mercredi, 04 avril 2007
Hygiène de l’assassin - Amélie Nothomb - 1992

Pretextat Tach, auteur de vingt-deux romans et prix Nobel de littérature, n’a plus que deux mois à vivre. Il se sait en effet atteint d’une maladie rare le syndrôme d’Elzenveiverplatz qui est un cancer des cartilages jusque là uniquement observés chez une dizaine de bagnards incarcérés pour violences sexuelles suivies d’homicides. Mais Pretextat Tach est un curieux personnage, tout aussi curieux que sa maladie. Durant sa carrière il a été l’auteur de vingt-deux livres jusqu’à ce qu’il s’arrête à jamais d’écrire, une envie qui lui serait venue du jour au lendemain. Et il a toujours vécu reclus du monde sans jamais donner la moindre interview. Mais pour cet événement exceptionnel qu’est sa propre mort, il décide de recevoir cinq journalistes à tour de rôle pour donner à chacun une entrevue qui fera sensation. Les cinq heureux élus se présentent alors chez l’écrivain, mais ils découvrent vite fait que le vieil écrivain est un personnage tout à fait insupportable qui n’a qu’une seule envie, celle de les casser. Tach fait preuve vis à vis d’eux d’un profond cynisme et d’une redoutable méchanceté. Entre alors la cinquième et dernière journaliste, Nina, la seule à avoir effectivement lu tous les livres de cet ignoble auteur et la seule à finir par avoir raison de lui et de son terrible secret enfoui dans l’un de ses romans : Hygiène de l’assassin. Car en lisant les écrits d’un homme, on finit par posséder les mots le composant qui permettent de voir sa véritable nature.
Hygiène de l’assassin est le premier roman publié par l’aujourd’hui célèbre écrivain belge Amélie Nothomb. Le roman, même s’il n’est pas le meilleur des nombreux romans publiés depuis par Nothomb, préfigure déjà parfaitement dans son format et son style corrosif le restant de son œuvre. Comme toujours : beaucoup d’humour souvent très noir, beaucoup d’originalité et une immense finesse dans l’écriture pourtant à première vue très simple. Le roman est composé quasi intégralement de dialogues, ou plutôt de joutes verbales comme Nina dit au début de son entrevue : " Je vous propose que l'enjeu soit identique pour nous deux :si je craque, c'est moi qui rampe à vos pieds, mais si vous craquez, c'est à vous de ramper à mes pieds. ". L’intrigue, ainsi que sa présentation (ne s’agît-il finalement pas d’un bête polar ? ) est très original et très réussi. Le texte est par moments une véritable jubilation, cependant certains passages sont un peu morts, et l’immense dialogue entre Nina et Tach devient un peu lassant. Il est dommage que l’écrivain s’avoue si rapidement vaincu devant la jeune journaliste, et le lecteur comprend trop vite que Pretextat Tach a perdu la partie et finira par tout avouer. Le personnage de Pretextat Tach est particulièrement impressionnant, même s’il aurait dû être plus horrible encore.
Hygiène de l'assassin est le tout premier roman d’Amélie Nothomb. Malgré certains défauts, une très bonne lecture.
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Extrait :
Quand il fut de notoriété publique que l'immense écrivain Prétextat Tach mourrait dans les deux mois, des journalistes du monde entier sollicitèrent des entretiens privés avec l'octogénaire. Le vieillard jouissait, certes, d'un prestige considérable ; l'étonnement n'en fut pas moins grand de voir accourir, au chevet du romancier francophone, des émissaires de quotidiens aussi connus que (nous nous sommes permis de traduire) Les Rumeurs de Nankin et The Bangladesh Observer. Ainsi, deux mois avant son décès, M. Tach put se faire une idée de l'ampleur de sa célébrité.
Son secrétaire se chargea d'effectuer une sélection drastique parmi ces propositions : il élimina tous les journaux en langues étrangères car le mourant ne parlait que le français et ne faisait confiance à aucun interprète ; il refusa les reporters de couleur, parce que, avec l'âge, l'écrivain s'était mis à tenir des propos racistes, lesquels étaient en discordance avec ses opinions profondes-- les spécialistes tachiens, embarrassés, y voyaient l'expression d'un désir sénile de scandaliser ; enfin, le secrétaire découragea poliment les sollicitations des chaînes de télévision, des magazines féminins, des journaux jugés trop politiques et surtout des revues médicales qui eussent voulu savoir comment le grand homme avait attrapé un cancer aussi rare.
Ce ne fut pas sans fierté que M. Tach s'était su atteint du redoutable syndrome d'Elzenveiverplatz, appelé plus vulgairement « cancer des cartilages », que le savant éponyme avait dépisté au XIXe siècle à Cayenne chez une dizaine de bagnards incarcérés pour violences sexuelles suivies d'homicides, et qui n'avait plus jamais été repéré depuis. Il ressentit ce diagnostic comme un abolissement inespéré : avec son physique d'obèse imberbe, qui avait tout de l'eunuque sauf la voix, il redoutait de mourir d'une stupide maladie cardiovasculaire. En rédigeant son épitaphe, il n'oublia pas de mentionner le nom sublime du médecin teuton grâce auquel il trépassait en beauté.
À dire vrai, que ce sédentaire adipeux ait survécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans rendait perplexe la médecine moderne. Cet homme était tellement gras que depuis des années il avouait ne plus être capable de marcher ; il avait envoyé paître les recommandations des diététiciens et se nourrissait abominablement. En outre, il fumait ses vingt havanes par jour. Mais il buvait très modérément et pratiquait la chasteté depuis des temps immémoriaux : les médecins ne trouvaient pas d'autre explication au bon fonctionnement de son cœur étouffé par la graisse. Sa survie n'en demeurait pas moins mystérieuse, ainsi que l'origine du syndrome qui allait y mettre fin.
Il n'y eut pas un organe de presse au monde pour ne pas se scandaliser de la médiatisation de cette mort prochaine. Le courrier des lecteurs fit largement écho à ces autocritiques. Les reportages des rares journalistes sélectionnés, n'en furent que plus attendus, conformément aux lois de l'information moderne.
Déjà les biographes veillaient au grain. Les éditeurs armaient leurs bataillons. Il y eut aussi, bien sûr, quelques intellectuels qui se demandèrent si ce succès prodigieux n'était pas surfait : Prétextat Tach avait-il réellement innové ? N'avait-il pas été seulement l'héritier ingénieux de créateurs méconnus ? Et de citer à l'appui quelques auteurs aux noms ésotériques, dont ils n'avaient eux-mêmes pas lu les œuvres, ce qui leur permettait d'en parler avec pénétration.
Tous ces facteurs concourent à assurer à cette agonie un retentissement exceptionnel. Pas de doute, c'était un succès.
L'auteur, qui avait vingt-deux romans à son actif, habitait au rez-de-chaussée d'un immeuble modeste : il avait besoin d'un logement où tout fût de plain-pied, car il se déplaçait en fauteuil roulant. Il vivait seul et sans le moindre animal familier. Chaque jour, une infirmière très courageuse passait vers 17 heures pour le laver. Il n'aurait pas supporté que l'on fît ses courses à sa place : il allait lui-même acheter ses provisions dans les épiceries du quartier.
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Voir également:
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation
- Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb (1999), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation
- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait
- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation
16:07 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : amelie nothomb, litterature belge, romans policiers, romans psychologiques |
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Commentaires
Écrit par : marion | mercredi, 16 mai 2007
Qu'est ce que Prétextat a réelement contre les femmes et pourquoi ne veut il pas qu'elle deviennent adultes?
Écrit par : Amélie. Fan | vendredi, 31 août 2007
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