vendredi, 18 mai 2007
Courrier sud - Antoine de Saint-Exupéry - 1928

"C'est presque une joie de renoncer à tout : on s'abandonne, on est emportée par le courant, il semble que sa propre vie s'écoule... s'écoule."
A l'escale de Cap Juby sur la route aérienne reliant Toulouse à Dakar au Sénégal en passant par l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie, le narrateur attend l'avion de son ami d'enfance et pilote Jacques Bernis. Ce dernier est pilote de l'aéropostale sur les lignes de Latécoère. En homme solitaire il se réfugie dans son monoplace et voit sous lui le monde défiler, un monde toujours semblable. Un jour il rencontre Geneviève, une femme mariée. Bernis décide de partir avec elle à l'aventure, mais l'existence de femme de pilote ne plait guère à Geneviève, habituée à vivre dans un ménage stable. Ainsi Jacques Bernis continue sa route en solitude alors que les tempêtes se lèvent.
Courrier Sud est le premier roman d'Antoine de Saint-Exupéry après la parution de la nouvelle L'Aviateur (1926). C'est un véritable roman d'aventures dans lequel le transport du courrier de l'aéropostale sert de fil rouge. Ce roman est très vite devenu un best-seller et s'est vendu jusqu'à présent à deux millions d'exemplaires en France.
Pour écrire ce roman, Antoine de Saint-Exupéry met en avant ses expériences personnelles, celles vécues en plein vol mais aussi celles, plus existentielles, liés à ce métier de solitude aux débuts de l'aéronautique (d'ailleurs lui-même avait été engagé sur la ligne Latécoère en 1926). Car l'aventure est tout autant intérieure qu'extérieure. En effet à l'époque les pilotes étaient seuls à bord de leurs avions peu fiables pour survoler des régions inhospitalières et affronter toutes sortes d'intempéries, et cela sans contact radio. Mais les pilotes ont été également victime de l'isolement social qu'ils subissaient dû à l'immense durée de ces vols intercontinentaux. Le lecteur sera d'ailleurs saisi par l'amertume du pilote Jacques Bernis, un homme triste et désespéré. Saint-Exupéry note dans ce roman qu'Il faut autour de soi, pour exister, des réalités qui durent, ce qui est finalement ce qui manque tant à Jacques Bernis. Cette oeuvre, comme d'ailleurs la nouvelle L'Aviateur (1926) préfigurent déjà le style d'écriture d'Antoine de Saint-Exupéry dans tous ses romans futurs, càd. un style poétique et philosophique d'une grande beauté et justesse. Hélas le style a un peu vieilli et la lecture peut se révéler plutôt ardue aux lecteurs d'aujourd'hui.
Courrier sud a été adapté au grand écran en 1936 par Pierre Billon.
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Extrait : Premier chapitre
Par radio. 6 h. 10. De Toulouse pour escales. Courrier France-Amérique du Sud quitte Toulouse 5 h. 45 stop.
* * * * *
Un ciel pur comme de l’eau baignait les étoiles et les révélait. Puis c’était la nuit.
Le Sahara se dépliait dune par dune sous la lune.
Sur nos fronts cette lumière de lampe qui ne livre pas les objets mais les compose, nourrit de matière tendre chaque chose. Sous nos pas assourdis, c’était le luxe d’un sable épais. Et nous marchions nu-tête, libérés du poids du soleil. La nuit : cette demeure…
Mais comment croire à notre paix ? Les vents alizés glissaient sans repos vers le Sud. Ils essuyaient la plage avec un bruit de soie. Ce n’étaient plus ces vents d’Europe qui tournent, cèdent ; ils étaient établis sur nous comme sur le rapide en marche. Parfois la nuit, ils nous touchaient, si durs, que l’on s’appuyait contre eux, face au Nord, avec le sentiment d’être emporté, de les remonter vers un but obscur. Quelle hâte, quelle inquiétude !
Le soleil tournait, ramenait le jour. Les Maures s’agitaient peu. Ceux qui s’aventuraient jusqu’au fort espagnol gesticulaient, portaient leur fusil comme un jouet. C’était le Sahara vu des coulisses : les tribus insoumises y perdaient leur mystère et livraient quelques figurants.
Nous vivions les uns sur les autres en face de notre propre image, la plus bornée. C’est pourquoi nous ne savions pas être isolés dans le désert : il nous eût fallu rentrer chez nous pour imaginer notre éloignement, et le découvrir dans sa perspective.
Nous n’allions guère qu’à cinq cents mètres où commençait la dissidence, captifs des Maures et de nous-mêmes. Nos plus proches voisins, ceux de Cisneros, de Port-Étienne, étaient, à sept cents, mille kilomètres, pris aussi dans le Sahara comme dans une gangue. Ils gravitaient autour du même fort. Nous les connaissions par leurs surnoms, par leurs manies, mais il y avait entre nous la même épaisseur de silence qu’entre les planètes habitées.
Ce matin-là, le monde commençait pour nous à s’émouvoir. L’opérateur de T.S.F. nous remit enfin un télégramme : deux pylônes, plantés dans le sable, nous reliaient une fois par semaine à ce monde :
« Courrier France-Amérique parti de Toulouse 5 h. 45 stop. Passé Alicante 11 h. 10. »
Toulouse parlait, Toulouse, tête de ligne. Dieu lointain.
En dix minutes, la nouvelle nous parvenait par Barcelone, par Casablanca, par Agadir, puis se propageait vers Dakar. Sur cinq mille kilomètres de ligne, les aéroports étaient alertés. À la reprise de six heures du soir, on nous communiquait encore :
« Courrier atterrira Agadir 21 heures repartira pour Cabo Juby 21 h. 30, s’y posera avec bombe Michelin stop. Cabo Juby préparera feux habituels stop.
Ordre rester en contact avec Agadir. Signé : Toulouse. »
De l’observatoire de Cabo Juby, isolés en plein Sahara, nous suivions une comète lointaine.
Vers six heures du soir le Sud s’agitait :
« De Dakar pour Port-Étienne, Cisneros, Juby : communiquer urgence nouvelles courrier. »
« De Juby pour Cisneros, Port-Étienne, Dakar : pas de nouvelles depuis passage 11 h. 10 Alicante. »
Un moteur grondait quelque part. De Toulouse jusqu’au Sénégal on cherchait à l’entendre.
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Voir également :
- Terre des hommes - Antoine de Saint-Exupéry (1939), présentation et extrait
15:26 Écrit par Marc dans Saint-Exupéry, Antoine de | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : aeropostale, romans d aventures, antoine de saint-exupery, litterature francaise, aviation |
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Commentaires
Écrit par : joe | mercredi, 06 janvier 2010
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