samedi, 05 mai 2007

Le seizième passager - Paul Colize - 2002

bibliotheca le seizieme passager

11 novembre 1974 : 15 personnes sont froidement massacrés dans un bus reliant l’aéroport de Francfort à la ville de Darmstadt en Allemagne de l’Ouest. Aucun indice, aucun motif, l’enquête n’aboutira pas et l’affaire sera vite classée. Sophie Lazowska est la fille d’une des victimes du massacre, un émigré polonais ayant fait sa vie aux Etats-Unis et qui depuis quelques années parcourt le monde à le recherche de la vérité d’une affaire dont il tait le secret, vient à Francfort pour identifier le cadavre de son père. Elle y rencontre un journaliste français, Jacques Duclos, à qui elle se liera à jamais. Vingt-cinq ans plus tard, le couple formé alors vit paisiblement en France, jusqu’au jour où un mystérieux courrier électronique leur est envoyé d’un expéditeur inconnu. Le sujet de ce courrier en est le massacre de 1974. Jacques Duclos va reprendre l’enquête sans se douter sur l’immense affaire qu’il va mettre à jour, un secret qui depuis sévit depuis cinquante ans à travers le monde entier. Et ceux qui se cachent derrière tout cela sont prêts à tout pour garder leur clandestinité.


Dans le seizième passager Paul Colize met petit à petit en place les éléments de son récit qui semble au premier abord plutôt éclaté, éléments qui mis bout à bout donnent doucement forme au récit pour donner une superbe intrigue policière aux ramifications inattendues. Le récit suit à tour de rôle l’enquête de Jacques Duclos de nos jours, les recherches d’un scientifique allemand nazi dans un camp de concentration dans les années quarante et sa progression à travers les temps, et de multiples autres personnages qui se voient liés d’une façon ou d’une autre à la même affaire. Le tout est brillamment construit pour mener le lecteur petit à petit à un dénouement inattendu et surprenant. Le style d’écriture est comme d’habitude chez Paul Colize très fluide et toujours efficace et tient le lecteur en haleine à travers les multiples rebondissements de son récit. Le lecteur accroche depuis la première à la dernière page.

Le seizième passager est le second roman de l’écrivain belge Paul Colize après Les sanglots longs (2000) et qui sera suivi par Clairs obscurs (2004) et Quatre valets et une dame (2005). Malgré ses excellents romans, Paul Colize n’est pas encore publié par les grandes maisons d’édition et donc son livre n’est disponible que via son site unepassion.eu.

Le seizième passager est un excellent polar à découvrir au plus vite.

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Extrait: les deux premiers chapitres

Il lui adressa un doux baiser

L'homme posa sa main gauche à plat sur la table, doigts bien écartés, et s'empara du poignard dont la lame effilée se terminait par une pointe acérée. Il avala une longue goulée d'air et entama son entraînement matinal.

La manœuvre consistait à ficher la lame dans le bois, le plus près possible de la jonction entre le pouce et l'index, à revenir au point de départ situé à hauteur du poignet, à marquer ensuite l'intervalle entre l'index et le majeur, à regagner le point de départ, et ainsi de suite. Aller, retour, aller, retour, le tout étant exécuté à une vitesse vertigineuse, en changeant à chaque début d'exécution l'ordre de visite selon un plan bien établi.

Le bruit que générait l'opération faisait penser à une dactylographe exécutant consciencieusement ses gammes.

La moindre faiblesse de concentration, un soupçon d’appréhension ou un manque de précision de la main droite aurait pour conséquence de transpercer l’un ou l’autre doigt.

Il avait vu, au début de sa carrière, un présomptueux tenter de le concurrencer et, par maladresse, se guillotiner le médius. L'exercice exigeait un synchronisme sans faille entre la pensée et le geste.

Jusqu’à présent, il n'avait jamais échoué, et sa dextérité l'avait auréolé d'une vague réputation de génie schizophrène.

Cette facétie inutile avait également suscité, en son temps, le respect et l'admiration au sein de ses proches collaborateurs. La crainte aussi.

Il fit une série de dix passes, s'arrêta, le crâne ruisselant de sueur et consulta le chronomètre posé sur la table.

Il s'exclama, admiratif.

—  Moins d’une minute, bon score, pour un vieillard de 56 ans !

Rien n’était plus bénéfique pour garder intacte son habileté légendaire et faire monter l’adrénaline de grand matin.

Il s'épongea le front, se servit un grand verre de jus d’orange, alluma le poste de télévision et s'installa confortablement dans son fauteuil de cuir fauve.

Le présentateur habituel apparut sur le petit écran ; cheveux noirs, moustache noire, costume noir, sourire un tant soit peu contraint. Il parlait vite, comme s'il détenait chaque matin l’événement marquant de l’année et qu’il voulait hâtivement en délivrer la teneur.

Il se montrait capable de présenter, avec la même intensité, la prise de pouvoir du général Alsogaray ou les résultats d’un concours de tango à San Telmo. Le speaker semblait plus exalté encore que de coutume. Son élocution était marquée d'intonations proches de l'hystérie pendant qu'il commentait la une de ce 4 décembre 1967.

L'homme se pencha soudain vers le téléviseur et enregistra attentivement l'information en éprouvant un léger choc dans la poitrine.

Lorsque l'on aborda les titres secondaires, il se leva, songeur, et se dirigea vers la terrasse du somptueux penthouse qui offrait une vue majestueuse sur l'hippodrome, le parcours de golf de Palermo et, plus au loin, l'océan Atlantique.

Un léger sourire vint détendre ses traits. Il se tenait à présent immobile contre le garde-corps, le regard perdu vers l’horizon. La ville de Buenos Aires grouillait sous lui, à quelques dizaines de mètres.

Lentement, il souleva sa main droite et l'approcha de son visage dans un geste devenu désormais familier. Il la fixa amoureusement et lui dit, avec la voix douce que l'on réserve à une conquête récente.

—  Tu n'es pas prête à être détrônée, ce pauvre type sera mort avant la fin du mois, je t’en fais la promesse.

De ses lèvres tendues, il lui adressa un doux baiser.

Il se mit à hurler comme un dément

Franz Müller jeta un coup d’œil à l’extérieur et grommela un juron dans lequel il évoqua, entre autres, les femmes de petite vertu et les endroits propices à la pratique de leur gagne-pain.

Depuis plusieurs jours, le scénario se renouvelait inlassablement ; dès l’aube, un gigantesque brouillard engloutissait une bonne partie de l’Allemagne de l’Ouest pour se dissiper en fin de matinée et faire place à un inhabituel soleil orangé, froid et éblouissant.

En attendant, on ne voyait pas à plus de trente mètres et le nombre de carambolages était consternant ; la veille, pas moins de cent vingt véhicules s’étaient encastrés les uns dans les autres sur l’autoroute qui ceinturait Francfort.

Il avala un café et sortit de son appartement en prenant soin de fermer délicatement la porte pour ne pas réveiller son épouse, ce qui lui aurait valu un nouveau chapelet de reproches à son retour.

Il grimpa dans sa Coccinelle 1200, mit le moteur en marche et remonta l'avenue, plongeant dans la masse nuageuse. Un instant, il songea à rebrousser chemin, mais la perspective de passer la matinée à subir les doléances de Hilde concernant la maigreur de son salaire et son manque d'ambition l’en dissuada aussitôt.

Il parvint enfin à la bretelle d'accès à l'autoroute et constata avec soulagement que la densité du trafic lui permettrait de suivre une voiture à une distance respectable et minimiser le risque de collision.

Il arrêta son choix sur une Fiat 127 de couleur verte dont le conducteur semblait partager le même appétit de survie.

Il pria pour ne pas avoir à faire le plein de carburant. Son modèle n'étant pas équipé de jauge d’essence, le seul indicateur consistait à attendre la panne sèche, à précipiter la pointe du pied, sur la manette de réserve située au plancher et à se mettre, toute affaire cessante, à la recherche de la station-service la plus proche.

Il alluma le poste de radio. La cascade d’accords du hit planétaire de Billy Ocean lui apporta un soupçon de bonne humeur. Depuis sa sortie, cet été 74, tout le pays gigotait sur " I can help ".

Les prévisions météorologiques qui suivirent eurent tôt fait d’effacer sa flambée d'enthousiasme. Rien ne laissait présager une quelconque amélioration. Le seul point positif était que les névrosés chroniques avaient quelque peu modifié leur style de conduite et renonçaient à fendre le brouillard de leur bannière étoilée, à près de 200 km/h, comme s’ils étaient propriétaires et utilisateurs exclusifs du réseau autoroutier de la République Fédérale.

Il roulait maintenant depuis près d'une heure. Selon ses estimations, il serait à son rendez-vous à Heidelberg vers 11 heures. Le brouillard se dissipant généralement vers midi, son retour se révélerait moins périlleux.

Il ressentit soudain une furieuse envie d’uriner. Il grommela quelques formules maléfiques à l'égard du café de Hilde et se mit à scruter le bord de la route, à la recherche d'un hypothétique panneau indicateur.

Enfin, une aire de parking fut annoncée, à 5 kilomètres. Quelques minutes plus tard, il quitta la procession motorisée et s'engagea dans la zone de stationnement. Sans repères visuels, la nappe de brume lui parut plus consistante encore.

Il s’arrêta et sortit du véhicule.

Persuadé d’être hors de vue, il ouvrit sa braguette et entreprit de se soulager, sans tenter de se dissimuler, jouissant du plaisir puéril de pouvoir exhiber, en toute impunité, ses attributs masculins dans un lieu public.

Il perçut alors le vrombissement lancinant d’un moteur diesel au ralenti. Un semi-remorque était vraisemblablement garé à l’autre extrémité du parking, vers la sortie. Il imagina en souriant le chauffeur se livrant au même exercice que lui.  Il se rajusta, et remonta dans son automobile.

En se dirigeant vers la sortie, il discerna la masse blanche et bleue du poids lourd et fut tout d’abord surpris de reconnaître un autocar "Airliner" portant le logo de HEAG, la compagnie qui organisait une navette régulière entre l’aéroport de Francfort et la ville de Darmstadt. Sa présence lui parut d’autant plus incongrue que le bus était rangé en oblique par rapport aux marques prévues à cet effet, ce qui, au pays de la Structure et de l’Ordre, était usuellement qualifié de crime d'état.

Le fait d'avoir choisi cette aire lui sembla tout aussi surprenant ; à moins de dix kilomètres se trouvait la station-service de Gräfenhausen où les usagers auraient pu profiter des commodités du Raststätte pour s'acquitter de leurs besoins primaires ou consommer une boisson chaude. En outre, il ne remarqua aucune présence aux abords du car. Il passa au ralenti et tenta d’apercevoir l’un ou l’autre visage ensommeillé aux fenêtres, mais le bus semblait vide. Il avança quelque peu pour découvrir l'avant du véhicule, mais ne distingua pas la moindre présence humaine.

En scrutant l’emplacement du chauffeur, il crut distinguer celui-ci ramassé sur son siège, figé dans la posture caractéristique de la sieste réparatrice, processus bien connu des routiers professionnels.

Là encore, la situation s'avérait insolite ; s'accorder un somme à 8 heures du matin dépassait son entendement. Il décida d’en avoir le cœur net. Il stoppa à une trentaine de mètres et sortit de sa voiture. L’épaisseur du brouillard étouffait les sons et rendait le ronronnement du bus quelque peu irréel.

Une odeur vaguement familière ondoyait dans l’air sans qu’il ne puisse cependant formellement l’identifier. Il s’approcha de quelques pas et s’arrêta, l’œil et l’ouïe aux aguets.

Pas un mouvement, pas un bruit non plus, si ce n’est le tac-tac-tac caractéristique du moteur sous-alimenté et, plus loin, dans son dos, le bourdonnement de l'autoroute. Tout en gardant ses distances, il fit le tour du véhicule pour se diriger vers la porte d’accès qui était béante.

Il distingua plus clairement la silhouette du chauffeur qui semblait profondément endormi, sa casquette lui cachant la moitié du visage. Considérant la température ambiante, la situation lui parut totalement décalée ; s'offrir une sieste aux premières heures du matin, dans un parking désert, en laissant le moteur tourner et le froid s’engouffrer, dans un bus vide, relevait de l’inconscience, sauf si, en l’occurrence, l'individu récupérait des suites d’une sortie nocturne considérablement arrosée.

Il fit quelques enjambées supplémentaires et héla l’homme au volant. Aucune réponse si ce n’est l’écho feutré de sa propre voix.

Il échafauda alors l'excuse de l'automobiliste égaré pour légitimer son intrusion, franchit les derniers mètres, et pénétra d'un pas assuré dans le bus.

Son regard fut happé par la scène. En une fraction de seconde, son œil enregistra une image qui serait désormais tatouée de manière indélébile dans sa mémoire.

Le couloir central était jonché d'une douzaine de corps étendus parmi un amoncellement de valises éventrées, un foisonnement de papiers disséminés de toute part, une quantité incalculable de douilles éjectées et une mare de sang épaissi.

Il resta un instant éberlué face à ce spectacle d'apocalypse et eut soudain un brusque haut le corps. Il sortit à reculons en hochant la tête en signe de dénégation.  Le conducteur semblait l’observer tandis qu’il battait en retraite.

Son visage avait conservé la moue de stupeur de ses derniers instants.

Franz Müller plongea nerveusement dans sa voiture, fit rugir le moteur et démarra en faisant crisser les pneus sur le bitume.

Brusquement, tous ses membres se mirent à trembler. Sans la moindre mesure de prudence, il s'engouffra à vive allure dans le brouillard épais.

Après avoir parcouru une centaine de mètres, il se mit à hurler comme un dément.

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Voir également:
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

22:47 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paul colize, litterature belge, thrillers, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | |

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