mercredi, 27 décembre 2006
Quatre valets et une dame - Paul Colize - 2005

Antoine Lagarde est un homme d’affaires à la vie finalement tout à fait normale. Il est divorcé et père d’un garçon de neuf ans qu’il adore. Il travaille dans sa propre société, un bureau de consultance, entre Paris et Bruxelles et accumule les succès professionnels. Sa vie sentimentale faite de conquêtes sans lendemains est certes un peu plus perturbée, mais tout va bien. Antoine Lagarde a également son vieux père, ancien ingénieur aujourd’hui retraité, qu’il va visiter tous les quinze jours.
Mais un beau jour en se rendant au domicile de son père, il retrouve celui-ci mort assassiné. La police pense à un cambriolage ayant mal tourné. C’est une explication simple, mais de toute façon aucun indice ne permet d’envisager autre chose. Qui voudrait tuer un vieux retraité qui vit en ermite depuis des années ? C’est alors que Antoine Lagarde découvre une carte à jouer à côté du cadavre. Sur le recto de la carte il y a un valet de pique, sur le verso un message énigmatique, un indice au sens encore inconnu. Lagarde tente de mener l’enquête mais il n’arrivera pas bien loin. Jusqu’au jour où il recevra un nouvel indice le menant droit vers un nouveau cadavre, un libraire assassiné sans raison apparente dans l’est de la France… avec à côté une nouvelle carte à jouer.
Paul Colize, auteur belge de polars, signe avec l’excellent roman Quatre valets et une dame son quatrième roman après Les sanglots longs (2000), Le seizième passager (2002) et Clairs obscurs (2004). Il n’est certes pas encore très connu, ses romans étant publiés en auto-édition. J’avais de ce fait une certaine appréhension avant de commencer la lecture de ce roman. Et quelle n’a as été ma surprise en voyant apparaître dès les premières pages du récit le talent d’un immense écrivain.
Dès les premières pages Paul Colize nous accroche avec son style à la fois fluide, vif et même drôle et corrosif à travers ce superbe thriller. Paul Colize fait surtout preuve d’un immense talent de narration pour mener cette intrigue plutôt complexe et fort intéressante. Mais il s’agît d’une intrigue à long terme loin des course-poursuites dans lesquels tout se dénoue dans les vingt-quatre heures qui suivent l’événement déclencheur. Les indices ne s’imposent que lentement au personnage d’Antoine Lagarde, il se sent manipulé, le temps passe, parfois des mois entre deux événements, mais cela fait encore plus grandir l’intérêt alors que l’intrigue devient de plus en plus complexe et inattendue. Tout s’enchaîne admirablement, sans temps mort, laissant finalement peu de répit au lecteur qui au fil des pages est de plus en plus envoûté par la lecture. L’un des attraits principaux de ce roman, outre son intrigue, est le personnage principal et narrateur Antoine Lagarde parfaitement construit. On ressent bien la psychologie d’un homme, bien loin du super héros, engagé malgré lui dans un engrenage de meurtres et de violence, une véritable descente aux enfers.
Quatre valets et une dame est un excellent polar plein de surprises de la part d’un écrivain qui mérite à être connu.
A découvrir sans tarder.
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Extrait:
1. UNE MARE DE SANG
Le corps gisait dans une mare de sang.
La phrase toute faite.
Le genre de cliché qui m’a toujours énervé. Les journalistes manquent d’inspiration.
Parfois, il y a une variante.
Le cadavre était allongé dans une mare de sang.
La nuance est subtile.
Dans la version Un, on peut encore espérer ressusciter la victime.
Dans la Deux, c’en est terminé.
Définitivement.
Mais, le dénominateur commun, immuable et récurrent, c’est la mare de sang.
Comme si le corps humain contenait vingt ou trente litres d’hémoglobine.
Il est près de midi lorsque j’actionne le carillon.
Sonnette serait plus correct.
C’est un agaçant grésillement qui parvient à se faire maudire jusqu’au travers de la porte d’entrée.
Pas de réponse.
Ce qui n’a rien d’inquiétant en soi, mon père n’entend la sonnerie qu’une fois sur deux. Je farfouille dans ma poche à la recherche de la clé que j’ai gardée pour je ne sais quelle raison.
Peut-être pour une occasion telle que celle-ci.
Je pénètre dans le hall d’entrée.
Le couple de fêlés se précipite.
Le couple de fêlés, ce sont les épiciers espagnols qui occupent le rez-de-chaussée.
Lui est petit, très sec, la soixantaine rabougrie. Il a le profil d’un aigle, le nez surtout. Il porte en permanence un cache-poussière gris, assorti à la couleur de ses cheveux. Et de son teint.
Elle l’appelle Stacho, ou un truc du genre, je n’ai jamais compris pourquoi. Il s’appelle Alfonso.
Alfonso est un agité, incurable.
Il m’arrivait de l’observer à l’oeuvre, avec ses clients, quand j’habitais encore ici. Il me faisait penser à un acteur évoluant dans un film muet. Il courait comme un dératé d’un coin à l’autre de l’épicerie, à la recherche de l’article que le client venait de lui commander.
Ensuite, il entassait les marchandises sur un coin du comptoir, annonçait le prix après avoir rapidement fait une addition dans un minuscule bloc de papiers à l’aide d’un bout de crayon long de cinq centimètres, jetait le tout dans un sac en plastique qui portait fièrement son nom, marmonnait une vague formule de politesse pour signifier que les tractations étaient terminées et passait au client suivant.
Quand il y avait plus de trois personnes dans le magasin, il passait la tête par la porte de l’arrière-boutique qui donnait dans le petit vestibule
où je me trouve à présent et appelait sa femme au secours.
Il hurlait deux ou trois mots étranges dont je ne suis jamais parvenu à élucider la signification profonde.
Quelques fractions de seconde plus tard, elle arrivait à la rescousse en maugréant.
Pendant la période creuse, c'est-à-dire entre 14 et 15 heures, il virevoltait silencieusement dans l’épicerie, réordonnançant minutieusement dans les rayons les articles qui, durant le cycle de turbulence, s'étaient vus déplacés de quelques millimètres.
Même manège pour les fruits et les légumes et les fleurs, exposés religieusement à l’extérieur.
Sa femme est tout aussi petite que lui, si on ne tient pas compte de la permanente glauque qui la grandit d’une dizaine de centimètres.
Elle porte un tablier choisi dans la même collection que celui de Stacho, mais avec des fleurs, dans les nuances de bleu.
Alfonso l’appelle Momé, ce qui est, selon toute vraisemblance, la version hispanique de Maman et une manière de commémorer la naissance de leur fils unique qui doit avoir, à peu de choses près, le même âge que moi et qui a déserté le domicile parental le jour de sa majorité.
Il m’arrive de le croiser, lui aussi en visite de bonne conscience.
Momé est plus enveloppée que Stacho.
Considérablement.
Elle est aussi beaucoup plus zen que lui.
Avec ce qu’elle picole à longueur de journée, elle a de bonnes raisons d’être zen.
Il est à peine midi, mais elle me semble déjà particulièrement zen.
Lui me paraît normalement excité.
Nos contacts se sont notablement rafraîchis après l’incident du Boursin.
Un soir d’hiver, il tenta de me fourguer un Boursin au poivre dont la date limite de vente était dépassée de deux bonnes semaines.
Je l’avais constaté après coup, et étais redescendu pour lui témoigner ma surprise. Il m’avait rétorqué que cela ne présentait aucun risque notable et que lui-même consommait régulièrement des fromages dont la date de fraîcheur était amplement révolue.
J’avais tenu bon et m’étais fait rembourser mon achat.
Il y a de cela près de quinze ans, mais il m’en tient toujours rigueur.
C’est lui qui entame les pourparlers.
— Bonjour, Monsieur Lagarde, ça va à Paris ?
Il me pose invariablement la même question, à chacune de mes venues.
Je lui procure invariablement la même réponse.
— Ça va, ça va.
Il se contente généralement de cette précision.
Elle se faufile derrière lui et jette les yeux au plafond, ce qui veut dire qu’elle va me parler de mon père, établi au premier étage, précisément au-dessus de leur commerce.
— On ne l'a pas encore entendu, aujourd'hui.
Je ne sais si c’est une simple information ou si cela contient une menace voilée.
Le hall sent le poireau et la banane.
Au bout du hall, il y a une courette.
Dans la courette, ils ont fait construire un petit entrepôt en bois.
L’entrepôt, c’est ce qu’ils appellent pompeusement La Réserve.
Stacho, je vais chercher quelque chose dans la Réserve.
Je constate qu’elle cherche subrepticement à agripper le chambranle de la porte pour enrayer l’amorce d’un chancellement.
Elle est encore plus zen que d’habitude.
Lui rajoute.
— Hier, on l’a vu sortir, dans l’après-midi, comme d’habitude, mais depuis, on ne l’a plus entendu.
Ils guettent tous deux une réaction de ma part. Je décèle une parcelle d’inquiétude dans les yeux d’Alfonso.
Au fil du temps, il a construit un semblant d’amitié avec mon père.
Une relation empreinte de cette solidarité toute masculine qui permet de coaliser indifféremment un veuf inconsolable et le mari d’une alcoolo.
Je sais qu’il lui arrive de monter en cachette au premier étage pour fumer une cigarette en sa compagnie et profiter de cette escapade pour se plaindre des errements de son épouse.
Lorsque j’interroge mon père sur la teneur de leurs propos, il prend la tangente et m'explique qu’Alfonso, quoique fort aimable, le fatigue à remâcher inlassablement les mêmes doléances.
Je l’ai appris plus tard, c’est cette même opinion qu’avait arrêtée Alfonso concernant le discours de mon père. Postulat que je ne peux nullement mettre en doute, étant moi-même le confesseur bimensuel de ses plaintes chroniques.
L’arrêt de son activité professionnelle et son veuvage ont précipité sa prédisposition à l’hypocondrie, sombre tendance que ma mère parvenait, de son vivant, à contenir tant bien que mal dans des proportions acceptables.
Ainsi, il lui arrive de rester de longues minutes, immobile, avachi dans son canapé, les yeux dans le vague, tout à l’écoute de son corps.
Il évalue de la sorte la progression inexorable des microbes dans son organisme.
Lors de ma visite, il m’établit alors la liste des principaux symptômes apparus durant la quinzaine écoulée, me dresse le diagnostic qui en découle, dûment corroboré par la lecture d’un paragraphe dans le Larousse médical et clôt son théorème par un pronostic, toujours alarmiste, me détaillant l’évolution présumable du mal.
Comme je ne tiens pas à ce que le duo m’accompagne, je leur dis, en affectant la plus pure insouciance.
— Je lui demanderai de faire plus de bruit, à l’avenir.
Ma façon très courtoise de leur dire de se mêler de leurs affaires.
Je pose un pied sur la première marche de l’escalier pour leur signifier la fin de notre entrevue.
Il bat en retraite.
Elle pas.
— J’ai un double de la clé d’en haut, si vous voulez, il me l’a donnée au cas où.
Au cas où quoi ?
Elle revient déjà en brandissant une grosse clé accrochée à un porte-clé représentant Tintin.
Je me souviens du porte-clé. Je l’avais reçu d’un vague oncle et l’avais légué officieusement à mon père, peu avant mon mariage.
Je grimpe les deux volées d’escaliers.
Je suis devant la porte.
Je sens la présence de mes épiciers, en bas. Ils n’ont pas bougé et attendent vraisemblablement mon ouf de soulagement.
J’ai envie de leur crier d’aller bouffer leur fromage avarié et de me foutre la paix.
Je frappe à la porte.
Pas de réponse.
Je glisse la clé dans la serrure, manoeuvre inutile, la porte n’est pas verrouillée.
Ce qui est surprenant.
Les néons tremblotent nerveusement dans la cuisine.
Ce qui est encore plus surprenant.
Il est midi passé de quelques minutes. Le pâle soleil d’octobre transperce les voilages jaunis et inonde la pièce d’une lumière ambrée.
Une curieuse odeur rôde dans l’appartement.
Je sens fondre les muscles de mes jambes. Une ribambelle de fourmis s’attaque à mes tripes.
Je reconnais cette odeur.
J’appelle.
— Papa ?
Je sursaute, j’ai presque crié.
Mon cri ne résonne pas dans l’appartement, ce qui signifie qu’il n’est pas vide.
Je connais bien cet appartement, j’y ai vécu cinq années durant.
Quand je rentrais, le soir, je poussais la porte et lançais un Salut Lagarde qui me permettait d’estimer le nombre de personnes présentes.
Rien qu’en évaluant le retour sonore.
Et les odeurs qui ondoyaient.
J’entends Alfonso qui m’interpelle d’en bas.
— Tout va bien, Monsieur Lagarde ?
J’ai un sale pressentiment. Comme eux d’ailleurs. Ils connaissent mon père. Il n’y a pas plus prévisible que mon père. La porte qui s’ouvre, la porte qui se ferme, les pas, la chasse d’eau, la promenade de l’après-midi, tout est institué.
Je ne réponds pas.
Je pénètre dans sa chambre.
Je sens un poignard qui me transperce le flanc gauche. Un voile noir couvre mes yeux. Une secousse de 10.000 volts parcourt mes membres tandis que mes mains se mettent à trembler.
Il est là.
Mon père.
Mon père qui gît dans une mare de sang.
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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Clairs obscurs - Paul Colize (2004), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait
- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation
- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait
21:17 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : paul colize, litterature belge, thrillers, romans policiers, antoine lagarde |
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Commentaires
Il mérite vraiment d'être connu et j'attends avec impatience son prochain opus. :)
Écrit par : Laurence | jeudi, 28 décembre 2006
Écrit par : JLN | jeudi, 28 décembre 2006
Écrit par : Philippe | jeudi, 28 décembre 2006
Écrit par : florent | vendredi, 16 mars 2007
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