lundi, 04 janvier 2010

Les diables blancs (White Devils) - Paul McAuley - 2004

bibliotheca les diables blancs

L’Afrique noire en 2040. En plus des incessantes guerres civiles, de terribles guerres civiles l’ont ravagée dont la Fièvre plastique, une manipulation génétique destinée à faire produire du plastique par des arbres, échappant à tout contrôle, a contaminé la forêt puis les animaux et jusqu'aux humains. Et ces terres dévastées ont été recolonisés, non pas par des pays étrangers, mais par d’importantes multinationales spécialisées dans la recherche génétique. Et l’Afrique noire est devenue leur terrain de jeu. Le Congo se voit ainsi confié à la société Obligate, une multinationale au pouvoir immense et prête à tout pour développer ses recherches.
Nicholas Hyde, un citoyen britannique, se trouve au Congo au service d’une ONG. Envoyé en mission dans une zone reculée en pleine jungle il devient témoin d’une escarmouche escarmouche où la plupart de ses compagnons ont été tués par des sortes de singes, extraordinairement agressifs et capables de manier une arme : les Diables blancs. Hyde réussit toutefois à ramener le corps d’un de ces singes. Mais ce corps disparaît tandis que l’armée, la police et la société Obligate, tentent de convaincre Hyde d’oublier cette histoire en prétendant qu’il n’a vu que des enfants soldats peints de blanc. Pour Hyde quelqu’un tente de masquer l’affaire, vraisemblablement Obligate qui ne veut ébruiter une expérience génétique leur ayant échappé. Hyde va mener l’enquête et tombe vite sur la trace de Teryl Meade, une biologiste haut placée d’Obligate, qui jadis, a travaillé avec son ex-mari sur un projet parc zoologique destiné à accueillir des espèces disparues mais recréées génétiquement. Il va partir dans la jungle pour retrouver des preuves de ces dires.
Pendant ce temps-là un redoutable terroriste, évangéliste et mercenaire, Cody Corbin, se dirige aussi vers la même zone : il est animé par une passion frénétique, détruire tous les êtres génétiquement modifiés et tous ceux qui ont osé défier ainsi l’œuvre de Dieu.
Elspeth Faber, fille de l’ex-mari de Teryl Meade, cherche, elle, à retrouver son père au Kenya car elle le sait menacé. Elle arrive trop tard : il a été assassiné par Cody, peut-être à l’incitation de Teryl Meade dont le crime secret a été d’utiliser des gènes humains pour recréer des Australopithèques, devenus les Diables Blancs à la suite d’erreurs calculées pour en faire des combattants redoutables. Elspeth et Nick dont les voies convergent se retrouveront dans la jungle, au cœur de ténèbres.

Dans ce techno-thriller futuriste, l’écrivain de science-fiction écossais Paul McAuley dresse un portrait sombre de notre futur, et surtout de celui de l’Afrique, en proie aux convoitises génétiques de plusieurs multinationales. Dès les premières pages le lecteur est conquis par cette vision sombre de notre avenir et s’attache rapidement aux différents personnages de l’intrigue, tous bien étoffés et guère archétypaux. Le tout est parfaitement construit et bien ficelé, hélas l’auteur ne laisse que peu de place au suspense. En effet dès le départ le lecteur se doute ou apprend même bien vite la nature des diables blancs dont la création est d’une grande banalité, l’auteur plaçant plus le suspense sur l’action que sur le sujet même du roman. Ainsi l’histoire de ces diables et les nombreuses intrigues qui se nouent autour d’eux vont réellement attirer l’attention.

Les diables blancs est un plutôt bon roman de science-fiction à la réflexion profonde sur l’emprise de l’ingénierie génétique sur notre monde.

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mercredi, 21 janvier 2009

Petit Bodiel et autres contes de la savane - Amadou Hampâté Bâ - 1977

bibliotheca petit bodiel et autres contes de la savane

Il était une fois..., il y a très longtemps... quelque part au fin fond de l'Afrique, au pays des baobabs géants aux branches cuivrées, vivait une famille de lièvres, les Bodiel, dans laquelle grandit Petit Bodiel, un petit lièvre paresseux et gourmand qui qui ne pense qu'à dormir  et à regarder les femelles lièvres de baigner. Pourtant ce n'est pas d'ambition ou d'intelligence qu'il manque: en effet afin de devenir le roi de la savane, il demande à Dieu de lui accorder la ruse et ses pouvoirs miraculeux...

Petit Bodiel et autres contes de la savane est un très beau recueil de contes et de nouvelles de l'écrivain, poète et conteur malien Amadou Hampâté Bâ, plus connu pour son combat au sein de l'UNESCO dès 1960 en faveur du sauvetage des traditions orales africaines, au sujet desquelles il lança cette célèbre phrase : En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Le style est celui, inimitable et typique, des contes de l'Afrique centrale qui fait ici découvrir une multitude de contes et de légendes, qui ravira petits et grands, et représentent un véritable trésor verbal, pour Amadou Hampâté Bâ, une part de la mémoire de son pays. Le recueil commence par le conte peul Petit Bodiel, texte datant de 1977, aussi le plus long, et parfait représentant des textes qui vont suivre.

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Extrait : premier chapitre

Chapitre premier

Petit Bodiel (Conte peul)

Il y a très longtemps, dans le Sano, pays des baobabs géants aux troncs et branches cuivrés, vivait une famille de lièvres appelée Famille Bodiel1.

Papa et Maman Bodiel étaient de braves travailleurs. Ils peinaient sans relâche et sans murmure du matin au soir. Chaque fin de journée les voyait revenir chargés de vivres variés : pain de singe2, fruits de rônier, jujubes jaunes, fruits bien mûrs de la savane, autant de bonnes choses pour la subsistance de la famille.
Quant à Petit Bodiel, il était, hélas ! le modèle des mauvais petits. Jamais il ne voulut rien faire, sinon l'imbécile, dormir et redormir. Il ne sortait de sa couche qu'au moment où le soleil montait au zénith et lui plongeait dans le ventre les flèches aiguës de ses rayons ardents. Et quand il se levait ainsi malgré lui, c'était pour aller, en guise de bonjour, demander à sa mère de quoi garnir son estomac solide et malencontreusement toujours vide.

Petit Bodiel n'était pas aussi sot qu'il était paresseux. C'est pourquoi cette andouillette s'arrangeait chaque fois pour ne pas se rendre chez sa mère quand son père y était. Papa Bodiel, en effet, n'était ni commode ni complaisant. Il avait pour son fils, toujours occupé à des riens, plus de clystères de coups de pied3 que d'affectueuses tapes paternelles.

Petit Bodiel n'était pas simplement un « cul de plomb », quelqu'un qui ne fait jamais rien. En plus il était dégoûtant, et faisait constamment pipi dans sa couche. Mais, comme toutes les mamans de la terre, Maman Bodiel écoutait la voix profonde de ses entrailles et fermait les yeux sur les défauts de son fils gourmand et goinfre.

Elle cherchait entre terre et ciel des excuses pour sa ventrée vaurienne. Elle l'excusait de pisser dans sa couche et de ne jamais rien faire, sinon, de temps en temps, aller se tapir dans les touffes de vétiver4, cachette d'où il pouvait contempler les jouvencelles qui, toutes nues, s'abandonnaient aux joies de la baignade.

Tous les êtres ont un sort commun, celui de finir par mourir, et souvent sans y être préparés. Ce qui doit arriver à tout être allait arriver à Papa Bodiel. Règle sans exception !

Une nuit, très fatigué, il se coucha. Son âme, qui s'était échappée de son corps durant son sommeil pour converser avec la Nuit, fut enlevée par cette belle et mystérieuse femme, drapée d'un manteau noir serti d'étoiles.

Au matin l'aurore jaillit des ombres. Mais le visage de Papa Bodiel resta sombre. Ce père, grand travailleur, était mort. Paix à son âme laborieuse et honnête ! Il laissait une veuve sans ressources qui vaillent et un fils qui n'était savant qu'en anatomies de belles filles...

La Tradition est parfois injuste5. Elle s'en prend à la maman d'un vaurien, et non au vaurien lui-même. C'est ainsi que la maman de Petit Bodiel devint la risée de son village.

Dendi Bani Kono le Tantale, cousin germain de Bani Kono la Cigogne, revêtit ses beaux boubous blanc et noir. En quelques grandes enjambées facilitées par ses longues échasses, il se rendit chez Maman Bodiel. « Je viens, lui dit-il, te conseiller de sévir contre ton fils. Il y va de ta réputation. S'il ne se corrige pas, tu auras, par sa faute, des surprises désagréables avec tes voisins. Sache, ma chère amie, qu'un parent qui laisse son enfant dans le dos devenir une hache6 risque tôt ou tard de voir celle-ci lui tomber sur les talons et lui couper les tendons... »

Maman Bodiel n'apprécia nullement la mise en garde de Tantale. La mère n'est-elle pas toujours la première à découvrir les défauts de son enfant, et la dernière à les publier... ? « De quoi se mêle Tantale..., susurra le coeur de Maman Bodiel à son oreille maternelle. Il faut que Tante Araignée de la Mélancolie7 l'ait piqué cette nuit, pour qu'il s'agite si violemment à propos d'un cas qui ne regarde que ton fils et toi... »

Cependant, la voix de la raison pure intervint et murmura doucement à l'intelligence objective de Maman Bodiel :

« Par le Roi du Ciel, par la Reine des Terres, par le Prince des Océans ! Maman Bodiel, fais taire tes sentiments maternels et prête oreille aux conseils désintéressés d'un ami avisé et direct ! Quand bien même remplirais-tu les plus grands silos et greniers pour ton enfant vaurien, s'il ne change pas son état d'âme il n'en vaudra pas davantage. »

Maman Bodiel réfléchit longuement. Elle se dit :

« Une voix étrangère pourrait me tromper, mais celle qui vient de mon tréfonds ne saurait le faire. Je dois, je veux, il faut que je fasse taire mon coeur de mère et ferme mes oreilles maternelles ! »

Joignant pensée, parole et action, Maman Bodiel se précipita dans la chambrée de son fils. Elle se saisit du dormeur invétéré par l'une de ses pattes postérieures. Elle le traîna jusqu'au pied du baobab sacré, à la manière dont les fils d'Adam traînent les cadavres d'animaux en état de putréfaction avancée8.

Là, Maman Bodiel s'assit sur son arrière-train. Elle demanda impérativement à son fils d'en faire tout autant. Alors, face à face, les yeux maternels plongeant dans les yeux filiaux, Maman Bodiel dit :

« Petit Bodiel ! Tu n'es plus un bébé. Dans trois lunes, tu vas atteindre ta majorité. Tu seras désormais responsable de toi vis-à-vis de toi-même et vis-à-vis des autres.

« Quand Guéno l'Eternel9 te jeta dans l'océan de mon ventre par l'entremise du lance-pierre de ton père, je tressaillis de joie. Quand, sans danger, les os de mon bassin s'écartèrent pour te mettre au monde, j'exultai de plaisir. En te voyant grandir, mes espoirs s'élevèrent plus haut que le chaume des bambous géants.

« Je pensais que tu serais un roi de la brousse, que tu disputerais le commandement de la savane au couple habillé de couleur fauve... Je pensais que la touffe de ta queue aurait raison de la crinière du despote à la grosse tête, Grand Frère Lion Korodiara, qui ravage les troupeaux de zèbres, casse le cou des antilopes et s'abreuve du sang de la girafe dont il confond le long col avec son aiguière10.

« Mais non ! Voilà que tu ne fais et sembles ne vouloir faire toute ta vie que bâiller, dormir, te réveiller, manger, digérer, pisser et péter ! Tu sues et produis de tels bruits, avec une telle incontinence, que Donzelle Nyâlal l'Aigrette, bien que fille de “soyons charitables11”, m'a lancé l'autre jour cette apostrophe : “Eh, Maman Bodiel ! Ton fils n'a-t-il d'autre orifice que son anus ?” Après m'avoir ainsi insultée à travers toi, elle s'en est allée, laissant flotter au vent les plus minces de ses duvets pour mieux se moquer de moi.

« Ton père est mort. Ce qu'il avait de plus gros sur le coeur, c'était d'avoir mis au monde un vaurien qui ne vaut et ne va rien valoir.

« Ngirja le petit Phacochère est de ton âge, mais il sait déjà se servir de son groin et déterre à longueur de journée de quoi se nourrir.

« Diaraden le petit Lionceau est de ta classe. Il fait de véritables prouesses. Sa mère en est heureuse et son âme est en liesse.

« Dawangel-baadi, le petit singe Cynocéphale12, aboie à se faire passer pour un chien de roi. Il sait cueillir des fruits mûrs.

« Quant à toi, rien de rien ! Si tu ne changes pas – et je désespère que tu puisses changer un jour – je te maudirai face au soleil levant et face au soleil couchant ! Je te renierai un jour de pleine lune13 !

« Tu n'as été pour moi qu'une source d'inquiétudes quotidiennes. Cela ne saurait durer davantage ! J'ai décidé de me séparer de toi, comme on se sépare d'un tesson de canari brisé14. Tu iras vivre où tu voudras et comme tu voudras, mais tu n'empuantiras plus ma demeure !... »

Petit Bodiel, contrit on ne peut plus, demanda à sa mère un délai de quelques lunes pour se corriger.

« Et comment vas-tu faire pour te corriger ? Je voudrais bien le savoir pour en avoir le coeur net.

— Maman ! Je ne t'ai jamais dit que je me suis ménagé l'utile amitié de Yendou, le vieux fourmilier Oryctérope. Je lui ai régulièrement procuré des fourmis. C'est le seul travail que j'accomplis de mes mains. Je m'en vais demander à ce sorcier, mon vieil ami, de m'aider à me corriger. »

Petit Bodiel ramassa beaucoup de fourmis. Il alla les donner au Vieil Oryctérope et lui conta ce dont il était menacé par sa mère.

Quand l'Oryctérope eut fini d'avaler les fourmis, il dit :

« Cette pitance délicieuse vaut bien un talisman porte-bonheur ! Je m'en vais, mon petit ami, te tirer l'épine du pied. Je vais te munir d'un gris-gris merveilleux. Sèche tes larmes ! Fais-moi confiance ! D'ici à quelques semaines, ta mère sera satisfaite de toi.

« Guéno t'a donné une taille minuscule. Il faut, pour compenser, qu'il te rende plus malin. Je n'irai pas jusqu'à te donner le conseil d'être malhonnête, mais puisque tu es faible, tu dois être astucieux...

« Jusqu'ici, Petit Bodiel, à part le ramasseur de fourmis que tu as été pour moi, tu ne fus guère héros qu'à regarder croupes fermes et seins arrondis des baigneuses. Il faut de la femme, certes, mais non au point que ton sexe prenne constamment la place de ton cerveau ! Sinon, le feu de l'amour débridé dévorera le chaume de ta respectabilité, et tu risques d'être soit humilié, soit malheureux.

« Andi Yari le Sage15 a dit : “Pour l'homme, la femme est un puits sans fond... Pour la femme, l'homme est un fût qui se perd dans la nue... Jamais ils ne peuvent parvenir à la limite l'un de l'autre. Ils sont telles deux énigmes qui se regardent, se parlent et se complètent, sans cesser de se contester. Ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre, mais ne peuvent vivre ensemble sans heurts ni éclats. Avec la femme rien ne marche, mais sans la femme, tout serait foutu !”

« Mais finissons-en avec cette question des hommes et des femmes, et examinons comment chasser de ton corps la paresse qui y a élu domicile. »

Yendou le Vieil Oryctérope était un éminent géomancien. Peut-on être grand magicien et ne pas savoir manipuler les 96 esprits qui habitent les 16 demeures où sont scellés les secrets d'hier, d'aujourd'hui et de demain ? C'est impensable.

Pour le vieux fourmilier, il s'agissait de savoir si les affaires de Petit Bodiel allaient prospérer et si tout se terminerait bien. Il dressa un thème selon la géomancie enseignée par le maître Tchien-Mansa, puis il interpréta les points qui occupaient les maisons une, deux et sept. Tout y était masculin, donc positif et favorable.

Yendou confectionna alors un merveilleux gris-gris. Il l'offrit à Petit Bodiel en présence de l'effraie, cousine du hibou, qui servit de témoin sacramentel.

« Prends ceci, dit-il à Petit Bodiel, et porte-le suspendu à ton cou. Chaque fois que tu éprouveras le besoin de réfléchir, de secourir ou d'être secouru, serre-le entre tes incisives et formule tes voeux. Ils seront exaucés en un battement de paupières. »

Armé de son gris-gris-fait-tout, Petit Bodiel s'en retourna auprès de sa mère.

Il entra dans sa chambrée personnelle. Il prit son gris-gris entre ses incisives, le serra et dit : « Ô Allawalam bâ lôbbo, Bon papa Bon Dieu16 ! Fais que je ne pisse plus dans ma couche ! Rends mon anus aphone et que l'on n'entende plus sa voix enrouée qui pue et me fait honte !

« Fais que je devienne un vaillant Petit Bodiel et que je fasse le bonheur de ma mère, au point que feu mon père s'en trémoussera de plaisir dans sa tombe et qu'il y rira de joie à en emplir sa bouche de la poussière de sa sépulture ! Amen ! »

Et Petit Bodiel passa la première nuit de sa vie durant laquelle il ne ronfla ni ne pissa... Miracle ! Sa mère eut beau tendre l'oreille, elle ne perçut rien d'insolite, rien de nauséabond. Pas de rot, pas de pet, pas de hoquet... pas de grincement de dents s'entrechoquant... pas de respiration stridente ni cornante... Aucune des flatuosités qui chahutaient toutes les nuits dans le ventre et l'appareil respiratoire de Petit Bodiel ne s'y bringuebala cette nuit-là. Ce fut la nuit où les organes de Petit Bodiel, peut-être fatigués, semblèrent hiberner pour la première fois...

Petit Bodiel aurait-il vraiment changé ?

Il faut avoir un esprit rétrograde et inconvenant pour douter des pouvoirs d'un gris-gris confectionné selon le modèle sacré dont le prototype est gardé par Allawalam dans la salle spéciale des « Caissettes à Transformation17 ». N'est-ce pas dans cette salle que s'opère le miracle du fil enroulé en hélice18 ? Celui qui réussirait à jeter un regard par le hublot discret que seuls les appelés peuvent découvrir verrait 56 graines de fonio se changer en 32 germens de riz19... Miracle de la vie et de la métamorphose des êtres !

Petit Bodiel, à la plus grande joie de sa maman, n'attendit pas que les flèches ardentes du soleil viennent le réveiller. Dès que le muezzin de la gent ailée, Alfa le Coq, eut farfouillé dans ses vêtements composés d'un camail, de deux couvertures claires, de remiges et de lancettes20, et signalé, par des cris soulignés d'applaudissements d'ailes, l'apparition de l'aurore, Petit Bodiel s'était levé promptement. Il était déjà bien debout sur ses quatre pattes. Sa mère le trouva en train de faire du feu pour le petit déjeuner !

Il ne fallait pas plus de preuves, pour convaincre celle qui ne demandait qu'à l'être, que le changement survenu en son fils était radical.

De joie, Maman Bodiel se précipita sur son fils et, malgré son poids, le souleva comme un fétu de paille. Elle le porta dans son dos, tout comme lorsqu'il était bébé Bodiel. Mais lorsqu'elle sentit, quelques instants après, les joints de sa colonne vertébrale se desserrer, vite elle déposa son fardeau à terre en le couvrant de baisers.

Maman Bodiel était heureuse, à la manière de toute maman découvrant son fils dans les meilleures conditions d'âme et d'esprit.

Quand le soleil eut atteint le sommet des crânes, Petit Bodiel se dit : « C'est l'heure où tous les diables et génies regagnent leur cité à l'ombre des arbres. Je vais en profiter pour les surprendre et accomplir ce que mon vieil ami Yendou l'Oryctérope m'a recommandé. »

Petit Bodiel se rendit à proximité de l'ombre du Grand Tamarinier bossu. C'était un arbre plus vieux que Nabi Moussa (le Prophète Moïse)21 de 33 ans, 33 mois, 33 jours et 33 clignements d'oeil. Là, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il dit :

« Papa Bon Dieu Allawalam ! Déchire le voile d'entre moi et le monde des génies et des diables22 ! Que mes yeux les perçoivent ! Que mes oreilles les entendent ! Mais que les diables restent sourds et qu'ils demeurent aveugles ! Que moi je garde mon secret, tout en pénétrant le leur ! »

A l'instant même, le voile qui masquait les diables à la vue des non-diables tomba. Petit Bodiel vit Tchangol Tchardi, une rivière en argent fondu, sourdre du tronc du tamarinier et aller se perdre dans les entrailles de la terre. Il vit Lamdjinni23, le Roi des diables et des génies, se baigner dans cette rivière. Il avait un corps humain surmonté d'une tête de chat huppé. Sa tête était munie de deux cornes, et son torse doté d'une poitrine de femme. Son postérieur était muni d'une queue de lion. Il était nu, sans sexe. Sa peau était couleur d'indigo.

De sa bouche et des dix doigts de ses mains sortaient des flammes qui éclairaient comme le soleil en plein midi d'été. Chacun des mouvements de son corps était détonateur d'un cataclysme : tantôt c'était du tonnerre, tantôt un tremblement de terre, tantôt une éruption volcanique, une inondation ou des tourbillons de vent. Autant de phénomènes propres à désoler la terre, à y semer la famine, la maladie et la mort.

Sur les conseils de Yendou le Vieil Oryctérope, Petit Bodiel devait s'arranger pour surprendre Lamdjinni, Roi et « Maître du couteau24 » des diables, en train de se baigner dans la rivière d'argent. Si cette chance lui était donnée, il devait en profiter pour tremper son gris-gris dans le fleuve avant que le Roi eût fini de se laver. Ce qu'il fit...

Ainsi trempé, aucun sortilège sur terre ne pourrait plus anéantir la puissance du gris-gris. Petit Bodiel savait dès lors qu'il pourrait, sans danger, demander n'importe quoi à n'importe qui, y compris Allawalam lui-même...

Dans la cité des diables – car c'était ni plus ni moins ce que Petit Bodiel avait découvert –, il vit des génies de toutes espèces et de toutes formes. Certains avaient l'aspect de paisibles vieillards à visage humain ; mais il en était d'autres dont le corps était celui d'un âne surmonté d'une tête de lion, ou d'un bélier avec une tête d'autruche, ou encore d'une poule avec une tête de grenouille... En un mot, c'était le royaume de l'hybridité extravagante, résultat d'accouplements qui se faisaient au petit bonheur et à qui mieux mieux entre animaux, oiseaux, poissons et hommes...

Une telle promiscuité ne pouvait pas ne pas provoquer le courroux d'Allawalam, qui a créé les règnes afin que les mâles de chaque espèce aillent avec les femelles de même nature, et non pour que des humains aillent avec des animaux, ou des génies avec des grenouilles !

Après sa visite de la cité des diables, Petit Bodiel se dit : « Il faut que mon cerveau travaille pour rattraper le temps considérable que j'ai perdu, à faire et à refaire ce dont je vous épargne le rappel, par égard pour vos oreilles et vos narines ! »

Son gris-gris entre les dents, Petit Bodiel commanda à son cerveau, à son coeur et à ses entrailles de travailler. Ils travaillèrent tous, dur et bien.

Le résultat fut qu'ils suggérèrent à Petit Bodiel d'aller voir Allawalam lui-même pour lui demander des aptitudes à la ruse, afin de pouvoir faire comme au royaume des fils d'Adam, où les plus rusés deviennent rois, exploitent les autres et les asservissent.

Petit Bodiel vint mettre sa mère au courant de son projet.

Maman Bodiel en fut émue jusque dans sa moelle épinière. Elle fut prise d'un frisson dû à la peur et à l'étonnement, mais aussi et surtout à l'orgueil maternel réveillé par l'idée du grand exploit qu'allait accomplir son fils – tant il est vrai que toute maman dont le fils s'apprête à réaliser des prodiges et à devenir le grand coq du village s'enorgueillirait sans même le vouloir...

Aussi Maman Bodiel, bien que son petit lui eût expressément recommandé de tenir son voyage secret, ne sut-elle tenir ses lèvres closes... Elle se rendit chez Nagara-Ara la Vieille Anesse, et lui dit entre deux sourires :

« Ô ma chère amie ! Peux-tu m'avancer quelques mesures de mil ?

— Pour quoi faire, Maman Bodiel ? demanda Nagara-Ara la Vieille Anesse.

— Un mien parent très proche va entreprendre un long voyage. Il lui faudrait une bonne quantité de couscous pour la route.

— Qui est-ce ? Et où va-t-il ? demanda Nagara-Ara, devenue subitement curieuse et fouinarde.

— Je ne puis te le dire, ce n'est point mon secret...

— Tu crois que je suis une bavarde ? Apprends, mon amie, que je suis une Yanaandé, une tombe, quant aux confidences que l'on me fait. Je sais que celui qui divulgue facilement les secrets qu'on lui confie risque de voir la malédiction lui dilater les artères et une tumeur maligne lui obstruer la circulation du sang. C'est la mort... »

Maman Bodiel fit semblant d'être rassurée. Elle dit à Nagara-Ara :

« De peur que les vents n'emportent et ne sèment partout ce que je m'en vais te confier, prête-moi l'oreille de ton coeur. »

Nagara-Ara tendit sa grande oreille gauche. Maman Bodiel dit alors, à voix très basse :

« Mon fils va se rendre chez Papa Bon Dieu Allawallam ! »

A peine Maman Bodiel eut-elle quitté Nagara-Ara que celle-ci s'en fut trouver Gôlowo-pôli le Perroquet, crieur public des oiseaux. Elle l'informa, comme nouvelle du jour, du prochain voyage de Petit Bodiel chez Allawalam ; mais elle lui recommanda de garder pour lui ce secret, car c'était un « secret de tombe sacrée », un secret que l'on ne doit jamais violer.

Perroquet monta très haut dans les branches. Il oublia que la nouvelle du voyage de Petit Bodiel lui était donnée à titre strictement confidentiel et personnel, donc à ne pas propager. Au lieu de l'avaler, il la garda dans sa bouche.

Gôlowo-pôli le Perroquet était le nouvelliste de la jungle. Il voulut informer son public des événements portés à la connaissance de son intelligence. Habituellement, les nouvelles lui pénétraient par les oreilles et allaient s'emmagasiner dans une cavité de son coeur, d'où, comme dans la digestion de certains mammifères ruminants, elles remontaient ensuite pour se répandre au-dehors en passant par sa bouche.

Malencontreusement, cette fois-ci la nouvelle du voyage de Petit Bodiel emplissait encore la bouche de Perroquet, par où elle était entrée en tant que secret de tombe sacrée. Quand les nouvelles à publier voulurent sortir par cette issue, elles bousculèrent celle qui obstruait leur passage. Ainsi la nouvelle du voyage de Petit Bodiel, que Perroquet devait garder au fin fond de son coeur, tomba-t-elle au-dehors comme tomberait un oeuf pondu entre terre et ciel par une femelle surprise et étourdie par la douleur !

La nouvelle se répandit partout, si bien qu'avant midi il n'y avait plus, dans le bosquet, un seul être vivant qui ne connût le projet téméraire de Petit Bodiel. Certains ne se gênaient pas pour ricaner. « Evidemment, disaient-ils, quand celui qui jamais ne sort, sort, ce ne peut être que pour rendre visite à Allawalam lui-même, ou à Inna-Bone, Mère de la calamité ! Petit Bodiel croit-il que la demeure d'Allawalam est à dix coudées, neuf phalanges, deux phalangines et une phalangette de chez sa maman ? Sa surprise risque d'être vertigineuse !... »

Par cette rumeur, Maman Bodiel découvrit avec une surprise désagréable que Nagara-Ara avait parlé. Elle se rendit chez l'indiscrète Vieille Anesse et lui adressa de véhéments reproches. Pour toute réponse, Nagara-Ara se mit à braire bruyamment et à ruer de toute la force de ses pattes postérieures. Maman Bodiel fut obligée de se garer pour éviter les coups distribués en l'air et dans sa direction. Alors elle entendit la ganache, mâchoires ouvertes, lèvres retroussées, dents à nu, oreilles collées, lui dire : « Si ton secret pouvait rester enfermé dans un coeur, pourquoi l'as-tu sorti du tien ? Ô Maman Bodiel, apprends que les confidences ont le naturel d'une épouse volage ! Elles sont constamment en abandon de domicile conjugal, parce qu'elles n'aiment pas la monotonie, fût-elle luxueuse et agréable. »

De retour chez elle, Maman Bodiel ne savait plus comment regarder son fils. Les rôles étaient renversés...

Mais, « oeil soigné pour oeil soigné », Petit Bodiel, au lieu de se vexer et de gronder sa mère, consola celle qui l'avait tant consolé. Il lui dit d'une voix douce :

« Ton indiscrétion, si c'en était une, va me servir énormément. Elle va constituer une grande propagande en ma faveur. Même si je l'avais demandée, je n'aurais jamais obtenu une telle propagande de la part de nos concitoyens.

« Ici-bas, ma mère, il faut tirer leçon et profit de toutes les situations. C'est le meilleur remède contre dépression et prostration, qu'elles soient dues à une cause morale ou physique. Savoir souffrir guérit sa souffrance, même aiguë.

« Maintenant que l'on connaît mon intention, tous les yeux, y compris ceux des jouvencelles que j'aime et des jouvenceaux qui me haïssent, vont se tourner vers moi comme vers une cible parce que j'ai un objectif élevé. Je serai désormais tel le croissant d'une nouvelle lune, et n'en serai que fort flatté. Mais je voudrais briller davantage encore. Il faut que je réussisse, que le monde parle de moi et en bien, pour effacer tout le mal qu'il a dit de moi depuis tant d'hivernages qui ont lessivé bien des lunes25... »

Son sac de couscous et sa gourde d'eau en calebassier battant en bandoulière sur ses deux flancs, Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents. Il fit travailler son cerveau. Son noble viscère travailla et lui dit :

« Ramasse trois paniers de sauterelles bien grasses, et porte-les à Kîkala Doutai le Vieux Vautour. Il niche dans les branches du caïlcédrat planté au milieu du Lac vert.

— Où est le Lac vert ?

— Va fouiller dans l'éboulis buissonneux, non loin de la Mare aux Caïmans que tu connais. Tu y trouveras Bawel le Cigogneau, que Chat Sauvage a blessé. Celui-ci l'aurait dévoré si Cobra n'était survenu à temps pour piquer et tuer Chat Sauvage.

« Recueille Bawel le Cigogneau, et soigne-le. Quand sa mère Bawal la Cigogne, qui le cherche partout en claquant du bec, sera à portée de ta voix, hèle-la et rends-lui son petit. En récompense de ton sauvetage, Bawal la Cigogne, qui est un grand géographe et une infatigable exploratrice des continents, te conduira au Lac vert. Des terres et des mers, sauf celles qui n'existent pas, Bawal la Cigogne connaît tout, et tout connaît Bawal la Cigogne. »

Bawel le Cigogneau fut retrouvé et soigné par Petit Bodiel. Quand Bawal la Cigogne récupéra son rejeton, c'est de gaieté de coeur qu'elle conduisit Petit Bodiel au Lac vert, en témoignage de sa reconnaissance.

*

Ce lac était une merveille d'Allawalam ! Ses eaux, vertes le matin et blanches à midi, étaient jaune d'or le soir. Au centre du lac se trouvait un îlot aussi circulaire qu'un rond de paille de laitière peule. Il était tapissé d'un sable aussi fin que de la farine tamisée et de couleur brune à reflets dorés.

Au milieu de l'îlot s'élevait un immense caïlcédrat dont la cime semblait gauler les étoiles. Dans le houppier de ce caïlcédrat nichait Kîkala Doutai le Vieux Vautour...

Guiré le Rat palmiste, qui montait la garde, fut le premier à apercevoir Petit Bodiel. Il grimpa vite prévenir Kîkala Doutai de la visite qu'il allait recevoir. Vieux Vautour fit semblant de dormir, et il ne répondit point quand Petit Bodiel lui adressa le salut d'usage que tout nouvel arrivant doit au domicilié.

Petit Bodiel déchargea ses paniers pleins de sauterelles grasses, que Koumba-Kooba le Gnou, premier-né des antilopes du « pays de la droite26 », avait transportés gracieusement pour lui.

Pour remercier Koumba-Kooba du service rendu, Petit Bodiel prit son gris-gris entre ses dents, puis il demanda à Allawalam de grossir la tête du Gnou et d'y faire pousser deux cornes en croissant de lune. Il demanda aussi que son garrot fût rehaussé. Le tout fut accompli à l'instant même ! Grosse tête, cornes recourbées, garrot rehaussé, il n'en fallait pas plus pour donner à Koumba-Kooba une prestance de prince, dont il avait besoin pour être élu Roi des ruminants à poil ras !

Koumba-Kooba le Gnou s'en retourna, laissant Petit Bodiel, à côté de ses paniers pleins de sauterelles, prêt à attendre le bon plaisir de Vieux Vautour à la tête chauve et au col dénudé de toute plume.

Petit Bodiel attendit toute la journée et une partie de la nuit. Il n'avait pas somnolé le jour, il ne sommeilla pas la nuit.

Quelques instants avant que l'aurore n'incendiât l'orient, Vieux Vautour appela tout doucement : « Petit Bodiel ! Petit Bodiel ! », comme s'il semblait avoir peur de réveiller les feuilles assoupies du grand arbre.

Petit Bodiel répondit : « Me voilà, Grand-Père, prêt à exécuter toutes tes volontés, comme un esclave soumis et heureux de sa servitude ! »

A ce moment, Djeri-tchewngou le Serval, cousin de Chat Sauvage, miaula... Kîkala le Vieux Vautour garda un moment le silence. Puis il dit :

« Pauvre chat ! Il est si fier de sa robe de fourrure blanche sertie de noir que, chaque nuit, il va au rendez-vous avec la Lune. Et lorsqu'il lui arrive de se disputer avec cette amante, il se met en travers de sa route et intercepte son éclat. Il suce la lumière de la lune comme le vampire suce le sang d'un animal. La Lune s'attriste, brunit et disparaît derrière un voile sombre que lui prête le firmament27.

« La Terre est plongée dans l'obscurité. Les fils d'Adam prennent grande peur, car ils la considèrent comme un signe de la fin du monde. On dit alors que “le chat s'est saisi de la Lune”. Hommes, femmes et enfants sortent dans les rues, habillés de haillons ou d'une manière baroque : culottes à la place des boubous, hommes habillés en femmes, femmes habillées en hommes, et ainsi de suite... Ils tapent sur tout ce qui peut créer un vacarme d'enfer en activité. Quelques vieilles femmes pilent de l'eau dans un mortier... Tout cela afin de prouver à Allawalam que les hommes sont devenus imbéciles, qu'il devrait avoir pour eux de la compassion et prolonger les jours de leur habitat, la Planète Terre, en obligeant le méchant chat à lâcher prise. »

Mais laissons Djeri-tchewngou le Serval aller à son rendez-vous, et prêtons l'oreille à la conversation de Petit Bodiel avec Kîkala Doutal le Vieux Vautour...

« Que me veux-tu, Petit Bodiel ?

— Le plus grand bien, Grand-Père. La preuve en est que je t'apporte trois paniers de sauterelles bien grasses pour ton déjeuner et ton dîner.

— Comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour capturer tant de sauterelles munies d'ailes solides ?

— J'ai emprunté pour une semaine le grand filet à menus poissons de l'Aigle pêcheur, roi des Lacs noirs. Je l'étendis comme il faut sur le passage d'un grand vol de Tenké, ces criquets-sauterelles qui se font appeler “pèlerins” alors qu'ils ne vont jamais aux lieux saints. Quand leur Reine ordonna à ses colonnes d'aller piller les récoltes, elles foncèrent tête baissée parce qu'elles allaient contre le soleil. Aveuglées par les rayons, elles ne virent pas le filet blanc qui les attendait, ouvert comme une caverne. Les Tenké s'engouffrèrent dans la panse du filet en se cognant les uns contre les autres. Sous le coup de leur entrechoc, ils y restèrent engourdis et pantelants. Mon filet rempli, je n'eus qu'à joindre les bords et charger ma proie que je viens t'offrir comme étrennes de nouvel an.

— Merci, Petit Bodiel, de m'avoir apporté une couvée considérable de ces dévastateurs nuisibles ! Que dois-je faire en échange pour toi ?

— Rien de particulier, Grand-Père, sinon me bénir pour que l'année qui va naître soit pour moi le point de départ d'une ère de prospérité et d'heureux longs voyages.

— A part cela, qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir, Petit Bodiel ?

— Je n'ose me prononcer... Je me rends compte, par avance, de l'extravagance de mon désir...

— Courage, Petit Bodiel ! Il faut oser, car l'audace est souvent un gage de succès sur cette terre où la filouterie est chose courante.

— Puisque tu m'encourages, je n'aurai plus d'inquiétudes de conscience. Ta grande délicatesse vient d'alléger mon coeur des douze grains qui lui pesaient dessus. Grand-Père, j'ai décidé de rendre une visite respectueuse à Allawalam. Mais il me faut ton concours. Toi seul pourras me porter sur tes puissantes ailes de la Terre au Ciel où réside Allawalam le Magnanime. »

Kîkala Doutal le Vieux Vautour, qui tenait alors, pressée dans son bec, une sauterelle enceinte dont quelques oeufs sortaient par l'orifice postérieur, ouvrit son bec et laissa tomber sa bouchée. Il regarda Petit Bodiel avec un visage convulsé. Il s'exclama en haaladouté, le plus pur langage des rapaces les plus âpres à poursuivre leur proie :

« Petit, Petit Bodiel ! Qu'as-tu bu de si enivrant pour vouloir aller chez Allawalam ?

— J'ai bu de la vigueur. Elle me fut versée par un esprit serviteur de Yendou le Vieil Oryctérope. Depuis, je me sens aussi fougueux qu'un pur-sang de la race chevaline de couleur bai brun. Il faut que je monte chez Allawalam ! »

La colère enfla Vieux Vautour :

« Tu mériterais, Petit Bodiel, qu'on introduise dans ton orifice occidental28, pour te châtier, un bois cylindrique perforant ! »

Voyant où il voulait en venir, Petit Bodiel serra vite son gris-gris entre les dents et dit tout bas : « Il faut que Kîkala obéisse comme un enfant ! » Et tout haut :

« Mon bon vieux chauve, obéis, sinon ton caïlcédrat deviendra un bûcher et tu y rôtiras. »

Kîkala le Vieux Vautour se sentit comme pris de vertige. Une chaleur étouffante lui monta à la tête. Il s'écria :

« Desserre tes dents, Petit Bodiel ! Rengaine ton gris-gris ! Je suis d'accord, d'accord ! Je vois que ta mère, pour te mettre au monde, a été saillie par un diable au lieu d'un Bodiel mâle de garenne ! »

Une fois délivré des sortilèges du gris-gris, Kîkala promit de transporter Petit Bodiel. Il pencha la tête, une fois à droite une fois à gauche, en regardant de bas en haut. C'était sa façon astronomique de mesurer la distance qui sépare la terre du ciel.

Petit Bodiel, sentant le Vieux Vautour à sa merci, devint plus arrogant. Il lui cria sans ménagement :

« Allons, vieux chauve ! Sors ce que tu as en tête, et surtout garde-toi de dire ce qui serait contraire à mon attente ! »

Méprisant, Kîkala répliqua :

« Je peux te faire avaler la mort d'une gorgée. Je ne le ferai point par respect pour le pacte qui me lie à tous les esprits serviteurs du gris-gris que tu tiens de mon commensal en initiation, notre supérieur Yendou l'Oryctérope.

— Au nom de ce gris-gris, je te conjure, Kîkala Doutai, de me dire le fond de ta pensée.

— Eh bien, Petit Bodiel, je ne puis te véhiculer que jusqu'au premier étage du ciel. Mon atmosphère s'arrête là.

— Mène-moi à cet endroit du ciel, nous serons quittes. »

Vieux Vautour vint s'aplatir aux pieds de Petit Bodiel, tout comme une cane en chaleur qui sollicite les faveurs de son mâle. Il dit :

« Monte, car je ne suis plus qu'une monture docile vouée à tes services.

— Excuse ma rudesse impolie, dit Petit Bodiel, car je suis né malheureux. Mon enfance et ma jeunesse pesèrent d'un poids lourd. La fureur avec laquelle les gens médisaient de moi ont rendu ma mère moribonde. Et moi, le plus malheureux des enfants, je suis un aigri. »

Vieux Vautour pardonna. Et il s'envola dans les airs. Il pénétra dans la plaine dite « Ecorces de nuages ». Il y évolua avec l'aisance et l'adresse d'un voilier bien piloté. Il émergea des filaments de particules d'eau solidifiées entre terre et ciel, sans entrechats ni chavirements.

Il pénétra alors dans la plaine des « Pures Voiles blanchâtres ». Petit Bodiel put contempler une multitude de Mares de lumière, pareilles aux grands carrés blancs dont se drapent les femmes sages et les filles innocentes aux pays pieux du soleil levant.

Kîkala le Vieux Vautour franchit ce lieu avec une grande rapidité. Il ne donna pas à Petit Bodiel le temps de bien étudier la raison de tant de nimbes fluides.

Dans la plaine dite « Plaine de moutons », les flocons de nuages faisaient des rides qui rendaient le vol difficile et cahoteux.
Ainsi nos deux voyageurs, le chevauché et le chevauchant, traversèrent-ils à la suite douze plaines de nuages variés et autant de dépressions célestes.

Brusquement, Kîkala Doutal le Vieux Vautour n'avança plus que péniblement. Il battait de l'aile... il allait tomber... Catastrophe !

Petit Bodiel prit son gris-gris sauveur entre les dents. Il invoqua les forces. Aussitôt un gros « Paquet de fumée » s'éleva on ne sait d'où. Il monta vers les tombants. Il les enveloppa. Mais hélas, si le gros Paquet de fumée fut un filet solide pour retenir Petit Bodiel, ce ne fut qu'un panier percé pour Kîkala le Vieux Vautour ! Le vieil oiseau continua sa chute verticale vers la terre. Seul Allawalam pourrait dire s'il s'y est rompu en pièces détachées ou s'il s'y est posé en pièces soudées et en douceur.

Le tort de Vieux Vautour fut d'avoir dépassé le premier étage céleste. Et pourtant, il ne l'avait fait que de la longueur de la phalangette d'un bébé guenon d'un jour. Cela avait suffi pour qu'il fût éjecté par les forces gardiennes des limites.

Nul ne peut impunément se permettre d'aller d'un ciel à l'autre sans y être appelé et guidé par une force cicérone, une force qui vous dirige.

La fumée monta, monta sans s'arrêter jusqu'à la calotte du deuxième étage céleste. Subitement, elle se mit à se dissoudre. Elle aussi, sans faire attention, avait pénétré dans la sphère du troisième étage de la longueur d'une phalangette du petit doigt d'un bébé guenon d'un jour. Que les êtres peuvent être distraits !...

Ce que voyant, Petit Bodiel se mit à mordre rageusement dans son gris-gris. Aussitôt une grande lumière déchira la nue. Elle se déversa vers Petit Bodiel. Heureusement pour lui, celui-ci n'avait plus une goutte de peur ni d'inquiétude. Il n'en avait ni dans le cerveau ni dans les veines. Aussi sauta-t-il promptement dans le faisceau de lueurs que le flux de lumière venait de former et de disposer si providentiellement à portée de son saut.

Petit Bodiel se trouva à califourchon sur un rayon blanc en forme de comète, muni d'une queue aux couleurs de l'arc-en-ciel. Bien assis dans la lumière ascendante, il se mit à chanter :

L'imprudence de Vieux Vautour
allait me coûter la vie,
elle allait me précipiter dans l'abîme.
C'est Vautour qui y tomba.
Il y tomba seul, la tête en avant.
Son corps transperça les flots des ténèbres.
Est-il parmi les vivants ? Parmi les trépassés ?
Allawalam est le plus savant...
Quant à moi j'ai crié,
la fumée est venue à mon secours.
Je l'ai chevauchée.
Elle fit le cerf-volant.
Mon poids ne brisa pas sa carcasse légère.
Mais la fumée elle aussi dépassa
les limites de sa sphère.
Ce qui arriva au Vautour point ne l'épargna.
Elle fondit comme neige.
Plus que de la neige,
elle fondit comme un mirage.
Mon âme, qui vivait de maux sur la terre,
vivra désormais de lumière dans les cieux !

Au mot « lumière », Petit Bodiel se trouva déposé devant une entrée lumineuse. Sa voûte en archivolte était ornée de sept bandeaux peints en couleurs variées.

La lumière qui avait véhiculé Petit Bodiel s'évanouit devant les lumières multicolores de l'entrée du troisième étage du ciel. Là est le foyer de la Puissance sans bornes d'Allawalam l'Inaccessible...

D'instinct, Petit Bodiel frappa trois coups à ce qui semblait être un battant de porte. Un petit coup pour les minéraux, un coup moyen pour les végétaux et un grand coup pour les animaux.

« Qui va là ? » s'écria une voix.

Sans tonner, elle faisait tout de même si peur que le plus brave en aurait eu froid dans les os. Mais Petit Bodiel n'eut pas peur. Il répondit d'une voix claire et posée :

« Je suis un être minuscule de la petite terre égarée dans l'espace comme une chèvre perdue dans un désert de dunes mouvantes. J'appartiens à la race des terrassiers oreillards, de la tribu des lièvres rongeurs. Comme mon père et ma mère, j'ai pour nom de famille Bodiel. Nous n'avons pas de prénom. Mon sobriquet est Koumba Keleeté, “Koumba le Rusé”.

— Qui cherches-tu ? interrogea la voix.

— Je viens rendre une visite respectueuse à Allawalam. Je viens lui présenter une revendication de bon aloi.

— Quelle est ta doléance ?

— Es-tu Allawalam ?

— Une question n'est pas la réponse à une question, mais une complication du dialogue, dont elle détourne le cours droit en méandre. »

Petit Bodiel répondit :

« Mon père est mort. Ma mère est sans ressources et sans forces. L'âge pèse sur ses membres au point de les faire trembler. La mort a pris ma mère en filature. Elle n'aura de cesse que le jour où elle la fera trépasser. Je viens demander de la ruse à Allawalam, afin de venir en aide à ma mère avant son trépas.

« Maintenant que j'ai répondu à ta question, belle et grave voix, dis-moi si je suis à la bonne adresse, chez Allawalam ? Ma mère m'a dit que c'est lui qui m'a créé et fait de moi un dégoûtant petit pisseur dans sa couche.

« C'est lui qui créa mon bon vieil ami Yendou l'Oryctérope. Il lui donna un groin et de grandes oreilles, mais aussi la science d'excellents gris-gris. Avec sa queue charnue à la base et dont l'extrémité est pointue comme une pique, Yendou le fourmilier déterre les secrets du sein de la terre.

— Oui, petit oreillard de la famille des rongeurs ! Tu es bien à la porte par laquelle coule la Miséricorde d'Allawalam.

— Puis-je formuler d'ici des voeux à son intention ? Les entendra-t-il ?

— Bien sûr, Petit Bodiel ! Formule-les.

— Allawalam, je suis venu avec, caché dans mon coeur, le désir d'être rusé. Ne me laisse pas retourner sur terre sans emplir mon esprit de la ruse fine, extraite des meilleures mines de ton omniscience. Ouvre-moi les portes de la Demeure de la ruse contrôlée. Daigne que j'y entre et m'abreuve à sa source limpide et abondante.

« Allawalam, prête une oreille compatissante et complaisante à ma demande de ruse ! Ma mère fut jusqu'ici malheureuse de me voir naître vaurien. Mon père en est mort de chagrin. C'est dire combien je suis misérable et malheureux.

« Allawalam, donne-moi une ruse sans alliage ! Que je devienne plus rusé que les fils d'Adam et des animaux ! Enfin, que je sois plus rusé que la ruse elle-même !...

— Petit Bodiel, es-tu fils légitime de tes parents également Bodiel ?

— Oui, Allawalam ! Je suis fils légitime. Mon père et ma mère ont été régulièrement unis. C'est notre officiant orang-outang qui a noué leur mariage. Il en fit un gros enlacement bien serré. Au prix des mille indispositions que compte un voyage dans la jungle, le gros homme des bois a expressément affronté les étapes Orient-Occident pour venir bénir les mariés qui devaient me mettre au monde. Il a copieusement craché sur leur crâne et dans les paumes incurvées de leurs mains29.

— A quoi emploieras-tu la ruse que tu demandes ?

— Ma mère veut que je travaille. Or Allawalam m'a oublié, ou tout au moins négligé, quand il distribuait aux animaux de la vigueur de membres. Je fais partie de ceux dont les forces sont inexistantes. J'en suis tari, tout desséché ! Cet état accable ma mère. Elle en pleure le jour et ne s'en console point la nuit. Elle a maudit à la face du soleil le jour de ma conception et à la face de la lune et des étoiles l'heure fatidique de ma mise au monde.

« La richesse et les pouvoirs élèvent les coeurs. Or, la ruse est un piège perfectionné pour les capturer sur la terre que nous habitons.

« Ma mère m'a donné un délai d'une lune, diminuée d'une nuit et de deux journées, pour changer. Si ce délai passe sans que j'aie changé, ma mère ne sera plus ma mère !

« Voix ! A qui que tu appartiennes, dis à Allawalam d'avoir pitié de moi et de me donner un chef-d'oeuvre de ruse, une ruse qui assaisonnera mes mensonges à les rendre plus mélodieux aux oreilles de mes victimes qu'un luth accompagné de la jeune et douce voix d'une jouvencelle experte en harmonie.

« Seule la ruse pourra guérir le mal de paresse dont mes membres sont affectés. Voix charitable, dis à Allawalam que
 le temps presse,
ma mère sera implacable.
Il faut qu'Allawalam
soit magnanime et diligent,
sinon je suis perdu sans recours,
pour le toujours des toujours. »

Une douce brise fredonna un air frais dont les ornements sont inconnus des Terriens, qu'ils soient volants, pédestres ou nageurs. La douceur de cette voix aérienne fit taire la voix caverneuse qui s'entretenait avec Petit Bodiel et le tenait en haleine. La roulade de voix de la brise, qui n'était qu'un tremblement continu, se fit intelligible. Elle dit :

« Petit Bodiel, j'assécherai tes larmes. Je vais te donner sur l'heure et à l'instant une ruse mâle30. Toutes les autres ruses, même celles que Satan a volées au ciel, seront de maigres ruses, des ruses femelles que la tienne saillira à volonté.

— Louange à toi, Allawalam ! Tu viens de sauver mon bonheur ! »

La voix dit :

« Petit Bodiel ! Retourne sur la terre avec, dans ta tête, le plus grand chef-d'oeuvre de ruse neuve, capable de limer toutes les autres ruses. Les ruses des Rois, qui asservissent leurs semblables en leur faisant croire qu'ils les défendront contre la misère et le malheur, ne seront plus que des avortons de ruses, tout juste bonnes pour la cour découverte des affaires. »

En entendant ces paroles censées émaner d'Allawalam lui-même, le coeur de Petit Bodiel se dilata de joie. Et bien qu'il ne fût qu'un mineur que quelques lunes encore séparaient de sa majorité, son cerveau devint plus solide que celui d'un adulte de plusieurs milliers d'années d'expérience en roueries.

Quand Allawalam éleva ainsi Petit Bodiel à la dignité de « Maître des Ruses », celui-ci devint si rusé que les artifices du ciel se cachèrent pour ne pas le rencontrer. Ils redoutaient d'être roulés par le nouveau Grand Maître des Ruses...

Petit Bodiel, ex-cul de plomb, visita tous les coins du troisième étage du ciel, puis il se prépara à redescendre sur la terre. Pour monter, il s'était servi de Kîkala Doutal le Vieux Vautour, du Paquet de fumée et du Rayon de lumière. Mais quel serait son véhicule pour descendre ?

Petit Bodiel ne devait point rester longtemps embarrassé. Son gris-gris ! Oui, bien sûr, son gris-gris ! Il le serra entre ses dents. Le gris-gris déclencha son cerveau. Celui-ci regorgea alors d'intelligence et de ruse pour plusieurs milliers d'années de travail. La mise en marche de son nouvel appareil cérébral nécessita un effort plus considérable que de coutume, mais le cerveau de Petit Bodiel finit par fonctionner à plein rendement.

Contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire lorsqu'on déploie une grande activité, au lieu de suer à grosses gouttes, Petit Bodiel se mit à produire de la suie par tous les pores de sa peau, comme un furoncle dégage du pus. Sous l'accumulation de cette suie, il se sentit lesté petit à petit, et finalement il pesa si lourd qu'il creva le toit du troisième étage du ciel. Son corps roula dans l'espace avec le poids d'un obus lancé à la vitesse d'un bolide.

Petit Bodiel pensa un moment qu'il était tombé dans le traquenard de quelques méchants diables tapis dans les recoins du ciel. Il était en train d'approfondir cette pensée quand il tomba, à la manière d'un météorite pierreux, dans un immense lac peuplé de poissons en forme de demi-lune.

« Où suis-je ? » questionna-t-il, une fois remonté de la profondeur où l'avait précipité son poids. Une voix répondit :

« Nous sommes un peuple aquatique du deuxième ciel. On nous nomme Ndiyam-Leydi : “ Eau-Terre ”. Allawalam nous a dotés d'un moyen secret qui nous permet de vivre une partie de l'année dans l'eau et l'autre partie dans la vase.

« Nous sommes chargés de piloter les nuages qui viennent s'abreuver ici. C'est également nous qui crevons l'estomac des mêmes nuages pour que se répande en pluie, là où il faut, l'eau qu'ils contiennent. Cette pluie nous sert de véhicule pour atterrir en douceur dans les marais où nous nous reproduisons.

« Quand l'eau est asséchée, notre corps – c'est là le grand secret de notre existence – sue une substance visqueuse qui finit par l'envelopper. Ainsi protégés, nous vivons de longues lunes chaudes dans la vase, comme nous avons vécu dans l'eau tempérée. »

Petit Bodiel comprit, sans avoir trop à réfléchir, que si Vautour, Fumée et Feu remontent vers le ciel, en revanche l'Eau, emblème de la Miséricorde, scelle en elle le secret de la vie et est par excellence l'élément descendant. Elle est donc le véhicule Ciel-Terre.

Petit Bodiel se lia d'amitié avec le Roi des poissons Eau-Terre. Il réussit à se faire engager dans leurs légions. En tant qu'ami du Roi, il fut versé dans la première cohorte chargée du pilotage difficile de Waabili, la grande caravane de gros nuages noirs précédés de tonnerre chargé d'éclairs, et qui a pour mission de déverser sur la terre morte de soif la première pluie de l'année.

Le gris-gris de Petit Bodiel lui suggéra de demander le commandement de la section chargée de verser son eau dans le fleuve.

Waabili s'ébranla. Elle éclata en une rafale qui ne dura qu'un petit moment, mais suffisant pour tout mettre en désordre sur la terre. Tous les êtres vivants se garèrent. La colonne d'eau tourbillonna. Elle tomba en grosses gouttes rapides, d'abord espacées comme des combattants allant à l'assaut d'une forteresse, puis fines et serrées comme des grains de sable.

Petit Bodiel arriva à terre avec le « ventre » de son armée vertigineuse – autrement dit son centre31. Il chuta dans la mare Andi-Yari. C'est dans cette mare que les plus industrieuses des bêtes sauvages viennent boire une fois par an pour recharger leur sac à malice.

*

Petit Bodiel était redevenu un habitant de la terre. La terre serait désormais son champ d'action, il y planterait les graines des roueries rénovées qui emplissent son cerveau.

Il chercha quelqu'un auprès de qui s'informer de l'état des choses sur la terre depuis son départ. Il n'aperçut qu'un animal bizarre, inconnu de lui car il venait d'être créé depuis tout juste une lune de temps plus une phalange, une phalangine, une phalangette et deux clins d'oeil. Cet animal n'existait pas auparavant sur la terre – la preuve en est qu'il ne figure dans aucune nomenclature des bêtes des villes ni des champs.

Pour se garantir contre cet être si neuf qu'il n'avait pas encore subi sa première toilette ni craché à terre sa première salive, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il s'écria, à l'intention de l'animal insolite :

« Ehééé !... Toi, là-bas ! Vite, viens ici ! Je suis El Hadj Koumba Keleeté32. Je reviens du troisième ciel. C'est dans ce haut lieu que réside la “Miséricorde cornue33” d'Allawalam. Le génie Aljouma surveille le lieu. Il est doté de cinq têtes, sept bras, neuf oreilles et un pied.

« En vertu des pouvoirs de mon gris-gris, confirmés par les pouvoirs haut-haut d'Allawalam, je te somme, ô animal étranger et tout neuf, de me dire qui tu es et comment on t'appelle, de décliner tes nom, prénom, pseudonyme et sobriquet, et cela sans tarder ni tergiverser !

— Je suis “Kala-Renti-Tout-Mélangé”. J'appartiens à la grande race des Mélangés. J'ai des mamelles, mais je suis pondeur d'oeufs que je couve. J'allaite mes poussins après leur éclosion. J'ai un bec cornu et un pelage épineux. Je vis de fourmis et de termites. On m'a prénommé Kala-Renti. Je n'ai point de nom parce que...

— Assez comme ça ! Je vois qui tu es. Mais dis-moi comment s'appelle ta mère.

— Elle s'appelle Tchedow, Femme légère.

— Et ton père ?

— De grâce, El Hadj Koumba Keleeté, ne me torture pas davantage avec la question de père ! J'ai failli ne pas avoir de mère, et tu veux m'embêter avec le luxe d'un père !

— Je vois, fit Petit Bodiel. Tu es chèvre, poule, canard, porc-épic. Il ne te manque plus que d'être cochon, lion et panthère. Tu es tout sans être rien. D'ailleurs ton nom, “Kala-Renti-Tout-Mélangé”, dit éloquemment quel animal complexe tu es.

« En outre, il y a ce que tu as, mais que tu caches. Ta “porte occidentale” est percée d'un cloaque. C'est un orifice unique, diamétralement opposé à ta “porte orientale”. Si tu ne voulais pas de ces expressions voilées et polies, en termes vulgaires je dirais : ton anus et ta bouche, et en parler polisson je dirais ton suçoir34.

« Moi, Petit Bodiel, je faisais pipi dans ma couche. L'atmosphère de ma chambrée était... tu devines ma pensée. C'est pour te dire que je comprends la gêne dans laquelle tu vis par le fait de la complexité de cette partie de ton corps. Que tes tuyaux urinaires, tes canaux intestinaux, tes voies génitales aboutissent tous à une même rigole d'évacuation... ce ne peut être qu'odoriférant. Alors sauve qui peut !

« Mais venons-en à ma proposition. Tu vas épier les allées et venues de l'éléphant, et aussi de l'hippopotame. Tu viendras toujours me dire où ils sont exactement. En reconnaissance de tes services, je demanderai à Allawalam, dont je suis le Représentant mandaté et même patenté sur la terre, d'envisager une révision des incommodes anomalies congénitales de ton corps. Il faut que tu deviennes un nouvel animal, avec un nom nouveau et un statut clair. »

Pendant que Petit Bodiel faisait ainsi marcher Kala-Renti, le petit singe Mandrill, avec son litham facial35 bleu et rouge, pinçait les cordes de sa guitare. Il jouait, pour la circonstance, un air de moquerie. Il riait à en contracter son ventre et sa figure enlaidie par la forme de sa bouche mal bâclée.

Kala-Renti, élevé par Petit Bodiel au triste grade d'Espion des « deux gros gibiers » qu'étaient l'hippopotame et l'éléphant, partit en mission. Quant à Petit Bodiel, il alla se coucher sur le dos sous un grand balanza dont la frondaison formait un immense parapluie.

En attendant le retour de son émissaire, Petit Bodiel se mit à deviser avec lui-même. Il levait et abaissait tour à tour ses quatre pattes comme s'il prenait le ciel à témoin ou s'applaudissait lui-même.

« Il faut, se disait-il, que je fasse travailler, et à merci, les deux plus “grosses viandes” de mon pays. Je leur apprendrai que la valeur des animaux ne réside pas dans leur envergure physique et moins encore dans leur poids, mais bien dans la force de leur intelligence. C'est cette dernière faculté qui, en eux, se développe et crée. C'est elle la parcelle qu'Allawalam a logée en eux pour leur permettre de se perfectionner et de réaliser leur destinée. »

Pendant ce temps, Kala-Renti avait repéré et l'hippopotame et l'éléphant. Il vint en informer Petit Bodiel. Celui-ci s'en fut trouver l'hippopotame :

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! Allawalam, que j'ai rencontré il y a trois jours, m'a chargé d'une commission pour toi. Il te salue “bien bon” et te fait savoir par moi sa satisfaction totale de ta manière de brouter l'herbe et de patauger dans les marais.

— Où as-tu rencontré la voix d'Allawalam, petit menteur aux lèvres en rasoir36, fainéant de sa mère, maudit de son père !... »

Au lieu de se fâcher, Petit Bodiel répondit avec assurance :

« Oui, je suis tout cela, et en plus je suis rongeur et fils de rongeur. Il n'empêche que j'ai rencontré la voix d'Allawalam au troisième ciel. Sache, Oncle Hippopotame, qu'Allawalam n'a que faire ni de notre force, ni de notre naissance. Ce sont là des états éphémères et transitoires qui n'influencent pas ses décisions. Il reçoit qui il veut. Il peut mettre la force de la baleine dans les annelets d'un lombric. Il couronne qui il veut. C'est ainsi qu'il m'a reçu et doté d'une grande force physique et d'une puissance magique qui peut faire bouger les montagnes et fondre le sable. Je n'ai plus peur de me mesurer à aucune grosse viande, même à toi, ô Poutchoundiyam-Cheval d'eau, ni à Oncle Éléphant, animal de bât de la Reine des Génies, ni à la Baleine37, cette tombe mobile d'un Envoyé d'Allawalam.

« Je viens te proposer, pour éprouver ma force, de cultiver avec moi un champ de céréales. Étant donné ta qualité de noctambule, tu travailleras la nuit, du coucher au lever du soleil, et moi je travaillerai le jour, du lever au coucher du même soleil. Nous partagerons la récolte. Si tu acceptes ma proposition, je te soufflerai un secret te concernant, que j'ai surpris au ciel. »

L'hippopotame dit :

« Accepté sans refus ! »

Petit Bodiel reprit :

« Allawalam a envisagé la modification de la sculpture de tes lèvres et de la forme de ta tête, de manière que cette dernière soit aussi jolie que celle du Cheval-Génie pur sang des océans38.

« En ma présence, Allawalam a entrepris la modification de certains nez et têtes mal formés. Il a même fini de remodeler la tête du Poisson-Cheval. A cause de la laideur de sa tête, le pauvre vivait caché dans les algues pour échapper à la moquerie acerbe des autres poissons peu charitables. »

L'hippopotame hennit de joie et dit :

« Je voudrais qu'Allawalam me donne des lèvres moins épaisses, un nez moins épaté et surtout des oreilles mieux proportionnées à ma taille, pour mieux souligner mon envergure. »

Petit Bodiel s'écria :

« Oui, Hippopotame ! Allawalam n'a rien à me refuser. J'intercéderai en ta faveur. Tu seras parmi les premiers servis. En plus de ce que tu as demandé, tu auras – c'est moi qui vais le demander pour toi – une peau aussi lisse que celle de la biche des dunes sablonneuses. Et elle n'en sera pas moins aussi dure que du fer trempé.

« Tu auras également une queue préhensile pour saisir et punir les impertinents konkon, korokoro et poliyo, ces fretins qui se plaisent à te pincer les fesses pour te taquiner. Oh, je sais, les enfants du siècle sont polissons ! »

L'hippopotame hennit encore de plaisir, mais cette fois-ci pour s'enfoncer dans les flots. « Accepté ! Accepté ! disait-il. Je commencerai mon travail demain au coucher du soleil, c'est promis à la manière des fils d'Adam nobles ! »

Petit Bodiel frotta ses pattes antérieures l'une contre l'autre, en signe de satisfaction... Il avait défoncé la pupille de sa cible ! Il avait fait mouche !

Il se dit à lui-même : « Ne perdons pas un clignement de paupières. Nous nous sommes fait la main. Pendant qu'elle est encore chaude, allons vite trouver un partenaire à cette grosse viande aux lèvres aussi charnues qu'une cuisse de mouton de case à sa troisième année d'engraissement. »

Sur l'heure, Petit Bodiel s'en fut trouver Oncle Éléphant. C'était un vieil éléphant, devenu solitaire depuis la mort de sa femelle tuée au cours d'une battue organisée par les belliqueux fils d'Adam, ces grands tueurs !

« Bonjour, Oncle Éléphant !

— Bonjour, Petit Bodiel ! D'où viens-tu comme ça, et où t'en vas-tu ? s'informa machinalement le vieux solitaire.

— Je viens de chez Allawalam. Il m'a chargé de te porter son salut et de témoigner de la grande marque de sa sollicitude pour toi.

— Le salut de qui ?... barrit l'éléphant.

— Le salut d'Allawalam ! insista Petit Bodiel, avec une assurance qui fit perdre à l'éléphant son aplomb.

— Et comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour escalader le ciel ?

— J'ai utilisé les ailes de Vieux Vautour, l'épaisseur d'un Paquet de fumée, et finalement un Rayon de lumière. C'est Rayon de lumière qui m'a déposé au seuil où j'ai perçu de mes oreilles, comme mes yeux te voient en ce moment, la voix qui me parla au nom d'Allawalam. Je crois bien que c'était la voix d'Allawalam. Elle était grave, mélodieuse, en même temps terrifiante à épouvanter et douce à bercer un enfant énervé. Elle avait à la fois du chaud et du frais, mêlés à une mélodie inouïe qui ferait verser des larmes même à Ngoudda, le méchant crocodile à la queue écourtée !

— Pourquoi es-tu allé jusque chez Allawalam ? questionna l'éléphant ahuri.

— Pour lui demander de la force physique et de l'intelligence.

— Et qu'en est-il advenu ?

— Allawalam a été très large pour moi. Il s'est servi d'une trompe spéciale pour souffler dans mes pores des paroles-forces. Et depuis, il ne tient qu'à moi de déraciner les plus gros arbres. D'ailleurs, c'est pour me mettre à l'épreuve que je viens te proposer de cultiver un champ en compétition avec moi. Ainsi tu te rendras compte par toi-même qu'Allawalam ne m'a point leurré.

« Si tu acceptes ma proposition, toi tu travailleras le jour et moi la nuit, parce que ma moelle ne se charge de force que par la lumière de la lune ou des étoiles, et à défaut des deux par l'obscurité de la nuit. Nous partagerons la récolte. En plus, j'invoquerai notre association pour plaider ta cause auprès d'Allawalam. Il m'écoutera. Il n'a plus rien à me refuser.

— Pour obtenir ou sauvegarder quoi ? demanda l'éléphant.

— En effet, je te dois à titre confidentiel une information que j'allais étourdiment oublier : Allawalam a envisagé, lors de l'apparition du dernier halo solaire, de procéder à la réforme de certaines parties corporelles disgracieuses des vertébrés de la terre. Tu es cité nommément pour la diminution du volume et du poids de tes incisives supérieures, la modification des pavillons de tes oreilles, le raffinement de ta peau, et je crois aussi qu'il est question de ta trompe. On la voudrait plus souple, plus préhensile et moins rugueuse.

« Il va sans dire que tout cela ne sera entrepris qu'après les prochaines récoltes de céréales. La saison des pluies se prête mal aux travaux envisagés. Les plaies pourrissent vite quand il pleut. »

L'éléphant, émerveillé et transporté, en vint aux confidences. Il demanda doucement à Petit Bodiel :

« Est-ce qu'Allawalam a envisagé quelques modifications dans le corps de mon cousin l'Éléphant de mer ?

— Oui. Quand j'étais dans les galeries des forges d'Allawalam, j'ai ouï des ouvriers dire qu'il allait falloir allonger un peu plus le cou de ton cousin et ajouter au pavillon de ses oreilles ce qu'on diminuera des tiennes. Mais en revanche – et c'est là où je ferai jouer mes relations en ta faveur – on préconise de diminuer la fourrure du mouton à laine pour t'en couvrir le corps. Ainsi ta peau sera plus douce au toucher et ta future compagne en sera enchantée.

— Ma future compagne ! s'exclama le vieil éléphant.

— Bien sûr ! Allawalam prépare une demoiselle éléphant pour réchauffer tes vieux jours. Et elle exige une peau lisse. »

Comme Petit Bodiel, tout en parlant, n'oubliait jamais de mordre dans son gris-gris, l'éléphant se trouva ensorcelé. Il accepta tout le dire de Petit Bodiel, les yeux grandement ouverts et la trompe en l'air, comme s'il jurait allégeance à son Roi.

Au lever du soleil, Oncle Éléphant se mit au travail en chantant.

Sa trompe était une défricheuse merveilleuse. Il ne ménagea rien de ses forces. Il se mit à arracher rageusement arbres, herbes et herbacées. Il laboura une bien grande surface entre le lever et le coucher du soleil. Il essuya sa sueur et rentra chez lui.

Quand la température des eaux du fleuve baissa, Hippopotame sut que le soleil avait rétracté ses flammes à la manière dont les félins rentrent leurs griffes. Il remonta des profondeurs en déplaçant une lourde charge d'eau qui créa des vagues, lesquelles allèrent se briser contre la berge qu'elles dégradèrent une fois de plus.

Oncle Hippopotame, tout en soufflant l'air de ses poumons, remonta sur la rive après s'être empêtré plusieurs fois dans la vase qui en tapissait le bord. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, étendue à perte de vue, la surface cultivée qu'il crut être le fruit d'une journée de labeur de Petit Bodiel !

« Vraiment ! Il faut qu'Allawalam lui-même ait prêté son bras à Petit Bodiel pour qu'il abatte tant de travail en une journée ! Mais si Petit Bodiel a reçu d'Allawalam une grande force physique, Allawalam ne m'en a pas frustré totalement. Je le prouverai à la tâche. »

Avec acharnement, et mû par le désir d'épater Petit Bodiel, Hippopotame se mit à l'ouvrage. Il arracha, défricha, piocha si bien et si profondément qu'il faillit mettre les entrailles stériles de la terre à fleur de ses lèvres.

Le lendemain, l'éléphant revint. Il constata qu'il avait affaire à un partenaire redoutable. Il se demanda si des esprits nocturnes n'aidaient pas Petit Bodiel – il se ravisa en se rappelant qu'Allawalam avait soufflé de la force dans sa moelle.

En quelques jours, un immense champ de céréales, ou « lougan », était admirablement préparé. L'éléphant était satisfait de sa collaboration avec Petit Bodiel. L'hippopotame ne tarissait pas d'éloges pour son nouvel associé.

Petit Bodiel, lui, ne cessait de se tordre de rire pour avoir ainsi roulé les deux plus grosses viandes de la brousse : le lourd éléphant et le massif hippopotame. Il serra son gris-gris entre les dents : « Allawalam ! Allawalam !... Il faut que ça dure jusqu'au bout, sans faille ni amoindrissement... »

Pour le moment, seul Baba-Honioldou le Limaçon, enroulé dans sa case en spirale, avait une parfaite connaissance de la scène. Il voulut éventer le secret à son voisin Mabéré, le petit oiseau granivore. Mais Mabéré, trop fier de son dos brun et de sa poitrine rouge, au lieu d'écouter les autres, s'étourdissait dans les branches à force de s'écouter chanter ses propres louanges. Il était sourd à toutes paroles et musiques autres que les siennes propres.

Ainsi allèrent les affaires d'Oncle Éléphant, Oncle Hippopotame et Petit Bodiel jusqu'à la récolte.

Les épis de mil et de maïs, les gousses d'arachide et de haricots furent ramassés et rassemblés en tas. Quand la récolte fut totalement réunie, Petit Bodiel se dit : « Ce n'est pas tout d'avoir fait trimer ces deux grosses viandes. Encore faut-il que leur travail ne leur revienne pas et que je me l'approprie. Je prendrai tout ! Je ne leur laisserai que des yeux rouges pour pleurer leur peine perdue ! »

Petit Bodiel mordit dans son gris-gris. Son gris-gris rendit son cerveau docile et fertile. Il lui fit faire du bon travail...

Lesté d'une inspiration exempte de toute morale, Petit Bodiel, d'un pied léger, gagna le bord du fleuve. Il y trouva l'hippopotame, les narines à fleur de l'eau. Il était en train d'engouffrer dans ses poumons une grande provision d'air en vue d'une longue et profonde plongée.

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! salua Petit Bodiel. As-tu passé la journée en paix ? demanda-t-il en affectant d'être respectueux.

— En paix, en paix seulement ! répondit l'hippopotame. Et toi, as-tu passé la nuit en paix après les rudes efforts de la journée ?

— Certes oui, Oncle Hippopotame. J'ai passé une excellente nuit. Pour me délasser, ma mère m'a enduit tout le corps d'huile de sésame, et elle m'a massé une bonne partie de la nuit.

— Alors, Petit Bodiel, es-tu content de notre travail en commun ?

— Oui, certainement ! Je le suis on ne peut plus ! A propos de notre récolte, je viens te faire une proposition.

— Quelle est ta proposition, Petit Bodiel ?

— Je voudrais savoir lequel de nous deux est le plus fort. Le travail ne nous a pas suffisamment départagés. Nous avons labouré, semé, sarclé et récolté, sans qu'aucun de nous puisse dire qui a battu l'autre. Ma proposition pourrait te paraître audacieuse, mais tant pis ! Je suis prêt à courir des risques, même plus grands encore, pourvu que je sois irréfutablement fixé.

— Fixé sur quoi ?

— Sur qui est le plus fort de nous deux.

— Et quelle est ta proposition ? Parle sans crainte. Mon oreille est bien disposée pour t'écouter favorablement.

— Voilà. J'ai décidé une joute entre nous deux. Tu resteras au bord du fleuve en tenant le bout d'une corde, et moi j'irai en haute brousse où je tiendrai l'autre bout de la corde. Nous nous tirerons l'un vers l'autre. Le plus fort d'entre nous traînera l'autre, jusque dans l'eau si c'est toi, jusque dans la forêt si c'est moi. Le gagnant gardera toute la récolte. »

Le pari fut conclu. Tous les vertébrés aquatiques furent désignés pour servir de témoins.

Cousin Toncono-Koundal, qui niche dans les roseaux, fut choisi comme arbitre. C'est lui qui devait donner le signal de la compétition. Petit Bodiel, avant de quitter la rive, le regarda du coin de l'oeil et dit à son intention :

« Espèce de bec en pelle aplatie ! Je t'en ferai voir du joli... Je te recommanderai non pas à Allawalam, mais aux nuages de poussière que les jouteurs ne manqueront pas de soulever. Tu en seras si saupoudré que la production annuelle en savon de cette année ne suffirait pas à te nettoyer... »

Petit Bodiel donna à Hippopotame le bout d'un câble fait en fibres de baobab mêlées avec d'autres lianes bien solides. Ce gros cordage avait été tissé par toute une colonie d'orangs-outangs, de gorilles et de chimpanzés. Les noeuds du cordage, au nombre de 333, avaient été travaillés par de vieux singes Macaques, venus expressément du Soleil levant pour ce travail d'art de singe.

En montant au ciel, Petit Bodiel avait pu embrasser d'un coup d'oeil tous les pays du monde dispersés sur la face de la terre. Il savait où recruter les ouvriers qu'il lui fallait. Il avait un moyen merveilleux et mystérieux d'envoyer sa pensée et de se faire comprendre des destinataires choisis.

Le gris-gris donné par Yendou le Vieil Oryctérope, puis la ruse dont Allawalam l'avait doté abondamment avaient fait de lui le plus grand Kouwôwo, ou « faiseur », de son temps.
Il savait quand, comment et où faire ce qu'il décidait de faire. Aucune heure favorable ne survenait avant de s'être annoncée à Petit Bodiel. De même, aucun moment néfaste ne manquait de se signaler à lui afin qu'il le sût et agisse à temps.

En ayant terminé avec l'oncle « à la lèvre en chair de gigot de mouton » – autre sobriquet de l'hippopotame – Petit Bodiel s'en alla en haute brousse, à la rencontre de l'éléphant.

Le « petit oreillard » ne trouva point le « grand oreillard » dans la prairie où, habituellement, il venait prendre ses repas. Petit Bodiel se mit à courir un peu partout, non sans quelque inquiétude. Il mit longtemps à s'apercevoir qu'il avait oublié de recourir à son merveilleux gris-gris. Aussitôt, voilà le bon gris-gris dans la bouche de Petit Bodiel, placé entre ses « broyeuses » tel un cure-dent.

L'effet merveilleux du talisman ne se fit point attendre. Le cerveau de Petit Bodiel travailla. Il se mit en rapport avec la force du gris-gris. L'idée lui fut suggérée de charger Samba-Djoubbel de retrouver le « grand oreillard ».

Samba-Djoubbel est un oiseau menu dont le crâne est garni d'une huppe érectile faite de barbelures en excroissances cutanées. Il fut très facile à Petit Bodiel de le repérer, son plumage jaune et rouge trahissant sa présence au premier coup d'oeil. Il le héla :

« Samba-Djoubbel ! Ohé, volatile habillé comme un prince ! Viens me dire où se trouve le vieil oreillard, père d'incisives pesantes. En récompense, je te recommanderai à Allawalam. Il augmentera ta taille et la beauté de ton vêtement. Il te donnera en outre une compagne affectueuse. Viens vite ! Viens, mon joli, et puisses-tu vivre l'âge d'un crocodile de sable ! »

Samba-Djoubbel, flatté et intéressé, répondit :

« Le vieil oreillard est allé assister une femelle de sa tribu entrée en travail ce matin à l'aube. »

Puis il ajouta :

« Puisque tu es si bien avec Allawalam, il a dû te confier quelques articles du savoir secret... ?

— Certainement, Samba-Djoubbel !

— Eh bien, pour être sûr que tu es véridique, dis-moi, Petit Bodiel, combien dure la gestation de l'Éléphant femelle...

— Vingt et une lunes au minimum et vingt-deux au maximum. »

Convaincu de la science de Petit Bodiel, Samba-Djoubbel se rendit à tire-d'aile auprès du Vieil Éléphant : « Un envoyé spécial d'Allawalam t'attend chez toi », lui dit-il.

Vieil Éléphant se dépêcha vers celui qu'il considérait comme un élu du ciel et qu'il ne fallait ni contrarier ni faire attendre.

« Oncle Éléphant, dit Petit Bodiel, tu allais tarder ! Je suis venu te faire une proposition. » Il répéta alors textuellement ce qu'il avait dit à l'hippopotame.

« Accepté ! » dit l'éléphant.

Sur ce, Petit Bodiel donna l'autre bout du câble que nous connaissons à l'éléphant. Puis il alla se placer à égale distance des deux tireurs, et donna le signal en poussant un grand cri.

L'hippopotame et l'éléphant se mirent à tirer sur le câble qui les unissait, chacun croyant avoir affaire à Petit Bodiel.

Cousin Toncono-Koundal alla se percher sur une branche du grand caïlcédrat pour bien voir qui traînerait son partenaire.

Petit Bodiel, tapi dans un bosquet, criait : « Ariooo ! hoooo ! », et les deux bêtes tiraient à perdre haleine. Le câble était aussi solide que du fil de fer forgé par Dawda (David), le Patron des forges39.

L'hippopotame, calé contre les berges du fleuve, et l'éléphant fixé derrière un monticule de granit tirèrent si fort qu'ils réduisirent en terre rase berges et monticules. A force d'aller et de revenir en se roulant et enroulant tout sur son passage, le câble se fraya une route large de six coudées.

La lutte dura jusqu'au moment où le soleil atteignit le milieu du ciel. Chacun des deux compétiteurs finit par se demander s'il avait vraiment affaire à Petit Bodiel. Pour en avoir le coeur net, ils eurent la même idée : y aller voir !

Ils marchèrent l'un vers l'autre. Finalement, Éléphant et Hippopotame se trouvèrent longue trompe contre lèvres lippues. Ils s'écrièrent :

« Est-ce à toi que j'avais affaire, alors que je croyais m'escrimer contre ce galopin de Petit Bodiel ? »

Les deux grosses bêtes s'expliquèrent leur mésaventure. Ils s'en mordirent la patte de dépit !

« Allons ramasser notre récolte, fruit de notre peine. Nous aurons cela pour nous consoler... »

Hélas ! Ils trouvèrent une fois de plus que le petit industrieux les avait roulés. Il avait emporté toute la récolte dans une cachette sûre que les deux « grosses viandes » ne trouvèrent pas.

Les deux victimes se concertèrent. Elles décidèrent que Petit Bodiel ne brouterait plus l'herbe de la prairie, ni ne boirait au fleuve, sous peine d'être tué sans pitié ! Tous les animaux marchants, rampants, volants et nageants furent avertis de la décision prise par les deux grands maîtres des zones inondées et exondées.

Partout on ne parlait plus que de la ruse malicieuse dont Petit Bodiel avait usé pour faire travailler les deux lourdauds de la jungle. Des becs de toutes formes et dimensions, des gueules et museaux de tous gabarits, sortaient des cris admiratifs pour Petit Bodiel et moqueurs pour les deux masses à peau épaisse – ce qui n'était point fait pour arranger les choses entre Petit Bodiel et ses deux victimes...

Les deux bernés condamnèrent à mort Petit Bodiel. Force fut pour celui-ci de se cacher. Il ne pouvait plus aller dans la prairie sinon la nuit, ni au fleuve sinon aux moments où l'ardeur des rayons solaires faisait bouillir l'eau et obligeait Hippopotame à s'enfoncer dans les grandes profondeurs des poches d'eau.

Cette vie ne pouvait durer. Il fallait bien que Petit Bodiel, d'une manière ou d'une autre, sortît de l'impasse. Que faire ?

Allawalam et le gris-gris de l'Oryctérope n'étaient-ils pas là pour le tirer de tout mauvais pas, même le plus désespéré ?

Petit Bodiel se mit sur son arrière-train. Il serra son gris-gris entre ses dents, puis il invoqua Allawalam 33 fois un lundi soir et 33 fois dans la journée d'un vendredi. Une grande lumière jaillit du troisième étage céleste et illumina son cerveau, qui se mit à travailler avec une intensité accrue. Petit Bodiel eut alors une inspiration géniale...

Il se procura la peau d'un gros chat de brousse mort de la gale, et en enveloppa son corps. L'odeur de la peau pourrie attira une nuée de mouches.

Ainsi puant et couvert de mouches, il se dirigea vers la prairie surveillée par Oncle Éléphant. Il marchait en inclinant son corps d'un côté plus que de l'autre. Il versait des larmes, il gémissait... Tous les cinq pas il appelait sourdement au secours, broutait péniblement quelques petites herbes...

Il n'était là que depuis un court moment quand Oncle Éléphant apparut, les oreilles déployées en éventail, les défenses en l'air. Il lui cria :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, Petit Bodiel, que je vois ici. Espèce de lapiné conçu un jour sombre et néfaste par un couple maudit !... La chance de vivre peut-elle t'avoir abandonné au point d'ignorer que l'Hippopotame et moi avons arrêté ta mort irrévocable et sommes à l'affût depuis plusieurs lunes pour te forcer et te broyer sans pitié ?

— Ô Oncle Éléphant..., gémit Petit Bodiel.

— Garde-toi de vouloir deviser ! répondit l'Éléphant. Tu n'en auras d'ailleurs pas le temps, car je vais m'emparer de toi et te serrer entre deux branches. Tu mourras entre terre et ciel sans qu'aucune force puisse venir te délivrer. Plus jamais tu ne mystifieras personne sur cette terre !

— Oncle Éléphant ! Prends garde, en voulant punir un fourbe-fripon, d'assassiner une innocente également victime de celui qui t'a dupé.

— Que veux-tu insinuer ? N'es-tu pas Petit Bodiel ?

— Par Dieu, Oncle Éléphant ! Serre-moi entre tes mâchoires ou l'étau que tu voudras et autant de fois que tu le voudras, fais-moi périr de mille morts violentes si le coeur t'en dit, mais de grâce ne prononce pas en ma présence le nom de Petit Bodiel ! Je lui dois l'état dans lequel je me trouve. C'est lui qui m'a ainsi métamorphosé. C'est lui la cause de mon malheur.

« J'étais une belle gazelle des steppes, allaitant allégrement son faon mignon. Voici quelques semaines, j'ai surpris Petit Bodiel en train de paître dans la prairie, alors que l'accès lui en avait été interdit par toi. Je l'ai interpellé. J'ai voulu l'arrêter pour te l'amener.

« Ce que voyant, Petit Bodiel serra un machin diabolique entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles dressées en pinacles de forteresse. Il s'écria : “O Allawalam ! En vertu de notre convention secrète, ignorée même des esprits gardiens de ton Trône, transforme à l'heure et à l'instant cette gazelle impertinente en un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau, de telle sorte qu'elle attire sur elle le jour une nuée de mouches et la nuit une nuée de moustiques pour lui sucer le sang et l'agacer sans relâche !”

« Immédiatement, j'entendis mes oreilles bourdonner, puis je perdis connaissance. En me réveillant, je me trouvai métamorphosée telle que tu me vois. Je ne suis plus ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Je ne suis qu'un puant sans nom ! »

L'éléphant fut pris de pitié pour la gazelle enchantée. Il éprouva une grande peur à l'idée que Petit Bodiel, par ses sortilèges et avec la connivence du Ciel, pourrait le métamorphoser, lui une chair si massive, en quelque menue tortue de petite mare, s'il essayait de l'attraper.

Oncle Éléphant rabattit les pavillons de ses oreilles. Il ramena sa trompe entre ses membres antérieurs. Il s'écria :

« Pauvre gazelle ! Broute tranquillement, et va en paix ! Et surtout ne donne pas mon adresse à l'enchanteur ! »

Le lendemain, Petit Bodiel se dépouilla de la peau qu'il avait endossée. Il se présenta à visage découvert en chantant ses propres louanges :
 
En même temps que le soleil,
moi, Bodiel Koumba Keleeté, je me lève.
Comme lui je brille,
j'aveugle l'ennemi qui me regarde,
je brise ses os comme une poterie.
Ma gloire est grande !
Je la tiens d'Allawalam.
Je connais un secret qui peut faire bondir
les monts de leur socle
et les cours d'eau de leur lit.
A la porte du Seigneur je me suis présenté.
Je fus son hôte, il me traita bien.
Il fit de ma langue un fer à feu.
Quand je la cogne contre le silex de mes dents,
ma bouche s'enflamme,
je crache du feu qui incendie la plaine
et fait périr mes ennemis de mort violente.
Ils seront rôtis comme agneaux de fête...
Je suis Petit Bodiel, c'est vrai,
mais ma langue pique
comme une couleuvre venimeuse.
Je n'ai pour les oreilles de mes ennemis
que de funestes nouvelles.
S'ils me croisent,
ils seront réduits en poussière
ou transformés en tortues vivant de pourriture.
Je suis Petit Bodiel !
Qui me cherche me trouve !

Quand Oncle Éléphant entendit Petit Bodiel déclamer, il s'arma de tout son courage et s'écria :

« Est-ce bien toi, galopin, qui viens pénétrer dans la prairie qui t'est interdite pour le reste de tes jours ?

— Est-ce à moi, Petit Bodiel, grand favori d'Allawalam, que s'adresse une si irrévérencieuse et mauvaise parole ? Je m'en vais en appeler à la face d'Allawalam. »

Joignant l'action à la parole, Petit Bodiel serra son gris-gris entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train, leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles et s'écria : « Ô Allawalam !... »

L'Éléphant revit en imagination l'aspect hideux de la gazelle métamorphosée par la malédiction de Petit Bodiel. Il se troubla :

« Ô Petit Bodiel ! Tais-toi ! Je sais que l'oreille d'Allawalam est trop proche de ta bouche. Ne lui demande rien ni pour ni contre moi !

— Tu m'as offensé. Il me faut une réparation, repartit Petit Bodiel.

— Eh bien, garde la récolte que tu nous as prise et désormais viens paître à volonté partout où tu voudras.

— J'accepte, car justice est faite. »

Ainsi débarrassé de l'Éléphant, Petit Bodiel n'attendit pas plus longtemps pour entreprendre sa dernière mystification, celle de l'Hippopotame qui monte la garde au bord du fleuve.

Il revêtit la même peau de chat. Et boitant, gémissant, se mouchant, toussotant, il se dirigea cahin-caha vers le fleuve.

Quand il fut sur la berge, il voulut descendre pour boire. L'Hippopotame, qui veillait, ouvrit une gueule qui avait tout l'air d'une caverne hérissée de gros pieux pointus. Il dit, en jetant au loin un jet d'eau qui se brisa avec fracas contre le mur de la berge :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, fils maudit de son père, Petit Bodiel de malheur, que je vois ici devant moi ! Espèce de petit chenapan né d'une rouée lapine, laquelle pour t'engendrer fut saillie une nuit néfaste, toute d'obscurité, par un malin lapin rebelle à la bienséance...

— Par l'animal à une corne sur le front, monture des génies vengeurs des frustrés et des victimes, je t'en conjure, Oncle Hippopotame, ne me confonds pas avec la source de mon malheur !

« J'étais une belle gazelle aux gros yeux doux comme une jouvencelle des îles enchantées. Je bramais dans les plaines où poussent les plantes délicieuses à climat sec. Je vivais heureuse sur les dunes qui ondulent dans les sables blancs. Ma voix était si agréable qu'à l'entendre les zébus s'arrêtaient de ruminer, les zèbres cessaient d'allaiter, les geckos tombaient des branches malgré leurs doigts adhésifs, les rapaces diurnes et nocturnes cessaient de poursuivre leur proie.

« Mais hélas, par un jour rouge du lever au coucher du soleil, je surpris pour mon malheur, pour la tristesse de mon père et la peine de ma mère, le calamiteux Petit Bodiel ! Il tentait de s'approcher du fleuve. Mourant de soif, il cherchait à boire. Je commis l'imprudence de lui crier tout haut : “Malheur à toi, canaille de Petit Bodiel !... Je m'emparerai de toi pour te livrer à Oncle Hippopotame qui te cherche. Il enfoncera ton corps pervers dans la vase pourrie des tréfonds du fleuve. D'un coup de son immense pied il damera ton corps comme le gros pilon plat tasse la terre. Ta poussière pétrie ira se confondre avec celle de tes ancêtres qui ont péri dans l'inondation de Toufan le déluge !”

« A peine avais-je proféré ces menaces que Petit Bodiel jeta son diabolique machin entre ses dents et leva son postérieur en l'air. Il lâcha un pet pestilentiel. Puis il s'assit sur son arrière-train, leva ses deux pattes antérieures à la hauteur de ses deux oreilles dressées en pinacles de forteresse et s'écria presque impérativement, en pointant ses doigts vers le ciel : “Allawalam, je suis offensé ! Venge-moi en vertu de la convention secrète qui me lie à toi, ou je dénonce notre contrat et divulgue le secret que tu m'as confié. Allawalam, prête-moi ton oreille afin que je te dise ce que je voudrais que tu fasses, sans diminution ni retardement !”

« Puis Petit Bodiel continua : “Une insolente gazelle des plaines vient de m'offenser grossièrement, sans égards pour mon alliance avec toi. Allawalam, fais d'elle un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau ! Attire sur elle une nuée de mouches pour sucer son sang ! Perturbe sa marche...”

« Dès que Petit Bodiel eut fini cette invocation, celui qu'il appelait Allawalam, trop puissant mais trop complaisant pour lui, lança une lueur qui me jeta dans un profond sommeil. Ma respiration fut suspendue. J'étouffai. Il me semblait avoir été précipitée dans une marmite d'eau bouillante. Je vis comme en un rêve une vieille femme aux mamelles si longues et si maigres qu'elles lui arrivaient sur les genoux. Armée d'une sorte de pelle en bois hérissée d'aiguilles, cette femme se mit à me tourner et me retourner dans l'eau bouillante avec cette pelle chaude et piquante. Je souffris mille morts avant de fondre dans cette eau, qui se solidifia et devint une pâte épaisse et puante.

« Je me réveillai enfin de ce que je croyais n'être qu'un cauchemar provoqué par le diable. Mais je me découvris transformée et toute rabougrie. J'avais cessé d'être une belle gazelle pour devenir mi-chat mi-lièvre, ce que tu vois de tes deux yeux, ô Oncle Hippopotame : ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Mon mignon faon se meurt derrière moi. Il n'a plus sa mère... »

L'hippopotame fut pris de pitié pour la pauvre petite bête qu'il avait devant lui. « Pardonne ma méprise, lui dit-il. Bois tout ton soûl et va-t'en en paix. »

Le faux Petit Bodiel but, se lava et prit congé de l'hippopotame en lui souhaitant ardemment que Dieu ne le mette jamais sur le chemin de Petit Bodiel le calamiteux.

« Que Dieu t'entende ! » s'exclama l'hippopotame, qui se dit à lui-même : « Quant à nous, enfonçons-nous plus profondément, avant que ne vienne sur nous le calamiteux fils de la guigne jaune... »

L'hippopotame s'enfonça en laissant un bout de son nez hors de l'eau. La curiosité lui faisait affronter le péril de Petit Bodiel. Il voulait le voir pour en avoir le coeur net.

A quelques pas de là, Petit Bodiel se débarrassa de la peau qui le recouvrait et lui donnait l'aspect d'un chat galeux. Il se mit à chanter la chanson que nous connaissons déjà.

L'hippopotame, partagé entre la fanfaronnade et une peur mortelle, risqua néanmoins quelques mots :

« N'est-ce pas toi, Petit Bodiel, qui as roulé l'éléphant et moi-même et volé toute notre récolte ?

— Malheur à toi, lèvres lippues, baderne épaisse, lourdaud de sa mère ! répliqua Petit Bodiel. Je te réserve un sort des plus malheureux. » Et, jetant son gris-gris entre ses dents, il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures, mais avant qu'elles n'aient atteint la hauteur de ses oreilles déjà pointées vers le ciel, l'hippopotame s'écria :

« Arrête, Petit Bodiel, arrête ! Je t'en conjure par Allawalam lui-même, ne lui dis rien ! Bois à satiété ! Garde la récolte ! Va-t'en en paix, et laisse-moi en paix ! »
Petit Bodiel but à sa soif, puis remonta la berge. Il se retourna juste au moment où les flots engloutissaient l'hippopotame. Alors il dit en riant :

« Quand on est le moins fort, il faut, pour vivre sur cette terre, être le plus astucieux. Je viens de prouver que je le suis. Donc je vivrai bien !... »

Après s'être ainsi congratulé lui-même, Petit Bodiel partit au galop en chantant :
 
Oiseaux des champs, je suis Petit Bodiel,
vainqueur d'un grand tournoi !
Mon esprit a dominé
ceux des deux plus grosses viandes de la brousse.
Je viens de leur arracher la récolte
d'un immense champ que je n'ai ni semé ni sarclé.
J'ai vidé leur grange.
Les deux gros n'y ont trouvé
qu'une farine de poussière.
Le feu de la colère a brûlé leur coeur.
Ils décrétèrent ma mort
comme s'ils étaient Allawalam lui-même !
Les lueurs de ma ruse les ont aveuglés.
Je ne suis pas mort, mais eux furent roulés.
Devant leur face menaçante
ma ruse ne chancela point,
mes bras ne vacillèrent point,
ma raison ne resta pas en suspens.
J'ai sauté par-dessus la mort
qu'ils avaient lancée contre moi.
Mes menaces les ébranlèrent.
Ils me cédèrent la récolte
contre le salut de leur âme.
Quels imbéciles sont ces deux gros !
Quel esprit rusé ne suis-je pas moi-même !

Petit Bodiel, très content de lui-même et satisfait du grand tour joué aux deux grosses bêtes, alla trouver sa mère. Il lui conta son aventure et s'en vanta démesurément. Sa mère baissa la tête et dit :

« Je suis à la fois heureuse et triste. Heureuse de voir que tu as changé, mais triste de voir que, monté jusqu'au parvis de la demeure d'Allawalam, la ruse fut tout ce que tu trouvas de mieux à demander à Celui qui pouvait te donner la sagesse.

— Je crois avoir été sage en t'écoutant, toi ma mère. Cela me suffisait. Car en vérité, quant à être circonspect avec les autres ou réglé dans mes moeurs, les exemples que j'ai autour de moi ne m'y encouragent pas. Je vais vivre à ma guise. Je m'affranchirai des convenances sociales éphémères.

« Je suis désormais un gros propriétaire de graines. Je vais commencer par donner une grande libation à tous les animaux de la forêt.

— Pourquoi dépenserais-tu une si grande partie de la récolte ?

— Pour me faire un nom et me faire désigner comme Roi. Il faut acheter les gens. Il faut les corrompre ou les compromettre. C'est la vie... N'espérais-tu pas que je disputerais un jour le commandement au Grand Frère Broussard ?

— Mon fils, je n'avais dit cela que comme amuse-bouche. Car le commandement gagné par la ruse se perd par la brutalité.

— Ma mère, tout est ruse sur cette terre. Elle seule compte et opère efficacement par les temps que nous vivons, et cela depuis que l'homme est devenu Roi de la Terre.

« Quelle est, crois-tu ma mère, la source de la grande force du bipède fils d'Adam, force qui lui a permis de dominer, domestiquer et asservir quelques-uns des nôtres ? N'est-ce pas la ruse ? C'est par elle que le boeuf, le mouton, la chèvre, le cheval, l'âne, le chien, le chat, le canard, le pigeon, la pintade, etc., furent réduits à l'esclavage. Ils transportent le fils d'Adam. Celui-ci boit le lait des uns, mange la chair des autres, charge ses faix sur le dos d'autres encore. N'est-ce pas par ruse qu'il creuse un trou dans lequel tombent nos grands carnassiers, qu'il peut ensuite capturer ?

« Je vais, ma mère, me servir de la même ruse pour me faire élire Roi de la Jungle et suzerain du fils d'Adam lui-même.

— J'ai désiré que tu travailles, ô mon fils ! Mais, par le lait que j'ai sucé de ma mère, je n'ai jamais souhaité pour toi une ambition qui te pousserait à vouloir marcher à l'amble à la manière de la girafe ! Il faut que tu saches, mon fils, que tu es né Bodiel. Tu ne seras jamais ni girafe ni autruche.

« La fougue avec laquelle je te vois désirer le commandement te ruinera. Laisse le commandement te forcer ; Allawalam t'aidera alors à bien gérer ton État. Dans le cas contraire, le commandement sera à ton cou comme un lourd carcan de fer hérissé de piquants. Il s'échauffera à chaque lever du soleil pour te brûler et te piquer. »

Mais Petit Bodiel était sûr de sa ruse. Il était convaincu de l'efficacité de son gris-gris, ce qui lui fit dire orgueilleusement à sa mère :

« J'ai fait mes preuves. Mon ascension au ciel et mon action sur Oncle Hippopotame et Oncle Éléphant ne suffisent-elles pas à te convaincre ? Ces deux grosses bêtes seront mes grands appuis. Ils seront les premiers à me choisir. Je serai Roi ! Je n'ai nullement peur d'être confondu par un échec.

« Si l'hippopotame et l'éléphant me désignaient – et ils me désigneront –, qui oserait me refuser leur choix ?

— Tout compte fait, mon fils, conclut Maman Bodiel, ma bénédiction ne sera pas avec toi si tu veux employer toute ta grande récolte pour te faire couronner Roi. Je préférerais te voir l'utiliser à autre chose. »

Petit Bodiel se rebella contre ces sages conseils. Il méprisa sa mère. Il lui « manqua40 ».

Il fit venir Souni la Civette auprès de lui :

« Mon ami Chat Odoriférant, lui dit-il, de tous les mammifères carnivores tu es celui qui porte une des plus belles robes. La tienne est la plus remarquée des belles femmes de toutes les races. Tu es un être choisi par Allawalam. La preuve en est que la “porte occidentale”de tout animal est une véritable fosse d'aisance, tandis qu'Allawalam t'a doté d'un “anal” qui sécrète un parfum naturel. Tu répands partout une suave odeur.

« Je voudrais que tu acceptes de te charger de transmettre mon invitation à tous les fils de la jungle : mammifères, oiseaux et insectes. Je les invite à une libation qui durera les sept premiers jours de la septième lune. Celle-ci apparaîtra dans deux semaines. Il va falloir que tu ailles vite !

— Pourquoi invites-tu tous les nés de la jungle ?

— Je ne veux rien te cacher, mon ami Souni. Je veux les enivrer et profiter de leur ivresse pour me faire désigner Roi par eux.

« Mais il y a deux tribus d'insectes que je n'inviterai pas : les fourmis et les termites. Je ne les aime pas. Je n'ai nullement besoin d'eux, parce qu'ils ne peuvent rien m'apporter. D'ailleurs, pour moi, ce sont des cadavres vivants. Ils sont constamment sous terre comme dans leur tombe.

« Il faut commencer par les abeilles. C'est un peuple organisé. Elles travaillent beaucoup. Elles m'apporteront beaucoup de larmes sucrées des fleurs et de sueur miellée des fruits mûrs, dont j'ai besoin pour préparer l'hydromel spécial que je compte servir aux plus nobles des mammifères tels que lion, panthère, etc. Les autres boiront du kondjam, de la bière de mil.

« Je remplirai leur estomac de ces liquides, qui ont la vertu de renverser la tête après avoir tourmenté le cerveau. Je tournerai leur esprit. Une fois soûls, ils manqueront de discernement et de respect envers les bonnes moeurs et la vérité. Ils me désigneront comme Roi. Je les commanderai ! Je les dresserai ! Allez, mon bon Souni ! »

Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents et dit :

« Il faut, Allawalam, que devant moi le lion superbe courbe la tête, qu'il soit réduit à l'impuissance comme s'il était jeté dans une fosse !... Que l'éléphant continue à me croire capable de le transformer en un cochonnet pestiféré ! Que tous les grands de la jungle soient abrutis au point de me croire capable de faire rétrograder le soleil parvenu à son zénith !

« Qu'une foudre barbare tombe sur ceux qui seront hostiles à mes ordres et n'approuveront pas mes idées. Et que moi je reste ferme !

« Allawalam, tue les vieillards intempestifs ! Paralyse les jeunes fougueux qui parlent à contre-temps !

« Fais, ô Allawalam, que je sois l'idole vivante devant laquelle tous les habitants de la jungle s'agenouillent, yeux clos et tête baissée.

« Pour tout dire, Allawalam, je voudrais que nous soyons deux à nous partager l'éternité et la puissance. Tu seras au ciel et moi sur la terre... Amen ! »

Lori-Kinal, l'oiseau toucan au gros nez, entendit la prière de Petit Bodiel. Il claqua son énorme bec, et s'indigna :

« Non seulement Petit Bodiel désobéit à sa mère, mais il ose se comparer à Allawalam lui-même ! Guinal le Marabout, qui vit de grenouilles, a dit dans son prône : “Les fils qui désobéissent à leur mère et les êtres qui se comparent à Allawalam tombent dans les ténèbres. Ils mourront dans la détresse à cause de leur révolte.” Quand Petit Bodiel obéissait à sa mère, les portes les plus closes lui furent facilement ouvertes. Allawalam le sauva de toute angoisse. Il mit ses soucis en pièces. Il brisa toutes ses difficultés. Petit Bodiel devint feu contre ce qui était fer, et fer contre ce qui était pierre...

« Mais s'il veut devenir Roi, et, plus que Roi, le rival d'Allawalam lui-même au lieu de se faire une gloire de le louer, alors Petit Bodiel se prostitue ! Il s'enfoncera dans l'iniquité. J'ai grand-peur pour lui... »

Petit Bodiel entendit cette longue réflexion de Lori-Kinal.

« F... le camp ! s'écria-t-il. Ôte-toi de mes yeux afin que mes oreilles n'entendent plus ce que ta voix maussade émet. Allawalam a bien fait de t'affliger d'une énorme paire de lèvres pointues qu'il n'oublia pas de surmonter d'une proéminence calleuse pour rendre difficile ta respiration. Je l'en remercie.

« Va-t'en, ou je te ferai piquer par Gueddel-bone, le Petit Lézard venimeux issu d'un oeuf pondu par un coq noir et couvé par un crapaud rouge au fond du puits de la calamité !

« Les perdrix et les cailles des prairies m'ont mis en garde contre les mauvais sentiments que tu nourris pour moi. Ah ! Lori-Kinal ! Je ne sais pas ce qui me retient de demander, en vertu de l'alliance secrète scellée au troisième ciel qui m'unit à Allawalam, que tu sois métamorphosé en bousier ! Ainsi tu ne vivrais plus que des matières évacuées du corps des autres. »

Lori-Kinal répondit :

« Foule aux pieds mes conseils, enfonce dans la boue ceux donnés par ta mère, donne-moi même un coup de pied pour complément de correction, mais rappelle-toi ma mise en garde contre le désir immodéré de vouloir commander les autres par le truchement de la ruse et uniquement par le truchement de la ruse. »

Petit Bodiel allait lancer Gueddel-bone contre Lori-Kinal quand celui-ci s'envola à tire-d'aile, plongeant entre terre et ciel comme une planchette dans les flux et reflux des vagues d'un fleuve agité.

Quant à Souni, par le fait exceptionnel qu'aucune odeur désagréable ne sortait d'aucun endroit de son corps, il lui fut bien aisé d'approcher tous les animaux. Tous aimaient humer sa senteur. Il était leur encensoir vivant et ambulant... En plus, il parlait bien. Il ne trouva donc auprès des habitants de la jungle, des herbivores aux carnassiers, qu'oreilles bien disposées à l'écouter. Il obtint de tous une réponse favorable. Tout le monde serait à la fête de libation que voulait donner Petit Bodiel !

Les coléoptères Gallâ-fendouré promirent de donner de l'air à ceux qui, l'hydromel leur montant à la tête, auraient trop chaud – n'oublions pas que cette tribu d'insectes est celle dont les membres sont munis d'antennes à lamelles pouvant être déployées en éventail...

Petit Bodiel fut informé par Souni des bonnes dispositions de toute la faune à son égard.

Il entraîna Souni jusque chez sa mère. Là, il déclara avec goguenardise à celle à qui il devait le jour :

« Vieille femelle édentée, veuve de feu mon père ! Écoute Souni, mon envoyé spécial auprès des masses de la jungle. Il va te faire le compte rendu de ses entrevues.

— Sache, Maman Bodiel, déclara Souni, très convaincu et cherchant à convaincre, que tous les animaux, même le Rapide de haute brousse, Grand Roi des rapaces qui ne déjeune et ne dîne qu'avec la chair fraîche des petits lièvres Bodjoy, seront de la fête. »

Maman Bodiel se convulsa. Elle se trémoussa d'inquiétude. Elle dit :

« Ô mon fils ! Quand bien même un Bodiel verrait pousser deux cornes à la place de ses deux grandes oreilles, je ne voudrais pas qu'il se mette en travers de la route du Grand Rapace. L'adage dit bien : “Celui qui te tue pour vivre mourrait si tu ne mourais pour le nourrir.” Il est dit aussi : “Ce que voit une personne expérimentée par la vie tout en restant assise au pied d'un caïlcédrat, une jeune personne inexpérimentée mais pleine d'enthousiasme ne saurait le voir, même si elle se trouvait dans le houppier du même caïlcédrat.”

« Ecoute ta maman que je suis, et décommande ta fête. Tout cela sent trop bon au départ pour ne pas sentir mauvais à l'arrivée. Abandonne ton ambition de devenir Roi de la jungle ! Les bipèdes tête noire fils d'Adam ne sont en constantes tribulations que parce que chacune de leurs tribus veut avoir toute la vérité pour elle et commander les autres.

« Demeure le petit malin du bosquet, jouant aux uns et aux autres des tours et des tours...

— Je maintiens ma fête », décida Petit Bodiel.

Puis, se tournant vers Souni, il lui dit :

« Va tout de suite trouver Lambâdi le Roi des Singes, et dis-lui ceci :

« Au nom des pouvoirs qu'il tient d'Allawalam, Petit Bodiel, qui représente Allawalam sur la terre, vous charge d'ordonner à tous les clans des onguiculés, singes de toutes les tribus, de se rendre à la Grotte des Aigrettes. Ils y trouveront les céréales nécessaires à la préparation de l'hydromel et de la bière de mil que Petit Bodiel doit servir à ses invités dans quelques jours.

« Les abeilles de la jungle y apporteront toute la récolte des larmes sucrées des fleurs et de la sueur miellée des fruits mûrs. Ces liquides doux serviront à préparer les boissons des festivités. »

Souni partit au galop. Ce que voyant, Maman Bodiel dit assez haut pour être entendue de son entêté de fils :

« Pourvu que cela soit vrai et dure plus longtemps que les féeries d'un lever de soleil ou d'un coucher de soleil d'été !... »

*

Pendant que Petit Bodiel donnait des ordres en narguant sa mère, Allawalam trouva qu'il avait cessé d'être un enfant obéissant à sa mère et reconnaissant envers son Bienfaiteur – en l'occurrence Allawalam lui-même. Petit Bodiel, tout comme Vieux Vautour et Paquet de fumée, venait de dépasser la limite permise...

Allawalam dit :

« Toute réalité comporte deux aspects qui constituent à eux deux sa totalité, mais l'un est plus fort que l'autre. Nous n'avons donné à Petit Bodiel que le “Dou” de la ruse. Il ignore que nous avons gardé par- devers nous l'autre aspect, le “Da”. Or, c'est avec le “Da” de la ruse que nous exerçons notre châtiment en surprenant nos rebelles et nos ingrats qui font mauvais usage du “Dou”. »

Allawalam donna ordre à son serviteur Kâdime, dont la monture était Yarara le Zéphyr, de descendre sur terre pour confondre Petit Bodiel et le punir de son orgueil.

Kâdime enfourcha Yarara, qui se mit à galoper. Il pénétra le corps des animaux de la jungle par les narines et déclencha en eux un lourd sommeil. Tous dormirent profondément. Tous étaient devenus inconscients, à l'exception de deux tribus : celle des Fourmis et celle des Termites, que Petit Bodiel avait inconsidérément écartées.

Aussi son gris-gris ne put-il exercer sur elles son pouvoir enchanteur. Ces deux tribus constituèrent, en la circonstance, le « Da » de la ruse contre Petit Bodiel...

Kâdime se rendit à Bangal, où réside Lam-Modjou, le Roi des Termites.

« Bonjour, Roi des Termites !

— Bonjour, Étranger mâle ! répondit le Roi.

— Comment vont les vôtres à Bangal et dépendances ?

— Ils vont bien, Dieu merci ! Et les vôtres ?

— Les miens vont bien. Je suis un hôte qu'Allawalam t'envoie sans préavis, pour éprouver ta bonté.

— Ce n'est là qu'une épreuve agréable. Je la subirai avec joie. Mes captifs, mes guerriers, et plus haut qu'eux mon épouse Inna-Modjou Mère des Termites, qui règne sur notre tribu, ainsi que moi-même son premier servant, serons tes domestiques prêts à te servir, et tes hôtes prêts à tout partager avec toi, à l'exception de nos femmes.

— Pourquoi pas vos femmes ?

— Parce que cette coutume n'a pas cours ici chez nous. Elle se pratique sur l'autre flanc de la Montagne rouge. Là-bas, refuser ses faveurs à la femme de son hôte, que l'hôte lui-même met sur votre couche, serait une injure grossière. Il s'ensuivrait une explication qui pourrait être sanglante... »

Kâdime fut présenté à Inna-Modjou, Reine Mère des Termites. Elle le questionna :

« D'où viens-tu ? Comment t'appelles-tu ? Qui t'envoie ?

— Je viens de Kamou, le Ciel, où j'habite au troisième étage. Je m'appelle Kâdime. Je suis un messager d'Allawalam.

— De quoi vis-tu ?

— Je vis de bonnes paroles. »

La Reine se pencha sur l'oreille de son époux, et lui commanda : « Demande à notre hôte s'il connaît les Nyamata Mange-Termites.

— Ô Kâdime ! Connais-tu les Nyamata Mange-Termites ?

— Certainement ! répondit Kâdime. Je vous conseille vivement de vous méfier de leurs hordes. Ce sont vos ennemis héréditaires. Ils ne chercheront par tous les moyens qu'à s'introduire dans vos galeries pour dévorer vos bébés. Je n'en dirai pas autant des Yidi-Modjou, tribu amie de la vôtre. Celle-ci est prête à mourir pour vous défendre contre les Nyamata. »

La Reine, satisfaite de la réponse de Kâdime, donna ordre de le recevoir honorablement et de le bien traiter, avec tous les égards dus aux missionnés d'Allawalam.

« Je vous remercie de votre hospitalité, dit Kâdime, mais je ne suis pas venu pour séjourner. Je suis venu juste pour vous ordonner de la part d'Allawalam d'avoir à transférer dans vos galeries cette nuit même la moitié des céréales que Petit Bodiel a volées à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame. »

Sous le commandement de Lam-Modjou, époux de la Reine Mère, toute l'armée des Termites s'ébranla. Les adultes sexués dotés d'ailes furent placés en avant-garde, les amazones armées de pièces buccales piqueuses au centre ; les ouvriers et manoeuvres de la Cité fermaient la marche.

Kâdime prit congé du Roi des Termites. Il enfourcha sa monture Yarara le Zéphyr jusqu'au pays des Fourmis Korondolli. Il entra dans leur Cité capitale. Il y emprunta des galeries tortueuses sous des dômes de brindilles d'herbes et de plantes frêles.

A un carrefour, il vit une multitude de fourmis venir déposer leurs ailes en guise de deuil. C'étaient de jeunes femelles qui venaient de convoler avec leur époux pour la première fois. Chacune d'elles roulait de droite à gauche son abdomen rond et mobile, et baissait son appareil buccal avant de dire : « Je suis omnivore. J'ai connu mon époux et j'ai conçu de ses oeuvres. Il est tombé au champ d'honneur de l'amour. J'apporte ses ailes et les miennes, car je dois désormais mener une vie souterraine et ne plus connaître aucun mâle. Le reste de ma vie consistera à mettre au monde les petits que j'ai conçus en une fois de mon mari. »

Kâdime assistait de loin à cette cérémonie. Il restait rêveur, quand il entendit une sentinelle crier à un convoi de captifs de guerre qu'une expédition ramenait avec bruit : « Ne passez surtout pas par la galerie qui mène à l'étage d'Inna Korondolli, la Reine Mère des Fourmis ! »

Ce qu'entendant, Kâdime éperonna Yarara, sa cavale éthérique. Elle s'engouffra dans la galerie interdite et le mena chez la Reine Mère.

« Qui es-tu pour forcer ainsi ma porte ? s'écria Inna Korondolli, surprise par la présence d'un visiteur inconnu qu'elle n'attendait pas.

— Je suis Kâdime. J'ai été dépêché auprès de toi par Allawalam.

— Sois le bienvenu, ô Kâdime ! Nous sommes reconnaissantes à Allawalam de nous avoir dotées d'une organisation sociale plus solide et plus judicieuse que celle des grosses viandes. Et que nous veut Allawalam ?

— Allawalam vous ordonne, dès cette nuit, de sortir tout votre peuple. Avant demain à la nuit, il faudrait que la moitié de la récolte que Petit Bodiel a volée à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame soit transférée de la Grotte des Aigrettes dans les greniers souterrains de Hondoldé, votre résidence.

— Entendre l'ordre d'Allawalam, c'est y obéir ! répliqua respectueusement la Reine. Mon peuple ne te dira pas “reviens une autre fois”. L'ordre sera exécuté avant que tu ne partes d'ici. Kâdime, tu passeras la nuit dans mes appartements personnels.

« J'attends le retour des mâles, partis en expédition, pour tenir en ta présence un conseil de travail et dresser un plan d'opération.

« Pendant que nous y sommes, dis-moi, ô Kâdime, ce que tu veux manger cette nuit et demain.

— Merci, Inna Korondolli, Mère des Fourmis !... Mais chez Allawalam, je ne vis pas d'aliments, seulement de bonnes paroles et de pensées pures.

— Qu'à cela ne tienne ! Nous t'en servirons amplement. Nos moeurs alimentaires sont très variées. Tu dîneras et déjeuneras de chants pieux de Guidamala, notre veilleur, qui niche dans les branches de l'arbre planté à l'entrée de notre Cité. »

Les mâles ailés revinrent. La Reine Mère tint son conseil en présence de Kâdime, rassasié des chants pieux de Guidamala.

Afo Korondolli, fils aîné de la Reine, était le chef de l'armée. Sa mère lui fit part de l'ordre d'Allawalam. Afo fit alors venir ses Courriers. Ils étaient au nombre de quarante fois quatre-vingts, plus une fois dix, plus une fois quatre. Il les envoya dire aux rois des 6 666 tribus Korondolli ceci :

« Avant la nuit de demain, il faudrait que la moitié de la récolte déposée par Petit Bodiel dans la Grotte des Aigrettes soit entièrement transférée dans les galeries étagées de la Résidence royale Hondoldé. Allawalam attribue à votre cité cette récolte mal acquise par Petit Bodiel.

« Petit Bodiel n'a eu pour sa mère aucune parole de tendresse ni de consolation. Il sera désormais dans une Jamma, une nuit sans fin, lui et tous ceux qui descendront de lui jusqu'à la fin des fins ! »

Après avoir donné les ordres nécessaires, Afo Korondolli fit visiter à Kâdime la cité Hondoldé. Kâdime fut émerveillé de découvrir, sur cette terre qu'il croyait un séjour d'ignorants en perdition, une organisation sociale qui n'avait rien à envier à celle des pléiades d'esprits célestes !

Les ouvrières de la Cité, telles les jeunes filles devenues dames, s'étaient elles aussi dépouillées de leurs ailes, non en signe de deuil mais afin de mieux travailler. Elles reçurent l'ordre, et en quelques instants elles déplacèrent oeufs, bébés, larves et demoiselles nymphes emmaillotées, pour faire place aux graines.

Tout le monde fut mobilisé, à l'exception de la Reine et des princesses en état de grossesse.

Des chemins menant de la cité Hondoldé à la Grotte des Aigrettes furent aménagés. Tout travail autre que le transport des graines de la récolte volée par Petit Bodiel fut suspendu. Les pucerons, prisonniers de guerre employés à la transformation de la sève, comme ceux qui étaient chargés de la culture dans les zones fraîches et humides de Hondoldé, tous furent dirigés sur la Grotte des Aigrettes.

Les travailleurs étaient plusieurs milliers de fois mille multipliés par mille !

Avant la fin de la nuit, toute la récolte était transférée soit dans les magasins souterrains de Bangal, la Capitale des Termites Modjou, et dans ceux de Hondoldé, chef-lieu des États des Fourmis Korondolli.

Le lendemain matin, après leur long sommeil, les Bâdi, singes de toutes espèces, se rendirent à la Grotte des Aigrettes afin de préparer l'hydromel commandé par Petit Bodiel. Ils n'y trouvèrent qu'une farine de poussière parsemée de traces de pattes de fourmis et de termites.

Ils attendirent le convoi des abeilles, qui devaient apporter des larmes sucrées de fleurs et de la sueur miellée de fruits. En fait d'abeilles, les singes reçurent une poussière aveuglante de grains microscopiques de fleurs mâles que Yarara le Zéphyr, cavale de Kâdime, avait éparpillés au vent en traversant la forêt.

Qu'était-il arrivé aux abeilles pour qu'elles fussent empêchées d'être au rendez-vous ?

Kâdime, au dernier moment, s'était aperçu que les singes Bâdi pouvaient, avec des larmes sucrées de fleurs, de la sueur miellée de fruits mûrs et même des fruits, fabriquer un hydromel spécial et de la bière kondjam. Il prit alors sur lui la décision de détruire les abeilles. Il commanda à sa cavale éthérique Yarara de souffler sur celles-ci un frimas engourdissant. De toutes les ouvertures du corps de Yarara sortit un brouillard épais et froid. Ce brouillard, en tombant sur les abeilles, les glaça.

Kâdime ordonna au Roi des Lézards de sortir ses bataillons et d'aller, entre un jour et une nuit, détruire toutes les abeilles alliées de Petit Bodiel. Armés de leurs langues étirables et fourchues et de leurs longues queues, les colonnes de lézards se portèrent contre les tribus d'abeilles.

Ils éprouvaient une grande peur. Ils s'attendaient en effet à une guerre meurtrière, car ils savaient que les abeilles sont des amazones intrépides et organisées dont le derrière est armé d'une flèche venimeuse et protractile.

Lorsqu'ils découvrirent tout l'univers des abeilles engourdi, ils ne purent en croire leurs paupières mobiles. Il fallut leur intimer trois fois de suite l'ordre d'attaquer pour qu'enfin ils foncent sur les abeilles. Il y eut un corps à corps – mais entendons-nous, non pas le corps à corps de deux guerriers s'affrontant énergiquement, mais celui d'un avalé et d'un avaleur. Ce fut la scène de « tape avec ta queue et avale sans façon ». Ce que les lézards croyaient devoir être la mort était en train de devenir un « morga-moda », un dîner de goinfres !

Les lézards se servirent de leurs queues pour casser, déchirer et réduire en miettes alvéoles de nymphes, cases d'ouvrières et cellules royales. Ils avalèrent sans résistance aucune faux bourdons et ouvrières, larves et nymphes. Ils ne quittèrent les lieux qu'après avoir cassé tous les oeufs en magasin et, pour tout dire, s'être comportés exactement comme se comportent les fils d'Adam en pays conquis.

Telle était la cause qui empêcha les abeilles de venir à leur rendez-vous.

Lam-Bâdi le Roi des Singes était un vieil et gros orang-outang. Il fut très contrarié d'avoir déplacé pour rien toutes les tribus de sa race. Celles-ci n'avaient-elles pas, au prix des nombreuses indispositions que comporte un voyage dans la jungle, tenu à être exactes au rendez-vous donné par Petit Bodiel ?

Démorou le Chimpanzé, vieux de plusieurs décennies, était le « Maître de couteau rituel », donc le Grand Devin des singes Bâdi. Il jugea bon de procéder à une divination en vue de connaître l'origine de cette mésaventure survenue à leur affaire, et déterminer les sacrifices à opérer pour conjurer le mal, si mal il y avait.

Il traça sur la terre des signes bizarres imitant vaguement feuilles, brins de paille, branches, racines et silhouettes d'animaux dans diverses postures. Il se mit à sauter d'une figure à l'autre en combinant entrechats, cloche-pied, sauts périlleux, tout en voltigeant entre les branches du gros arbre sous lequel il s'était installé pour faire son travail divinatoire.

Quand il eut fini ses acrobaties, il se mit à pousser des cris allant de l'aboiement du chien au rugissement du lion. Il conseilla le sauve-qui-peut car, déclara-t-il, « Kamou le Ciel est en colère contre Petit Bodiel et tous les amis de Petit Bodiel ! »

Les singes Bâdi n'attendirent pas une seconde recommandation. Ils se débandèrent comme une armée en déroute. La plante de leurs pieds se mit à user les venelles des bosquets. Ils criaient : « Seuls les insensés resteront attachés à Petit Bodiel, puisque Allawalam est contre lui ! »

Renard-Lapin, appelé Soundou-Bodiel, était posté non loin de la Grotte des Aigrettes. C'était un ami très fidèle de Petit Bodiel. Il conçut une aversion profonde pour les Bâdi qui s'en retournaient chez eux sans en aviser Petit Bodiel, alors que celui-ci les croyait en train de lui préparer son hydromel. Il courut comme un dératé jusqu'au logis de son ami, qu'il trouva aux prises avec sa mère. En le voyant, Petit Bodiel s'écria :

« Enfin, voilà l'ami sûr qui vient me donner de bonnes nouvelles. Elles prouveront à ma mère édentée que ma fête sera un succès total ! »

Soundou-Bodiel remua ses grandes oreilles sur sa petite tête en guise de désapprobation. Il baissa vers la terre son museau pointu en signe de tristesse, puis il souleva sa queue fourrée et dit :

« J'en jure par ma queue levée vers le ciel, j'ai vu de mes yeux et la Grotte des Aigrettes et les tribus de singes qui devaient préparer l'hydromel de la fête...

— Dis vite ce que tu as à dire, l'interrompit Petit Bodiel, mais de grâce, mon ami, garde-toi d'annoncer un malheur à la veille d'une rencontre joyeuse que je donne à tous les habitants de la jungle, moins deux tribus cadavres que je déteste : les fourmis et les termites.

— La vérité est dure, reprit Soundou-Bodiel. Elle est tel l'excrément de la hyène, qui ne blanchit que desséché par le temps. La vérité n'apparaît claire qu'avec le temps.

— Qu'est-ce que cela veut dire, Soundou-Bodiel ?

— Cela veut dire que tout est f... ! Dans la Grotte des Aigrettes, il n'y a que farine de poussière et traces de fourmis et de termites. Les singes ont rejoint leur pays sans crier gare. Je suis venu te le dire afin que tu ne sois pas surpris. »

Petit Bodiel éclata de rire. Il bouscula sa mère qui allait intervenir :

« Tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi. Vous allez voir comment je vais traiter les rebelles à mes ordres. Ils ne me trahiront plus jamais ! »

Petit Bodiel courut dans sa chambrée. Il chercha vainement son gris-gris qui n'était plus là où il était certain de l'avoir déposé. Le gris-gris avait glissé et était tombé par terre. Or c'était la chose qui ne devait jamais arriver. Toucher la poussière était l'interdit cardinal du gris-gris. Les termites Modjou l'avaient rongé. A la place de ce qui avait été un gros gris-gris, il n'y avait plus qu'un tas de miettes. Petit Bodiel se rendit compte du grand malheur qui venait de le frapper de tous les côtés à la fois.

Une voix terrible se fit entendre :

« Petit Bodiel ! Tu seras humilié comme tu as humilié ta mère !

« La jungle ne sera plus emplie que de tes ennemis. Tu seras réduit à entrer dans des terriers pour échapper à la colère de ceux que tu as roulés et de ceux envers qui tu ne pourras pas tenir ta promesse audacieuse. Tu ne te déplaceras plus qu'en courant et en sautant d'un bosquet à un autre. Tu es condamné à te cacher dans la poussière et dans les touffes de vétiver ! »

Maman Bodiel se jeta à terre. Chacune des deux parties charnues de son derrière se mit à trembler. Elle demanda grâce pour son petit. Les mères sont ainsi faites...
Mais hélas, il y a des moments où Allawalam est terrible et implacable. Il punit durement toute hauteur orgueilleuse. La foudre ne brise-t-elle pas la cime des caïlcédrats et des baobabs ? N'émousse-t-elle pas les pics qui menacent le ciel de leurs aiguilles ?

Le jour fixé pour l'invitation arriva. Toutes les ethnies de la jungle se rendirent à la Plaine des fêtes. Elles n'y trouvèrent ni hydromel, ni kondjam, ni nourriture, et moins encore Petit Bodiel lui-même ! Elles décidèrent alors solennellement la mort de Petit Bodiel. Le chien fut chargé de l'exécution de la sentence.

C'est en raison de cette sentence que, depuis lors, Petit Bodiel et ses descendants ne se déplacent qu'en courant et en sautant.

Allawalam donna néanmoins à Petit Bodiel et aux siens de grandes oreilles toujours dressées afin de percevoir de loin les bruits annonciateurs du danger et se garer à temps.

*

La sagesse et l'honnêteté avaient été, pour Petit Bodiel, un chemin escarpé. Il l'avait évité. Il préféra emprunter le chemin facile et descendant de la ruse, qui finalement le mena à un gouffre.

*

UN BON AMI, UNE BONNE MERE, UNE BONNE EPOUSE ET LA SAGESSE SONT DES DONS PROVIDENTIELS QU'ALLAWALAM N'ACCORDE PAS EN GRANDE QUANTITE, PARCE QU'ILS PROCURENT LE REPOS. OR NOTRE TERRE N'EST PAS UN SEJOUR DE TOUT REPOS...

1 Bodiel : «lièvre» en peul, (pluriel : bodjoy).
2 Fruit du baobab.
3 «Série de coups de pied» (argot militaire).
4 Graminacée aux racines aphrodisiaques.
5 La Tradition africaine considère que tout ce que l'homme est, et tout ce qu'il a, il le doit une fois à son père, mais deux fois à sa mère. On juge la mère beaucoup plus responsable que le père des qualités ou des défauts de l'enfant.
6 Expression qui signifie «trop gâter son enfant» (on sait que les mamans africaines portent leur enfant sur leur dos).
7 Nom donné à une araignée dont la piqûre provoque des accès de mélancolie ou d'humeur violente.
8 Manière infamante de traîner quelqu'un en le tirant par une jambe, à la façon dont on tire les cadavres d'animaux.
9 Gueno : Dieu suprême des Peuls, appelé «l'Éternel».
10 Le lion étant considéré comme le roi des animaux, la tradition lui attribue les mêmes ustensiles qu'à un roi : ici la carafe à long col appelée «aiguière», surtout en usage chez les Arabes.
11 Expression qui désigne «le vice qu'on ne saurait nommer». Il s'agit donc ici d'une «fille de mauvaise vie».
12 Petit singe aboyeur.
13 C'est le reniement le plus grave, celui sur lequel on ne revient pas.
14 Canari : marmite de terre cuite.
15 Nom d'un sage mythique peul.
16 Allawalam : «mien Dieu». Baa loobbo : «Bon Papa».
17 Les causes des transformations possibles sont considérées comme gardées dans des caissettes, elles-mêmes conservées dans une salle spéciale du royaume d'Allawalam.
18 Fil ou cordelette chargé de vertus magiques, dont se servent les opérateurs. Certains utilisent du fil noué, d'autres du fil enroulé en hélice, en spirale, etc.
19 Germen : ensemble des organes de reproduction d'un être. Il s'agit ici de germes et de chiffres initiatiques ayant une signification très précise.
20 Parties des plumes du coq.
21 La référence au temps lointain du Prophète Moïse (Moussa) indique une très grande ancienneté.
22 En peul les djinn (mot d'origine arabe) désignent les esprits du monde invisible, qu'on appelle aussi «génies». Ils peuvent être bons ou mauvais.
23 Littéralement «roi (lamido, diminutif lam) des djinn».
24 Le plus élevé des grades initiatiques opératoires.
25 L'hivernage est la saison annuelle des pluies. Une «lune» désigne le mois lunaire (28 à 30 jours).
26 Pays mythique des contes initiatiques.
27 Tout ce passage, et le paragraphe suivant, correspondent au rituel de l'éclipse où l'on dit que «le chat a attrapé la Lune».
28 Les ouvertures du corps sont appelées «portes». La porte orientale est la bouche, la porte occidentale l'anus.
29 La salive, en Afrique traditionnelle comme en Islam, est considérée comme chargée de la puissance spirituelle des paroles prononcées. Elle accompagne donc souvent les gestes de bénédiction ou les rites de guérison.
30 Une qualité mâle est une qualité forte, qui prédomine sur les autres.
31 Chez les Peuls, le centre d'une armée s'appelle reedou, le ventre.
32 Koumba Keleeté : sobriquet peul pour désigner le lièvre. El Hadj est le titre honorifique et pieux donné aux musulmans qui reviennent du Pèlerinage.
33 «Cornue» : indication de force et de noblesse; c'est la Miséricorde par excellence.
34 Terme populaire quelque peu argotique pour désigner la bouche.
35 Voile facial.
36 «Menteur aux lèvres en rasoir» ou «en canif» signifie un fieffé menteur.
37 Littéralement liinga-yuunus («tombe de Jonas»).
38 Dans les contes, l'hippopotame est toujours jaloux du cheval.
39 La Tradition considère le Prophète David (Dawda) comme le patron des forges et des forgerons.
40 Expression africaine courante signifiant : manquer de respect, offenser.

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jeudi, 17 juillet 2008

Aux Etats-Unis d'Afrique - Abdourahman A. Waberi - 2006

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Et si le monde était radicalement différent de celui que l’on connaît. Imaginons un monde dans lequel l’Afrique serait le continent le plus prospère au monde avec ses immenses cités, ses centres d’affaires, sa monnaie qui fait la  loi sur toutes les places financières, sa politique qui fait référence pour le restant du monde. Une Afrique qui regorgerait de savants et d’artistes réputés, d’industries innovantes et à la pointe de la technologie. Bref, imaginons un monde où l’Afrique serait un véritable eldorado, et occuperait finalement la place qu’occupe l’Occident dans le monde réel. Et cette Afrique serait également indifférente au sort des millions de réfugiés caucasiens prêts à risquer leur vie pour avoir une infime part du gâteau.
Le chemin vers cette terre promise africaine, Maya l'a déjà emprunté, il y a bien longtemps. Elle a été arrachée à la misère et à la faim par un homme providentiel, Docteur Papa, alors en mission humanitaire en Normandie. Il l'adopte et l'emmène à Asmara, en Erythrée.Mais à présent Maya doit partir, retrouver l'Europe et ses maux, se rapprocher des siens. Elle entame un long et douloureux périple vers les terres sombres et misérables qui l'ont vu naître.

Aux Etats-Unis d’Afrique
de l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi tente d’inverser complètement l’état politique et économique du monde dans le but évident de mieux faire comprendre aux gens des pays riches la misère que vivent ceux vivant en Afrique. Le message de cette fable utopique est clair : et si vous étiez à notre place ! Abdourahman A. Waberi  se garde bien de faire de l’Afrique un paradis, économique certes, mais victime des mêmes maux que l’Occident du réel. Il ne s’agît guère d’une dénonciation ou d’un appel à la révolution, mais d’un constat, inversé dans le but de marquer les esprits. Et il faut dire que l’effet voulu porte ses fruits : impossible de ne pas être scandalisé par ce qui se passe dans le monde décrit par Abdourahman A. Waberi et il n’est pas toujours évident de se rendre que c’est exactement ce qui se passe dans le monde réel.
Le roman laisse le lecteur étonné, étourdi et bouleversé. L’idée de l’inversion a déjà été utilisée quelque fois en littérature ou au cinéma dans le but de dénoncer une situation inacceptable. Mais souvent, et comme c’est d’ailleurs le cas ici, cette idée qui peut être attrayante dès les premières pages ne réussit cependant pas à maintenir l’attention du lecteur dès que celui-ci a capté le message. Et il devient donc difficile d’en venir à bout. De plus le style de narration, souvent confus et fort distancié, n’aide guère à la lecture du roman. La prose utilisée par Abdourahman A. Waberi est cependant magnifique et pleine de poésie.

Aux Etats-Unis d’Afrique est donc un roman très intéressant qui, hélas, ne réussit pas à captiver le lecteur jusqu’au bout.

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jeudi, 17 avril 2008

En attendant le vote des bêtes sauvages - Ahamadou Kourouma - 1994

bibliotheca en attendant le vote des betes sauvages

Lors d'une cérémonie purificatoire en six veillées, toute l'histoire du général Koyaga, " président " de la République du Golfe, se dévoile :
Tchao, le père de Koyaga, un grand lutteur, est le premier homme à avoir rompu le tabou de la nudité de sa tribu pour pouvoir arborer les décorations de guerre qu'il a reçues à Verdun en 1917, acte qui marque le début de l'exploitation des hommes nus par les colons français. Lorsqu'il rencontre Nadjouma pour la première fois, Tchao engage avec elle une lutte interminable qui, finalement, se solde par le viol de la plus grande guerrière de son peuple.
De cette union naît Koyaga après douze mois d’une gestation douloureuse. Le marabout Bokana va grâce à sa magie protéger le jeune Koyaga qui deviendra vite un grand chasseur. Engagé dans les armées coloniales françaises, il reçoit les honneurs en Indochine et en Algérie. De retour en son pays, la République du Golfe devenue indépendante, Koyaga se sent également l’âme d’un chef, et c’est tout naturellement qu'il décide de prendre le pouvoir dans le pays en organisant l'assassinat du président Fricassa Santos qu'il remplace. Il installe alors tranquillement son pouvoir, aidé par la magie qui le protège, mais surtout en y entretenant la violence, le sang et la terreur.
Mais l'intronisation du dictateur Koyaga ne sera définitive qu'après une tournée initiatique auprès des autres dictateurs des états d'Afrique de l'ouest. Il acquiert grâce à eux la conscience de se déterminer pour le camp libéral, dans cette Afrique de la guerre froide. Reconnu par ses pairs, protégé par sa mère et le marabout à l’aide d’un vieux Coran et d’un fragment de météorite, Koyaga exerce le pouvoir. Il s'appuie sur la force, la magie, le parti unique, les faux complots dont il réchappe à chaque fois. Les richesses s'accumulent, pour ses proches et pour lui, jusqu'au moment où l'histoire le rejoint : brusquement déséquilibré par la fin de la guerre froide, le système de la dictature et du parti unique s'effondre, ruiné par ses dépenses somptueuses, ruiné aussi par la résistance active des jeunes scolarisés et désormais voués au chômage.
Les soulèvements de tout genre font rage. Mais Koyaga espère toujours retrouver le pouvoir, aidé en cela par le suffrage universel, notamment celui des bêtes sauvages.
Sa mère et le marabout Bokana l’ont abandonné depuis longtemps. Koyaga se souvient juste d’un dernier enseignement : faire dire son récit purificatoire par un griot des chasseurs et son répondeur. Tout avouer, tout reconnaître, sans rien omettre. Ne laisser aucune ombre. Ainsi Koyaga pourrait briguer un nouveau mandat de président avec la certitude d’être réélu. Et si d’aventure les hommes s’avisaient à ne point voter pour lui, les animaux sortiraient de la brousse, se muniraient de bulletin de votes pour le plébisciter.

Le roman En attendant le vote des bêtes sauvages de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, révélé en 1976 par Le soleil des indépendances, est une saga satirique de la politique africaine de la seconde moitié du vingtième siècle. Le dictateur Koyaga, personnage principal du récit, n’est autre que l’image parodique du président togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma, Kourouma, après avoir vécu près de dix ans au Togo, connaissant parfaitement les mœurs politiques de ce pays. De nombreux autres personnages de la vie politique africaine se retrouvent d’ailleurs dans ce roman : les principaux étant Félix Houphouët-Boigny (l’Homme au totem caïman) de la Côte d’Ivoire (République des Ebènes), Jean Bédel Bokassa (l’Homme au totem hyène) de Centrafrique (République des Deux Fleuves), Mobutu Sese Seko (l'Homme au totem léopard) du Zaïre (République du Grand Fleuve), Ahmed Sékou Touré (l'Homme au totem lièvre) de la Guinée (République des Monts) et Hassan II (l'Homme au totem chacal) du Maroc (Pays des Djébels et du Sable).
Ahmadou Kourouma s’attaque avec beaucoup de finesse et d’humour noir à ces régimes dictatoriaux post-coloniaux, en décrivant parfaitement les ressorts sur lesquels ils se basent. Tout est parfaitement décortiqué, surtout comment le tout finalement se maintient uniquement grâce à la violence et aux mensonges. « La principale institution, dans tout gouvernement avec un parti unique, est la prison. » fait dire Kourouma dans un passage à l’un de ses protagonistes.
Comme souvent chez Kourouma, où le Mal l’emporte généralement sur le Bien politique, tout cela donne une image bien sombre de l’état sauvage de la politique africaine, et à peine une note d’espoir à la fin.
Mais au-delà de la satire et du pamphlet politique, ce roman est tout autant une fable philosophique et fantastique, un portrait unique de l’Afrique du vingtième siècle.

En attendant le vote de bêtes sauvages
d’Ahmadou Kourouma est un roman exceptionnel qui donne une vision unique de la vie politique et sociale de l’Afrique.

Incontournable !

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vendredi, 30 novembre 2007

Chroniques africaines: de Casa à Tana - Albert Taïeb - 2005

bibliotheca chroniques africaines

Quel immense et riche continent est l'Afrique. De multiples cultures aussi diverses que variées s'y rencontrent. Tout voyage à travers ce vaste et merveilleux continent est une incessante surprise à travers les multiples ethnies et mentalités qui le composent. Albert Taïeb, docteur en psychologie sociale d'origine tunisienne qui exerce le métier d'enseignant et de formateur, connaît parfaitement l'Afrique pour avoir travaillé dans bon nombre de ces pays et notamment durant plus de treize ans à Abidjan, à la tête de l'Institut de Formation et de Recherches Appliquées. Il nous conte dans ce livre sans ordre réel une multitude d'histoires et d'anecdotes, augmentées de nombreux proverbes et expressions, qu'il a collecté lors de ses longs séjours en Afrique et qui servent justement à mettre en valeur la particularité de ces nombreuses et diverses cultures africaines. Et il y est question de quasiment tout et n'importe quoi, que ce soient des sujets légers (histoires de familles,...) ou alors bien plus graves (SIDA, pauvreté, émigration, ...). Le style est celui d'un bloc-notes ou carnet de voyages qui n'offre aucune trame principale et le résultat donne un merveilleux portrait plein d'humour et de poésie qui ne lasse à aucun moment le lecteur qui reste accroché jusqu'à la dernière page en en demandant encore.

Chroniques africaines: de Casa à Tana
est un livre merveilleux plein d'humour et de poésie qui ne cessera d'étonner le lecteur.

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Extrait : premier chapitre

Cousins de plaisanterie (1)

Rentré à Abidjan, au cours d'une discussion anodine avec Oumar Ouattara, un vieil ami, je lui propose de venir converser avec un de mes clients, le croyant, de plus, de son ethnie:

- On va voir un certain Soumahoro, c'est un Sénoufo, non?

- Ah non! les Soumahoro ne sont pas des Sénoufo mais des Koyakas. Je les connais bien, ce sont "Les cousins de plaisanterie" des Sénoufo.

- Mais alors, lui dis-je, "Cousin de plaisanterie", c'est un système répandu ou quoi?

- Oh oui, c'est très répandu, du moins en Afrique de l'Ouest, mais pas seulement.

- Et qu'est-ce que ça recouvre précisément?

- Eh bien, ça signifie que ça autorise entre nous, quelle que soit la situation, le fait d'accepter quelque plaisanterie que ce soit de l'autre sans pouvoir répondre ou rétorquer quoi que ce soit; ça n'existe que chez nous. En Europe, vous ne pourriez pas le supporter; cela peut aller très loin.

Je vais te raconter deux histoires qui vont t'éclairer: un jour à Korhogo, on enterrait un Ouattara. Le tombeau était creusé et on allait y descendre le mort. Tout à coup il y a un Koyaka - c'est une ethnie voisine - qui jaillit de la foule, descend très vite dans le trou, surprenant tout le monde, et se met à hurler:

"Je ne sors pas de ce trou si on ne me donne pas un bœuf tout de suite, compris?"

Et bien, on a fini par lui donner un bœuf et l'on a pu enterrer le mort. Mon oncle fit juste cette remarque:

"On attendra le prochain mort chez eux et l'on récupérera notre boeuf".

L'autre histoire est celle d'un général d'armée, un vrai, qui sort de son bureau pour rentrer chez lui. Tout le monde se met au garde-à-vous et salue, sauf un individu assis dans un coin qui dit, mi-sérieux, mi-plaisantin :

"Mais vous êtes complètement fous de saluer ce type qui n'est rien, je vais le vendre comme esclave et ça va me faire un peu d'argent", et cette histoire est totalement vraie bien qu'incroyable.

Il fallut quelques secondes au général pour comprendre que ce type était un cousin de plaisanterie. Il a dit simplement devant les soldats sidérés : "Ecartez ce fou que je puisse passer."

Tu vois : être cousins de plaisanterie, ça signifie qu'on peut se permettre des comportements audacieux sans risque, pour ainsi dire. Mais la réciprocité est absolue. Tout le monde comprend, car ce cousinage est de notoriété publique et n'est évidemment qu'une source de plaisanterie, d'humour, de dérision. Il est formellement interdit de se fâcher; ça fait partie des mœurs, de la tradition africaine et personne ne déroge...

Dans beaucoup de pays du monde, on tue pour moins que ça.

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17:58 Écrit par Marc dans Taïeb, Albert | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : afrique, litterature tunisienne, recits de voyages, albert taieb | |  Facebook | |  Imprimer | |

samedi, 13 octobre 2007

Nulle part en Afrique (Nirgendwo in Afrika) - Stefanie Zweig - 1995

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Regina Redlich est née en 1932 en Allemagne. La montée du nazisme fait cependant craindre le pire à la famille Redlich, une famille juive, qui décide de fuir le pays en 1938 pour l’Afrique. C’est ainsi que l’encore très jeune Regina va passer une bonne partie de sa jeunesse sur les hauts plateaux kenyans dans une communauté où se retrouvent les colons mêlés aux fuyards de plus en plus nombreux venant d’Europe. Walter Redlich, le père de famille et ancien avocat, va devenir gérant d’une ferme pendant que Jettel, sa femme originaire d’une famille bourgeoise, aura énormément de mal à s’adapter à cette nouvelle vie africaine. Regina par contre découvre ainsi une vie qui lui totalement inconnue dans un pays qui l’est tout autant et qui va la fasciner à jamais. Elle va réellement s’épanouir là-bas, apprendre la langue et les coutumes traditionnelles kényanes.

Nulle part en Afrique est une autobiographie de l’écrivaine allemande Stefanie Zweig qui retrace ses années vécues en Afrique durant la Seconde Guerre mondiale. Elle est d’ailleurs l’auteure de nombreux romans sur l’Afrique, tant cette période l’a marquée. Nulle part en Afrique est certes une autobiographie, cependant l’écrivaine a pris soin de modifier les noms des différents personnages intervenant, ainsi que le sien, afin d’apporter quelques corrections à ce récit qui font plus partie du domaine de la fiction. Ces différences restent toutefois plus du domaine du détail. Stefanie Zweig nous raconte son histoire avec beaucoup de sensibilité, les personnages sont tous très attachants et bien approfondis dont évidemment surtout celui de Regina, son double.

Ce roman autobiographique a été adapté sous le même titre au cinéma par Caroline Link, adaptation qui a d’ailleurs été couronnée d’un Oscar en 2003 dans la catégorie du meilleur film étranger.
Stefanie Zweig écrira une suite à ce roman dénommée Nulle part en Allemagne (Irgendwo in Deutschland, 1996) qui décrit son retour, ou celui de Regina, en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, un pays qui est finalement devenu un pays étranger pour cette jeune fille ayant grandi en Afrique.

Nulle part en Afrique est un très beau roman autobiographique de l’écrivaine allemande Stefanie Zweig.

A découvrir.

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mercredi, 10 octobre 2007

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire - Sylvia Serbin - 2004

bibliotheca reines d afrique et heroines de la diaspora noire

Parmi tous les noms des personnages historiques que le conscient collectif retient il est avéré que bien peu de ceux-là ne sont des femmes, et de plus des noires. C'est un peu comme si l'histoire avait oublié tout un pan lui appartenant et surtout qui se rapport au continent africain. La journaliste et historienne de formation afro-antillaise Silvya Serbin tente de combler cette lacune par son livre Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire. Ce livre est de par son sujet tout à fait inédit et tente de nous retracer la vie de grands personnages historiques, toutes des femmes, de l'Afrique et, comme l'indique le titre, de la diaspora noire aux Etats-Unis.
Silvya Serbin coupe son livre en plusieurs en fonction du rôle qu'a joué la femme dont elle veut tracer le portrait. On y retrrouve ainsi les Reines d'Afrique (la reine d'Angola Anne Zingha, la reine Pokou (Côte d'Ivoire), l'éphémère reine du Dahomey Tassin Hangbe, la reine du Walo Ndete Yalla et Ranavalona III du Madagascar) les Femmes de pouvoir et d'influence (Néfertiti d'Egypte, la reine Kassa du Mali, Malan Alua du royaume sanvi de Côte d'Ivoire et Madame Tinubu qui est une femme d'affaires du XIXe siècle), les Résistantes (La Kahena des Aurès, le sacrifice des femmes de Nder, Solitude la martyre de l'esclavage et Harriet Tubman pour son action auprès du peuple noir américain), les Prophétesses (Nongquase, Dona Béatrice at Alice Lenshina), les Guerrières (Les Amazones du Dahomey), les Romances princières, Les Victimes (dont La Vénus Hottentote) et les Mères des héros.
Et ces portraits Silvya Serbin nous les dresse avec un talent réel d'historien mais aussi d'écrivaine et de conteuse qui entraîne le lecteur à découvrir ces facettes inexplorés de l'Histoire.

Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire de Sylvia Serbin est un livre à découvrir et qui permettra surtout à tous les amateurs d'Histoire de combler certaines de leur lacunes.

 

Extrait :

SOLITUDE LA MULATRESSE Martyre de l'esclavage

Le 29 novembre 1802, sur l'île de la Guadeloupe, une femme est conduite à l'échafaud par ordre de la France de Bonaparte redevenue esclavagiste. Elle a trente ans. Son nom est Solitude, la mulâtresse Solitude à cause de sa peau très claire, souvenir du viol d'une captive africaine entravée, dans le bateau qui l'entraînait vers les Antilles.

La veille seulement, Solitude a mis au monde l'enfant qu'elle portait, aussitôt arraché de son sein pour s'ajouter aux biens d'un propriétaire d'esclaves. Elle aurait dû être exécutée il a six mois déjà, mais les colons ne voulaient pas de gâchis : ce ventre animé pouvait rapporter deux bras de plus à une plantation.

Huit ans plus tôt, dans l'euphorie de l'après Révolution française, l'abolition de l'esclavage avait été décrétée dans cette colonie malgré l'opposition des planteurs blancs qui en contrôlaient l'économie. Libérés de leurs chaînes, les Noirs sont nombreux à s'éloigner de leur environnement de servitude pour tenter de se reconstruire une vie bien à eux loin de la tyrannie des anciens maîtres.

Certes, il a fallu cinq ans de débats houleux aux parlementaires parisiens pour savoir si les Droits de l Homme et du Citoyen proclamés en 1789 devaient s'appliquer aux Nègres, considérés à l'époque comme des êtres inférieurs. En outre, les humanistes français de la Société des Amis des Noirs, partisans d'un adoucissement de l'esclavage, n'avaient pas la virulence des philanthropes anglais engagés dans la lutte contre la traite négrière.

Les représentants des grands planteurs ont d'ailleurs averti l'Assemblée : « Le pacte social voté pour les individus de la nation française ne pouvait avoir une acceptation universelle ; or les Nègres et les gens de couleur n'ont jamais fait partie de la nation française. Étrangers tirés des climats les plus éloignés, achetés par les colons des mains de négociants français, pouvaient-ils être appelés à ce contrat fait pour des hommes libres ? [...] Abolir la traite entraînerait l'abandon de nos colonies, une crise fatale pour notre marine et notre commerce, la fermeture de nos usines en France même et par conséquent le chômage de la moitié des ouvriers français. Ce serait donc non seulement la ruine des colons, mais une catastrophe pour l'économie nationale. » Le lobbying esclavagiste est entendu. Les colonies sont placées sous autonomie interne maintenant le statu quo.

Or sur place, certaines catégories de la population ont bien retenu cette proclamation sur les « droits naturels et imprescriptibles de l'homme que sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». Et spécialement son premier article qu'ils ont gravé dans leur tête : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Ils ne doutent pas qu'elle puisse s'appliquer à eux. Ce sont en majorité des métis ainsi que des Noirs libres et affranchis, tenus en marge de la société par la discrimination blanche. Ils vivent de leur métier manuel, du négoce ou de leurs propres plantations et certains d'entre eux ont même commencé, à force de travail, à faire fortune. Parmi eux se trouvent des personnes instruites qui lisent les journaux et savent ce qui se passe ailleurs. Ils adressent une pétition à l'Assemblée constituante, lue par leur avocat : « Les gens de couleur sont hommes libres et citoyens français. Nous ne demandons pas une faveur. Nous réclamons les Droits de l'Homme et du Citoyen. Je me demande de quel droit les Blancs ont exclu un pareil nombre d'hommes de couleur libres, propriétaires et contribuables comme eux. »

À l'époque de la Révolution française, la population de la Guadeloupe est évaluée à près de 100 000 esclaves, 14 000 Blancs et plus de 3 000 métis et Noirs libres ou affranchis. Les Français, arrivés sur l'île en 1635, en avaient massacré les tribus indiennes, qui les avaient accueillis avec hospitalité, et s'étaient mis à importer des Africains du Ghana, du Togo, du Dahomey (actuel Bénin), de la Côte d'Ivoire, du Nigeria et un peu aussi du Cameroun, du Gabon, du Congo et d'Angola, afin d'y produire de la canne à sucre, du tabac, du café, du coton, du cacao et des vivriers.

Dans la société guadeloupéenne en formation, ils occupent donc le sommet d'une pyramide caractérisée par une ligne de fracture entre grands Blancs et petits Blancs. Les premiers regroupaient ceux dont les noms à particule indiquaient l'ascendance noble, ainsi que des rejetons de familles aristocratiques ayant émigré dans les colonies pour faire oublier leurs frasques ou déçus de la métropole. Venaient ensuite de gros négociants, de riches bourgeois, des fonctionnaires, des officiers de l'armée et d'anciens capitaines de navires négriers. Les domaines des planteurs, appelés habitations, étaient constitués d'une plantation avec la maison du maître et ses dépendances, les cases des travailleurs, les hangars à bétail. Les exploitations sucrières disposaient en outre de bâtiments affectés à la fabrication du sucre et du rhum : manufacture, moulin, usine, dépôts et ateliers.

Tandis que les propriétaires d'exploitations caféières ou vivrières, employant une main-d'oeuvre réduite, appartiennent plutôt à la couche moyenne, l'aristocratie sucrière forme un monde clos qui règne sur des habitations de 100 à 300 esclaves. Le maître toutpuissant y administre sa propre justice et possède sa prison, son infirmerie, sa chapelle. Aucun pouvoir extérieur n'a de prise sur lui et pour gérer son troupeau d'esclaves, il est aidé d'intendants, de gérants, de contremaîtres et d'une milice. Composée à l'origine de tous les hommes blancs en âge de porter une arme, soit 2 200 hommes, celle-ci s'ouvrira à partir de 1785 à des Noirs affranchis.

Loin d'être homogène, la communauté des esclaves a aussi ses catégories : les domestiques (servantes, couturières, valets, cuisiniers), mieux nourris, mieux traités, mieux habillés, qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre le statut privilégié que leur confère la proximité avec les Blancs, pour être renvoyés parmi les Nègres de la plantation qu'ils couvrent de leur sentiment de supériorité ; les ouvriers utilisés dans l'industrie sucrière, les artisans de l'habitation (tonneliers, charpentiers, maçons, forgerons) et les petits producteurs qui pourvoient à l'intendance (pêcheurs, producteurs de vivriers, chasseurs).

Quant aux nègres de houe ou de jardin, qui constituent plus de 90 % des Noirs de l'habitation, ils travaillent toute l'année, de quatre heures du matin au coucher du soleil, à labourer la terre, couper la canne, récolter le manioc, réparer les chemins, nettoyer les canaux, ramasser du bois de chauffage ou de la paille pour les animaux, préparer le fumier, semer les plants. Et ce, sous la menace permanente des coups de fouets qui régissent leur vie comme des épées de Damoclès.

Les petits Blancs représentent un peu moins de la moitié des Européens de l'île. Anciens marins et soldats, ils sont devenus intendants, contremaîtres de plantations, petits planteurs ou artisans et boutiquiers dans les villes et les ports. Ils détestent la morgue méprisante des grands Blancs dont ils envient la fortune, traitent les esclaves avec férocité et en veulent aux gens de couleur qui les concurrencent dans des activités artisanales et commerciales. Quant aux femmes blanches, elles sortent pour la plupart du ruisseau parisien ou de prison et se sont racheté une virginité en foulant le sol antillais, pour devenir, par de chanceuses unions, de « grandes dames » de la société créole.

Parmi les non-Blancs, les gens de couleur, fruits du droit de cuissage des maîtres sur les jeunes négresses, tiennent à se démarquer des autres Noirs libres, considérant les gouttes de sang blanc qui coulent dans leurs veines comme un passeport social. Cependant, tous ne sont pas libres, l'octroi de ce statut dépendant de la volonté du géniteur blanc. Comme on craignait sous Louis XIV qu'une augmentation des « sang-mêlé » ne vienne désorganiser la hiérarchie sôciale, Colbert édicta en 1685 un Code noir destiné à réglementer le statut des esclaves. Les relations interraciales y étaient réprouvées et le fait d'être père d'un mulâtre jugé infamant. Les Blancs coupables de mésalliances s'exposaient à être déchus de leurs droits et ne pouvaient transmettre de titres à leurs descendants colorés.

Mais ces mesures ne freinant en rien la libido exotique des coloniaux, les autorités françaises finirent par s'en prendre directement aux gens de couleur. Il fut d'abord décrété que leur statut dépendrait désormais de celui de leur mère : ils ne seraient considérés comme libres que si celle-ci l'était déjà. Puis, l'accès aux emplois publics, aux métiers assermentés et à certaines professions libérales, telles qu'avocat, médecin, orfèvre ou apothicaire, leur fut interdit. Ils étaient tenus de s'effacer devant les Blancs en toutes circonstances, étaient placés à l'écart sur le bateau ou au théâtre et recevaient l'eucharistie en dernier à l'église. Dans un univers de dépendance aussi figé, on comprend leur sentiment de révolte lorsqu'ils se rendirent compte que la Déclaration des Droits de l Homme risquait de leur passer sous le nez !

Les premières révoltes éclatèrent en 1790 dans la colonie française de Saint-Domingue (Haïti d'aujourd'hui), où une rébellion de trois cent cinquante mulâtres fut noyée dans le sang par les forces de l'ordre. En Guadeloupe, la pendaison de meneurs en place publique ne freine en rien les soulèvements sporadiques qui agitent l'île entre 1790 et 1792. Ce fut quand même un choc pour la métropole, peu habituée à des révoltes noires de cette ampleur. Après la proclamation de la République en 1792, l'Assemblée législative finit par lâcher du lest en autorisant les hommes de couleur et les Noirs libres et affranchis à devenir citoyens français.

Pendant ce temps, Solitude, prisonnière de sa plantation, devait encore ronger son frein comme tous les autres esclaves. Pas pour très longtemps cependant car les désordres de la Révolution française n'allaient pas tarder à fissurer l'ordonnancement bien huilé de cette organisation oppressive. La scène de la mise à mort de l'Ancien Régime devait, en effet, se jouer aussi sur ce petit théâtre des Caraïbes avec les grands planteurs blancs dans le rôle des royalistes et les petits Blancs dans celui des patriotes, chaque camp armant ses esclaves pour les placer en premières lignes des affrontements.

C'est que les nouvelles mettaient deux mois à arriver de métropole par bateau ; les événements français se répercutaient donc dans les territoires d'Outre-mer avec un petit décalage. Aussitôt que fut connu le guillotinage en janvier 1793 du roi Louis XVI, le régime local de la Terreur commença aussi à faire rouler ses têtes. Des familles entières de planteurs furent massacrées et leurs biens, ainsi que ceux du clergé, confisqués par les représentants blancs de la Convention républicaine. Il faut dire que les religieux, également propriétaires d'habitations, maniaient le fouet comme les autres maîtres ; les Frères de la charité possédant deux sucreries et 180 esclaves, les Dominicains, deux sucreries et 80 esclaves, et les jésuites, une grande exploitation de 312 esclaves.

Traquée par les petits Blancs républicains, une partie de l'aristocratie de l'île trouva son salut dans la fuite vers la Martinique voisine, alors investie par les Anglais et donc coupée des idéaux révolutionnaires. Profitant de l'anarchie ambiante, des esclaves téméraires commencèrent à déserter les ateliers pour fuir vers les bourgs sensibles aux idées nouvelles de liberté et d'égalité, tandis que d'autres prenaient la piste des mornes les plus lointains. Ces derniers étaient désignés sous le nom de Nègres marrons, du mot espagnol cimarron, « celui qui fuit son maître ». Car sous le drapeau républicain, le manche du fouet était juste devenu tricolore et les navires continuaient de déverser leurs tonnages de cargaison humaine, encouragés par la prime au commerce négrier accordée par l'État français.

Enfin l'abolition de l'esclavage ! La Convention décrète le 4 février 1794 que « Tous les hommes sans distinction de couleur domiciliés dans les colonies devenaient des citoyens français jouissant de tous les droits garantis par la Constitution » et charge un nouvel administrateur de porter à la Guadeloupe le décret d'abolition. En quittant Brest avec sa flotte d'un millier d'hommes, celui-ci n'a pas oublié d'emporter une guillotine dont il entend faire bon usage pour nettoyer l'île de ses résidus de colons royalistes. Or, ce qu'ignore alors la métropole, c'est que sa colonie est occupée depuis deux mois par 4 000 soldats anglais qui s'y sont introduits avec la complicité du dernier carré de royalistes locaux. Avec la proclamation de la République, la France s'était en effet retrouvée face à une coalition européenne d'empires et de royautés prête à en découdre pour un retour de la monarchie. Parmi eux, l'Angleterre, maîtresse du commerce maritime, très tentée par les îles à sucre françaises.

Prévenu de la présence ennemie par de faux pêcheurs en canot croisant au large de la Guadeloupe, Victor Hugues, déjouant la surveillance des frégates anglaises, accoste au Gosier le 7 juin 1794 et fond sur la garnison anglaise, déconcertée par l'effet de surprise. Puis il entre dans Pointe-à-Pitre, conscient que ses troupes, malmenées par cet affrontement imprévu et en proie à une épidémie de fièvre jaune, ne pourront venir seules à bout de l'occupant. Aussitôt arrivé sur la place de la Victoire, il officialise la libération des esclaves : « Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne, ni esclavage ; aussi sa la Convention nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres [...]. », et lance dans la foulée un appel à l'enrôlement de volontaires pour défendre la patrie. Puis il annonce à la cantonade - et sa requête n'en aura que plus de poids - que tout homme ramenant avec lui 10 hommes sera nommé caporal ; plus de 10 hommes, sergent ; 25 hommes, sous-lieutenant ; 50, lieutenant, 100 et plus, capitaine. Un processus tout à fait conforme, semble-t-il, aux procédures révolutionnaires qui nommaient des généraux de vingt-cinq ans.

La nouvelle de l'abolition fit le tour de l'île en un éclair. Les tambours et les trompes avaient à peine fini d'en relayer l'annonce vers les habitations les plus reculées que les esclaves abandonnèrent les plantations en masse et se précipitèrent sur Pointe-à-Pitre pour ajouter à l'allégresse ambiante. Ce jour-là, Solitude est parmi les milliers de pauvres hères incrédules qui, les larmes aux yeux, commentent sur la place le décret de la République. Elle voit des hommes éperdus de reconnaissance sortir de la foule et s'avancer vers l'estrade où le chef blanc harangue le peuple. Et c'est ainsi que trois mille esclaves pieds nus et pantalons troués et des centaines de Libres rallièrent en masse l'appel de Victor Hugues qui les habilla aux couleurs de la République et en fit le premier bataillon de sans-culotte.

Jetée à l'assaut des forces anglaises après un entraînement intensif, l'armée des nouveaux citoyens libéra la Guadeloupe en six mois de combats acharnés. Ce qui permit ensuite au Commissaire de la République de s'occuper de ses vrais ennemis, les contre-révolutionnaires, fusillés ou envoyés par charretées entières à la guillotine.

En vertu de jugements expéditifs délivrés par le tribunal ambulant mis sur pied à cet effet, un bon millier de cous monarchistes, ou supposés tels, seront tranchés jusque dans les plus petits recoins de l'île.

Après avoir reconquis leur pays, les Guadeloupéens espèrent maintenant jouir de l'acte libérateur qui, pour eux, symbolise la reconnaissance par la France que la prospérité des colonies s'est aussi faite sur le dos des Nègres. Citoyens français, il leur faut maintenant une existence légale, eux qui ne possèdent pour toute identité qu'un prénom, un matricule et les initiales de leur maître gravées au fer rouge dans leurs chairs. Ils se pressent devant les bureaux d'état civil. Plumes en main, les commis blancs de l'administration les attendent de pied ferme. Comment distribuer la cocarde de citoyen à cette houle indistincte de faces noires qu'ils n'ont jamais considérées autrement que comme des bêtes de somme ?

Avec des ricanements, les patronymes sont fixés sur les registres pour l'éternité, en évitant autant que possible les noms des Blancs de la colonie. Noms d'arbres : Prunier, Pommier, Manguier ; de fleurs et d'animaux : Rosette, Corbeau, Zébu. Au suivant ! Un coup d'oeil sur le dictionnaire : Châtaigne, Chalumeau, Chérubin, Fantaisie, Jolicoeur. Au suivant ! Personnages illustres : Annibal, Darius, Cicéron, Caton, Charlemagne, Ninon, Minerve. Anagrammes à multiples variantes : Etilagé pour égalité ou Etrebil pour liberté. Au suivant ! Noms de lieux : Bordelais, Nankin. Noms de maîtres inversés : Gélambé pour Bélanger. Prénoms accolés ou fantaisistes : Fetnat, parodie de Fête nationale, pour ceux nés un 14 juillet. Oui, une bonne farce que de désigner à la moquerie et au ridicule ces Noirs analphabètes que la République prétendait leur imposer comme concitoyens !

Solitude n'a pas besoin de nom. Les autres l'ont toujours appelée la mulâtresse Solitude. Elle est née vers 1772, dans le domaine du planteur Du Parc, sur la commune de Capesterre. Ce dernier l'a prénommée Rosalie car, à l'instant de son premier vagissement, mourrait une vieille esclave ainsi prénommée. Jaugeant plus tard son teint clair, son beau visage et ses cheveux lisses, le maître a décidé qu'elle serait parfaite pour servir à sa table. Sa mère était une vraie Africaine, violée par un marin à bord du bateau qui l'avait arrachée aux siens.

Puis un jour, on les sépara. Solitude devait être élevée dans la maison du maître et sa mère n'avait plus le droit de l'approcher. De désespoir, la pauvre femme échappa nuitamment aux chiens de garde et prit la route du marronnage. Alors, l'enfant, qui n'était guère bavarde, se mura dans le silence et ne répondait que quand elle y était contrainte. On lui apprit le français, la couture et la harpe pour jouer avec la fille du maître à peine plus âgée qu'elle. Petite, celle-ci s'amusait déjà à la fouetter violemment lorsque, montée sur son dos, elle lui disait : « Tiens, fais le cheval! » Puis Solitude se retrouva un jour dans une autre habitation, et plus tard encore sur un champ de cannes.

En 1794, sa liberté acquise, elle ne cherche pas à s'intégrer dans le moule que la République offre à ses citoyens noirs. Elle choisit de rejoindre au camp de Goyave une communauté de Nègres marrons retranchés dans les mornes et les bois. Ce qu'elle a vécu dans l'enfer des habitations, elle préfère l'enfouir aux tréfonds de sa mémoire, sachant bien qu'elle ne pourra jamais oublier... Les viols des maîtres, contremaîtres et intendants qui se sont acharnés sur ce corps de nacre sans arriver à en flétrir la fierté même si ses yeux noisette plongés dans un abîme de tristesse en conservent la marque. Les avortements clandestins, où l'on risquait sa vie entre les mains de rebouteuses, aux plantes plus ou moins efficaces.

Elle se souvient de cette petite Négresse de quinze ans maintes fois abusée qui, doucement, en le couvrant de baisers, avait enfoncé une pointe dans le crâne de son bébé pour lui éviter l'horreur de l'esclavage. Le maître avait été si furieux de perdre ainsi une future force de travail qu'il avait réuni tous les esclaves pour assister au supplice. Et ils étaient restés là des heures à regarder ce corps nu attaché à un poteau et badigeonné de mélasse sucrée, tandis que jusqu'à son dernier souffle la malheureuse ne cessa de brailler des malédictions à l'endroit du maître, pour ne pas sentir les colonnes de fourmis carnivores, les mouches dévorantes, les guêpes et les abeilles qui la grignotaient à petit feu.

Solitude connaissait l'arsenal utilisé pour soumettre les îéL-a1(I trants : chaînes, fers aux pieds, entraves, carcans, garrot, rollicrti de fer dont les pointes empêchaient de dormir, cachots, potence; et aussi ces masques de fer blanc fixés sur la bouche pour cinhécher à l'esclave affamé de sucer même une tige de canne à sucre. Elle avait appris à dompter la révolte qu'elle sentait gronder en elle, face à la jouissance du maître faisant introduire un épieu incandescent dans la croupe d'un Nègre. Ou bien lorsqu'on contraignait une mère à appliquer sur le corps sanguinolent d'un fils, écorché par les coups de nerf de boeuf, un mélange de sel, de piment, de poivre, de citron et de cendre brûlante, pour accroître la douleur tout en évitant qu'une gangrène ne vienne écorner le capital humain. Elle en avait vu gicler du sang lorsque le Blanc mutilait un poignet, coupait un pied, tranchait une oreille ou lacérait les parties sexuelles d'un téméraire qui avait tenté de fuir le paradis de son propriétaire. Et puis les lynchages. Chaque habitation avait son gros arbre qui n'attendait que la corde à serrer autour d'un cou noir.

Que de fois elle avait fermé les yeux devant l'insoutenable : un contremaître hilare versant de la cire enflammée, du lard fondu ou du sirop de canne bouillant sur un Nègre hurlant, maintenu dénudé au sol par quatre piquets. Elle avait pleuré ses compagnons d'infortune grillés vivants dans des fours à pain ou enfermés dans des tonneaux à intérieur piqué de clous, que l'on faisait ensuite dévaler le long d'une pente. Elle s'était mordue les doigts au sang devant l'effroi de ces hommes ligotés, dont la bouche et l'anus avaient été bourrés de poudre explosive, avant qu'on n'enflamme la cordelette qui en dépassait. Elle avait lu aussi l'humiliation de ceux qu'on obligeait à manger leurs excréments, boire de l'urine et avaler la salive des autres esclaves, pour avoir mal répondu à un Blanc. Ô respect pour ces hardies empoisonneuses, dont les décoctions de plantes, inodores et sans saveur, mélangées à de la soupe, foudroyaient en quelques heures un maître maudit. En attendant, courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça.

L'euphorie de l'abolition fut de courte durée. Comment, en effet, redémarrer la production agricole désorganisée par la libération des Noirs ? Après cent soixante ans d'une féroce oppression, ceux-ci refusent désormais de travailler dans les mêmes conditions. Certains se livrent à des actes de sabotage des récoltes, d'autres règlent leurs comptes aux maîtres qui les maltraitaient et viennent la nuit égorger les énormes dogues mouchetés qui plantaient leurs crocs dans le dos des fuyards.

Pour faire revenir la main-d'oeuvre sur les habitations, le Commissaire de la République institue un système de travail forcé. Les nouveaux affranchis non incorporés dans l'armée sont invités à réintégrer leurs anciennes exploitations sous peine de prison en cas de désobéissance. On promet toutefois d'obliger les propriétaires à les'rétribuer sous contrôle de l'autorité publique. Mesure dont l'effectivité n'a jamais pu être attestée. Bah ! Ce n'est pas vraiment l'esclavage et les châtiments meurtriers ne sont plus de mise. Nombre de ces travailleurs ont eu la satisfaction de voir déporter ou décapiter leurs maîtres honnis. De plus, l'incorporation au patrimoine de la République des exploitations arrachées aux royalistes a permis d'instituer un système de fermage plus profitable aux paysans noirs. Alors...

Il faut dire que la masse des anciens esclaves n'est plus aussi indistinctement compacte. Les éléments les plus dynamiques de cette communauté, majoritairement pénétrés des idées révolutionnaires, ont rejoint les rangs de l'armée et jouissent d'une certaine considération vécue comme une revalorisation morale et sociale. Par ailleurs, nombre de ceux qui avaient fui les habitations dans le cafouillage de la période révolutionnaire sont installés comme cultivateurs sur un lopin de terre. D'autres se sont mis à leur compte dans les bourgs, se faisant oublier dans l'anonymat de la ville sous un nouveau statut d'artisans. Quant aux plus réfractaires, ils ont choisi la clandestinité du marronnage.

Justement, les autorités de l'île voient d'un mauvais oeil ces regroupements de Noirs livrés à eux-mêmes, suspects d'avoir fui la liberté, l'égalité, la fraternité et le travail forcé. Ils se sont construit des huttes de branchages et des cabanes de planches loin de toute collectivité administrative et ont planté leurs carrés d'ignames sous la frondaison de bois inaccessibles. En ville, on raconte qu'ils descendent la nuit de leurs mornes pour voler dans les récoltes et soustraire quelques cabris afin d'améliorer leurs frugales rations. On dit aussi que les rebelles qui s'en prennent aux planteurs et aux contremaîtres sadiques pour se venger des sévices passés trouvent refuge dans leurs campements. Aussi l'armée les traque-t-elle sans répit, décimant les bandes organisées et les groupes en divagation.

En février 1798, les gardes nationaux blancs du nouveau chef de la Guadeloupe, le général Desfourneaux, attaquent par surprise le campement de Goyave et anéantit sous les obus presque tous les Marrons qui s'y trouvaient avec femmes et enfants. Solitude et quelques survivants en ont réchappé de justesse. Elle se trouvait en effet à mi-chemin du camp lorsqu'elle avait entendu le hululement des conques de lambis des guetteurs postés à flanc de montagne pour surveiller les intrus. Sentant le danger, elle avait détalé dans les profondeurs de la forêt. Après le carnage, elle était remontée sur la colline, avait consolé les rescapés, enterré les morts et reformé un petit noyau qui, pendant près de quatre ans, d'un bout à l'autre de l'île joua à cache-cache avec les milices.

Pendant ce temps, l'histoire poursuivait son cours. En France, un eune général de vingt-cinq ans auréolé de victoires militaires s'emparait du pouvoir en 1799. Accueilli en sauveur de la République, Napoléon Bonaparte s'attelle à réorganiser le pays. Mais pour lui, restaurer l'ordre dans les colonies, c'est y rétablir totalement l'esclavage. Son épouse, Marie-Josèphe (dite oséphine) Rose Tasher de la Pagerie, veuve de Beauharnais, est une fille de colons de la Martinique et elle l'a sensibilisé aux problèmes de l'économie sucrière. Un homme de poigne sera désigné pour cette mission : le contre-amiral Lacrosse.

Dès son arrivée à Pointe-à-Pitre en mai 1801, celui-ci décide de frapper un grand coup en brisant l'armée coloniale et les élites antillaises. Son objectif : neutraliser certaines personnalités susceptibles d'organiser une résistance au rétablissement de l'esclavage. L'exemple du général noir haïtien Toussaint Louverture, prenant en 1800 le contrôle de Saint-Domingue, a traumatisé la France. Il n'est pas question de laisser se rééditer la même catastrophe en Guadeloupe et de voir se mettre en place un pouvoir noir. Prétextant une conspiration, il fait arrêter et déporter plusieurs officiers antillais respectés pour leurs états de service. Les troupes noires qui s'étaient distinguées dans de nombreux combats contre les Anglais étaient admirées de la population. Certains des officiers de couleur avaient fait leurs armes en France où ils s'étaient perfectionnés dans l'art militaire. Arrestations arbitraires, vexations et déportations frénétiques vers Madagascar, New York ou la France, se multiplient. Mais c'est une violation raciste de la hiérarchie militaire au détriment du plus gradé des officiers antillais qui provoque une première révolte de soldats, réprimée par des exécutions sommaires.

La tension monte dans la population avec l'embastillement de plusieurs notables de couleur investis dans la vie locale et accusés d'être des ennemis du gouvernement. Enfin, la tentative d'arrestation d'un des jeunes officiers les plus populaires de l'armée mettra Pointe-à-Pitre en ébullition. Prévenu à temps, joseph Ignace, ancien charpentier devenu après un brillant parcours militaire, capitaine du premier bataillon de la colonie, réussit à s'échapper. Mais la nouvelle a fait l'effet d'une bombe. Une partie de l'infanterie se répand dans les rues de la ville, suivie de centaines de cultivateurs descendus de leurs champs de cannes dès qu'ils ont appris qu'on menaçait leurs héros. Ces hommes avaient payé de leur sang pour permettre à la France de ne pas perdre une partie de son domaine colonial !

Alors que la garde nationale composée de Blancs s'avance vers la foule en colère, la tragédie est évitée de justesse par l'interposition de deux officiers antillais accourus à la hâte, dont le colonel Magloire Pélage, qui parvient à calmer les esprits. Toutefois, la population, l'armée et un certain nombre de notables blancs, excédés par les méthodes brutales du chef bonapartiste (réfugié à Basse-Terre, chef lieu administratif du pays, avant de fuir la Guadeloupe), décident de créer un Conseil provisoire de gouvernement composé de trois négociants blancs et d'un mulâtre, sous le commandement de Pélage. Proclamant haut et fort sa fidélité à la France, celui-ci, dans ses correspondances au consul Bonaparte, tentera d'expliquer que c'était la seule alternative possible face au comportement inique de son représentant.

Vue de Paris, cette situation s'apparente à un intolérable acte de rébellion. Bonaparte somme le général Antoine Richepance d'aller écraser la mutinerie, de rétablir l'autorité de la France sur la Guadeloupe et de remettre immédiatement à leur place, c'està-dire dans les fers de l'esclavage, ces Nègres insolents qui ont osé défier son pouvoir. Une flotte de dix bâtiments transportant un corps expéditionnaire de près de 4 000 hommes surgit le 4 mai 1802 dans la rade de Pointe-à-Pitre. Les Guadeloupéens ne savent pas ce qui les attend. Légalistes, ils se massent sur le port au son de la musique militaire jouée par les troupes coloniales. Ils sont persuadés que Bonaparte, compréhensif, leur renvoie un administrateur plus juste !

Sitôt débarqués et sans répondre au salut des soldats antillais, les Français vont prendre possession des forts stratégiques de la ville gardés par la garnison locale. C'est le moment que choisit Solitude, cachée dans la foule des badauds étonnés, pour filer vers son maquis. Le soir venu, tous les bataillons noirs sont réunis à l'extérieur de la ville pour la revue des troupes. Richepance ordonne de poser les fusils par terre. Quelques fantassins et officiers en armes s'évanouissent alors discrètement dans la nuit tombante. Les déserteurs - ils sont environ 150, dont le capitaine Ignace - décident de rallier Basse-Terre jugée plus sûre.

Sur le champ d'armes, à peine le dernier soldat noir a-t-il déposé sa baïonnette que le corps expéditionnaire français se jette sur les hommes, leur arrache leurs uniformes et les roue de coups de pieds avant de les traîner vers les cales des frégates où ils sont enchaînés. À minuit, la fière armée coloniale n'existe plus et ses valeureux soldats sont redevenus esclaves ! Un fuyard qui a couru toute la nuit à travers bois et a fini le reste du chemin dans un canot de pêcheur arrive en trombe à Basse-Terre. Bégayant d'émotion, il informe le commandant de la garnison de ce qu'il a vu. Le colonel d'infanterie Louis Delgrès comprend immédiatement la menace. Ces rumeurs diffuses sur le rétablissement de l'esclavage seraient donc avérées ?

Révolté par le revirement de l'État français sur l'abolition, cet intellectuel de trente-six ans, mulâtre d'origine martiniquaise, poète et violoniste à ses heures, pétri des pensées de la philosophie des Lumières, libère la garnison et la garde nationale blanche dont il a la charge sur ces mots :« Mes chers amis, on en veut à notre liberté. Sachons la défendre en gens de cceur et préférons la mort à l'esclavage. Vivre libre ou mourir ! » Les officiers antillais s'engagent spontanément à ses côtés. Avant d'évacuer Basse-Terre, ils installent des batteries sur la côte pour empêcher un éventuel débarquement de Richepance. Quelques déserteurs commencent à arriver de Pointe-à-Pitre, parmi lesquels Ignace et son groupe. Certains filent dans les communes avoisinantes pour informer la population de ce qui se passe.

Le 10 mai 1802, une proclamation de Delgrès intitulée « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir » est placardée sur les arbres et les murs de plusieurs bourgs de la Basse-Terre. « Une classe d'infortunés qu'on veut anéantir - se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité pour lui faire connaître lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave, et tout annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes qui ne veulent voir d'hommes noirs où tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l'esclavage. [...] La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la justice et de l'humanité. »

Son plaidoyer résonne comme un cri de ralliement. Des campagnes environnantes et des plantations voisines, ouvriers, cultivateurs, paisibles pères de famille, femmes, adolescents, arrivent par petits groupes armés de gourdins, de piques et de coutelas. Les frégates de Richepance qui ne peuvent accoster bombardent copieusement les mornes où sont retranchés les insurgés, avant de débarquer les troupes un peu plus loin. Depuis l'arrivée du chef blanc, Pélage, l'ancien chef du gouvernement provisoire, se fait tout petit car il tient à sa tête. En militaire discipliné il a fait allégeance et, tel judas, guide même les soldats français à travers la montagne, vers la position supposée abriter son ancien camarade de régiment.

Parmi les femmes qui, aux côtés des hommes, luttent dans cette guérilla inégale, transportent les munitions, soignent les blessés, réconfortent les enfants effrayés, Solitude est là, un pistolet à la main. Dès que les rumeurs de résistance lui sont parvenues, elle a quitté sa retraite avec les siens pour rejoindre les pauvres forces du commandant Delgrès. Elle est enceinte de son compagnon, un Nègre marron qui se bat comme elle et qui sera bientôt atteint par un obus. Marthe-Rose, la compagne de Delgrès, est là aussi avec son sabre.

Après quinze jours d'un siège ensanglanté, Richepance, qui a subi de nombreuses pertes sur ce terrain inhospitalier, commande de nouveaux renforts à Pointe-à-Pitre. De son côté, le chef des insurgés sait qu'il ne peut rester plus longtemps dans cette forteresse Saint-Charles où il s'est retranché avec ses 400 hommes ainsi que des volontaires paysans et nègres marrons. Une nuit, sur le coup de trois heures du matin, trompant la vigilance des assaillants épuisés, le groupe s'évanouit dans une épaisse végétation, leurs bruits de pas étouffés par le ruissellement d'une rivière proche.

Ignace prend la direction de Pointe-à-Pitre avec une centaine d'hommes. Sa mission : rameuter des forces pour repousser l'offensive française. Car à mesure que les gens apprennent que les Blancs veulent rétablir l'esclavage, des communes se soulèvent, des partisans cherchent à rejoindre les rebelles, d'autres tentent de harceler les renforts attendus en vue de retarder la jonction avec le camp des insurgés. L'aventure d'Ignace s'arrêtera le 25 mai 1802 dans les faubourgs de Pointe-à-Pitre. Pris au piège sur un lieu non protégé, il sera bombardé avec ses compagnons par la colonne française lancée à ses trousses. 675 cadavres d'hommes et de femmes réduits en charpie seront retirés de ce lieu de martyre et la tête d'Ignace exposée sur un piquet en place de la Victoire, tandis que 250 prisonniers seront publiquement passés par les armes.

Au bout de cinq jours d'attente, Delgrès, retranché dans un manoir fortifié du Matouba, dans la zone du volcan de la Soufrière, comprend que la stratégie d'Ignace a échoué. Richepance, informé de la mort du rebelle qui pouvait constituer une menace pour ses arrières, lance ses 1 800 soldats à l'assaut de la colline boisée occupée par les insurgés. Le chef des combattants de la liberté rassemble alors ses gens, peut-être cinq cents personnes, et demande à ceux qui souhaitent se retirer de le faire maintenant pour ne pas prendre de risques. Trois cents irréductibles lui font un rempart de leur corps. Il fait miner l'habitation et se porte avec un groupe d'hommes au devant de l'ennemi afin de ralentir sa marche. Une fusillade éclate, intense. Delgrès est blessé au genou. Les résistants seront bientôt cernés. Ils remontent au manoir. C'est là qu'ils attendront leurs ennemis pour un dernier face à face.

Dès que les Français apparaissent à la barrière de caféiers qui borde le domaine, ils sont accueillis par une grêlée de plombs. Tout autour de l'habitation, de pauvres Nègres se battent pour une cause qu'ils savent perdue. Juste pour leur dignité d'hommes et de femmes libres. Sous la terrasse, des barils ont été camouflés. Une traînée de poudre serpente discrètement jusqu'au rez-dechaussée du bâtiment, passe sous la lourde porte fermée et s'arrête en un petit monticule entre Delgrès et son aide de camp, assis sur un canapé. Ils ont chacun un réchaud allumé à leur côté. Les trois cents martyrs se tiennent la main, les femmes serrant leurs enfants tout contre elles. Une dernière clameur :« La mort plutôt que l'esclavage !», puis c'est le silence. Lorsque, ce 28 mai 1802 à trois heures et demie de l'après-midi, l'avant-garde française franchit enfin la demeure, baïonnettes en joue, une effroyable explosion retentit. Dans un grondement d'éruptions rougeoyantes, des corps blancs et noirs volettent dans les airs et retombent épars sur des décombres de murs, telles de grosses volailles démembrées.Sous les cadavres déchiquetés, Solitude, blessée, a miraculeusement survécu à l'hécatombe avec une poignée de résistants. Sa grossesse lui évite la corde, mais pour quelques mois seulement... Car la répression qui s'abat sur la population antillaise entraîne l'île dans un tourbillon sanglant. Pendant près d'un an, tous ceux qui ont sympathisé avec la rébellion sont impitoyablement traqués, condamnés par une commission militaire et mis à pourrir quarante-huit heures sur la potence de leur pendaison, fusillés par dizaines sur les plages, jetés vivants dans des bûchers en place publique. On estime à environ 10 000 le nombre de victimes de l'insurrection et de la répression, y compris les déportés et ceux qui furent exécutés pour avoir refusé de reprendre leur condition d'esclave.

Dans la même semaine, en effet, les citoyens noirs de Ia Guadeloupe redevenaient esclaves et étaient réincorporés dans biens de leurs anciens maîtres ou, si ces derniers n'étaient pas identifiés, revendus à des esclavagistes au profit des pouvoirs publics.

Le 11 juin 1802, la combattante Marthe-Rose, femme de Delgrès, est transportée au bourreau sur un brancard. S'étant fracturé la jambe lors de la fuite nocturne vers Matouba et ne pouvant marcher faute de soins, elle avait été retrouvée dans son refuge et condamnée à la pendaison. Le 19 novembre, c'est au tour de la mulâtresse Solitude de monter sur l'échafaud. Elle qui s'était battue pour la liberté laisse un enfant à l'esclavage : le nouveau-né dont elle a accouché la veille. La foule qui l'accompagne vers la potence est immense et silencieuse. Mais elle comprend tout dans leurs regards. Ne pas montrer même une larme furtive, de crainte d'être taxé de rebelle. Courber l'échine. Juste pour rester en vie et voir un jour la fin de tout ça. Ce sera en 1848. La deuxième abolition de l'esclavage.

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vendredi, 05 octobre 2007

Zovy : 1947, au cœur de l’insurrection malgache - René Radaody-Ralarosy - 2007

bibliotheca zovy

Pour le Madagascar la période qui commence le 29 mars 1947 pour se terminer en décembre 1948 a été l’une des périodes les plus importantes, mais aussi des plus terribles, de l’insurrection malgache contre le colonisateur français, insurrection qui a d’ailleurs été réprimée dans le sang donnant un nombre de victimes estimé aux alentours de 8000 à 12.000 personnes. L’indépendance ne sera obtenue que bien des années plus tard. Zovy ("qui vive" en malgache), titre du roman, était aussi le mot de passe utilisé par les insurgés nationalistes et indépendantistes auquel les membres du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache) devaient répondre Vorona ("oiseau" en malgache). L’écrivain René Radaody-Ralarosy est né en 1937 dans une famille tananarivienne francophile et deviendra plus tard élève à l’école militaire de Saint-Cyr où il côtoie les coloniaux. Mais plutôt que d’écrire un témoignage d’époque René Radaody-Ralarosy utilise la forme de la fiction pour nous raconter les événements de 1947 dont il a été témoin en inventant des personnages qui vont être acteurs actifs ou passifs des événements réels et tragiques de cette période. Ce très réussi croisement entre fiction et réalité facilite au lecteur la découverte de pan de l’histoire malgache. Son roman nous invite ainsi à découvrir cette terrible histoire se déroulant dans l’univers complexe de la colonie française du Madagascar avec ses colons et riches bourgeois français, ses légionnaires maghrébins, sénégalais et indochinois, les anciens combattants malgaches revenus de l’Afrique du Nord ou de l’Europe où ils ont combattu au côté de la France lors de la Seconde Guerre mondiale etc. Le but est de nous raconter l’insurrection de l’intérieur, et non pas comme une accumulation de faits historiques, en s’attachant à un certain nombre de personnages hauts en couleurs qui va vivre de multiples aventures à travers cette insurrection jusqu’à son malheureux dénouement. L’auteur réussit à parfaitement rendre les aspirations complexes et contradictoires des insurgés
Le style d’écriture est sobre et parfaitement adapté. La structure du roman n’est toutefois pas toujours réussie : tout chapitre est monté systématiquement comme une scène au théâtre où l’auteur commence par la mise en scène et s’ensuit un dialogue qui pousse jusqu’à la fin du chapitre. Certains passages sont de plus un peu longs.

Zovy : 1947. Au cœur de l’insurrection malgache est malgré quelques défauts un intéressant roman sur l’insurrection malgache de 1947 et sur la décolonisation en général.

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Extraits :

« Voilà Velo : avec un certain nombre de camarades, et sous le couvert du MDRM, nous nous préparons au combat. Toi qui viens des maquis d’Auvergne, je ne te rappellerai pas la nécessité du secret dans la clandestinité. Tout doit être cloisonné et personne ne doit connaître les autres groupes. Je te dirai seulement qu’un certain nombre de camarades de guerre avec ces civils se préparent. A Fianarantsoa même, des camarades détournent des armes et des munitions et mettent en place des caches dans les forêts alentour. Il en est de même à Tananarive et à Diego. D’autres camarades prennent en main la population. J’ai besoin de toi pour venir avec moi dans la région de Moramanga : il y aura tout à monter, recruter des troupes, prendre ne main la population, constituer des réserves de vivres, d’armes et de munitions, et tout cela dans la clandestinité, loin des regards de l’administration, des colons et du MDRM. «  (p.38).

« Dès que le chef d’escadron Germain apprit l’occupation d’Ambohimiadana, il s’y rendit, intégrant sa jeep dans un convoi de ravitaillement. Ambohimiadana se trouvait à une soixantaine de kilomètres de Tananarive et l’on y parvenait en longeant la rivière Sisaony. La route était très mauvaise, avec souvent des trous et des grosses pierres qui avaient été dénudées par la dernière saison des pluies. Ils mirent trois heures avant d’arriver. Ambohimiadana était un village bâti sur une hauteur, à 1500 mètres d’altitude, dominant une vallée rizicole, avec des collines plantées d’eucalyptus, et dès le coucher du soleil le froid vous mordait. Il était dommage, pensait Germain, que d’aussi beaux paysages soient gâchés par le spectacle de ces maisons incendiées. Accompagné d’un sous-officier malgache, il alla se présenter au colonel qui avait commandé l’opération. Le village continuait à brûler après que les maisons eurent été fouillées. Le colonel Gomez, vétéran de l’Armée d’Afrique et qui avait mené des tirailleurs algériens pendant toute la guerre, contemplait ce spectacle, appuyé sur une canne : - Voilà ce que nous sommes amenés à faire, dit-il à Germain, je n’aime pas beaucoup ça. Mes tirailleurs rechignent à la tâche et mettent beaucoup de mauvaise volonté. S’ils n’avaient pas tiré en l’air et reculé aux premiers accrochages, nous serions arrivés avec une journée d’avance et nous aurions pris au nid tout l’état-major de la rébellion du secteur. Ce baroud va sans doute donner des idées à mes tirailleurs une fois rentrés au pays et nous aurons les pires ennuis. «  (p.148)
Copyright: Editions Sépia

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jeudi, 04 octobre 2007

Exterminez toutes ces brutes ! (Utrota varenda jävel) - Sven Lindqvist - 1992

bibliotheca exterminez toutes ces brutes

"Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences."

Sven Lindqvist



Dans le roman Au cœur des ténébres (Heart of Darkness, 1899) l’écrivain Joseph Conrad fait écrire à son personnage le colon Kurtz en conclusion d ‘un rapport sur la mission civilisatrice de l’homme blanc en Afrique la phrase suivante « Exterminez toutes ces brutes ! ». Pourquoi Kurtz résume-t-il sa mission en de tels mots et que signifiaient ces mots pour Conrad et ses contemporains. C’est ce que cherche à découvrir via ce livre l’écrivain et voyageur Sven Lindvist. Il remonte le temps aux origines des massacres faits au nom de la civilisation en étudiant un certain nombre d’actes commis lors du colonialisme (dont principalement ceux du Congo Belge et de l’Empire britannique) pour arriver au génocide des juifs par les nazis. Les exemples son bien connus, même s’ils sont souvent volontairement oubliés, tels par exemple les massacres systématiques des Indiens des Amériques, celui des Tasmaniens par les Australiens, des Guanches sur les Iles Canaries en 1541, des Herero par les troupes allemandes à partir de 1890, lors de tueries organisées, et de l'enfermement en camps de concentration. L'exemplarité française n'est pas oubliée : Lindqvist rappelle à notre bon souvenir l'histoire de la colonne Voulet et Chanoine, qui traça un sillon de feu et de sang sur les bords du fleuve Niger. Le livre de Lindqvist est hanté d'un questionnement essentiel : animés par quelle raison les Européens ont-ils perpétré les catastrophes génocidaires que l'on connaît ? Lindqvist rassemble des témoignages de l’époque de Conrad, de scientifiques ou autres qui par les paroles donnent une justification quelque part à ces massacres, dont entre autres : Darwin et la sélection naturelle, dont les travaux sont réinterprétés en un Si les peuples indigènes, moins ou non développés, disparaissent, c'est en vertu d'une loi naturelle raciale qui voit l'extermination des non-européens, Lyell, Cuvier, … Il reprend également certaines œuvres de grands écrivains de l’époque dont H.G. Wells, important opposant aux massacres de l’époque, dont il cite La Guerre des Mondes (The War of the Worlds, 1898). A Linqvist de conclure qu’une part non négligeable de la pensée européenne baigne dans ces eaux racistes qui justifient les pires actes.
Mais ce voyage dans le temps s’accompagne d’un voyage bien réel à travers l’Afrique où Lindvist s’accompagne de son ordinateur et écrit petit à petit son livre. Car pour Lindvist la compréhension de tout cela ne peut que s’accompagner d’un voyage en Afrique pour enfin disparaître dans le désert et ainsi en quelque sorte refaire le voyage de Kurtz au fin fond de ces mondes hostiles.
Mais attention il ne s’agît ici certainement pas d’un travail académique (même si de nombreuses références sont donnés en fin de livre), mais plutôt d’une réflexion libre présentée sous une forme très agréable et écrit dans un style très soigné et vivant. Les 169 chapitres sont souvent courts, très compacts, et touchent directement.
Il est cependant à regretter que ce que Linqvist nous explique à l’aide de multiples exemples historiques se retrouve de façon certes moins explicative et moins détaillée mais bien plus puissante dans l’excellent roman Au cœur des ténèbres (Heart of Darkness, 1899) de Joseph Conrad qui est à la base de ce livre.

Un livre immense, très troublant et essentiel afin de comprendre les méfaits du colonialisme.

A noter que Sven Lindqvist, auteur de très nombreux livres dont assez peu sont traduits en français, a également écrit sur un sujet semblable Terra nullius (Terra nullius - en resa genom ingens land, 2005) qui retrace l'anéantissement des Aborigènes australiens.

Extrait :

Vers In Salah

1

Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences.

2

Le Tademaït, “le désert des déserts”, est la région la plus morte du Sahara. Pas la moindre trace de végétation.Toute vie est éteinte. Le sol est seulement recouvert de ce vernis du désert, noir et brillant, que la chaleur a arraché à la pierre.

Le bus de nuit, le seul qui circule entre El Golea et In Salah, prend, avec un peu de chance, sept heures de route. Pour trouver un siège, il faut se battre avec une douzaine de soldats en gros godillots qui ont appris à faire la queue à l’école de combat rapproché de l’armée algérienne, à Sidi Bel Abbes. Le passager qui porte sous le bras le cœur de la pensée occidentale stocké sur un vieux disque dur est clairement handicapé.

Au début de la route transversale, vers Timimoun, on sert de la soupe de patates chaude et du pain par un trou dans le mur. Puis l’asphalte défoncé prend fin et le bus continue à travers le désert.

C’est le rodéo garanti. Le bus se comporte comme un jeune pur-sang sauvage. Dans un concert de tremblements de vitres et de grincements d’amortisseurs, il saute, retombe et rebondit, transmettant chaque secousse au disque dur que je tiens sur les genoux ainsi qu’au tas de blocs de construction oscillants que forment les disques, mous, de ma colonne vertébrale. Quand il n’est plus supportable de rester assis, je m’accroche à la barre du toit ou je m’accroupis.

C’est exactement tout cela que j’ai craint. C’est cela que j’ai désiré.

La nuit est fantastique sous le clair de lune. Heure après heure, le désert blanc défile : pierre et sable, pierre et gravier, pierre et sable – le tout brillant comme la neige. Heure après heure. Il ne se passe rien, sauf quand un feu surgit dans l’obscurité, signalant à l’un des passagers de descendre, et de s’enfoncer droit dans le désert.

Le bruit de ses pas disparaît dans le sable. Il disparaît à son tour. Et nous disparaissons aussi dans les ténèbres blanches.

3

Le cœur de la pensée européenne ? Oui, il existe une phrase, une phrase simple et courte, qui résume l’histoire de notre continent, de notre humanité, de notre biosphère, de l’holocène à l’“Holocauste”.

Elle ne dit rien sur l’Europe en tant que foyer originel de l’humanisme, de la démocratie et du bien-être sur Terre. Elle ne dit rien sur ce dont nous tirons fierté à juste titre. Elle exprime seulement la vérité que nous préférons oublier.

J’ai étudié cette phrase pendant plusieurs années. J’ai réuni une quantité de documentation que je n’ai jamais pris le temps de dépouiller. J’aimerais disparaître dans ce désert où personne ne peut me joindre, où j’ai tout le temps possible. Disparaître et revenir seulement quand j’aurai compris ce que je sais déjà.

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Voir également:
- Terra Nullius (Terra Nullius - En resa genom ingens land) - Sven Lindqvist (2005), présentation et extrait

lundi, 27 août 2007

Les oiseaux de proie (Birds of Prey) - Wilbur Smith - 1997

bibliotheca les oiseaux de proieXVIIe siècle. La guerre fait rage entre le royaume d'Orange et celui de Sa majesté britannique. Au large de l'Afrique les corsaires britanniques harcèlent les riches navires de la République sur leur retour des Indes. L'un de ces corsaires, Sir Francis Courteney, s'empare en 1667 d'un galion hollandais et de sa précieuse cargaison faite d'épices en tout genre et aussi et surtout d'une grande quantité d'or. Cette prise est pour Courteney l'une de ses plus belles prises. Mais hélas à ce moment il ignore encore c'est que l'Empire britannique et la Hollande viennent tout juste de signer un traité de paix et que cette si glorieuse prise va être assimilée à un acte de piraterie qui lui vaudra une condamnation à mort. Sir Francis et son fils Hal, élevé dans le respect des valeurs chevaleresques et chrétiennes de l'ordre du Saint-Graal, parviennent à fuir avec leurs hommes au fin fond du continent africain, mais il leur faut dès lors affronter la félonie de Lord Cumbria, pirate avide et sans scrupules, la volonté de vengeance du colonel Schreuder, bouillant officier hollandais, les dangers de l'Afrique, continent alors pratiquement inexploré...

Wilbur Smith est un citoyen britannique ayant passé quasi toute sa vie en Afrique. Rien d'étonnant alors que la grande majorité de ses romans se déroulent en Afrique noire, un continent si propice à de multiples aventures. Dès lors Wilbur Smith s'impose petit à petit comme un véritable maître du roman d'aventures et aussi du roman historique.

Les oiseaux de proie est l'un de ces romans faisant partie du cycle de la famille Courteney, longue série de romans historiques dans lesquels des personnages d'une même famille reviennent continuellement. Il s'agît à la fois d'un roman historique sur la piraterie, d'exploration et d'aventures tout simplement. Les Courteney vont connaître ici de multiples aventures qui entraîneront le lecteur sur presque mille pages. Tous les ingrédients du bon roman de genre y sont: de l'action, du suspense, des émotions. Mais comme dans beaucoup de roimans de genre on retrouve aussi des personnages plutôt caricaturaux, d'un côté les gentils représentés par Hal et Francis, de l'autre de très méchants personnages représentés par les Hollandais, dont Schreuder, le gouverneur Van de Velde et Bowles entre autres. Les personnages, ainsi que leurs sentiments et psychologies, sont plutôt simplistes. le roman en devient un peu superficiel.
Hélas le lecteur constatera que ce long roman a été un peu écrit à la va-vite et l'affrontement final, pourtant attendu sur plusieurs centaines de pages, tourne court trop rapidement et laisse auprès du lecteur une certaine déception. il est également regrettable que le continent africain n'apparaisse pas de façon plus vivante et profonde dans un roman écrit par un auteur connaissant pourtant très bien ce continent.

Les oiseaux de proie est un bon roman de divertissement, un peu léger malgré son grand nombre de pages, et qui est à conseiller avant tout aux amateurs d'aventures et de voyages.

Le cycle de la famille Courteney et dont l'action se déroule principalement en Afrique du Sud comprend les romans suivants :
- Quand le lion a faim (When  the Lion Feeds, 1964)
- Coups de tonnerre (The Soind of Thunder, 1966)
- La piste du chacal (A Sparrow Falls, 1977)
- Les feux du désert (The Burning Shore, 1985)
- Le royaume des tempêtes (Power of the Sword , 1986)
- Le serpent vert (Rage, 1987)
- Le dernier safari (A Time to Die, 1989)
- La piste du renard (Golden Fox, 1990)

Les romans suivants font également partie du cycle de la famille Courteney mais l'action se déroule antérieurement aux romans listés précédemment :
- Les oiseaux de proie (Birds of Prey, 1997)
- Mousson (Monsoon, 1999)
- À l'Ouest de l'Horizon (Blue Horizon, 2003)
- The Triumph of the Sun (2005)



Extrait :

Bien que ce récit se déroule au milieu du XVIIe siècle, les galions et les caravelles sur lesquels naviguent mes personnages sont plus communément associés au XVIe siècle. Bien souvent, les navires du XVIIe siècle ressemblent beaucoup à ceux du siècle précédent, mais leurs noms sont en général moins familiers au lecteur, et j'ai donc utilisé ces termes mieux connus, quoique anachroniques, pour évoquer leur apparence. De même, dans un souci de clarté, j'ai simplifié la terminologie se rapportant aux armes à feu et, puisqu'il est couramment employé dans le langage parlé, utilisé à l'occasion le terme générique de « canon ».

1

Le garçon s'agrippa au rebord du nid-de-pie, nacelle de toile dans laquelle il se tenait accroupi à soixante pieds au-dessus du pont tandis que le navire envoyait vent devant et que le mât s'inclinait fortement. C'était une caravelle, baptisée Lady Edwina, en l'honneur de la mère du jeune homme, dont il se souvenait à peine.

Loin en contrebas, dans l'obscurité qui précède l'aube, il entendit les grosses couleuvrines cogner contre leurs cales et tirer avec un bruit mat sur leur brague. Lorsque le bateau vira, la coque gémit et vibra sous la poussée différente puis fila de nouveau vers l'ouest en plongeant dans la lame. Avec un vent arrière de sud-est, l'allure du navire s'était transformée, il était plus léger, plus agile, même avec des ris et trois pieds d'eau dans ses cales.

Hal Courteney était habitué à tout cela. Voilà soixante-cinq jours qu'il accueillait ainsi l'aube en tête de mât. De tous les hommes qui se trouvaient à bord, c'était lui qui avait la vue la plus perçante et on le postait là pour repérer d'éventuels voiliers dans les premières lueurs du jour. Il s'était même habitué au froid. Il rabattit sur ses oreilles son épais bonnet de laine. Le vent passait à travers son pourpoint de cuir mais il était insensible aux désagréments de ce genre. Il n'y prêta pas attention et plissa les yeux pour tenter de percer les ténèbres. « C'est aujourd'hui que nous allons rencontrer les Hollandais », pensa-t-il tout haut, et il sentit l'excitation et l'appréhension l'envahir.

Là-haut, les astres commençaient à pâlir, la promesse du jour nouveau emplissait le firmament. Tout en bas, il distinguait à présent les silhouettes sur le pont. Il reconnaissait Ned Tyler, le timonier, courbé sur la barre, attentif à garder le cap, et voyait son père, penché sur l'habitacle pour lire la nouvelle route, son visage sombre et émacié éclairé par la lanterne, les longues mèches de sa chevelure fouettées et emmêlées par le vent.

Il faisait maintenant suffisamment clair pour apercevoir la surface de la mer courir le long de la coque. Elle avait l'éclat dur et iridescent du charbon récemment extrait. À présent, il connaissait parfaitement cette mer du Sud, ce puissant courant qui suivait éternellement la côte est de l'Afrique, bleu, chaud, foisonnant de vie. Sous la houlette de son père, il l'avait étudiée et en savait la couleur, l'allure et le goût particuliers, chaque tourbillon, chaque mouvement.

Un jour, lui aussi porterait avec fierté le titre de chevalier nautonier de l'Ordre de Saint-Georges et du Saint-Graal. Comme son père, il serait un navigateur de l'Ordre. Son père était aussi déterminé que lui-même à ce qu'il le devienne et, à dix-sept ans, son but n'était déjà plus un rêve. Ce courant était la route maritime que devaient emprunter les Hollandais pour naviguer vers l'ouest et arriver en vue de cette côte mystérieuse encore cachée par la nuit. Tous ceux qui cherchaient à doubler le cap sauvage qui sépare l'océan Indien de l'Atlantique sud devaient passer par là.

C'est la raison pour laquelle Sir Francis Courteney, le père de Hal, le navigateur, avait choisi cette position, à 34° 25' de latitude sud, pour les attendre. Voilà soixante-cinq jours qu'ils louvoyaient inlassablement dans les parages, mais aujourd'hui, les Hollandais allaient peut-être enfin apparaître et, la bouche entrouverte, Hal s'efforçait de percer du regard le jour naissant. Sur tribord, à une encablure de la proue, assez haut dans le ciel pour accrocher les premiers rayons du soleil, il vit étinceler des ailes, un long vol de fous de Bassan venus de la terre, plastrons blancs comme neige, têtes noir et jaune. Il vit l'oiseau de tête rompre la formation en effectuant un virage descendant et tourner la tête pour regarder les eaux sombres. Il entraperçut le bouillonnement de l'océan et le miroitement des écailles au moment où le banc de poissons remontait vers la surface. Il regarda l'oiseau replier ses ailes et plonger vers la mer, ses congénères entamer leur piqué au même point et frapper l'eau dans une gerbe d'écume. L'impact des oiseaux et la lutte des anchois argentés dont ils se gavaient blanchissaient la surface. Hal détourna le regard et balaya l'horizon.

Il eut un coup au coeur en apercevant le scintillement d'une voile, un grand navire gréé carré, à une lieue seulement à l'est. Il inspira profondément et ouvrit la bouche pour héler le gaillard d'arrière avant de le reconnaître. C'était le Goéland de Moray, une frégate et non pas un indiaman hollandais. Le navire était très loin de sa position normale, ce qui avait trompé Hal.

Le Goéland de Moray était l'autre bâtiment principal de l'escadre qui formait le blocus. Son capitaine, le Busard, aurait dû se trouver hors de vue, sous la ligne d'horizon orientale. Hal se pencha par-dessus le bord du nid-de-pie et regarda le pont. Les poings sur les hanches, son père avait les yeux fixés sur lui.

Hal cria pour annoncer la présence du navire :

- Le Goéland à bâbord !

Le navigateur se détourna brusquement pour regarder vers l'est. Sir Francis repéra la forme du navire, noire sur le fond obscur du ciel et leva sa longue-vue. Hal devinait qu'il était en colère à la façon dont il tenait ses épaules, et à la manière avec laquelle il referma la lunette d'un coup sec et agita sa crinière noire. Avant la fin du jour, des mots seraient échangés entre les deux capitaines. Hal sourit intérieurement. La volonté de fer, la langue aiguisée, les poings et l'épée de Sir Francis frappaient de terreur ceux à qui il s'en prenait – même les autres chevaliers de l'Ordre lui vouaient un respect mêlé de crainte. Hal remerciait Dieu que, ce jour-là, l'irritation de son père soit tournée vers quelqu'un d'autre que lui.

Il regarda par-delà le Goéland de Moray et scruta l'horizon qui se dégageait rapidement avec la venue du jour. Hal n'avait nul besoin de longue-vue pour venir en aide à ses jeunes yeux – de plus, il n'y avait à bord qu'un seul de ces instruments coûteux. Il distingua les autres voiliers, à l'endroit exact où ils devaient être, minuscules taches pâles sur la mer sombre.

À quinze lieues de chaque côté du Lady Edwina, les deux pinasses conservaient leur position, éléments du filet que son père avait jeté pour prendre les Hollandais au piège.

Les pinasses étaient des bateaux non pontés, avec à bord une douzaine d'hommes armés jusqu'aux dents. Quand elles étaient devenues inutiles, on pouvait les démonter et les arrimer dans la cale du Lady Edwina. Sir Francis changeait régulièrement leurs équipes, car ni les hommes rudes du sud-ouest de l'Angleterre, ni les Gallois, ni les anciens esclaves plus rudes encore qui, à eux tous, formaient l'essentiel de son équipage ne pouvaient supporter bien longtemps les conditions de vie à bord de ces petites embarcations tout en restant prêts à combattre.

Lorsque le soleil se leva au-dessus de l'horizon, la lumière métallique du jour envahit le ciel. Hal baissa les yeux vers le chemin ardent qu'il laissait à la surface des eaux. Il perdit courage en ne voyant aucun voilier inconnu sur l'océan. Comme chaque matin depuis plus de deux mois, il n'y avait pas de Hollandais en vue.

Puis, il porta son regard vers la masse de terre tapie à l'horizon, aussi sombre et insondable qu'un grand sphinx de pierre. C'était le cap des Aiguilles, l'extrême pointe méridionale du continent africain.

« L'Afrique ! » Le simple fait de prononcer ce nom mystérieux lui donnait la chair de poule.

« L'Afrique ! » Le pays inexploré des dragons et autres créatures redoutables qui se nourrissent de chair humaine, et des sauvages à la peau sombre qui eux aussi mangent des hommes, se faisant des parures avec leurs os.

« L'Afrique ! » Le pays de l'or, de l'ivoire, des esclaves et d'autres trésors, qui tous attendaient un homme assez courageux pour aller les chercher au péril de sa vie. Hal se sentait à la fois intimidé et fasciné par le nom et ses promesses, la menace et le défi qu'il sous-entendait.

De longues heures durant, il avait attentivement étudié les cartes dans la cabine de son père, au lieu d'apprendre par coeur les tables astronomiques ou de décliner ses conjugaisons latines. Il avait examiné la vaste étendue de terres, emplie de dessins d'éléphants, de lions et de monstres, suivi les contours des montagnes de la Lune, des lacs et des fleuves blasonnés de noms tels que « Khoïkhoï », « Camdeboo », « Sofala » et « royaume du Prêtre-Jean ». Mais Hal savait par son père qu'aucun homme civilisé n'avait jamais pénétré à l'intérieur des terres et se demanda, comme il l'avait fait à maintes reprises, l'effet que cela ferait d'être le premier à s'y aventurer. Le Prêtre-Jean l'intriguait particulièrement. Ce souverain légendaire d'un vaste et puissant empire chrétien dans les profondeurs du continent africain hantait depuis des centaines d'années la mythologie européenne. S'agissait-il d'un individu ou d'une lignée impériale ?

La rêverie de Hal fut interrompue par des ordres criés depuis le gaillard d'arrière, à moitié emportés par le vent et le changement d'allure du navire qui modifiait son cap. Son père voulait intercepter le Goéland de Moray. Uniquement avec leurs huniers, et des ris sur toutes les autres voiles, les deux navires convergeaient à présent, tous deux fendant l'eau vers l'ouest, le cap de Bonne-Espérance et l'Atlantique. Ils avançaient paresseusement – car du fait d'un séjour prolongé dans ces eaux chaudes, leurs membrures étaient infestées de tarets. Aucun bateau ne pouvait survivre longtemps dans ces régions. Les tarets y devenaient gros comme le doigt et longs comme le bras. Ils foraient la coque si près les uns des autres qu'ils la laissaient criblée de trous. De la tête de mât, Hal entendait les pompes fonctionner dans les deux navires pour vider les sentines. Le bruit ne cessait jamais, tel le battement d'un coeur qui permettait de maintenir le vaisseau à flot. C'était là une raison supplémentaire de se mettre à la recherche des Hollandais : ils avaient besoin de changer de navire. Le Lady Edwina était peu à peu rongé sous leurs pieds. Lorsque les deux bâtiments arrivèrent à portée de voix, les équipages envahirent le gréement et s'alignèrent au bastingage pour échanger des paillardises.

Le nombre d'hommes embarqués sur chaque navire ne manquait jamais de stupéfier Hal chaque fois qu'il les voyait ainsi rassemblés. Le Lady Edwina jaugeait cent soixante-dix tonneaux, avec une longueur hors tout d'un peu plus de soixante-dix pieds seulement, mais il avait à son bord un équipage de cent trente hommes si l'on incluait ceux qui occupaient à ce moment-là les deux pinasses. Le Goéland n'était guère plus grand mais avec un équipage une fois et demie plus important.

Venir à bout d'un des énormes galions hollandais exigeait de tels effectifs. Sir Francis avait recueilli des renseignements des quatre coins de l'océan auprès des chevaliers de l'Ordre et il savait que cinq au moins de ces grands navires étaient encore en mer. Depuis le début de la saison, vingt et un galions de la Compagnie avaient doublé le cap et fait escale au minuscule poste de ravitaillement situé au pied de l'impressionnante Tafelberg, comme l'appelaient les Hollandais, la montagne de la Table, à l'extrême sud du continent, avant de prendre la route nord-ouest pour remonter l'Atlantique vers Amsterdam.

Ces cinq retardataires, encore disséminés à travers l'océan Indien, devaient doubler le cap avant que les alizés de sud-ouest ne retombent et que le fort vent de nord-ouest ne se lève, ce qui n'allait pas tarder.

Lorsque le Goéland de Moray ne s'adonnait pas à la guerre de course, Angus Cochran, comte de Cumbria, arrondissait sa bourse en pratiquant le commerce des esclaves sur les marchés de Zanzibar. Une fois que ces pauvres créatures étaient enchaînées aux anneaux fixés dans le pont de la longue et étroite cale, on ne pouvait les libérer avant que le navire n'arrive à quai au terme de son voyage vers les ports de l'Orient. Autrement dit, ceux qui succombaient au cours de la redoutable traversée des eaux tropicales de l'océan Indien pourrissaient avec les vivants dans l'espace restreint des entreponts. Les exhalaisons des cadavres en décomposition, mêlées aux remugles des déjections, dégageaient une puanteur qui signalait les négriers à plusieurs lieues sous le vent. Même une fois récurés, ils conservaient leur odeur caractéristique de transport d'esclaves.

Tandis que Le Goéland croisait au vent, l'équipage du Lady Edwina poussait des cris de dégoût en forçant la note.

- Par Dieu, il pue comme une bouse.

- Vous avez oublié de vous torcher, bande de vermines. On vous sent d'ici, hurla un marin en direction de la jolie petite frégate.

La réplique lancée depuis Le Goéland fit sourire Hal. Bien sûr, les allusions au fonctionnement intestinal étaient pour lui sans mystère, mais il ne saisissait pas grand-chose du reste, n'ayant jamais vu les parties de l'anatomie féminine qu'évoquaient les matelots avec force détails, et il ignorait quel pouvait en être l'usage, mais les entendre ainsi décrites excitait son imagination. Son amusement augmenta quand il songea à la fureur dans laquelle ces gaudrioles devaient plonger son père.

Sir Francis était un homme pieux pour qui le comportement plus ou moins religieux des hommes d'équipage influait sur la fortune des armes.

Il interdisait le jeu, le blasphème et la consommation d'alcools forts. Il dirigeait la prière deux fois par jour et exhortait ses marins à conserver un comportement aimable et digne pendant les escales – Hal n'ignorait cependant pas que ce conseil était rarement suivi. Sir Francis fronçait les sourcils d'un air sinistre en entendant ses hommes échanger des insultes avec ceux du Goéland, mais comme il ne pouvait faire donner le fouet à la moitié de l'équipage pour marquer sa désapprobation, il tint sa langue jusqu'au moment où il fut à portée de voix de la frégate.

En attendant, il avait envoyé son serviteur chercher sa longue cape dans sa cabine. Ce qu'il avait à dire au Busard était officiel et il devait se montrer revêtu des insignes de son rang. Quand l'homme revint, Sir Francis glissa la magnifique cape de velours sur ses épaules avant de lever son porte-voix.

- Bonjour, comte !

Le Busard vint au bastingage et le salua de la main. Sur son plaid, il portait une demi-armure qui miroitait dans la lumière du matin, mais il était nu-tête, barbe et cheveux roux en broussaille, ses boucles dansant dans le vent comme des flammes.

- Dieu vous garde, Frankie ! beugla-t-il en réponse, sa grosse voix couvrant sans difficulté le bruit du vent.

- Vous deviez garder le flanc est ! Pourquoi avez-vous abandonné votre poste ?

Sir Francis s'exprimait avec sécheresse du fait du vent et de la colère.

- Il ne me reste presque plus d'eau et je perds patience, répondit le Busard, les mains écartées en un geste d'excuse. Soixante-cinq jours, en voilà assez pour mes hommes et moi. Il y a des esclaves et de l'or sur la côte de Sofala, il suffit de se servir, ajouta-t-il avec son accent qui évoquait un coup de vent en Écosse.

- Votre mandat ne vous autorise pas à attaquer les navires portugais.

- Hollandais, Portugais ou Espagnols, répliqua Cumbria, leur or brille aussi joliment. Vous savez fort bien qu'il n'y a pas de paix qui tienne au-delà de la Ligne.

- C'est avec justesse que l'on vous a surnommé le Busard, car vous n'avez pas moins d'appétit que ce charognard ! gronda Sir Francis offusqué.

Cumbria avait cependant dit vrai : il n'y avait pas de paix au-delà de la ligne de démarcation. Un siècle et demi plus tôt, en vertu de la bulle papale Inter Coetera, la Ligne avait été tracée du pôle Nord au pôle Sud au milieu de l'Atlantique pour diviser le monde entre les sphères d'influence portugaise et espagnole. Comment espérer que les nations chrétiennes exclues de ce partage, en proie à l'envie et au ressentiment, respectent cette déclaration ? Spontanément, une autre doctrine avait vu le jour : « Pas de paix au-delà de la Ligne ! » C'était devenu le mot d'ordre des corsaires. Dans leur esprit, il s'appliquait à toutes les zones inexplorées des océans.

Dans les eaux septentrionales du continent, les actes de piraterie, la rapine et le meurtre – dont l'auteur était auparavant traqué par toutes les marines de l'Europe chrétienne et pendu à ses propres vergues – étaient pardonnés, voire approuvés lorsqu'ils étaient commis une fois la Ligne passée. Tout monarque engagé dans des conflits signait des lettres de marque qui convertissaient ses marchands en corsaires, leurs navires en bâtiments de guerre, et les envoyait en maraude sur les océans récemment découverts du globe en expansion.

La lettre de Sir Francis Courteney avait été signée par Edward Hyde, comte de Clarendon, grand chancelier d'Angleterre, au nom de Sa Majesté le roi Charles II. Elle l'autorisait à prendre en chasse les navires de la République hollandaise, contre laquelle l'Angleterre était en guerre.

- En abandonnant votre position, vous perdez votre droit de revendiquer votre part des prises, cria Francis, mais le Busard se détourna pour lancer des ordres à son homme de barre.

Il appela ensuite son cornemuseur qui se tenait prêt :

- Donnez une petite aubade à Sir Francis pour qu'il garde un souvenir de nous !

Les eaux portèrent jusqu'au Lady Edwina les accents émouvants de « Farewell to the Isles » tandis que, sur Le Goéland, les matelots grimpaient comme des singes dans les haubans et larguaient les ris. Ses huniers se gonflèrent. La grand-voile se remplit brusquement avec un fracas de coup de canon, la frégate gîta et fendit les flots avec ardeur, poussée par le vent de sudest. Tandis qu'elle s'éloignait rapidement, le Busard s'approcha du bastingage de poupe et sa voix s'éleva au-dessus du son aigu de la cornemuse et des gémissements du vent : « Puisse la paix de notre Seigneur Jésus vous protéger, mon révéré frère en chevalerie », voeu qui, dans la bouche du Busard, ressemblait fort à un blasphème.

Sa cape, divisée en quartiers par la croix pattée écarlate de l'Ordre, flottant sur ses larges épaules, Sir Francis le regarda partir.

Peu à peu, les acclamations ironiques et les plaisanteries grasses moururent au loin. L'humeur des hommes d'équipage ne tarda pas à s'assombrir lorsqu'ils se rendirent compte que leurs forces, déjà maigres, se trouvaient maintenant amputées de plus de la moitié. Ils étaient seuls désormais pour affronter les Hollandais, quels que puissent être leurs effectifs. Les marins agglutinés sur le pont et dans le gréement du Lady Edwina restaient silencieux et n'osaient se regarder.

Puis Sir Francis renversa la tête en arrière et se mit à rire :

- Ça en fera d'autant plus à se partager ! cria-t-il.

Tous rirent avec lui et poussèrent des acclamations pendant qu'il regagnait sa cabine dans le gaillard d'arrière. Hal resta une heure encore en tête de mât. Il se demandait combien de temps durerait cette humeur joyeuse, car leur ration d'eau avait été réduite à deux gobelets par jour. Bien que la terre et l'eau douce de ses rivières aient été à moins d'une demi-journée de navigation, Sir Francis n'avait pas voulu détacher ne serait-ce qu'une des pinasses pour remplir les barriques. Les Hollandais pouvaient apparaître d'une minute à l'autre, et il aurait alors besoin de tous ses hommes.

Un marin monta enfin prendre la relève à la vigie.

- Qu'est-ce qu'il y a à voir, petit ? demanda-t-il en se glissant dans le nid-de-pie à côté de Hal.

- Pas grand-chose, reconnut ce dernier en désignant les voiles minuscules des pinasses à l'horizon. Aucune ne donne le signal. Il faut guetter leur pavillon rouge – ça veut dire qu'ils ont l'ennemi en vue.

- Vous n'allez tout de même pas m'apprendre à péter ? grogna le matelot avec un sourire paternel, car tout l'équipage adorait le garçon.

Hal lui rendit son sourire.

- Vous n'avez en effet rien à apprendre sur ce chapitre, maître Simon. Je vous ai entendu vous servir du seau. Je préfère encore soutenir une bordée des Hollandais. Vous avez failli briser les membrures.

Simon partit d'un gros rire et donna un coup de poing dans l'épaule de Hal.

- Dépêchez-vous de ficher le camp, petit, avant que je vous apprenne à voler comme un albatros.

Hal entreprit de descendre le long des haubans. Au début, il se mouvait avec raideur, ses muscles ankylosés et refroidis par sa longue veille, mais il ne tarda pas à se réchauffer et poursuivit sa descente avec agilité.

Sur le pont, des matelots occupés à armer les pompes ou à raccommoder des voiles suspendirent leur geste un instant pour le regarder. Il était particulièrement robuste et large d'épaules pour son âge, et déjà aussi grand que son père. Il avait cependant encore la peau glabre et fraîche, le visage lisse et l'expression rayonnante des enfants. Ses cheveux noir de jais, retenus en catogan, dépassaient de son bonnet et brillaient dans la lumière du matin. Du fait de sa jeunesse, sa beauté avait conservé quelque chose de féminin, et après plus de quatre mois en mer – six depuis qu'ils n'avaient pas posé les yeux sur une femme –, certains marins le regardaient lascivement.

Il atteignit la barre de cacatois et, faisant fi de la sécurité procurée par le mât, se mit à courir sur la vergue avec l'aisance d'un funambule, à quarante pieds au-dessus du sillage laissé par l'étrave et du pont principal. Tous les yeux étaient à présent fixés sur lui. Rares étaient ceux qui auraient osé s'essayer à cet exploit.

— Il faut être jeune et stupide pour ce genre de bêtises, ronchonna Ned Tyler, mais il secoua la tête avec affection en se penchant contre la barre pour regarder. Mieux vaut que son père ne le prenne pas à faire un tour pareil.

Hal arriva au bout de l'espar et, sans s'arrêter, se lança sur le bras de vergue et glissa jusqu'à trois mètres du pont. De là, il se laissa tomber et atterrit avec légèreté sur ses pieds nus, les genoux fléchis.

Il se redressa, se tourna vers l'arrière et fronça les sourcils en entendant un cri inhumain. C'était un hurlement primitif, la menace de quelque grand prédateur.

Il ne resta qu'un instant cloué sur place puis se retourna d'instinct pour affronter l'assaut d'une haute silhouette. Il perçut le sifflement avant de voir le sabre et de baisser la tête. L'éclair de l'acier le manqua de peu et son agresseur rugit de nouveau.

(…)

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