samedi, 14 janvier 2006
Stupeur et tremblements - Amélie Nothomb - 1999
"Moi, quand j'étais petite, je voulais devenir Dieu. Le Dieu des chrétiens avec un grand D. Vers l'âge de 5 ans, j'ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin et j'ai décidé de devenir le Christ. J'imaginais ma mort sur la croix devant l'humanité entière. A l'âge de 7 ans, j'ai pris conscience que cela ne m'arriverait pas. J'ai résolu, plus modestement, de devenir martyre."
Amélie, jeune femme belge à peine diplômée en lettres, va accomplir l’un de ses rêves : aller travailler au Japon pour une société japonaise. Sa connaissance parfaite du japonais, langue qu'elle maîtrise pour avoir vécu au Japon dans son enfance, lui permet de décrocher un contrat dans une prestigieuse entreprise japonaise, la compagnie d’import/export Yumimoto. Amélie espère réussir dans ce pays qui la fascine tant. Mais ses débuts sont déconcertants et Amélie va rapidement déchanter à la découverte d'une culture que certes elle connaît bien, mais n’arrive pas à s’y intégrer. La jeune Européenne, embauchée comme interprète, peu au fait de l'hyper susceptibilité nippone, commet gaffe sur gaffe, ce qui va la précipiter dans une foudroyante chute sociale qui ne réussira pourtant pas à lui faire « perdre la face ». La jeune femme désœuvrée prendra un plaisir pervers et délicieux à tenter de surmonter l'ennui des tâches de plus en plus futiles que sa supérieure hiérarchique, une beauté japonaise au cœur de pierre, lui confie avec condescendance. Elle va être affectée à plusieurs tâches et descendra successivement les échelons pour arriver à l'humiliation la plus totale.
L’auteur décortique dans son roman auto-biographique un à un les codes de la société japonaise : la négation de l'individualité, culte de l’obéissance, le respect de la pyramide patronale, la soumission de la femme, harcèlement moral, humiliations. Amélie semble régler ses compte avec la culture d’entreprise nippone, si difficile à vivre pour un esprit occidental. Et pour elle toutes ses humiliations deviennent des défis. On le ton féroce caustique et humoristique raffiné, utilisé par Amélie Nothomb tout au long de ce livre. Amélie Nothomb montre quelle folle dimension ils prennent dans une société obsédée par les «codes d'honneur». Et qui ne doute jamais. «Un Japonais qui s'excuse pour de vrai, cela arrive environ une fois par siècle.»
Le titre de ce roman vient de l'ancien protocole impérial stipulant qu'on s'adressera à l'Empereur avec «stupeur et tremblements».
A la fois drôle, grave et angoissant. Un roman à ne pas manquer, qui d’ailleurs a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999.
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Extrait:
"Mine de rien, eut lieu un événement : je rencontrai Dieu. L'ignoble viceprésident m'avait commandé une bière, trouvant sans doute qu'il n'était pas assez gros comme ça. J'étais venue la lui apporter avec un dégoût poli. Je quittais l'antre de l'obèse quand s'ouvrit la porte du bureau voisin : je tombai nez à nez avec le président.
Nous nous regardâmes l'un l'autre avec stupéfaction. De ma part, c'était compréhensible : il m'était enfin donné de voir le dieu de Yumimoto. De la
sienne, c'était moins facile à expliquer : savait-il même que j'existais ? Il sembla que ce fut le cas car il s'exclama, avec une voix d'une beauté et d'une délicatesse insensées :
- Vous êtes sûrement Amélie-san !
Il sourit et me tendit la main. J'étais tellement ahurie que je ne pus émettre un son. Monsieur Haneda était un homme d'une cinquantaine d'années, au corps mince et au visage d'une élégance exceptionnelle. Il se dégageait de lui une impression de profonde bonté et d'harmonie. Il eut pour moi un regard d'une amabilité si vraie que je perdis le peu de contenance qui me restait.
Il s'en alla. Je demeurai seule dans le couloir, incapable de bouger. Ainsi donc, le président de ce lieu de torture, où je subissais chaque jour des humiliations absurdes, où j'étais l'objet de tous les mépris, le maître de cette géhenne était ce magnifique être humain, cette âme supérieure !
C'était à n'y rien comprendre. Une société dirigée par un homme d'une noblesse si criante eût dû être un paradis raffiné, un espace d'épanouissement et de douceur. Quel était ce mystère ? Etait-il possible que Dieu règne sur les Enfers ?
J'étais toujours figée de stupeur quand me fut apportée la réponse à cette question. La porte du bureau de l'énorme Omochi s'ouvrit et j'entendis la voix de l'infâme qui me hurlait :
- Qu'est-ce que vous fichez là ? On ne vous paie pas pour traîner dans les couloirs !
Tout s'expliquait : à la compagnie Yumimoto, Dieu était le président et le vice-président était le Diable."
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Voir également:
- Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb (1992), présentation et extrait
- Les Catilinaires - Amélie Nothomb (1995), présentation et extrait
- Attentat - Amélie Nothomb (1997), présentation et extrait
- Robert des noms propres - Amélie Nothomb (2002), présentation
- Antéchrista - Amélie Nothomb (2003), présentation
- Acide sulfurique - Amélie Nothomb (2005), présentation et extrait
- Ni d'Eve ni d'Adam - Amélie Nothomb (2007), présentation
16:25 Écrit par Marc dans Nothomb, Amélie | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : japon, amelie nothomb, litterature belge, romans initiatiques, recits biographiques |
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Commentaires
amitié
Écrit par : Nad kevin | samedi, 14 janvier 2006
Et le film qu'Alain Corneau en a fait est tout aussi excellent, très fidèle au livre. Sylvie Testud y est parfaite.
Écrit par : nuages | dimanche, 15 janvier 2006
Lorsque j'ai pris un de ses livres en mains pour la première fois, "Les Catilinaires", j'ai été très déçue par l'écriture. Puis, ses interviews la rendaient très antipathique, mais je dois reconnaître que les grands responsables en sont les médias et les journalistes, qui la montrent sous un jour stupide.
Lorsqu'on a annoncé "Stupeur et tremblements", j'ai été très intéressée. Je l'ai acheté et je l'ai lu et relu plusieurs fois, tant c'est criant de vérité. Ce que j'ai aimé dans ce livre, c'est son universalité. Toute personne un peu pensante qui a travaillé en entreprise a pu éprouver cette lente descente aux enfers et ce voyage en Absurdie qu'elle décrit magistralement.
Mais toujours avec un humour que j'admire. Car pour garder son humour dans ces situations, il faut être vraiment très fort. C'est apparemment possible. Elle a relevé le défi.
Et j'ai vu le film également, que j'ai apprécié.
Écrit par : Pivoine Blanche | jeudi, 02 février 2006
Écrit par : ton fan | jeudi, 02 mars 2006
Écrit par : Caramia | mardi, 31 octobre 2006
Je ne comprends pas l'accueil fait en France à cet ouvrage, qui ressemble à s'y méprendre à un journal intime d'une lycéenne totalement égocentrique, tant dans le style que dans le fond.
Écrit par : Clément R. | jeudi, 23 août 2007
Écrit par : livremania | lundi, 17 août 2009
Écrit par : manureva | mercredi, 15 juin 2011
Écrit par : Marc | mercredi, 23 novembre 2011
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