pendant la première semaine, nous n’avions pas reçu une seule visite et j’avais fini par croire que mon compagnon se trouvait aussi dépourvu d’amis que je l’étais moi-même, quand, peu à peu, je m’aperçus qu’il avait au contraire un grand nombre de relations réparties dans les classes de la société les plus opposées. Je remarquai, entre autres, un petit chafouin, à l’œil noir et perçant, dont la tête blafarde avait une vague ressemblance avec celle d’un rat ; il vint trois ou quatre fois dans la même semaine et me fut présenté sous le nom de M. Lestrade. Puis, un matin, je vis apparaître une jeune fille, très élégante d’allures, qui resta environ une demi-heure à causer avec Holmes. Dans l’après-midi du même jour, ce fut le tour d’un bonhomme à cheveux gris, tout râpé, vrai type du brocanteur juif, qui paraissait en proie à une surexcitation extraordinaire. Presque aussitôt après, je vis entrer une vieille femme en savates. Un autre jour, ce fut un vieux monsieur à cheveux blancs et à l’air respectable, une autre fois encore un employé de chemin de fer reconnaissable à son uniforme de velours côtelé. Chaque fois qu’arrivait un de ces individus bizarres, Sherlock Holmes me demandait de lui abandonner le salon, et je me retirais alors dans ma chambre. D’ailleurs, il me faisait toujours force excuses pour le dérangement qu’il m’occasionnait ; « mais, disait-il, il faut bien que cette pièce me serve de cabinet d’affaires, et ces gens sont mes clients. » J’aurais pu profiter de cela pour l’interroger à brûle-point, si je n’avais éprouvé un certain scrupule à forcer ainsi ses confidences. J’en étais même arrivé à me figurer qu’il avait quelque bonne raison pour ne pas me mettre au courant de ses affaires, quand il prit soin de me détromper en abordant de lui-même le sujet qui m’intriguait tant.

Ce fut le 4 mars - j’ai des motifs sérieux pour me rappeler cette date d’une façon précise, - que m’étant levé un peu plus tôt que de coutume, je rejoignis Holmes dans le salon, avant qu’il eût fini son repas matinal. Notre propriétaire était déjà si bien au courant de mes habitudes que mon propre déjeuner n’était pas encore préparé. Avec cette impatience inhérente à la nature humaine, j’agitai la sonnette et donnai sèchement l’ordre de me servir. Puis avisant sur la table une revue, je me mis à la feuilleter, tandis que mon compagnon dévorait silencieusement ses tartines. Une marque au crayon faite à l’un des articles attira mon attention, et ce fut naturellement celui-là que je me mis à parcourir tout d’abord.

Son titre Le livre de la vie me parut quelque peu prétentieux. L’auteur cherchait à faire ressortir tout le profit qu’un homme vraiment observateur pouvait retirer des événements quotidiens en les passant soigneusement au crible d’un examen judicieux et méthodique. Ce qu’il disait à ce propos me parut un mélange extraordinaire de subtilité et de niaiserie ; quelque serré qu’en fût le raisonnement, les déductions étaient tellement tirées par les cheveux qu’elles semblaient tomber complètement dans le domaine de l’exagération. L’expression surprise un instant sur un visage, la contraction d’un muscle, le clignement d’un œil, suffisaient, prétendait l’auteur, à révéler les pensées les plus secrètes d’un individu. Quiconque possédait certaines habitudes d’observation et d’analyse ne pouvait s’y tromper et devait aboutir ainsi à des conclusions aussi mathématiques que celles d’Euclide dans ses célèbres théorèmes. Enfin les résultats obtenus ainsi devaient être si merveilleux qu’ils apparaissaient forcément, aux yeux des gens qui n’étaient pas au courant des procédés employés, comme des phénomènes émanant de la sorcellerie pure.

« Qu’on donne, disait l’auteur, une simple goutte d’eau à un homme vraiment pourvu d’un esprit logique et il sera capable d’en déduira l’existence de l’océan Atlantique ou de la cataracte du Niagara, sans avoir jamais eu auparavant la moindre idée de l’un et de l’autre. C’est ainsi que la vie de chaque homme n’est qu’une longue chaîne dont il suffit de connaître un seul anneau pour pouvoir reconstituer tous les autres. Il en est des facultés de déduction et d’analyse comme de toutes les sciences en générai ; on ne peut les acquérir que par une étude patiente et approfondie, et jamais vie humaine ne sera assez longue pour permettre à un mortel d’atteindre, en ce genre, à la perfection suprême. Au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, ce sujet est tellement complexe qu’il est préférable de ne s’attaquer d’abord qu’aux problèmes les plus simples. Lorsque nous rencontrons un homme, il faut qu’un coup d’œil suffise à nous révéler son histoire, son métier, sa profession. Cet exercice est nécessaire et, quelque puéril qu’il puisse paraître, il aiguise en nous toutes les facultés d’observation et nous apprend où et comment nous devons diriger nos regards. Examinez donc les ongles, les manches de l’habit, la chaussure, les déformation» subies par le pantalon à l’endroit des genoux, les callosités du pouce et de l’index, l’expression du visage, les poignets de la chemise et vous aurez par là autant d’indices qui vous permettront de connaître à fond tout ce qui concerne l’individu que vous aurez ainsi détaillé. Ne semble-t-il pas impossible, qu’avec autant d’éléments réunis, tout homme tant soit peu intelligent n’arrive pas à un résultat aussi clair que certain ? »

« Quel galimatias impossible, m’écriai-je en jetant la revue sur la table ; je n’ai jamais lu idiotie pareille.

- Qu’est-ce qui vous prend donc ? demanda Sherlock Holmes.

- Mais c’est la faute de cet article, dis-je en le désignant avec ma cuillère, et tout en me préparant à attaquer mon déjeuner. Du reste vous avez dû le lire, puisque vous y avez fait une marque. Il est ingénieux, c’est indiscutable, mais il m’agace quand même terriblement. Je vois d’ici le théoricien oisif qui s’est amusé à développer tous ces charmants petits paradoxes, je le vois carré dans un bon fauteuil au fond de son cabinet de travail…. En somme qu’a-t-il dit de pratique dans tout cela ? Fourrez-le donc, ce monsieur si habile, au fond d’une voiture de troisième classe dans le chemin de fer souterrain et demandez-lui de vous énumérer les professions de ses compagnons de voyage ; je parierais mille contre un qu’il serait incapable de s’en tirer.

- Vous perdriez votre pari, repartit Holmes avec calme. Quant à l’article en question, c’est moi qui en suis l’auteur.

- Vous !

- Moi-même. Mes goûts naturels me portent vers tout ce qui est observation et déduction. Les théories que j’ai exposées là, et qui vous paraissent si chimériques, sont au contraire on ne peut plus pratiques, si pratiques même que c’est sur elles seules que je me repose pour gagner ma vie.

- Comment cela ? demandai-je involontairement.

- Mon Dieu, j’ai un métier tout spécial et je présume que je suis seul au monde à l’exercer : je suis un policier consultant, si je puis m’exprimer ainsi. Ici, à Londres, la police se compose d’une foule d’agents appartenant, soit au gouvernement, soit à des agences privées. Quand ces individus sont embarrassés, ils viennent me trouver et je leur débrouille leur affaire. Pour cela, ils m’exposent les faits avec toutes les circonstances qui s’y rattachent, et généralement, grâce à l’étude spéciale que j’ai faite des crimes, je me trouvé à même de les remettre dans la bonne voie. Tous les crimes, en effet, ont entre eux un véritable air de famille, et, si vous en connaissez mille jusque dans leurs moindres détails, il est bien rare que vous n’arriviez pas à démêler tout ce qui concerne le mille et unième. Ce Lestrade que vous avez vu ici est un policier bien connu. Dernièrement il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude, à propos d’un faux qui avait été commis, et c’est ce qui l’a amené chez moi.

- Et les autres personnes que vous recevez ?

- La plupart sont envoyées par des agences privées. Ce sont tous des gens qui se trouvent dans un embarras quelconque et qui demandent à ce qu’on les en sorte. J’écoute leurs petites histoires, ils écoutent mes commentaires et j’empoche mes honoraires.

- Ainsi, sans même quitter votre chambre, vous avez la prétention de voir clair là où d’autres qui ont pu étudier sur place les faits dans leurs moindres détails, ne peuvent s’y reconnaître ?

- C’est cela même. J’ai à mon service une espèce d’intuition naturelle. De temps en temps, il est vrai, il se présente un cas un peu plus compliqué. Je suis bien alors forcé de me remuer et d’examiner les choses par mes propres yeux. Vous avez pu remarquer que je possède un gros bagage de connaissances spéciales ; je les applique toutes à la solution de ces problèmes, et elles me servent d’une façon merveilleuse. La méthode de déduction, que j’ai exposée dans l’article qui vient d’exciter votre indignation, m’est d’un secours inappréciable lorsque j’ai a travailler par moi-même. L’observation, du reste, est devenue chez moi une seconde nature. Ainsi vous avez paru surpris, lors de notre première rencontre, quand je vous ai dit que vous arriviez d’Afghanistan ?

- On vous avait probablement renseigné là-dessus.

- Nullement. J’avais vu que vous veniez de là-bas. Grâce à une longue habitude, l’enchaînement de mes pensées se fait si rapidement dans mon cerveau que j’arrive à la conclusion sans même me rendre compte des anneaux qui composent cette chaîne ; ils existent cependant. Tenez, prenons pour exemple la manière dont j’ai procédé à votre égard. Voici, me suis-je dit, un monsieur qui a l’air tout à la fois d’un médecin et d’un militaire. C’est donc évidemment un médecin militaire ; Il arrive d’un pays des tropiques ; car sa figure est toute brunie, quoique ce ne soit pas la couleur naturelle de son teint puisque ses poignets sont restés très blancs. Il a enduré de grandes privations et a été très malade, comme sa mine le révèle trop clairement. De plus, il a reçu une blessure au bras gauche, puisque ce membre semble râpe et tout gêné. Quel est, sous les tropiques, le pays où un médecin militaire anglais a pu se trouver en proie à de réelles souffrances et avoir été blessé au bras ? cela ne peut être que l’Afghanistan. Tout cet enchaînement de pensées ne m’a pas pria une seconde ; c’est alors que je vous ai dit que vous arriviez d’Afghanistan et vous avez semblé tout surpris.

- Grâce à vos explications, cela me parait maintenant assez simple, dis-je en souriant. Vous me rappelez le Dupin d’Edgar Allan Poë. Mais je ne soupçonnais pas que de tels individus pussent exister en dehors des romans. »

Sherlock Holmes se leva et alluma sa pipe : « Vous croyez sans doute me faire un compliment en me comparant à Dupin, dit-il. Eh bien, à mon avis, Dupin n’était qu’un homme très ordinaire. Son seul truc consistait à pénétrer les pensées de ses interlocuteurs en les surprenant tout à coup, après un quart d’heure de silence, par une remarque faite avec à-propos ; mais c’est là une méthode vraiment très superficielle et contre laquelle il est trop facile de se mettre en garde. Il possédait évidemment certaines facultés d’analyse, mais de là à être le phénomène que Poë a voulu en faire, il y a loin !

- Avez-vous lu les œuvres de Gaboriau, demandai-je ; Lecoq personnifie-t-il pour vous le type du parfait policier ? »

Sherlock Holmes ricana d’une façon ironique : « Lecoq était un vulgaire brouillon, s’écria-t-il avec humeur. Il n’avait qu’une seule chose à son actif : son énergie. Non, voyez-vous, ce livre m’a positivement rendu malade. Il s’agissait, n’est-ce pas, de constater l’identité d’un prisonnier inconnu ? En vingt-quatre heures j’y serais arrivé ; Lecoq, lui, a eu besoin de six mois. Cet ouvrage devrait être mis entre les mains des agents comme un manuel destiné à leur montrer tout ce qu’ils ne doivent pas faire. »

Je fus choqué de voir ainsi démolir deux types que je me plaisais à admirer. Aussi, me levant, j’allai à la fenêtre et me mis à regarder dans la rue très animée a ce moment. « Ce garçon-là, pensai-je, peut être fort habile, mais en tout cas il est joliment plein de lui-même. »

« Hélas, l’entendis-je reprendre tristement, de nos jours, il n’y a plus de crimes, il n’y a plus de criminels. À quoi sert maintenant dans notre profession un cerveau puissamment organisé ? Je sens que j’ai en moi de quoi rendre mon nom à jamais célèbre ; il n’y a pas d’homme, il n’y en a jamais eu qui ait acquis autant de connaissances spéciales jointes à d’aussi précieuses dispositions naturelles, dans le seul but de faire la guerre au crime. À quoi bon tout cela ? Il n’y a plus de crime ou s’il y en a ce sont de petits crimes si maladroitement machinés que le dernier agent de Scotland Yard est capable de les percer à jour. »

Agacé d’une telle présomption, je cherchai à changer le sujet de la conversation. « Je me demande ce que cet individu peut bien vouloir ? » dis-je montrant du doigt un homme qui s’avançait lentement de l’autre côté de la rue en examinant attentivement les numéros de chaque maison. C’était un fort gaillard, aux épaules carrées et habillé d’une façon commune ; il tenait à la main une grande enveloppe bleue et était évidemment chargé d’une commission.

« Vous vouiez parler de ce sous-officier de marine retraité ? » demanda Sherlock Holmes.

« Que le diable emporte l’animal avec sa vantardise, me dis-je en moi-même, il sait bien que je ne peux pas vérifier l’exactitude de ses suppositions. »

À peine avais-je eu le temps de formuler cette pensée que l’homme en question, apercevant le numéro inscrit sur notre porte, traversa rapidement la chaussée. Un violent coup de marteau se fit entendre, puis quelques mots prononcés par une voix de basse-taille, et des pas lourds résonnèrent dans l’escalier.

« Pour M. Sherlock Holmes », dit l’individu en entrant dans la pièce et en tendant à mon ami la lettre dont il était porteur.

C’était pour moi une excellente occasion de rabattre un peu le caquet de mon compagnon ; car il ne devait évidemment pas s’attendre un instant auparavant à ce que je fusse aussitôt à même de contrôler ses assertions.

« Dites-moi, l’ami, dis-je en prenant ma voix la plus aimable, puis-je vous demander quelle est votre profession ?

- Commissionnaire, répondit-il brusquement, mais mon uniforme est en réparation.

- Et auparavant, repris-je en regardant malicieusement Holmes du coin de l’œil, qu’étiez-vous donc ?

- Sergent dans l’infanterie légère de la marine royale. Il n’y a pas de réponse ? Bonsoir, messieurs. »

Il fit sonner ses talons l’un contre l’autre, porta la main à sa coiffure en guise de salut, et sortit.

vendredi, 07 mars 2008

Le fantôme de Baker Street- Fabrice Bourland - 2008

bibliotheca le fantome de baker street

Londres en 1932. Andrew Singleton et James Trelawney sont deux jeunes détectives, débarqués tout juste de Boston, leur ville d’origine, pour pouvoir faire carrière dans la ville qui a vu naître d’aussi grands personnages tel que le célèbre personnage de fiction Sherlock Holmes sorti de la plume de l’écrivain Arthur Conan Doyle. Mais le temps passe que bien lentement dans la brumeuse capitale britannique et point d’affaire criminelle intéressante pour ces deux jeunes et ambitieux détectives.
Jusqu’au beau jour où vient leur rendre visite nulle autre que Lady Conan Doyle, la veuve du défunt père de Sherlock Holmes. Celle-ci leur fait part d’un étrange pressentiment lié à une série de meurtres atroces qui se déroule actuellement à Londres et leur raconte une bien étrange histoire : depuis que la municipalité a attribué à la maison du major Hipwood le n° 221 à Baker Street, le salon du premier étage semble hanté, et une séance de spiritisme va même dévoiler l’identité du fantôme qui est nul autre que celui du personnage fictif Sherlock Holmes. S’agît-il d’une supercherie, existe-t-il un lien entre l’apparition de ce fantôme et les nombreux crimes qui sévissent dans la capitale, et surtout dans quel dessein  tout cela se produit-il à ce moment même ?
Andrew Singleton et James Trelawney vont mener l’enquête Et quand ils comprennent que les meurtres à la une des journaux imitent ceux commis par Jack l'Eventreur, Dracula, Mr Hyde et Dorian Gray, nos jeunes enquêteurs sont entraînés dans une aventure qu'ils ne sont pas près d'oublier.

Avec Le fantôme de Baker Street Fabrice Bourland lance une nouvelle série de romans, il s’agît d’ailleurs de son premier, qui mélange autour des deux détectives Andrew Singleton et James Trelawney les genres du fantastique et du policier dans la plus pure tradition des grands romans victoriens de la fin du XIXème siècle et début de XXème siècle. La série connaît d’ailleurs déjà un deuxième tome, sorti de façon quasi concomitante, paru sous le titre de Les portes du sommeil (2008).
Ce roman est une véritable hymne à l’honneur de cette grande et magnifique littérature victorienne, de ses auteurs et de ses célèbres personnages. Il y est évidemment beaucoup question d’Arthur Conan Doyle et de Sherlock Holmes, mais aussi du Dorian Gray d’Oscar Wilde, de Dracula de Bram Stoker, de Mister Hyde de Robert Louis Stevenson et encore d’autres. Et à cette époque le spiritisme était un véritable phénomène de mode, Arthur Conan Doyle était lui-même membre d’associations pratiquant ce genre de séances. Fabrice Bourland place ainsi son intrigue dans les années 1930, donc peu après cette grande époque, pour mieux en faire revenir, les fantômes qui, d’ailleurs depuis n’ont plus cessé de hanter nos esprits. Les références sont nombreuses et Fabrice Bourland impressionne par la qualité de sa documentation sur les sujets abordés. Le style d’écriture et le montage du roman ressemblent à bien des égards à ceux utilisés dans la littérature de l’époque.
Outre ce côté référentiel qui plaira à tous les amateurs de romans victoriens, l’intrigue à proprement parler est tout à fait correcte sans toutefois réellement passionner le lecteur. Le dénouement est un peu faible et le suspense n’est pas toujours parfaitement maîtrisé. N’oublions pas qu’il s’agît là d’un premier roman.

Le fantôme de Baker Street de Fabrice Bourland est un roman original, parfaitement documenté et qui plaira surtout aux amateurs de la littérature policière et fantastique de l’époque victorienne.

A découvrir.

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Extrait : premier chapitre

I

ARTICLE DU TORONTO DAILY NEWS DU 26 JUILLET 1932 (EXTRAIT)

ÉBULLITION DANS LES MILIEUX SPIRITES


« La communauté spirite de Winnipeg s’enorgueillit de compter parmi elle une des sommités incontestées de la recherche psychique internationale. En quelques années, le Dr Thomas Glendenning Hamilton, qui fut membre du Parlement de la province du Manitoba, il n’y a pas si longtemps, et qui, aujourd’hui, préside la Manitoba Medical Association, s’est taillé en effet une formidable réputation grâce à ses travaux d’investigation dans le domaine des esprits.

« L’intérêt du Dr Hamilton pour les phénomènes psychiques a commencé voici quatorze ans. À l’époque, il fut initié par un de ses collègues à l’université, le Pr Allison. Son expérience personnelle s’est ensuite développée grâce à une amie de Mrs Hamilton, Elizabeth Poole, d’origine écossaise, qui révéla des talents remarquables dans l’activité médiumnique. Le Dr Hamilton comprit qu’il y avait en la matière un champ d’expérimentation nouveau et infini pour un jeune scientifique tel que lui. Il conduisit dès lors ses recherches avec une sincérité et une rigueur qui ne se sont jamais démenties et qui ont toujours été unanimement saluées par ses confrères de tous bords.

« Sept ans après avoir commencé à organiser des séances régulières avec Miss Poole, le Dr Hamilton a réussi à obtenir sa première psychographie, autrement dit “photographie d’esprit”. Ce procédé repose sur l’hypothèse qu’une plaque sensible peut être impressionnée non seulement par le corps de la personne ayant effectivement posé devant l’appareil, mais encore par celui d’un défunt, invisible à l’oeil nu, dont la présence ne se révèle aux côtés du sujet qu’une fois le cliché développé. D’autres psychographies se sont ensuivies, qui ont rencontré un vif succès chez nous, au Canada, mais aussi aux États-Unis et en Europe, et qui sont considérées par les spiritualistes comme une preuve irrécusable de la survie de l’âme après la mort.

« Mais il est à noter que les “téléplasmes” photographiés jusque-là par le Dr Hamilton (ainsi désigne-t-on ces formes matérialisées) nous présentaient uniquement des défunts anonymes, des hommes et des femmes ordinaires qui n’avaient pas connu la notoriété au cours de leur existence.

« Entre 1923 et 1927, Elizabeth Poole avait permis d’entrer en contact avec l’écrivain écossais  Robert Louis Stevenson, l’explorateur anglais David Livingstone ou encore l’astronome français Camille Flammarion. Mais la communication avec ces glorieux défunts s’était bornée à des exercices d’écriture automatique, le médium en transe rédigeant sous leur dictée des messages adressés aux vivants. Leurs corps n’avaient jamais été fixés sur la plaque sensible.

« Or, cette fois, selon l’avis même du Dr Hamilton, tout nous autorise à penser que c’est l’esprit de sir Arthur Conan Doyle, le grand écrivain britannique, père du personnage de Sherlock Holmes, qui a manifesté sa présence à plusieurs reprises lors de la série de réunions organisées ce printemps et au début de l’été. Et c’est le visage de ce militant fervent de la cause spirite que l’on a réussi à photographier le 27 juin dernier, lors d’une séance exceptionnelle appelée à figurer en belle place dans les annales des sciences psychiques.

« Grâce aux étonnants succès obtenus lors de ces réunions expérimentales, la cité de Winnipeg se hisse d’un coup, d’un seul au niveau de Boston, Londres, New York et Paris, les capitales historiques de la recherche spirite.

« Le Dr Hamilton reprendra dès le mois de septembre le cours de ses travaux. Au train où vont les découvertes, gageons que l’on verra prochainement se lever les derniers voiles entourant le royaume de l’invisible et que l’on établira enfin, de manière positive et définitive, que l’âme humaine survit bel et bien à la mort physique du corps.

« Pour le Toronto Daily News – et nous lui en exprimons nos plus vifs remerciements –, le Dr Hamilton a bien voulu revenir sur le déroulement des séances de ces dernières semaines. Il nous a également confié quelques extraits des notes, établies durant les réunions, où sont retranscrits, entre autres choses, les incroyables dialogues échangés entre individus de chair et d’os et esprits subtils venus de l’autre monde. Ainsi pourra-t-on se faire une idée plus précise de la réalité des matérialisations, et, pour les plus défiants d’entre nos concitoyens, juger du degré de sérieux et de minutie avec lequel le groupe de Winnipeg a conduit ses expérimentations. »

ORGANISATION MINUTIEUSE DES SEANCES

« Afin d’aider le lecteur à se représenter le décor des réunions, précisons, avant d’entrer dans le vif du sujet, que celles-ci se tiennent dans une pièce spécialement aménagée au deuxième étage de la demeure de Thomas G. Hamilton, dans le centre-ville de Winnipeg. L’ameublement est composé invariablement de dix chaises en bois disposées en cercle autour d’une table plate de forme rectangulaire, en bois non verni, d’un phonographe posé sur une étagère au fond de la pièce et d’un cabinet noir, en bois également. Placés à deux angles différents, face au cabinet psychique, une batterie d’appareils photographiques et stéréoscopiques, munis de différents types d’objectifs, ainsi que des lampes au magnésium utilisées pour les flashs, sont en permanence prêts à être utilisés par l’opérateur grâce à un ingénieux système de déclenchement à distance.

« Comme nous l’a fait remarquer le Dr Hamilton, des communications d’un tel niveau de qualité ne furent possibles que grâce à la présence conjointe de trois médiums hors pair, dits “à effets physiques”, c’est-à-dire dotés de la capacité de produire de l’ectoplasme, cette substance semi-solide qui s’échappe du corps des vivants en certaines circonstances et qui sert d’habits aux entités éthérées. Il s’agit en l’occurrence de Miss Mary Marshall, désignée dans les comptes rendus de séance sous le pseudonyme d’ “Aube” ; de sa belle-soeur, Mrs Susan Marshall, désignée sous le pseudonyme de “Mercedes” ; et d’un jeune homme dont nous respectons le désir d’anonymat et qui se fait appeler “Ewan”.

« Outre les trois médiums précités et le Dr Hamilton, les autres personnes présentes aux séances étaient W. B. Cooper, l’homme d’affaires bien connu, H. A. Reed, ingénieur du téléphone à la Manitoba Telephone System, qui a contribué à l’équipement et à la maintenance technique des appareils photographiques et phonographiques, James Archibald Hamilton, le frère du Dr Hamilton, le Dr Bruce Chown, pédiatre au Children’s Hospital de Winnipeg, Lillian Hamilton, l’épouse du Dr Hamilton, et l’homme d’affaires John D. MacDonald. »

SEANCE DU 6 MARS 1932 :

C’EST LA QUE TOUT A COMMENCE !

« Dans la terminologie spirite, un guide psychique est l’esprit d’un mort qui, lors d’une séance, communique avec les vivants par la bouche du médium en transe et sert lui-même d’intermédiaire pour entrer en relation avec d’autres esprits. Pour améliorer la qualité des communications, le Dr Hamilton travaille souvent avec plusieurs médiums, ce qui fait qu’un même guide peut, lors d’une séance, s’exprimer successivement grâce à deux ou trois médiateurs différents. Aussi, par commodité, l’habitude a été prise de désigner un guide psychique en accolant son nom (quand on le connaît !) à celui du médium dont il emprunte l’appareil vocal. Ainsi, dans les lignes qui vont suivre, “Walter-Aube” désigne l’entité qui se fait appeler “Walter” et qui parle par la bouche du médium Aube. Mais Walter peut subitement décider de s’exprimer par l’intermédiaire du médium Ewan ou du médium Mercedes. On le désignera alors sous le nom de “Walter-Ewan” ou “Walter-Mercedes”.

« Lors de la séance du 6 mars dernier – la deux cent quatre-vingt-sixième de la série des matérialisations –, le groupe Hamilton a établi pour la première fois le contact avec une entité prétendant être l’esprit d’Arthur Conan Doyle. Ce jour-là, une excellente masse différenciée a été enregistrée sur une plaque photographique.

« Voici un extrait des notes prises durant la séance :

« Ewan entre en transe.

« WALTER-EWAN : “Mercedes, va t’asseoir de l’autre côté du cabinet, près d’Aube. Attention de ne pas lâcher sa main.”

« Mercedes, parfaitement consciente, s’assied à côté d’Aube, près du cabinet noir. La demiheure suivante est occupée par une séquence d’association d’idées entre le Dr Chown et la personnalité psychique qui parle par la bouche d’Ewan. Les appareils photographiques ont été vérifiés avant que la séance ne commence.

« À 9 h 30, Walter demande au Dr Chown s’il est prêt à prendre une photo.

« À 9 h 31, Aube se tient debout, soulève sa main droite, la place au-dessus de son sein et parle d’une voix profonde, calme, caractéristique de l’élocution du contrôleur Black Hawk 1.

« BLACK HAWK-AUBE : “Bonsoir, mes amis. Le visage pâle (Walter) était avec vous, et il est toujours ici. Il essaie de faire quelque chose pour vous, et il espère que les conditions seront satisfaisantes. Il m’a demandé de vérifier que le médium reste debout. Il s’assiéra dès qu’il vous aura délivré le message. De ce que je peux voir, ce ne sera plus très long…”

« (À cet instant, l’entité Black Hawk cesse de contrôler le médium.)

« À 9 h 43, AUBE (en transe, articulant lentement) dit : “Un, deux, trois, quatre !”

« À quatre, le flash est déclenché. La prise de vue semble avoir fait une forte impression sur le médium, car il respire difficilement.

« À 9 h 47, Aube recompte de nouveau jusqu’à quatre.

« Dr CHOWN : “Désolé, nous n’étions prêts que pour un flash.”

« WALTER-AUBE : “Oh, je pensais que vous étiez prêts pour deux. Placez le médium sur le plancher, s’il vous plaît (Ewan est placé sur le sol). Merci. Combien de temps vous faut-il pour être prêt ?”

« Dr CHOWN : “Je ne pourrai pas ce soir. Nous aurions dû recevoir de nouvelles plaques. Le Dr Hamilton les a commandées, mais je ne sais pas quand nous les aurons.”

« WALTER-AUBE : “Bien, au moins nous avons une image.”

« Dr CHOWN : “Si nous obtenons une bonne prise de vue, nous vous serons très reconnaissants.”

« La plaque photographique montre très nettement une masse ectoplasmique sortant de la bouche du médium et s’écoulant vers le bas, d’environ huit à dix pouces de longueur. Sur la partie supérieure de cette masse blanchâtre, on distingue deux foyers en forme d’yeux relativement bien formés, avec des pupilles légèrement dilatées. Des points plus sombres peuvent être vus dans chaque globe. Le contour de la masse claire est bien défini au niveau du sourcil gauche, tandis que le contour au niveau du sourcil droit est cassé par une ombre au-dessus du coin externe de l’oeil. Dans la section inférieure de l’ectoplasme, on distingue de manière assez imparfaite un visage avec une chevelure. »

SEANCE DU 17 AVRIL 1932 :

UN MESSAGE EN ECRITURE AUTOMATIQUE


« Six semaines plus tard, le 17 avril, par le biais de Mercedes, en transe, le texte suivant fut délivré en écriture automatique : “Le pensionnaire est sorti de sa boîte. Il faut absolument qu’il y retourne ! Absolument ! A. C. D.”

« Le message est obscur. Ni Walter ni aucun des autres esprits opérateurs présents ce jour-là n’ont été en mesure de le rendre intelligible. Ils ont en outre laissé entendre au groupe que l’entité qui prétendait être Doyle affichait une extrême agitation et semblait dans l’incapacité de formuler un message clair et cohérent. Ils allaient cependant essayer de l’y aider.

« Ils ont insisté pour qu’un certain nombre de séances spéciales soient organisées avec des membres choisis. Ainsi, un petit groupe s’est réuni le 20 avril avec Aube, le 22 avril avec Ewan, et le groupe au complet s’est retrouvé le 24. Le 27 avril, un téléplasme de main a été enregistré. »

1 Black Hawk est le nom d’un autre guide psychique. Le terme de « contrôleur » sert à désigner une entité psychique capable de contrôler les séances. (Note de la rédaction du Toronto Daily News.)

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Voir également :
- Les portes du sommeil - Fabrice Bourland (2008), présentation et extrait

lundi, 13 mars 2006

Le monde perdu (The Lost World) - Arthur Conan Doyle - 1912

Londres au début du XXe siècle. Edward Malone, jeune journaliste un peu timide et peureux, est éperdument amoureux de Gladys Hungerton. Celle-ci est hélas totalement indifférente aux charmes de Edward, allant même lui déclarer qu'elle aime les hommes d'action et d'aventures, tout le contraire de ce pauvre Edward. Cependant en tant que journaliste, Edward va tenter de trouver des reportages dangereux à faire, afin d'impressioner sa bien-aimée. Son rédacteur en chef succombe à ses supplices et lui donne pour mission de couvrir une mission d'exploration qui sera menée dans les profondeurs hostiles de l'Amazonie. La mission sera dirigée par le Professeur Challenger, scientifique farfelu, souvent considéré comme charlatan par ses paires. Le but de la mission est en effet de découvrir une région dans laquelle vivraient encore des dinosaures. Malgré son scepticisme, Malone, décide de joindre les explorateurs qui partent aussitôt pour la jungle tropicale de l'Amazonie. Au bout de plusieurs jours de marche, les aventuriers atteignent un plateau élevé, qu'ils arrivent à grimper sans trop de mal, pour y trouver, à leur grande surprise, les dires du Professeur Challenger confirmés. Ce plateau surélevé, isolé du reste de la jungle, abrite en effet des dinosaures vivants, ainsi que des hommes-singes, correspondant au chaînon manquant de l'évolution humaine.

Le monde perdu, malgré son âge (écrit en 1912), n'a pas pris trop de rides. Et contrairement à de nombreux romans d'aventures du même genre, on est face à une intrigue fiable qui tient la route sur tout le long, avec des personnages plutôt bien développés, et avec de l'action efficace. Cependant, pour le lecteur d'aujourd'hui, certains points peuvent être dérangeants. Les personnages agissent comme il était attendu d'eux en 1912, mais l'ère victorienne est révolue et les mentalités ont bien changés. Il est à noter par exemple l'attitude méprisante de suprématie des aventuriers envers leurs guides indiens, la façon comme ils massacrent les hommes-singes ou alors les traitent en esclaves, et leur façon possessive de nommer toutes leurs découvertes (p.ex. le Lac Gladys) selon une pyramide hiérarchique dans laquelle l'Homme blanc anglo-saxon se trouve au sommet.

Sir Arthur Conan Doyle est surtout connu pour ces nouvelles mettant en scène le grand détective Sherlock Holmes. Cepenadant il est l'auteur de très nombreux autres textes, que ce soient des récits d'aventures, historiques ou de science-fiction. En 1912, avec Le monde perdu il va notamment débuter une série de romans ayant le Professeur Challenger comme personnage principal.

Ce roman a été adapté de très nombreuses fois au cinéma, pour la première fois en 1925 par Harry O. Hoyt avec Wallace Berry dans le rôle du Professeur Challenger. Le titre a d'ailleurs été réutilisé par Michael Crichton à la suite de son roman Jurassic Parc. Cependant les deux histoires, sauf le fait qu'elles font intervenir des dinosaures vivants, n'ont rien en commun.

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 Voir également :
- Une étude en rouge (A Study in Scarlet) - Arthur Conan Doyle (1887), présentation et extrait

13:32 Écrit par Marc dans Doyle, Arthur Conan | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : arthur conan doyle, fantastique, romans d aventures, litterature britannique | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!