jeudi, 18 janvier 2007
Les Catilinaires - Amélie Nothomb - 1995

Emile Hazel, professeur de latin-grec à la retraite, et Juliette, son épouse, s’installent dans une nouvelle maison dans laquelle ils espèrent trouver le bonheur pour le restant de leurs jours. La maison est idéale : à 400 mètres d’un petit village, avec juste une maison voisine séparée par une petite rivière surplombée d’un petit pont. Un coin tranquille où ils pourront vivre dans l’isolement l’un avec l’autre, c’est tout ce qu’ils demandent. Très vite ils font la connaissance de leur voisin qui leur rend visite, Mr Palamède Bernardin, cardiologue retraité lui aussi. Etrange personnage que celui-là. Il ne fait aucun effort pour faire la conversation et semble tout le temps mécontent. Mais hélas pour Juliette et Emile, ce voisin prend rapidement la funeste habitude de le leur rendre visite quotidiennement. Tous les jours sans exception de 4 à 6 heures piles, sans jamais rien dire et toujours avec le même air insatisfait. Cette présence absurde va vite devenir insupportable pour les Hazel. En vain ils décident de trouver un moyen d’y mettre fin.
Les Catilinaires (catilinaires = discours hostiles tirant leur nom d’une série de 4 discours célèbres de Cicéron prononcés pour attaquer son adversaire Catilina, en latin In Catilinam I-IV.) est une comédie noire pleine d’humour et de lucidité. L’histoire commence comme un gentil conte de fées un peu naïf (un couple d’amoureux éternels qui s’isolent dans un coin idyllique pour ne vivre que de leur amour) mais cette petite histoire va vite tourner en farce macabre avec l’arrivée de Palamède Bernardin et de sa femme, surnommée le kyste. Le récit est écrit avec un humour noir irrésistible, surtout dans les descriptions des pensées d’Emile Hazel, ses états d’âme et ses disgressions concernant sa situation. Tour à tour Emile passe pour une victime et un bourreau. Mais finalement ces deux couples sont finalement pareils. Chacun cherche à s’isoler et l’un n’est que l’image miroir décalée de l’autre. Mais Amélie Nothomb prend également plaisir à nous raconter ce monde absurde et mièvre dans lequel personne ne veut courir le risque le risque de froisser son prochain, et cela quitte à subir n’importe quoi. Le comportement des Hazel piégés par leur politesse mais tentant désespérément de se débarrasser de l'importun est délicieuse d'absurdité, de fausse politesse et d’hypocrisie.
En bref, Amélie Nothomb réussit avec Les Catilinaires à nouveau à surprendre son lectorat, comme d’habitude finalement.
A lire !
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"On ne sait rien de soi. On croit s'habituer à être soi, c'est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses.
Ce n'est pas un problème. Où est l'inconvénient de vivre la vie d'un inconnu ? Cela vaut peut-être mieux : sachez qui vous êtes et vous vous prendrez en grippe.
Cette étrangeté ordinaire ne m'aurait jamais gêné s'il n'y avait pas eu- quoi ? je ne vois pas comment le dire-, si je n'avais pas rencontré monsieur Bernardin.
Je me demande quand a commencé cette histoire. Des dizaines de datations conviendraient, comme pour la guerre de Cent Ans. Il serait correct de dire que l'affaire a commencé il y a un an ; il serait juste aussi de dire qu'elle a pris sa tournure il y a six mois. Il serait cependant plus adéquat de situer son début aux alentours de mon mariage, il y a quarante-trois ans. Mais le plus vrai, au sens fort du terme, consisterait à faire commencer l'histoire à ma naissance, il y a soixante-six ans.
Je m'en tiendrai à la première suggestion : tout a débuté il y a un an.
Il y a des maisons qui donnent des ordres. Elles sont plus impérieuses que le destin : au premier regard, on est vaincu. On devra habiter là.
À l'approche de mes soixante-cinq ans, Juliette et moi cherchions quelque chose à la campagne. Nous avons vu cette maison et aussitôt nous avons su que ce serait la maison. Malgré mon dédain des majuscules, je me dois d'écrire la Maison, car ce serait celle que nous quitterions plus, celle qui nous attendait, celle que attendions depuis toujours.
Depuis toujours, oui : depuis que Juliette et moi sommes mari et femme.
Légalement, cela fait quarante-trois années. En réalité, nous avons soixante ans de mariage. Nous étions dans la même classe au cours de préparatoire.
Le jour de la rentrée, nous nous sommes vus et nous nous sommes aimés. Nous ne nous sommes jamais quittés.
Juliette a toujours été ma femme ; elle a aussi toujours été ma sœur et ma fille- bien que nous ayons le même âge à un mois près. Pour cette raison, nous n'avons pas eu besoin d'une autre personne : Juliette est tout pour moi.
J'étais professeur de latin et de grec au lycée. J'aimais ce métier, j'avais de bons contacts avec mes rares élèves. Cependant, j'attendais la retraite comme le mystique attend la mort.
Ma compassion n'est pas gratuite. Juliette et moi avons toujours aspiré à être libérés de ce que les hommes ont fait de la vie. Études, simple expression, c'était encore trop pour nous. Notre propre mariage a laissé l'impression d'une formalité.
Juliette et moi, nous voulions avoir soixante-cinq ans, nous voulions quitter cette perte de temps qu'est le monde. Citadins depuis notre naissance, nous désirions vivre à la campagne, moins par amour de la nature que par besoin de solitude.
Un besoin forcené qui s'apparente à la faim, à la soif et au dégoût.
Quand nous avons vu la Maison, nous avons éprouvé un soulagement délicieux : il existait donc, cet endroit auquel nous aspirions depuis notre enfance. Si nous avions osé l'imaginer, nous l'aurions imaginé comme cette clairière près de la rivière, avec cette maison qui était la Maison, jolie, invisible, escaladée d'une glycine.
À quatre kilomètres de là, il y a Mauves, le village, où nous trouvons tout ce dont nous avons besoin. De l'autre côté de la rivière une autre maison indiscernable. Le propriétaire nous avait dit qu'elle était habitée par un médecin. À supposer que nous ayons voulu être rassurés, c'était encore mieux : Juliette et moi allions nous retirer du monde, mais à trente mètres de notre asile, il y aurait un docteur !
Nous n'avons pas hésité un instant. En une heure, la maison est devenue la Maison. Elle ne coûtait pas cher, il n'y avait pas de travaux à faire. Il nous paraissait hors de doute que la chance avait tenu les rênes dans cette affaire."
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20:20 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amelie nothomb, litterature belge, romans psychologiques |
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