lundi, 14 février 2011

Heureux qui comme Ulysse, ou le premier voyage - Jean-Sébastien Blanck - 2010

jean-sebastien blanck, litterature francaise, romans jeunesse, antiquite, mythologie, Ulysse, heureux qui comme ulysse, ou le premier voyageIl y a 3000 ans de cela. A Célinthe, une île du Péloponnèse vit un chat qui poussé par sa curiosité embarque sur un bateau de pêcheurs. Lors d’une terrible tempête celui-ci hélas se perd en mer. Et pour rentrer chez eux, ces braves pêcheurs devront affronter mille et uns dangers à travers cette mer Méditerranée qui les conduiront jusqu’en Egypte, à le remontée du Nil et même jusqu’aux légendaires royaumes de Saba et de Salomon.

Faisant référence à l’Histoire et à la mythologie tout en y intégrant de nombreuses légendes de la Méditerranée, l’auteur de romans jeunesse Jean-Sébastien Blanck recrée avec Heureux qui comme Ulysse une incroyable odyssée pleine d’aventures empruntant à la fois à l’oeuvre de Homère et d’autres histoires telles que Sinbad le marin ou encore Jason et les Argonautes. C’est passionnant, riche et magnifiquement illustré par le dessinateur Sébastien Giacobino, au point où chaque planche devient source d’inspiration et de rêve aux yeux  de tout lecteur qui s’y perdra. Et à travers ce monde de légendes l’auteur invite son lecteur à une belle initiation, ce roman se présentant comme une allégorie sur la vie et son apprentissage, sur ce qu’elle nous impose et notre capacité à maîtriser notre destin.

Ce magnifique roman paraît en 2010 aux éditions Alzabane dans la collection Histoires d’en rêver, une collection idéale pour petits et grands, mais plus spécifiquement pour tous les élèves de 5ème et de 6ème.

Heureux qui comme Ulysse, ou le premier voyage de Jean-Sébastien Blanck représente une belle plongée dans l’univers légendaire de l’Antiquité, ainsi qu’un beau roman initiatique plus particulièrement dédié aux plus jeunes, mais qui ravira également les plus grands.

A découvrir !

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Extrait
:
quelques planches prises au hasard


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Présente édition : Editions Alzabane, 5 octobre 2010, 110 pages

Voir également :
Les Maîtres Parleurs - Jean-Sébastien Blanck et Jonathan Bousmar (2009), présentation
Ils ne sont pas comme nous - Jean-Sébastien Blanck et José Ignacio Fernandez (2009), présentation et extrait

mardi, 26 janvier 2010

Acté - Alexandre Dumas - 1838

bibliotheca acte

L’an 57 à Corinthe. Les jeux néméens vont être lancés. Les concurrents de tout bord affluent. Parmi eux, se trouve le beau et fort Lucius, qui dès son arrivée à Corinthe tombe sous le charme de la jolie et ravissante Acté. Elle ne peut résister longtemps aux avances du jeune homme, et lorsque celui-ci remporte haut la main tous les prix des jeux, elle repart avec lui pour Rome. Elle regrette cependant de laisser derrière elle son père et sa patrie, mais son amour pour Lucius est plus fort que tout.
Toutefois, lors leur voyage elle se rend vite compte qu’un certain mystère plane autour de Lucius. Celui-ci semble lui cacher quelque chose. Arrivée à Rome, la vérité éclate : Lucius n’est autre que l’Empereur romain, plus connu sous le nom de Néron, un nom toujours associé à la crainte et à la terreur. Elle devra se faire, malgré elle, à la vie de cour qui l’attend. Mais très vite elle n’en peut plus de toute cette vie de débauche faite d’orgies que mène son amant. Elle essaye alors de s'assurer la protection d'Agrippine, la mère de Néron. Mais celle-ci, en délicatesse avec son fils, échappe de justesse avec Acté au naufrage de son bateau avant d'être assassinée sur ordre de Néron. Acté est recueillie par Paul, apôtre du Christ, qui la conduit dans les Catacombes de Rome, endroit d'asile pour les opprimés de toutes sortes.
La cruauté de Néron s'accentue encore avec l'assassinat de son épouse, puis de sa maîtresse, l'incendie de Rome... Les persécutions des chrétiens s'intensifient.
Acté essaye en vain d’intervenir auprès de Néron, mais rien n’y fait. Le règne de terreur de l’empereur est à son comble, et rien ne peut l’arrêter… si ce n’est sa propre chute. Car de partout les révoltes guettent. Et l’Empire est à deux doigts l’un de ses pires bouleversements…
 
Acté est un roman d’Alexandre Dumas qui paraît en 1838, donc bien avant ses grands succès littéraires que ce sont entre autres Les trois mousquetaires (1844) et Le comte de Monte-Cristo (1844-1845). C’est aussi l’un des rares romans de Dumas, pourtant spécialiste du roman historique, à se dérouler dans l’antiquité.
Ce roman n’est certainement pas l’un des plus réussis du grand auteur, mais réserve quand même quelques bonnes surprises au lecteur. Le fond historique est très convaincant (le règne cruel de Néron) et les différents personnages historiques ou non fonctionnent parfaitement. Il est à noter qu’un doute existe sur le personnage d’Acté qui selon Tacite était une esclave affranchie et non une vierge grecque de Corinthe. L’histoire de cet amour tragique est plutôt émouvante, et réussit à accrocher le lecteur au destin d’Acté.
 
En bref, Acté est une œuvre peu connue d’Alexandre Dumas mais qui a tout pour constituer un excellent roman historique.

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Extrait :

Chapitre I

Le 7 du mois de mai, que les Grecs appellent thargélion, l’an 57 du Christ et 810 de la fondation de Rome, une jeune fille de quinze à seize ans, grande, belle et rapide comme la Diane chasseresse, sortait de Corinthe par la porte occidentale, et descendait vers la plage : arrivée à une petite prairie, bordée d’un côté par un bois d’oliviers, et de l’autre par un ruisseau ombragé d’orangers et de lauriers-roses, elle s’arrêta et se mit à chercher des fleurs. Un instant elle balança entre les violettes et les glaïeuls que lui offrait l’ombrage des arbres de Minerve, et les narcisses et les nymphéas qui s’élevaient sur les bords du petit fleuve ou flottaient à sa surface ; mais bientôt elle se décida pour ceux-ci, et, bondissant comme un jeune faon, elle courut vers le ruisseau.
 
Arrivée sur ses rives, elle s’arrêta ; la rapidité de sa course avait dénoué ses longs cheveux ; elle se mit à genoux au bord de l’eau, se regarda dans le courant, et sourit en se voyant si belle. C’était en effet une des plus ravissantes vierges de l’Achaïe, aux yeux noirs et voluptueux, au nez ionien et aux lèvres de corail ; son corps, qui avait à la fois la fermeté du marbre et la souplesse du roseau, semblait une statue de Phidias animée par Prométhée ; ses pieds seuls, visiblement trop petits pour porter le poids de sa taille, paraissaient disproportionnés avec elle, et eussent été un défaut, si l’on pouvait songer à reprocher à une jeune fille une semblable imperfection : si bien que la nymphe Pyrène, qui lui prêtait le miroir de ses larmes, toute femme qu’elle était, ne put se refuser à reproduire son image dans toute sa grâce et dans toute sa pureté. Après un instant de contemplation muette, la jeune fille sépara ses cheveux en trois parties, fit deux nattes de ceux qui descendaient le long des tempes, les réunit sur le sommet de la tête, les fixa par une couronne de laurier-rose et de fleurs d’oranger qu’elle tressa à l’instant même ; et laissant flotter ceux qui, retombaient par derrière, comme la crinière du casque de Pallas, elle se pencha sur l’eau pour étancher la soif qui l’avait attirée vers cette partie de la prairie, mais qui, toute pressante qu’elle était, avait cependant cédé à un besoin plus pressant encore, celui de s’assurer qu’elle était toujours la plus belle des filles de Corinthe. Alors la réalité et l’image se rapprochèrent insensiblement l’une de l’autre ; on eût dit deux sœurs, une nymphe et une naïade, qu’un doux embrassement allait unir : leurs lèvres se touchèrent dans un bain humide, l’eau frémit, et une légère brise, passant dans les airs comme un souffle de volupté, fit pleuvoir sur le fleuve une neige rose et odorante que le courant emporta vers la mer.
 
En se relevant, la jeune fille porta les yeux sur le golfe, et resta un instant immobile de curiosité : une galère à deux rangs de rames, à la carène dorée et aux voiles de pourpre, s’avançait vers la plage, poussée par le vent qui venait de Délos ; quoiqu’elle fût encore éloignée d’un quart de mille, on entendait les matelots qui chantaient un chœur à Neptune : La jeune fille reconnut le mode phrygien, qui était consacré aux hymnes religieux ; seulement, au lieu des voix rudes des mariniers de Calydon ou de Céphalonie, les notes qui arrivaient jusqu’à elle, quoique dispersées et affaiblies par la brise, étaient savantes et douces à l’égal de celles que chantaient les prêtresses d’Apollon. Attirée par cette mélodie, la jeune Corinthienne se leva, brisa quelques branches d’oranger et de laurier-rose destinées à faire une seconde couronne qu’elle comptait déposer à son retour dans le temple de Flore, à laquelle le mois de mai était consacré ; puis d’un pas lent, curieux et craintif à la fois, elle s’avança vers le bord de la mer, tressant les branches odorantes qu’elle avait rompues au bord du ruisseau.
 
Cependant la birème s’était rapprochée, et maintenant la jeune fille pouvait non seulement entendre les voix, mais encore distinguer la figure des musiciens : le chant se composait d’une invocation à Neptune, chantée par un seul coryphée avec une reprise en chœur, d’une mesure si douce et si balancée, qu’elle imitait le mouvement régulier des matelots se courbant sur leurs rames et des rames retombant à la mer. Celui qui chantait seul, et qui paraissait le maître du bâtiment, se tenait debout à la proue et s’accompagnait d’une cythare à trois cordes, pareille à celle que les statuaires mettent aux mains d’Euterpe, la muse de l’harmonie : à ses pieds était couché, couvert d’une longue robe asiatique, un esclave dont le vêtement appartenait également aux deux sexes ; de sorte que la jeune fille ne put distinguer si c’était un homme ou une femme, et, à côté de leurs bancs, les rameurs mélodieux étaient debout et battaient des mains en mesure, remerciant Neptune du vent favorable qui leur faisait ce repos.
 
Ce spectacle, qui deux siècles auparavant aurait à peine attiré l’attention d’un enfant cherchant des coquillages parmi les sables de la mer, excita au plus haut degré l’étonnement de la jeune fille. Corinthe n’était plus à cette heure ce qu’elle avait été du temps de Sylla : la rivale et la sœur d’Athènes. Prise d’assaut l’an de Rome 608 par le consul Mummius, elle avait vu ses citoyens passés au fil de l’épée, ses femmes et ses enfants vendus comme esclaves, ses maisons brûlées, ses murailles détruites, ses statues envoyées à Rome, et ses tableaux, de l’un desquels Attale avait offert un million de sesterces, servir de tapis à ces soldats romains que Polybe trouva jouant aux dés sur le chef-d’œuvre d’Aristide. Rebâtie quatre-vingts ans après par Jules César, qui releva ses murailles et y envoya une colonie romaine, elle s’était reprise à la vie, mais était loin encore d’avoir retrouvé son ancienne splendeur. Cependant le proconsul romain, pour lui rendre quelque importance, avait annoncé, pour le 10 du mois de mai et les jours suivants, des jeux néméens, isthmiques et floraux, où il devait couronner le plus fort athlète, le plus adroit cocher et le plus habile chanteur. Il en résultait que depuis quelques jours une foule d’étrangers de toutes nations se dirigeaient vers la capitale de l’Achaïe, attirés soit par la curiosité, soit par le désir de remporter les prix : ce qui rendait momentanément à la ville, faible encore du sang et des richesses perdus, l’éclat et le bruit de ses anciens jours. Les uns étaient arrivés sur des chars, les autres sur des chevaux ; d’autres, enfin, sur des bâtiments qu’ils avaient loués ou fait construire ; mais aucun de ces derniers n’était entré dans le port sur un aussi riche navire que celui qui, en ce moment touchait la plage que se disputèrent autrefois dans leur amour pour elle Apollon et Neptune.
 
À peine eut-on tiré la birème sur le sable, que les matelots appuyèrent à sa proue un escalier en bois de citronnier incrusté d’argent et d’airain, et que le chanteur, jetant sa cythare sur ses épaules, descendit, s’appuyant sur l’esclave que nous avons vu couché à ses pieds. Le premier était un beau jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la barbe dorée : il était vêtu d’une tunique de pourpre, d’une clamyde bleue étoilée d’or, et portait autour du cou, nouée par devant, une écharpe dont les bouts flottants retombaient jusqu’à sa ceinture. Le second paraissait plus jeune de dix années à peu près. C’était un enfant touchant à peine à l’adolescence, à la démarche lente, et à l’air triste et souffrant ; cependant la fraîcheur de ses joues eût fait honte au teint d’une femme, la peau rosée et transparente aurait pu le disputer en finesse avec celle des plus voluptueuses filles de la molle Athènes, et sa main blanche et potelée semblait, par sa forme et par sa faiblesse, bien plus destinée à tourner un fuseau ou à tirer une aiguille, qu’à porter l’épée ou le javelot, attributs de l’homme et du guerrier. Il était, comme nous l’avons dit, vêtu d’une robe blanche, brodée de palmes d’or, qui descendait au-dessous du genou ; ses cheveux flottants tombaient sur ses épaules découvertes, et, soutenu par une chaîne d’or, un petit miroir entouré de perles pendait à son cou.
 
Au moment où il allait toucher la terre, son compagnon l’arrêta vivement ; l’adolescent tressaillit.
 
- Qu’y a-t-il maître ? dit-il d’une voix douce et craintive.
 
- Il y a que tu allais toucher le rivage du pied gauche, et que par cette imprudence tu nous exposais à perdre tout le fruit de mes calculs, grâce auxquels nous sommes arrivés le jour des nones, qui est de bon augure.
 
- Tu as raison, maître, dit l’adolescent ; et il toucha la plage du pied droit ; son compagnon en fit autant.
 
- Étranger, dit, s’adressant au plus âgé des deux voyageurs, la jeune fille qui avait entendu ces paroles prononcées dans le dialecte ionien, la terre de la Grèce, de quelque pied qu’on la touche, est propice à quiconque l’aborde avec des intentions amies : c’est la terre des amours, de la poésie et des combats ; elle a des couronnes pour les amants, pour les poètes et pour les guerriers. Qui que tu sois, étranger, accepte celle-ci en attendant celle que tu viens chercher, sans doute.
 
Le jeune homme prit vivement et mit sur sa tête la couronne que lui présentait la Corinthienne.
 
- Les dieux nous sont propices, s’écria-t-il. Regarde, Sporus, l’oranger, ce pommier des Hespérides, dont les fruits d’or ont donné la victoire à Hippomène, en ralentissant la course d’Atalante, et le laurier-rose, l’arbre cher à Apollon. Comment t’appelles-tu, prophétesse de bonheur ?
 
- Je me nomme Acté, répondit en rougissant la jeune fille.
 
- Acté ! s’écria le plus âgé des deux voyageurs. Entends-tu, Sporus ? Nouveau présage : Acté, c’est-à-dire la rive. Ainsi la terre de Corinthe m’attendait pour me couronner.
 
- Qu’y-a-t-il là d’étonnant ? n’es-tu pas prédestiné, Lucius, répondit l’enfant.
 
- Si je ne me trompe, demanda timidement la jeune fille, tu viens pour disputer un des prix offerts aux vainqueurs par le proconsul romain.
 
- Tu as reçu le talent de la divination en même temps que le don de la beauté, dit Lucius.
 
- Et sans doute tu as quelque parent dans la ville ?
 
- Toute ma famille est à Rome.
 
- Quelque ami, peut-être ?
 
- Mon seul ami est celui que tu vois, et, comme moi, il est étranger à Corinthe.
 
- Quelque connaissance, alors ?
 
- Aucune.
 
- Notre maison est grande, et mon père est hospitalier, continua la jeune fille ; Lucius daignera-t-il nous donner la préférence ? nous prierons Castor et Pollux de lui être favorables.
 
- Ne serais-tu pas leur sœur Hélène, jeune fille ? interrompit Lucius en souriant. On dit qu’elle aimait à se baigner dans une fontaine qui ne doit pas être bien loin d’ici. Cette fontaine avait sans doute le don de prolonger la vie et de conserver la beauté. C’est un secret que Vénus aura révélé à Pâris, et que Pâris t’aura confié. S’il en est ainsi, conduis-moi à cette fontaine, belle Acté : car, maintenant que je t’ai vue, je voudrais vivre éternellement, afin de te voir toujours.
 
- Hélas ! je ne suis point une déesse, répondit Acté, et la source d’Hélène n’a point ce merveilleux privilège ; au reste, tu ne t’es pas trompé sur sa situation, la voilà à quelques pas de nous, qui se précipite à la mer du haut d’un rocher.
 
- Alors, ce temple qui s’élève près d’elle est celui de Neptune ?
 
- Oui, et cette allée bordée de pins mène au stade. Autrefois, dit-on, en face de chaque arbre s’élevait une statue ; mais Mummius les a enlevées, et elles ont à tout jamais quitté ma patrie pour la tienne. Veux-tu prendre cette allée, Lucius, continua en souriant la jeune fille, elle conduit à la maison de mon père.
 
- Que penses-tu de cette offre, Sporus ? dit le jeune homme, changeant de dialecte et parlant la langue latine.
 
- Que ta fortune ne t’a pas donné le droit de douter de ta constance.
 
- Eh bien ! fions-nous donc à elle cette fois encore, car jamais elle ne s’est présentée sous une forme plus entraînante et plus enchanteresse.
 
Alors, changeant d’idiome et revenant au dialecte ionien, qu’il parlait avec la plus grande pureté :
 
« Conduis-nous, jeune fille, dit Lucius, car nous sommes prêts à te suivre ; et toi, Sporus, recommande à Lybicus de veiller sur Phoebé.
 
Acté marcha la première, tandis que l’enfant, pour obéir à l’ordre de son maître, remontait sur le navire. Arrivé au stade, elle s’arrêta :
 
- Vois, dit-elle à Lucius, voici le gymnase. Il est tout prêt et sablé, car c’est après-demain que les jeux commencent, et ils commencent par la lutte. À droite, de l’autre côté du ruisseau, à l’extrémité de cette allée de pins, voici l’hippodrome ; le second jour, comme tu le sais, sera consacré à la course des chars. Puis enfin, à moitié chemin de la colline dans la direction de la citadelle, voici le théâtre où se disputera le prix du chant : quelle est celle des trois couronnes que compte disputer Lucius ?
 
– Toutes trois, Acté.
 
- Tu es ambitieux, jeune homme.
 
- Le nombre trois plaît aux dieux, dit Sporus qui venait de rejoindre son compagnon, et les voyageurs, guidés par leur belle hôtesse, continuèrent leur chemin.
 
En arrivant près de la ville, Lucius s’arrêta :
 
- Qu’est-ce que cette fontaine, dit-il, et quels sont ces bas-reliefs brisés ? Ils me paraissent du plus beau temps de la Grèce.
 
- Cette fontaine est celle de Pyrène, dit Acté ; sa fille fut tuée par Diane à cet endroit même, et la déesse, voyant la douleur de la mère, la changea en fontaine sur le corps même de l’enfant qu’elle pleurait. Quant aux bas reliefs, ils sont de Lysippe, élève de Phidias.
 
- Regarde donc, Sporus, s’écria avec enthousiasme le jeune homme à la lyre ; regarde, quel modèle ! quelle expression ! c’est le combat d’Ulysse contre les amants de Pénélope, n’est-ce pas ? Vois donc comme cet homme blessé meurt bien, comme il se tord, comme il souffre ; le trait l’a atteint au dessous du cœur : quelques lignes plus haut, il n’y avait point d’agonie. Oh ! le sculpteur était un habile homme, et qui savait son métier. Je ferai transporter ce marbre à Rome ou à Naples, je veux l’avoir dans mon atrium. Je n’ai jamais vu d’homme vivant mourir avec plus de douleur.
 
- C’est un des restes de notre ancienne splendeur, dit Acté. La ville en est jalouse et fière, et, comme une mère qui a perdu ses plus beaux enfants, elle tient à ceux qui lui restent. Je doute, Lucius, que tu sois assez riche pour acheter ce débris.
 
- Acheter ! répondit Lucius avec une expression indéfinissable de dédain ; à quoi bon acheter, lorsque je puis prendre ? Si je veux ce marbre, je l’aurai, quand bien même Corinthe tout entière dirait non.
 
Sporus serra la main de son maître.
 
- À moins cependant, continua celui-ci, que la belle Acté ne me dise qu’elle désire que ce marbre demeure dans sa patrie.
 
- Je comprends aussi peu ton pouvoir que le mien, Lucius, mais je ne t’en remercie pas moins. Laisse-nous nos débris, Romain, et n’achève pas l’ouvrage de tes pères. Ils venaient en vainqueurs, eux : tu viens en ami, toi ; ce qui fut de leur part une barbarie serait de la tienne un sacrilège.
 
- Rassure-toi, jeune fille, dit Lucius : car je commence à m’apercevoir qu’il y a à Corinthe des choses plus précieuses à prendre que le bas-relief de Lysippe, qui, à tout considérer, n’est que du marbre. Lorsque Pâris vint à Lacédémone, ce ne fut point la statue de Minerve ou de Diane qu’il enleva, mais bien Hélène, la plus belle des Spartiates.
 
Acté baissa les yeux sous le regard ardent de Lucius, et, continuant son chemin, elle entra dans la ville : les deux Romains la suivirent.
 
Corinthe avait repris l’activité de ses anciens jours. L’annonce des jeux qui devaient y être célébrés avait attiré des concurrents, non seulement de toutes les parties de la Grèce, mais encore de la Sicile, de l’Égypte et de l’Asie. Chaque maison avait son hôte, et les nouveaux arrivants auraient eu grande peine à trouver un gîte, si Mercure, le dieu des voyageurs, n’eût conduit au devant d’eux l’hospitalière jeune fille. Ils traversèrent, toujours guidés par elle, le marché de la ville, où étaient étalés pêle-mêle le papyrus et le lin d’Égypte, l’ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrène, l’encens et la myrrhe de la Syrie, les tapis de Carthage, les dattes de la Phénicie, la pourpre de Tyr, les esclaves de la Phrygie, les chevaux de Sélinonte, les épées des Celtibères, et le corail et l’escarboucle des Gaulois. Puis, continuant leur chemin, ils traversèrent la place où s’élevait autrefois une statue de Minerve, chef-d’œuvre de Phidias, et que, par vénération pour l’ancien maître, on n’avait point remplacée ; prirent une des rues qui venaient y aboutir, et, quelques pas plus loin, s’arrêtèrent devant un vieillard debout sur le seuil de sa maison.
 
- Mon père, dit Acté, voici un hôte que Jupiter vous envoie ; je l’ai rencontré au moment où il débarquait, et je lui ai offert l’hospitalité.
 
- Sois le bienvenu, jeune homme à la barbe d’or, répondit Amyclès : et, poussant d’une main la porte de sa maison, il tendit l’autre à Lucius.

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Voir également :
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation
- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation

dimanche, 03 janvier 2010

Le roman de la momie - Théophile Gautier - 1858

le roman de la momie

A la fin du XIXème siècle, un jeune aristocrate anglais, Lord Evandale, et un savant allemand, le docteur Rumphius, découvrent une tombe datant de l'Egypte ancienne non loin du Nil, dans la vallée de Biban-el-Molouk. Aidé du chercheur grec Argyropoulos, les égyptologues se rendent vite compte que depuis plus de 3500 ans nul n'a foulé le sol des chambres funéraires où repose le sarcophage d'un pharaon. La tombe était inviolée jusqu'à présent. Mais quand s'ouvre le lourd couvercle de basalte noir, les deux hommes trouvent, à leur grande stupéfaction, la momie parfaitement conservée d'une jeune fille à la beauté magnifique. Un manuscrit, en hiéroglyphes, posé dans le sarcophage va faire découvrir aux égyptologues la tragique histoire de cette femme, du nom de Tahoser, aimée par le Pharaon à son époque alors qu'elle en aimait un autre.

Le roman de la momie de l'écrivain français Théophile Gautier est paru en 1858, classique de son oeuvre, qui mêle habilement tragédie amoureuse et roman historique. Théophile Gautier a composé Le Roman de la Momie comme une rêverie orientaliste, mais fondée sur une solide documentation. Il s'est en particulier beaucoup inspiré du savant ouvrage d'Ernest Feydeau, Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens (1858). Le Roman de la Momie parut d'abord en feuilleton dans le Moniteur universel, du 11 mars au 16 mai 1857, puis chez Hachette en 1858.
Le style d'écriture de Théophile Gautier a toutefois beaucoup vieilli de nos jours, cela surtout par les très nombreuses descriptions faites, mais reste toujours magnifique. Et ce roman, tout comme de nombreuses autres nouvelles de l'auteur, est depuis sa parution devenu un grand classique de la littérature.

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Extrait :

Prologue

« J'ai un pressentiment que nous trouverons dans la vallée de Biban-el-Molouk une tombe inviolée, disait à un jeune Anglais de haute mine un personnage beaucoup plus humble, en essuyant d'un gros mouchoir à carreaux bleus son front chauve où perlaient des gouttes de sueur, comme s'il eût été modelé en argile poreuse et rempli d'eau ainsi qu'une gargoulette de Thèbes.

- Qu'Osiris vous entende, répondit au docteur allemand le jeune lord : c'est une invocation qu'on peut se permettre en face de l'ancienne Diospolis magna ; mais bien des fois déjà nous avons été déçus ; les chercheurs de trésors nous ont toujours devancés.

- Une tombe que n'auront fouillée ni les rois pasteurs, ni les Mèdes de Cambyse, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Arabes, et qui nous livre ses richesses intactes et son mystère vierge, continua le savant en sueur avec un enthousiasme qui faisait pétiller ses prunelles derrière les verres de ses lunettes bleues.

- Et sur laquelle vous publierez une dissertation des plus érudites, qui vous placera dans la science à côté des Champollion, des Rosellini, des Wilkinson, des Lepsius et des Belzoni, dit le jeune lord.

- Je vous la dédierai, milord, je vous la dédierai : car sans vous qui m'avez traité avec une munificence royale, je n'aurais pu corroborer mon système par la vue des monuments, et je serais mort dans ma petite ville d'Allemagne sans avoir contemplé les merveilles de cette terre antique », répondit le savant d'un ton ému.

Cette conversation avait lieu non loin du Nil, à l'entrée de la vallée de Biban-el-Molouk, entre le Lord Evandale, monté sur un cheval arabe, et le docteur Rumphius, plus modestement juché sur un âne dont un fellah bâtonnait la maigre croupe ; la cange qui avait amené les deux voyageurs, et qui pendant leur séjour devait leur servir de logement, était amarrée de l'autre côté du Nil, devant le village de Louqsor, ses avirons parés, ses grandes voiles triangulaires roulées et liées aux vergues. Après avoir consacré quelques jours à la visite et à l'étude des stupéfiantes ruines de Thèbes, débris gigantesques d'un monde démesuré, ils avaient passé le fleuve sur un sandal (embarcation légère du pays), et se dirigeaient vers l'aride chaîne qui renferme dans son sein, au fond de mystérieux hypogées, les anciens habitants des palais de l'autre rive. Quelques hommes de l'équipage accompagnaient à distance Lord Evandale et le docteur Rumphius, tandis que les autres, étendus sur le pont à l'ombre de la cabine, fumaient paisiblement leur pipe tout en gardant l'embarcation.

Lord Evandale était un de ces jeunes Anglais irréprochables de tout point, comme en livre à la civilisation la haute vie britannique : il portait partout avec lui la sécurité dédaigneuse que donnent une grande fortune héréditaire, un nom historique inscrit sur le livre du Peerage and Baronetage, cette seconde Bible de l'Angleterre, et une beauté dont on ne pouvait rien dire, sinon qu'elle était trop parfaite pour un homme. En effet, sa tête pure, mais froide, semblait une copie en cire de la tête du Méléagre ou de l'Antinoüs. Le rose de ses lèvres et de ses joues avait l'air d'être produit par du carmin et du fard, et ses cheveux d'un blond foncé frisaient naturellement, avec toute la correction qu'un coiffeur émérite ou un habile valet de chambre eussent pu leur imposer. Cependant le regard ferme de ses prunelles d'un bleu d'acier et le léger mouvement de sneer qui faisait proéminer sa lèvre inférieure corrigeaient ce que cet ensemble aurait eu de trop efféminé.

Membre du club des Yachts, le jeune lord se permettait de temps à autre le caprice d'une excursion sur son léger bâtiment appelé Puck, construit en bois de teck, aménagé comme un boudoir et conduit par un équipage peu nombreux, mais composé de marins choisis. L'année précédente il avait visité l'Islande ; cette année il visitait l'Égypte, et son yacht l'attendait dans la rade d'Alexandrie ; il avait emmené avec lui un savant, un médecin, un naturaliste, un dessinateur et un photographe, pour que sa promenade ne fût pas inutile ; lui-même était fort instruit, et ses succès du monde n'avaient pas fait oublier ses triomphes à l'université de Cambridge. Il était habillé avec cette rectitude et cette propreté méticuleuse caractéristique des Anglais qui arpentent les sables du désert dans la même tenue qu'ils auraient en se promenant sur la jetée de Ramsgate ou sur les larges trottoirs du West-End. Un paletot, un gilet et un pantalon de coutil blanc, destiné à répercuter les rayons solaires, composaient son costume, que complétaient une étroite cravate bleue à pois blancs, et un chapeau de Panama d'une extrême finesse garni d'un voile de gaze.

Rumphius, l'égyptologue, conservait, même sous ce brûlant climat, l'habit noir traditionnel du savant avec ses pans flasques, son collet recroquevillé, ses boutons éraillés, dont quelques-uns s'étaient échappés de leur capsule de soie. Son pantalon noir luisait par places et laissait voir la trame ; près du genou droit, l'observateur attentif eût remarqué sur le fond grisâtre de l'étoffe un travail régulier de hachures d'un ton plus vigoureux, qui témoignait chez le savant de l'habitude d'essuyer sa plume trop chargée d'encre sur cette partie de son vêtement. Sa cravate de mousseline roulée en corde flottait lâchement autour de son col, remarquable par la forte saillie de ce cartilage appelé par les bonnes femmes la pomme d'Adam. S'il était vêtu avec une négligence scientifique, en revanche Rumphius n'était pas beau : quelques cheveux roussâtres, mélangés de fils gris, se massaient derrière ses oreilles écartées et se rebellaient contre le collet beaucoup trop haut de son habit; son crâne, entièrement dénudé, brillait comme un os et surplombait un nez d'une prodigieuse longueur, spongieux et bulbeux du bout, configuration qui, jointe aux disques bleuâtres formés par les lunettes à la place des yeux, lui donnait une vague apparence d'ibis, encore augmentée par l'enfoncement des épaules: aspect tout à fait convenable d'ailleurs et presque providentiel pour un déchiffreur d'inscriptions et de cartouches hiéroglyphiques. On eût dit un dieu ibiocéphale, comme on en voit sur les fresques funèbres, confiné dans un corps de savant par suite de quelque transmigration.

Le lord et le docteur cheminaient vers les rochers à pic qui enserrent la funèbre vallée de Biban-el-Molouk, la nécropole royale de l'ancienne Thèbes, tenant la conversation dont nous avons rapporté quelques phrases, lorsque, sortant comme un troglodyte de la gueule noire d'un sépulcre vide, habitation ordinaire des fellahs, un nouveau personnage, vêtu d'une façon assez théâtrale, fit brusquement son entrée en scène, se posa devant les voyageurs et les salua de ce gracieux salut des Orientaux, à la fois humble, caressant et digne.

C'était un Grec, entrepreneur de fouilles, marchand et fabricant d'antiquités, vendant du neuf au besoin à défaut de vieux. Rien en lui, d'ailleurs, ne sentait le vulgaire et famélique exploiteur d'étrangers. Il portait le tarbouch de feutre rouge, inondé par-derrière d'une longue houppe de soie floche bleue, et laissant voir, sous l'étroit liséré blanc d'une première calotte de toile piquée, des tempes rasées aux tons de barbe fraîchement faite. Son teint olivâtre, ses sourcils noirs, son nez crochu, ses yeux d'oiseau de proie, ses grosses moustaches, son menton presque séparé par une fossette qui avait l'air d'un coup de sabre lui eussent donné une authentique physionomie de brigand, si la rudesse de ses traits n'eût été tempérée par l'aménité de commande et le sourire servile du spéculateur fréquemment en rapport avec le public. Son costume était fort propre : il consistait en une veste cannelle soutachée en soie de même couleur, des cnémides ou guêtres d'étoffe pareille, un gilet blanc orné de boutons semblables à des fleurs de camomille, une large ceinture rouge et d'immenses grègues aux plis multipliés et bouffants.

Ce Grec observait depuis longtemps la cange à l'ancre devant Louqsor. A la grandeur de la barque, au nombre des rameurs, à la magnificence de l'installation, et surtout au pavillon d'Angleterre placé à la poupe, il avait subodoré avec son instinct mercantile quelque riche voyageur dont on pouvait exploiter la curiosité scientifique, et qui ne se contenterait pas des statuettes en pâte émaillée bleue ou verte, des scarabées gravés, des estampages en papier de panneaux hiéroglyphiques, et autres menus ouvrages de l'art égyptien.

Il suivait les allées et les venues des voyageurs à travers les ruines, et, sachant qu'ils ne manqueraient pas, après avoir satisfait leur curiosité, de passer le fleuve pour visiter les hypogées royaux, il les attendait sur son terrain, certain de leur tirer poil ou plume ; il regardait tout ce domaine funèbre comme sa propriété, et malmenait fort les petits chacals subalternes qui s'avisaient de gratter dans les tombeaux.

Avec la finesse particulière aux Grecs, d'après l'aspect de Lord Evandale, il additionna rapidement les revenus probables de Sa Seigneurie, et résolut de ne pas le tromper, calculant qu'il retirerait plus d'argent de la vérité que du mensonge. Aussi renonça-t-il à l'idée de promener le noble Anglais dans des hypogées déjà cent fois parcourus, et dédaigna-t-il de lui faire entreprendre des fouilles à des endroits où il savait qu'on ne trouverait rien, pour en avoir extrait lui-même depuis longtemps et vendu fort cher ce qu'il y avait de curieux. Argyropoulos (c'était le nom du Grec), en explorant les recoins de la vallée moins souvent sondés que les autres, parce que jusque-là les recherches n'avaient été suivies d'aucune trouvaille, s'était dit qu'à une certaine place, derrière des rochers dont l'arrangement semblait dû au hasard, existait certainement l'entrée d'une syringe masquée avec un soin tout particulier, et que sa grande expérience en ce genre de perquisition lui avait fait reconnaître à mille indices imperceptibles pour des yeux moins clairvoyants que les siens, clairs et perçants comme ceux des gypaètes perchés sur l'entablement des temples. Depuis deux ans qu'il avait fait cette découverte, il s'était astreint à ne jamais porter ses pas ni ses regards de ce côté-là, de peur de donner l'éveil aux violateurs de tombeaux.

« Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se livrer à quelques recherches ? » dit le Grec Argyropoulos dans une sorte de patois cosmopolite dont nous n'essaierons pas de reproduire la syntaxe bizarre et les consonances étranges, mais que s'imagineront sans peine ceux qui ont parcouru les Echelles du Levant et ont dû avoir recours aux services de ces drogmans polyglottes qui finissent par ne savoir aucune langue. Heureusement Lord Evandale et son docte compagnon connaissaient tous les idiomes auxquels Argyropoulos faisait des emprunts.

« Je puis mettre à votre disposition une centaine de fellahs intrépides qui, sous l'impulsion du courbach et du bacchich, gratteraient avec leurs ongles la terre jusqu'au centre. Nous pourrons tenter, si cela convient à Votre Seigneurie, de déblayer un sphinx enfoui, de désobstruer un naos, d'ouvrir un hypogée... » Voyant que le lord restait impassible à cette alléchante énumération, et qu'un sourire sceptique errait sur les lèvres du savant, Argyropoulos comprit qu'il n'avait pas affaire à des dupes faciles, et il se confirma dans l'idée de vendre à l'Anglais la trouvaille sur laquelle il comptait pour parfaire sa petite fortune et doter sa fille.

« Je devine que vous êtes des savants, et non de simples voyageurs, et que de vulgaires curiosités ne sauraient vous séduire, continua-t-il en parlant un anglais beaucoup moins mélangé de grec, d'arabe et d'italien. Je vous révélerai une tombe qui jusqu'ici a échappé aux investigations des chercheurs, et que nul ne connaît hors moi ; c'est un trésor que j'ai précieusement gardé pour quelqu'un qui en fût digne.

- Et à qui vous le ferez payer fort cher, dit le lord en souriant.

- Ma franchise m'empêche de contredire Votre Seigneurie : j'espère retirer un bon prix de ma découverte ; chacun vit, en ce monde, de sa petite industrie : je déterre des Pharaons, et je les vends aux étrangers. Le Pharaon se fait rare, au train dont on y va ; il n'y en a pas pour tout le monde.

L'article est demandé, et l'on n'en fabrique plus depuis longtemps.

- En effet, dit le savant, il y a quelques siècles que les colchytes, les paraschistes et les tarischeutes ont fermé boutique, et que les Memnonia, tranquilles quartiers des morts, ont été désertés par les vivants. » Le Grec, en entendant ces paroles, jeta sur l'Allemand un regard oblique; mais, jugeant au délabrement de ses habits qu'il n'avait pas voix délibérative au chapitre, il continua à prendre le lord pour unique interlocuteur.

« Pour un tombeau de l'antiquité la plus haute, milord, et que nulle main humaine n'a troublé depuis plus de trois mille ans que les prêtres ont roulé des rochers devant son ouverture, mille guinées, est-ce trop ? En vérité, c'est pour rien : car peut-être renferme-t-il des masses d'or, des colliers de diamants et de perles, des boucles d'oreilles d'escarboucle, des cachets en saphir, d'anciennes idoles de métal précieux, des monnaies dont on pourrait tirer un bon parti.
- Rusé coquin, dit Rumphius, vous faites valoir votre marchandise ; mais vous savez mieux que personne qu'on ne trouve rien de tel dans les sépultures égyptiennes. » Argyropoulos, comprenant qu'il avait affaire à forte partie, cessa ses hâbleries, et, se tournant du côté d'Evandale,

il lui dit :

« Eh bien, milord, le marché vous convient-il ?

- Va pour mille guinées, répondit le jeune lord, si la tombe n'a jamais été ouverte comme vous le prétendez ; et rien... si une seule pierre a été remuée par la pince des fouilleurs.

- Et à condition, ajouta le prudent Rumphius, que nous emporterons tout ce qui se trouvera dans le tombeau.

- J'accepte, dit Argyropoulos avec un air de complète assurance; Votre Seigneurie peut apprêter d'avance ses bank-notes et son or.

- Mon cher monsieur Rumphius, dit Lord Evandale à son acolyte, le vœu que vous formiez tout à l'heure me paraît près de se réaliser ; ce drôle semble sûr de son fait.

- Dieu le veuille ! répondit le savant en faisant remonter et redescendre plusieurs fois le collet de son habit le long de son crâne par un mouvement dubitatif et pyrrhonien ; les Grecs sont de si effrontés menteurs! Cretoe mendaces, affirme le dicton.

- Celui-ci est sans doute un Grec de la terre ferme, dit Lord Evandale, et je pense que pour cette fois seulement il a dit la vérité. » Le directeur des fouilles précédait le lord et le savant de quelques pas, en personne bien élevée et qui sait les convenances; il marchait d'un pas allègre et sûr, comme un homme qui se sent sur son terrain.

On arriva bientôt à l'étroit défilé qui donne entrée dans la vallée de Biban-el-Molouk. On eût dit une coupure pratiquée de main d'homme à travers l'épaisse muraille de la montagne, plutôt qu'une ouverture naturelle, comme si le génie de la solitude avait voulu rendre inaccessible ce séjour de la mort.

Sur les parois à pic de la roche tranchée, l'oeil discernait vaguement d'informes restes de sculptures rongés par le temps et qu'on eût pu prendre pour des aspérités de la pierre, singeant les personnages frustes d'un bas-relief à demi effacé.

Au-delà du passage, la vallée, s'élargissant un peu, présentait le spectacle de la plus morne désolation.

De chaque côté s'élevaient en pentes escarpées des masses énormes de roches calcaires, rugueuses, lépreuses, effritées, fendillées, pulvérulentes, en pleine décomposition sous l'implacable soleil. Ces roches ressemblaient à des ossements de mort calcinés au bûcher, bâillaient l'ennui de l'éternité par leurs lézardes profondes, et imploraient par leurs mille gerçures la goutte d'eau qui ne tombe jamais. Leurs parois montaient presque verticalement à une grande hauteur et déchiraient leurs crêtes irrégulières d'un blanc grisâtre sur un fond de ciel indigo presque noir, comme les créneaux ébréchés d'une gigantesque forteresse en ruine.
Les rayons du soleil chauffaient à blanc l'un des côtés de la vallée funèbre, dont l'autre était baigné de cette teinte crue et bleue des pays torrides, qui paraît invraisemblable dans les pays du Nord lorsque les peintres la reproduisent, et qui se découpe aussi nettement que les ombres portées d'un plan d'architecture.

La vallée se prolongeait, tantôt faisant des coudes, tantôt s'étranglant en défilés, selon que les blocs et les mamelons de la chaîne bifurquée faisaient saillie ou retraite. Par une particularité de ces climats où l'atmosphère, entièrement privée d'humidité, reste d'une transparence parfaite, la perspective aérienne n'existait pas pour ce théâtre de désolation ; tous les détails nets, précis, arides se dessinaient, même aux derniers plans, avec une impitoyable sécheresse, et leur éloignement ne se devinait qu'à la petitesse de leur dimension, comme si la nature cruelle n'eût voulu cacher aucune misère, aucune tristesse de cette terre décharnée, plus morte encore que les morts qu'elle renfermait.

Sur la paroi éclairée ruisselait en cascade de feu une lumière aveuglante comme celle qui émane des métaux en fusion. Chaque plan de roche, métamorphosé en miroir ardent, la renvoyait plus brûlante encore. Ces réverbérations croisées, jointes aux rayons cuisants qui tombaient du ciel et que le sol répercutait, développaient une chaleur égale à celle d'un four, et le pauvre docteur allemand ne pouvait suffire à éponger l'eau de sa figure avec son mouchoir à carreaux bleus, trempé comme s'il eût été plongé dans l'eau.

L'on n'eût pas trouvé dans toute la vallée une pincée de terre végétale ; aussi pas un brin d'herbe, pas une ronce, pas une liane, pas même une plaque de mousse ne venait interrompre le ton uniformément blanchâtre de ce paysage torréfié. Les fentes et les anfractuosités de ces roches n'avaient pas assez de fraîcheur pour que la moindre plante pariétaire pût y suspendre sa mince racine chevelue. On eût dit les tas des cendres restés sur glace d'une chaîne de montagnes brûlée au temps des catastrophes cosmiques dans un grand incendie planétaire : pour compléter l'exactitude de la comparaison, de larges zébrures noires, pareilles à des cicatrices de cautérisation, rayaient le flanc crayeux des escarpements.

Un silence absolu régnait sur cette dévastation; aucun frémissement de vie ne le troublait, ni palpitation d'aile, ni bourdonnement d'insecte, ni fuite de lézard ou de reptile ; la cigale même, cette amie des solitudes embrasées, n'y faisait pas résonner sa grêle cymbale.

Une poussière micacée, brillante, pareille à du grés broyé, formait le sol, et de loin en loin s'arrondissaient des monticules provenant des éclats de pierre arrachés aux profondeurs de la chaîne excavée par le pic opiniâtre des générations disparues et le ciseau des ouvriers troglodytes préparant dans l'ombre la demeure éternelle des morts. Les entrailles émiettées de la montagne avaient produit d'autres montagnes, amoncellement friable de petits fragments de roc, qu'on eût pu prendre pour une chaîne naturelle.

Dans les flancs du rocher s'ouvraient ça et là des bouches noires entourées de blocs de pierre en désordre, des trous carrés flanqués de piliers historiés d'hiéroglyphes, et dont les linteaux portaient des cartouches mystérieux où se distinguaient dans un grand disque jaune le scarabée sacré, le soleil à tête de bélier, et les déesses Isis et Nephtys agenouillées ou debout.
C'étaient les tombeaux des anciens rois de Thèbes ; mais Argyropoulos ne s'y arrêta pas, et conduisit ses voyageurs par une espèce de rampe qui ne semblait d'abord qu'une écorchure au flanc de la montagne, et qu'interrompaient plusieurs fois des masses éboulées, à une sorte d'étroit plateau, de corniche en saillie sur la paroi verticale, où les rochers, en apparence groupés au hasard, avaient pourtant, en y regardant bien, une espèce de symétrie.

Lorsque le lord, rompu à toutes les prouesses de la gymnastique, et le savant, beaucoup moins agile, furent parvenus à se hisser auprès de lui, Argyropoulos désigna de sa badine une énorme pierre, et dit d'un air de satisfaction triomphale :

« C'est là ! » Argyropoulos frappa dans ses mains à la manière orientale, et aussitôt des fissures du roc, des replis de la vallée accoururent en toute hâte des fellahs hâves et déguenillés, dont les bras couleur de bronze agitaient des leviers, des pics, des marteaux, des échelles et tous les instruments nécessaires ; ils escaladèrent la pente escarpée comme une légion de noires fourmis. Ceux qui ne pouvaient trouver place sur l'étroit plateau occupé déjà par l'entrepreneur de fouilles, Lord Evandale et le docteur Rumphius se retenaient des ongles et s'arc-boutaient des pieds aux rugosités de la roche.

Le Grec fit signe à trois des plus robustes, qui glissèrent leurs leviers sous la plus grosse masse de rocher. Leurs muscles saillaient comme des cordes sur leurs bras maigres, et ils pesaient de tout leur poids au bout de leur barre de fer. Enfin la masse s'ébranla, vacilla quelques instants comme un homme ivre, et, poussée par les efforts réunis d'Argyropoulos, de Lord Evandale, de Rumphius et de quelques Arabes qui étaient parvenus à se jucher sur le plateau, roula en rebondissant le long de la pente. Deux autres blocs de moindre dimension furent successivement écartés, et alors on put juger combien les prévisions du Grec étaient justes.
L'entrée d'un tombeau, qui avait évidemment échappé aux investigations des chercheurs de trésors, apparut dans toute son intégrité.

C'était une sorte de portique creusé carrément dans le roc vif : sur les parois latérales, deux piliers couplés présentaient leurs chapiteaux formés de têtes de vache, dont les cornes se contournaient en croissant isiaque.

Au-dessus de la porte basse, aux jambages flanqués de longs panneaux d'hiéroglyphes, se développait un large cadre emblématique : au centre d'un disque de couleur jaune, se voyait à côté d'un scarabée, signe des renaissances successives, le dieu à tête de bélier, symbole du soleil couchant.

En dehors du disque, Isis et Nephtys, personnifications du commencement et de la fin, se tenaient agenouillées, une jambe repliée sous la cuisse, l'autre relevée à la hauteur du coude selon la posture égyptienne, les bras étendus en avant avec une expression d'étonnement mystérieux, et le corps, serré d'un pagne étroit que sanglait une ceinture dont les bouts retombaient.

Derrière un mur de pierrailles et de briques crues qui céda promptement au pic des travailleurs, on découvrit la dalle de pierre qui formait la porte du monument souterrain.

Sur le cachet d'argile qui la scellait, le docteur allemand, familier avec les hiéroglyphes, n'eut pas de peine à lire la devise du colchyte surveillant des demeures funèbres qui avait à jamais fermé ce tombeau, dont lui seul eût pu retrouver l'emplacement mystérieux sur la carte des sépultures conservée au collège des prêtres.

« Je commence à croire, dit au jeune lord le savant transporté de joie, que nous tenons véritablement la pie au nid, et je retire l'opinion défavorable que j'avais émise sur le compte de ce brave Grec.

- Peut-être nous réjouissons-nous trop tôt, répondit Lord Evandale, et allons-nous éprouver le même désappointement que Belzoni, lorsqu'il crut être entré avant personne dans le tombeau de Menephtha Seti, et trouva, après avoir parcouru un dédale de couloirs, de puits et de chambres, le sarcophage vide sous son couvercle brisé : car les chercheurs de trésors avaient abouti à la tombe royale par un de leurs sondages pratiqués sur un autre point de la montagne.

- Oh ! non, fit le savant ; la chaîne est ici trop épaisse et l'hypogée trop éloigné des autres pour que ces taupes de malheur aient pu, en grattant le roc, prolonger leurs mines JUSQU'ICI. »

Pendant cette conversation, les ouvriers, excités par Argyropoulos, attaquaient la grande dalle de pierre qui masquait l'orifice de la syringe. En déchaussant la dalle pour passer dessous leurs leviers, car le lord avait recommandé de ne rien briser, ils mirent à nu parmi le sable une multitude de petites figurines hautes de quelques pouces, en terre émaillée bleue ou verte, d'un travail parfait, mignonnes statuettes funéraires déposées là en offrande par les parents et les amis, comme nous déposons des couronnes de fleurs au seuil de nos chapelles funèbres ; seulement nos fleurs se fanent vite, et après plus de trois mille ans les témoignages de ces antiques douleurs se retrouvent intacts, car l'Égypte ne peut rien faire que d'éternel.

Lorsque la porte de pierre s'écarta, livrant, pour la première fois depuis trente-cinq siècles, passage aux rayons du jour, une bouffée d'air brûlant s'échappa de l'ouverture sombre, comme de la gueule d'une fournaise. Les poumons embrasés de la montagne parurent pousser un soupir de satisfaction par cette bouche si longtemps fermée. La lumière, se hasardant à l'entrée du couloir funèbre, fit briller du plus vif éclat les enluminures des hiéroglyphes entaillés le long des murailles par lignes perpendiculaires et reposant sur une plinthe bleue. Une figure de couleur rougeâtre, à tête d'épervier et coiffée du pschent, soutenait un disque renfermant le globe ailé et semblait veiller au seuil du tombeau, comme un portier de l'éternité.

Quelques fellahs allumèrent des torches et précédèrent les deux voyageurs accompagnés d'Argyropoulos : les flammes résineuses grésillaient avec peine parmi cet air épais, étouffant, concentré pendant tant de milliers d'années sous le calcaire incandescent de la montagne, dans les couloirs, les labyrinthes et les caecums de l'hypogée. Rumphius haletait et ruisselait comme un fleuve ; l'impassible Evandale lui même rougissait et sentait ses tempes se mouiller. Quant au Grec, le vent de feu du désert l'avait desséché depuis longtemps, et il ne transpirait non plus qu'une momie.

Le couloir s'enfonçait directement vers le noyau de la chaîne, suivant un filon de calcaire d'une égalité et d'une pureté parfaites.

Au fond du couloir, une porte de pierre, scellée comme l'autre d'un sceau d'argile, et surmontée du globe aux ailes éployées, témoignait que la sépulture n'avait pas été violée, et indiquait l'existence d'un nouveau corridor plongeant plus avant dans le ventre de la montagne.

La chaleur devenait si intense que le jeune lord se défit de son paletot blanc, et le docteur de son habit noir, que suivirent bientôt leur gilet et leur chemise ; Argyropoulos, voyant leur souffle s'embarrasser, dit quelques mots à l'oreille d'un fellah, qui courut à l'entrée du souterrain et rapporta deux grosses éponges imbibées d'eau fraîche, que les deux voyageurs, d'après le conseil du Grec, se mirent sur la bouche pour respirer un air plus frais à travers les pores humides, comme cela se pratique aux bains russes quand la vapeur est poussée à outrance.

On attaqua la porte, qui céda bientôt.

Un escalier taillé dans le roc vif se présenta avec sa descente rapide.

Sur un fond vert terminé par une ligne bleue se déroulaient, de chaque côté du couloir, des processions de figurines emblématiques aux couleurs aussi fraîches, aussi vives que si le pinceau de l'artiste les eût appliquées la veille ; elles apparaissaient un moment à la lueur des torches, puis s'évanouissaient dans l'ombre comme les fantômes d'un rêve.

Au-dessous de ces bandelettes de fresques, des lignes d'hiéroglyphes, disposées en hauteur comme l'écriture chinoise et séparées par des raies creusées, offraient à la sagacité le mystère sacré de leur énigme.

Le long des parois que ne couvraient pas les signes hiératiques, un chacal couché sur le ventre, les pattes allongées, les oreilles dressées, et une figure agenouillée, coiffée de la mitre, la main étendue sur un cercle, paraissaient faire sentinelle à côté d'une porte dont le linteau était orné de deux cartouches accolés, ayant pour tenants deux femmes vêtues de pagnes étroits, et déployant comme une aile leur bras empenné.

« Ah ça ! dit le docteur, reprenant haleine au bas de l'escalier, voyant que l'excavation plongeait toujours plus avant, nous allons donc descendre jusqu'au centre de la terre ? La chaleur augmente tellement que nous ne devons pas être bien loin du séjour des damnés.

- Sans doute, reprit Lord Evandale, on a suivi la veine du calcaire qui s'enfonce d'après la loi des ondulations géologiques. » Un autre passage d'une assez grande déclivité succéda aux degrés. Les murailles en étaient également couvertes de peintures où l'on distinguait vaguement une suite de scènes allégoriques, expliquées sans doute par les hiéroglyphes inscrits au-dessous en manière de légende. Cette frise régnait tout le long du passage, et plus bas l'on voyait des figurines en adoration devant le scarabée sacré et le serpent symbolique colorié d'azur.

En débouchant du corridor, le fellah qui portait la torche se rejeta en arrière par un brusque mouvement.

Le chemin s'interrompait subitement, et la bouche d'un puits bâillait carrée et noire à la surface du sol.

« Il y a un puits, maître, dit le fellah en interpellant Argyropoulos ; que faut-il faire ? » Le Grec se fit donner une torche, la secoua pour mieux l'enflammer, et la jeta dans la gueule sombre du puits, se penchant avec précaution sur l'orifice.

La torche descendit en tournoyant et en sifflant : bientôt un coup sourd se fit entendre, suivi d'un pétillement d'étincelles et d'un flot de fumée; puis la flamme reprit claire et vive, et l'ouverture du puits brilla dans l'ombre comme l'oeil sanglant d'un cyclope.

« On n'est pas plus ingénieux, dit le jeune lord ; ces labyrinthes entrecoupés d'oubliettes auraient dû calmer le zèle des voleurs et des savants.

- Il n'en est rien cependant, répondit le docteur ; les uns cherchent l'or, les autres la vérité, les deux choses les plus précieuses du monde.

- Apportez la corde à nœuds, cria Argyropoulos à ses Arabes ; nous allons explorer et sonder les parois du puits, car l'excavation doit se prolonger bien au-delà. » Huit ou dix hommes, pour faire contrepoids, s'attelèrent à une extrémité de la corde, dont on laissa l'autre bout plonger dans le puits.

Avec l'agilité d'un singe ou d'un gymnaste de profession, Argyropoulos se suspendit au cordeau flottant et se laissa couler à une quinzaine de pieds environ, se tenant des mains aux nœuds et battant les parois du puits des talons.

Le roc ausculté rendit partout un son mat et plein ; alors Argyropoulos se laissa couler au fond du puits, frappant le sol du pommeau de son kandjar, mais la roche compacte ne résonnait pas.
Evandale et Rumphius, enfiévrés par une curiosité anxieuse, se penchaient sur le bord du puits, au risque de s'y précipiter la tête la première, et suivaient avec un intérêt passionné les recherches du Grec.

« Tenez ferme là-haut », cria enfin le Grec, lassé de l'inutilité de sa perquisition, et il empoigna la corde à deux mains pour remonter.

L'ombre d'Argyropoulos, éclairé en dessous par la torche qui continuait à brûler au fond du puits, se projetait au plafond et y dessinait comme la silhouette d'un oiseau difforme.
La figure basanée du Grec exprimait un vif désappointement, et il se mordait la lèvre sous sa moustache.

« Pas l'apparence du moindre passage ! s'écria-t-il, et pourtant l'excavation ne saurait s'arrêter là.

- A moins pourtant, dit Rumphius, que l'Égyptien qui s'était commandé ce tombeau ne soit mort dans quelque morne lointain, en voyage ou en guerre, et qu'on n'ait abandonné les travaux, ce qui n'est pas sans exemple.

- Espérons qu'à force de chercher nous rencontrerons quelque issue sécrète, continua Lord Evandale : sinon, nous essaierons de pousser une galerie transversale à travers la montagne.

- Ces damnés Égyptiens étaient si rusés pour cacher l'entrée de leurs terriers funèbres ! ils ne savaient que s'imaginer afin de désorienter le pauvre monde, et on dirait qu'ils riaient par avance de la mine décontenancée des fouilleurs », marmottait Argyropoulos.

S'avançant sur le bord du gouffre, le Grec sonda de son regard perçant comme celui d'un oiseau nocturne les murs de la petite chambre qui formait la partie supérieure du puits.
Il ne vit rien que les personnages ordinaires de la psychostasie, le juge Osiris assis sur son trône, dans la pose consacrée, tenant le pedum d'une main et le fouet de l'autre, et les déesses de la Justice et de la Vérité amenant l'esprit du défunt devant le tribunal de l'Amenti.

Tout à coup il parut illuminé d'une idée subite et fit volte-face : sa vieille expérience d'entrepreneur de fouilles lui rappela un cas à peu près semblable, et d'ailleurs le désir de gagner les mille guinées du lord surexcitait ses facultés ; il prit un pic des mains d'un fellah et se mit, en rétrogradant, à heurter rudement à droite et à gauche les surfaces du rocher, au risque de marteler quelques hiéroglyphes et de casser le bec ou l'élytre d'un épervier ou d'un scarabée sacré.

Le mur interrogé finit par répondre aux questions du marteau et sonna creux.

Une exclamation de triomphe s'échappa de la poitrine du Grec et son oeil étincela.

Le savant et le lord battirent des mains.

« Piochez là », dit à ses hommes Argyropoulos qui avait repris son sang-froid.

On eut bientôt pratiqué une brèche suffisante pour laisser passer un homme. Une galerie, qui contournait dans l'intérieur de la montagne l'obstacle du puits opposé aux profanateurs, conduisait à une salle carrée dont le plafond bleu posait sur quatre piliers massifs enluminés de ces figures à peau rouge et à pagne blanc, qui présentent si souvent dans les fresques égyptiennes leur buste de face et leur tête de profil.

Cette salle débouchait dans une autre un peu plus haute de plafond et soutenue seulement par deux piliers. Des scènes variées, la bari mystique, le taureau Apis emportant la momie vers les régions de l'Occident, le jugement de l'âme et le pesage des actions du mort dans la balance suprême, les offrandes faites aux divinités funéraires ornaient les piliers et la salle.

Toutes ces figurations étaient tracées en bas-relief méplat dans un trait fermement creusé, mais le pinceau du peintre n'avait pas achevé et complété l'œuvre du ciseau. Au soin et à la délicatesse du travail, on pouvait juger de l'importance du personnage dont on avait cherché à dérober le tombeau à la connaissance des hommes.

Après quelques minutes données à l'examen de ces incises, dessinées avec toute la pureté du beau style égyptien à son époque classique, on s'aperçut que la salle n'avait pas d'issue et qu'on avait abouti à une sorte de caecum. L'air se raréfiait; les torches brûlaient avec peine dans une atmosphère dont elles augmentaient encore la chaleur, et leurs fumées se remployaient en nuages ; le Grec se donnait à tous les diables, comme si le cadeau n'était pas fait et accepté depuis longtemps : mais cela ne remédiait à rien. On sonda de nouveau les murs sans aucun résultat; la montagne, pleine, épaisse, compacte, ne rendait partout qu'un son mat : aucune apparence de porte, de couloir ou d'ouverture quelconque !

Le lord était visiblement découragé, et le savant laissait pendre flasquement ses bras maigres le long de son corps.

Argyropoulos, qui craignait pour ses vingt-cinq mille francs, manifestait le désespoir le plus farouche. Cependant il fallait rétrograder, car la chaleur devenait véritablement étouffante.
La troupe repassa dans la première salle, et là, le Grec, qui ne pouvait se résigner à voir s'en aller en fumée son rêve d'or, examina avec la plus minutieuse attention le fût des piliers pour s'assurer s'ils ne cachaient pas quelque artifice, s'ils ne masquaient pas quelque trappe qu'on découvrirait en les déplaçant : car, dans son désespoir, il mêlait la réalité de l'architecture égyptienne aux chimériques bâtisses des contes arabes.

Les piliers, pris dans la masse même de la montagne, au milieu de la salle évidée, ne faisaient qu'un avec elle, et il aurait fallu employer la mine pour les ébranler.

Tout espoir était perdu !

« Cependant, dit Rumphius on ne s'est pas amusé à creuser ce dédale pour rien. Il doit y avoir quelque part un passage pareil à celui qui contourne le puits. Sans doute le défunt a peur d'être dérangé par les importuns, et il se fait celer ; mais avec de l'insistance on entre partout.

Peut-être une dalle habilement dissimulée, et dont la poudre répandue sur le sol empêche de voir le joint, recouvre-t-elle une descente qui mène, directement ou indirectement, à la salle funèbre.

- Vous avez raison, cher docteur, fit Evandale ; ces damnés Égyptiens joignent les pierres comme les charnières d'une trappe anglaise : cherchons encore. » L'idée du savant avait paru judicieuse au Grec, qui se promena et fit se promener ses fellahs en frappant du talon dans tous les coins et recoins de la salle.

Enfin, non loin du troisième pilier, une sourde résonance attira l'oreille exercée du Grec, qui se précipita à genoux pour examiner la place, balayant avec la guenille de burnous qu'un de ses Arabes lui avait jetée l'impalpable poussière tamisée par trente-cinq siècles dans l'ombre et le silence ; une ligne noire, mince et nette comme le trait tracé à la règle sur un plan d'architecte, se dessina, et, suivie minutieusement, découpa sur le sol une dalle de forme oblongue.

« Je vous le disais bien, moi, s'écria le savant enthousiasmé, que le souterrain ne pouvait se terminer ainsi !

- Je me fais vraiment conscience, dit Lord Evandale avec son bizarre flegme britannique, de troubler dans son dernier sommeil ce pauvre corps inconnu qui comptait si bien reposer en paix jusqu'à la consommation des siècles. L'hôte de cette demeure se passerait bien de notre visite.

- D'autant plus que la tierce personne manque pour la régularité de la présentation, répondit le docteur ; mais rassurez-vous, milord : j'ai assez vécu du temps des Pharaons pour vous introduire auprès du personnage illustre, habitant de ce palais souterrain. » Des pinces furent glissées dans l'étroite fissure, et après quelques pesées la dalle s'ébranla et se souleva.

Un escalier aux marches hautes et roides s'enfonçant dans l'ombre s'offrit aux pieds impatients des voyageurs, qui s'y engouffrèrent pêle-mêle. Une galerie en pente, coloriée sur ses deux faces de figures et d'hiéroglyphes, succéda aux marches ; quelques degrés se présentèrent encore au bout de la galerie, menant à un corridor de peu d'étendue, espèce de vestibule d'une salle de même style que la première, mais plus grande et soutenue par six piliers pris dans la masse de la montagne. L'ornementation en était plus riche, et les motifs ordinaires des peintures funèbres s'y multipliaient sur un fond de couleur jaune.

A droite et à gauche s'ouvraient dans le roc deux petites cryptes ou chambres remplies de figurines funéraires en terre émaillée, en bronze et en bois de sycomore.

« Nous voici dans l'antichambre de la salle où doit se trouver le sarcophage ! s'écria Rumphius, laissant voir au-dessous de ses lunettes, qu'il avait relevées sur son front, ses yeux gris clair étincelants de joie.

- Jusqu'à présent, dit Evandale, le Grec a tenu sa promesse : nous sommes bien les premiers vivants qui aient pénétré ici depuis que dans cette tombe le mort, quel qu'il soit, a été abandonné à l'éternité et à l'inconnu.

- Oh ! ce doit être un puissant personnage, répondit le docteur, un roi, un fils de roi tout au moins ; je vous le dirai plus tard, lorsque j'aurai déchiffré son cartouche ; mais pénétrons d'abord dans cette salle, la plus belle, la plus importante, et que les Égyptiens désignaient sous le nom de Salle dorée. » Lord Evandale marchait le premier, précédant de quelques pas le savant moins agile, ou qui peut-être voulait laisser par déférence la virginité de la découverte au jeune lord.

Au moment de franchir le seuil, le lord se pencha comme si quelque chose d'inattendu avait frappé son regard.

Bien qu'habitué à ne pas manifester ses émotions, car rien n'est plus contraire aux règles du haut dandysme que de se reconnaître, par la surprise ou l'admiration, inférieur à quelque chose, le jeune seigneur ne put retenir un oh ! prolongé, et modulé de la façon la plus britannique.

Voici ce qui avait extirpé une exclamation au plus parfait gentleman des trois royaumes unis.
Sur la fine poudre grise qui sablait le sol se dessinait très nettement, avec l'empreinte de l'orteil, des quatre doigts et du calcanéum, la forme d'un pied humain ; le pied du dernier prêtre ou du dernier ami qui s'était retiré, quinze cents ans avant Jésus-Christ, après avoir rendu au mort les honneurs suprêmes. La poussière, aussi éternelle en Égypte que le granit, avait moulé ce pas et le gardait depuis plus de trente siècles, comme les boues diluviennes durcies conservent la trace des pieds d'animaux qui la pétrirent.

«Voyez, dit Evandale à Rumphius, cette empreinte humaine dont la pointe se dirige vers la sortie de l'hypogée.

Dans quelle syringe de la chaîne libyque repose pétrifié de bitume le corps qui l'a produite ?

- Qui sait ? répondit le savant : en tout cas, cette trace légère, qu'un souffle eût balayée, a duré plus longtemps que des civilisations, que des empires, que les religions mêmes et que les monuments que l'on croyait éternels : la poussière d'Alexandre lute peut-être la bonde d'un tonneau de bière, selon la réflexion d'Hamlet, et le pas de cet Égyptien inconnu subsiste au seuil d'un tombeau ! » Poussés par la curiosité qui ne leur permettait pas de longues réflexions, le lord et le docteur pénétrèrent dans la salle, prenant garde toutefois d'effacer la miraculeuse empreinte.

En y entrant, l'impassible Evandale éprouva une impression singulière.

Il lui sembla, d'après l'expression de Shakespeare, que « la roue du temps était sortie de son ornière » : la notion de la vie moderne s'effaça chez lui. Il oublia et la Grande-Bretagne, et son nom inscrit sur le livre d'or de la noblesse, et ses châteaux du LincoInshire, et ses hôtels du West-End, et Hyde-Park, et Piccadilly, et les drawing-rooms de la reine, et le club des Yachts, et tout ce qui constituait son existence anglaise. Une main invisible avait retourné le sablier de l'éternité, et les siècles, tombés grain à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur chute.

L'histoire était comme non avenue : Moïse vivait, Pharaon régnait, et lui, Lord Evandale, se sentait embarrassé de ne pas avoir la coiffe à barbes cannelées, le gorgerin d'émaux, et le pagne étroit bridant sur les hanches, seul costume convenable pour se présenter à une momie royale. Une sorte d'horreur religieuse l'envahissait, quoique le lieu n'eût rien de sinistre, en violant ce palais de la Mort défendu avec tant de soin contre les profanateurs. La tentative lui paraissait impie et sacrilège, et il se dit : « Si le Pharaon allait se relever sur sa couche et me frapper de son sceptre ! » Un instant il eut l'idée de laisser retomber le linceul, soulevé à demi, sur le cadavre de cette antique civilisation morte ; mais le docteur, dominé par son enthousiasme scientifique, ne faisait pas ces réflexions, et il s'écriait d'une voix éclatante :

« Milord, milord, le sarcophage est intact ! » Cette phrase rappela Lord Evandale au sentiment de la réalité. Par une électrique projection de pensée, il franchit les trois mille cinq cents ans que sa rêverie avait remontés, et il répondit :

« En vérité, cher docteur, intact ?

- Bonheur inouï ! chance merveilleuse ! trouvaille inappréciable ! » continua le docteur dans l'expansion de sa joie d'érudit.

Argyropoulos, voyant l'enthousiasme du docteur, eut un remords, le seul qu'il pût éprouver du reste, le remords de n'avoir demandé que vingt-cinq mille francs. « J'ai été naïf, se dit-il à lui-même ; cela ne m'arrivera plus ; ce milord m'a volé. » Et il se promit bien de se corriger à l'avenir.

Pour faire jouir les étrangers de la beauté du coup d'oeil, les fellahs avaient allumé toutes leurs torches. Le spectacle était en effet étrange et magnifique ! Les galeries et les salles qui conduisent à la salle du sarcophage ont des plafonds plats et ne dépassent pas une hauteur de huit ou dix pieds ; mais le sanctuaire où aboutissent ces dédales a de tout autres proportions. Lord Evandale et Rumphius restèrent stupéfiés d'admiration, quoiqu'ils fussent déjà familiarisés avec les splendeurs funèbres de l'art égyptien.

Illuminée ainsi, la salle dorée flamboya, et, pour la première fois peut-être, les couleurs de ses peintures éclatèrent dans tout leur jour. Des rouges, des bleus, des verts, des blancs, d'un éclat neuf, d'une fraîcheur virginale, d'une pureté inouïe, se détachaient de l'espace de vernis d'or qui servait de fond aux figures et aux hiéroglyphes, et saisissaient les yeux avant qu'on eût pu discerner les sujets que composait leur assemblage.

Au premier abord, on eût dit une immense tapisserie de l'étoffe la plus riche ; la voûte, haute de trente pieds, présentait une sorte de velarium d'azur, bordé de longues palmettes jaunes.
Sur les parois des murs, le globe symbolique ouvrait son envergure démesurée, et les cartouches royaux inscrivaient leur contour. Plus loin, Isis et Nephtys secouaient leurs bras frangés de plumes comme des ailerons. Les uraeus gonflaient leurs gorges bleues, les scarabées essayaient de déployer leurs élytres, les dieux à têtes d'animaux dressaient leurs oreilles de chacal, aiguisaient leur bec d'épervier, ridaient leur museau de cynocéphale, rentraient dans leurs épaules leur cou de vautour ou de serpent comme s'ils eussent été doués de vie. Des bans mystiques passaient sur leurs traîneaux, tirées par des figures aux poses compassées, au geste anguleux, ou flottaient sur des eaux ondulées symétriquement, conduites par des rameurs demi-nus. Des pleureuses, agenouillées et la main placée en signe de deuil sur leur chevelure bleue, se retournaient vers les catafalques, tandis que des prêtres à tête rase, une peau de léopard sur l'épaule, brûlaient les parfums sous le nez des morts divinisés, au bout d'une spatule terminée par une main soutenant une petite coupe. D'autres personnages offraient aux génies funéraires des lotus en fleur ou en bouton, des plantes bulbeuses, des volatiles, des quartiers d'antilope et des buires de liqueurs. Des Justices acéphales amenaient des âmes devant des Osiris aux bras pris dans un contour inflexible, comme dans une camisole de force, qu'assistaient les quarante-deux juges de l'Amenti accroupis sur deux files et portant sur leurs têtes empruntées à tous les règnes de la zoologie une plume d'autruche en équilibre.

Toutes ces figurations, cernées d'un trait creusé dans le calcaire et bariolées des couleurs les plus vives, avaient cette vie immobile, ce mouvement figé, cette intensité mystérieuse de l'art égyptien, contrarié par la règle sacerdotale, et qui ressemble à un homme bâillonné tâchant de faire comprendre son secret.

Au milieu de la salle se dressait massif et grandiose le sarcophage creusé dans un énorme bloc de basalte noir que fermait un couvercle de même matière, taillé en dos d'âne.

Les quatre faces du monolithe funèbre étaient couvertes de personnages et d'hiéroglyphes aussi précieusement gravés que l'intaille d'une bague en pierre fine, quoique les Égyptiens ne connussent pas le fer et que le basalte ait un grain réfractaire à émousser les aciers les plus durs. L'imagination se perd à rêver le procédé par lequel ce peuple merveilleux écrivait sur le porphyre et le granit, comme avec une pointe sur des tablettes de cire.

Aux angles du sarcophage étaient posés quatre vases d'albâtre oriental du galbe le plus élégant et le plus pur, dont les couvercles sculptés représentaient la tête d'homme d'Amset, la tête de cynocéphale d'Hapi, la tête de chacal de Soumaoutf, la tête d'épervier de Kebsbnif: c'étaient les vases contenant les viscères de la momie enfermée dans le sarcophage. A la tête du tombeau, une effigie d'osiris, la barbe nattée, semblait veiller sur le sommeil du mort. Deux statues de femme coloriées se dressaient à droite et à gauche de la tombe, soutenant d'une main sur leur tête une boîte carrée, et de l'autre, appuyé à leur flanc, un vase à libations.

L'une était vêtue d'un simple jupon blanc collant sur les hanches et suspendu par des bretelles croisées ; l'autre, plus richement habillée, s'emboîtait dans une espèce de fourreau étroit papelonné d'écailles successivement rouges et vertes.

A côté de la première, l'on voyait trois jarres primitivement remplies d'eau du Nil, qui en s'évaporant n'avait laissé que son limon, et un plat contenant une pâte alimentaire desséchée.
A côté de la seconde, deux petits navires, pareils à ces modèles de vaisseaux qu'on fabrique dans les ports de mer, rappelaient avec exactitude, celui-ci, les moindres détails des barques destinées à transporter les corps de Diospolis aux Memnonia ; celui-là, la nef symbolique qui fait passer l'âme aux régions de l'Occident. Rien n'était oublié, ni les mâts, ni le gouvernail, composé d'un long aviron, ni le pilote, ni les rameurs, ni la momie entourée de pleureuses et couchée sous le naos, sur un lit à pattes de lion, ni les figures allégoriques des divinités funèbres accomplissant leurs fonctions sacrées. Barques et personnages étaient peints de couleurs vives, et sur les deux joues de la proue relevée en bec comme la poupe, s'ouvrait le grand oeil osirien allongé d'antimoine ; un bucrane et des ossements de bœuf semés ça et là témoignaient qu'une victime avait été immolée pour assumer les mauvaises chances qui eussent pu troubler le repos du mort.

Des coffrets peints et chamarrés d'hiéroglyphes étaient placés sur le tombeau ; des tables de roseau soutenaient encore les offrandes funèbres ; rien n'avait été touché dans ce palais de la Mort, depuis le jour où la momie, avec son cartonnage et ses deux cercueils, s'était allongée sur sa couche de basalte. Le ver du sépulcre, qui sait si bien se frayer passage à travers les bières les mieux fermées, avait lui-même rebroussé chemin, repoussé par les âcres parfums du bitume et des aromates.

« Faut-il ouvrir le sarcophage ? dit Argyropoulos après avoir laissé à Lord Evandale et à Rumphius le temps d'admirer les splendeurs de la salle dorée.

- Certainement, répondit le jeune lord; mais prenez garde d'écorner les bords du couvercle en introduisant vos leviers dans la jointure, car je veux enlever ce tombeau et en faire présent au British Muséum. » Toute la troupe réunit ses efforts pour déplacer le monolithe ; des coins de bois furent enfoncés avec précaution, et, au bout de quelques minutes de travail, l'énorme pierre se déplaça et glissa sur les tasseaux préparés pour la recevoir.

Le sarcophage ouvert laissa voir le premier cercueil hermétiquement fermé. C'était un coffre orné de peintures et de dorures, représentant une espèce de naos, avec des dessins symétriques, des losanges, des quadrilles, des palmettes et des lignes d'hiéroglyphes. On fit sauter le couvercle, et Rumphius, qui se penchait sur le sarcophage, poussa un cri de surprise lorsqu'il découvrit le contenu du cercueil : « Une femme ! une femme ! » s'écria-t-il, ayant reconnu le sexe de la momie à l'absence de barbe osirienne et à la forme du cartonnage.

Le Grec aussi parut étonné ; sa vieille expérience de fouineur le mettait à même de comprendre tout ce qu'une pareille trouvaille avait d'insolite. La vallée de Biban-el-Molouk est le Saint-Denis de l'ancienne Thèbes, et ne contient que des tombes de rois. La nécropole des reines est située plus loin, dans une autre gorge de la montagne. Les tombeaux des reines sont fort simples, et composés ordinairement de deux ou trois couloirs et d'une ou deux chambres. Les femmes, en Orient, ont toujours été regardées comme inférieures à l'homme, même dans la mort. La plupart de ces tombes, violées à des époques très anciennes, ont servi de réceptacle à des momies difformes grossièrement embaumées, où se voient encore des traces de lèpre et d'éléphantiasis. Par quelle singularité, par quel miracle, par quelle substitution ce cercueil féminin occupait-il ce sarcophage royal, au milieu de ce palais cryptique, digne du plus illustre et du plus puissant des Pharaons !

« Ceci dérange, dit le docteur à Lord Evandale, toutes mes notions et toutes mes théories, et renverse les systèmes les mieux assis sur les rites funèbres égyptiens, si exactement suivis pourtant pendant des milliers d'années ! Nous touchons sans doute à quelque point obscur, à quelque mystère perdu de l'histoire. Une femme est montée sur le trône des Pharaons et a gouverné l'Égypte. Elle s'appelait Tahoser, s'il faut en croire des cartouches gravés sur des martelages d'inscriptions plus anciennes ; elle a usurpé la tombe comme le trône, ou peut-être quelque ambitieuse, dont l'histoire n'a pas gardé souvenir, a renouvelé sa tentative.

- Personne mieux que vous n'est en état de résoudre ce problème difficile, fit Lord Evandale ; nous allons emporter cette caisse pleine de secrets dans notre cange, où vous dépouillerez à votre aise ce document historique, et devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces uraeus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion. » Les fellahs, dirigés par Argyropoulos, enlevèrent l'énorme coffre sur leurs épaules, et la momie, refaisant en sens inverse la promenade funèbre qu'elle avait accomplie du temps de Moïse, dans une bari peinte et dorée, précédée d'un long cortège, embarquée sur le sandal qui avait amené les voyageurs, arriva bientôt à la cange amarrée sur le Nil, et fut placée dans la cabine assez semblable, tant les formes changent peu en Égypte, au naos de la barque funéraire.
Argyropoulos, ayant rangé autour de la caisse tous les objets trouvés près d'elle, se tint debout respectueusement à la porte de la cabine, et parut attendre. Lord Evandale comprit et lui fit compter les vingt-cinq mille francs par son valet de chambre.

Le cercueil ouvert posait sur des tasseaux, au milieu de la cabine, brillant d'un éclat aussi vif que si les couleurs de ses ornements eussent été appliquées d'hier, et encadrait la momie, moulée dans son cartonnage, d'un fini et d'une richesse d'exécution remarquables.

Jamais l'antique Égypte n'avait emmailloté avec plus de soin un de ses enfants pour le sommeil éternel. Quoique aucune forme ne fût indiquée dans cet Hermès funèbre, terminé en gaine, d'où se détachaient seules les épaules et la tête, on devinait vaguement un corps jeune et gracieux sous cette enveloppe épaissie. Le masque doré, avec ses longs yeux cernés de noir et avivés d'émail, son nez aux ailes délicatement coupées, ses pommettes arrondies, ses lèvres épanouies et souriant de cet indescriptible sourire du sphinx, son menton, d'une courbe un peu courte, mais d'une finesse extrême de contour, offraient le plus pur type de l'idéal égyptien, et accusaient, par mille petits détails caractéristiques, que l'art n'invente pas, la physionomie individuelle d'un portrait. Une multitude de fines nattes, tressées en cordelettes et séparées par des bandeaux, retombaient, de chaque côté du masque, en masses opulentes. Une tige de lotus, partant de la nuque, s'arrondissait au-dessus de la tête et venait ouvrir son calice d'azur sur l'or mat du front, et complétait, avec le cône funéraire, cette coiffure aussi riche qu'élégante.

Un large gorgerin, composé de fins émaux cloisonnés de traits d'or, cerclait la base du col et descendait en plusieurs rangs, laissant voir, comme deux coupes d'or, le contour ferme et pur de deux seins vierges.

Sur la poitrine, l'oiseau sacré à la tête de bélier, portant entre ses cornes vertes le cercle rouge du soleil occidental et soutenu par deux serpents coiffés du pschent qui gonflaient leurs poches, dessinait sa configuration monstrueuse pleine de sens symboliques. Plus bas, dans les espaces laissés libres par les zones transversales et rayées de vives couleurs représentant les bandelettes, l'épervier de Phré couronné du globe, l'envergure éployée, le corps imbriqué de plumes symétriques, et la queue épanouie en éventail, tenait entre chacune de ses serres le Tau mystérieux, emblème d'immortalité. Des dieux funéraires, à face verte, à museau de singe et de chacal, présentaient, d'un geste hiératiquement roide, le fouet, le pedum, le sceptre ; l'oeil osirien dilatait sa prunelle rouge cernée d'antimoine ; les vipères célestes épaississaient leur gorge autour des disques sacrés ; des figures symboliques allongeaient leurs bras empennés de plumes semblables à des lames de jalousie, et les deux déesses du commencement et de la fin, la chevelure poudrée de poudre bleue, le buste nu jusqu'au dessous du sein, le reste du corps bridé dans un étroit jupon, s'agenouillaient, à la mode égyptienne, sur des coussins verts et rouges, ornés de gros glands.

Une bandelette longitudinale d'hiéroglyphes, panant de la ceinture et se prolongeant jusqu'aux pieds, contenait sans doute quelques formules du rituel funèbre, ou plutôt les nom et qualités de la défunte, problème que Rumphius se promit de résoudre plus tard.

Toutes les peintures, par le style du dessin, la hardiesse du trait, l'éclat de la couleur, dénotaient de la façon la plus évidente, pour un oeil exercé, la plus belle période de l'art égyptien.

Lorsque le lord et le savant eurent assez contemplé cette première enveloppe, ils tirèrent le cartonnage de sa boîte et le dressèrent contre une paroi de la cabine.

C'était un spectacle étrange que ce maillot funèbre à masque doré, se tenant debout comme un spectre matériel, et reprenant une fausse attitude de vie, après avoir gardé si longtemps la pose horizontale de la mort sur un lit de basalte, au cœur d'une montagne éventrée par une curiosité impie.

L'âme de la défunte, qui comptait sur l'éternel repos, et qui avait pris tant de soins pour préserver sa dépouille de toute violation, dut s'en émouvoir, au-delà des mondes, dans le cercle de ses voyages et de ses métamorphoses.

Rumphius, armé d'un ciseau et d'un marteau pour séparer en deux le cartonnage de la momie, avait l'air d'un de ces génies funèbres coiffés d'un masque bestial, qu'on voit dans les peintures des hypogées s'empresser autour des morts pour accomplir quelque rite effrayant et mystérieux ; Lord Evandale, attentif et calme, ressemblait avec son pur profil au divin Osiris attendant l'âme pour la juger, et, si l'on veut pousser la comparaison plus loin, son stick rappelait le sceptre que tient le dieu.

L'opération terminée, ce qui prit assez de temps, car le docteur ne voulait pas écailler les dorures, la boîte reposée à terre se sépara en deux comme un moule qu'on ouvre, et la momie apparut dans tout l'éclat de sa toilette funèbre, parée coquettement, comme si elle eût voulu séduire les génies de l'empire souterrain.

A l'ouverture du cartonnage, une vague et délicieuse odeur d'aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et de cinnamore, se répandit par la cabine de la cange : car le corps n'avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l'art des embaumeurs, anciens habitants des Memnonia, semblait s'être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.

Un lacis d'étroites bandelettes en fine toile de lin, sous lequel s'ébauchaient vaguement les traits de la figure, enveloppait la tête ; les baumes dont ils étaient imprégnés avaient coloré ces tissus d'une belle teinte fauve. A partir de la poitrine, un filet de minces tuyaux de verre bleu, semblables à ces cannetilles de jais qui servent à broder les basquines espagnoles, croisait ses mailles réunies à leurs points d'intersection par de petits grains dorés, et, s'allongeant jusqu'aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d'une reine ; les statuettes des quatre dieux de l'Amenti, en or repoussé, brillaient rangées symétriquement au bord supérieur du filet, terminé en bas par une frange d'ornements du goût le plus pur. Entre les figures des dieux funèbres s'allongeait une plaque d'or au-dessus de laquelle un scarabée de lapis-lazuli étendait ses longues ailes dorées.

Sous la tête de la momie était placé un riche miroir de métal poli, comme si l'on eût voulu fournir à l'âme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre. A côté du miroir, un coffret en terre émaillée, d'un travail précieux, renfermait un collier composé d'anneaux d'ivoire, alternant avec des perles d'or, de lapis-lazuli et de cornaline. Au long du corps, on avait mis l'étroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions parfumées. Trois vases en albâtre rubané, fixés au fond du cercueil, ainsi que la momie, par une couche de natrum, contenaient les deux premiers des baumes d'une couleur encore appréciable, et le troisième de la poudre d'antimoine et une petite spatule pour colorer le bord des paupières et en prolonger l'angle externe, suivant l'antique usage égyptien, pratiqué de nos jours par les femmes orientales.

«Quelle touchante coutume, dit le docteur Rumphius, enthousiasmé à la vue de ces trésors, d'ensevelir avec une jeune femme tout son coquet arsenal de toilette ! car c'est une jeune femme, à coup sûr, qu'enveloppent ces bandes de toile jaunies par le temps et les essences: à côté des Égyptiens, nous sommes vraiment des barbares ; emportés par une vie brutale, nous n'avons plus le sens délicat de la mort.

Que de tendresse, que de regrets, que d'amour révèlent ces soins minutieux, ces précautions infinies, ces soins inutiles que personne ne devait jamais voir, ces caresses à une dépouille insensible, cette lutte pour arracher à la destruction une forme adorée, et la rendre intacte à l'âme au jour de la réunion suprême !

- Peut-être, répondit Lord Evandale tout pensif, notre civilisation, que nous croyons culminante, n'est-elle qu'une décadence profonde, n'ayant plus même le souvenir historique des gigantesques sociétés disparues. Nous sommes stupidement fiers de quelques ingénieux mécanismes récemment inventés, et nous ne pensons pas aux colossales splendeurs, aux énormités irréalisables pour tout autre peuple de l'antique terre des Pharaons. Nous avons la vapeur ; mais la vapeur est moins forte que la pensée qui élevait les pyramides, creusait les hypogées, taillait les montagnes en sphinx, en obélisques, couvrait des salles d'un seul bloc que tous nos engins ne sauraient remuer, ciselait des chapelles monolithes et savait défendre contre le néant la fragile dépouille humaine, tant elle avait le sens de l'éternité !

- Oh ! les Égyptiens, dit Rumphius en souriant, étaient de prodigieux architectes, d'étonnants artistes, de profonds savants ; les prêtres de Memphis et de Thèbes auraient rendu des points même à nos érudits d'Allemagne, et pour la symbolique, ils étaient de la force de plusieurs Creuzer ; mais nous finirons par déchiffrer leurs grimoires et leur arracher leur secret. Le grand Champollion a donné leur alphabet ; nous autres, nous lirons couramment leurs livres de granit.
En attendant, déshabillons cette jeune beauté, plus de trois fois millénaire, avec toute la délicatesse possible.

- Pauvre lady ! murmura le jeune lord ; des yeux profanes vont parcourir ces charmes mystérieux que l'amour même n'a peut-être pas connus. Oh ! oui, sous un vain prétexte de science, nous sommes aussi sauvages que les Perses de Cambyse ; et, si je ne craignais de pousser au désespoir cet honnête docteur, je te renfermerais, sans avoir soulevé ton dernier voile, dans la triple boîte de tes cercueils! » Rumphius souleva hors du cartonnage la momie, qui ne pesait pas plus que le corps d'un enfant, et il commença à la démailloter avec l'adresse et la légèreté d'une mère voulant mettre à l'air les membres de son nourrisson ; il défit d'abord l'enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d'espace en espace, cerclaient le corps ; puis il atteignit l'extrémité d'une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune Égyptienne ; il pelotonnait sur elle-même la bandelette, comme eût pu le faire un des plus habiles tarischeutes de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. A mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue qu'un praticien dégrossit dans un bloc de marbre, apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelette déroulée, une autre se présenta, plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d'une toile si fine, d'une trame si égale qu'elle eût pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours. Elle suivait exactement les contours, emprisonnant les doigts des mains et des pieds moulant comme un masque les traits de la figure déjà presque visible à travers son mince tissu. Les baumes dans lesquels on l'avait baignée l'avaient comme empesée, et, en se détachant sous la traction des doigts du docteur, elle faisait un petit bruit sec comme celui du papier qu'on froisse ou qu'on déchire.

Un seul tour restait encore à enlever, et, quelque familiarisé qu'il fût avec des opérations pareilles, le docteur Rumphius suspendit un moment sa besogne, soit par une espèce de respect pour les pudeurs de la mort, soit par ce sentiment qui empêche l'homme de décacheter la lettre, d'ouvrir la porte, de soulever le voile qui cache le secret qu'il brûle d'apprendre ; il mit ce temps d'arrêt sur le compte de la fatigue, et en effet la sueur lui ruisselait du front sans qu'il songeât à l'essuyer de son fameux mouchoir à carreaux bleus : mais la fatigue n'y était pour rien.

Cependant la morte transparaissait sous la trame fine comme sous une gaze, et à travers les réseaux brillaient vaguement quelques dorures.

Le dernier obstacle enlevé, la jeune femme se dessina dans la chaste nudité de ses belles formes, gardant, malgré tant de siècles écoulés, toute la rondeur de ses contours, toute la grâce souple de ses lignes pures. Sa pose, peu fréquente chez les momies, était celle de la Vénus de Médicis, comme si les embaumeurs eussent voulu ôter à ce corps charmant la triste attitude de la mort, et adoucir pour lui l'inflexible rigidité du cadavre. L'une de ses mains voilait à demi sa gorge virginale, l'autre cachait des beautés mystérieuses, comme si la pudeur de la morte n'eût pas été rassurée suffisamment par les ombres protectrices du sépulcre.

Un cri d'admiration jaillit en même temps des lèvres de Rumphius et d'Evandale à la vue de cette merveille.

Jamais statue grecque ou romaine n'offrit un galbe plus élégant ; les caractères particuliers de l'idéal égyptien donnaient même à ce beau corps si miraculeusement conservé une sveltesse et une légèreté que n'ont pas les marbres antiques. L'exiguïté des mains fuselées, la distinction des pieds étroits, aux doigts terminés par des ongles brillants comme l'agate, la finesse de la taille, la coupe du sein, petit et retroussé comme la pointe d'un tatbebs sous la feuille d'or qui l'enveloppait, le contour peu sorti de la hanche, la rondeur de la cuisse, la jambe un peu longue aux malléoles délicatement modelées rappelaient la grâce élancée des musiciennes et des danseuses représentées sur les fresques figurant des repas funèbres, dans les hypogées de Thèbes. C'était cette forme d'une gracilité encore enfantine et possédant déjà toutes les perfections de la femme que l'art égyptien exprime avec une suavité si tendre, soit qu'il peigne les murs des syringes d'un pinceau rapide, soit qu'il fouille patiemment le basalte rebelle.

Ordinairement, les momies pénétrées de bitume et de natrum ressemblent à de noirs simulacres taillés dans l'ébène ; la dissolution ne peut les attaquer, mais les apparences de la vie leur manquent. Les cadavres ne sont pas retournés à la poussière d'où ils étaient sortis ; mais ils se sont pétrifiés sous une forme hideuse qu'on ne saurait regarder sans dégoût ou sans effroi. Ici le corps, préparé soigneusement par des procédés plus sûrs, plus longs et plus coûteux, avait conservé l'élasticité de la chair, le grain de l'épiderme et presque la coloration naturelle ; la peau, d'un brun clair, avait la nuance blonde d'un bronze florentin neuf ; et ce ton ambré et chaud qu'on admire dans les peintures de Giorgione ou du Titien, enfumées de vernis, ne devait pas différer beaucoup du teint de la jeune Égyptienne en son vivant.

La tête semblait endormie plutôt que morte ; les paupières, encore frangées de leurs longs cils, faisaient briller entre leurs lignes d'antimoine des yeux d'émail lustrés des humides lueurs de la vie ; on eût dit qu'elles allaient secouer comme un rêve léger leur sommeil de trente siècles. Le nez, mince et fin, conservait ses pures arêtes ; aucune dépression ne déformait les joues, arrondies comme le flanc d'un vase ; la bouche, colorée d'une faible rougeur, avait gardé ses plis imperceptibles, et sur les lèvres voluptueusement modelées, voltigeait un mélancolique et mystérieux sourire plein de douceur, de tristesse et de charme : ce sourire tendre et résigné qui plisse d'une si délicieuse moue les bouches des têtes adorables surmontant les vases canopes au Musée du Louvre.

Autour du front uni et bas, comme l'exigent les lois de la beauté antique, se massaient des cheveux d'un noir de jais, divisés et nattés en une multitude de fines cordelettes qui retombaient sur chaque épaule. Vingt épingles d'or, piquées parmi ces tresses comme des fleurs dans une coiffure de bal, étoilaient de points brillants cette épaisse et sombre chevelure qu'on eût pu croire factice tant elle était abondante. Deux grandes boucles d'oreilles, arrondies en disques comme de petits boucliers, faisaient frissonner leur lumière jaune à côté de ses joues brunes. Un collier magnifique, composé de trois rangs de divinités et d'amulettes en or et en pierres fines, entourait le col de la coquette momie, et plus bas, sur sa poitrine, descendaient deux autres colliers, dont les perles et les rosettes en or, lapis-lazuli et cornaline formaient des alternances symétriques du goût le plus exquis.

Une ceinture à peu près du même dessin enserrait sa taille svelte d'un cercle d'or et de pierres de couleur.

Un bracelet à double rang en perles d'or et de cornaline entourait son poignet gauche, et à l'index de la main, du même côté, scintillait un tout petit scarabée en émaux cloisonnés d'or, formant chaton de bague, et maintenu par un fil d'or précieusement natté.

Quelle sensation étrange ! se trouver en face d'un être humain qui vivait aux époques où l'Histoire bégayait à peine, recueillant les contes de la tradition, en face d'une beauté contemporaine de Moïse et conservant encore les formes exquises de la jeunesse ; toucher cette petite main douce et imprégnée de parfums qu'avait peut-être baisée un Pharaon ; effleurer ces cheveux plus durables que des empires, plus solides que des monuments de granit.

A l'aspect de la belle morte, le jeune lord éprouva ce désir rétrospectif qu'inspire souvent la vue d'un marbre ou d'un tableau représentant une femme du temps passé, célèbre par ses charmes ; il lui sembla qu'il aurait aimé, s'il eût vécu trois mille cinq cents ans plus tôt, cette beauté que le néant n'avait pas voulu détruire, et sa pensée sympathique arriva peut-être à l'âme inquiète qui errait autour de sa dépouille profanée.

Beaucoup moins poétique que le jeune lord, le docte Rumphius procédait à l'inventaire des bijoux, sans toutefois les détacher, car Evandale avait désiré qu'on n'enlevât pas à la momie cette frêle et dernière consolation ; ôter ses bijoux à une femme même morte, c'est la tuer une seconde fois !

Quand tout à coup un rouleau de papyrus caché entre le flanc et le bras de la momie frappa les yeux du docteur.

« Ah ! dit-il, c'est sans doute l'exemplaire du rituel funéraire qu'on plaçait dans le dernier cercueil, écrit avec plus ou moins de soin selon la richesse et l'importance du personnage. » Et il se mit à dérouler la bande fragile avec des précautions infinies. Dès que les premières lignes apparurent, Rumphius sembla surpris ; il ne reconnaissait pas les figures et les signes ordinaires du rituel : il chercha vainement, à la place consacrée, les vignettes représentant les funérailles et le convoi funèbre qui servent de frontispice à ce papyrus ; il ne trouva pas non plus la litanie des cent noms d'osiris, ni le passeport de l'âme, ni la supplique aux dieux de l'Amenti. Des dessins d'une nature particulière annonçaient des scènes toutes différentes, se rattachant à la vie humaine, et non au voyage de l'ombre dans l'extra-monde. Des chapitres ou des alinéas semblaient indiqués par des caractères tracés en rouge, pour trancher sur le reste du texte écrit en noir, et fixer l'attention du lecteur aux endroits intéressants.

Une inscription placée en tête paraissait contenir le titre de l'ouvrage et le nom du grammate qui l'avait écrit ou copié ; du moins, c'est ce que crut démêler à première vue la sagace intuition du docteur.

« Décidément, milord, nous avons volé le sieur Argyropoulos, dit Rumphius à Evandale, en lui faisant remarquer toutes les différences du papyrus et des rituels ordinaires.

C'est la première fois que l'on trouve un manuscrit égyptien contenant autre chose que des formules hiératiques ! Oh ! je le déchiffrerai, dussé-je y perdre les yeux ! dût ma barbe non coupée faire trois fois le tour de mon bureau ! Oui, je t'arracherai ton secret, mystérieuse Égypte; oui, je saurai ton histoire, belle morte, car ce papyrus serré sur ton cœur par ton bras charmant doit la contenir ! et je me couvrirai de gloire, et j'égalerai Champollion, et je ferai mourir Lepsius de jalousie!>>

Le docteur et le lord retournèrent en Europe ; la momie, recouverte de toutes ses bandelettes et replacée dans ses trois cercueils, habite, dans le parc de Lord Evandale, au Lincolnshire, le sarcophage de basalte qu'il a fait venir à grands frais de Biban-el-Molouk et n'a pas donné au British Muséum. Quelquefois le lord s'accoude sur le sarcophage, paraît rêver profondément et soupire...

Après trois ans d'études acharnées, Rumphius est parvenu à déchiffrer le papyrus mystérieux, sauf quelques endroits altérés ou présentant des signes inconnus, et c'est sa traduction latine, tournée par nous en français, que vous allez lire sous ce nom : Le Roman de la momie.

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Voir également :
- La Morte amoureuse - Théophile Gautier (1836), présentation et texte intégral
- Une nuit de Cléopâtre - Théophile Gautier (1838), présentation et texte intégral
- Arria Marcella, souvenir de Pompéi - Théophile Gautier (1852), présentation et texte intégral

mardi, 14 juillet 2009

Une nuit de Cléopâtre - Théophile Gautier - 1838

bibliotheca une nuit de cleopatre

Alors que sa cange magnifique poussée par cinquante rames descend le Nil, Cléopâtre se remet en question sur sa position de reine dans ce vaste royaume et sur ses amours souvent déçus. S'approche alors, sur une coquille de noix, un jeune paysan venu déclarer son amour à la souveraine, en lui lançant par une flèche un mot d'amour qui la bouleversera...

Parue d'abord dans La Presse, les 29 et 30 novembre, 1, 2, 4 et 6 décembre 1838, ce court roman en cinq chapitres de l'écrivain français Théophile Gautier fait revivre au lecteur une nuit au bord du Nil en compagnie de la magnifique Cléopâtre en quête d'un amour réel, ainsi que de sa rencontre avec un beau jeune homme éperdument amoureux d'elle. On y retrouve le romantisme classique cher à Théophile Gautier, le thème de l'amour impossible, mais surtout de magnifiques descriptions du Nil qui apportent un réel plus à ce texte par rapport à d'autres du même auteur.

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Texte intégral :

I

Il y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ, qu’une cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée comme les pattes d’un scarabée gigantesque.

Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svelte de proportions et merveilleusement taillée pour la marche ; une tête de bélier surmontée d’une boule d’or armait la pointe de la proue, et montrait que l’embarcation appartenait à une personne de race royale.

Au milieu de la barque s’élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d’honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.

Deux chambres également couvertes d’hiéroglyphes occupaient les extrémités du croissant ; l’une d’elles, plus vaste que l’autre, avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les châteaux-gaillards de ces bizarres galères du seizième siècle dessinées par Délia Bella ; la plus petite, qui servait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire. Le gouvernail était fait de deux immenses avirons ajustés sur des pieux bariolés, et s’allongeant dans l’eau derrière la barque comme les pieds palmés d’un cygne ; des têtes coiffées du pschent, et portant au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.

C’était un homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l’œil relevé par les coins, les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l’oreille détachée du crâne, le type égyptien dans toute sa pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses et cinq ou six tours de verroteries et d’amulettes composaient tout son costume.

Il paraissait le seul habitant de la cange, car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat-bord, ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d’éventail à chaque flanc de la barque, et retombant dans le fleuve après un léger temps d’arrêt.

Aucun souffle d’air ne faisait trembler l’atmosphère, et la grande voile triangulaire de la cange, assujettie et ficelée avec une corde de soie autour du mât abattu, montrait que l’on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s’élever.

Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb ; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations ; une lumière crue, éclatante et poussiéreuse à force d’intensité, ruisselait en torrents de flamme, l’azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l’horizon incendié. Pas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l’éternité.

L’eau du Nil, terne, et mate, semblait s’en-dormir dans son cours et s’étaler en nappes d’étain fondu. Nulle haleine ne ridait sa surface et n’inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s’ils eussent été sculptés ; à peine si de loin en loin le saut d’un bechir ou d’un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d’argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes ; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre, qui ne fut jamais qu’un grand tombeau, et dont les vivants semblent ne pas avoir eu d’autre occupation que d’embaumer les morts. Tristesse aride, sèche comme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n’ayant point de nuage gris de perle à suivre à l’horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux ; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.

Le silence était si profond, qu’on eût dit que le monde fût devenu muet, ou que l’air eût perdu la faculté de conduire le son. Le seul bruit qu’on entendît, c’était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui, fatigué de se tenir debout, une patte repliée sous le ventre et le cou entre les épaules, quittait sa pose immobile, et, fouettant brusquement l’air bleu de ses ailes blanches, allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.

La cange filait comme la flèche sur l’eau du fleuve, laissant derrière elle un sillage argenté qui se refermait bientôt ; et quelques globules écumeux, venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque, déjà hors de vue.

Les berges du fleuve, couleur d’ocre et de saumon, se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l’eau, si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac, et qu’il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel, ou si le ciel réfléchissait le Nil.

Le spectacle changeait à chaque instant : tantôt c’étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneaux de figures bizarres ; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées de grands sphinx accroupis, coiffés du bonnet à barbe cannelée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir ; des palais démesurés faisant saillir sur l’horizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée ; des temples aux colonnes énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante blancheur des processions de figures hiéroglyphiques ; toutes les prodigiosités de cette architecture de Titans : tantôt des paysages d’une aridité désolante ; des collines formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles ; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d’un incendie ; des tertres bossus et difformes, accroupis comme le criocéphale des tombeaux, et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite ; des marnes verdâtres,des ocres roux, des tufs d’un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose-sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières. Cette aridité n’était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard ; le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature ; seulement de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l’horizon, comme un crabe végétal ; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze ; un carthame, trouvant un peu d’humidité à l’ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale.

Après ce coup d’œil rapide sur l’aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et, sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos d’honneur.

L’intérieur était peint en blanc, avec des arabesques vertes, des filets de vermillon et des fleurs d’or de forme fantastique ; une natte de joncs d’une finesse extrême recouvrait le plancher ; au fond s’élevait un petit lit à pieds de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d’hémicycle en bois de cèdre monté sur un pied, destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la tête de la personne couchée.

Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard fît perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine, la femme la plus complète qui ait jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable auquel les poètes n’ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n’est pas besoin de nommer Cléopâtre.

Auprès d’elle, Charmion, son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d’ibis ; une jeune fille arrosait d’une pluie d’eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l’air n’y arrivât qu’imprégné de fraîcheur et de parfums.

Près du lit de repos, dans un vase d’albâtre rubané, au goulot grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron, trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d’un bleu céleste, les autres d’un rosé tendre, comme le bout des doigts d’Isis, la grande déesse.

Cléopâtre, ce jour-là, par caprice ou par politique, n’était pas habillée à la grecque ; elle venait d’assister à une panégyrie, et elle retournait à son palais d’été dans la cange, avec le costume égyptien qu’elle portait à la fête. Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir comment la reine Cléopâtre était habillée en revenant de la Mammisi d’Hermonthis où l’on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré ; c’est une satisfaction que nous pouvons leur donner.

La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d’or très léger formé par le corps et les ailes de l’épervier sacré ; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s’allongeaient presque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rosé et plus délicatement enroulée que la coquille d’où sortit Vénus que les Egyptiens nomment Hâtor ; la queue de l’oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes ; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries ; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles s’échappaient de ce casque et filaient en longues tresses sur de blondes épaules, dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d’azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas ! apercevoir que le commencement ; une robe de lin à côtes diagonales, ― un brouillard d’étoffe, de l’air tramé, ventus textilis, comme dit Pétrone, ― ondulait en blanche vapeur autour d’un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l’épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite, le bras serré par six cercles d’or et la main ornée d’une bague représentant un scarabée. Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre ; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n’effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris.

Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointe et rattachées sur le cou-de-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.

La reine Cléopâtre n’avait cependant pas l’air de satisfaction d’une femme sûre d’être parfaitement belle et parfaitement parée ; elle se retournait et s’agitait sur son petit lit, et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque instant les plis de son conopeum de gaze que Charmion rajustait avec une patience inépuisable, sans cesser de balancer son éventail.

« L’on étouffe dans cette chambre, dit Cléopâtre ; quand même Phtha, dieu du feu, aurait établi ses forges ici, il ne ferait pas plus chaud ; l’air est comme une fournaise ». Et elle passa sur ses lèvres le bout de sa petite langue, puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.

Charmion, toujours attentive, frappa des mains ; un esclave noir, vêtu d’un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d’une peau de panthère jetée sur l’épaule entra avec la rapidité d’une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pastèques, et dans la droite un vase long muni d’un goulot comme une théière.

L’esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine. Cléopâtre toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d’elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs, onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière :

« O Charmion ! dit-elle, je m’ennuie ».


II

Charmion, pressentant une confidence, fit une mine d’assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.

« Je m’ennuie horriblement, reprit Cléopâtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue ; cette Egypte m’anéantit et m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus triste que la nuit profonde de l’Erèbe : jamais un nuage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! Tiens, Charmion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie ! De la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n’est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre ; c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il recouvre ; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd ; il me gêne et m’inquiète ; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m’y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant ; tout y est sombre, énigmatique, incompréhensible ! L’imagination n’y produit que des chimères monstrueuses et des mouvements démesurés ; cette architecture et cet art me font peur ; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur les genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide ; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles ? Le granit lui-même se lasse à la fin ! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect ? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt ? qu’ont-ils donc à fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l’éternité et l’infini ? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine ? A droite, à gauche, de quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d’homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d’accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au delà de vous des choses que l’on ne peut redire ; ― une famille d’animaux et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir, si vous franchissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile !

Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu’aux entrailles de la terre, où la lumière n’arrive pas, où les flambeaux s’éteignent faute d’air, et partout, et toujours, d’interminables hiéroglyphes sculptés et peints, racontant en langage inintelligible des choses que l’on ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues ; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s’est usé à écrire l’épitaphe d’un roi ! Du mystère et du granit, voilà l’Egypte ; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine ! L’on ne voit que symboles menaçants et funèbres, des pedum, des tau, des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où l’on pèse les âmes, ― l’inconnu, la mort, le néant ! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres ; pour allées d’arbres, des avenues d’obélisques de granit ; pour sol, d’immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu’une seule dalle ; pour ciel, des plafonds de granit : ― l’éternité palpable, un amer perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! ― des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu’il faut monter avec des échelles ; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l’on marcherait un an sans en trouver l’issue ! ― le vertige de l’énormité, l’ivresse du gigantesque, l’effort désordonné de l’orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde !

Et puis, Charmion, je te le dis, j’ai une pensée qui me fait peur ; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur forme et leur aspect ; l’âme évaporée, la dépouille reste, sous ce peuple il y a vingt peuples ; chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles ; chaque génération qui s’en va fait une population de momies a une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le grand-père et l’aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu’ils étaient pendant la vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours !

Quand je songe à ces multitudes emmaillottées de bandelettes, à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans, face à face, dans leur silence que rien ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu’on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu’eux, il me prend des terreurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils, puisqu’ils ont encore des lèvres, et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l’état où elle l’a quitté ?

L’Egypte est vraiment un royaume sinistre, et bien peu fait pour moi, la rieuse et la folle ; tout y renferme une momie ; c’est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c’est là que vous aboutissez ; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Eventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n’allongerez pas votre cadavre d’un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où l’on ne respire pour parfum que l’odeur acre du naphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne le creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s’étendent jusque sous votre alcôve ? Etre la reine des momies, avoir pour causer ces statues roides et contraintes, c’est gai ! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j’avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j’aimais quelqu’un ou quelque chose, si j’étais aimée ! mais je ne le suis point.

Voilà pourquoi je m’ennuie, Charmion ; avec l’amour, cette Egypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d’Anubis et aux épouvantements des villes souterraines ».

Charmion sourit d’un air incrédule. « Ce ne doit pas être là un sujet de chagrin pour vous ; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d’or d’Eros lui-même.

― Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c’est le diadème ou le front que l’on aime en elle ? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur, descendue des hauteurs du trône, aurais-je la célébrité et la vogue de Bacchide ou d’Archenassa, de la première courtisane venue d’Athènes ou de Milet ? Une reine, c’est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de si séparé, de si impossible ! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise ? Ce n’est plus une femme, c’est une figure auguste et sacrée qui n’a point de sexe, et que l’on adore à genoux sans l’aimer, comme la statue d’une déesse. Qui a jamais été sérieusement épris d’Hère aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer ? qui a jamais essayé de baiser les pieds d’argent de Thétis et les doigts de rosé de l’Aurore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d’or du ciel ? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans les nécropoles dont je parlais tout à l’heure ».

Quoiqu’elle n’élevât aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres de l’esclave grecque faisait voir qu’elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.

« Ah ! continua Cléopâtre, je voudrais qu’il m’arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue ! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de rosés et prolongés jusqu’au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus, les unions de perles, les parfums d’Asie, les recherches les plus exquises, les somptuosités les plus folles, rien ne m’amuse plus ; tout m’est indifférent, tout m’est insupportable !

― On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois ».

Fatiguée d’une aussi longue tirade, Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d’elle, y trempa ses lèvres, et, mettant sa tête sous son bras avec un mouvement de colombe, s’arrangea de son mieux pour dormir. Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d’une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d’or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.

Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pont de la cange et jouissons de l’admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l’occident, occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d’azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demi-teinte rosé ; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle, et, produit des teintes pareilles à celles des turquoises. L’eau frisée par un rayon oblique a l’éclat mat d’une glace vue du côté du tain, ou d’une lame damasquinée ; les sinuosités de la rive, les joncs, et tous les accidents du bord s’y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre. A la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas, comme un grain dépoussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller à la dérive, un crocodile levant, pour respirer l’air moins brûlant du soir, le bout de son rostre squammeux, le ventre d’un hippopotame qui s’épanouit à fleur d’eau ? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve ? car le vieil Hopi-Mou, père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnes de la Lune. Ce n’est rien de tout cela. Par les morceaux d’Osiris si heureusement recousus ! c’est un homme qui paraît marcher et patiner sur l’eau... l’on peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d’écorce ajustées, une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine, qu’il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous l’effort de cinquante rameurs, la petite barque noire gagne visiblement sur elle.

Cléopâtre désirait un incident étrange, quelque chose d’inattendu ; cette petite nacelle effilée, aux allures mystérieuses, nous a tout l’air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n’est pas impossible.

C’était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu’ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l’or, et de proportions si parfaites, qu’on eût dit un bronze de Lysippe ; bien qu’il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n’avait pas sur le front une seule perle de sueur. Le soleil plongeait sous l’horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d’une ville lointaine que l’œil n’aurait pu discerner sans cet accident de lumière ; il s’éteignit bientôt tout à fait, et les étoiles, belles de nuit du ciel, ouvrirent leur calice d’or dans l’azur du firmament. La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s’arrêta près d’un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphynx haïs de Cléopâtre. C’était le débarcadère du palais d’été.

Cléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haie d’esclaves portant des fanaux.

Le jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.


III


Qu’est-ce que ce jeune homme qui, debout sur un morceau d’écorce se permet de suivre la cange royale, et qui peut lutter de vitesse contre cinquante rameurs, du pays de Kousch, nus jusqu’à la ceinture et frottés d’huile de palmier ? Quel intérêt le pousse et le fait agir ? Voilà ce que nous sommes obligé de savoir en notre qualité de poète doué du don d’intuition, et pour qui tous les hommes et même toutes les femmes, ce qui est plus difficile, doivent avoir au côté la fenêtre que réclamait Momus.

Il n’est peut-être pas très aisé de retrouver ce que pensait, il y a tantôt deux mille ans, un jeune homme de la terre de Kémé qui suivait la barque de Cléopâtre, reine et déesse Evergète, revenant de la Mammisi d’Hermonthis. Nous essayerons cependant.

Meïamoun, fils de Mandouschopsch, était un jeune homme d’un caractère étrange ; rien de ce qui touche le commun des mortels ne faisait impression sur lui ; il semblait d’une race plus haute, et l’on eût dit le produit de quelque adultère divin. Son regard avait l’éclat et la fixité d’un regard d’épervier, et la majesté sereine siégeait sur son front comme sur un piédestal de marbre ; un noble dédain arquait sa lèvre supérieure et gonflait ses narines comme celles d’un cheval fougueux ; quoiqu’il eût presque la grâce délicate d’une jeune fille, et que Dionysius, le dieu efféminé, n’eût pas une poitrine plus ronde et plus polie, il cachait sous cette molle apparence des nerfs d’acier et une force herculéenne ; singulier privilège de certaines natures antiques de réunir la beauté de la femme à la force de l’homme.

Quant à son teint, nous sommes obligé d’avouer qu’il était fauve comme une orange, couleur contraire à l’idée blanche et rosé que nous avons de la beauté ; ce qui ne l’empêchait pas d’être un fort charmant jeune homme, très recherché par toute sorte de femmes jaunes, rouges, cuivrées, bistrées, dorées, et même par plus d’une blanche Grecque.

D’après ceci, n’allez pas croire que Meïamoun fût un homme à bonnes fortunes : les cendres du vieux Priam, les neiges d’Hippolyte lui-même n’étaient pas plus insensibles et plus froides ; le jeune néophyte en tunique blanche, qui se prépare à l’initiation des mystères d’Isis, ne mène pas une vie plus chaste ; la jeune fille qui transit à l’ombre glaciale de sa mère n’a pas cette pureté craintive.

Les plaisirs de Meïamoun, pour un jeune homme de si farouche approche, étaient cependant d’une singulière nature : il partait tranquillement le matin avec son petit bouclier de cuir d’hippopotame, son harpé ou sabre à lame courbe, son arc triangulaire et son carquois en peau de serpent, rempli de flèches barbelées ; puis il s’enfonçait dans le désert, et faisait galoper sa cavale aux jambes sèches, à la tête étroite, à la crinière échevelée, jusqu’à ce qu’il trouvât une trace de lionne : cela le divertissait beaucoup d’aller prendre les petits lionceaux sous le ventre de leur mère. En toutes choses il n’aimait que le périlleux ou l’impossible ; il se plaisait fort à marcher dans des sentiers impraticables, à nager dans une eau furieuse, et il eût choisi pour se baigner dans le Nil précisément l’endroit des cataractes : l’abîme l’appelait.

Tel était Meïamoun, fils de Mandouschopsch.

Depuis quelque temps son humeur était devenue encore plus sauvage ; il s’enfonçait des mois entiers dans l’océan de sables et ne reparaissait qu’à de rares intervalles. Sa mère inquiète se penchait vainement du haut de sa terrasse et interrogeait le chemin d’un œil infatigable. Après une longue attente, un petit nuage de poussière tourbillonnait à l’horizon ; bientôt le nuage crevait et laissait voir Meïamoun couvert de poussière sur sa cavale maigre comme une louve, l’œil rouge et sanglant, la narine frémissante, avec des cicatrices au flanc, cicatrices qui n’étaient pas des marques d’éperon. Après avoir pendu dans sa chambre quelque peau d’hyène ou de lion, il repartait.

Et cependant personne n’eût pu être plus heureux que Meïamoun ; il était aimé de Nephté, la fille du prêtre Afomouthis, la plus belle personne du nome d’Arsinoïte. Il fallait être Meïamoun pour ne pas voir que Nephté avait des yeux charmants relevés par les coins avec une indéfinissable expression de volupté, une bouche où scintillait un rouge sourire, des dents blanches et limpides, des bras d’une rondeur exquise et des pieds plus parfaits que les pieds de jaspe de la statue d’Isis : assurément il n’y avait pas dans toute l’Egypte une main plus petite et des cheveux plus longs. Les charmes de Nephté n’eussent été effacés que par ceux de Cléopâtre. Mais qui pourrait songer à aimer Cléopâtre ? Ixion, qui fut amoureux de Junon, ne serra dans ses bras qu’une nuée, et il tourne éternellement sa roue aux enfers. C’était Cléopâtre qu’aimait Meïamoun ! Il avait d’abord essayé de dompter cette passion folle ; il avait lutté corps à corps avec elle ; mais on n’étouffe pas l’amour comme on étouffe un lion, et les plus vigoureux athlètes ne sauraient rien y faire. La flèche était restée dans la plaie et il la traînait partout avec lui ; l’image de Cléopâtre radieuse et splendide sous son diadème à pointe d’or, seule debout dans sa pourpre impériale au milieu d’un peuple agenouillé, rayonnait dans sa veille et dans son rêve ; comme l’imprudent qui a regardé le soleil et qui voit toujours une tache insaisissable voltiger devant lui, Meïamoun voyait toujours Cléopâtre. Les aigles peuvent contempler le soleil sans être éblouis, mais quelle prunelle de diamant pourrait se fixer impunément sur une belle femme, sur une belle reine ?

Sa vie était d’errer autour des demeures royales pour respirer le même air que Cléopâtre, pour baiser sur le sable, bonheur, hélas ! bien rare, l’empreinte, à demi effacée de son pied ; il suivait les fêtes sacrées et les panégyries, tâchant de saisir un rayon de ses yeux, de dérober au passage un des mille aspects de sa beauté. Quelquefois la honte le prenait de cette existence insensée ; il se livrait à la chasse avec un redoublement de furie, et tâchait de mater par la fatigue l’ardeur de son sang et la fougue de ses désirs.

Il était allé à la panégyrie d’Hermonthis, et, dans le vague espoir de revoir la reine un instant lorsqu’elle débarquerait au palais d’été, il avait suivi la cange dans sa nacelle, sans s’inquiéter des acres morsures du soleil par une chaleur à faire fondre en sueur de lave les sphinx haletants sur leurs piédestaux rougis.

Et puis, il comprenait qu’il touchait à un moment suprême, que sa vie allait se décider, et qu’il ne pouvait mourir avec son secret dans sa poitrine.

C’est une étrange situation que d’aimer une reine ; c’est comme si l’on aimait une étoile, encore l’étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel ; c’est une espèce de rendez-vous mystérieux : vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s’offense pas de vos regards ! O misère ! être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bas de l’échelle, et se sentir le cœur plein d’amour pour quelque chose de solennel, d’étincelant et de splendide, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous ! avoir l’œil fatalement fixé sur quelqu’un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n’êtes qu’un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître ! n’avoir, si l’occasion de parler se présente, aucune raison à donner d’une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine, rien que de l’amour ; et en échange de la beauté, de la noblesse, de la puissance, de toutes les splendeurs qu’on rêve, n’apporter que de la passion ou sa jeunesse, choses rares !

Ces idées accablaient Meïamoun ; couché à plat ventre sur le sable, le menton dans ses mains, il se laissait emporter et soulever par le flot d’une intarissable rêverie ; il ébauchait mille projets plus insensés les uns que les autres. Il sentait bien qu’il tendait à un but impossible, mais il n’avait pas le courage d’y renoncer franchement, et la perfide espérance venait chuchoter à son oreille quelque menteuse promesse.

« Hâthor, puissante déesse, disait-il à voix basse, que t’ai-je fait pour me rendre si malheureux ? te venges-tu du dédain que j’ai eu pour Nephté, la fille du prêtre Afomouthis ? m’en veux-tu d’avoir repoussé Lamia, l’hétaïre d’Athènes, ou Flora, la courtisane romaine ? Est-ce ma faute, à moi, si mon cœur n’est sensible qu’à la seule beauté de Cléopâtre, ta rivale ? Pourquoi as-tu enfoncé dans mon âme la flèche empoisonnée de l’amour impossible ? Quel sacrifice et quelles offrandes demandes-tu ? Faut-il t’élever une chapelle de marbre rosé de Syène avec des colonnes à chapiteaux dorés, un plafond d’une seule pièce et des hiéroglyphes sculptés en creux par les meilleurs ouvriers de Memphis ou de Thèbes ? Réponds-moi ».

Comme tous les dieux et les déesses que l’on invoque, Hâthor ne répondit rien. Meïamoun prit un parti désespéré.

Cléopâtre, de son côté, invoquait aussi la déesse Hâthor ; elle lui demandait un plaisir nouveau, une sensation inconnue ; languissamment couchée sur son lit, elle songeait que le nombre des sens est bien borné, que les plus exquis raffinements laissent bien vite venir le dégoût, et qu’une reine a réellement bien de la peine à occuper sa journée. Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux, boire des perles fondues, manger une province, tout cela est fade et commun !

Charmion était aux expédients et ne savait plus que faire de sa maîtresse. Tout à coup un sifflement se fît entendre, une flèche vint se planter en tremblant dans le revêtement de cèdre de la muraille.

Cléopâtre faillit s’évanouir de frayeur. Charmion se pencha à la fenêtre et n’aperçut qu’un flocon d’écume sur le fleuve. Un rouleau de papyrus entourait le bois de la flèche ; il contenait ces mots écrits en caractères phonétiques : « Je vous aime ! »


IV

« Je vous aime », répéta Cléopâtre en faisant tourner entre ses doigts frêles et blancs le morceau de papyrus roulé à la façon des scytales, « voilà le mot que je demandais : quelle âme intelligente, quel génie caché a donc si bien compris mon désir ? » Et tout à fait réveillée de sa langoureuse torpeur, elle sauta à bas de son lit avec l’agilité d’une chatte qui flaire une souris, mit ses petits pieds d’ivoire dans ses tatbebs brodés, jeta une tunique de byssus sur ses épaules, et courut à la fenêtre par laquelle Charmion regardait toujours.

La nuit était claire et sereine ; la lune déjà levée dessinait avec de grands angles d’ombre et de lumière les masses architecturales du palais, détachées en vigueur sur un fond de bleuâtre transparence, et glaçait de moires d’argent l’eau du fleuve où son reflet s’allongeait en colonne étincelante ; un léger souffle de brise, qu’on eût pris pour la respiration des Sphinx endormis, faisait palpiter les roseaux et frissonner les clochettes d’azur des lotus ; les câbles des embarcations amarrées au bord du Nil gémissaient faiblement, et le flot se plaignait sur son rivage comme une colombe sans ramier. Un vague parfum de végétation, plus doux que celui des aromates qui brûlent dans Yanschir des prêtres d’Anubis, arrivait jusque dans la chambre. C’était une de ces nuits enchantées de l’Orient, plus splendides que nos plus beaux jours, car notre soleil ne vaut pas cette lune.

« Ne vois-tu pas là-bas, vers le milieu du fleuve, une tête d’homme qui nage ? Tiens, il traverse maintenant la traînée de lumière et va se perdre dans l’ombre ; on ne peut plus le distinguer ». Et, s’appuyant sur l’épaule de Charmion, elle sortait à demi son beau corps de la fenêtre pour tâcher de retrouver la trace du mystérieux nageur. Mais un bois d’acacias du Nil, de doums et de sayals, jetait à cet endroit son ombre sur la rivière et protégeait la fuite de l’audacieux. Si Meïamoun eût eu le bon esprit de se retourner, il aurait aperçu Cléopâtre, la reine sidérale, le cherchant avidement des yeux à travers la nuit, lui pauvre Egyptien obscur, misérable chasseur de lions.

« Charmion, Charmion, fais venir Phrehipephbour, le chef des rameurs, et qu’on lance sans retard deux barques à la poursuite de cet homme », dit Cléopâtre, dont la curiosité était excitée au plus haut degré.

Prehipephbour parut : c’était un homme de la race Nahasi, aux mains larges, aux bras musculeux, coiffé d’un bonnet de couleur rouge, assez semblable au casque phrygien, et vêtu d’un caleçon étroit, rayé diagonalement de blanc et de bleu. Son buste, entièrement nu, reluisait à la clarté de la lampe, noir et poli comme un globe de jais. Il prit les ordres de la reine et se retira sur-le-champ pour les exécuter. Deux barques longues, étroites, si légères que le moindre oubli d’équilibre les eût fait chavirer, fendirent bientôt l’eau du Nil en sifflant sous l’effort de vingt rameurs vigoureux ; mais la recherche fut inutile. Après avoir battu la rivière en tous sens, après avoir fouillé la moindre touffe de roseaux, Phrehipephbour revint au palais sans autre résultat que d’avoir fait envoler quelque héron endormi debout sur une patte ou troublé quelque crocodile dans sa digestion.

Cléopâtre éprouva un dépit si vif de cette contrariété, qu’elle eut une forte envie de condamner Prehipephbour à la meule ou aux bêtes. Heureusement Charmion intercéda pour le malheureux tout tremblant, qui pâlissait de frayeur sous sa peau noire. C’était la seule fois de sa vie qu’un de ses désirs n’avait pas été aussitôt accompli que formé ; aussi éprouvait-elle une surprise inquiète, comme un premier doute sur sa toute-puissance.

Elle, Cléopâtre, femme et sœur de Ptolémée, proclamée déesse Evergète, reine vivante des régions d’en bas et d’en haut, œil de lumière, préférée du soleil, comme on peut le voir dans les cartouches sculptés sur les murailles des temples, rencontrer un obstacle, vouloir une chose qui ne s’est pas faite, avoir parlé et n’avoir pas été obéie ! Autant vaudrait être la femme de quelque pauvre paraschiste inciseur de cadavres et faire fondre du natron dans une chaudière ! C’est monstrueux, c’est exorbitant, et il faut être, en vérité, une reine très douce et très clémente pour ne pas faire mettre en croix ce misérable Phrehipephbour.

Vous vouliez une aventure, quelque chose d’étrange et d’inattendu ; vous êtes servie à souhait. Vous voyez que votre royaume n’est pas si mort que vous le prétendiez. Ce n’est pas le bras de pierre d’une statue qui a lancé cette flèche, ce n’est pas du cœur d’une momie que viennent ces trois mots qui vous ont émue, vous qui voyez avec un sourire sur les lèvres vos esclaves empoisonnés battre du talon et de la tête, dans les convulsions de l’agonie, vos beaux pavés de mosaïque et de porphyre, vous qui applaudissez le tigre lorsqu’il a bravement enfoncé son mufle dans le flanc du gladiateur vaincu ! Vous aurez tout ce que vous voudrez, des chars d’argent étoiles d’émeraudes, des quadriges de griffons, des tuniques de pourpre teintes trois fois, des miroirs d’acier fondu entourés de pierres précieuses, si clairs que vous vous y verrez aussi belle que vous l’êtes ; des robes venues du pays de Sérique, si fines, si déliées qu’elles passeraient par l’anneau de votre petit doigt ; des perles d’un orient parfait, des coupes de Lysippe ou de Myron, des perroquets de l’Inde qui parlent comme des poètes ; vous obtiendrez tout, quand même vous demanderiez le ceste de Vénus ou le pschent d’Isis mais, en vérité, vous n’aurez pas ce soir l’homme qui a lancé cette flèche qui tremble encore dans le bois de cèdre de votre lit. Les esclaves qui vous habilleront demain n’auront pas beau jeu ; elles ne risquent rien d’avoir la main légère ; les épingles d’or de la toilette pourraient bien avoir pour pelote la gorge de la friseuse maladroite, et l’épileuse risque fort de se faire pendre au plafond par les pieds.

« Qui peut avoir eu l’audace de lancer cette déclaration emmanchée dans une flèche ? Est-ce le monarque Amoun-Ra qui se croit plus beau que l’Apollon des Grecs ? qu’en penses-tu, Charmion ? ou bien Chéapsiro, le commandant de l’Hermothybie, si fier de ses combats au pays de Kousch ! Ne serait-ce pas plutôt le jeune Sextus, ce débauché romain, qui met du rouge, grasseyé en parlant et porte des manches à la persique ?

― Reine, ce n’est aucun de ceux-là ; quoique vous soyez la plus belle du monde, ces gens-là vous flattent et ne vous aiment pas. Le monarque Amoun-Ra s’est choisi une idole à qui il sera toujours fidèle, et c’est sa propre personne ; le guerrier Chéapsiro ne pense qu’à raconter ses batailles ; quant à Sextus, il est si sérieusement occupé de la composition d’un nouveau cosmétique, qu’il ne peut songer à rien autre chose. D’ailleurs, il a reçu des surtouts de Laconie, des tuniques jaunes brochées d’or et des enfants asiatiques qui l’absorbent tout entier. Aucun de ces beaux seigneurs ne risquerait son cou dans une entreprise si hardie et si périlleuse ; ils ne vous aiment pas assez pour cela.

Vous disiez hier dans votre cange que les yeux éblouis n’osaient s’élever jusqu’à vous, que l’on ne savait que pâlir et tomber à vos pieds en demandant grâce, et qu’il ne vous restait d’autre ressource que d’aller réveiller dans son cercueil doré quelque vieux pharaon parfumé au bitume. Il y a maintenant un cœur ardent et jeune qui vous aime : qu’en ferez-vous ? »

Cette nuit-là, Cléopâtre eut de la peine à s’endormir, elle se retourna dans son lit, elle appela longtemps en vain Morphée, frère de la Mort ; elle répéta plusieurs fois qu’elle était la plus malheureuse des reines, que l’on prenait à tâche de la contrarier, que la vie lui était insupportable ; grandes doléances qui touchaient assez peu Charmion, quoiqu’elle fît mine d’y compatir.

Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour ; revenons à Meïamoun : plus adroit que Phrehipephbour, le chef des rameurs, nous parviendrons bien à le trouver. Effrayé de sa propre hardiesse, Meïamoun s’était jeté dans le Nil, et avait gagné à la nage le petit bois de palmiers-doums avant que Phrehipephbour eût lancé les deux barques à sa poursuite. Lorsqu’il eût repris haleine et repoussé derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs trempés de l’écume du fleuve, il se sentit plus à l’aise et plus calme. Cléopâtre avait quelque chose qui venait de lui. Un rapport existait entre eux maintenant ; Cléopâtre pensait à lui, Meïamoun. Peut-être était-ce une pensée de courroux, mais au moins il était parvenu à faire naître en elle un mouvement quelconque, frayeur, colère ou pitié ; il lui avait fait sentir son existence. Il est vrai qu’il avait oublié de mettre son nom sur la bande de papyrus, mais qu’eût appris de plus à la reine : MEIAMOUN, FILS DE MANDOUSCBOPSCH ! Un monarque ou un esclave sont égaux devant elle. Une déesse ne s’abaisse pas plus en prenant pour amoureux un homme du peuple qu’un patricien ou un roi ; de si haut l’on ne voit dans un homme que l’amour.

Le mot qui lui pesait sur la poitrine comme le genou d’un colosse de bronze en était enfin sorti ; il avait traversé les airs, il était parvenu jusqu’à la reine, pointe du triangle, sommet inaccessible ! Dans ce cœur blasé il avait mis une curiosité, ― progrès immense !

Meïamoun ne se doutait pas d’avoir si bien réussi, mais il était plus tranquille, car il s’était juré à lui-même, par la Bari mystique qui conduit les âmes dans l’Amenthi, par les oiseaux sacrés, Bennou et Gheughen ; par Typhon et par Osiris, par tout ce que la mythologie égyptienne peut offrir de formidable qu’il serait l’amant de Cléopâtre, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une nuit, ne fût-ce qu’une heure, dût-il lui en coûter son corps et son âme.

Expliquer comment lui était venu cet amour pour une femme qu’il n’avait vue que de loin et sur laquelle il osait à peine lever ses yeux, lui qui ne les baissait pas devant les jaunes prunelles des lions, et comment cette petite graine tombée par hasard dans son âme y avait poussé si vite et jeté de si profondes racines, c’est un mystère que nous n’expliquerons pas ; nous avons dit là-haut : L’abîme l’appelait.

Quand il fut bien sûr que Phrehipephbour était rentré avec les rameurs, il se jeta une seconde fois dans le Nil et se dirigea de nouveau vers le palais de Cléopâtre, dont la lampe brillait à travers un rideau de pourpre et semblait une étoile fardée. Léandre ne nageait pas vers la tour de Sestos avec plus de courage et de vigueur, et cependant Meïamoun n’était pas attendu par une Héro prête à lui verser sur la tête des fioles de parfums pour chasser l’odeur de la mer et des acres baisers de la tempête.

Quelque bon coup de lance ou de harpe était tout ce qui pouvait lui arriver de mieux, et, à vrai dire, ce n’était guère de cela qu’il avait peur. Il longea quelque temps la muraille du palais dont les pieds de marbre baignaient dans le fleuve, et s’arrêta devant une ouverture submergée, par où l’eau s’engouffrait en tourbillonnant. Il plongea deux ou trois fois sans succès ; enfin il fut plus heureux, rencontra le passage et disparut.

Cette arcade était un canal voûté qui conduisait l’eau du Nil aux bains de Cléopâtre.


V

Cléopâtre ne s’endormit que le matin, à l’heure où rentrent les songes envolés par la porte d’ivoire. L’illusion du sommeil lui fit voir toute sorte d’amants se jetant à la nage, escaladant les murs pour arriver jusqu’à elle, et, souvenir de la veille, ses rêves étaient criblés de flèches chargées de déclarations amoureuses. Ses petits talons agités de tressaillements nerveux frappaient la poitrine de Charmion, couchée en travers du lit pour lui servir de coussin.

Lorsqu’elle s’éveilla, un gai rayon jouait dans le rideau de la fenêtre dont il trouait la trame de mille points lumineux, et venait familièrement jusque sur le lit voltiger comme un papillon d’or autour de ses belles épaules qu’il effleurait en passant d’un baiser lumineux. Heureux rayon que les dieux eussent envié !

Cléopâtre demanda à se lever d’une voix mourante comme un enfant malade ; deux de ses femmes l’enlevèrent dans leurs bras et la posèrent précieusement à terre, sur une grande peau de tigre dont les ongles étaient d’or et les yeux d’escarboucles. Charmion l’enveloppa d’une calasiris de lin plus blanche que le lait, lui entoura les cheveux d’une résille de fils d’argent, et lui plaça les pieds dans des tatbebs de liège sur la semelle desquels, en signe de mépris, l’on avait dessiné deux figures grotesques représentant deux hommes des races Nahasi et Nahmou, les mains et les pieds liés, en sorte que Cléopâtre méritait littéralement l’épithète de conculcatrice des peuples, que lui donnent les cartouches royaux.

C’était l’heure du bain. Cléopâtre s’y rendit avec ses femmes.

Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d’aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l’aridité des environs ; d’immenses terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les fleurs jusqu’au ciel par de gigantesques escaliers de granit rosé ; des vases de marbre pentélique s’épanouissaient comme de grands lis au bord de chaque rampe, et les plantes qu’ils contenaient ne semblaient que leurs pistils ; des chimères caressées par le ciseau des plus habiles sculpteurs grecs, et d’une physionomie moins rébarbative que les sphinx égyptiens avec leur mine renfrognée et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué de fleurs, comme de sveltes levrettes blanches sur un tapis de salon : c’étaient de charmantes figures de femme, le nez droit, le front uni, la bouche petite, les bras délicatement potelés, la gorge ronde et pure, avec des boucles d’oreilles, des colliers et des ajustements d’un caprice adorable, se bifurquant en queue de poisson comme la femme dont parle Horace, se déployant en aile d’oiseau, s’arrondissant en croupe de lionne, se contournant en volute de feuillage, selon la fantaisie de l’artiste ou les convenances de la position architecturale : ― une double rangée de ces délicieux monstres bordait l’allée qui conduisait du palais à la salle.

Au bout de cette allée, on trouvait un large bassin avec quatre escaliers de porphyre ; à travers la transparence de l’eau diamantée on voyait les marches descendre jusqu’au fond sablé de poudre d’or ; des femmes terminées en gaine comme des cariatides faisaient jaillir de leurs mamelles un filet d’eau parfumée qui retombait dans le bassin en rosée d’argent, et en picotait le clair miroir de ses gouttelettes grésillantes. Outre cet emploi, ces cariatides avaient encore celui de porter sur leur tête un entablement orné de néréides et de tritons en bas-relief et muni d’anneaux de bronze pour attacher les cordes de soie du vélarium. Au delà du portique l’on apercevait des verdures humides et bleuâtres, des fraîcheurs ombreuses, un morceau de la vallée de Tempe transporté en Egypte. Les fameux jardins de Sémiramis n’étaient rien auprès de cela.

Nous ne parlerons pus de sept ou huit autres salles de différentes températures, avec leur vapeur chaude ou froide, leurs boîtes de parfums, leurs cosmétiques, leurs huiles, leurs pierres ponces, leurs gantelets de crin, et tous les raffinements de l’art balnéatoire antique poussé à un si haut degré de volupté et de raffinement.

Cléopâtre arriva, la main sur l’épaule de Charmion ; elle avait fait au moins trente pas toute seule ! grand effort ! fatigue énorme ! Un léger nuage rosé, se répandant sous la peau transparente de ses joues, en rafraîchissait la pâleur passionnée ; ses tempes blondes comme l’ambre laissaient voir un réseau de veines bleues ; son front uni, peu élevé comme les fronts antiques, mais d’une rondeur et d’une forme parfaites, s’unissait par une ligne irréprochable à un nez sévère et droit, en façon de camée, coupé de narines rosés et palpitantes à la moindre émotion, comme les naseaux d’une tigresse amoureuse ; la bouche petite, ronde, très rapprochée du nez, avait la lèvre dédaigneusement arquée ; mais une volupté effrénée, une ardeur de vie incroyable rayonnait dans le rouge éclat et dans le lustre humide de la lèvre inférieure. Ses yeux avaient des paupières étroites, des sourcils minces et presque sans inflexion. Nous n’essayerons pas d’en donner une idée ; c’était un feu, une langueur, une limpidité étincelante à faire tourner la tête de chien d’Anubis lui-même ; chaque regard de ses yeux était un poème supérieur à ceux d’Homère ou de Mimnerme ; un menton impérial, plein de force et de domination, terminait dignement ce charmant profil.

Elle se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté ; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel ; deux plis superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d’un seul jet jusqu’à terre. Cléomène, s’il eût été son contemporain et s’il eût pu la voir, aurait brisé sa Vénus de dépit.

Avant d’entrer dans l’eau, par un nouveau caprice, elle dit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d’argent ; elle aimait mieux une couronne de fleurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine. Charmion obéit ; ― ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues.

Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d’or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre, et s’abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda...

Et Meïamoun, où était-il ?

O cruauté du sort ! tant d’objets insensibles jouissent de faveurs qui raviraient un amant de joie. Le vent qui joue avec une chevelure parfumée ou qui donne à de belles lèvres des baisers qu’il ne peut apprécier, l’eau à qui cette volupté est bien indifférente et qui enveloppe d’une seule caresse un beau corps adoré, le miroir qui réfléchit tant d’images charmantes, le cothurne ou le tatbeb qui enferme un divin petit pied : oh ! que de bonheurs perdus !

Cléopâtre trempa dans l’eau son talon vermeil et descendit quelques marches ; l’onde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d’argent, et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait ; ses grands cheveux, soulevés par l’eau, s’étendaient derrière elle comme un manteau royal ; elle était reine même au bain. Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d’or qu’elle lançait en riant à quelqu’une de ses femmes ; d’autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré, tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.

Tout à coup elle poussa un cri plus aigu que Diane surprise par Actéon ; elle avait vu à travers le feuillage luire une prunelle ardente, jaune et phosphorique comme un œil de crocodile ou de lion.

C’était Meïamoun qui, tapi contre terre, derrière une touffe de feuilles, plus palpitant qu’un faon dans les blés, s’enivrait du dangereux bonheur de regarder la reine dans son bain. Quoiqu’il fût courageux jusqu’à la témérité, le cri de Cléopâtre lui entra dans le cœur plus froid qu’une lame d’épée ; une sueur mortelle lui couvrit tout le corps ; ses artères sifflaient dans ses tempes avec un bruit strident, la main de fer de l’anxiété lui serrait la gorge et l’étouffait.

Les eunuques accoururent la lance au poing ; Cléopâtre leur désigna le groupe d’arbres, où ils trouvèrent Meïamoun blotti et pelotonné. La défense n’était pas possible, il ne l’essaya pas et se laissa prendre. Ils s’apprêtaient à le tuer avec l’impassibilité cruelle et stupide qui caractérise les eunuques ; mais Cléopâtre, qui avait eu le temps de s’envelopper de sa calasiris, leur fit signe de la main de s’arrêter et de lui amener le prisonnier.

Meïamoun ne put que tomber à ses genoux en tendant vers elle des mains suppliantes comme vers l’autel des dieux.

« Es-tu quelque assassin gagé par Rome ? et que venais-tu faire dans ces lieux sacrés d’où les hommes sont bannis ? dit Cléopâtre avec un geste d’interrogation impérieuse.

― Que mon âme soit trouvée légère dans la balance de l’Amenthi, et que Tmeï, fille du soleil et déesse de la vérité, me punisse si jamais j’eus contre vous, ô reine ! une intention mauvaise », répondit Meïamoun toujours à genoux.

La sincérité et la loyauté brillaient sur sa figure en caractères si transparents, que Cléopâtre abandonna sur-le-champ cette pensée, et fixa sur le jeune Egyptien des regards moins sévères et moins irrités ; elle le trouvait beau.

« Alors, quelle raison te poussait dans un lieu où tu ne pouvais rencontrer que la mort ?

― Je vous aime », dit Meïamoun d’une voix basse, mais distincte ; car son courage était revenu comme dans toutes les situations extrêmes et que rien ne peut empirer.

« Ah ! fit Cléopâtre en se penchant vers lui et en lui saisissant le bras avec un mouvement brusque et soudain, c’est toi qui as lancé la flèche avec le rouleau de papyrus ; par Oms, chien des enfers, tu es un misérable bien hardi ! Je te reconnais maintenant ; il y a longtemps que je te vois errer comme une ombre plaintive autour des lieux que j’habite... Tu étais à la procession d’Isis, à la panégyrie d’Hermonthis ; tu as suivi la cange royale. Ah ! il te faut une reine !... Tu n’as point des ambitions médiocres ; tu t’attendais sans doute à être payé de retour... Assurément je vais t’aimer... Pourquoi pas ?

― Reine, répondit Meïamoun avec un air de grave mélancolie, ne raillez pas. Je suis insensé, c’est vrai ; j’ai mérité la mort, c’est vrai encore ; soyez humaine, faites-moi tuer.

― Non, j’ai le caprice d’être clémente aujourd’hui ; je t’accorde la vie.

― Que voulez-vous que je fasse de la vie ? Je vous aime.

― Eh bien ! tu seras satisfait, tu mourras, répondit Cléopâtre ; tu as fait un rêve étrange, extravagant ; tes désirs ont dépassé en imagination un seuil infranchissable, ― tu pensais que tu étais César ou Marc-Antoine, tu aimais la reine ! A certaines heures de délire, tu as pu croire qu’à la suite de circonstances qui n’arrivent qu’une fois tous les mille ans, Cléopâtre un jour t’aimerait. Eh bien ! ce que tu croyais impossible va s’accomplir, je vais faire une réalité de ton rêve ; cela me plaît, une fois, de combler une espérance folle. Je veux t’inonder de splendeurs, de rayons et d’éclairs ; je veux que ta fortune ait des éblouissements. Tu étais en bas de la roue, je vais te mettre en haut, brusquement, subitement, sans transition. Je te prends dans le néant, je fais de toi l’égal d’un dieu, et je te replonge dans le néant : c’est tout mais ne viens pas m’appeler cruelle, implorer ma pitié, ne vas pas faiblir quand l’heure arrivera. Je suis bonne, je me prête à ta folie ; j’aurais le droit de te faire tuer sur-le-champ ; mais tu me dis que tu m’aimes, je te ferai tuer demain ; ta vie pour une nuit. Je suis généreuse, je te l’achète, je pourrais la prendre. Mais que fais-tu à mes pieds ? relève-toi, et donne-moi la main pour rentrer au palais ».

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Voir également :
- La Morte amoureuse - Théophile Gautier (1836), présentation et texte intégral
- Arria Marcella, souvenir de Pompéi - Théophile Gautier (1852), présentation et texte intégral

- Le roman de la momie - Théophile Gautier (1858), présentation et extrait

lundi, 16 février 2009

L'Art d'aimer (Ars Amatoria) - Ovide - 1

bibliotheca l art d aimer

L'Art d'aimer du poète latin Ovide, parue il y a près de 2000 ans, est une œuvre très particulière, constituée de trois chants (ou Livres). Les deux premiers chants paraissent en l'an 1 avant Jésus-Christ, le dernier chant deux ans plus tard. Ce poème se veut une initiation, voire un véritable mode d'emploi, dans l'art de l'amour, mais surtout dans celui de la séduction.

Le premier chant en effet se consacre à enseigner aux hommes à séduire les femmes. Ovide y détaille de nombreuses techniques, où trouver les belles filles à Rome, engager la conversation, aux courses de l'hippodrome soutenir ses favoris, multiplier les petits gestes attentionnés, gagner la confiance de sa servante ; aux cadeaux préférer les nombreuses promesses, c'est moins coûteux, et les billets doux ; suivre la belle sans avoir l'air de la pister ; comment se comporter lors des festins, et voler les premiers baisers et une première étreinte. et force est de constater que tout cela n'a que bien peu changé en 2000 ans.
Le second chant apprend à l'homme à transformer sa conquête en amour durable, par exemple en la fréquentant assidument, user de mots tendres et agréables, être affectionné, approuver ses goûts, gagner la complaisance de ses servantes et ses esclaves; tolérer sans jalousie quelques rivaux et fermer les yeux sur les petites infidélités de la belle, tout en cachant celles que l'on commet, quitte à les nier si elles sont découvertes, rester humble et patient en cas de refroidissement des relations. Et surtout, être un amant attentif au plaisir de sa partenaire.
Dans le dernier chant Ovide s'emploie à enseigner aux femmes comment séduire un homme et comment conserver une relation en soignant coiffure et maquillage, attitudes qui mettent en valeur, et cela y compris durant l'acte d'amour.

Comme les nombreux autres textes d'Ovide celui a un sens clairement didactique, tout en conservant le but réel de l'œuvre qui reste évidemment purement poétique. De par ce style impersonnel et se voulant universel, Ovide innove par rapport à de nombreux prédécesseurs qui avaient déjà traité du même sujet en décrivant leur passion pour des amantes réelles ou imaginaires. Ce texte fit scandale à l'époque, mais on s'aperçoit vite qu'Ovide reste pourtant très politiquement correct en excluant la séduction d'épouses à la morale intouchable et les filles publiques pour ne s'intéresser qu'à la séduction des courtisanes, femmes libres et disponibles de l'époque romaine. Il s'agît d'ailleurs d'un ultime témoignage d'une société aux mœurs plus libres avant un revirement moral duquel s'inspirera d'ailleurs le christianisme émergeant.

L'Art d'aimer, parsemé d'anecdotes historiques et mythologiques,  est un grand classique de la littérature, aussi original qu'intéressant, qui, malgré un style ancien, surprend encore aujourd'hui par son actualité.

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Extrait : l'intégral du premier Chant (Livre)

Livre I

Si parmi vous, Romains, quelqu'un ignore l'art d'aimer, qu'il lise mes vers; qu'il s'instruise en les lisant, et qu'il aime. Aidé de la voile et de la rame, l'art fait voguer la nef agile; l'art guide les chars légers : l'art doit aussi guider l'amour. Automédon, habile écuyer, sut manier les rênes flexibles; Tiphys fut le pilote du vaisseau des Argonautes. Moi, Vénus m'a donné pour maître à son jeune fils : on m'appellera le Tiphys et l'Automédon de l'amour.

L'amour est de nature peu traitable; souvent même il me résiste; mais c'est un enfant; cet âge est souple et facile à diriger. Chiron éleva le jeune Achille aux sons de la lyre, et, par cet art paisible, dompta son naturel sauvage : celui qui tant de fois fit trembler ses ennemis, qui tant de fois effraya même ses compagnons d'armes, on le vit, dit-on, craintif devant un faible vieillard et docile à la voix de son maître, tendre au châtiment des mains dont Hector devait sentir le poids. Chiron fut le précepteur du fils de Pélée; moi je suis celui de l'amour; tous deux enfants redoutables, tous deux fils d'une déesse. Mais on soumet au joug le front du fier taureau; le coursier généreux broie en vain sous sa dent le frein qui l'asservit : moi aussi, je réduirai l'Amour, bien que son arc blesse mon coeur, et qu'il secoue sur moi sa torche enflammée. Plus ses traits sont aigus, plus ses feux sont brillants, plus ils m'excitent à venger mes blessures. Je ne chercherai point, Phébus, à faire croire que je tiens de toi l'art que j'enseigne : ce n'est point le chant des oiseaux qui me l'a révélé; Clio et ses soeurs ne me sont point apparues, comme à Hésiode, lorsqu'il paissait son troupeau dans les vallons d'Accra. L'expérience est mon guide; obéissez au poète qui possède à fond son sujet. La vérité préside à mes chants; toi, mère des amours, seconde mes efforts !

Loin d'ici, bandelettes légères, insignes de la pudeur, et vous, robes traînantes, qui cachez à moitié les pieds de nos matrones ! Je chante des plaisirs sans danger et des larcins permis : mes vers seront exempts de toute coupable intention.

Soldat novice qui veux t'enrôler sous les drapeaux de Vénus, occupe-toi d'abord de chercher celle que tu dois aimer; ton second soin est de fléchir la femme qui t'a plu; et le troisième, de faire en sorte que cet amour soit durable. Tel est mon plan, telle est la carrière que mon char va parcourir, tel est le but qu'il doit atteindre. Tandis que tu es libre encor de tout lien, voici l'instant propice pour choisir celle à qui tu diras : "Toi seule as su me plaire." Elle ne te viendra pas du ciel sur l'aile des vents; la belle qui te convient, ce sont tes yeux qui doivent la chercher. Le chasseur sait où il doit tendre ses filets aux cerfs; il sait dans quel vallon le sanglier farouche a sa bauge. L'oiseleur connaît les broussailles propices à ses gluaux, et le pécheur n'ignore pas quelles sont les eaux où les poissons se trouvent en plus grand nombre.

Toi qui cherches l'objet d'un amour durable, apprends aussi à connaître les lieux les plus fréquentés par les belles. Tu n'auras point besoin, pour les trouver, de mettre à la voile, ni d'entreprendre de lointains voyages. Que Persée ramène son Andromède du fond des Indes brûlées par le soleil; que le berger phrygien aille jusqu'en Grèce ravir son Hélène; Rome seule t'offrira d'aussi belles femmes, et en si grand nombre, que tu seras forcé d'avouer qu'elle réunit dans son sein tout ce que l'univers a de plus aimable. Autant le Gargare compte d'épis, Méthymne de raisins, l'Océan de poissons, les bocages d'oiseaux, le ciel d'étoiles, autant notre Rome compte de jeunes beautés : Vénus a fixé son empire dans la ville de son cher Énée.

Si pour te captiver, il faut une beauté naissante, dans la fleur de l'adolescence, une fille vraiment novice viendra s'offrir à tes yeux; si tu préfères une beauté un peu plus formée, mille jeunes femmes te plairont, et tu n'auras que l'embarras du choix. Mais peut-être un âge plus mûr, plus raisonnable, a pour toi plus d'attraits ? alors, crois-moi, la foule sera encore plus nombreuse.

Lorsque le soleil entre dans le signe du Lion, tu n'auras qu'à te promener à pas lents sous le frais portique de Pompée, ou près de ce monument enrichi de marbres étrangers que fit construire une tendre mère, joignant ses dons à ceux d'un fils pieux. Ne néglige pas de visiter cette galerie qui, remplie de tableaux antiques, porte le nom de Livie, sa fondatrice; tu y verras les Danaïdes conspirant la mort de leurs infortunés cousins, et leur barbare père, tenant à la main une épée nue. N'oublie pas non plus les fêtes d'Adonis pleuré par Vénus, et les solennités que célèbre tous les sept jours le juif syrien. Pourquoi fuirais-tu le temple de la génisse de Memphis, de cette Isis qui, séduite par Jupiter, engage tant de femmes à suivre son exemple ?

Le Forum même (qui pourrait le croire ?) est propice aux amours : plus d'une flamme a pris naissance au milieu des discussions du barreau. Près du temple de marbre consacré à Vénus, en ce lieu où la fontaine Appienne fait jaillir ses eaux, souvent plus d'un jurisconsulte se laisse prendre à l'amour; et celui qui défendit les autres ne peut se défendre lui-même. Là, souvent les paroles manquent à l'orateur le plus éloquent : de nouveaux intérêts l'occupent, et c'est sa propre cause qu'il est forcé de plaider. De son temple voisin, Vénus rit de son embarras : naguère patron, il n'aspire plus qu'à être client.

Mais c'est surtout au théâtre qu'il faut tendre tes filets : le théâtre est l'endroit le plus fertile en occasions propices. Tu y trouveras telle beauté qui te séduira, telle autre que tu pourras tromper, telle qui ne sera pour toi qu'un caprice passager, telle enfin que tu voudras fixer. Comme, en longs bataillons, les fourmis vont et reviennent sans cesse chargées de grains, leur nourriture ordinaire; ou bien encore comme les abeilles, lorsqu'elles ont trouvé, pour butiner, des plantes odorantes, voltigent sur la cime du thym et des fleurs; telles, et non moins nombreuses, on voit des femmes brillamment parées courir aux spectacles où la foule se porte. Là, souvent leur multitude a tenu mon choix en suspens. Elles viennent pour voir, elles viennent surtout pour être vues : c'est là que vient échouer l'innocente pudeur.

C'est toi, Romulus, qui mêlas le premier aux jeux publics les soucis de l'amour, lorsque l'enlèvement des Sabines donna enfin des épouses à tes guerriers. Alors la toile, en rideaux suspendue, ne décorait pas des théâtres de marbre; le safran liquide ne rougissait pas encore la scène. Alors des guirlandes de feuillage, dépouille des bois du mont Palatin, étaient l'unique ornement d'un théâtre sans art. Sur des bancs de gazon, disposés en gradins, était assis le peuple, les cheveux négligemment couverts. Déjà chaque Romain regarde autour de soi, marque de l'oeil la jeune fille qu'il convoite, et roule en secret dans son coeur mille pensers divers. Tandis qu'aux sons rustiques d'un chalumeau toscan un histrion frappe trois fois du pied le sol aplani, au milieu des applaudissements d'un peuple qui ne les vendait pas alors, Romulus donne à ses sujets le signal attendu pour saisir leur proie. Soudain ils s'élancent avec des cris qui trahissent leur dessein, et ils jettent leurs mains avides sur les jeunes vierges. Ainsi que des colombes, troupe faible et craintive, fuient devant un aigle, ainsi qu'un tendre agneau fuit à l'aspect du loup, ainsi tremblèrent les Sabines, en voyant fondre sur elles ces farouches guerriers. Tous les fronts ont pâli : l'épouvante est partout la même, mais les symptômes en sont différents. Les unes s'arrachent les cheveux, les autres tombent sans connaissance; celle-ci pleure et se tait; celle-là appelle en vain sa mère d'autres poussent des sanglots, d'autres restent plongées dans la stupeur. L'une demeure immobile, l'autre fuit. Les Romains cependant entraînent les jeunes filles, douce proie destinée à leur couche, et plus d'une s'embellit encore de sa frayeur même. Si quelqu'une se montre trop rebelle et refuse de suivre son ravisseur, il l'enlève, et la pressant avec amour sur son sein "Pourquoi, lui dit-il, ternir ainsi par des pleurs l'éclat de tes beaux yeux ? Ce que ton père est pour ta mère, moi, je le serai pour toi." Ô Romulus ! toi seul as su dignement récompenser tes soldats : à ce prix, je m'enrôlerais volontiers sous tes drapeaux.

Depuis, fidèles à cette coutume antique, les théâtres n'ont pas cessé, jusqu'à ce jour, de tendre des pièges à la beauté.

N'oublie pas l'arène où de généreux coursiers disputent le prix de la course; ce cirque, où se rassemble un peuple immense, est très favorable aux amours. Là, pour exprimer tes secrets sentiments, tu n'as pas besoin de recourir au langage des doigts, ou d'épier les signes, interprètes des pensées de ta belle. Assieds-toi près d'elle, côte à côte, le plus près que tu pourras : rien ne s'y oppose; le peu d'espace te force à la presser, et lui fait, heureusement pour toi, une loi de le souffrir. Cherche alors un motif pour lier conversation avec elle, et ne lui tiens d'abord que les propos usités en pareil cas. Des chevaux entrent dans le cirque : demande-lui le nom de leur maître; et, quel que soit celui qu'elle favorise, range-toi aussitôt de son parti. Mais, lorsqu'en pompe solennelle s'avanceront les statues d'ivoire des dieux de la patrie, applaudis avec enthousiasme à Vénus, ta protectrice.

Si, par un hasard assez commun, un grain de poussière volait sur le sein de ta belle, enlève-le d'un doigt léger; s'il n'y a rien, ôte-le toujours : tout doit servir de prétexte à tes soins officieux. Le pan de sa robe traîne-t-il à terre ? relève-le, et fais en sorte que rien ne le puisse salir. Déjà, pour prix de ta complaisance, peut-être t'accordera-t-elle la faveur d'apercevoir sa jambe.

Tu dois en outre faire attention aux spectateurs assis derrière elle, de peur qu'un genou trop avancé ne touche à ses tendres épaules. Un rien suffit pour gagner ces esprits légers : que d'amants ont réussi près d'une belle, en arrangeant un coussin d'une main prévenante, en agitant l'air autour d'elle avec un éventail, ou en plaçant un tabouret sous ses pieds délicats !

Toutes ces occasions de captiver une belle, tu les trouveras aux jeux du cirque, aussi bien qu'au forum, cette arène qu'attristent les soucis de la chicane. Souvent l'amour se plaît à y combattre : là tel qui regardait les blessures d'autrui s'est senti blessé lui-même; et tandis qu'il parle, qu'il parie pour tel ou tel athlète, qu'il touche la main de son adversaire, et que, déposant le gage du pari, il s'informe du parti vainqueur, un trait rapide le transperce; il pousse un gémissement; et, d'abord simple spectateur du combat, il en devient une des victimes.

N'est-ce pas ce qu'on a vu naguère, lorsque César nous offrit l'image d'un combat naval, où parurent les vaisseaux des Perses luttant contre ceux d'Athènes ? À ce spectacle la jeunesse des deux sexes accourut des rivages de l'un et de l'autre océan : Rome, en ce jour, semblait être le rendez-vous de l'univers. Qui de nous, dans cette foule immense, n'a pas trouvé un objet digne de son amour ? combien, hélas ! furent brûlés d'une flamme étrangère !

Mais César se dispose à achever la conquête du monde : contrées lointaines de l'Aurore, vous subirez nos lois; tu seras puni, Parthe insolent ! Mânes des Crassus, réjouissez-vous ! et vous, aigles romaines, honteuses d'être encore aux mains des barbares, votre vengeur s'avance ! À peine à ses premières armes, il promet un héros; enfant, il dirige déjà des guerres interdites à l'enfance. Esprits timides, cessez de calculer l'âge des dieux : la vertu, dans les Césars, n'attend pas les années. Leur céleste génie devance les temps, et s'indigne, impatient des lenteurs d'un tardif accroissement. Hercule n'était encore qu'un enfant, et déjà ses mains étouffaient des serpents : il fut, dès son berceau, le digne fils de Jupiter. Et toi, toujours brillant des grâces de l'enfance, Bacchus, que tu fus grand à cet âge, lorsque l'Inde trembla devant tes thyrses victorieux !

Jeune Caïus, c'est sous les auspices de ton père, c'est animé du même courage que tu prendras les armes; et tu vaincras sous les auspices et avec le courage de ton père : un tel début convient au grand nom que tu portes. Aujourd'hui prince de la jeunesse, tu le seras un jour des vieillards. Frère généreux, venge l'injure faite à tes frères; fils reconnaissant, défends les droits de ton père. C'est ton père, c'est le père de la patrie qui t'a mis les armes à la main, tandis que ton ennemi a violemment arraché le trône à l'auteur de ses jours. La sainteté de ta cause triomphera de ses flèches parjures : la justice et la piété se rangeront sous tes drapeaux. Déjà vaincus par le droit, que les Parthes le soient aussi par les armes; et que mon jeune héros aux richesses du Latium ajoute celles de l'Orient ! Mars, son père, et toi, César, son père aussi, soyez ses dieux tutélaires ! l'un de vous est déjà dieu, l'autre un jour doit l'être. Je lis dans l'avenir : oui, tu vaincras, Caïus; mes vers acquitteront les voeux que je fais pour ta gloire, et s'élèveront pour te chanter au ton le plus sublime. Je te peindrai debout, animant tes phalanges au combat. Puissent alors mes vers ne pas être indignes de ton courage ! Je dirai le Parthe tournant le dos, et le Romain opposant sa poitrine aux traits que l'ennemi lui lance en fuyant. Toi qui fuis pour vaincre, ô Parthe, que laisses-tu à faire au vaincu ? Parthe, désormais pour toi Mars n'a plus que de funestes présages.

Il viendra donc, ô le plus beau des mortels, ce jour où, brillant d'or et traîné par quatre chevaux blancs, tu t'avanceras dans nos murs ! Devant toi marcheront, le cou chargé de chaînes, les généraux ennemis : ils ne pourront plus, comme naguère, chercher leur salut dans la fuite. Les jeunes garçons, avec les jeunes filles, assisteront joyeux à ce spectacle, et ce jour épanouira tous les coeurs. Alors, si quelque belle te demande le nom des rois vaincus, quels sont ces pays, ces montagnes, ces fleuves dont on porte en trophée les images, il faut répondre à tout, prévenir même ses questions, affirmer avec assurance ce que tu ne sais pas, comme si tu le savais à merveille. Voici l'Euphrate, au front ceint de roseaux; ce vieillard à la chevelure azurée, c'est le Tigre; ceux-là... suppose que ce sont les Arméniens. Cette femme représente la Perside, où naquit le fils de Danaé. Cette ville s'élevait naguère dans les vallées de l'Achéménie; ce captif, cet autre étaient des généraux; et, ce disant, tu les désigneras par leurs noms, si tu le peux, ou, s'ils te sont inconnus, par quelque nom qui leur convienne.

La table et les festins offrent aussi près des belles un facile accès, et le plaisir de boire n'est pas le seul qu'on y trouve. Là, souvent l'Amour aux joues empourprées presse dans ses faibles bras l'amphore de Bacchus. Dès que ses ailes sont imbibées de vin, Cupidon, appesanti, reste immobile à sa place. Mais bientôt il secoue ses ailes humides, et malheur à celui dont le coeur est atteint de cette brûlante rosée ! Le vin dispose le coeur à la tendresse et le rend propre à s'enflammer; les soucis disparaissent, dissipés par d'abondantes libations. Alors viennent les ris; alors le pauvre reprend courage et se croit riche : plus de chagrins, d'inquiétudes; le front se déride, le coeur s'épanouit, et la franchise, aujourd'hui si rare, en bannit l'artifice. Souvent, à table, les jeunes filles ont captivé notre âme : Vénus dans le vin, c'est le feu dans le feu.

Défie-toi alors de la clarté trompeuse des flambeaux : pour juger de la beauté, la nuit et le vin sont de mauvais conseillers. Ce fut au jour, à la clarté des cieux, que Pâris vit les trois déesses, et dit à Vénus : "Tu l'emportes sur tes deux rivales." La nuit efface bien des taches et cache bien des imperfections; alors il n'est point de femme laide. C'est en plein jour qu'on juge les pierres précieuses et les étoffes de pourpre; c'est en plein jour aussi qu'il faut juger le visage et la beauté du corps.

Compterai-je toutes ces réunions propres à la chasse aux belles ? J'aurais plutôt compté les sables de la mer. Parlerai-je de Baïes, de ses rivages toujours couverts de voiles, de ses bains où bouillonne et fume une onde sulfureuse ? Plus d'un baigneur, atteint d'une blessure nouvelle, a dit en la quittant "Ces eaux vantées ne sont point aussi salubres qu'on le dit."

Non loin des portes de Rome, voici le temple de Diane, ombragé par les bois, et cet empire acquis par le glaive et par des luttes sanglantes. Parce qu'elle est vierge, parce qu'elle hait les traits de l'amour, Diane a fait bien des blessures; et elle en fera bien d'autres encore.

Jusqu'ici ma muse, portée sur un char aux roues inégales, t'a indiqué les lieux ou tu dois tendre tes filets et choisir une maîtresse. Maintenant, je vais t'apprendre par quel art tu captiveras celle qui t'a charmé; c'est ici le point la plus important de mes leçons. Amants de tous pays, prêtez à ma voix une oreille attentive; et que mes promesses trouvent un auditoire favorable.

Sois d'abord bien persuadé qu'il n'est point de femmes qu'on ne puisse vaincre, et tu seras vainqueur : tends seulement tes filets. Le printemps cessera d'entendre le chant des oiseaux, l'été celui de la cigale; le lièvre chassera devant lui le chien du Ménale, avant qu'une femme résiste aux tendres sollicitations d'un jeune amant. Celle que tu croiras peut-être ne pas vouloir se rendre le voudra secrètement. L'amour furtif n'a pas moins d'attraits pour les femmes que pour nous. L'homme sait mal déguiser, et la femme dissimule mieux ses désirs. Si les hommes s'entendaient pour ne plus faire les premières avances, bientôt nous verrions à nos pieds les femmes vaincues et suppliantes. Dans les molles prairies, la génisse mugit d'amour pour le taureau; [1,280] la cavale hennit à l'approche de l'étalon. Chez nous, l'amour a plus de retenue, et la passion est moins furieuse. Le feu qui nous brûle ne s'écarte jamais des lois de la nature.

Citerai-je Byblis, qui brûla pour son frère d'une flamme incestueuse, et, suspendue à un gibet volontaire, se punit bravement de son crime ?

Myrrha, qui conçut pour son père des sentiments trop tendres, et maintenant cache sa honte sous l'écorce qui la couvre ? Arbre odoriférant, les larmes qu'elle distille nous servent de parfums et conservent le nom de cette infortunée.

Un jour, dans les vallées ombreuses de l'Ida couvert de forêts, paissait un taureau blanc, l'orgueil du troupeau. Son front était marqué d'une petite tache noire, d'une seule, entre les deux cornes; tout le reste de son corps avait la blancheur du lait. Les génisses de Gnosse et de Cydon se disputèrent à l'envi ses caresses. Pasiphaé se réjouissait d'être son amante; elle voyait d'un oeil jaloux les génisses qui lui semblaient les plus belles. C'est un fait avéré : la Crète aux cent villes, la Crète, toute menteuse qu'elle est, ne peut le nier. On dit que Pasiphaé, d'une main non accoutumée à de pareils soins, dépouillait les arbres de leurs tendres feuillages, les prés de leurs herbes nouvelles, pour les offrir à son cher taureau. Attachée à ses pas, rien ne l'arrête : elle oublie son époux : un taureau l'emporte sur Minos ! Pourquoi, Pasiphaé, te parer de ces habits précieux ? Ton amant connaît-il le prix des richesses ? Pourquoi, le miroir à la main, suivre les troupeaux jusqu'au sommet des montagnes ? Insensée ! Pourquoi sans cesse rajuster ta coiffure ? Ah ! du moins, crois-en ton miroir : il te dira que tu n'es pas une génisse. Oh ! combien tu voudrais que la nature eût armé ton front de cornes ! Si Minos t'est cher encore, renonce à tout amour adultère; ou, si tu veux tromper ton époux, que ce soit du moins avec un homme. Mais non, transfuge de sa couche royale, elle court de forêts en forêts, pareille à la Bacchante pleine du dieu qui l'agite. Que de fois, jetant sur une génisse des regards courroucés, elle s'écria : "Qu'a-t-elle donc pour lui plaire ? Voyez comme à ses côtés elle bondit sur l'herbe tendre ! l'insensée ! elle croit sans doute en paraître plus aimable." Elle dit; et, par son ordre, arrachée du nombreux troupeau, l'innocente génisse allait courber sa tête sous le joug, ou, dans un faux sacrifice, tomber aux pieds des autels; puis la cruelle touchait avec joie les entrailles de sa rivale. Que de fois, immolant de semblables victimes, elle apaisa le prétendu courroux des dieux, et tenant en main de pareils trophées : "Allez maintenant, dit-elle, allez plaire à mon amant !" Tantôt, elle voudrait être Europe; tantôt, elle envie le sort d'Io : l'une, parce qu'elle fut génisse, l'autre, parce qu'un taureau la porta sur son dos. Cependant, abusé par le simulacre d'une vache d'érable, le roi du troupeau couvrit Pasiphaé; et le fruit qu'elle mit au jour trahit l'auteur de sa honte.

Si cette autre Crétoise eût su se défendre d'aimer Thyeste, (mais qu'il est difficile à une femme de ne plaire qu'à un seul homme !), Phébus, au milieu de sa course, n'eût point fait rebrousser chemin à ses coursiers, et ramené son char du couchant à l'aurore. La fille de Nisus, pour avoir dérobé à son père le cheveu fatal, tomba de la poupe d'un vaisseau, et fut transformée en oiseau.

Échappé sur terre à la colère de Mars, et sur mer à celle de Neptune, le fils d'Atrée périt sous le poignard de sa cruelle épouse.

Qui n'a donné des larmes aux amours de Créuse de Corinthe ? Qui n'a détesté les fureurs de Médée, de cette mère souillée du sang de ses enfants ?

Les yeux de Phénix, privés de la lumière, versèrent des larmes.

Et vous, coursiers d'Hippolyte, dans votre épouvante, vous mîtes en pièces le corps de votre maître !

Phinée, pourquoi crever les yeux de tes fils innocents ? Le même châtiment va retomber sur ta tête.

Tels sont, chez les femmes, les excès d'un amour effréné; plus ardentes que les nôtres, leurs passions sont aussi plus furieuses. Courage donc ! présente-toi au combat avec la certitude de vaincre; et, sur mille femmes, une à peine pourra te résister. Qu'une belle accorde ou refuse une faveur, elle aime qu'on la lui demande. Fusses-tu repoussé, un tel refus est pour toi sans danger. Mais pourquoi un refus ? on ne résiste pas aux attraits d'un plaisir nouveau : le bien d'autrui nous sourit toujours plus que le nôtre : la moisson nous semble toujours plus riche dans le champ du voisin, et son troupeau plus fécond.

Mais ton premier soin doit être de lier connaissance avec la suivante de la belle que tu courtises : c'est elle qui te facilitera l'accès de la maison. Informe-toi si elle a l'entière confiance de sa maîtresse, si elle est la fidèle complice de ses secrets plaisirs. Promesses, prières, n'épargne rien pour la gagner. Ton triomphe alors sera facile; tout dépend de sa volonté. Qu'elle prenne bien son temps (c'est une précaution qu'observent les médecins); qu'elle profite du moment où sa maîtresse est d'une humeur plus facile, plus accessible à la séduction. Ce moment, c'est celui où tout semble lui sourire, où la gaieté brille dans ses yeux comme les épis dorés dans un champ fertile.

Quand le coeur est joyeux, quand il n'est point resserré par la douleur, il s'épanouit; c'est alors que Vénus se glisse doucement dans ses plus secrets replis. Tant qu'Ilion fut plongée dans le deuil, ses armes repoussèrent les efforts des Grecs; et ce fut dans un jour d'allégresse qu'elle reçut dans ses murs ce cheval aux flancs chargés de guerriers.

Choisis encore l'instant où ta belle gémit de l'affront qu'elle a reçu d'une rivale, et fais en sorte qu'elle trouve en toi un vengeur. Le matin, à sa toilette, en arrangeant ses cheveux, la suivante irritera son courroux; pour te servir, elle s'aidera de la voile et de la rame, et dira tout bas, en soupirant : "Je doute que vous puissiez rendre la pareille à l'ingrat qui vous trahit." C'est l'instant propice pour parler de toi : qu'elle emploie en ta faveur les discours les plus persuasifs; qu'elle jure que tu meurs d'un amour insensé. Mais il faut se hâter, de peur que le vent ne se retire et ne laisse retomber les voiles. Semblable à la glace fragile, le courroux d'une belle est de courte durée.

Mais, diras-tu, ne serait-il pas à propos d'avoir d'abord les faveurs de la suivante ? Cette façon d'agir est très chanceuse. Il est telle suivante que ce moyen rendra plus soigneuse de tes intérêts, telle autre dont il ralentira le zèle : l'une te ménagera les faveurs de sa maîtresse; l'autre te gardera pour elle-même. L'événement seul peut en décider. En admettant qu'elle encourage tes entreprises, mon avis est qu'il vaut mieux s'abstenir. Je n'irai point m'égarer à travers des précipices et des rochers aigus; la jeunesse qui me suit est en bon chemin avec moi. Si cependant la suivante, quand elle donne ou reçoit un billet, te charme par sa beauté non moins que par son zèle et son empressement, tâche d'abord de posséder la maîtresse; que la suivante vienne ensuite; mais ce n'est point par elle que ton amour doit commencer. Seulement je t'avertis, si tu as quelque foi dans l'art que j'enseigne, si les vents ravisseurs n'emportent pas mes paroles à travers les flots de la mer, de ne point tenter l'aventure, à moins de la pousser à bout. Une fois de moitié dans le crime, la suivante ne te trahira point. L'oiseau dont les ailes sont engluées ne peut voler bien loin; le sanglier se débat en vain dans les filets qui l'enveloppent; dès qu'il a mordu à l'hameçon, le poisson ne saurait s'en déprendre. Pour toi, pousse ton attaque jusqu'à bonne fin, et ne t'éloigne qu'après la victoire. Alors, complice de ta faute, elle n'osera te trahir; et, par elle, tu sauras tout ce que fait et dit ta maîtresse. Mais surtout sois discret; si tu caches bien tes intelligences avec la suivante, tout ce que fait ta belle n'aura plus pour toi de mystères.

C'est une erreur de croire que les cultivateurs et les pilotes doivent seuls consulter le temps. Comme il ne faut pas en toute saison confier la semence à une terre qui peut tromper nos voeux, ni livrer aux hasards de la mer un faible navire, de même il n'est pas toujours sûr d'attaquer une jeune beauté. Souvent on parvient mieux à son but en attendant une occasion plus propice.

Évite, par exemple, le jour de sa naissance, ou celui des calendes, que Vénus se plaît à prolonger pour Mars, son amant. Quand le Cirque est orné, non pas comme autrefois de figures en relief, mais des dépouilles des rois vaincus, alors il faut différer; alors approchent et le triste hiver et les Pléiades orageuses; alors le Chevreau craintif se plonge dans l'Océan. C'est le moment du repos : quiconque ose affronter alors les dangers de la mer peut à peine se sauver avec les débris de son vaisseau naufragé.

Attends, pour tenter un premier essai, ce jour à jamais funeste où le sang des Romains rougit les flots de l'Allia, ou bien encore ce jour consacré au repos, que fête chaque semaine l'habitant de la Palestine. Que l'anniversaire de la naissance de ton amie t'inspire une sainte horreur, et regarde comme néfastes les jours où il faudra lui faire un présent.

Tu auras beau chercher à l'éviter, elle t'arrachera quelque cadeau : une femme sait toujours trouver les moyens de s'approprier l'argent d'un amant passionné. Un colporteur à la robe traînante se présentera devant ta maîtresse, toujours prête à acheter, et, devant toi, il étalera toutes ses marchandises; et la belle; pour te fournir l'occasion de montrer ton bon goût, te priera de les examiner puis elle te donnera un baiser; puis enfin elle te suppliera de faire quelque emplette : "Ceci, dit elle, me suffira pour plusieurs années; j'en ai besoin aujourd'hui, et vous ne pourrez jamais acheter plus à propos". En vain tu allègueras que tu n'as pas chez toi l'argent nécessaire pour cet achat : on te demandera un billet, et tu regretteras alors de savoir écrire.

Combien de fois encore lui faudrait-il quelque cadeau pour le jour de sa naissance ! Et cet anniversaire se renouvellera aussi souvent que ses besoins. Combien de fois, désolée d'une perte imaginaire, viendra-t-elle, les yeux en pleurs, se plaindre d'avoir perdu la pierre précieuse qui ornait son oreille ! car c'est ainsi qu'elles font. Elles vous demandent une foule de choses qu'elles doivent vous rendre plus tard; mais une fois qu'elles les tiennent, vous les réclamez en vain. C'est autant de perdu pour vous, sans qu'on vous en ait la moindre obligation. Quand j'aurais dix bouches et autant de langues je ne pourrais suffire à énumérer tous les manèges infâmes de nos courtisanes.

Tâte d'abord le terrain par un billet doux écrit sur des tablettes artistement polies. Que ce premier message lui apprenne l'état de ton coeur; qu'il lui porte les compliments les plus gracieux et les douces paroles à l'usage des amants; et, quel que soit ton rang, ne rougis pas de descendre aux plus humbles prières. Touché de ses prières, Achille rendit à Priam les restes d'Hector. La colère même des dieux cède aux accents d'une voix suppliante.

Promettez, promettez, cela ne coûte rien; tout le monde est riche en promesses. L'espérance, lorsqu'on y ajoute foi, fait gagner bien du temps; c'est une déesse trompeuse, mais on aime à être trompé par elle. Si tu donnes quelque chose à ta belle, tu pourras être éconduit par intérêt : elle aura profité de tes largesses passées et n'aura rien perdu. Aie toujours l'air d'être sur le point de donner; mais ne donne jamais. C'est ainsi qu'un champ stérile trompe souvent l'espoir de son maître; qu'un joueur ne cesse de perdre, dans l'espoir de ne plus perdre, et que le sort chanceux tente sa main cupide. Le grand art, le point difficile, c'est d'obtenir les premières faveurs d'une belle sans lui avoir fait encore aucun présent : alors, pour ne pas perdre le prix de ce qu'elle a donné, elle ne pourra plus rien refuser.

Qu'il parte donc ce billet conçu dans les termes les plus tendres; qu'il sonde ses dispositions et te fraye le chemin de son coeur. Quelques lettres, tracées sur un fruit, trompèrent la jeune Cydippe; et l'imprudente, en les lisant, se trouva prise par ses propres paroles.

Jeunes Romains, suivez mes conseils : livrez-vous à l'étude des belles-lettres; non pas seulement pour devenir les protecteurs de l'accusé tremblant : aussi bien que le peuple, que le juge austère, aussi bien que les sénateurs, cette élite des citoyens, la beauté se laisse vaincre par l'éloquence.

Mais cache bien tes moyens de séduction, et ne va pas tout d'abord étaler ta faconde. Que toute expression pédantesque soit bannie de tes tablettes. Quel autre qu'un sot peut écrire à sa maîtresse sur le ton d'un déclamateur ? Souvent une lettre prétentieuse fut une cause suffisante d'antipathie. Que ton style soit naturel, ton langage simple, mais insinuant; et qu'en te lisant on croie t'entendre. Si elle refuse ton billet et te le renvoie sans le lire, [espère toujours qu'elle le lira, et persiste dans ton entreprise. L'indomptable taureau s'accoutume au joug avec le temps; avec le temps on force le coursier rétif à obéir au frein. Un anneau de fer s'use par un frottement sans cesse renouvelé, et le soc est rongé chaque jour par la terre qu'il déchire. Quoi de plus solide que le rocher, de moins dur que l'eau; et cependant l'eau creuse les rocs les plus durs. Persiste donc, et avec le temps tu vaincras Pénélope elle-même. Troie résista longtemps, mais fut prise à la fin. Elle te lit sans vouloir te répondre ? libre à elle. Fais seulement en sorte qu'elle continue à lire tes billets doux : puisqu'elle a bien voulu les lire; elle voudra bientôt y répondre, tout viendra par degrés et en son temps. Peut-être recevras-tu d'abord une fâcheuse réponse, par laquelle on t'ordonnera de cesser tes poursuites. Elle craint ce qu'elle demande, et désire que tu persistes, tout en te priant de n'en rien faire. Poursuis donc; et bientôt tu seras au comble de tes voeux.

Cependant, si tu rencontres ta maîtresse couchée dans sa litière, approche-toi d'elle, comme sans y penser; et, de peur que vos paroles n'arrivent à des oreilles indiscrètes, explique-toi, autant que possible, d'une manière équivoque. Dirige-t-elle ses pas incertains sous quelque portique ? tu dois t'y promener avec elle. Tantôt hâte-toi de la devancer; tantôt, ralentissant ta marche, suis de loin ses pas. Ne rougis pas de sortir de la foule et de passer d'une colonne à l'autre pour te trouver à ses côtés. Ne souffre pas surtout que, sans toi, elle se montre au théâtre dans tout l'éclat de sa beauté. Là, ses épaules nues t'offriront un spectacle charmant. Là, tu pourras la contempler, l'admirer à loisir; là, tu pourras lui parler du geste et du regard. Applaudis l'acteur qui représente une jeune fille; applaudis encore plus celui qui joua le rôle de l'amant. Se lève-t-elle, lève-toi; tant qu'elle est assise, reste assis, et sache perdre ton temps au gré de son caprice.

D'ailleurs renonce au futile plaisir de friser tes cheveux avec le fer chaud, ou de lisser ta peau avec la pierre-ponce. Laisse de pareils soins à ces prêtres efféminés qui hurlent sur le mode phrygien des chants en l'honneur de Cybèle. Une simplicité sans art est l'ornement qui convient à l'homme. Thésée, sans ajuster sa chevelure, se fit aimer d'Ariane; Phèdre brilla pour Hippolyte, quoique sa parure fût simple; Adonis, cet hôte sauvage des forêts, gagna le coeur d'une déesse.

Aime la propreté; ne crains pas de hâler ton teint aux exercices du Champ de Mars. Que tes vêtements, bien faits, soient exempts de taches. Ne laisse point d'aspérités sur ta langue, point de tartre sur l'émail de tes dents. Que ton pied ne nage pas dans une chaussure trop large. Que tes cheveux, mal taillés, ne se hérissent pas sur ta tête; mais qu'une main savante coupe et ta chevelure et ta barbe. Que tes ongles soient toujours nets et polis; que l'on ne voie aucun poil sortir de tes narines; surtout que ton haleine n'infecte pas l'air autour de toi, et prends garde de blesser l'odorat par cette odeur fétide qu'exhale le mâle de la chèvre. Quant aux autres détails de la toilette, abandonne-les aux jeunes coquettes, ou à ces hommes qui recherchent les honteuses faveurs d'autres hommes.

Mais voici que Bacchus appelle son poète; favorable aux amants, il protège les feux dont il brûla lui-même.Ariane errait éperdue sur les plages désertes de l'île de Naxos, toujours battue des flots de la mer. À peine échappée au sommeil, elle n'était vêtue que d'une tunique flottante; ses pieds étaient nus, sa blonde chevelure flottait en désordre sur ses épaules, et des torrents de larmes inondaient ses joues : elle redemandait aux flots le cruel Thésée; les flots restaient sourds à ses cris. Elle criait et pleurait à la fois; mais (heureux privilège de la beauté !) ses cris et ses pleurs ajoutaient encore à ses charmes. "Le perfide ! disait-elle en se frappant le sein, il me fuit ! que vais-je devenir ? hélas ! quel sera mon sort ?"

Elle dit; et soudain les cymbales et les tambours qu'agitent des mains frénétiques font retentir au loin le rivage. Frappée d'effroi, elle tombe en prononçant quelques mots entrecoupés, et son sang a fui de ses veines glacées. Mais voici venir les Bacchantes échevelées et les Satyres légers, avant-coureurs du dieu des vendanges; voici le vieux Silène, toujours ivre : suspendu à la crinière de son âne, qui plie sous le faix, il peut à peine se soutenir. Tandis qu'il poursuit les Bacchantes, qui fuient et l'agacent en même temps, et qu'il presse du bâton les flancs du quadrupède aux longues oreilles, l'inhabile cavalier tombe la tête la première. Aussitôt les Satyres de lui crier : "Relevez-vous, père Silène, relevez-vous ! "

Cependant, du haut de son char couronné de pampres, le dieu guide avec des rênes d'or les tigres qu'il a domptés. Ariane, en perdant Thésée, a perdu la couleur et la voix : trois fois elle veut fuir, trois fois la crainte enchaîne ses pas; elle frémit, elle tremble, comme la paille légère ou les roseaux flexibles qu'agite le moindre vent. Mais le dieu : "Bannis, lui dit-il, toute frayeur; tu retrouves en moi un amant plus tendre, plus fidèle que Thésée : fille de Minos , tu seras l'épouse de Bacchus. Pour récompense je t'offre le ciel; astre nouveau, ta couronne brillante y servira de guide au pilote incertain." À ces mots, il s'élance de son char dont les tigres auraient pu effrayer Ariane; la terre s'incline sous ses pas; pressant sur son sein la princesse éperdue, il l'enlève. Et comment eût-elle résisté ? un dieu ne peut-il pas tout ce qu'il veut ? Tandis qu'une partie du cortège entonne des chants d'hyménée, et que l'autre crie : Évohé ! Évohé ! le dieu et sa jeune épouse consomment le sacrifice nuptial.

Lors donc que tu seras assis à un festin embelli des dons de Bacchus, et qu'une femme aura pris place auprès de toi sur le même lit, prie ce dieu, dont les mystères se célèbrent pendant la nuit, de garantir ton cerveau des vapeurs nuisibles du vin. C'est là que tu pourras, à mots couverts, adresser à ta belle de tendres discours, dont sans peine elle devinera le sens. Une goutte de vin te suffira pour tracer sur la table de doux emblèmes où elle lira la preuve de ton amour. Que tes yeux alors fixés sur ses yeux achèvent de lui dévoiler ta flamme. Sans la parole, le visage a souvent sa voix et son éloquence. Empare-toi le premier de la coupe qu'ont touchée ses lèvres, et du côté où elle a bu, bois après elle. Saisis les mets que ses doigts ont effleurés, et qu'en même temps ta main rencontre la sienne.

Tâche aussi de plaire au mari de la belle; rien ne sera plus utile à tes desseins que son amitié. Si le sort, te favorisant, te donne la royauté du festin, aie soin de la lui céder; ôte ta couronne pour en orner sa tête. Qu'il soit ton inférieur ou ton égal, n'importe, laisse-le se servir le premier, et, dans la conversation, n'hésite pas à prendre le second rôle. Le moyen le plus sûr et le plus commun de tromper, c'est d'emprunter le nom de l'amitié; mais, quoique sûr et commun, ce moyen n'en est pas moins un crime. En amour, le mandataire va souvent plus loin que son mandat, et se croit autorisé à dépasser les ordres qu'il a reçus.

Je vais te prescrire la juste mesure que tu dois observer en buvant : que ton esprit et tes pieds gardent toujours leur équilibre; évite surtout les querelles qu'engendre la vin, et ne sois pas trop prompt au combat. N'imite pas cet Eurytion qui mourut sottement pour avoir trop bu : la table et le vin ne doivent inspirer qu'une douce gaieté. Si tu as de la voix, chante; si tes membres sont flexibles, danse; enfin, ne néglige aucun de tes moyens de plaire. Une ivresse véritable inspire le dégoût; une ivresse feinte peut avoir son utilité. Que ta langue rusée bégaie comme avec peine des sons inarticulés, afin que tout ce que tu feras ou diras d'un peu libre trouve son excuse dans de trop fréquentes libations. Fais hautement des souhaits pour ta maîtresse, fais-en pour celui qui partage sa couche; mais, au fond du coeur, maudis son époux.

Lorsque les convives quitteront la table, le mouvement qui en résulte t'offrira un facile accès près de ta belle. Mêlé dans la foule, approche-toi d'elle doucement, de tes doigts serre sa taille, et de ton pied va chercher le sien. Mais voici l'instant de l'entretien. Loin d'ici, rustique pudeur ! la Fortune et Vénus secondent l'audace. Ne compte pas sur moi pour t'enseigner les lois de l'éloquence; songe seulement à commencer, et l'éloquence te viendra sans que tu la cherches. II faut jouer le rôle d'amant; que tes discours expriment le mal qui te consume, et ne néglige aucun moyen pour persuader ta belle. II n'est pas bien difficile de se faire croire; toute femme se trouve aimable; et la plus laide est contente de la beauté qu'elle croit avoir. Que de fois d'ailleurs celui qui d'abord faisait semblant d'aimer finit par aimer sérieusement, et passa de la feinte à la réalité ! Jeunes beautés, montrez-vous plus indulgentes pour ceux qui se donnent les apparences de l'amour; cet amour, d'abord joué, va devenir sincère. Tu peux encore, par d'adroites flatteries, t'insinuer furtivement dans son coeur, comme le ruisseau couvre insensiblement la rive qui le dominait. N'hésite point à louer son visage, ses cheveux, ses doigts arrondis et son pied mignon. La plus chaste est sensible à l'éloge qu'on fait de sa beauté, et le soin de ses attraits occupe même la vierge encore novice. Pourquoi, sans cela, Junon et Pallas rougiraient-elles encore aujourd'hui de n'avoir point obtenu le prix décerné à la plus belle dans les bois du mont Ida ? Voyez ce paon : si vous louez son plumage, il étale sa queue avec orgueil; si vous le regardez en silence, il en cache les trésors. Le coursier, dans la lutte des chars, aime les applaudissements donnés à sa crinière bien peignée et à sa fière encolure.

Ne sois point timide dans tes promesses, ce sont les promesses qui entraînent les femmes. Prends tous les dieux à témoin de ta sincérité. Jupiter, du haut des cieux, rit des parjures d'un amant, et les livre, comme un jouet, aux vents d'Éole pour les emporter. Que de fois il jura faussement par le Styx d'être fidèle à Junon ! son exemple nous rassure et nous encourage. Il importe qu'il y ait des dieux, comme il importe d'y croire : prodiguons sur leurs autels antiques et l'encens et le vin. Les dieux ne sont pas plongés dans un repos indolent et semblable au sommeil. Vivez dans l'innocence, car ils ont les yeux sur vous. Rendez le dépôt qui vous est confié; suivez les lois que la piété vous prescrit; bannissez la fraude; que vos mains soient pures de sang humain, Si vous étes sages, ne vous jouez que des jeunes filles; vous pouvez le faire impunément, en observant dans tout le reste la bonne foi. Trompez des trompeuses. Les femmes, pour la plupart, sont une race perfide; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés.

L'Égypte, dit-on, privée des pluies nourricières qui fertilisent ses campagnes, avait éprouvé neuf années de sécheresse continuelle : Thrasius vient trouver Busiris, et lui découvrit un moyen d'apaiser Jupiter : c'est, dit-il, de répandre sur ses autels le sang d'un hôte étranger, "Tu seras, lui répond Busiris, la première victime offerte à ce dieu; tu seras l'hôte étranger à qui l'Égypte sera redevable de l'eau céleste". Phalaris fit aussi brûler le féroce Perillus dans le taureau d'airain qu'il avait fabriqué, et le malheureux inventeur arrosa de son sang l'ouvrage de ses mains ! Ce fut une double justice. Quoi de plus juste, en effet, que de faire périr par leur propre invention ces artisans de supplices ? Parjure pour parjure, c'est la règle de l'équité; la femme abusée ne doit s'en prendre qu'à elle-même de la trahison dont elle donna l'exemple.

Les larmes sont aussi fort utiles en amour; elles amolliraient le diamant. Tâche donc que ta maîtresse voie tes joues baignées de larmes. Si cependant tu n'en peux verser (car on ne les a pas toujours à commandement), mouille alors tes yeux avec la main.

Quel amant expérimenté ignore combien les baisers donnent de poids aux douces paroles ? Ta belle s'y refuse; prends-les malgré ses refus. Elle commencera peut-être par résister : "Méchant !" dira-t-elle; mais, tout en résistant, elle désire succomber. Seulement, ne va pas, par de brutales caresses, blesser ses lèvres délicates, et lui donner sujet de se plaindre de ta rudesse. Après un baiser pris, si tu ne prends pas le reste, tu mérites de perdre les faveurs même qui te furent accordées. Que te manquait-il, dès lors, pour l'accomplissement, de tous tes voeux ? Quelle pitié ! ce n'est pas la pudeur qui t'a retenu; c'est une stupide maladresse. C'eût été lui faire violence, dis-tu ? Mais cette violence plaît aux belles, ce qu'elles aiment à donner, elles veulent encore qu'on le leur ravisse. Toute femme, prise de force dans l'emportement de la passion, se réjouit de ce larcin : nul présent n'est plus doux à son coeur. Mais lorsqu'elle sort intacte d'un combat où on pouvait la prendre d'assaut, en vain la joie est peinte sur son visage, la tristesse est dans son coeur. Phoebé fut violée; Ilaïre, sa soeur, le fut aussi; cependant l'une et l'autre n'en aimèrent pas moins leurs ravisseurs.

Une histoire bien connue, mais qui mérite d'être racontée, c'est la liaison de la fille du roi de Scyros avec le fils de Thétis. Déjà Vénus avait récompensé Pâris de l'hommage rendu à sa beauté, lorsque, sur le mont Ida, elle triompha de ses deux rivales; déjà, une nouvelle bru était venue d'une contrée lointaine dans la famille de Priam, et les murs d'Ilion renfermaient l'épouse du roi de Sparte. Tous les princes grecs juraient de venger l'époux outragé : car l'injure d'un seul était devenue la cause de tous. Achille cependant (quelle honte, s'il n'eût en cela cédé aux prières de sa mère !), Achille avait déguisé son sexe sous les longs vêtements d'une fille. Que fais-tu, petit-fils d'Éacus ? tu t'occupes à filer la laine ! Est-ce là l'ouvrage d'un homme ? C'est par un autre art de Pallas que tu dois trouver la gloire. À quoi bon ces corbeilles ? ton bras est fait pour porter le bouclier. Pourquoi cette quenouille dans la main qui doit terrasser Hector ? jette loin de toi ces fuseaux, et que cette main rigoureuse brandisse la lance Pélias. Un jour, le même lit avait réuni, par hasard, Achille et la princesse de Scyros, quand la violence qu'elle subit lui dévoila tout à coup le sexe de sa compagne. Elle ne céda sans doute qu'à la force : je me plais à le croire; mais enfin elle ne fut pas fâchée que la force triomphât. "Reste," lui disait-elle souvent, lorsque Achille impatient de partir avait déjà déposé la quenouille pour saisir ses armes redoutables. Où donc est cette prétendue violence ? Pourquoi, Déidamie, retenir d'une voix caressante l'auteur de ta honte ?

Oui, si la pudeur ne permet pas à la femme de faire les avances, en revanche c'est un plaisir pour elle de céder aux attaques de son amant. Certes, il a une confiance trop présomptueuse dans sa beauté, le jeune homme qui se flatte qu'une femme fera la première demande. C'est à lui de commencer, à lui d'employer les prières; et ses tendres supplications seront bien accueillies par elle. Demandez pour obtenir : elle veut seulement qu'on la prie. Explique-lui la cause et l'origine de ton amour. Jupiter abordait en suppliant les anciennes héroïnes; et, malgré sa grandeur, aucune ne vint à lui la première, tout Jupiter qu'il était. Si cependant on ne répond à tes prières que par un orgueilleux dédain, n'insiste pas davantage, et reviens sur tes pas. Bien des femmes désirent ce qui leur échappe, et détestent ce qu'on leur offre avec instance. Sois moins pressant, et tu cesseras d'être importun. Il ne faut pas manifester l'espoir d'un prochain triomphe; que l'Amour s'introduise auprès d'elle sous le voile de l'amitié. J'ai vu plus d'une beauté farouche être dupe de ce manège et son ami devenir bientôt son amant.

Un teint blanc ne sied point à un marin : l'eau de la mer et les rayons du soleil ont dû hâler son visage; il ne sied point non plus au laboureur qui, sans cesse exposé aux injures de l'air, remue la terre avec la charrue ou les pesants râteaux; et vous qui, dans la lutte, briguez la couronne de l'olivier, une peau trop blanche vous serait une honte. De même tout amant doit être pâle : la pâleur est le symptôme de l'Amour, c'est la couleur qui lui convient : que, dupe de ta pâleur, ta maîtresse prenne un tendre intérêt à ta santé. Orion était pâle, lorsqu'il suivait Lyrice dans les bois; Daphnis, épris d'une indifférente Naïade, était pâle aussi. Que ta maigreur décèle encore les tourments de ton âme; ne rougis pas même de couvrir ta brillante chevelure du voile des malades. Les veilles, les soucis et les chagrins qu'engendre un violent amour maigrissent un jeune homme. Pour voir combler tes voeux, ne crains pas d'exciter la pitié, et qu'en te voyant chacun s'écrie : "tu aimes."

Maintenant, dois-je garder le silence, ou me plaindre de voir partout la vertu confondue avec le crime ? L'amitié, la bonne foi ne sont plus que de vains mots. Hélas ! tu ne pourrais sans danger vanter à ton ami l'objet de ton amour : s'il croit à tes éloges, il devient aussitôt ton rival. Mais, dira-t-on, le petit-fils d'Actor ne souilla point le lit d'Achille; Phèdre ne fut point infidèle, du moins en faveur de Pirithoüs; Pylade aimait Hermione d'un amour aussi chaste que celui de Phébus pour Pallas, que celui de Castor et de Pollux pour Hélène, leur soeur. Compter sur un pareil prodige, c'est se flatter de cueillir des fruits sur la stérile bruyère, ou de trouver du miel au milieu d'un fleuve. Le crime a tant d'appas ! chacun ne songe qu'à son propre plaisir; et celui que l'on goûte aux dépens du bonheurd'autrui n'en a que plus d'attraits. Ô honte ! ce n'est pas son ennemi qu'un amant doit craindre. Pour être à l'abri du danger, fuis ceux même qui te paraissent le plus dévoués. Méfie-toi d'un parent, d'un frère, d'un tendre ami : ce sont eux qui doivent t'inspirer les craintes les plus fondées.

J'allais finir; mais je dois dire que toutes les femmes n'ont pas la même humeur; il est, pour répondre aux mille différences de caractère qui les distinguent, mille moyens de les séduire. Le même sol ne donne pas toutes sortes de productions : l'un convient à la vigne, l'autre à l'olivier; celui-ci se couvre de vertes moissons. On voit dans le monde autant d'esprits divers que de visages. Un homme habile saura se plier à cette diversité d'humeurs, semblable à Protée, qui tantôt se transformait en onde légère, [1,760] tantôt en lion, tantôt en arbre ou en sanglier au poil hérissé. Tel poisson se prend avec le harpon, tel autre avec la ligne, tel enfin reste captif dans les filets du pêcheur. Les mêmes moyens ne réussissent pas toujours : sache les varier selon l'âge de tes maîtresses. Une vieille biche découvre de plus loin le piège qu'on lui tend. Si tu te montres trop savant auprès d'une beauté novice, ou trop entreprenant auprès d'une prude, elle se défiera de toi et se tiendra sur ses gardes. C'est ainsi que parfois la femme qui craint de se livrer à un honnête homme s'abandonne aux caresses d'un vil manant.

Une partie de ma tâche est achevée; une autre me reste à remplir. Jetons ici l'ancre qui doit arrêter mon navire.

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15:01 Écrit par Marc dans Ovide | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : antiquite, rome antique, litterature antique, ovide, romans libertaires | |  Facebook | |  Imprimer | |

INDEX - Antiquité gréco-romaine

Ovide
- L'Art d'aimer (Ars Amatoria, 1), présentation et extrait










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mercredi, 19 novembre 2008

Arria Marcella, Souvenir de Pompéi - Théophile Gautier - 1852

bibliotheca arria marcella

Parti en voyage avec des amis, Octavien arrive à Pompéi, où, dans un musée, son attention est attirée par la statue de cendre d’une femme ayant vécue à Pompéi au moment de l’éruption du Vésuve. Pris dans un rêve, Octavien idéalise cette femme au point d’en tomber amoureux. Mais le rêve devient réalité la nuit suivante, lorsque Octavien se retrouve mystérieusement plongé dans le passé, en l’an 79 à Pompéi, peu de temps avant la catastrophe. Il vit un véritable parcours initiatique par lequel lui sont révélées la beauté et la vérité des choses. Il ne voit alors plus Arria Marcella comme une statue de cendre mais bien comme une femme magnifique, dont il s’éprend. Plus qu’un déplacement dans le temps, cette expérience est pour le jeune homme le dévoilement d’une réalité seconde, qui pourrait bien être essentielle.

Arria Marcella, Souvenir de Pompéi, est une nouvelle fantastique de l’écrivain français Théophile Gautier publiée pour la première fois en 1852. La nouvelle donne clairement dans le genre fantastique même si un doute subsiste quant à la réalité de ce voyage dans le temps : ne s’agît-il pas finalement d’un rêve ? Théophile Gautier reprend dans cette classique nouvelles tous les thèmes lui étant chers tels l’aventure, l’amour idéal, l’esthétique, le besoin d’évasion imaginaire et le regret de tout un chacun de ne pouvoir à aucun moment échapper aux limites de la condition humaine déterminées par le temps et la mort.

Arria Marcella, Souvenir de Pompéi, est un classique de la littérature française et fantastique.

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Texte intégral :

Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d'Italie, visitaient l'année dernière le musée des Studj, à Naples, où l'on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompéi et d'Herculanum.

Ils s'étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville morte, selon que leur caprice les éparpillait, et quand l'un d'eux avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.

Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu'il était dans une contemplation profonde. Ce qu'il examinait avec tant d'attention, c'était un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de moule de statue, brisé par la fonte ; l'œil exercé d'un artiste y eût aisément reconnu la coupe d'un sein admirable et d'un flanc aussi pur de style que celui d'une statue grecque. L'on sait, et le moindre guide du voyageur vous l'indique, que cette lave, refroidie autour du corps d'une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l'éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu'à nous ; la rondeur d'une gorge a traversé les siècles lorsque tant d'empires disparus n'ont pas laissé de trace ! Ce cachet de beauté, posé par le hasard sur la scorie d'un volcan, ne s'est pas effacé.

Voyant qu'il s'obstinait dans sa contemplation, les deux amis d'Octavien revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l'épaule, le fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Evidemment Octavien n'avait entendu venir ni Max ni Fabio.

«Allons, Octavien, dit Max, ne t'arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire, ou nous allons manquer l'heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompéi aujourd'hui.

- Que regarde donc le camarade ? ajouta Fabio,qui s'était rapproché. Ah ! l'empreinte trouvée dans la maison d'Arrius Diomèdes.» Et il jeta sur Octavien un coup d'œil rapide et singulier.

Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s'acheva sans autre incident. En sortant des Studj, les trois amis montèrent dans un corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une mule d'Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu'il soit besoin d'en faire la description ici, et d'ailleurs nous n'écrivons pas des impressions de voyage sur Naples, mais le simple récit d'une aventure bizarre et peu croyable, quoique vraie.

Le chemin de fer par lequel on va à Pompéi longe presque toujours la mer, dont les longues volutes d'écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son ton foncé, un contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l'eau ; parmi tout cet éclat, la terre seule semble retenir l'ombre.

Les villages que l'on traverse ou que l'on côtoie, Portici, rendu célèbre par l'opéra de M. Auber, Resina, Torre del Greco, Torre dell' Annunziata, dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et les toits en terrasses, ont, malgré l'intensité du soleil et le lait de chaux méridional, quelque chose de plutonien et de ferrugineux comme Manchester et Birmingham ; la poussière y est noire, une suie impalpable s'y accroche à tout; on sent que la grande forge du Vésuve halète et fume à deux pas de là.

Les trois amis descendirent à la station de Pompéi, en riant entre eux du mélange d'antique et de moderne que présentent naturellement à l'esprit ces mots : Station de Pompéi. Une ville gréco-romaine et un débarcadère de railway !

Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l'emplacement de la ville déterrée, et prirent un guide à l'osteria bâtie en dehors des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les prit. Calamité qu'il est difficile de conjurer en Italie.

Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par l'éclat du soleil et la transparence de l'air les objets prennent des couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt au monde du rêve qu'à celui de la réalité. Quiconque a vu une fois cette lumière d'or et d'azur en emporte au fond de sa brume une incurable nostalgie.

La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve découpait dans le fond son cône sillonné de stries de laves bleues, roses, violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard, presque imperceptible dans la lumière, encapuchonnait la crête écimée de la montagne ; au premier abord, on eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par les temps les plus sereins, estompent le front des pics élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des trous d'une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan, d'humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe, et sans l'exemple de Pompéi ensevelie à ses pieds, on ne l'aurait pas cru d'un caractère plus féroce que Montmartre ; de l'autre côté, de belles collines, aux lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches de femme, arrêtaient l'horizon ; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville, tirait sa placide barre d'azur.

L'aspect de Pompéi est des plus surprenants ; ce brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques et les moins compréhensives : deux pas vous mènent de la vie antique à la vie moderne, et du christianisme au paganisme ; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues où les formes d'une existence évanouie sont conservées intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu'ils y fussent par les livres et les dessins, une impression aussi étrange que profonde. Octavien surtout semblait frappé de stupeur et suivait machinalement le guide d'un pas de somnambule, sans écouter la nomenclature monotone et apprise par coeur que ce faquin débitait comme une leçon.

Il regardait d'un oeil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d'hier tant l'empreinte en est fraîche ; ces inscriptions tracées en lettres rouges, d'un pinceau cursif, sur les parois des murailles : affiches de spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces de toutes sortes, curieuses comme le serait dans deux mille ans, pour les peuples inconnus de l'avenir, un pan de mur de Paris retrouvé avec ses affiches et ses placards ; ces maisons aux toits effondrés laissant pénétrer d'un coup d'oeil tous ces mystères d'intérieur, tous ces détails domestiques que négligent les historiens et dont les civilisations emportent le secret avec elles ; ces fontaines à peine taries, ce forum surpris au milieu d'une réparation par la catastrophe, et dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes sculptées, attendent dans leur pureté d'arête qu'on les mette en place ; ces temples voués à des dieux passés à l'état mythologique et qui alors n'avaient pas un athée ; ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs ; cette caserne aux colonnes peintes d'ocre et de minium que les soldats ont égratignée de caricatures de combattants, et ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés, qui pourraient reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait, réduite à l'état d'argile, n'était pas occupée, peut-être, à luter le bondon d'un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la poussière d'Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion d'Hamlet.

Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis qu'Octavien et Max grimpaient jusqu'en haut des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées ; et quoique les vases d'airain ou de terre, destinés à répercuter les sons, n'existassent plus, sa voix n'en résonnait pas moins pleine et vibrante.

Le guide les conduisit ensuite, à travers les cultures qui recouvrent les portions de Pompéi encore ensevelies, à l'amphithéâtre, situé à l'autre extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où de vulgaires légumes fructifient sur des merveilles d'art, matérielles images de l'oubli que le temps déploie sur les plus belles choses.

L'amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de taureaux en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité de la construction et la beauté des matériaux.

Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse de la rue de la Fortune, écoutant d'une oreille distraite le cicerone, qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné lors de sa découverte, d'après quelque particularité caractéristique : - la maison du Taureau de bronze, la maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la Fortune à l'angle de la rue Consulaire, l'académie de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du Chirurgien, la Douane, l'Habitation des Vestales, l'auberge d'Albinus, les Thermopoles, et ainsi de suite jusqu'à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.

Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements ont disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à qui l'on aurait cru ce genre de défense particulier.

«Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompéi, la ville gréco-latine, d'une fermeture aussi romantiquement gothique ? Vous figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette porte pour se faire lever la herse, comme un page du quinzième siècle ?

- Rien n'est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme lui-même n'est pas neuf, puisqu'il a été formulé par Salomon. - Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune ! continua Octavien en souriant avec une ironie mélancolique. - Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation s'était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la muraille extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs ? - Voici les affiches : - Combat et chasse pour le 5 des nones d'avril, - les mâts seront dressés, - vingt paires de gladiateurs lutteront aux nones, - et si tu crains pour la fraîcheur de ton teint, rassure-toi, on tendra les voiles ; - à moins que tu ne préfères te rendre à l'amphithéâtre de bonne heure, ceux-ci se couperont la gorge le matin - mattutini erunt ; on n'est pas plus complaisant.»

En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue pour une ville, mais qui n'offrait pas les mêmes significations tristes pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d'un cadavre horrible, ne contenaient qu'une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L'art embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Goethe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes.

C'est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec une curiosité allègre et une joyeuse plénitude d'existence qu'ils n'auraient pas eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin, semblent se rattacher encore à la vie et n'inspirent aucune de ces froides répulsions, aucune de ces terreurs fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres. Ils s'arrêtèrent devant le tombeau de Mammia, la prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un cyprès ou un peuplier ; ils s'assirent dans l'hémicycle du triclinium des repas funéraires, riant comme des héritiers ; ils lurent avec force lazzi les épitaphes de Nevoleja, de Labeon et de la famille Arria, suivis d'Octavien, qui semblait plus touché que ses insouciants compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d'Arrius Diomèdes, une des habitations les plus considérables de Pompéi. On y monte par des degrés de briques, et lorsqu'on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le centre des maisons espagnoles et moresques et que les anciens appelaient impluvium ou cavaedium ; quatorze colonnes de briques recouvertes de stuc forment, des quatre côtés, un portique ou péristyle couvert, semblable au cloître des couvents, et sous lequel on pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc, d'un effet doux et tendre à l'oeil. Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore, recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du portique. - Cela produit un singulier effet d'entrer ainsi dans la vie antique et de fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les cothurnes des contemporains d'Auguste et de Tibère.

Le cicerone les promena dans l'exèdre ou salon d'été, ouvert du côté de la mer pour en aspirer les fraîches brises. C'était là qu'on recevait et qu'on faisait la sieste pendant les heures brûlantes, quand soufflait ce grand zéphyr africain chargé de langueurs et d'orages. Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour qui donne de la lumière aux appartements et où les visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur les appelât ; il les conduisit ensuite sur la terrasse de marbre blanc d'où la vue s'étend sur les jardins verts et sur la mer bleue ; puis il leur fit voir le nymphaeum ou salle de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc, son pavé de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant de corps charmants évanouis comme des ombres ; - le cubiculum, où flottèrent tant de rêves venus de la porte d'ivoire, et dont les alcôves pratiquées dans le mur étaient fermées par un conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent encore à terre ; le tétrastyle ou salle de récréation, la chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la bibliothèque, le musée des tableaux, le gynécée ou appartement des femmes, composé de petites chambres en partie ruinées, dont les parois conservent des traces de peintures et d'arabesques comme des joues dont on a mal essuyé le fard.

Cette inspection terminée, ils descendirent à l'étage inférieur, car le sol est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie des Tombeaux ; ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont l'une est creusée de niches architecturales, comme on en voit au vestibule de la salle des Ambassadeurs à l'Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave ou de cellier dont la destination était clairement indiquée par huit amphores d'argile dressées contre le mur et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de Falerne et de Massique comme des odes d'Horace.

Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d'orties, dont il changeait les feuilles traversées de lumières en émeraudes et en topazes, et ce gai détail naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.

«C'est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante, dont le ton s'accordait à peine avec le sens des paroles, que l'on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la dame dont l'empreinte se voit au musée de Naples. Elle avait des anneaux d'or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme.»

Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Il se fit montrer l'endroit exact où ces restes précieux avaient été découverts, et s'il n'eût été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré à quelque lyrisme extravagant ; sa poitrine se gonflait, ses yeux se trempaient de furtives moiteurs : cette catastrophe, effacée par vingt siècles d'oubli, le touchait comme un malheur tout récent ; la mort d'une maîtresse ou d'un ami ne l'eût pas affligé davantage, et une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où cette femme, pour laquelle il se sentait pris d'un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du volcan.

«Assez d'archéologie comme cela ! s'écria Fabio ; nous ne voulons pas écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile du temps de Jules César pour devenir membre d'une académie de province, ces souvenirs classiques me creusent l'estomac. Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j'ai peur qu'on ne nous serve que des beefsteaks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline.

- Je ne dirai pas comme Boileau :

Un sot, quelquefois, ouvre un avis important...

fit Max en riant, ce serait malhonnête ; mais cette idée a du bon. Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans un triclinium quelconque, couchés à l'antique, servis par des esclaves, en manière de Lucullus ou de Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup d'huîtres du lac Lucrin ; les turbots et les rougets de l'Adriatique sont absents ; le sanglier d'Apulie manque sur le marché ; les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré de cacio-cavallo, et quoiqu'il soit détestable, vaut encore mieux que le néant. Qu'en pense le cher Octavien ?»

Octavien, qui regrettait fort de ne pas s'être trouvé à Pompéi le jour de l'éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d'or et mériter ainsi son amour, n'avait pas entendu une phrase de cette conversation gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frappèrent seuls, et comme il n'avait pas envie d'entamer une discussion, il fit, à tout hasard, un signe d'assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant les remparts, le chemin de l'hôtellerie.

L'on dressa la table sous l'espèce de porche ouvert qui sert de vestibule à l'osteria, et dont les murailles, crépies à la chaux, étaient décorées de quelques croûtes qualifiées par l'hôte : Salvator Rosa, Espagnolet, cavalier Massimo et autres noms célèbres de l'école napolitaine, qu'il se crut obligé d'exalter.

«Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre éloquence en pure perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette belle brune, aux yeux de velours, que j'ai aperçue dans l'escalier.»

Le palforio, comprenant que ses hôtes n'appartenaient pas au genre mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie pour glorifier sa cave. D'abord, il avait tous les vins des meilleurs crus : château-Margaux, grand-Laffitte retour des Indes, sillery de Moët, hochmeyer, scarlat-wine, porto et porter, ale et gingerbeer, lacryma-christi blanc et rouge, capri et falerne.

«Quoi ! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta nomenclature ; tu nous fais subir une litanie œnologique insupportable, dit Max en sautant à la gorge de l'hôtelier avec un mouvement de fureur comique ; mais tu n'as donc pas le sentiment de la couleur locale ? tu es donc indigne de vivre dans ce voisinage antique ? Est-il bon au moins, ton falerne ? a-t-il été mis en amphore sous le consul Plancus ? - consule Planco.

- Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin n'est pas mis en amphore, mais il est vieux et coûte dix carlins la bouteille», répondit l'hôte.

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres ; la terre avait des tons d'azur et le ciel des reflets d'argent d'une douceur inimaginable ; l'air était si tranquille que la flamme des bougies posées sur la table n'oscillait même pas.

Un jeune garçon jouant de la flûte s'approcha de la table et se tint debout, fixant ses yeux sur les trois convives, dans une attitude de bas-relief, et soufflant dans son instrument aux sons doux et mélodieux quelqu'une de ces cantilènes populaires en mode mineur dont le charme est pénétrant.

Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du flûteur qui précédait Duilius.

«Notre repas s'arrange d'une façon assez antique ; il ne nous manque que des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se versant une large rasade de vin de Falerne.

- Je me sens en veine de faire des citations latines comme un feuilleton des Débats ; il me revient des strophes d'ode, ajouta Max.

- Garde-les pour toi, s'écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés ; rien n'est indigeste comme le latin à table.»

La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude sur la table, regardent un certain nombre de flacons vidés, surtout lorsque le vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun exposa son système, dont voici à peu près le résumé.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux et positif, il ne se payait pas d'illusions et n'avait en amour aucun préjugé. Une paysanne lui plaisait autant qu'une duchesse, pourvu qu'elle fût belle ; le corps le touchait plus que la robe ; il riait beaucoup de certains de ses amis amoureux de quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu'il serait plus logique d'être épris d'un étalage de marchand de nouveautés. Ces opinions, fort raisonnables au fond, et qu'il ne cachait pas, le faisaient passer pour un homme excentrique.

Max, moins artiste que Fabio, n'aimait, lui, que les entreprises difficiles, que les intrigues compliquées ; il cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait l'amour comme une partie d'échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus, des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit était celle qu'il choisissait pour but de ses attaques ; la faire passer de l'aversion à l'amour par des transitions habiles était pour lui un plaisir délicieux ; s'imposer aux âmes qui le repoussaient, mater les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne s'en souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt.

Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non qu'il fît des rêves de collégien tout pétris de lis et de roses comme un madrigal de Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop de détails prosaïques et rebutants ; trop de pères radoteurs et décorés ; de mères coquettes, portant des fleurs naturelles dans de faux cheveux; de cousins rougeauds et méditant des déclarations ; de tantes ridicules, amoureuses de petits chiens. Une gravure à l'aquatinte, d'après Horace Vernet ou Delaroche, accrochée dans la chambre d'une femme, suffisait pour arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique encore qu'amoureux, il demandait une terrasse de l'Isola Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et en transporter la scène dans les étoiles. Aussi s'était-il épris tour à tour d'une passion impossible et folle pour tous les grands types féminins conservés par l'art ou l'histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il aurait voulu que les ondulations des siècles apportassent jusqu'à lui une de ces sublimes personnifications des désirs et des rêves humains, dont la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste toujours dans l'espace et le temps. Il s'était composé un sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopatre, Diane de Poitiers, Jeanne d'Aragon. Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour, en passant au musée devant la Vénus de Milo, il s'était écrié : «Oh! qui te rendra les bras pour m'écraser contre ton sein de marbre ?» A Rome, la vue d'une épaisse chevelure nattée exhumée d'un tombeau antique l'avait jeté dans un bizarre délire ; il avait essayé, au moyen de deux ou trois de ces cheveux obtenus d'un gardien séduit à prix d'or, et remis à une somnambule d'une grande puissance, d'évoquer l'ombre et la forme de cette morte ; mais le fluide conducteur s'était évaporé après tant d'années, et l'apparition n'avait pu sortir de la nuit éternelle.

Comme Fabio l'avait deviné devant la vitrine des Studj, l'empreinte recueillie dans la cave de la villa d'Ardus Diomèdes excitait chez Octavien des élans insensés vers un idéal rétrospectif ; il tentait de sortir du temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de Titus.

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre et, la tête un peu alourdie par les classiques fumées du falerne, ne tardèrent pas à s'endormir. Octavien, qui avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l'ivresse poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à l'agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait pas, et sortit de l'osteria à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l'air de la nuit.

Ses pieds, sans qu'il en eût conscience, le portèrent à l'entrée par laquelle on pénètre dans la ville morte ; il déplaça la barre de bois qui la ferme et s'engagea au hasard dans les décombres.

La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les rues en deux tranches de lumière argentée et d'ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des édifices. L'on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes, les toits effondrés par l'éruption ; les parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans l'esquisse d'un tableau, indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d'une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes humaines dans l'ombre ; mais elles s'évanouissaient dès qu'elles atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua d'abord à quelque papillonneraient de ses yeux, à quelque bourdonnement de ses oreilles, - ce pouvait être aussi un jeu d'optique, un soupir de la brise marine, ou la fuite à travers les orties d'un lézard ou d'une couleuvre, car tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même le silence. Cependant il éprouvait une espèce d'angoisse involontaire, un léger frisson, qui pouvait être causé par l'air froid de la nuit, et faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l'heure dans la ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la même idée que lui, et le cherchaient-ils à travers ces ruines ? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à l'angle d'un carrefour ? Cette explication toute naturelle, Octavien comprenait à son trouble qu'elle n'était pas vraie, et les raisonnements qu'il faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et l'ombre s'étaient peuplées d'êtres invisibles qu'il dérangeait ; il tombait au milieu d'un mystère, et l'on semblait attendre qu'il fût parti pour commencer. Telles étaient les idées extravagantes qui lui traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de vraisemblance de l'heure, du lieu et de mille détails alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de nuit dans quelque vaste ruine.

En passant devant une maison qu'il avait remarquée pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d'intégrité parfaite, un portique dont il avait cherché à rétablir l'ordonnance : quatre colonnes d'ordre dorique cannelées jusqu'à mi-hauteur, et le fût enveloppé comme d'une draperie pourpre d'une teinte de minium, soutenaient une cimaise coloriée d'ornements polychromes, que le décorateur semblait avoir achevée hier ; sur la paroi latérale de la porte un molosse de Laconie, exécuté à l'encaustique et accompagné de l'inscription sacramentelle : Cave canem, aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot Have, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes amicales. Les murs extérieurs, teints d'ocre et de rubrique, n'avaient pas une crevasse. La maison s'était exhaussée d'un étage, et le toit de tuiles dentelé d'un acrotère de bronze projetait son profil intact sur le bleu léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.

Cette restauration étrange, faite de l'après-midi au soir par un architecte inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d'avoir vu cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines avaient le même aspect récent et neuf ; tous les piliers étaient coiffés de leurs chapiteaux ; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades, et par l'interstice des péristyles on entrevoyait, autour du bassin de marbre du cavaedium, des lauriers roses et blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s'étaient trompés ; l'éruption n'avait pas eu lieu, ou bien l'aiguille du temps avait reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l'éternité.

Octavien, surpris au dernier point, se demanda s'il dormait tout debout et marchait dans un rêve. Il s'interrogea sérieusement pour savoir si la folie ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations ; mais il fut obligé de reconnaître qu'il n'était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans l'atmosphère ; de vagues teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs azurées de la lune ; le ciel s'éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre ; elle marquait minuit. Craignant qu'elle ne fût arrêtée, il poussa le ressort de la répétition ; la sonnerie tinta douze fois : il était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se fondait dans l'azur de plus en plus lumineux; le soleil se levait.

Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put se convaincre qu'il se promenait non dans une Pompéi morte, froid cadavre de ville qu'on a tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompéi vivante, jeune, intacte, sur laquelle n'avaient pas coulé les torrents de boue brûlante du Vésuve.

Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus ; car un homme vêtu à l'antique venait de sortir d'une maison voisine.

Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique de couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de manière à ne pas gêner sa marche ; il allait d'un pas rapide, presque cursif, et passa à côté d'Octavien sans le voir. Un panier de sparterie pendait à son bras, et il se dirigeait vers le Forum nundinarium ; - c'était un esclave, un Davus quelconque allant au marché ; il n'y avait pas à s'y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné par des bœufs blancs et chargé de légumes, s'engagea dans la rue. A côté de l'attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par le soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d'une espèce de chemise de toile bouffant à la ceinture ; un chapeau de paille conique, rejeté derrière le dos et retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête d'un type inconnu aujourd'hui, son front bas traversé de dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez droit, ses yeux tranquilles comme ceux de ses boeufs, et son cou d'Hercule campagnard. Il touchait gravement ses bêtes de l'aiguillon, avec une pose de statue à faire tomber Ingres en extase.

Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa route ; une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute d'explication à l'aspect de ce personnage étrange pour lui, mais laissant, dans sa placide stupidité rustique, le mot de l'énigme à de plus habiles.

Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes chargés d'outres de vin, et faisant tinter des sonnettes d'airain ; leur physionomie différait de celle des paysans d'aujourd'hui comme une médaille diffère d'un sou.

La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de diorama, d'abord déserts, et qu'un changement d'éclairage anime de personnages invisibles jusque-là.

Les sentiments qu'éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout à l'heure, dans l'ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas, au milieu de circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison ne peut expliquer. Sa vague terreur s'était changée en stupéfaction profonde ; il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage de ses sens, et cependant ce qu'il voyait était parfaitement incroyable. - Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation de petits détails réels à se prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination.- Ce n'étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient sur les trottoirs et les murailles. - Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne résista plus à son aventure ; il se laissa faire à toutes ces merveilles, sans prétendre s'en rendre compte ; il se dit que puisque en vertu d'un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la solution d'un problème incompréhensible, et il continua bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompéi était-il transporté ? Une inscription d'édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu'on était au commencement du règne de Titus, - soit en l'an 79 de notre ère. - Une idée subite traversa l'âme d'Octavien ; la femme dont il avait admiré l'empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l'éruption du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette même année ; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Le désir fou qu'il avait ressenti à l'aspect de cette cendre moulée sur des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps et passer deux fois la même heure dans le sablier de l'éternité.

Pendant qu'Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur leur tête ; des patriciens en toges blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortège de clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques moresques d'Alger ; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l'inscription hic habitat felicitas témoignaient de précautions superstitieuses contre le mauvais œil ; Octavien remarqua même une boutique d'amulettes dont l'étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples aujourd'hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu'une superstition durait plus qu'une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompéi et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d'une tunique couleur de safran, et drapé d'un manteau de fine laine blanche, souple comme du cachemire. La vue d'Octavien, coiffé de l'affreux chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes luisantes, parut surprendre le jeune Pompéien, comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers de griffes d'ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme c'était un jeune homme bien élevé, il n'éclata pas de rire au nez d'Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette ville gréco-romaine, il lui dit d'une voix accentuée et douce : «Advena, salve.»

Rien n'était plus naturel qu'un habitant de Pompéi sous le règne du divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s'exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une bouche vivante. C'est alors qu'il se félicita d'avoir été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin enseigné par l'Université lui servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du Pompéien en style de De viris illustribus et de Selectae e profanis, d'une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme.

«Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j'ai fait mes études à Athènes.

- Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

- Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu ? Les Gaulois que j'ai vus à Rome n'étaient pas habillés ainsi»

Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompéien que vingt siècles s'étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode avait pu changer ; mais il y perdit son latin, et à vrai dire ce n'était pas grand'chose.

«Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune homme ; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne : on est bien à l'auberge d'Albinus, près de la porte du faubourg d'Augustus Felix, et à l'hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la deuxième tour ; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette ville inconnue pour toi ; tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l'empereur Titus, qui règne aujourd'hui, était mort depuis deux mille ans, et que le Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d'où les grands dieux sont tombés. - Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une inscription rouge tracée à l'angle d'une rue, tu arrives à propos, l'on donne la Casina de Plaute, récemment remise au théâtre ; c'est une curieuse et bouffonne comédie qui t'amusera, n'en comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c'est bientôt l'heure, je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers.»

Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit théâtre comique que les trois amis avaient visité dans la journée.

Le Français et le citoyen de Pompéi prirent les rues de la Fontaine d'Abondance, des Théâtres, longèrent le collège et le temple d'Isis, l'atelier du statuaire, et entrèrent dans l'Odéon ou théâtre comique par un vomitoire latéral. Grâce à la recommandation d'Holconius, Octavien fut placé près du proscenium, un endroit qui répondrait à nos baignoires d'avant-scène. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une curiosité bienveillante, et un léger susurrement courut dans l'amphithéâtre.

La pièce n'était pas encore commencée ; Octavien en profita pour regarder la salle. Les gradins demi-circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient, en s'élargissant, d'un espace vide correspondant à notre parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d'une mosaïque de marbres grecs ; un gradin plus large formait, de distance en distance, une zone distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires et montant de la base au sommet de l'amphithéâtre, le divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas. Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en petites lames d'ivoire où étaient désignés, par leurs numéros d'ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur, arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les hommes mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les casques de bronze, occupaient des rangs séparés. - C'était un spectacle admirable que ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien drapés, s'étalant sur les premiers gradins et contrastant avec les parures variées des femmes, placées au-dessus, et les capes grises des gens du peuple, relégués aux bancs supérieurs, près des colonnes qui supportent le toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs interstices, un ciel d'un bleu intense comme le champ d'azur d'une panathénée ; - une fine pluie d'eau, aromatisée de safran, tombait des frises en gouttelettes imperceptibles et parfumait l'air qu'elle rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient l'atmosphère de nos théâtres, si incommodes qu'on peut les considérer comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n'avait pas beaucoup marché.

Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s'abîma dans les profondeurs de l'orchestre, les musiciens s'installèrent dans leur tribune, et le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d'un masque difforme, adapté comme un casque.

Le Prologue, après avoir salué l'assistance et demandé les applaudissements, commença une argumentation bouffonne. «Les vieilles pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, et la Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l'être aux jeunes gens ; tous pouvaient y prendre plaisir : les uns parce qu'ils la connaissaient, les autres parce qu'ils ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste, remise avec soin, et il fallait l'écouter l'âme libre de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses créanciers, car on n'arrête pas au théâtre ; c'était un jour heureux, il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum.» Puis il fit une analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec un détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens prenaient au théâtre; il raconta comment le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu'il remplacera dans la nuit des noces ; et comment Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à l'écuyer Chalinus, dans l'idée de favoriser les amours de son fils ; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le jeune mattre, qu'elle aime et dont elle est aimée.

Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs masques aux bouches de bronze, s'évertuer sur la scène ; les esclaves couraient çà et là pour simuler l'empressement ; le vieillard hochait la tête et tendait ses mains tremblantes ; la matrone, le verbe haut, l'air revêche et dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait son mari, au grand amusement de la salle. - Tous ces personnages entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur du fond et communiquant au foyer des acteurs. - La maison de Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son vieil ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations, quoique très bien peintes, étaient plutôt représentatives de l'idée d'un lieu que du lieu lui-même, comme les coulisses vagues du théâtre classique.

Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu'Homère attribue aux dieux, circula sur tous les bancs de l'amphithéâtre, et des tonnerres d'applaudissements firent vibrer les échos de l'enceinte ; mais Octavien n'écoutait plus et ne regardait plus.

Dans la travée des femmes il venait d'apercevoir une créature d'une beauté merveilleuse. A dater de ce moment, les charmants visages qui avaient attiré son œil s'éclipsèrent comme les étoiles devant Phoebé ; tout s'évanouit, tout disparut comme dans un songe ; un brouillard estompa les gradins fourmillants de monde, et la voix criarde des acteurs semblait se perdre dans un éloignement infini.

Il avait reçu au cœur comme une commotion électrique, et il lui semblait qu'il jaillissait des étincelles de sa poitrine lorsque le regard de cette femme se tournait vers lui.

Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode grecque, et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné ; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par l'ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la blancheur tranquille du masque ; son col présentait ces belles lignes pures qu'on ne retrouve à présent que dans les statues. Ses bras étaient nus jusqu'à l'épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique d'un rose mauve, partaient deux plis qu'on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

La vue de cette gorge d'un contour si correct, d'une coupe si pure, troubla magnétiquement Octavien ; il lui sembla que ces rondeurs s'adaptaient parfaitement à l'empreinte en creux du musée de Naples, qui l'avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au fond du cœur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d'Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante, assistant à la représentation de la Casina de Plaute ? Il ne chercha pas à se l'expliquer ; d'ailleurs, comment était-il là lui-même ?

Il accepta sa présence comme dans le rêve on admet l'intervention de personnes mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec les apparences de la vie ; d'ailleurs son émotion ne lui permettait aucun raisonnement. Pour lui, la roue du temps était sortie de son ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles écoulés. Il se trouvait face à face avec sa chimère, une des plus insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d'un seul coup.

En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit qu'il avait devant lui son premier et son dernier amour, sa coupe d'ivresse suprême ; il sentit s'évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu'il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en ayant l'air de s'occuper de la scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd et brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se pencha vers l'oreille d'une fille assise à son côté.

La représentation s'acheva ; la foule s'écoula par les vomitoires. Octavien, dédaignant les bons offices de son guide Holconius, s'élança par la première sortie qui s'offrit à ses pas. A peine eut-il atteint la porte, qu'une main se posa sur son bras et qu'une voix féminine lui dit d'un ton bas, mais de manière qu'il ne perdit pas un mot :

«Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d'Arria Marcella, fille d'Arrius Diomèdes. Ma maîtresse vous aime, suivez-moi.»

Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts esclaves syriens nus jusqu'à la ceinture et faisant miroiter au soleil leurs torses de bronze. Le rideau de la litière s'entr'ouvrit, et une main pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli de pourpre retomba, et la litière s'éloigna au pas cadencé des esclaves.

Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars, et se dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne la familiarité d'une ville. Octavien remarqua qu'il franchissait des quartiers de Pompéi que les fouilles n'ont pas découverts, et qui lui étaient en conséquence complètement inconnus. Cette circonstance étrange parmi tant d'autres ne l'étonna pas. Il était décidé à ne s'étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui et fait devenir un antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l'œil noir et profond d'Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des siècles, et que la destruction même a voulu conserver.

Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s'ouvrit et se ferma aussitôt, et Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec d'ordre ionique peintes jusqu'à moitié de leur hauteur, d'un jaune vif, et le chapiteau relevé d'ornements rouges et bleus ; une guirlande d'aristoloche suspendait ses larges feuilles vertes en forme de coeur aux saillies de l'architecture comme une arabesque naturelle, et près d'un bassin encadré de plantes un flamant se tenait debout sur une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales.

Des panneaux de fresque représentant des architectures capricieuses ou des paysages de fantaisie décoraient les murailles. Octavien vit tous ces détails d'un coup d'œil rapide, car Tyché le remit aux mains des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience toutes les recherches des thermes antiques. Après avoir passé par les différents degrés de chaleur vaporisée, supporté le racloir du strigillaire, senti ruisseler sur lui les cosmétiques et les huiles parfumées, il fut revêtu d'une tunique blanche, et retrouva à l'autre porte Tyché, qui lui prit la main et le conduisit dans une autre salle extrêmement ornée.

Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de dessin, un éclat de coloris et une liberté de touche qui sentaient le grand mattre et non plus le simple décorateur à l'adresse vulgaire, Mars, Vénus et l'Amour ; une frise composée de cerfs, de lièvres et d'oiseaux se jouant parmi les feuillages régnait au-dessus d'un revêtement de marbre cipolin ; la mosaïque du pavé, travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec un art qui faisait illusion.

Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s'allongeait au bout d'une légère couverture de byssus jetée sur elle.

Deux boucles d'oreilles faites en forme de balance et portant des perles sur chaque plateau tremblaient dans la lumière au long de ses joues pâles ; un collier de boules d'or, soutenant des grains allongés en poire, circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le pli négligé d'un peplum de couleur paille bordé d'une grecque noire ; une bandelette noir et or passait et luisait par place dans ses cheveux d'ébène, car elle avait changé de costume en revenant du théâtre ; et autour de son bras, comme l'aspic autour du bras de Cléopâtre, un serpent d'or, aux yeux de pierreries, s'enroulait à plusieurs reprises et cherchait à se mordre la queue.

Une petite table à pieds de griffon, incrustée de nacre, d'argent et d'ivoire, était dressée près du lit à deux places, chargée de différents mets servis dans des plats d'argent et d'or ou de terre émaillée de peintures précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché dans ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent de se rencontrer ensemble.

Tout paraissait indiquer qu'on attendait un hôte : des fleurs fraîches jonchaient le sol, et les amphores de vin étaient plongées dans des urnes pleines de neige.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s'étendre à côté d'elle sur le biclinium et de prendre part au repas ; - le jeune homme, à demi fou de surprise et d'amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats que lui tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux frisés, à la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais elle portait souvent à ses lèvres un vase myrrhin aux teintes opalines rempli d'un vin d'une pourpre sombre comme du sang figé ; à mesure qu'elle buvait, une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son cœur qui n'avait pas battu depuis tant d'années ; cependant son bras nu, qu'Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme la peau d'un serpent ou le marbre d'une tombe.

«Oh ! lorsque tu t'es arrêté aux Studj à contempler le morceau de boue durcie qui conserve ma forme, dit Arria Marcella en tournant son long regard humide vers Octavien, et que ta pensée s'est élancée ardemment vers moi, mon âme l'a senti dans ce monde où je flotte invisible pour les yeux grossiers ; la croyance fait le dieu, et l'amour fait la femme. On n'est véritablement morte que quand on n'est plus aimée, ton désir m'a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les distances qui nous séparaient.»

L'idée d'évocation amoureuse qu'exprimait la jeune femme rentrait dans les croyances philosophiques d'Octavien, croyances que nous ne sommes pas loin de partager.

En effet, rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l'océan universel des choses y produit des cercles qui vont s'élargissant jusqu'aux confins de l'éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s'en détachent peuplent l'infini. Pâris continue d'enlever Hélène dans une région inconnue de l'espace. La galère de Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l'azur d'un Cydnus idéal. Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux des siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts pour tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare et l'a conduite à son château gothique, du fond des abîmes mystérieux de l'Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne de Titus et de se faire aimer d'Arria Marcella, fille d'Arrius Diomèdes, couchée en ce moment près de lui sur un lit antique dans une ville détruite pour tout le monde.

«A mon dégoût des autres femmes, répondit Octavien, à la rêverie invincible qui m'entraînait vers ses types radieux au fond des siècles comme des étoiles provocatrices, je comprenais que je n'aimerais jamais que hors du temps et de l'espace. C'était toi que j'attendais, et ce frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m'a par son secret magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d'un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien, c'est que tu seras mon premier et mon dernier amour.

- Qu'Eros, fils d'Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l'épaule de son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée. Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de ta tiède haleine, j'ai froid d'être restée si longtemps sans amour.» Et contre son cœur Octavien sentait s'élever et s'abaisser ce beau sein, dont le matin même il admirait le moule à travers la vitre d'une armoire de musée ; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et noir s'était détachée de la tête d'Arria passionnément renversée, et ses cheveux se répandaient comme un fleuve noir sur l'oreiller bleu.

Les esclaves avaient emporté la table. On n'entendit plus qu'un bruit confus de baisers et de soupirs. Les cailles familières, insouciantes de cette scène amoureuse, picoraient sur le pavé mosaïque les miettes du festin en poussant de petits cris.

Tout à coup les anneaux d'airain de la portière qui fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d'aspect sévère et drapé dans un ample manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens, son visage semblait sillonné par la fatigue des macérations : une petite croix de bois noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance : il appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Christ.

A son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion, cacha sa figure sous un pli de son manteau, comme un oiseau qui met la tête sous son aile en face d'un ennemi qu'il ne peut éviter, pour s'épargner au moins l'horreur de le voir ; tandis qu'Octavien, appuyé sur son coude, regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi brusquement dans son bonheur.

«Arria, Arria, dit le personnage austère d'un ton de reproche, le temps de ta vie n'a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t'appartiennent pas ? Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère ? ta cendre n'est donc pas encore refroidie depuis le jour ou tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ? Deux mille ans de mort ne t'ont donc pas calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres.

- Arrius, grâce, mon père, ne m'accablez pas, au nom de cette religion morose qui ne fut jamais la mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l'amour m'a rendue. - Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons. Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions ; ne l'attire plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée ; retourne dans les limbes du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs. Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse qu'Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu'elle est.»

Octavien, pâle, glacé d'horreur, voulut parler ; mais sa voix resta attachée à son gosier, selon l'expression virgilienne.

«M'obéiras-tu, Arria ? s'écria impérieusement le grand vieillard.

- Non, jamais,» répondit Arria, les yeux étincelants, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, en entourant le corps d'Octavien de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre. Sa beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait avec un éclat surnaturel à ce moment suprême, comme pour laisser à son jeune amant un inéluctable souvenir.

«Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les grands moyens, et rendre ton néant palpable et visible à cet enfant fasciné,» et il prononça d'une voix pleine de commandement une formule d'exorcisme qui fit tomber des joues d'Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase myrrhin y avait fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d'un des villages qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d'agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l'entouraient ; les draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, qu'une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d'or, et que des restes informes, tels qu'on les dut découvrir en déblayant la maison d'Arrius Diomèdes.

Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout à l'heure avec tant d'éclat n'était plus qu'une ruine démantelée.

Après avoir dormi d'un sommeil appesanti par les libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin fut d'appeler leur compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient quelquefois en voyage ; Octavien ne répondit pas, pour de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent que le lit n'avait pas été défait.

«Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir gagner sa couchette ; car il n'a pas la tête forte, ce cher Octavien ; et il sera sorti de bonne heure pour dissiper les fumées du vin à la fraîcheur matinale.

- Pourtant il n'avait guère bu, ajouta Max par manière de réflexion. Tout ceci me semble assez étrange. Allons à sa recherche.»

Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompéi, entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils supposèrent qu'Octavien pouvait être occupé à copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d'une petite chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d'autre explication, sinon qu'il avait eu la fantaisie de voir Pompéi au clair de la lune, et qu'il avait été pris d'une syncope qui, sans doute, n'aurait pas de suite.

La petite bande retourna à Naples par le chemin de fer, comme elle était venue, et le soir, dans leur loge, à San Carlo, Max et Fabio regardaient à grand renfort de jumelles sautiller dans un ballet, sur les traces d'Amalia Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim de nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d'un affreux caleçon vert monstre qui les faisait ressembler à des grenouilles piquées de la tarentule. Octavien, pale, les yeux troubles, le maintien accablé, ne paraissait pas se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après les merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à reprendre le sentiment de la vie réelle.

A dater de cette visite à Pompéi, Octavien fut en proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt qu'ils ne le soulageaient; l'image d'Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa bonne fortune fantastique n'en détruisait pas le charme.

N'y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à Pompéi et se promena, comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur palpitant d'un espoir insensé, mais l'hallucination ne se renouvela pas ; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres ; il n'entendit que des piaulements d'oiseaux de nuit effrayés ; il ne rencontra plus son ami Rufus Holconius ; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette sur le bras ; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière.

En désespoir de cause, Octavien s'est marié dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour sa femme ; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne trompe, sent que son mari est amoureux d'une autre ; mais de qui ? C'est ce que l'espionnage le plus actif n'a pu lui apprendre. Octavien n'entretient pas de danseuse ; dans le monde, il n'adresse aux femmes que des galanteries banales ; il a même répondu très froidement aux avances marquées d'une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l'absence de son mari, n'a fourni aucune preuve d'infidélité aux soupçons d'Ellen. - Mais comment pourrait-elle s'aviser d'être jalouse de Marcella, fille d'Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?

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Voir également :
- Une nuit de Cléopâtre - Théophile Gautier (1838), présentation et texte intégral
- La Morte amoureuse - Théophile Gautier (1836), présentation et texte intégral

- Le roman de la momie - Théophile Gautier (1858), présentation et extrait

mardi, 18 novembre 2008

Aphrodite, mœurs antiques - Pierre Louÿs - 1896

aphrodite

Alexandrie, premier siècle avant Jésus-Christ, théâtre en pleine activité où les courtisanes tiennent leur place auprès des riches négociants et hommes politiques dans le temple de la déesse de l'amour dont l'autel est visité par hommes et femmes, jusqu'à la reine Bérénice qui a prêté son corps pour servir de modèle au sculpteur Démétrios pour qu'il sculpte à son image la statue d'Aphrodite placée au centre du sanctuaire dédié à l'amour. Démétrios, par sa beauté et prestance, est l'objet d'un véritable culte parmi les femmes d'Alexandrie, mais lui ne s'intéresse qu'à son œuvre. Sa maîtresse actuelle, la reine elle-même, n'a guère plus de valeur pour lui. Les femmes succombent si facilement à ses charmes qu'elles ne présentent guère de défi pour lui. Toutes, sauf une : Chrysis, une courtisane belle comme Aphrodite qui rêve d'amours extraordinaires, mais, faute d'un dieu, se donne à tous, sauf à Démétrios qui tombe éperdument amoureux d'elle. Chrysis afin de se donner à lui, va exiger de sa part de voler et de commettre un meurtre pour lui procurer trois objets qui paieront ses charmes : un peigne, un miroir et le collier d'Aphrodite. Quel plus grande preuve d'amour que d'aller jusqu'au crime pour sa bien-aimée...

Aphrodite, mœurs antiques est le premier véritable de l'écrivain français Pierre Louÿs et connut dès sa sortie en 1876 un immense succès populaire, principalement dû aux nombreuses scènes libertines et érotiques qui émaillent le roman. Ce genre de contenu était encore très rare à l'époque. Le roman recrée la vie de l'Antiquité, et surtout de ses mœurs, tels qu'elle était vue au XIXème siècle: les aventures, l'esthétique, l'érotisme, etc. dans une tragédie digne des plus grandes du genre. Par son personnage principal, courtisane et fière de l'être, on sent également un certain sens de la provocation de l'auteur qui comme il le dit lui-même : Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur et aussi la fierté de tout être humain qui a vocation et qui tient dans la société une place librement choisie ; elle aura l'ambition de s'élever au plus haut point ; elle n'imaginera même pas que sa vie ait besoin d'excuse ou de mystère.

Si certains éléments du roman ont fortement vieillis, Aphrodite, mœurs antiques de Pierre Louÿs n'en reste pas moins un excellent exemple de la littérature libertine qui émergea à la fin du XIXème siècle.

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Extraits : les deux premiers chapitres


Chapitre I : Chrysis


Couchée sur la poitrine, les coudes en avant, les jambes écartées et la joue dans la main, elle piquait de petits trous symétriques dans un oreiller de lin vert, avec une longue épingle d'or.

Depuis qu'elle était éveillée, deux heures après le milieu du jour, et toute lasse d'avoir trop dormi, elle était restée seule sur le lit en désordre, couverte seulement d'un côté par un vaste flot de cheveux.

Cette chevelure était éclatante et profonde, douce comme une fourrure, plus longue qu'une aile, souple, innombrable, animée, pleine de chaleur. Elle couvrait la moitié du dos, s'étendait sous le ventre nu, brillait encore auprès des genoux, en boucle épaisse et arrondie. La jeune femme était enroulée dans cette toison précieuse, dont les reflets mordorés étaient presque métalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les courtisanes d'Alexandrie.

Ce n'étaient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux bruns et noirs des filles d'Égypte. C'étaient ceux d'une race aryenne, des Galiléennes d'au delà des sables.


Chrysis. Elle aimait ce nom-là. Les jeunes gens qui venaient la voir l'appelaient Chrysé comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient à sa porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas à Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui comparât la déesse, et elle allait quelquefois au temple, pour lui donner, comme à une amie, des boîtes de parfums et des voiles bleus.


Elle était née sur les bords du lac de Génézareth, dans un pays d'ombre et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mère allait attendre le soir, sur la route d'Iérouschalaïm, les voyageurs et les marchands, et se donnait à eux dans l'herbe, au milieu du silence champêtre. C'était une femme très aimée en Galilée. Les prêtres ne se détournaient pas de sa porte, car elle était charitable et pieuse ; les agneaux du sacrifice étaient toujours payés par elle ; la bénédiction de l'Éternel s'étendait sur sa maison. Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse était un scandale (car elle n'avait point de mari), un homme, qui était célèbre pour avoir le don de prophétie, dit qu'elle donnerait naissance à une fille qui porterait un jour autour de son cou « la richesse et la foi d'un peuple ». Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait, mais elle nomma l'enfant Sarah, c'est-à-dire PRINCESSE, en hébreu. Et cela fit taire les médisances.

Chrysis avait toujours ignoré cela, le devin ayant dit à sa mère combien il est dangereux de révéler aux gens les prophéties dont ils sont l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y pensait souvent.

Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas à en parler. Le seul sentiment très net qui lui en fût resté, c'était l'effroi et l'ennui que lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mère qui, l'heure étant venue de sortir sur la route, l'enfermait seule dans leur chambre pour d'interminables heures. Elle se rappelait aussi la fenêtre ronde par où elle voyait les eaux du lac, les champs bleuâtres, le ciel transparent, l'air léger du pays de Gâlil. La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux dressaient au hasard leurs têtes vertes sur la brume fine des graminées. Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleur ; et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les montagnes.


Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarrées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevèrent, pâle de joie, sur leurs moutures, et comment ils s'arrêtèrent une seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une étoile.

L'entrée à Tyr, elle ne l'avait pas oubliée non plus : elle, en tête, sur les paniers d'un cheval de somme, se tenant du poing à la crinière, et laissant pendre orgueilleusement ses mollets nus, pour montrer aux femmes de la ville qu'elle avait du sang le long des jambes. Le soir même, on partait pour l'Égypte. Elle suivit les vendeurs d'ivoire jusqu'au marché d'Alexandrie.

Et c'était là, dans une petite maison blanche à terrasse et à colonnettes, qu'ils l'avaient laissée deux mois après, avec son miroir de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue qui savait coiffer les courtisanes. D'autres étaient venus le soir de leur départ, et d'autres le lendemain.


Comme elle habitait le quartier de l'extrême Est où les jeunes Grecs de Brouchion dédaignaient de fréquenter, elle ne connut longtemps, comme sa mère, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses amants passagers ; elle savait se plaire à eux et les quitter vite avant de les aimer. Pourtant elle avait inspiré des passions interminables. On avait vu des maîtres de caravanes vendre à vil prix leurs marchandises afin de rester où elle était et se ruiner en quelques nuits. Avec la fortune de ces hommes, elle s'était acheté des bijoux, des coussins de lit, des parfums rares, des robes à fleurs et quatre esclaves.

Elle était arrivée à comprendre beaucoup de langues étrangères, et connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit les amours de Douzi et d'Ischtar ; des Phéniciens celles d'Aschthoreth et d'Adôni. Des filles grecques des îles lui avaient conté la légende d'Iphis en lui apprenant d'étranges caresses qui l'avaient surprise d'abord, mais ensuite charmée à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment, à leur exemple, des joueuses de flûte encore vierges épuisent les hommes les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept années, lui avait enseigné jusqu'aux derniers détails l'art complexe et voluptueux des courtisanes de Palibothra.

Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus intenses ; et Chrysis, qui en connaissait tous les rhythmes et toutes les subtilités, s'estimait, avec raison, plus grande artiste que Plango elle-même, qui était pourtant musicienne du temple.

Sept ans elle vécut ainsi, sans rêver une vie plus heureuse ni plus diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtième année, quand de jeune fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli charmant de la maturité qui va naître, il lui vint tout à coup des ambitions.

Et un matin, comme elle se réveillait deux heures après le milieu du jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine à travers le lit, écarta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une longue épingle d'or perça de petits trous symétriques son oreiller de lin vert.


Elle réfléchissait profondément.

Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carré, et un point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carré plus grand. Puis elle essaya de faire un cercle... Mais c'était un peu difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commença à crier :

« Djala ! Djala ! »

Djala, c'était son esclave hindoue, qui s'appelait Djalantachtchandratchapalâ, ce qui veut dire : « Mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau. » — Chrysis était trop paresseuse pour dire le nom tout entier.

L'esclave entra et se tint près de la porte, sans la fermer tout à fait.

« Djala, qui est venu hier ?

— Est-ce que tu ne le sais pas ?

— Non, je ne l'ai pas regardé. Il était bien ? Je crois que j'ai dormi tout le temps ; j'étais fatiguée. Je ne me souviens plus de rien. A quelle heure est-il parti ? Ce matin de bonne heure ?

— Au lever du soleil, il a dit...

— Qu'est-ce qu'il a laissé ? Est-ce beaucoup ? Non, ne me le dis pas. Cela m'est égal. Qu'est-ce qu'il a dit ? Il n'est venu personne depuis son départ ? Est-ce qu'il reviendra ? donne-moi mes bracelets. »

L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et levant son bras si haut qu'elle put :

« Ah ! Djala, dit-elle, ah ! Djala !... je voudrais des aventures extraordinaires.

— Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.

— Mais non. Autrefois, ce n'était pas ainsi. Dans tous les pays du monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aimé des femmes mortelles. Ah ! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forêts faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes ? Quelles prières faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront quelque chose ou qui me feront tout oublier ? Et si les dieux ne veulent plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala, mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des événements tragiques ? »

Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.

« Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie à le faire souffrir jusqu'à ce qu'il en meure ! Ceux qui viennent chez moi ne sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi : c'est moi qui les appelle, comment m'aimeraient-ils ?

— Quel bracelet, aujourd'hui ?

— Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va sur les marches de la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec mon amant, un esclave noir, que je paie... Va.

— Tu ne sortiras pas ?

— Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas. Va-t'en. Va-t'en ! »

Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'étira jusqu'à se lever. Djala était doucement sortie.


Elle marcha très lentement par la chambre, les mains croisées autour de la nuque, toute à la volupté d'appliquer sur les dalles ses pieds nus où la sueur se glaçait. Puis elle entra dans son bain.

Se regarder à travers l'eau était pour elle une jouissance. Elle se voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. Sa peau devenait unie et parfaite ; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans une lumière bleue ; toute sa taille était plus souple ; elle ne reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps était telle qu'elle se soulevait sur deux doigts, se laissant flotter un peu et retomber mollement sur le marbre sous un remous léger qui heurtait son menton. L'eau pénétrait dans ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.

L'heure du bain était celle où Chrysis commençait à s'adorer. Toutes les parties de son corps devenaient l'une après l'autre l'objet d'une admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois même, elle accordait à ses perpétuels désirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de repos ne s'offrait aussi bien à la lenteur minutieuse de ce soulagement délicat.


Le jour finissait : elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre. Chancelante, et comme épuisée, elle ouvrit la porte toute grande et s'arrêta, le bras allongé sur le loquet, puis rentra et, près de son lit, debout et mouillée, dit à l'esclave :


« Essuie-moi. »


La Malabaraise prit une large éponge à la main, et la passa dans les doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargés d'eau et qui ruisselaient en arrière ; elle les sécha, les éparpilla, les agita moelleusement, et plongeant l'éponge dans une jarre d'huile, elle en caressa jusqu'au cou sa maîtresse avant de la frotter avec une étoffe rugueuse qui fit rougir sa peau assouplie.

Chrysis s'enfonça en frissonnant dans la fraîcheur d'un siège de marbre et murmura :


« Coiffe-moi. »


Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle un gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait, loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds, arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure comme un rhyton d'argile torse. Quand tout fut accompli, Djala se mit à genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la jeune fille eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.

Chrysis devint plus grave et dit à voix basse :


« Farde-moi. »


Une petite boîte de bois rose, qui venait de l'île Dioscoride, contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent ; une poudre bleuâtre plomba les paupières ; deux taches de vermillon vif accentuèrent les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat frais le visage et la poitrine : avec une plume à barbes douces qu'elle trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des bras et sur le cou ; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins ; ses doigts, qui avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes ; puis avec un tampon de cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La toilette était finie.

Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue :


« Chante-moi. »


Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.

Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde :


« Chrysis... »


Elle chantait d'une voix monotone.

« Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit. »

La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente :

« Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir enflammé s'écoule. »

Et elles chantèrent l'une après l'autre.

*

« Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des étangs.

— Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des branches noires.

*

— Tes lèvres sont deux fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.

— Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.

*

— Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta bouche.

— Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer mes lèvres.

*

— Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles sont deux bouches.

— Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes doigts comme cinq pétales.

*

— Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent les pieds comme deux fleurs rouges.

— Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau ; mes cuisses sont deux boutons de nénufar gonflés.

*

— Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé dans le sang.

— Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.

*

— Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rosé, et ton bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.

— Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renversée, et mon giron est le croissant clair de Phœbé sous les forêts. »

*

II se fit un silence. — L'esclave éleva les mains et se courba.

La courtisane poursuivit :

« ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.

« Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.

« Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme se repose de marcher à la mort. »


La prosternée murmura très bas :

« Elle est effrayante. C'est la face de Méduse. »

* * *

Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant :

« Djala... »


Peu à peu la nuit était venue ; mais la lune était si lumineuse que la chambre s'emplissait de clarté bleue.

Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où les ombres tombaient très noires.


Elle se leva brusquement :

« Djala, cesse, à quoi pensons-nous ! Il fait nuit, je ne suis pas sortie encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis. Dis-moi, Djala, je suis belle ?

» Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit ? Je suis la plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais ? N'est-ce pas qu'il me suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard oblique de mes yeux ? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la plus servïle obéissance ? Habille-moi, Djala. »

Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. A ses pieds, on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en suivant la ligne creuse des aines ; à ses oreilles elle passa de grands anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.

Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux ; puis tirant du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à travers le tissu léger ; un de ses coudes saillait sous la tunique serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.

Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.


Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala seule regarda la courtisane s'éloigner.

Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses pas.



Chapitre II : Sur la jetée d'Alexandrie


Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. A ses côtés, étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.

1

Les satyres ont poursuivi dans les bois
Les pieds légers des oréades.
Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes,
Effarouché leurs sombres yeux,
Saisi leurs chevelures comme des ailes,
Pris leurs seins de vierge à la course,
Et courbé leurs torses chauds à la renverse
Sur la mousse verte humectée,
Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins
S'étiraient avec la souffrance...
Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes
Le Désir douloureux et doux.

* * *

Les joueuses de flûte répétèrent :

« Erôs !

— Erôs ! »

et gémirent dans leurs doubles roseaux.

2

Cybèle a poursuivi à travers la plaine
Attys, beau comme l'Apollon.
Erôs l'avait frappée au coeur, et pour lui,
O totoï ! mais non lui pour elle,
Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs,
Tu n'as de secret que la haine...
A travers les prés, les vastes champs lointains,
La Cybèle a chassé l'Attys
Et parce qu'elle adorait le dédaigneux,
Elle a fait entrer dans ses veines
Le grand souffle froid, le souffle de la mort.
O Désir douloureux et doux !

* * *

« Erôs !

— Erôs ! »

Des cris aigus issirent des flûtes.

3

Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve
La Syrinx, fille de la source.
Le pâle Erôs qui aime le goût des larmes
La baisait au vol, joue à joue ;
Et l'ombre frêle de la vierge noyée
A frémi, roseaux, sur les eaux ;
Mais Erôs possède le monde et les dieux,
II possède même la mort.
Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous
Tous les joncs, et d'eux fit la flûte...
C'est une âme morte qui pleure ici, femmes,
Le Désir douloureux et doux.

* * *

Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.


Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le quai. Des vendeuses de fruits passaient, leur corbeille pleine dans les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais c'était l'heure du coucher du soleil ; et plus nombreuse que la foule active, la foule désoeuvrée couvrait la jetée. Des groupes se formaient de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les philosophes, qui contemplaient les courtisanes.

Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et quelques-unes des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point porter du tout. Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en eussent pas ainsi exposé tous les détails au soleil,si l'un d'eux se fût signalé par le moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes mariées.

« Tryphèra ! Tryphèra ! »

Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour rejoindre une amie entrevue.

« Tryphèra ! es-tu invitée ?

— Où cela, Séso ?

— Chez Bacchis.

— Pas encore. Elle donne un dîner ?

— Un dîner ? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia, le second jour de la fête.

— Enfin ! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que pour sa servante.

— Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès, l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines ; Bacchis a refusé. Vingt mines ; elle a refusé encore.

— Elle est folle.

— Que veux-tu ? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée. D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.

— Trente-cinq mines ? Trois mille cinq cents drachmes ? Trois mille cinq cents drachmes pour une négresse !

— Elle est fille de blanc.

— Mais sa mère est noire.

— Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.

— Est-il invité, lui, au moins ?

— Non ! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement qu'on doit la livrer à Chérès ; mais j'ai peur qu'elle ne soit fatiguée...

— Ne la plains pas ! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»

Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.

« Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait broder ? »

La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en fuseau sur l'épaule gauche ; la robe retombait en écharpe entre les deux seins, en laissant nu tout le côté droit du corps jusqu'à la ceinture de métal ; une fente étroite qui s'entrouvrait et se refermait à chaque pas révélait seule la blancheur de la jambe.


« Séso ! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.

— Mousarion ! d'où viens-tu, ma petite ?

— Du Phare. Il n'y a personne là-bas.

— Qu'est-ce que tu dis ? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.

— Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez. »


En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.

« Ah ! chez Bacchis ! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner, Tryphèra : tout ce qu'on a dit de Chrysis ?

— Il ne faut pas le répéter. Séso est son amie. »

Mousarion se mordit les lèvres ; mais déjà Séso s'inquiétait :

« Quoi ? qu'est-ce qu'on a dit ?

— Oh ! des méchancetés.

— On peut parler, déclara Séso. Nous ne la valons pas, à nous trois. Le jour où elle voudra quitter son quartier pour se montrer à Brouchion, je connais de nos amants qui ne nous reverront plus.

— Oh ! Oh !

— Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a pas de plus belle ici, croyez-le. »


Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il proposait ; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.

« Regarde, Séso ! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui a écrit cela ? »

Et elles lurent en grosses lettres :

BACCHIS

THERSITE
2 OBOLES.

« Il ne devrait pas être permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi, si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait une enquête. »

Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.

SÉSO DE CNIDE

TIMON, FILS DE LYSIAS
1 MINE

Elle pâlit légèrement.

« Je reste, » dit-elle.

Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.

Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.


Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte. Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de la flûte.

Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu ridicules, Tryphèra lui frappa l'épaule.

« Eh bien ! petit père ! je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé !

— En effet, ma fille, répondit le brave homme. Et tu l'as deviné. Tu me vois tout surpris de la ville et des gens.

— Tu es de Boubaste ?

- Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient rendues aux dieux ! l'année a été bonne. »

Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.

« Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie. Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des hommes célèbres ?

— Quelques-uns, dit-elle en riant.

— Bien. Nomme-les moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir de ne pas les connaître.

— Tu seras satisfait. Voici Naucratès.

— Qui est-ce, Naucratès ?

— C'est un philosophe.

— Et qu'enseigne-t-il ?

— Qu'il faut se taire.

— Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie et ce philosophe-là ne me plaît point.

— Voici Phrasilas.

— Qui est-ce, Phrasilas ?

— C'est un sot.

— Alors, que ne le laisses-tu passer ?

— C'est que d'autres le tiennent pour éminent.

— Et que dit-il ?

— Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout avantage. Le monde s'y est laissé tromper.

— Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien. D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.

— Voici ? Philodème.

— Le stratège ?

— Non. Un poète latin, qui écrit en grec.

— Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu. »

Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le même nom. «Démétrios... Démétrios...»

Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand :

« Démétrios... Voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes célèbres...

— Démétrios ? l'amant de la reine ? Est-il possible ?

— Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.

— Où est-il ?

— C'est celui-ci qui se penche pour voir le port.

— Il y en a deux qui se penchent.

— C'est celui qui est en bleu.

— Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.

— Tu sais ? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.

— On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de l'Egypte.

— Et il est beau comme Apollon.

— Ah ! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu beaucoup d'aventures, n'est-ce pas ? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informée ?

— La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler. Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.

— Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste ? Il me semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui, ne fût-ce que pour une soirée... »

Le soleil s'était couché. Les femmes regardaient cet homme, qui était leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de flûte.

Les petites musiciennes firent encore une quête ; puis, doucement, elles jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos ; la chanteuse les prit par le cou et toutes trois revinrent vers la ville.

A la nuit close, les autres femmes rentrèrent par petits groupes, dans l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait ; mais toutes se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les quais.

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jeudi, 12 juin 2008

Imperium - Robert Harris - 2006

bibliotheca imperium

Tiron, ancien esclave de l'Empire romain, revient sur les années passées au service d'un jeune et ambitieux sénateur, Marcus Tullius Cicéron, qui marquera à jamais l'histoire de l'empire. N'étant ni de haute naissance et sans fortune réelle, Cicéron va cependant ambitionner de conquérir le pouvoir suprême. Maîtrisant parfaitement le droit et ayant un réel talent d'orateur il va prendre ne charge devant les tribunaux la défense d'un homme contre Gaius Verrès, cruel et corrompu gouverneur de Sicile, qui l'aurait spolié. Cicéron espère par cette affaire faire parler de lui comme jamais auparavant et ainsi gravir les échelons de la hiérarchie politique romaine. Mais pour réussir Cicéron devra jouer un dangereux jeu politique qui peut tout aussi bien lui valoir une fulgurante ascension dans la société qu'une terrible chute.

L’écrivain britannique Robert Harris, auteur de plusieurs romans historiques, publie avec Imperium son deuxième roman, après Pompéi (Pompeii, 2003), se déroulant dans l’Antiquité et plus précisément dans l’Empire romain. Ici il s’agît en quelque sorte de la biographie romancée du célèbre orateur Marcus Tullius Cicéron (né le 3 janvier 106 av. J.-C., à Arpinum en Italie et mort le 7 décembre 43 av. J.-C. près d'Arpinum), un personnage ambigu de l’époque dont la vie politique a été fortement commentée et critiquée : intellectuel égaré au milieu d’une foire d’empoigne, parvenu italien monté à Rome, opportuniste versatile, instrument passif de la monarchie rampante de Pompée puis César, mais aussi certainement une parfaite illustration de l’homme politique d’aujourd’hui.
Robert Harris nous relate ici surtout son ascension dans l’imperium romain qui débuta par un retentissant procès, celui contre le gouverneur Gaius Verrès. Le lecteur est complètement plongé dans le monde politique et judiciaire romain, décrit avec beaucoup de précision, avec ses luttes d’influence et ses institutions fragiles. Les rouages de l’appareil judiciaire romain sont également parfaitement documentés de par le procès contre Verrès qui occupe une place centrale dans le roman. L’aspect politique et judiciaire retrouve d’ailleurs parfaitement écho dans le monde d’aujourd’hui et l’on se rend vite compte que dans les principes finalement bien peu de choses ont changé.
Mais outre ce côté politique et judiciaire, Cicéron s’est également distingué dans l’histoire en tant philosophe, aspect trop peu traité dans ce roman, mais qui, espérons-le, figurera dans l’une des suites prévues, Imperium étant le premier volume d’une trilogie sur la vie de Cicéron. De plus cette vision trop politique et judiciaire du personnage risque d’ennuyer un certain nombre de lecteurs.

Imperium
est un parfait roman historique et politique, très vivant et parfaitement documenté.

Un excellent roman historique !

dimanche, 04 novembre 2007

La louve de Subure - Laurent Guillaume - 2007

bibliotheca la louve de subureRome, an 105 après Jésus-Christ, alors que l'empereur Trajan prépare une nouvelle guerre en Dacie (l’actuelle Roumanie), un complot s’organise celui-ci au sein de Rome. Falco, un jeune officier de l’armée de retour des champs de bataille, va malgré lui être petit à petit mêlé à cette conspiration. Mais outre ces conspirations politiques la ville de Rome semble également être victime d’une bête monstrueuse qui rôde dans les bas-fonds de la capitale, notamment dans le quartier malfamé de Subure, en causant petit à petit une véritable panique parmi la population. De plus, cette créature démoniaque semble suivre au pas les agissements du jeune Falco.
Pendant ce temps-là sur les rives du Danube, Andaric poursuit avec ses guerriers germains une grande quête qui a pour but de retrouver la célèbre épée de Thuidan, véritable objet sacré pour les peuples goths, alors que les Romains préparent leur prochaine guerre dans cette même région.

Le roman La Louve de Subure, paru en 2007, est le premier roman de l’auteur français Laurent Guillaume, un officier de police passionné d’histoire antique et d’écriture. Il s’agît d’un roman historique plutôt ambitieux qui nous fait revivre l’époque des guerres daces de l’Empire romain ainsi que le règne de l’empereur Trajan à Rome à travers une intrigue faite de multiples aventures et rebondissements souvent à la limite du fantastique. Entre les conspirations politiques, la menace de la mystérieuse bête qui rôde et la quête sacrée des goths, éléments qui tous finissent par se rejoindre plus ou moins, Laurent Guillaume réussit parfaitement son affaire en tenant le lecteur jusqu’à la fin, et cela malgré un début un peu moins accrocheur. Il nous offre une belle galerie de portraits de l’époque qui rend bien réelle l’époque en question. Particulièrement intéressant et plutôt rare dans ce genre de romans, me semble-t-il, est d’avoir intégré dans son récit la sorcellerie et les croyances existantes à ce sujet durant cette époque.
Mais le roman La Louve de Subure souffre hélas également de certains défauts classiques du premier roman, notamment un montage de l’intrigue parfois un peu maladroit et une première édition qui comporte un certain nombre de fautes de frappes, voire d’impressions.

En bref La Louve de Subure de Laurent Guillaume reste un plutôt bon premier roman, un roman historique très divertissant et qui intéressera de nombreux amateurs du genre.

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