mercredi, 04 janvier 2012

Les Tribulations d’un Chinois en Chine - Jules Verne - 1879

jules verne, litterature francaise, les tribulations d'un chinois en chine, chine romans d aventuresKin-Fo est un jeune chinois richissime. Tout lui sourit dans la vie : les affaires qui engendrent tant qu’il n’a guère besoin de travailler, et les amours sous les traits de la belle Lé-Ou qu’il s’apprête à épouser. Pourtant Kin-Fo n’est pas heureux. Il s’ennuie et tout l’indiffère.
Un jour, soudain, l’une des banques qui hébergeait les fortunes de Kin-Fo fait faillite, et voilà l’homme ruiné du jour au lendemain. Ne voulant pas imposer une vie de misère à sa future épouse, il décide de mettre un terme à ses jours après avoir souscrit une assurance-vie au bénéfice de sa fiancée. Ainsi aussi, espère-t-il, connaître au moins une fois dans sa vie une émotion, celle de sa propre disparition. Mais le suicide manque de piment à ses yeux. Il fait alors jurer à Wang, son ami et philosophe au passé trouble, de le tuer dans les deux mois. Wang accepte avec réticence, et disparaît laissant Kin-Fo seul dans l’attente de sa mort.
Quelques jours plus tard un revirement financier rend Kin-Fo à nouveau richissime. Il décide de profiter de cette aubaine pour profiter de la vie et épouser la belle Lé-Ou. Mais sa vie est sous contrat, il doit d’abord retrouver Wang pour tout annuler. C’est alors quer Kin-Fo comprend la valeur de la vie et s’ensuit une cavale de deux mois à travers la Chine toute entière pour mettre la main sur son futur assassin avant que celui-ci ne remplisse la promesse faite.

Il faut avoir connu le malheur, la peur et les soucis pour pouvoir connaître et apprécier le bonheur, tel peut se résumer facilement l’idée de base du roman Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Jules Verne, paru du 2 juillet au 7 août dans Le Temps  avant d’être publié en volume dès le 11 août, et qui s’avère être un véritable petit joyau des Voyages Extraordinaires. Evidemment Jules Verne n’a jamais mis les pieds en Chine et pourtant le récit marche à merveille, plein de rebondissements et haletant d’un bout à l’autre. Certaines considérations prêtent à énervement, mais en général c’est réussi.

Le roman a été très librement adapté en 1965 par Philippe de Broca avec l’acteur Jean-Paul Belmondo dans le rôle principal.


Les Tribulations d’un Chinois en Chine est un récit très divertissant emmenant son lecteur dans une Chine imaginée du XIXème siècle.

A découvrir !

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Extrait : premier chapitre

Où la personnalité et la nationalité des personnages se dégagent peu à peu.

« Il faut pourtant convenir que la vie a du bon ! s’écria un des convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en grignotant une racine de nénuphar au sucre.


- Et du mauvais aussi ! répondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant d’un délicat aileron de requin avait failli étrangler !

- Soyons philosophes ! dit alors un personnage plus âgé, dont le nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres, montées sur tiges de bois. Aujourd’hui, on risque de s’étrangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce nectar ! C’est la vie, après tout ! »

Et cela dit, cet épicurien, d’humeur accommodante, avala un verre d’un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s’échappait lentement d’une théière de métal.


« Quant à moi, reprit un quatrième convive, l’existence me paraît très acceptable, du moment qu’on ne fait rien et qu’on a le moyen de ne rien faire !


- Erreur ! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l’étude et le travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances, c’est chercher à se rendre heureux !…


- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien !


- N’est-ce pas le commencement de la sagesse ?


- Et quelle en est la fin ?


- La sagesse n’a pas de fin ! répondit philosophiquement l’homme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprême ! »


Ce fut alors que le premier convive s’adressa directement à l’amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c’est-à-dire la plus mauvaise place, ainsi que l’exigeaient les lois de la politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien dire toute cette dissertation inter pocula.


« Voyons ! Que pense notre hôte de ces divagations après boire ? Trouve-t-il aujourd’hui l’existence bonne ou mauvaise ? Est-il pour ou contre ? »


L’amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques ; il se contenta, pour toute réponse, d’avancer dédaigneusement les lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien.


« Peuh ! » fit-il.


C’est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C’est une « moue » articulée.


Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors d’arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son opinion. Il se défendit d’abord de répondre, et finit par affirmer que la vie n’avait ni bon ni mauvais. À son sens, c’était une « invention » assez insignifiante, peu réjouissante en somme !


« Voilà bien notre ami !

- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n’a encore troublé son repos !

- Et quand il est jeune !


- Jeune et bien portant !


- Bien portant et riche !


- Très riche !


- Plus que très riche !


- Trop riche peut-être ! »


Ces interpellations s’étaient croisées comme les pétards d’un feu d’artifice, sans même amener un sourire sur l’impassible physionomie de l’amphitryon. Il s’était contenté de hausser légèrement les épaules, en homme qui n’a jamais voulu feuilleter, fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n’en a pas même coupé les premières pages !


Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus, il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son esprit n’était pas sans culture, son intelligence s’élevait au-dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant d’autres pour être un des heureux de ce monde ! Pourquoi ne l’était-il pas ?


Pourquoi ?


La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un coryphée du chœur antique :


« Ami, dit-il, si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n’as jamais été malade… Je veux dire : tu n’as jamais été malheureux ! C’est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si le malheur ne l’a jamais touché, ne fût-ce qu’un instant ! »


Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein d’un champagne puisé aux meilleures marques :


« Je souhaite un peu d’ombre au soleil de notre hôte, dit-il, et quelques douleurs à sa vie ! »


Après quoi, il vida son verre tout d’un trait.


L’amphitryon fit un geste d’acquiescement, et retomba dans son apathie habituelle.


Où se tenait cette conversation ? Était-ce dans une salle à manger européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg ? Ces six convives devisaient-ils dans le salon d’un restaurant de l’ancien ou du nouveau monde ? Quels étaient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu d’un repas, sans avoir bu plus que de raison ?


En tout cas, ce n’étaient pas des Français, puisqu’ils ne parlaient pas politique !


Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement décoré. À travers le lacis des vitres bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête des baies s’enjolivait d’arabesques découpées, enrichies de sculptures variées, représentant des beautés célestes et terrestres, animaux ou végétaux d’une faune et d’une flore fantaisistes.


Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces à double biseau. Au plafond, une « punka » agitant ses ailes de percale peinte, rendait supportable la température ambiante.


La table, c’était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces d’argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier, ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux revers capitonnés de l’ameublement moderne.


Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs s’entremêlaient de lis et de chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d’or ou de jade, coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées, elles servaient ou desservaient d’une main, tandis que, de l’autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui ravivait les courants d’air déplacés par la punka du plafond.


Le repas n’avait rien laissé à désirer. Qu’imaginer de plus délicat que cette cuisine à la fois propre et savante ? Le Bignon de l’endroit, sachant qu’il s’adressait à des connaisseurs, s’était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dîner.


Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des œufs pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d’hirondelle aux œufs brouillés, des fricassées de « ging-seng », des ouïes d’esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des têtards d’eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de moineau et des yeux de mouton piqués d’une pointe d’ail, des ravioles au lait de noyaux d’abricots, des matelotes d’olothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines d’arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du « long-yen » à chair blanche, et du « li-chi » à pulpe pâle, châtaignes d’eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d’un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l’inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l’aide de petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance.


Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide parfumé, mais des serviettes imbibées d’eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction.


Ce n’était toutefois qu’un entr’acte dans le repas, une heure de far niente, dont la musique allait remplir les instants.


En effet, une troupe de chanteuses et d’instrumentistes entra dans le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste et décente. Mais quelle musique et quelle méthode ! Des miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité, s’élevant en notes aiguës jusqu’aux dernières limites de perception du sens auditif ! Quant aux instruments, violons dont les cordes s’enchevêtraient dans les fils de l’archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des chants et des chanteuses, qu’ils accompagnaient à grand fracas.


Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme de son répertoire. Sur un geste de l’amphitryon, qui lui laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau monde.


Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d’avance, se retira, non sans emporter force bravos dont elle alla faire encore une importante récolte dans les salons voisins.


Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour passer d’une table à une autre, - ce qu’ils firent non sans grandes cérémonies et compliments de toutes sortes.


Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre moine bouddhiste, debout sur son radeau légendaire. Chacun reçut aussi une pincée de thé, qu’il mit à infuser, sans sucre, dans l’eau bouillante que contenait sa tasse, et qu’il but presque aussitôt.


Quel thé ! Il n’était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui l’avait fourni, l’eût falsifié par le mélange malhonnête de feuilles étrangères, ni qu’il eût déjà subi une première infusion et ne fût plus bon qu’à balayer les tapis, ni qu’un préparateur indélicat l’eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse ! C’était le thé impérial dans toute sa pureté. C’étaient ces feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car l’arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir !


Un Européen n’aurait pas eu assez d’interjections laudatives pour célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites gorgées, sans s’extasier autrement, — en connaisseurs qui en avaient l’habitude.


C’est que ceux-ci, il faut le dire, n’en étaient plus à apprécier les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne société, richement vêtus de la « han-chaol » , légère chemisette, du « ma-coual », courte tunique, de la « haol », longue robe se boutonnant sur le côté ; ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brodé, l’éventail à la ceinture, ces aimables personnages étaient nés au pays même où l’arbre à thé donne une fois l’an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d’hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin, ils l’avaient savouré comme il le méritait pour la délicatesse de ses préparations ; mais son menu, qui eût étonné un étranger, n’était pas pour les surprendre.


En tout cas, ce à quoi ne s’attendaient ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur fit l’amphitryon, au moment où ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traités, ce jour-là, ils l’apprirent alors.


Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la dernière fois, l’indifférent, s’accoudant sur la table, les yeux perdus dans le vague, s’exprima en ces termes :


« Mes amis, écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être la monotonie ! Sera-ce un bien, sera-ce un mal ? l’avenir me l’apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner d’adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié, et…


- Et tu seras le plus heureux des hommes ! s’écria l’optimiste. Regarde ! Les pronostics sont pour toi ! »


En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant d’heureux présages qui ne pouvaient tromper !


Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne, destinée au rôle « d’élément nouveau », dont il avait fait choix, aucun n’eut l’indiscrétion de l’interroger à ce sujet.


Cependant, le philosophe n’avait pas mêlé sa voix au concert général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos, un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le complimenté.


Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l’épaule, et, d’une voix qui semblait moins calme que d’habitude :


« Suis-je donc trop vieux pour me marier ? lui demanda-t-il.


- Non.


- Trop jeune ?


- Pas davantage.


- Tu trouves que j’ai tort ?


- Peut-être !


- Celle que j’ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu’il faut pour me rendre heureux.


- Je le sais.


- Eh bien ?…


- C’est toi qui n’as pas tout ce qu’il faut pour l’être ! S’ennuyer seul dans la vie, c’est mauvais ! S’ennuyer à deux, c’est pire !


- Je ne serai donc jamais heureux ?…


- Non, tant que tu n’auras pas connu le malheur !


- Le malheur ne peut m’atteindre !


- Tant pis, car alors tu es incurable !


- Ah ! ces philosophes ! s’écria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories ! Ils en fabriquent de toute sorte ! Pure camelote, qui ne vaut rien à l’user ! Marie-toi, marie-toi, ami ! J’en ferais autant, si je n’avais fait vœu de ne jamais rien faire ! Marie-toi, et, comme disent nos poètes, puissent les deux phénix t’apparaître toujours tendrement unis ! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte !

- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l’épreuve du malheur ! »

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte ; puis, après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des autres.


À la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu exotique qui le composait, à l’habillement des convives, à leur manière de s’exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories, le lecteur a deviné qu’il s’agissait de Chinois, non de ces « Célestials » qui semblent avoir été décollés d’un paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du Céleste Empire, déjà « européennisés » par leurs études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les civilisés de l’Occident.


En effet, c’était dans le salon d’un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles, à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de l’inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci et Houal le lettré.


Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune, pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si poétiquement les heures de la nuit chinoise.

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Présente édition : Le Livre de Poche, 1 mars 1976, 340 pages

Voir également :
Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation
Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
Kéraban-le-Têtu - Jules Verne (1883), présentation et extrait
Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
- L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait
Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait

 

mardi, 03 janvier 2012

SAS, tome 190 : Ciudad Juarez - Gérard de Villiers - 2011

romans erotiques,sas,gerard de villiers,malko linge,litterature francaise,farcs,ciudad juarez,thrillers,romans d espionnage,mexiqueLe 4x4 aux glaces fumées surgit brutalement et pila à la hauteur de la voiture de Malko.

Les portières s'ouvrirent, crachant deux hommes, le visage dissimulé derrière des masques de "Halloween" avec de grandes bouches rigolardes aux lèvres rouge fluo.

En revanche, leurs riot-guns n'étaient pas des accessoires de carnaval.


A peine à terre, ils ouvrirent le feu sur Malko.


La ville de Ciudad Juarez au Mexique est certainement l’un des endroits les plus dangereux au monde. Un trafic intense de cocaïne y passe tous les ans pour traverser la frontière avec les Etats-Unis , deux cartels maffieux y livrent une lutte à mort pour s’emparer du marché, la police locale est totalement corrompue et la fédérale ne sait s’y prendre… bref à lieu à éviter !
Mais si on y arrive à transiter des drogues, pourquoi pas autre chose. Ainsi la DEA, l’agence américaine qui lutte contre le trafic de drogue, apprend que le cartel de Juarez, mandaté par les FARCS colombiens, eux-mêmes mandatés par le Hezbollah, a accepté de faire passer clandestinement la frontière à cinq Libanais qui veulent venger la mort de Bin Laden e, commettant plusieurs attentats suicides sur le sol américain. La CIA est immédiatement prévenue. Mais comment intervenir dans cette ville qui ne connaît plus aucune loi ?
Un seul homme saura venir à bout de tout cela : Malko Linge.
Mais même pour ce surhomme des services secrets découvrir et neutraliser cinq Libanais dans une ville pleine de sicarios qui cherchent à lui faire la peau, n’est pas qi facile. Surtout que les Farcs font venir de colombien l’un des plus grands tueurs que l’Amérique latine n’ait jamais connu.

Numéro 190 de cette vaste série de littérature de gare qu’est SAS ce tome-ci a l’originalité de nous faire découvrir la ville la plus meurtrière au monde qu’est Ciudad Juarez. On pouvait s’attendre à une intrigue quelque peu différente de celle des autres numéros, cette ville mexicaine n’étant guère réputée pour ses affaires d’espionnage ou de terrorisme, mais rien n’y fait, Gérard de Villiers réussit à y insérer cinq terroristes en transit pour se faire exploser aux Etats-Unis.
Comme c’est le cas pour la plupart des aventures de Malko Linge, le lecteur découvre cette ville dangereuse comme s’il y était. C’est bien documenté, très réaliste, même si l’on aurait pu s’attendre à plus encore. Plus de violence, plus de sexe… il s’agît de Ciudad Juarez tout de même ! h élas que ce soit pour l’auteur,  tout comme pour son héros, la forme n’y est pas vraiment. On sent tout ce beau monde quelque peu fatigué.

 Bref, SAS, tome 190 : Ciudad Juarez de Gérard de Villiers n’est certainement pas le volume le plus palpitant de la série. Tout y est tout de même  pour plaire aux amateurs des aventures de ce célèbre agent secret.

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Présente édition : éditions Gérard de Villiers, 1 juin 2011, 306 pages

 Voir également :
SAS, tome 83 : Coup d'état au Yémen - Gérard de Villiers (1985), présentation
SAS, tome 84 : Le plan Nasser - Gérard de Villiers (1986), présentation
SAS, tome 85 : Embrouilles à Panama – Gérard de Villiers (1987), présentation
SAS, tome 107 : Alerte Plutonium - Gérard de Villiers (1992), présentation
SAS, tome 176 : Le printemps de Tbilissi - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 177 : Pirates ! - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 178 : La Bataille des S-300 [1] - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 179 : La Bataille des S-300 [2] - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 180 : Le piège de Bangkok - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 181 : La Liste Hariri - Gérard de Villiers (2010), présentation

SAS, tome 182 : La filière suisse - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tomes 183 et 184 : Renegade - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tome 185 : Féroce Guinée - Gérard de Villiers (2010), présentation
- SAS, tome 186 : Le Maître des Hirondelles - Gérard de Villiers (2011), présentation
- SAS, tome 187 : Bienvenue à Nouakchott - Gérard de Villiers (2011), présentation
- SAS, tome 188 : Rouge Dragon [1] - Gérard de Villiers (2011), présentation
- SAS, tome 189 : Rouge Dragon [2] - Gérard de Villiers (2011), présentation
- SAS, tome 191 : Les fous de Benghazi - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 1 , version BD : Pacte avec le Diable (2006), présentation et extraits
- SAS, tome 2, version BD : Le sabre de Bin-Laden (2006), présentation et extrait

lundi, 02 janvier 2012

1Q84, Livre 1 : Avril-Juin - Haruki Murakami – 2009

haruki murakami, litterature japonaise, 1984, 1Q84, fantastiqueTokyo, avril 1984. Aomamé, 29 ans, mène une vie très solitaire. Elle donne des cours d’arts martiauxdans un centre sportif et de temps à autre elle exerce la profession de tueuse à gages, remplissant des contrats engagés par une riche vieille dame qui cherche à éliminer des hommes qui se sont rendus responsables de graves violences conjugales sans jamais en porter de quelconques suites judiciaires. Et Aomamé est plutôt douée dans ce métier. Mais un jour alors qu’elle partexécuter un contrat, une drôle d’impression l’assaille, un peu comme si, peu avant son meurtre, le monde l’environnant aurait subtilement changé. Rien de bien spectaculaire, juste des détails… et pourtant Aomamé sent bien quelque chose cloche.
Pendant ce temps Tengo, un jeune homme solitaire de 29 ans également, enseigne les maths et s'essaie au roman à ses heures perdues. D’ailleurs il œuvre de temps à autre en tant que nègre pour une maison d’édition.
Chargé de sélectionner des manuscrits en vue du prix des Nouveaux Auteurs, il tombe sous le charme de "La Chrysalide de l'air", roman fantastique écrit par une jeune fille de 17 ans.
Son éditeur, séduit par l'histoire mais nettement moins par sa mise en forme, charge Tengo de ré-écrire le manuscrit.
Le jeune homme rencontre alors Fukaéri, l'auteure dudit roman qui provoque en lui un curieux trouble. Cette fille est simplement étrange, elle ne semble pas avoir écrit ce roman, ni même en étre capable, et pourtant, cette histoire fantastique, elle semble l’avoir réellement vécue.
Aomamé et Tengo, que rien ne semble relier alors que leurs destins vont vite s’avérer être inextricablement liés, voient peu à peu en cet avril 1984 tout leur monde basculer vers quelque chose d’autre, vers l’an 1Q84, un lieu et temps inconnu à la fois dangereux et envoûtant…

Le roman en trois volumes 1Q84 du japonais Haruki Murakami a été, dès sa sortie au Japon en 2009, un véritable phénomène de librairie, battant coup sur coup tous les records de vente tout en rencontrant un véritable succès critique. A l’origine deux volumes étaient parus en 2009, le troisième en 2010, et c’est en 2011 que paraissent en français les deux premiers dans l’attente du dernier pour 2012.

Pourquoi 1Q84 : référence au 1984 de George Orwell ? Certainement un peu. En japonais la lettre Q se prononce "kyu", comme le chiffre 9... Et ce sont ces deux mondes 1984 et 1Q84 qui vont vivre en parallèle, le deuxième semblable au premier avec pourtant un décalage subtil.
Le lecteur est vite entraîné dans cette histoire étrange, aux allures de fantastique sans pour autant entrer dans le genre, à la suite de personnages très attachants. Ce premier tome ne divulgue encore que bien peu de choses sur l’intrigue, mais qu’importe, tout y est pour se retrouver irrésistiblement attiré par sa suite.


1Q84
de Haruki Murakaami est un roman passionnant, envoûtant même, qui n’annonce que le meilleur pour ce qui risque d’être une trilogie du meilleur niveau.

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Extrait : les premières pages

La radio du taxi diffusait une émission de musique classique en stéréo. C'était la Sinfonietta de Janacek. Etait-ce un morceau approprié quand on est coincé dans des embouteillages ? Ce serait trop dire. D'ailleurs, le chauffeur lui-même ne semblait pas y prêter une oreille attentive. L'homme, d'un âge moyen, se contentait de contempler l'alignement sans fin des voitures devant lui, la bouche serrée, tel un vieux marin aguerri, debout à la proue de son bateau, appliqué à déchiffrer quelque sinistre pressentiment dans la jonction des courants marins. Aomamé, profondément enfoncée dans le siège arrière du véhicule, écoutait, les yeux mi-clos.


Combien y aurait-il d'auditeurs, à l'écoute des premières mesures de la Sinfonietta de Janacek, qui reconnaîtraient immédiatement ce morceau ? Disons : entre "très peu" et "presque aucun". Mais Aomamé, elle, pour une raison ou une autre, en était capable.


Janacek avait composé cette courte symphonie en 1926. Le thème principal avait été conçu à l'origine pour une fanfare à l'occasion d'une rencontre sportive. Aomamé imaginait la Tchécoslovaquie de 1926. Après la Première Guerre mondiale, le pays s'était enfin libéré de la très longue domination des Habsbourg, les gens buvaient de la bière Pilsner dans les cafés, ils fabriquaient des mitrailleuses efficaces et raffinées, ils goûtaient la paix passagère qui visitait l'Europe centrale. Franz Kafka, encore méconnu, avait disparu deux ans auparavant. Bientôt apparaîtrait Hitler, qui ne ferait qu'une bouchée de ce joli petit pays. Mais, en ce temps-là, tout le monde ignorait que des événements aussi terribles allaient advenir. Ce que l'Histoire enseigne de plus important aux hommes pourrait se formuler ainsi : "A l'époque, personne ne savait ce qui allait arriver."


En écoutant cette musique, Aomamé imaginait les vents qui balayaient sans obstacle les plaines de Bohême et laissait ses pensées vagabonder sur l'Histoire.


1926, c'était la mort de l'empereur Taishô, le commencement d'une ère nouvelle, l'ère Shôwa. Au Japon aussi, ce serait le début d'une époque sombre et terrible. Le modernisme et la démocratie avaient joué leur bref intermède. Celui-ci achevé, le fascisme imposerait sa loi.


L'histoire, comme le sport, était ce qui intéressait le plus Aomamé. Elle ne se lassait pas de lire de nombreux ouvrages historiques, alors qu'elle n'était guère portée sur les romans. En matière d'histoire, elle aimait avant tout que tous les événements soient bien reliés à une chronologie et à un lieu précis. Elle n'avait aucune difficulté à se souvenir des dates. Même quand elle ne l'avait pas apprise par coeur, la chronologie se dessinait automatiquement, du moment qu'elle avait saisi la cohésion d'ensemble des divers événements. Au collège et au lycée, Aomamé avait toujours les meilleures notes de la classe aux contrôles d'histoire, et elle trouvait étrange qu'un élève ait du mal à retenir la succession des dates, alors que c'était si facile d'y parvenir.


Aomamé était son vrai nom. Son grand-père paternel était originaire de la préfecture de Fukushima et là-bas, dans des petites villes ou villages des montagnes, un certain nombre de personnes portaient réellement ce nom d'"Aomamé" - haricots de soja verts. Elle-même ne s'était jamais rendue dans cette région. Avant sa naissance, son père avait rompu avec sa famille. Il en allait de même avec sa lignée maternelle. Par conséquent, Aomamé n'avait jamais rencontré un seul de ses grands-parents. Elle n'avait pour ainsi dire pas voyagé, mais, en de rares occasions, elle avait consulté l'annuaire téléphonique de son hôtel pour chercher si des gens portaient ce patronyme. Jamais elle n'en avait trouvé nulle part, dans aucune ville, grande ou petite. Elle avait chaque fois l'impression d'être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan.


Donner son nom était pénible. Dès qu'elle l'avait prononcé, son interlocuteur prenait un air surpris ou la considérait d'un oeil embarrassé. Mademoiselle Aomamé ? Oui, c'est bien ça. Et mon nom s'écrit A-o-m-a-m-é, comme les haricots de soja, bleu-vert, oui. Quand elle avait travaillé dans une entreprise et qu'elle avait dû avoir des cartes de visite, les tracasseries avaient été d'autant plus nombreuses. L'autre regardait longuement, d'un oeil méfiant, la carte qu'elle lui tendait. Comme si elle lui avait fait lire une lettre maléfique à brûle-pourpoint. Lorsqu'elle se présentait au téléphone, il y avait même des rires étouffés. Dans la salle d'attente de la mairie ou de l'hôpital, dès que son nom était appelé, les gens levaient le nez pour la regarder. Quelle tête pouvait bien avoir quelqu'un affublé d'un nom pareil ?


Parfois, les gens se trompaient et l'appelaient "Edamamé" - haricots de soja encore verts - ou même "Soramamé" - fèves. Chaque fois, elle rectifiait. "Non, ce n'est pas Edamamé (ou Soramamé). Bien sûr, ces noms se ressemblent..." Et la personne de s'excuser avec un petit rire. "Voyez-vous, c'est un nom tellement rare..." En trente ans, combien de fois lui avait-il fallu entendre la même chose ? Combien de plaisanteries stupides ?


Si je n'étais pas née avec un nom pareil, peut-être ma vie aurait-elle pris un tour différent. Si je m'étais appelée "Satô" ou "Tanaka" ou encore "Suzuki", un patronyme bien banal, j'aurais peut-être eu une existence plus tranquille et regardé les autres d'un oeil plus tolérant. Possible.


Aomamé, les yeux clos, écoutait la musique avec attention. Elle se laissait envahir par les belles vibrations produites par l'unisson des bois. Brusquement, quelque chose la frappa. La qualité de la musique était trop bonne pour une radio de taxi. Même à faible volume, le son était profond et les harmoniques clairement restitués. Elle ouvrit les yeux, se redressa et examina la stéréo encastrée dans le tableau de bord. L'appareil était tout noir, élégant et brillant. Elle ne pouvait voir le nom du fabricant mais comprenait bien que c'était un modèle de prix, avec ses multiples réglages et son affichage numérique vert en façade. Sans doute un appareil de première qualité. Pour un taxi ordinaire appartenant à une compagnie, une aussi belle installation stéréo, c'était étonnant.


Aomamé examina l'intérieur de la voiture plus attentivement. Elle n'y avait pas vraiment prêté attention en montant, car elle était absorbée dans ses pensées, mais avec un examen plus minutieux elle voyait bien que ce n'était pas un taxi ordinaire. La qualité de l'équipement intérieur était remarquable, le confort des sièges parfait. Et surtout, le calme régnait dans l'habitacle. La voiture semblait être équipée d'un dispositif antibruit, et le vacarme extérieur ne pénétrait pratiquement pas à l'intérieur. Comme dans un studio insonorisé. Peut-être s'agissait-il d'un taxi indépendant ? Il existait parmi eux des chauffeurs qui dépensaient sans compter afin d'améliorer leur véhicule. Elle chercha de l'oeil la plaque d'enregistrement, en vain. Il n'avait cependant pas l'air d'être un clandestin, sans permis. Il y avait bien un compteur qui calculait précisément le prix de la course. Il indiquait alors 2 150 yens. Mais on ne voyait nulle part de plaque portant le nom du chauffeur.


"C'est une belle voiture ! Très silencieuse, dit Aomamé dans le dos du chauffeur. Qu'est-ce que c'est, comme marque ?


- Une Toyota Crown Royal Saloon, répondit l'homme d'un ton laconique.


- On entend bien la musique.


- C'est une voiture silencieuse. C'est pour cette raison que je l'ai choisie. Et pour ce qui est de l'insonorisation, les Toyota sont parmi les meilleures au monde."


Aomamé approuva et se renfonça dans son siège. La façon de parler du chauffeur l'intriguait. Comme s'il laissait entendre que des paroles importantes n'avaient pas été dites. Par exemple, qu'il n'avait rien à critiquer sur l'isolation sonore des Toyota, certes, mais qu'il y avait un problème à propos de quelque chose. Voilà, par exemple. Et puis, une fois qu'il avait fini de parler, subsistait un petit bloc de silence lourd de sens. Dans l'espace étroit de la voiture se découpait nettement comme un nuage miniature imaginaire. Qui provoquait chez Aomamé une certaine inquiétude.


"Vraiment silencieuse, reprit-elle comme pour chasser ce petit nuage. En plus, votre installation stéréo est de première qualité.


- Quand je l'ai achetée, j'ai jugé que c'était indispensable, répondit le chauffeur sur le ton d'un officier d'état-major retraité qui veut expliquer une opération militaire du passé. Je passe énormément de temps dans ma voiture, je voulais entendre des sons aussi bons que possible, et en outre..."


Aomamé attendit la suite. Il n'y eut pas de suite. Elle ferma de nouveau les yeux et se concentra sur la musique. Aomamé ne savait pas quelle sorte d'homme était Janacek. En tout état de cause, il n'avait vraisemblablement pas imaginé que des hommes de 1984 auraient écouté sa musique dans une voiture parfaitement silencieuse, une Toyota Crown Royal Saloon, coincée dans de terribles embouteillages sur une autoroute urbaine de Tokyo.


Mais pourquoi, se demandait Aomamé, perplexe, ai-je su immédiatement qu'il s'agissait de la Sinfonietta de Janacek ? Et aussi pourquoi est-ce que je savais que ce morceau avait été écrit en 1926 ?


Elle n'était pas spécialement fan de musique classique. N'avait pas non plus de souvenirs personnels sur Janacek. Pourtant, à l'instant où elle avait entendu une simple mesure du morceau, ces diverses données s'étaient inscrites comme un flash dans sa tête. Comme une nuée d'oiseaux qui auraient fait irruption dans une chambre par une fenêtre ouverte. En outre, cette musique laissait à Aomamé une curieuse impression de "tordu". Non pas de douloureux ou de déplaisant. Elle ressentait seulement que tous les constituants de son corps s'étaient comme retournés et tordus. Aomamé n'en comprenait pas la raison. Serait-ce cette Sinfonietta qui provoque en moi cette sensation incompréhensible ?


"Janacek", prononça Aomamé presque sans s'en rendre compte. Puis elle pensa qu'elle aurait mieux fait de s'abstenir.


"Pardon ?


- Janácek. L'homme qui a composé cette musique.


- Je ne savais pas.


- Un compositeur tchèque.


- Ah..., fit l'homme d'un ton admiratif.


- Vous êtes indépendant ? demanda Aomamé, pour changer de sujet.


- Oui", répondit le chauffeur. Puis il laissa un silence. "Je travaille en indépendant. C'est ma deuxième voiture.


- Les sièges sont très confortables.


- Je vous remercie. Au fait, madame, dit le chauffeur en tournant légèrement la tête vers Aomamé. Est-ce que vous êtes pressée ?


- On m'attend à Shibuya. C'est pourquoi je vous ai demandé de prendre la voie express.


- A quelle heure est votre rendez-vous ?


- A quatre heures et demie.


- Il est quatre heures moins le quart. Je pense que vous n'y serez pas.


- Les embouteillages vont continuer ?


- Il doit y avoir un gros accident plus loin. Ce ne sont pas des bouchons ordinaires. Ça n'avance presque pas depuis un bon moment."


Pourquoi ce chauffeur n'écoute-t-il pas les informations sur le trafic à la radio ? se demanda Aomamé, étonnée. Voie express totalement bloquée en raison d'embouteillages monstres. D'habitude, les chauffeurs de taxi recherchent les fréquences réservées à ces bulletins.


"Vous comprenez ce qui se passe sans même écouter la radio ?


- Ça ne sert à rien, les infos trafic, dit le chauffeur, d'une voix atone. Ces trucs, c'est à moitié faux. La régie du réseau routier ne diffuse que ce qui lui convient. Ici et maintenant, avec mes yeux, avec ma tête, je comprends qu'il se passe vraiment quelque chose.


- Et donc, selon vous, ces embouteillages ne vont pas se dissiper facilement ?


- Sûrement pas, confirma tranquillement le chauffeur en hochant la tête. Je vous le garantis. Une fois qu'elle est bouchée comme ça, la voie express, c'est l'enfer. Votre rendez-vous, c'est pour une affaire importante ?"


Aomamé réfléchit.


"Oui. Très. Je dois rencontrer un client.


- C'est ennuyeux. Je suis désolé mais vous n'y serez sûrement pas à temps."


Sur ces mots, le chauffeur secoua légèrement la tête à plusieurs reprises, comme s'il voulait soulager une courbature. Les rides de sa nuque bougeaient à la manière d'un animal préhistorique. A cette vue, Aomamé se souvint brusquement de l'objet pointu et aiguisé placé au fond de son sac en bandoulière. Ses paumes étaient moites de sueur.


"Bon, qu'est-ce que vous me proposez ?


- Rien. On ne peut rien faire avant la prochaine sortie. La voie express, ce n'est pas une route ordinaire, on ne peut pas descendre le plus près possible d'une gare pour prendre le train.


- La prochaine sortie ?


- C'est Ikejiri, mais si ça se trouve, on n'y arrivera pas avant le coucher du soleil."


Pas avant le coucher du soleil ? Aomamé s'imagina enfermée dans ce taxi jusqu'au crépuscule. La musique de Janacek continuait. Les cordes qui jouaient en sourdine ressortaient à présent au premier plan, comme pour atténuer l'émotion croissante d'Aomamé. La sensation de distorsion qu'elle avait éprouvée depuis un moment avait sensiblement disparu. Qu'est-ce que ç'avait donc été ?


Aomamé avait arrêté ce taxi non loin de Kinuta, et la voiture roulait depuis Yôga sur la voie express n° 3. Au début, le flot des voitures s'écoulait tranquillement. Mais, un peu avant Sangenjaya, les embouteillages avaient brusquement commencé. Ensuite, la circulation avait été presque bloquée. Dans le sens Tokyo banlieue, on circulait normalement. Mais le sens inverse était affreusement embouteillé. D'ordinaire, à un peu plus de trois heures de l'après-midi, il n'y avait pas de bouchons sur la voie express n° 3 dans ce sens. C'est pourquoi Aomamé avait indiqué au chauffeur de l'emprunter.


"Je ne vous compterai pas le temps passé sur la voie express, dit le chauffeur en regardant dans le rétroviseur. Ne vous faites pas de souci pour ça. Mais, dites-moi, c'est embêtant si vous êtes en retard à votre rendez-vous ?


- Bien sûr, ce serait ennuyeux ! Mais on dirait qu'il n'y a rien à faire, non ?"


Le chauffeur regarda de nouveau brièvement Aomamé dans le rétro. Il portait des lunettes de soleil légèrement teintées. A cause de la lumière, Aomamé ne pouvait voir son expression.

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Présente édition : traduit du japonais par Hélène Morita, éditions Belfond, 25 août 2011, 533 pages

Voir également :
- Après le tremblement de terre (Kami no kodomo-tachi wa mina odoru) - Haruki Murakami (2000), présentation
- 1Q84, Livre 2 : Juillet-Septembre - Haruki Murakami (2009), présentation

 
 
 
 
 
 
 
 
 

2012 - Nouvelle année

2012

Une nouvelle année s'annonce avec sa rentrée littéraire hivernale. Et donc je souhaite à mon tour et à tous mes meilleurs voeux.

Ce blog entre maintenant dans sa huitième année, il avait débuté en 2005, et sera cette année très largement alimenté, ce qui était bien moins le cas ces derniers mois.

Beaucoup de lectures m'attendent, et je les espère toutes passionnantes.

12:26 Écrit par Marc dans Divers | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : 2012 | |  Facebook | |  Imprimer | |

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