vendredi, 06 juillet 2007

Sun Tower - Paul Colize - 2007

bibliotheca sun tower

C'est un bien drôle de boulot que se voit un jour proposer Laurent Battard, petit commercial dans un magasin de meubles, par un certain Hervé Halleux, grand avocat à la Cour de Bruxelles. Ce dernier ne lui propose ni plus ni moins d'écrire la biographie de Max Tollet, richissime homme d'affaires belge qui croupit en prison pour meurtre depuis qu'il a défenestré l'un de ses partenaires, un certain Khalil Boutros, du haut de son immeuble Sun Tower à Monaco. Pourquoi avoir choisi Laurent Battard pour ce boulot. Il est vrai que celui-ci voulait toujours publier un roman et puis Laurent a passé son enfance à Monaco, du moins dans sa banlieue de Beau-Soleil. Et puis la somme d'argent que lui propose Hervé de Halleux est telle qu'il ne peut réellement se poser trop de questions. Petit à petit il commence ses recherches sur Max Tollet qu'il va même rencontrer à la prison de Saint-Gilles. Mais certaines choses ne semblent pas coller dans toute cette affaire. Laurent Battard, lorsqu'il se rend à Monaco pour voir les lieux du crime, tombe sur de multiples indices et témoignages contradictoires. De plus il a l'impression d'être surveillé de près lors de tous ses déplacements. Mais qu'en est-il réellement ? Pourquoi a-t-il défenestré Khalil Boutros du vingtième étage du Sun Tower ? Et si ce n'est pas lui, qui cherche-t-il à protéger en ayant tout avoué ? La vérité semble difficile à cerner, et Laurent Battard est loin d'être arrivé au bout de ses peines pour la révéler à tous.

Sun Tower est le dernier roman de l'écrivain belge Paul Colize et certainement le plus abouti de tous. Depuis Clairs Obscurs (2004), Le seizième passager (2002) et Quatre valets et une dame (2005) Paul Colize s'affirme de plus en plus comme une valeur sûre dans le domaine des polars en imposant de plus en plus son style  Paul Colize installe son intrigue avec patience, le récit commençant bien lentement et le lecteur est bien loin de se douter de ce qui va suivre. Les indices se multiplient en faveur de telle ou telle thèse et puis, une fois le lecteur accroché, tout s'accélère. Les rebondissements vont s'enchaîner à très grand rythme à la façon des meilleurs thrillers. De nombreuses pistes suivies par Laurent Battard, le personnage principal, s'avèreront fausses, ou du moins semble-t-il, ou alors elles ne sont peut-être pas interprétées à leur juste valeur. Les certitudes de Laurent Battard vont petit à petit s'envoler le laissant dans un monde où tout semble faux. L'intrigue est parfaitement menée. Mais au-delà de l'intrigue, le talent de Paul Colize se retrouve dans les excellentes descriptions des événements et surtout des personnages, dont chaque caractère est parfaitement décrit. Le style, comme si souvent chez Paul Colize, est tout simplement impeccable et d’une grande efficacité. De plus, Paul Colize y met une bonne dose d’humour, souvent bien noir, qui rend la lecture bien agréable.

Sun Tower est excellent roman policier de la part d’un écrivain encore, hélas, bien trop peu connu.

Sans nul doute, le polar de l’été !

A découvrir de toute urgence.

Le roman n'est pas disponible en librairie, mais peut être commandé directement sur le site de l'auteur: www.unepassion.eu.

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Extrait :

Prologue

L’homme se dirigea vers la porte qui accédait à la terrasse, seule issue qu’il entrevoyait pour se soustraire à la pluie de coups qui s’abattait sur lui.

Jamais il n’aurait dû lui faire confiance.

Il savait pourtant qu’il est des hommes que rien n’arrête. Il se maudit de n’avoir pris aucune précaution, d’avoir accordé son jour de repos à François, de n’avoir gardé aucune arme à portée de main.

En son for intérieur, il pesta aussi contre son excès de poids, sa déplorable condition physique et ses muscles atrophiés qui l’empêchaient à présent d’opposer la moindre résistance.

Hébété, aveugle, le visage en sang, il émergea sur la terrasse. Il espérait pouvoir attirer l’attention de l’un ou l’autre résident sorti pour profiter de la douceur de cette soirée de printemps.

Il parvint jusqu’au parapet et s’y cramponna. Au travers d’un nuage rougeâtre, il distingua les lumières de la ville en contrebas.

Hurler.

Son ultime espoir.

Aucun son ne sortit de sa bouche.

Brusquement, il sentit qu’on le saisissait par les chevilles. Il fut soulevé et arraché du sol. Vainement, il tenta de faire volte-face pour s'agripper à son assaillant.

Lentement, comme dans un film au ralenti, il vit basculer son corps.

Il devina le vide sous lui.

Un vide qui l’attirait inexorablement.

Ses mains lâchèrent prise.

Les ténèbres le happèrent.

Durant la chute, il sentit qu’un vent léger lui caressait le visage.

1. Fenêtre sur Cour

La première impression est souvent la bonne, surtout quand elle est mauvaise.


Si ma mémoire est bonne, c’est La Rochefoucauld qui a dit ça.

Enfin, il me semble.

Hervé de Halleux me laisse d’emblée une mauvaise impression. C’est un dandy grisonnant, à la pâleur diaphane et à la maigreur aristocratique.

Il m’accueille en me décochant un large sourire. Ses dents, à l’alignement irréprochable, sont d’une blancheur étincelante.

— Monsieur Battard, je suis très heureux de faire votre connaissance.

Il place une inflexion sur la première syllabe de mon nom, ce qui donne, à peu de choses près,
Pattard.

Les
s, quant à eux, il les chuinte.

Il m’offre une poignée de main vive, énergique, presque déplaisante, qui contraste avec la moiteur de la mienne. Après ce bref contact, son sourire s’estompe et fait place à un léger rictus.

Son regard entame un examen minutieux de mon 1,70 mètre. Je le sens qui évalue mon blazer bleu griffé Carrefour, mon pantalon gris en Tergal et mes chaussures aux semelles de caoutchouc.

Ses yeux remontent ensuite le long de mes jambes, marquent une courte pause sur mon entre-jambes – assez pour me laisser imaginer que ma braguette est ouverte - et achèvent leur randonnée sur ma cravate. J’ai opté pour la jaune avec les éléphants, choix qu’il ne semble pas valider.

Je me contente d’un sobre :

— Moi de même.

D’un large mouvement de la main, il m’indique le fond de la pièce où un vaste canapé nous attend. Je le laisse passer devant moi. D’un geste rapide et discret, je contrôle l’état de ma braguette.

— Asseyons-nous, nous serons plus à l’aise pour bavarder.

Bavarder ?

Il déploie son 1,87 mètre dans le divan.

Le bureau de Hervé de Halleux est au diapason du personnage.

Une baie vitrée s’étend sur toute la longueur. À mes pieds, la Place Poelaert et le Palais de Justice, fiertés de notre patrimoine architectural. À l’arrière-plan, la capitale de l’Europe s’étire à perte de vue avec, tout au fond, vers le Nord, les boules de l’Atomium qui scintillent au soleil.

De l’autre côté de la pièce, bien centré sur le mur crème, un immense tableau représente un assemblage de viscères ou de serpents multicolores. Le mobilier est moderne, tout de métal et de verre. Sa table de travail est vierge de tout papier. Je n’y discerne qu’un écran plat de 20 pouces et un clavier ergonomique, tous deux minces comme mon portefeuille.

Il me sert un café sans attendre mon assentiment et m’indique le tableau d’un geste guindé.

— Vous aimez Alechinsky, Monsieur Battard ?

— Beaucoup.

Je ne connais pas la finalité de cette convocation.

Il ne l’a pas définie dans le courrier qu’il m’a fait parvenir il y a deux jours.

Cette inconnue m’a contraint à reparcourir les contrats de vente et les factures récentes, à la recherche d’une indélicatesse vénielle ou d’une promesse non tenue qui m’aurait échappée.

— Ce qui a influencé toute l’œuvre d’Alechinsky, Monsieur Battard, c’est sa fascination pour la calligraphie orientale.

Je détaille l’œuvre en hochant la tête, l’air grave.

— J’imagine.

Je ne connais ni le géniteur de cette œuvre, ni son parcours artistique. En revanche, je sais que nous sommes assis dans un Casanova Gatsby de couleur cognac, en vachette Boxer pleine fleur, tannage végétal, coussinage mixte plume-fibre. Une superbe pièce que j’évalue à 5.000 euros, au bas mot.

Chacun sa partie.

— Bien, Monsieur Battard, parlons de ce qui vous amène ici.

— Je vous écoute.

— Vous vous appelez Laurent Battard, vous avez trente et un ans, vous êtes célibataire et vous êtes domicilié au 32 de la rue d’Espagne, à Saint-Gilles, est-ce bien exact ?

Il cite tout cela sans consulter la moindre fiche.

Je fais un relevé des derniers errements qui pourraient me valoir une citation en justice.

Conduite en état d’ivresse ?

Détérioration de biens publics ?

Tapage nocturne ?

— C’est bien exact.

Il poursuit.

— Vous êtes salarié dans une entreprise dont la raison sociale est Séduction du cuir, une société familiale spécialisée dans la fourniture de mobilier pour laquelle vous exercez la fonction de représentant depuis plus de sept ans.

Stationnement approximatif ?

Attentat à la pudeur ?

Je l’interromps.

— J’ai été nommé responsable de la succursale d’Ixelles, il y a six mois.

Il hausse les sourcils, impressionné, et examine mes mains.

— Mes félicitations pour cette promotion.

J’ai décelé une pointe d’ironie dans son compliment.

Une gouttelette de sueur entame sa descente le long de mon flanc droit.

C’est physiologique.

Quand je suis sous tension, quand je suis contrarié, lorsqu’une émotion me parcourt, je me mets à transpirer.

Froid ou chaud.

C’est selon.

En principe, ce handicap apparaît plutôt chez les individus qui
véhiculent une légère surcharge pondérale, comme le formulent les médecins diplomates. Pour ma part, mon ventre est plat comme un mur et mes fesses fermes comme du béton. Je suis en excellente condition physique et je fais du footing deux fois par semaine.

Malgré cela, je transpire quand je mène une négociation délicate.

Une chemise entière peut y passer.

Ce désagrément se manifeste également lorsque j’ouvre le courrier de ma banque, quand je vais chercher des préservatifs dans une pharmacie bondée, lorsque je soulage ma vessie et qu’un quidam vient occuper l’urinoir contigu, lors d’un essayage dans un magasin de chaussures ou si je fais un rêve étrange et pénétrant.

Ma dernière suée affective date d’avant-hier, tandis que je patientais devant la caisse réservée pour
dix articles maximum alors que j’en avais pris douze dans mon caddie.

Mais c’est lorsque se présente une opportunité, une vraie, une de celles qui galvanisent le mâle hétérosexuel en éveil que je suis, que cette maudite affection se fait la plus invalidante. Dans un tel cas, je suis assuré de voir surgir ce désastreux symptôme.

De plus, si la fille accepte
le dernier verre, le mal ira en s'empirant durant l’interminable trajet en voiture, pendant la délicieuse montée de l’escalier, lors du premier attouchement, et lorsqu’elle se déshabillera. Parce que je sais, aussi inéluctablement que la nuit suit le jour, et que le jour précède la nuit, qu’au moment où l’épisode atteindra son paroxysme, je ruissellerai sur elle par tous les pores de la peau, laissant son corps détrempé sous mes émanations organiques.

C’est ainsi.

J’ai les glandes sudoripares en liaison directe avec mes turbulences émotionnelles. Ma vie est un sauna dans lequel je dégouline avec stoïcisme.

Hormis ces quelques situations perturbantes, je reste sec comme un zwieback valaisan.

— Merci.

Il poursuit le résumé de ma biographie.

— Vous avez obtenu ce travail après avoir décidé de mettre un terme à vos études de journalisme.

C’est joliment dit.

En réalité, ce sont mes profs qui ont pris cette décision sans me consulter.

Une phrase explose dans ma tête.

Vous êtes intelligent, Monsieur Battard, mais vous ne pensez qu’à vous amuser. Vous êtes l’étudiant le plus paresseux qu’il m’ait été donné de rencontrer.


Puis aussitôt, une autre.

On se saigne aux quatre veines pour te payer des études et voilà le résultat ! Tu laisses tomber ! Par pure fainéantise ! Merci Laurent !


Son rapport néglige également les deux années durant lesquelles j’ai flemmardé avant de trouver ce boulot, traînant ma déprime de petits boulots pas très reluisants en boulots pas reluisants du tout.

J’ai été porteur de journaux, comme tout le monde, mais aussi livreur de pizzas, réassortisseur au rayon des fruits et légumes chez Match, tenancier d’une buvette dans un club sportif et porteur de dentiers. J’entends par là coursier pour un laboratoire qui remettait en état les prothèses dentaires.

À chaque fois, mon indolence chronique m’a valu un licenciement sec, pour absence de conscience professionnelle ou manque d’assiduité.

Jusqu’à ma rencontre avec Tony.

— C’est bien exact.

Piétinements intempestifs de pelouses réservées ?

Violation de domicile ?

Atteinte aux bonnes mœurs ?

— Durant votre seconde année de journalisme, peu avant votre décision de suspendre vos études, vous avez réalisé un travail qui consistait à remonter le fil d’une enquête de police. Il s’agissait plus précisément de jouer, si vous me permettez l’emploi de ce verbe, au journaliste d’investigation et de rechercher des indices permettant d’élucider un fait divers.

À son tour, mon flanc gauche se met à suinter.

— C’est exact. Il s’agissait d’un meurtre. Une affaire plutôt simple, vite démêlée par la suite.

— En effet. Quelques mois plus tard, vous avez écrit un roman policier dans lequel vous repreniez, en gros, la trame de cet homicide.

Cette fois mon dos accompagne le mouvement. Je sens le tissu de ma chemise qui s’humecte et me colle à la peau.

Comment sait-il cela ?

Il s’agissait d’un lamentable polar que j’avais pondu pour impressionner ma petite amie de l’époque, Catherine, dont le père était éditeur. Sous la pression insistante de sa fille unique, ce dernier avait accepté de me donner une chance. Le bouquin avait été tiré à quatre cents exemplaires.

En dehors de la famille, de mes amis proches et de la distribution promotionnelle, seuls cinquante-trois lecteurs s’étaient portés acquéreurs de ma prose. Ma carrière littéraire s’était arrêtée sur ce chiffre pathétique de cinquante-trois.

Ma relation avec Catherine aussi.

— Oui, mais j’avais bien spécifié que toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé était fortuite.

— Il n’y a pas de préjudice, Monsieur Battard. Ce n’est pas de cela que je souhaite vous parler.

Plagiat ?

Détournements de droits d’auteurs ?

Je ne vois pas.

— Je ne vois pas, Monsieur.

Je ne sais jamais s’il faut les appeler Monsieur ou Maître.

— Il se fait qu’un de nos clients a lu votre livre. Et que cela lui a beaucoup plu.

Avec cinquante-trois exemplaires vendus, je ne me suis pas longtemps bercé d’illusions. Or, voici qu’un de ces cinquante-trois lecteurs anonymes se manifeste et m’adresse, avec quelques années de retard, un vague signe de reconnaissance.

Hervé de Halleux prépare son effet.

Il vrille son regard dans le mien.

— Il se fait que ce client m’a chargé de vous demander si vous accepteriez de rédiger sa biographie.

J’en ai le souffle coupé.

Moi ?

Écrire la biographie d’un type capable de se payer les services d’un avocat de la trempe de Hervé de Halleux ?

Il y a maldonne, c’est sûr.

— Pourquoi moi ?

— Il aime votre style.

Je n’en crois pas un mot.

Même en le relisant avec bienveillance, ce qui m’est arrivé une ou deux fois, j’en ai la nausée. Le style est pitoyable, l’intrigue grossière et les personnages inconsistants. Les rebondissements sont prévisibles comme un coup de tonnerre après un éclair et la fin est plate comme un trottoir.

— Je suis surpris.

— Vous êtes trop modeste, Monsieur Battard. Je l’ai lu, moi aussi, et j’avoue que cette lecture m’a fait passer un bon moment.

— Merci, vous êtes très aimable, mais je pense qu’il existe des auteurs bien plus qualifiés que moi pour réaliser ce travail.

— Il n’y a pas que votre style, Monsieur Battard. Mon client est proche de votre domicile, ce qui facilitera vos rencontres. Et puis, tout comme lui, vous avez résidé une dizaine d’années à Monaco,

Il sait tout.

Enfin presque.

— À Beausoleil. C’était à Beausoleil. Pas à Monaco.

Quand je prononce Beausoleil, j’ai des picotements qui surgissent sur le dessus des mains.

— Oui, enfin, c’est la même chose.

C’est la même chose ?

C’est aussi différent que le 16ème arrondissement de Paris et Saint-Denis.

Que Rhode-Saint-Genèse et Molenbeek Saint-Jean.

Que le ciel bleu du paradis et les ténèbres de l’enfer.

— Pas tout à fait, Monaco, c’est pour les riches, Beausoleil, c’est pour les ploucs qui font le sale boulot des riches.

Il hausse les sourcils face à l’incongruité de ce mot dans le conformisme de son cabinet.

Il balaie ma réprobation d’un geste.

— Tout cela a bien changé depuis. Aujourd'hui, Beausoleil est fréquenté par les Monégasques qui y ont fait construire une résidence secondaire. Mais soit ! Vous connaissez bien la Principauté, c’est un atout.

— Sans doute, mais j’ai quitté Monaco quand j’avais quinze ans et je n’y suis plus retourné depuis. D’ailleurs, il faut que vous sachiez que le roman dont vous parlez est le seul que j’aie écrit. J’en suis resté là. Sans compter que je ne maîtrise pas les techniques de rédaction d’une biographie. C’est très spécifique. Cela demande des compétences que je n’ai pas. De plus, mon travail occupe tout mon temps, week-ends inclus. Je suis désolé, je ne pense pas que ce sera possible.

Il y a aussi ma paresse congénitale. La seule idée d’entamer ce travail m’épuise.

Hervé de Halleux m’expose une nouvelle fois sa dentition hollywoodienne.

Cette fois, je déniche un soupçon de mépris sur ses traits, comme s’il avait lu dans mes pensées.

— Combien gagnez-vous, Monsieur Battard ? Quatre mille, cinq mille euros par mois ?

Je cherche une réponse appropriée.

Je ne la trouve pas.

En toute décence, je ne peux pas lui avouer qu’il est au-dessus de la réalité.

Bien au-dessus.

Il laisse sa question en suspens quelques instants avant de reprendre.

— Mon client propose de vous verser un acompte de 15.000 euros. Payable immédiatement, dès réception de votre accord écrit. À cela s’ajoute un forfait de mille euros par semaine. Et, bien entendu, le remboursement de tous vos frais. Vous pourrez continuer à exercer votre métier. Les précisions quant à la découpe du livre ainsi que les délais de livraison vous seront spécifiées dans le contrat. Rassurez-vous, ce sera raisonnable. Vous pourrez avancer à votre rythme. En outre, vous conserverez la paternité de l’œuvre. C’est votre nom qui apparaîtra sur la couverture. Je vous informe par ailleurs que j’ai mes entrées auprès d’un éditeur réputé qui semble d’ores et déjà intéressé par ce projet.

Mon nom sur la couverture ? Un éditeur complaisant ?

J’ai déjà donné. Mais quinze mille euros, c’est autre chose que mon nom sur un bouquin.

Je calcule à une vitesse vertigineuse.

Il me reste quatorze mensualités à verser sur la Toyota, dont deux en retard. Je dois payer un arriéré d’impôts de quatre cent cinquante-sept euros avant la fin du mois. Le deuxième rappel de la facture de téléphone est arrivé hier. Jean-Pierre me rappelle régulièrement que je lui dois trois cents euros et ma propriétaire manifeste des signes d’impatience quant au loyer du mois dernier.

Je pourrais, de plus, réserver une ou deux semaines de vacances au Club Med de Byssatis - baise garantie – et me payer un ou deux costumes neufs avec des chaussures Puma. Je pourrais aussi acheter les quelques DVD qui sont sur ma liste d’attente, de nouveaux jeux pour ma XBox et un volant à retour de force pour battre mon record personnel à Forza Motorsport.

Tant que j’y suis, pourquoi pas le dernier Sony Vaio, un IPod, un Palm au tungstène et un téléviseur LCD ? Je pourrais aussi déménager, et aller du côté d’Ixelles, ou même à Uccle, inviter une nana distinguée au
Comme chez soi, la baiser au Hilton, acheter une bouteille au Louise Gallery, m’offrir une casquette Von Dutch, reprendre un abonnement pour mon téléphone portable, m’offrir…

Je m’entends prononcer.

— Je pense que ça pourrait s’arranger.

Je présume que les gens posent moins de questions quand on leur fait une proposition assortie de 15.000 euros. Il doit exister des statistiques qui confirment cela.

Il se lève.

— Je vous félicite, Monsieur Battard, c’est une excellente décision, il s’agit là d’une opportunité exceptionnelle qui vous est offerte et que vous avez bien raison de saisir.

Je me lève à mon tour.

Il me tend la main.

Au moment où elle se referme sur la mienne, j’ai un imperceptible mouvement de recul. Je ressens un léger vertige au creux de l’estomac.

Depuis ce jour maudit de décembre 1996, je sais de quoi il s’agit.

Une réaction inconsciente.

Mon instinct de survie qui m’envoie un message de détresse.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre - Pul Colize (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

Commentaires

encore un coup de maître ! Paul colize, toujours pas repéré par les éditeurs de polar... C'est une blague belge, à force!!
D'un autre côté, il s'en fout et c'est très bien comme ça. J'ai dévoré ce roman et apprécié une fois encore le talent de l'auteur dans la narration et le style. Paul Colize nous embarque avec aisance et légèreté dans de sombres rouages. On rit, on palpite et on en ressort le sourire aux lèvres, comme après une soirée réussie.

Et pour ceux qui auraient raté le train en marche, je conseille tout aussi chaleureusement "4 valets et une dame" du même auteur, idéal pour passer un bon été.

Écrit par : florent | samedi, 07 juillet 2007

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