lundi, 06 novembre 2006

Isabelle - André Gide - 1911

bibliotheca isabelle

Gérard Lacase, un étudiant en lettres, arrive au château de la Quartfourche, un grand manoir normand habité par les familles Floch et Saint-Auréol, pour en consulter la bibliothèque dans le cadre de recherches pour une thèse en histoire sur Bossuet. L'ambaince sur place est très provinciale, et plutôt suffocante. Il n'en a pas plus tôt franchi le seuil que l'étrange atmosphère de cette demeure le sollicite à la plus romanesque aventure. Il s'éprend de la mystérieuse fille de la famille, Isabelle, qui pourtant il ne connaît que via un portrait peint. Isabelle de Saint-Auréol est la mère de Casimir de Saint-Auréol, un petit garçon infirme dont les ébats maladroits et la prompte amitié ont seuls souri à Gérard dans ce sombre château. Mais Gérard n'arrive pas à s'expliquer l'absence d'Isabelle de cette maison. Il va petit à petit mener l'enquête afin de percer ce mystère. Ses hôtes s'efforcent en vain à tenir secrète une existence qui les déshonore.

Isabelle est un remarquable roman de la part d'André Gide. Le roman est véritablement envoûtant et ne lasse à aucun momment. On suit avec passion cette intrigue nous racontant comment un jeune homme exalté tente de percer les mystères d'une vieille famille de nobles sur le déclin. La description de cet environnement provincial et l'ambiance qui s'en dégage sont remarquables. A tout moment on sent à quel point cet univers (celui de cette famille de petite noblesse provinciale) est fragile et voué à sa perte, comme une odeur de mort et de déchéance qui voile ce petit monde. D'ailleurs le personnage d'Isabelle se tente vers une autre vie et est pour cela expulsée de ce milieu bien moral et puritain, et laissant derrière elle comme seule descendance pour cette famille un petit garçon infirme. Il est également remarquable de constater à quel point André Gide sait se concentrer sur l'essentiel en écrivant ce bien court roman qui pourtant paraît très vaste et complet après lecture.

A lire.

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Extrait: Introduction

"Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d’août 189., nous mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où l’été fastueux s’éployait à l’aventure. Rien plus n’en défendait l’entrée : le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée qui céda de travers à notre premier coup d’épaule. Plus d’allées ; sur les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l’herbe surabondante et folle : d’autres cherchaient le frais au creux des massifs éventrés ; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes. Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la saison, de l’heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette excessive opulence pouvait cacher d’abandon et de deuil. Nous parvînmes devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées dans l’herbe, celles d’en haut disjointes et brisées ; mais, devant les portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C’est par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nous entrâmes ; un escalier montait aux cuisines ; aucune porte intérieure n’était close… Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre ; étouffant nos pas, non que quelqu’un pût être là pour les entendre, mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient ; entre les lames des contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger, d’énormes tiges blanches et molles.

Gérard nous avait quittés ; nous pensâmes qu’il préférait revoir seul ces lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la désolation des chambres nues : dans l’une d’elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue à une sorte d’agrafe par une faveur décolorée ; il me parut qu’elle balançait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que Gérard en passant venait d’en détacher une ramille.

Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d’un corridor par laquelle on avait ramené vers l’intérieur une corde tombant du dehors ; c’était la corde d’une cloche, et je l’allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard ; son geste, au contraire d’arrêter le mien, l’amplifia : soudain retentit un glas rauque, si proche de nous, si brutal, qu’il nous fit péniblement tressaillir ; puis lorsqu’il semblait déjà que se fût refermé le silence, deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m’étais retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.

- Allons-nous en, fit-il. J’ai besoin de respirer un autre air.

Sitôt dehors il s’excusa de ne pouvoir nous accompagner : il connaissait quelqu’un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles.

Comprenant au ton de sa voix qu’il serait indiscret de le suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous rejoignit dans la soirée.

- Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu’on voit qui vous tient au cœur.

Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.

- Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer, qu’en dépouillant chaque événement de l’attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère…

- Apportez à votre récit tout le désordre qu’il vous plaira, reprit Jammes.

- Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je ; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez découverts ?

- Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard.

- Chacun de nous fait-il jamais rien d’autre ! repartit Jammes.

C’est le récit de Gérard que voici."

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Voir également:
- La symphonie pastorale - André Gide (1919), présentation

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