mercredi, 05 mars 2008

Acide sulfurique - Amélie Nothomb - 2005

bibliotheca acide sulfurique

La téléréalité ne connaît plus de limites : dernière émission en date : Concentration. Le principe : on kidnappe des gens afin de les placer dans un camp et on recrute des kapos pour les faire souffrir ; et tout cela est bien évidemment filmé et diffusé en direct sur les ondes. Alors que le monde entier condamne de façon unanime la cruauté de cette émission, personne ne peut résister et l’audimat bat très vite des records inimaginables.
Pannonique, une étudiante à la beauté stupéfiante, fait partie des victimes de ce jeu. Un jour elle est kidnappée et se retrouve sous le nom de CKZ 114 à l’intérieur de ce camp de concentration. Très vite elle devient la cible préférée de Zdena, une chômeuse paumée devenue la kapo pour gagner de l’importance et de l’estime qui lui font cruellement défaut dans la vraie vie. Pour Zdena, Pannonique représente en quelque sorte un double inversé, et elle se met à la haïr tout autant qu’à l’aimer. Il se livre alors aux yeux des téléspectateurs ébahis le combat entre le bien et le mal, la victime et le bourreau … la belle et la bête.
Mais tout change lorsque les organisateurs décident, suite à une stagnation de l’audience, de faire voter le public pour désigner les prisonniers à abattre. Plus personne en s’abstient de regarder l’émission, et pour Pannonique, sa vie est définitivement en péril.

Acide sulfurique est le quatorzième roman de l’écrivaine belge Amélie Nothomb, un certes gros succès en librairie lors de sa parution, mais aussi le roman le plus controversé de l’auteure. La raison en est cette immense caricature, outrée à souhait, de la télévision poubelle tel qu’on la retrouve de plus en plus sur nos écrans. Et pour Amélie Nothomb la caricature passe cette fable futuriste dans laquelle est organisée un jeu de télé réalité où l'on extermine les candidats comme dans un camp nazi. Les références à la déportation des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale sont omniprésentes. Et l’écrivaine y va fort en détournant tout cela en un lugubre show télévisé ! Le roman se veut ouvertement choquant et polémique, et il faut dire qu’Amélie Nothomb réussit parfaitement son exercice. Le roman prend des la première page. Tout en suivant le parcours des deux héroïnes que sont Pannonique et Zenda, le lecteur apprend également l’évolution et l’impact de l’émission à l’extérieur du camp de concentration, ce qui permet de bien comprendre la dérive morale de la société en se posant la question de jusqu’où tout cela peut-il bien aller. Amélie Nothomb va loin dans ses idées, peut-être trop loin même pour certains lecteurs qui n’y verront qu’une succession de cruautés et de monstruosités qui risquent de transformer le tout en une histoire frisant le grotesque.
Il faut ajouter que de nombreuses caricatures plus ou moins réussies du même genre ont déjà été faites ces dernières années, certaines meilleures, mais rarement aussi dérangeantes qu’Acide sulfurique.
Mise à part cette dénonciation de la téléréalité, on retrouve dans ce roman les motifs récurrents de toute l’œuvre d’Amélie Nothomb : une relation amour/haine entre deux femmes, amours dangereux, impossibles, idéalisation de la beauté en toute chose, … Et tout cela est servi dans l’habituel style flamboyant d’Amélie Nothomb, augmenté de l’habituel dose d’humour très noir, dont on ne se lasse jamais.

Acide sulfurique
est un roman très controversé et fort dérangeant. Pour ma part, c’est l’un des plus marquants de l’écrivaine. Mais sur un tel roman, mieux vaut que chacun se fasse sa propre opinion.

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Extrait : les premières pages

VINT le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus; il leur en fallut le spectacle.

Aucune qualification n'était nécessaire pour être arrêté. Les rafles se produisaient n'importe où: on emportait tout le monde, sans dérogation possible. Etre humain était le critère unique.

Ce matin-là, Pannonique était partie se promener au Jardin des Plantes. Les organisateurs vinrent et passèrent le parc au peigne fin. La jeune fille se retrouva dans un camion.

C'était avant la première émission: les gens ne savaient pas encore ce qui allait leur arriver. Ils s'indignaient. A la gare, on les entassa dans un wagon à bestiaux. Pannonique vit qu'on les filmait: plusieurs caméras les escortaient qui ne perdaient pas une miette de leur angoisse.

Elle comprit alors que leur révolte non seulement ne servirait à rien, mais serait télégénique. Elle resta donc de marbre pendant le long voyage. Autour d'elle pleuraient des enfants, grondaient des adultes, suffoquaient des vieillards.

On les débarqua dans un camp semblable à ceux pas si anciens des déportations nazies, à une notoire exception près: des caméras de surveillance étaient installées partout.


AUCUNE qualification n'était nécessaire pour être organisateur. Les chefs faisaient défiler les candidats et retenaient ceux qui avaient «les visages les plus significatifs». Il fallait ensuite répondre à des questionnaires de comportement.

Zdena fut reçue, qui n'avait jamais réussi aucun examen de sa vie. Elle en conçut une grande fierté. Désormais, elle pourrait dire qu'elle travaillait à la télévision. A vingt ans, sans études, un premier emploi: son entourage allait enfin cesser de se moquer d'elle.

On lui expliqua les principes de l'émission. Les responsables lui demandèrent si cela la choquait.

- Non. C'est fort, répondit-elle.

Pensif, le chasseur de têtes lui dit que c'était exactement ça.

- C'est ce que veulent les gens, ajouta-t-il. Le chiqué, le mièvre, c'est fini.

Elle satisfit à d'autres tests où elle prouva qu'elle était capable de frapper des inconnus, de hurler des insultes gratuites, d'imposer son autorité, de ne pas se laisser émouvoir par des plaintes.

- Ce qui compte, c'est le respect du public, dit un responsable. Aucun spectateur ne mérite notre mépris.

Zdena approuva.

Le poste de kapo lui fut attribué.

- On vous appellera la kapo Zdena, lui dit-on.

Le terme militaire lui plut.

- Tu as de la gueule, kapo Zdena, lança-t-elle à son reflet dans le miroir.

Elle ne remarquait déjà plus qu'elle était filmée.


LES journaux ne parlèrent plus que de cela. Les éditoriaux flambèrent, les grandes consciences tempêtèrent.

Le public, lui, en redemanda, dès la première diffusion. L'émission, qui s'appelait sobrement «Concentration», obtint une audience record. Jamais on n'avait eu prise si directe sur l'horreur.

«Il se passe quelque chose», disaient les gens.

La caméra avait de quoi filmer. Elle promenait ses yeux multiples sur les baraquements où les prisonniers étaient parqués: des latrines, meublées de paillasses superposées. Le commentateur évoquait l'odeur d'urine et le froid humide que la télévision, hélas, ne pouvait transmettre.

Chaque kapo eut droit à plusieurs minutes de présentation.

Zdena n'en revenait pas. La caméra n'aurait d'yeux que pour elle pendant plus de cinq cents secondes. Et cet œil synthétique présageait des millions d'yeux de chair.

- Ne perdez pas cette occasion de vous rendre sympathiques, dit un organisateur aux kapos. Le public voit en vous des brutes épaisses: montrez que vous êtes humains.

- N'oubliez pas non plus que la télévision peut être une tribune pour ceux d'entre vous qui ont des idées, des idéaux, souffla un autre avec un sourire pervers qui en disait long sur les atrocités qu'il espérait les entendre proférer.

Zdena se demanda si elle avait des idées. Le brouhaha qu'elle avait dans la tête et qu'elle nommait pompeusement sa pensée ne l'étourdit pas au point de conclure par l'affirmative. Mais elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie.

C'est une naïveté courante: les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit. Zdena prépara son laïus devant le miroir sans se rendre compte que la caméra n'aurait pas pour elle les indulgences de son reflet.


LES spectateurs attendaient avec impatience la séquence des kapos: ils savaient qu'ils pourraient les haïr et que ceux-ci l'auraient bien cherché, qu'ils allaient même fournir à leur exécration un surcroît d'arguments.

Ils ne furent pas déçus. Dans l'abject médiocre, les déclarations des kapos passèrent leurs espérances.

Ils furent particulièrement révulsés par une jeune femme au visage mal équarri qui s'appelait Zdena.

- J'ai vingt ans, j'essaie d'accumuler les expériences, dit-elle. Il ne faut pas avoir d'a priori sur «Concentration». D'ailleurs, moi je trouve qu'il ne faut jamais juger car qui sommes-nous pour juger? Quand j'aurai fini le tournage, dans un an, ça aura du sens d'en penser quelque chose. Là, non. Je sais qu'il y en a pour dire que ce n'est pas normal, ce qu'on fait aux gens, ici. Alors je pose cette question: c'est quoi, la normalité? C'est quoi, le bien, le mal? C'est culturel.

- Mais, kapo Zdena, intervint l'organisateur, aimeriez-vous subir ce que subissent les prisonniers?

- C'est malhonnête comme question. D'abord, les détenus, on ne sait pas ce qu'ils pensent, puisque les organisateurs ne le leur demandent pas. Si ça se trouve, ils ne pensent rien.

- Quand on découpe un poisson vivant, il ne crie pas. En concluez-vous qu'il ne souffre pas, kapo Zdena?

- Elle est bonne, celle-là, je la retiendrai, dit-elle avec un gros rire visant à provoquer l'adhésion. Vous savez, je pense que s'ils sont en prison, ce n'est pas pour rien. On dira ce qu'on voudra, je crois que ce n'est pas un hasard si on atterrit avec les faibles. Ce que je constate, c'est que moi, qui ne suis pas une chochotte, je suis du côté des forts. A l'école, c'était déjà comme ça. Dans la cour, il y avait le camp des fillettes et des minets: je n'ai jamais été parmi eux, j'étais avec les durs. Je n'ai jamais cherché à apitoyer, moi.

- Pensez-vous que les prisonniers tentent d'attirer sur eux la pitié?

- C'est clair. Ils ont le beau rôle.

- Très bien, kapo Zdena. Merci pour votre sincérité.

La jeune fille quitta le champ de la caméra, épatée de ce qu'elle avait dit. Elle ne savait pas qu'elle pensait tant de choses. Elle se réjouit de l'excellente impression qu'elle allait produire.

Les journaux se répandirent en invectives contre le cynisme nihiliste des kapos et en particulier de la kapo Zdena, dont les propos donneurs de leçons consternèrent. Les éditorialistes revinrent beaucoup sur cette perle que constituait le beau rôle attribué aux prisonniers; le courrier des lecteurs parla de bêtise autosatisfaite et d'indigence humaine.

Zdena ne comprit rien au déferlement de mépris dont elle était l'objet. Pas un instant elle ne pensa s'être mal exprimée. Elle en conclut simplement que les spectateurs et les journalistes étaient des bourgeois qui lui reprochaient son peu d'éducation; elle mit leurs réactions sur le compte de leur haine du lumpenproletariat. «Et dire que je les respecte, moi!» se dit-elle.

Elle cessa d'ailleurs très vite de les respecter. Son estime se reporta sur les organisateurs, à l'exclusion du reste du monde. «Eux au moins, ils ne me jugent pas. La preuve, c'est qu'ils me paient. Et ils me paient bien.» Une erreur par phrase: les chefs méprisaient Zdena. Ils se payaient sa tête. Et ils la payaient mal.

A l'inverse, s'il y avait eu la moindre possibilité que l'un ou l'autre détenu sorte vivant du camp, ce qui n'était pas le cas, il eût été accueilli en héros. Le public admirait les victimes. L'habileté de l'émission était de présenter d'eux l'image la plus digne.

Les prisonniers ne savaient pas lesquels d'entre eux étaient filmés ni ce que les spectateurs voyaient. Cela participait de leur supplice. Ceux qui craquaient avaient affreusement peur d'être télégéniques: à la douleur de la crise de nerfs s'ajoutait la honte d'être une attraction. Et en effet, la caméra ne dédaignait pas les moments d'hystérie.

Elle ne les privilégiait pas non plus. Elle savait qu'il était de l'intérêt de «Concentration» de montrer au maximum la beauté de cette humanité torturée. C'est ainsi qu'elle élut très vite Pannonique.

Pannonique l'ignorait. Cela la sauva. Si elle avait pu se douter qu'elle était la cible préférée de la caméra, elle n'eût pas tenu le coup. Mais elle était persuadée qu'une émission aussi sadique s'intéressait exclusivement à la souffrance.

Aussi s'appliquait-elle à n'afficher aucune douleur.

Chaque matin, quand les sélectionneurs inspectaient les contingents pour décréter lesquels étaient devenus inaptes au travail et seraient envoyés à la mort, Pannonique cachait son angoisse et son écœurement derrière un masque de hauteur. Ensuite, quand elle passait la journée à déblayer les gravats du tunnel inutile qu'on les forçait à construire sous la schlague des kapos, elle n'affichait rien. Enfin, quand on servait à ces affamés la soupe immonde du soir, elle l'avalait sans expression.

Pannonique avait vingt ans et le visage le plus sublime qui se pût concevoir. Avant la rafle, elle était étudiante en paléontologie. La passion pour les diplodocus ne lui avait pas laissé trop le temps de se regarder dans les miroirs ni de consacrer à l'amour une si radieuse jeunesse. Son intelligence rendait sa splendeur encore plus terrifiante.

Les organisateurs ne tardèrent pas à la repérer et à voir en elle, à raison, un atout majeur de «Concentration». Qu'une fille si belle et si gracieuse fût promise à une mort à laquelle on assisterait en direct créait une tension insoutenable et irrésistible.

Entre-temps, il ne fallait pas priver le public des délectations auxquelles sa superbe invitait: les coups s'acharnaient sur son corps ravissant, pas trop fort, afin de ne pas l'abîmer à l'excès, assez cependant pour susciter l'horreur pure. Les kapos avaient aussi le droit d'insulter et ne se privaient pas d'injurier le plus bassement Pannonique, pour la plus grande émotion des spectateurs.

Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation

- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation

Commentaires

Pitié ! C'est avec ce ... disons livre que j'ai décidé de ne plus lire Amélie Nothomb. Le sujet était pourtant bon et, avec un bon écrivain, donner un superbe roman. Oui mais voila.
Le cadre tout d’abord.
L’action ( ?) se déroule dans un camp de concentration emménagé pour les besoins d’une émission de télé-réalité. Des gens sont raflés, au hasard, pour meubler ce camp et des volontaires sont embauchés pour servir de gardiens. Amélie Nothomb les nomme des « Kapos » ignorant sans doute que dans les « vrais » camps, cette appellation était réservée aux prisonniers collaborateurs.
Le récit paresse d’une façon très linaire et raconte l’histoire d’une prisonnière : Pannonique et de ses rapports avec une « kapo » : Zdena. Pannonique étant un modèle de courage et de bonté et Zdena, comme il se doit, une ordure éblouie par la beauté et le charisme de sa captive.
Que dire d’autre ?
On peut croiser le matricule EPJ 327 amoureux de Pannonique (elle-même portant le doux numéro de CKZ 114) mais on n’en saura guère plus, les caractères des personnages n’étant qu’à peine esquissés.
L’idée de départ aurait pu donner une bonne petite contre-utopie mais Amélie Nothomb réussit l’exploit de nous ennuyer sur pourtant moins de deux cent pages imprimées en gros caractères.
Quelques petites leçons de morale (c’est pas bien de regarder des trucs comme ça à la télévision) arrivent involontairement à nous distraire.
Il faut y ajouter une bonne dose de truismes et de tautologies et pour finir en beauté, un dénouement qui dépasse le grotesque.
Pour ma part j'estime que ce bouquin est du "foutage" de gueule. Nothomb ? Plus jamais !

Désolé pour ce commentaire virulent. Rien de personnel hein ? : )

Écrit par : Fantasio | mardi, 11 mars 2008

Je profite de ce post virulent pour souhaiter le bonjour à mon pote Fantasio dont je te conseille également son blog très fourni et varié comme le tien !

Écrit par : oggy | mardi, 11 mars 2008

Décevant! Pas le meilleur Nothomb en effet!

Écrit par : E1006Au12 | lundi, 31 mars 2008

je partage Oui je partage amplement ton avis sur ce bouquin et sur Amelie nothomb ,j'ai l'impression d'avoir été arnaqué,200 pages avec un caractère gras et plein de pages vierges.l'idée du départ est accrocheuse mais la suite est décevante, on dirait que amelie avait un problème d'idées;on sent qui il ya des parties qui manquent.c loucheà la fin

Écrit par : thomado | vendredi, 14 novembre 2008

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